Le Capitaine Pamphile/14

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Michel Lévy frères (pp. 177-188).

« Les malheurs vont par troupe », dit un proverbe russe qui mérite de devenir français tant il est juste : quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis la mort de Tom, que Jacques Ier donna des signes d’indisposition auxquels il n’y avait point à se tromper, et qui alarmèrent toute la colonie, à l’exception de Gazelle, qui, retirée dans sa carapace les trois quarts de la journée, paraissait fort insouciante à tout ce qui ne la touchait pas personnellement, et qui, d’ailleurs, nous le savons, n’était pas des plus intimes amies de Jacques.

Les premiers symptômes de la maladie furent une somnolence continue, accompagnée de lourdeurs de tête ; en deux jours, l’appétit disparut entièrement et fit place à une soif qui devint de plus en plus ardente ; vers le troisième jour, les coliques légères qu’il avait éprouvées jusque-là prirent une intensité si grande et amenèrent une douleur tellement permanente, qu’Alexandre Decamps monta en cabriolet et alla chercher le docteur Thierry. Celui-ci reconnut à l’instant même la gravité de la maladie, sans cependant pouvoir la caractériser positivement, flottant qu’il était entre une invagination d’entrailles, une paralysie d’intestins, ou une inflammation de la péritonite. En tout cas, il pratiqua une saignée de deux palettes de sang, promit de revenir le même soir en pratiquer une seconde, et ordonna, dans l’intervalle qui devait s’écouler entre elles, l’application de trente sangsues sur la région abdominale ; de plus, Jacques devait être mis aux boissons délayantes et à tout ce que le traitement antiphlogistique peut offrir de plus énergique. Jacques se prêta à tout avec une complaisance indiquant qu’il comprenait lui-même la gravité de la maladie.

Le soir, lorsque le docteur revint, il trouva que la maladie, loin de céder au traitement, avait fait de nouveaux progrès ; il y avait augmentation de soif, inappétence complète, ballonnement du ventre et rougeur de la langue ; le pouls était petit, serré, concentré et fréquent, et les yeux enfoncés dans leur orbite dénotaient la souffrance que le pauvre Jacques éprouvait.

Thierry pratiqua une seconde saignée de deux autres palettes, à laquelle Jacques se prêta avec résignation ; car le matin, après pareille opération, il s’était senti momentanément soulagé. Le docteur ordonna de continuer les boissons délayantes pendant toute la nuit ; on envoya chercher une garde pour les lui administrer d’heure en heure ; bientôt vint une petite vieille qui avait l’air de la femelle de Jacques, et qui demanda, en voyant le malade, une augmentation au salaire qu’on lui donnait ordinairement, sous le vain prétexte qu’elle était habituée à soigner les hommes et non pas les singes, et que, comme elle dérogeait, il fallait l’indemniser de sa complaisance : cela s’arrangea comme avec tout ce qui déroge, en payant le double.

La nuit fut mauvaise : Jacques empêcha la vieille de dormir, et la vieille battit Jacques ; le bruit de la lutte parvint jusqu’à Alexandre, qui se leva et entra dans la chambre du malade. Jacques, exaspéré de la conduite déloyale de la vieille à son égard, avait rappelé toutes ses forces, et, au moment où elle se baissait vers lui pour le frapper, il lui avait arraché son bonnet et le mettait en morceaux.

Alexandre arrivait à temps pour mettre le holà ; la vieille exposa ses raisons, Jacques mima les siennes ; Alexandre comprit que les torts étaient du côté de la vieille ; elle voulut se défendre, mais la bouteille presque pleine, quoique la nuit fût aux deux tiers écoulée, emporta sa condamnation.

La vieille fut payée et renvoyée malgré l’heure indue, et Alexandre, à la grande joie de Jacques, continua auprès du lit la veille commencée par la sorcière infâme qu’il venait de renvoyer. Alors à l’énergie qu’avait un instant déployée le malade, succéda une prostration complète. Jacques retomba comme expirant. Alexandre crut que le moment fatal était arrivé ; mais, en se penchant vers Jacques, il vit que c’était de l’accablement et non de l’agonie.

Vers les neuf heures du matin, Jacques tressaillit et se souleva sur sa couche, donnant quelques signes de joie ; aussitôt on entendit des pas, et la sonnette fut agitée ; à l’instant, Jacques tenta de se lever, mais il retomba sans force ; aussitôt la porte s’ouvrit et Fau parut. Il avait été prévenu à l’instant même par le docteur Thierry de la maladie de Jacques, et il venait faire une visite à son élève.

Ce fut un moment d’émotion pour Jacques, pendant lequel il parut oublier ses douleurs ; mais bientôt la force morale céda aux accidents physiques ; des nausées affreuses se déclarèrent, qui furent, au bout d’une demi-heure, suivies de vomissements.

Le docteur arriva sur ces entrefaites : il trouva le malade couché sur le dos, ayant la langue blanchâtre, sèche et couverte d’un enduit muqueux. La respiration était fréquente et saccadée ; la scène entre Jacques et la vieille avait fait faire des progrès effrayants à la maladie. Thierry écrivit aussitôt à un de ses confrères, le docteur Blasy, et fit porter la lettre par un rapin de Decamps. Une consultation était devenue nécessaire : Thierry ne répondait pas du malade.

Vers midi, le docteur Blasy arriva ; Thierry l’introduisit près de Jacques, lui détailla les accidents, et lui exposa ses ordonnances. Le docteur Blasy reconnut la sagesse et l’aptitude du traitement ; puis, ayant examiné à son tour le malheureux Jacques, son avis, comme celui de Thierry, fut qu’il était atteint d’une paralysie d’intestins occasionnée par la quantité de blanc de plomb et de bleu de Prusse que Jacques avait dévorée.

Le malade était si faible, que l’on n’osa point pratiquer une nouvelle saignée, et que les hommes de la science s’en remirent aux ressources de la nature. La journée se passa ainsi, accidentée à tout moment par des crises ; le soir, Thierry revint et n’eut besoin que de jeter un seul coup d’œil sur Jacques pour s’apercevoir que la maladie avait fait encore de nouveaux progrès. Il secoua tristement la tête, ne prescrivit rien de nouveau, et dit que, si le malade manifestait quelque caprice, on pouvait lui donner tout ce qu’il demanderait : même chose arrive pour les condamnés, la veille du jour où on les mène à la guillotine. Cette déclaration de Thierry jeta tout le monde dans la consternation.

Le soir, Fau arriva, déclarant que personne autre que lui ne veillerait Jacques. En conséquence de la décision du docteur, il avait bourré ses poches de dragées, de pralines et d’amandes fraîches ; ne pouvant sauver Jacques, il voulait au moins adoucir ses derniers moments.

Jacques le reçut avec une suprême expression de joie : lorsqu’il le vit s’établir à la place où s’était assise la vieille, il comprit le dévouement de son maître, et l’en remercia par un petit grognement amical. Fau commença à lui donner un verre de la potion commandée par Thierry ; Jacques, visiblement pour ne pas contrarier Fau, fit des efforts inouïs pour l’avaler ; mais presque aussitôt il la rendit avec des efforts si violents, que Fau crut qu’il allait lui passer entre les bras ; cependant, au bout de quelques minutes, les contractions de l’estomac cessèrent, et Jacques, quoique tremblotant encore de tous ses membres, tant la crise avait été forte, retrouva un instant non pas de repos, mais d’accablement.

Vers les deux heures du matin, les premiers accidents cérébraux se manifestèrent ; ne sachant que donner à Jacques pour le calmer, on lui présenta des pralines et des amandes : le malade reconnut aussitôt ces objets, qui tenaient un rang des plus distingués parmi ses souvenirs gastronomiques. Huit jours auparavant, il se serait fait fouetter et pendre pour des pralines et des amandes. Mais la maladie est une dure correction. Elle avait laissé à Jacques le désir et lui avait enlevé la possibilité : Jacques choisit tristement les pralines qui contenaient des amandes et qui avaient le sucre en plus, et, ne pouvant avaler, il les fourra dans les poches que la nature lui avait octroyées de chaque côté de la mâchoire : de sorte qu’au bout d’un instant ses joues s’abaissèrent sur sa poitrine, comme faisaient les favoris de Charlet avant qu’il ne les eût coupés.

Cependant, quoique Jacques ne pût, à son grand regret, avaler les pralines, il éprouva un certain plaisir dans l’opération intermédiaire qu’il venait d’accomplir : humecté par la salive, le sucre qui enveloppait les amandes fondait doucement, ce qui n’était pas sans douceur pour le moribond ; et, à mesure que le sucre fondait, le volume des provisions diminuait et laissa bientôt place dans les poches pour introduire de nouvelles pralines. Jacques étendit la main ; Fau comprit Jacques, lui présenta une pleine poignée de dragées parmi lesquelles le malade choisit celles qu’il trouvait le plus à sa convenance, et les poches reprirent une rotondité tout à fait respectable ; quant à Fau, il retrouva quelque espoir à ce désir, car, ayant vu les poches diminuer, il avait attribué à la mastication le phénomène de la fusion, et en avait auguré un mieux sensible dans l’état du malade, qui mangeait maintenant et qui tout à l’heure ne pouvait même pas boire.

Malheureusement, Fau se trompait : vers les sept heures du matin, les accidents cérébraux devinrent effrayants ; c’est ce qu’avait prévu Thierry ; car, lorsqu’il entra, il ne s’informa point comment allait Jacques, mais demanda si Jacques était mort. Sur la réponse négative, il parut fort étonné, et entra dans la chambre où étaient déjà réunis Fau, Jadin, Alexandre et Eugène Decamps : le malade était à l’agonie. Alors, ne pouvant plus rien pour le sauver, et voyant que dans les deux heures il aurait cessé d’exister, il envoya le domestique chez Tony Johannot avec injonction de ramener Jacques II, afin que Jacques Ier mourant entre les bras d’un individu de son espèce, pût au moins lui communiquer ses suprêmes volontés et ses derniers désirs.

Le spectacle était déchirant ; tout le monde aimait Jacques, qui, à part les défauts inhérents à son espèce, était ce qu’on appelle entre garçons un bon vivant : il n’y avait que Gazelle qui, comme pour insulter au moribond, était passée de l’atelier dans la chambre, traînant une carotte qu’elle se mit à manger sous une table avec une impassibilité qui indiquait un excellent estomac, mais un fort mauvais cœur ; Jacques la regarda plusieurs fois de côté avec une expression qui peut-être eut fait peu d’honneur à un chrétien, mais qui était tout à fait excusable chez un singe. Sur ces entrefaites, le domestique rentra : il apportait Jacques II.

Jacques II n’était aucunement prévenu du spectacle qui l’attendait, de sorte que son premier mouvement fut tout à la crainte. Cette couche mortuaire sur laquelle était étendu un de ses semblables, ces animaux d’une autre espèce que la sienne qui entouraient le moribond, et dans lesquels il reconnut des hommes, c’est-à-dire une race habituée à persécuter la sienne, tout cela l’impressionna de telle façon, qu’il se mit à trembler de tous ses membres.

Mais aussitôt Fau alla vers lui, une praline à la main ; Jacques II prit le bonbon, le tourna et le retourna pour voir s’il n’y avait pas de surprise, le goûta du bout des dents, puis, convaincu par le témoignage de ses sens qu’on ne lui voulait aucun mal, revint peu à peu de son effroi.

Alors le domestique le déposa près de la couche de son compatriote, qui, faisant un dernier effort, se retourna de son côté, la mort empreinte sur le visage. Jacques II comprit alors ou du moins parut comprendre la mission qu’il était appelé à remplir ; il s’approcha du moribond, que les poches de ses bajoues pleines d’amandes rendaient méconnaissable ; puis enfin, lui prenant la patte et le plaignant doucement, il parut l’inviter à lui confier ses dernières pensées. Le malade fit un effort visible pour rappeler toute son énergie, parvint à se mettre sur son séant ; puis, marmottant dans sa langue maternelle quelques paroles à l’oreille de son ami, il lui montra Gazelle toujours impassible, avec un geste pareil à celui que faisait, dans le beau drame d’Alfred de Vigny, la maréchale d’Ancre montrant à son fils, au moment de mourir, Albert de Luynes, le meurtrier de son père. Jacques II fit un signe de tête, indiquant qu’il avait compris, et Jacques Ier retomba sans mouvement.

Dix minutes après, il porta les deux mains à sa tête, regarda encore une fois ceux qui l’entouraient, comme pour leur adresser un dernier adieu, se souleva par un effort suprême, jeta un cri et retomba entre les bras de Jacques II.

Jacques Ier était mort.

Il y eut parmi les assistants un instant de stupeur profonde que parut d’abord partager Jacques II. Les yeux fixes, il regardait son ami qui venait de trépasser, immobile comme le cadavre lui-même ; puis, lorsque, après cinq minutes d’examen, il se fut bien assuré qu’il ne restait plus l’ombre d’existence dans le corps qu’il avait sous les yeux, il porta les deux mains à la bouche du mort, la lui ouvrit en tirant les mâchoires en sens inverse, introduisit sa main dans les bajoues, en tira les amandes des pralines et les fourra immédiatement dans les siennes ; ce que l’on avait pris pour le dévouement d’un ami n’était rien autre chose que la cupidité d’un héritier !…

Fau arracha le cadavre de Jacques Ier des bras de son indigne exécuteur testamentaire, et le remit à Thierry et à Jadin, qui le réclamaient, le premier au nom de la science, le second au nom de l’art : Thierry voulait ouvrir le corps pour voir de quelle maladie il était mort ; Jadin voulait mouler la tête afin de conserver son masque et d’enrichir la collection des masques célèbres : la priorité fut accordée à Jadin, afin qu’il accomplit son opération avant que la mort eût altéré les traits du visage, puis il fut convenu qu’il remettrait le cadavre à Thierry, qui procéderait à l’autopsie.

Comme l’opération du moulage donnait une bonne heure à Thierry, il en profita pour aller chercher Blasy, avec lequel il devait se rendre chez Fontaine, où le corps allait être transporté, et serait remis à la disposition des deux docteurs.

Ces dispositions prises, Jadin, Fau, Alexandre et Eugène Decamps montèrent aussitôt en fiacre pour se rendre chez Fontaine, emportant Jacques Ier avec eux et laissant Jacques II et Gazelle maîtres absolus de la maison.

L’opération, faite avec le plus grand soin, réussit à merveille, et l’empreinte fut prise avec une justesse qui donna au moins la consolation aux amis de Jacques de garder sa ressemblance.

Ils venaient de remplir cette triste et dernière fonction lorsque les deux docteurs entrèrent : l’art avait fait son œuvre, la science demandait à commencer la sienne. Jadin seul eut le courage de rester à cette seconde opération ; Fau, Alexandre et Eugène Decamps se retirèrent, ne pouvant prendre sur eux d’assister à ce triste spectacle.

Autopsie faite, on trouva le péritoine fortement enflammé, présentant çà et là de légères taches blanches, puis épanchement d’un liquide séroso-sanguinolent ; tout cela était l’effet et non la cause. Les deux docteurs poursuivirent donc leur investigation ; enfin, vers le milieu à peu près de l’intestin grêle, ils découvrirent une légère ulcération livrant passage à la pointe d’une épingle, dont la tête était restée cachée dans l’intestin ; ils se rappelèrent alors la fatale circonstance du papillon, et tout leur fut expliqué. La mort était donc inévitable, et les deux docteurs eurent la consolation de voir que, bien qu’ils eussent commis une légère erreur sur la cause de la maladie, celle de Jacques était mortelle, et que toutes les ressources de l’art ne pouvaient le sauver de l’accident causé par la gourmandise.

Quant à Fau, à Alexandre et à Eugène Decamps, ils remontaient fort tristes l’escalier du n° 109, lorsque, arrivés au second étage, ils commencèrent à sentir une odeur de friture singulière ; à mesure qu’ils montaient, l’odeur devenait plus forte, et, parvenus au palier de leur appartement, ils s’aperçurent que cette exhalaison venait de chez eux : ils ouvrirent la porte avec empressement, car, n’ayant pas laissé la cuisinière au logis, ils ne pouvaient se rendre compte de ces préparatifs culinaires ; l’odeur venait de l’atelier.

Ils y entrèrent vivement ; on entendait frire quelque chose dans le poêle et une grande fumée en sortait. Alexandre en ouvrit vivement la porte et trouva sur la tôle rougie Gazelle retournée sur le dos, et cuisant à l’étouffée dans sa carapace.

La vengeance de Jacques Ier avait été accomplie par Jacques II.

On lui pardonna en faveur de l’intention, et on le renvoya chez son maître.