Le Capitaine Pamphile/13

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Michel Lévy frères (pp. 156-177).

Quoiqu’il y eût à vue d’œil deux bonnes journées de chemin de l’endroit où était parvenu le capitaine Pamphile jusqu’à Philadelphie, il n’en continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s’arrêtant que pour chercher des œufs d’oiseau ou des racines ; quant à l’eau, il avait bientôt rencontré les sources de la Delawarre, et la rivière, qui coulait à plein bord, lui avait enlevé toute inquiétude à cet égard.

Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se déroulait à sa vue, et dans cette heureuse disposition d’esprit où le voyageur solitaire ne regrette qu’une chose, celle de n’avoir pas un compagnon à qui communiquer le trop plein de ses pensées ; lorsqu’en arrivant au sommet d’une petite montagne, il crut apercevoir, à une demi-lieue devant lui un point noir qui s’avançait à sa rencontre. Il chercha un instant à reconnaître quelle chose ce pouvait être ; mais, la distance étant trop grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s’inquiéter davantage de l’objet, qu’il perdit bientôt de vue, le terrain sur lequel il marchait étant très accidenté. Il allait donc devant lui, sifflotant un air fort en vogue sur la Cannebière et faisant le moulinet avec son bâton, lorsque le même objet s’offrit de nouveau à ses yeux, rapproché de quelques centaines de pas ; cette fois, le capitaine était, de la part du nouveau personnage que nous introduisons sur la scène, l’objet du même examen que celui-ci était occupé à faire ; le capitaine Pamphile se fit une espèce de longue-vue avec sa main, regarda un instant à travers le tube improvisé et reconnut que c’était un nègre.

Cette rencontre tombait d’autant mieux que le capitaine Pamphile, peu curieux de passer une troisième nuit pareille aux deux nuits précédentes, comptait lui demander des renseignements sur la couchée : il doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le forçassent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de si précieux renseignements, mais qu’il espérait retrouver sur la cime d’un petit monticule qui formait à peu près le milieu du chemin à parcourir. Le capitaine Pamphile ne s’était pas trompé dans ses calculs stratégiques : au sommet de la montagne, il se trouva face à face avec ce qu’il cherchait ; seulement, la couleur avait trompé le capitaine : ce n’était pas un nègre. C’était un ours.

Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d’œil l’étendue du danger qui le menaçait ; mais nous n’apprendrons rien de nouveau à nos lecteurs en leur disant que, en pareil cas, le digne marin était homme de ressource : il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie du terrain, et vit qu’il n’y avait pas moyen d’éviter l’animal. À gauche, le fleuve encaissé dans ses rives profondes, et trop rapide pour être traversé à la nage, sans que l’on s’exposât à un péril plus grand peut-être que celui qu’on fuyait ; à droite, des rochers à pic, praticables pour les lézards, mais inaccessibles à tout autre animal ; derrière et devant soi, une route ou plutôt un sentier large comme celui où Œdipe rencontra Laïus.

De son côté, l’animal avait fait halte à une dizaine de pas du capitaine Pamphile, paraissant tout examiner lui-même avec une attention très particulière.

Le capitaine Pamphile, qui avait rencontré dans sa vie une foule de poltrons déguisés en braves, en augura que l’ours avait peut-être aussi peur de lui qu’il avait peur de l’ours. Il marcha donc à sa rencontre, l’ours en fit autant ; le capitaine Pamphile commença à croire qu’il s’était trompé dans ses conjectures, et s’arrêta ; l’ours continua de marcher. La chose devenait claire comme le jour : ce n’était pas l’ours qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de manière à laisser le passage libre à son adversaire, et commença à battre en retraite. Il n’avait pas reculé de trois pas, qu’il trouva les rochers à pic ; il s’y adossa pour n’être pas surpris par derrière, et attendit l’événement.

L’attente ne fut pas longue ; l’ours, qui était de la plus grosse espèce, s’avança sur la route jusqu’à l’endroit où l’avait quittée le capitaine Pamphile ; puis, arrivé là, il dessina le même angle qu’avait tracé l’habile stratégiste auquel il avait affaire, et s’avança droit sur lui. La situation était critique ; le lieu était désert ; le capitaine Pamphile n’avait de secours à attendre de personne ; il ne possédait pour toute arme que son bâton, moyen de défense assez médiocre : l’ours n’était qu’à deux pas de lui, il leva son bâton… À ce geste, l’ours se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser.

C’était un ours apprivoisé, qui avait rompu sa chaîne et s’était sauvé de New-York, où il avait eu l’honneur de faire ses exercices devant M. Jackson, président des États-unis.

Le capitaine Pamphile, rassuré par les dispositions chorégraphiques de son ennemi, s’aperçut alors que celui-ci était muselé, et qu’un bout de chaîne brisée pendait à son cou : il calcula aussitôt le parti que pouvait tirer d’une pareille rencontre un homme réduit à la pénurie dans laquelle il se trouvait ; et, comme ni sa naissance ni son éducation ne lui avaient donné ces fausses idées aristocratiques dont tout autre à sa place eut été peut-être préoccupé, il pensa que le métier de conducteur d’ours était fort honorable, relativement à une foule d’autres métiers qu’il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France et à l’étranger. En conséquence, il prit le bout de la corde du danseur, lui appliqua un coup de bâton sur le museau pour lui expliquer qu’il était temps de terminer son menuet, et continua sa route vers Philadelphie, le conduisant en laisse comme il eût fait d’un chien de chasse.

Le soir, comme il traversait la prairie, il s’aperçut que son ours s’arrêtait devant certaines plantes qui lui étaient inconnues ; la vie nomade qu’il avait menée l’avait mis à même de faire de profondes études sur l’instinct des animaux. Il présuma que ces haltes renouvelées, quoique sans succès, avaient un motif quelconque ; en effet, à la première démonstration du même genre que fit l’animal, le capitaine Pamphile s’arrêta et lui donna tout le temps de développer son attention. Les résultats ne se firent pas attendre : l’ours creusa la terre ; puis, au bout de quelques secondes, il mit à nu un groupe de tubercules tout à fait appétissants à voir ; le capitaine Pamphile y goûta ; ils tenaient à la fois de la truffe et de la patate.

La découverte était précieuse ; aussi laissa-t-il toute liberté à son ours d’en chercher de nouvelles ; au bout d’une heure, il y en avait une moisson suffisante au souper de l’homme et de l’animal. Le repas terminé, le capitaine Pamphile avisa un arbre isolé, et, après s’être assuré que son feuillage ne recélait point le plus petit reptile, il attacha son ours au tronc, et se servit de lui comme une courte échelle pour atteindre les premières branches. Arrivé là, il s’y établit comme il avait déjà fait dans la forêt ; seulement, sa nuit fut parfaitement tranquille, les loups ayant été tenus à distance par l’odeur de l’ours.

Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se réveilla tout à fait calme et reposé. Son premier coup d’œil fut pour son ours : il dormait tranquillement au pied de l’arbre. Le capitaine Pamphile descendit et le réveilla ; puis tous deux reprirent amicalement le chemin de Philadelphie, où ils arrivèrent à onze heures du soir.

Le capitaine Pamphile avait marché comme l’ogre du petit Poucet.

Il se mit en quête d’une auberge ; mais il ne trouva pas un seul hôtelier qui voulût loger à pareille heure un ours et un sauvage ; il commençait donc à être plus embarrassé au milieu de la capitale de la Pensylvanie qu’il ne l’avait été au centre des forêts du fleuve Saint-Laurent, lorsqu’il vit une taverne chaudement éclairée, et d’où sortait un tel mélange de bruits de verres, d’éclats de rire et d’imprécations, qu’il était évident qu’il y avait là quelque équipage qui venait de toucher sa paye. L’espoir revint aussitôt au capitaine : ou il avait oublié ce que c’est qu’un marin, ou il y avait là pour lui du vin, de l’argent et un lit, trois choses de première nécessité dans sa situation ; il s’approchait donc avec confiance, lorsque tout à coup il s’arrêta comme s’il était cloué à sa place.

Au milieu du tapage, des cris et des jurements, il avait cru reconnaître un air provençal chanté par un des buveurs : il demeura donc le cou tendu et l’oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait invraisemblable ; mais bientôt, à un refrain repris en chœur, il ne lui resta plus aucune incertitude : il avait là des compatriotes. Il fit alors et de nouveau quelques pas en avant et s’arrêta encore ; mais, cette fois, sa figure prit une expression d’étonnement qui tenait de la stupidité : non seulement ces hommes étaient des compatriotes non seulement cette chanson, c’était une chanson provençale, mais encore celui qui la chantait, c’était Policar ! L’équipage de la Roxelane mangeait son chargement à Philadelphie.

Le capitaine Pamphile n’hésita pas un instant sur le parti qui lui restait à prendre ; grâce au barbier et au peintre du Serpent-Noir, il était déguisé de manière à ne pas être reconnu de son meilleur ami ; il ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra avec son ours. Un hourra général accueillit les nouveaux venus.

Un doute restait au capitaine Pamphile : il avait oublié de faire faire une répétition à son ours, de sorte qu’il ignorait absolument ce dont il était capable ; mais l’intelligent animal se chargea lui-même de son prospectus. À peine entré dans le cabaret, il commença de trotter en rond pour faire former le cercle ; les matelots montèrent sur les chaises et sur les bancs ; Policar s’assit sur le poêle, et le spectacle commença.

Tout ce qu’il est possible d’apprendre à un ours, l’ours du capitaine Pamphile le savait ; il dansait le menuet comme Vestris, montait à cheval sur un manche à balai ni plus ni moins qu’un sorcier, et désignait le plus ivrogne de la compagnie, à rendre jaloux l’âne savant ; aussi, la séance terminée, il n’y eut qu’un cri tellement unanime, que Policar déclara que, quelque prix que le maître de l’ours demandât de son élève, il le lui achetait pour en faire cadeau à l’équipage ; cette décision fut accueillie par un vivat général. L’offre fut donc renouvelée d’une manière formelle ; le capitaine Pamphile demanda dix écus de sa bête. Policar, qui était en générosité, lui en offrit quinze ; moyennant quoi, il entra immédiatement en possession de l’animal. Quant au capitaine Pamphile, il sortit au premier exercice de la seconde représentation, sans que personne fît attention à lui, sans qu’aucun des matelots eût conçu le moindre soupçon.

Nos lecteurs sont trop intelligents pour n’avoir pas deviné la cause de la disparition du capitaine Pamphile ; cependant, comme quelques-uns pourraient n’être pas certains du fait, nous donnerons une explication courte et précise à l’usage des esprits paresseux ou ennemis des conjectures.

Le capitaine Pamphile n’avait point perdu son temps ; une fois entré dans la taverne, il avait suivi d’un œil les exercices de son ours, et, de l’autre, il avait compté les matelots ; tous étaient au cabaret depuis le premier jusqu’au dernier ; il était donc évident que pas un n’était à bord. Double-Bouche seul manquait à la réunion ; le capitaine Pamphile en augura qu’on l’avait laissé sur la Roxelane, de peur qu’il ne prît au bâtiment l’envie de retourner tout seul à Marseille. En conséquence de ce raisonnement tout mathématique, le capitaine Pamphile se dirigea vers la rade, en suivant Water-Street, qui se prolonge parallèlement aux quais.

Arrivé sur le port, il jeta un coup d’œil rapide sur tous les bâtiments au mouillage, et, malgré l’obscurité, il reconnut à cinq cents pas de lui la Roxelane, qui se balançait gracieusement, bercée par la marée montante. Au reste, pas une lumière à bord, rien qui indiquât que le bâtiment fût habité : le capitaine Pamphile avait deviné juste. Sans perdre un instant, il piqua une tête dans la rivière et se mit à nager en silence vers le navire.

Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour s’assurer que personne ne veillait à bord ; puis, satisfait de son examen, il se glissa sous le beaupré, gagna l’échelle de corde, et commença son ascension, s’arrêtant à chaque degré pour écouter s’il n’entendait aucun bruit. Tout resta muet ; le capitaine fit une dernière enjambée et se trouva sur le pont de son navire ; là, il commença de respirer, il était enfin chez lui.

Le premier besoin du capitaine Pamphile était de changer de costume : celui qu’il portait était trop rapproché de la nature, et pouvait nier son identité. Il descendit donc à son ancienne cabine et retrouva tout à la même place, comme si rien ne s’était passé. Le seul changement opéré, c’est que Policar y avait fait apporter ses effets, et, en homme soigneux, avait rangé ceux du capitaine Pamphile dans une malle. Ce respect du mobilier avait été porté à un tel point, que le capitaine Pamphile n’eut qu’à tendre la main vers l’endroit où il plaçait ordinairement son briquet phosphorique, pour le retrouver à la même place, de sorte que, la neuvième allumette essayée, le capitaine Pamphile avait de la lumière.

Il procéda aussitôt à sa toilette ; c’était beaucoup d’avoir repris possession de son bâtiment, mais ce n’était pas assez : il lui fallait encore rentrer dans sa figure ; la chose fut plus difficile. Le peintre du grand chef avait fait les choses en conscience ; le capitaine Pamphile faillit laisser à sa serviette la peau de son visage. Enfin les ornements étrangers disparurent, et, à force de frotter, notre digne marin se trouva réduit à ses ornements personnels ; il se regarda alors dans une petite glace, et, si peu amoureux qu’il fût de sa personne, il éprouva un certain plaisir à se revoir tel qu’il s’était toujours connu.

Cette première transformation accomplie, le reste devint la chose la plus facile du monde : le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son pantalon rayé en long, passa son gilet rayé en travers, endossa sa redingote de bouracan rayée en croix, décrocha son chapeau de paille du champignon où il était suspendu, roula sa ceinture rouge autour de son corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, éteignit la lumière, et remonta sur le pont ; il le retrouva dans la même solitude et le même silence. Double— Bouche était toujours invisible, comme s’il eût possédé l’anneau de Gigès, et qu’il en eût tourné le chaton en dedans.

Heureusement que le capitaine Pamphile connaissait les habitudes de son subordonné, et qu’il savait où le trouver lorsqu’il n’était pas où il devait être. En effet, il s’avança sans hésitation vers l’escalier de la cuisine, descendit avec précaution les marches criardes, et, à travers la porte entrouverte, aperçut Double-Bouche occupé des préparatifs de son souper, et se faisant cuire un morceau de morue fraîche à la maître d’hôtel.

Il paraît qu’au moment où le capitaine arriva, le poisson était arrivé à un degré de cuisson convenable ; car Double-Bouche acheva de mettre son couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa l’assiette sur la table, secoua son bidon, s’aperçut qu’il était entamé, et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui donnait sur la cambuse, afin d’aller chercher un supplément de liquide ; le souper était tout dressé, le capitaine Pamphile avait faim, il entra et se mit à table.

Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n’eût pas goûté de cuisine européenne, soit qu’effectivement Double-Bouche possédât un talent distingué dans un art qu’il exerçait cependant comme amateur, celui qui profitait du souper, quoiqu’il n’eut pas été fait pour lui, le trouva excellent et procéda en conséquence. Il était au moment le plus brillant de son exécution, lorsqu’il entendit un cri ; il retourna aussitôt la tête et aperçut Double-Bouche sur le seuil de la porte, stupéfait, pâle et immobile : il prenait le capitaine Pamphile pour un fantôme, quoique ledit capitaine se livrât à une occupation qui appartient exclusivement aux habitants de ce monde.

— Eh bien, petit drôle, dit le capitaine sans s’interrompre, voyons, qu’est-ce que tu fais là ? ne vois-tu pas bien que j’étrangle de soif ? Allons, vite à boire !

Les genoux de Double-Bouche commencèrent à trembler et ses dents claquèrent.

— À qui est-ce que je parle ? continua le capitaine Pamphile tendant son verre. Eh bien, un peu, nous décidons-nous ?

Double-Bouche s’approcha avec la même répugnance que s’il s’avançait vers un gibet, et essaya d’obéir ; mais, dans sa terreur, il versa le vin moitié dans le verre, moitié à côté. Le capitaine ne fit pas semblant de s’apercevoir de cette maladresse, et porta son verre à ses lèvres. Puis, après avoir goûté au contenu, il fit claquer sa langue.

— Bagasse ! dit-il, il paraît que tu connais le bon endroit. Et d’où avez-vous tiré ce vin, dites-moi un peu, monsieur le sommelier ?

— Mais, répondit Double-Bouche arrivé au dernier degré de la terreur, mais au troisième tonneau à gauche.

— Ah ! ah ! du bordeaux-laffitte. Tu aimes le bordeaux-laffitte ?… Je demande si tu aimes le bordeaux-laffitte. Réponds un peu, voyons !

— Certainement, répondit Double-Bouche, certainement, capitaine… Seulement…

— Seulement, il ne supporte pas l’eau, n’est-ce pas ? Eh bien, bois-le pur, mon enfant.

Il prit le bidon des mains de Double-Bouche, versa un second verre de vin et le lui présenta. Double-Bouche le prit, hésita encore un instant ; puis, adoptant enfin une résolution désespérée :

— À votre santé, capitaine ! dit le mousse.

Et il avala la rasade sans perdre de vue celui qui la lui avait versée ; l’effet du tonique fut rapide ; Double-Bouche commença à se rassurer.

— Eh bien, dit le capitaine, à qui cette amélioration dans les facultés physiques et morales de Double-Bouche n’avait point échappé, maintenant que je sais ton goût pour la morue à la maître d’hôtel et ta préférence pour le bordeaux-laffitte, parlons un peu de nos petites affaires. Que s’est-il passé depuis que j’ai quitté le bâtiment ?

— Eh bien, capitaine, ils ont nommé Policar à votre place.

— Voyez-vous !

— Puis ils ont décidé de faire voile pour Philadelphie, au lieu de revenir directement à Marseille, et d’y vendre la moitié de la cargaison.

— Je m’en doutais.

— De sorte qu’ils l’ont vendue, et, depuis trois jours, ils en mangent ce qu’ils ne peuvent pas boire, et ils en boivent ce qu’ils ne peuvent pas manger.

— Oui, oui, répondit le capitaine, je les ai vus à l’œuvre.

— Voilà tout, capitaine.

— Bagasse ! mais il me semble que c’est bien assez. Et quand doivent-ils partir ?

— Demain.

— Demain ? oh ! oh ! il était un peu temps que je revinsse ! Écoute, Double Bouche, mon ami, tu aimes la bonne soupe ?

— Oui, capitaine.

— Le bon bœuf ?

— Encore.

— La bonne volaille ?

— Toujours.

— Et le bon bordeaux-laffitte ?

— À mort !

— Eh bien, Double-Bouche mon ami, je te nomme maître coq de la Roxelane, avec cent écus de fixe par an et un vingtième dans les prises.

— Vraiment ? dit Double-Bouche, en vérité Dieu ?

— Parole d’honneur.

— C’est dit, j’accepte ; que faut-il que je fasse pour cela ?

— Il faut te taire.

— Facile.

— Ne dire à personne que je ne suis pas mort.

— Bon !

— Et, dans le cas où ils ne partiraient pas demain, m’apporter où je serai caché un peu de bonne morue et de cet excellent laffitte.

— À merveille ! Et où serez-vous caché, capitaine ?

— Dans la sainte-barbe, afin d’être à même de vous faire sauter tous, si cela ne va pas à ma guise.

— C’est bien, capitaine, on tâchera que vous ne soyez pas trop mécontent.

— Ainsi, c’est chose dite ?

— Oui capitaine.

— Et tu m’apporteras deux fois par jour du bordeaux et de la morue ?

— Oui, capitaine.

— Eh donc, bonsoir.

— Bonsoir, capitaine ! bonne nuit, capitaine ! dormez bien, capitaine !

Ces trois souhaits étaient à peu près inutiles ; notre digne marin, tout robuste qu’il était, tombait de sommeil ; aussi, une fois entré dans la sainte-barbe, et la porte fermée en dedans, à peine se donna-t-il le temps de se faire une espèce de lit entre deux tonneaux et de rouler un baril sous sa tête pour lui servir de traversin ; après quoi, il tomba dans un sommeil aussi profond que s’il n’avait pas été obligé de quitter momentanément son navire par les circonstances que nous avons dites : le capitaine dormit douze heures tout d’un trait et les poings fermés.

Lorsqu’il se réveilla, il sentit, au mouvement de la Roxelane, qu’elle s’était remise en marche ; pendant son sommeil, le navire avait effectivement levé l’ancre et descendait vers la mer, ne se doutant pas du surcroît d’équipage qu’il avait à bord. Au milieu du bruit et de la confusion qui accompagnent toujours un départ, le capitaine entendit gratter à la porte de sa cachette : c’était Double-Bouche qui lui apportait sa ration.

— Eh bien, mon enfant, dit le capitaine, nous voilà donc partis ?

— Vous voyez, cela marche.

— Et où allons-nous ?

— À Nantes.

— Et où sommes-nous ?

— À la hauteur de Reedy-Island.

— Bon ! ils sont tous à bord ?

— Oui, tous.

— Et ils n’ont recruté personne ?

— Si fait, un ours.

— Bon ! et quand serons-nous en mer ?

— Oh ! ce soir ; nous avons pour nous la brise et le courant, et, à Bombay Hook, nous trouverons la marée.

— Bon ! et quelle heure est-il ?

— Dix heures.

— Je suis parfaitement satisfait de ton intelligence et de ton exactitude, et j’ajoute cent livres à tes appointements.

— Merci, capitaine.

— Et maintenant file vivement et apporte-moi mon dîner à six heures.

Double-Bouche fit signe qu’il serait exact et sortit enchanté des manières du capitaine. Dix minutes après, et comme le capitaine venait de finir son déjeuner, il entendit les cris de Double-Bouche ; il reconnut aussitôt à leur régularité qu’ils étaient occasionnés par des coups de garcette. Il en compta vingt-cinq, non pas sans une certaine inquiétude ; car il avait le pressentiment qu’il n’était pas étranger à la correction que recevait son pourvoyeur. Cependant, comme les cris cessèrent, que rien n’indiqua un événement quelconque à bord, et que la Roxelane continua de marcher avec la même rapidité, son inquiétude fut bientôt calmée. Une heure après, il sentit au roulis du navire qu’il devait être à la hauteur de Bombay-Hook, le mouvement de la marée ayant succédé à celui du courant. La journée se passa ainsi. Sur les sept heures du soir, on gratta de nouveau à la porte de la sainte-barbe, le capitaine Pamphile ouvrit, et Double-Bouche entra pour la seconde fois.

— Ah ! ah ! mon enfant, dit le capitaine, qu’y a-t-il de nouveau à bord ?

— Rien, capitaine.

— Il me semble que je t’ai entendu chanter un air que je connais.

— Ah ! ce matin ?

— Eh ! oui.

— Ils m’ont donné vingt-cinq coups de garcette.

— Et pourquoi cela ? Conte-moi la chose.

— Pourquoi ? Parce qu’ils m’ont vu entrer dans la sainte-barbe, et qu’ils m’ont demandé ce que j’y allais faire.

— Ils sont bien curieux ! Et que leur as-tu répondu, à ces indiscrets ?

— Ah ! que j’allais voler de la poudre pour faire des fusées.

— Et ils t’ont donné pour cela vingt-cinq coups de garcette ?

— Bah ! ça n’est rien ; il fait du vent, c’est déjà séché.

— Cent livres de plus par an pour les coups de garcette.

— Merci, capitaine.

— Et maintenant, fais-toi une petite friction intérieure et extérieure avec du rhum, et va te coucher. Je n’ai pas besoin de te dire où est le rhum ?

— Non, capitaine.

— Bonsoir, mon brave.

— Bonne nuit, capitaine.

— À propos, où sommes-nous ?

— Nous passons entre le cap May et le cap Heulopin.

— Bon ! bon ! murmura le capitaine, dans trois heures nous serons en mer.

Et Double-Bouche referma la porte, le laissant dans cette espérance.

Quatre heures s’écoulèrent encore sans apporter de changement dans la situation respective des différents individus qui formaient l’équipage de la Roxelane ; seulement, les dernières s’écoulèrent plus lentes et remplies d’anxiété pour le capitaine Pamphile. Il écouta avec une attention croissante les différents bruits qui lui annonçaient ce qui se passait autour et au-dessus de lui ; il entendit les matelots se coucher dans leurs hamacs, il vit à travers les fentes de la porte les lumières s’éteindre ; peu à peu le silence s’établit ; puis les ronflements commencèrent, et le capitaine Pamphile, convaincu qu’il pouvait se hasarder à sortir de sa cachette, entrouvrit la porte de la sainte-barbe et passa la tête dans l’entrepont : il était tranquille comme un dortoir de religieuses.

Le capitaine Pamphile monta les six marches qui conduisaient à la cabine, et s’avança sur la pointe du pied jusqu’à la porte ; il la trouva entrouverte, s’arrêta un instant pour respirer, puis jeta un coup d’œil dans l’intérieur. Il n’était éclairé que par quelques rayons obliques de la lune, qui glissaient par la fenêtre de l’arrière : ils tombaient sur un homme accroupi à cette fenêtre et regardant si attentivement un objet qui paraissait absorber toute son attention, qu’il n’entendit pas le capitaine Pamphile qui ouvrait la porte et la refermait au verrou derrière lui. Cette préoccupation de celui à qui il avait affaire et qu’il avait parfaitement reconnu pour Policar, quoiqu’il lui tournât le dos, parut amener un changement dans les intentions du capitaine ; il repoussa dans sa ceinture son pistolet, qu’il en avait déjà à moitié tiré, s’approcha lentement et silencieusement de Policar, s’arrêtant à chaque pas, et retenant son souffle, afin de ne pas le distraire ; puis enfin, lorsqu’il se trouva à portée, instruit de la manœuvre dont lui-même avait été victime en pareille circonstance, il saisit Policar d’une main par le collet de l’habit, de l’autre par le fond de la culotte, opéra le même mouvement de bascule qu’il avait senti exécuter sur lui-même, et l’envoya, avant qu’il eût eu temps de faire la moindre résistance ou de pousser le plus petit cri, examiner de plus près l’objet qu’il regardait avec une si grande attention.

Alors, voyant que l’événement qui venait de s’accomplir n’avait troublé en rien le sommeil de l’équipage, et que la Roxelane continuait de filer ses dix nœuds à l’heure, le capitaine se coucha tranquillement dans son hamac, dont il sentit d’autant mieux le prix, qu’il en avait été momentanément dépossédé, et s’y endormit bientôt du sommeil du juste.

Or, ce que Policar regardait avec une si grande attention, c’était un requin affamé qui suivait le sillage du vaisseau, dans l’espérance qu’il en tomberait quelque chose.

Le lendemain, au point du jour, le capitaine Pamphile se leva, alluma son brûle-gueule et monta sur le pont. Le matelot qui était de quart, et qui se promenait de long en large pour combattre le froid du matin, vit sortir successivement sa tête, ses épaules, sa poitrine et ses jambes de l’escalier, et s’arrêta, croyant qu’il rêvait ; c’était justement Georges, dont le capitaine Pamphile avait fait, il y avait une quinzaine de jours, épousseter les habits avec le manche d’une pique.

Le capitaine passa près de lui sans avoir l’air de remarquer son étonnement, et alla s’asseoir, selon son habitude, sur le capot du gaillard d’arrière. Il y était depuis une demi-heure à peu près, lorsqu’un autre matelot monta pour relever celui qui était de garde ; mais à peine fut-il sorti de l’écoutille, qu’il s’arrêta à son tour en apercevant le capitaine : on eût dit que le brave marin possédait, comme Persée, la tête de Méduse.

— Eh bien, dit le capitaine Pamphile après un moment de silence, qu’est-ce que tu fais donc, Baptiste ? Tu ne relèves pas ce brave Georges, qui est tout gelé de froid, depuis trois grandes heures qu’il est de quart. Qu’est-ce que c’est que cela ? Allons, dépêchons-nous un peu !

Le matelot obéit machinalement, alla prendre la place de son camarade.

— À la bonne heure ! continua le capitaine Pamphile ; chacun son tour, c’est de toute justice. Maintenant, viens ici, Georges, mon ami ; prends ma pipe, qui est éteinte, va me la rallumer, et que tout le monde me la rapporte !

Georges prit la pipe en tremblant, descendit, en chancelant comme un homme ivre, l’escalier de l’entrepont, et reparut un instant après, le brûle— gueule allumé à la main. Il était suivi par tout le reste de l’équipage, silencieux et stupéfait : les matelots se rangèrent sur le tillac sans prononcer une seule parole.

Alors le capitaine Pamphile se leva et se promena d’une extrémité à l’autre du bâtiment, tantôt en long, tantôt en large, comme si rien ne s’était passé ; à chaque aller et retour, les matelots s’écartaient devant lui comme si son seul contact eût été mortel, et cependant il n’avait aucune arme ; il était seul, tandis que ces hommes étaient soixante et dix et avaient à leur disposition tout l’arsenal de la Roxelane.

Au bout d’un quart d’heure de cette inspection, le capitaine s’arrêta à la rampe du commandant, jeta un regard autour de lui, descendit l’escalier, rentra dans sa cabine et demanda son déjeuner.

Double-Bouche lui apporta une tranche de morue à la maître d’hôtel et une bouteille de bordeaux-laffitte. Il était entré en fonctions de maître coq.

Ce fut le seul changement qui fut fait à bord de la Roxelane pendant la traversée de Philadelphie au Havre, où elle aborda après trente-sept jours d’une heureuse navigation, ramenant un homme de moins et un ours de plus.

Or, comme, par hasard, cet ours était une femelle, et que, par miracle, cette femelle se trouva pleine au moment où le capitaine Pamphile la rencontra sur les bords de la Delawarre, elle mit bas en arrivant à Paris, où son maître l’avait conduite pour en faire hommage à M. Cuvier.

Aussitôt, le capitaine Pamphile songea à tirer parti de cet événement, et, malgré le peu de défaite de sa marchandise, il finit par vendre un de ses oursons au propriétaire de l’hôtel de Montmorency, sur le balcon duquel nos lecteurs ont pu le voir se promener jusqu’au moment où un Anglais l’acheta et l’emmena à Londres ; et l’autre à Alexandre Decamps, qui le baptisa du nom de Tom, et le confia à Fau, lequel, comme nous l’avons dit, lui donna une éducation qui eût fini par en faire un ours supérieur, même à la grande ourse de la mer Glaciale, sans l’événement malheureux que nous avons raconté, et auquel il succomba à la fleur de l’âge.

Et voilà comment Tom était passé des bords du fleuve Saint-Laurent sur les rives de la Seine.