Le Capitaine Pamphile/15

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Michel Lévy frères (pp. 188-204).

Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, l’hiver était survenu, et chacun avait fait, selon sa fortune ou ses prévisions, des arrangements pour le passer le plus confortablement possible ; cependant, comme Matthieu Laensberg annonçait pour l’année un hiver peu rigoureux, beaucoup de personnes avaient assez médiocrement garni leur bûcher, et du nombre de ces personnes était Tony Johannot, soit qu’il eût confiance dans les prédictions de Matthieu Laensberg, soit par toute autre raison que nous avons été assez discret pour ne pas approfondir. Il résultait de cette négligence que, vers le 15 janvier, le spirituel illustrateur du Roi de Bohême et ses sept châteaux, allant chercher lui-même une bûche pour mettre dans son poêle, s’aperçut que, s’il continuait à faire du feu à la fois dans son atelier et dans sa chambre à coucher, il n’aurait plus de combustible que pour une quinzaine de jours à peine.

Or, depuis une semaine, on patinait sur le canal, la rivière charriait comme au temps de Julien l’Apostat, et M. Arago, mal d’accord avec le chanoine de Saint-Barthélemy, annonçait, du haut de l’observatoire, que le froid, qui était arrivé à 15 degrés, continuerait de monter ainsi jusqu’à 23 ; c’était, à six degrés près, le froid qu’il fit pendant la retraite de Moscou. Et, comme le passé servait d’exemple à l’avenir, tout le monde commençait à croire que c’était M. Arago qui avait raison, et qu’une fois par hasard Matthieu Laensberg avait bien pu se tromper.

Tony sortit du bûcher, très préoccupé de la certitude douloureuse qu’il venait d’acquérir : c’était à choisir, de geler le jour ou de geler la nuit. Cependant, après avoir profondément réfléchi, tout en bléreautant un tableau de l’Amiral de Coligny pendu à Montfaucon, il crut avoir trouvé un moyen d’arranger la chose : c’était de transporter son lit de sa chambre dans son atelier. Quant à Jacques II, une peau d’ours pliée en quatre ferait l’affaire. En effet, le même soir, le double déménagement fut accomplit ; et Tony s’endormit caressé par une douce chaleur et se félicitant d’avoir reçu du ciel une imagination aussi fertile en ressources.

Le lendemain, en se réveillant, il chercha un instant où il était, puis, reconnaissant son atelier, ses yeux, dirigés par la préoccupation paternelle qu’éprouve l’artiste pour son œuvre, se tournèrent vers son chevalet ; Jacques II était assis sur le dossier d’une chaise, juste à la hauteur et à la portée du tableau. Tony crut, au premier coup d’œil, que l’intelligent animal, à force de voir la peinture, était décidément devenu connaisseur, et que, comme il paraissait regarder la toile de très près, il admirait le fini de l’exécution. Mais bientôt Tony s’aperçut qu’il était tombé dans une erreur profonde : Jacques II adorait le blanc de plomb, et, comme le tableau de Coligny était à peu près terminé, et que Tony avait fait toutes ses lumières avec cet ingrédient, Jacques passait sa langue partout où il en pouvait trouver.

Tony sauta à bas de son lit, et Jacques à bas de sa chaise ; mais il était trop tard, tous les nus exécutés au moyen de cette couleur avaient été léchés jusqu’à la toile, de sorte que le cadavre de l’amiral était déjà avalé ; il y avait encore la potence et la corde, mais il n’y avait plus de pendu. C’était une exécution à refaire.

Tony commença par se mettre dans une atroce colère contre Jacques ; puis, réfléchissant qu’à tout prendre, c’était sa faute, puisqu’il n’aurait eu qu’à l’attacher, il alla chercher une chaîne et un crampon, scella le crampon dans le mur, y fixa un bout de la chaîne, et, ayant ainsi tout préparé pour la nuit suivante il se remit d’ardeur à son Coligny, qui se retrouva à peu près rependu vers les cinq heures du soir. Alors, pensant que c’était bien assez de besogne comme cela pour une journée, il alla faire un tour sur le boulevard, revint dîner à la taverne anglaise, puis s’en alla au spectacle, où il resta jusqu’à onze heures et demie.

En entrant dans son atelier, qu’il trouva tiède encore de la chaleur de la journée, Tony vit avec satisfaction que rien n’avait été dérangé en son absence et que Jacques dormait sur son coussin : il se coucha donc à son tour dans une quiétude parfaite et s’endormit bientôt du sommeil du juste.

Vers minuit, il fut réveillé par un bruit de vieilles ferrailles : on eût dit que tous les revenants d’Anne Radcliffe traînaient leurs chaînes dans l’atelier ; Tony croyait peu aux fantômes, et, pensant qu’on venait lui voler le reste de son bois, il étendit sa main vers une vieille hallebarde damasquinée, et ornée d’une houppe qui faisait partie d’un trophée pendu au mur.

Son erreur fut courte.

Au bout d’un instant, il reconnut la cause de tout ce vacarme et enjoignit à Jacques de se recoucher. Jacques obéit, et Tony reprit, avec l’ardeur d’un homme qui a bien travaillé toute la journée, son sommeil momentanément interrompu. Au bout d’une demi-heure, il fut réveillé par des plaintes étouffées.

Comme Tony demeurait dans une rue écartée, il crut qu’on assassinait quelqu’un sous ses fenêtres, sauta à bas de son lit, prit une paire de pistolets et courut ouvrir la croisée. La nuit était calme, la rue tranquille ; pas un bruit ne troublait la solitude du quartier, si ce n’est le murmure sourd qui veille incessamment, planant au-dessus de Paris, et qui semble la respiration d’un géant endormi. Alors il referma sa fenêtre et s’aperçut que les plaintes venaient de la chambre même.

Comme il n’y avait que lui et Jacques dans la chambre et que lui n’avait d’autre raison de se plaindre que d’être réveillé, il alla à Jacques ; Jacques ne sachant que faire, s’était amusé à tourner au pied de la table sous laquelle il était couché ; mais, au bout de cinq ou six tours, sa chaîne s’était rétrécie ; Jacques n’en avait tenu compte et avait continué son manège, de sorte qu’il avait fini par se trouver arrêté par le collet, et, comme il poussait toujours en avant sans penser à retourner en arrière, il s’étranglait davantage à chaque effort qu’il faisait pour se dégager. De là les plaintes que Tony avait entendues.

Tony, pour punir Jacques de sa stupidité, l’eût volontiers laissé dans la situation où il s’était placé ; mais, en condamnant Jacques à la strangulation, il se vouait à l’insomnie : il détourna donc la corde autant de fois que Jacques l’avait tournée, et Jacques, satisfait de se trouver les voies respiratoires dégagées, se recoucha humblement et sans bruit. Tony, de son côté, en fit autant, espérant que rien ne troublerait son sommeil jusqu’au lendemain matin ; Tony se trompait, Jacques avait été dérangé dans ses habitudes de sommeil et avait empiété sur sa nuit, de sorte que, maintenant qu’il avait dormi ses huit heures, c’était le chiffre de Jacques, il ne pouvait plus fermer l’œil ; il en résulta qu’au bout de vingt minutes, Tony sauta une troisième fois à bas de son lit ; seulement, cette fois, ce ne fut ni une hallebarde, ni un pistolet qu’il prit, mais une cravache.

Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son coussin ; mais il était trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques reçut une correction consciencieusement mesurée au délit. Cela le calma pour le reste de la nuit, mais alors ce fut à Tony qu’il fut impossible de se rendormir ; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne pouvant peindre à la lumière, il commença un de ces bois délicieux qui l’ont fait le roi des illustrations.

On comprend que, malgré le bénéfice pécuniaire que Tony trouvait à son insomnie, cela ne pouvait durer dans les mêmes conditions ; aussi, le jour venu, pensa-t-il sérieusement à trouver un moyen qui conciliât les exigences de son sommeil et les intérêts de sa bourse : il était au plus abstrait de ses méditations, lorsqu’il vit entrer dans son atelier une jolie chatte de gouttière, nommée Michette, que Jacques aimait parce qu’elle faisait tout ce qu’il voulait, et qui, de son côté, aimait Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.

Tony ne se fut pas plus tôt rappelé cette douce intimité, qu’il pensa à en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait parfaitement remplacer le poêle. En conséquence, il mit la main sur la chatte, qui, ignorant les dispositions que l’on venait de prendre à son égard, ne fit aucune tentative pour fuir, l’introduisit dans la niche grillée de Jacques, y poussa Jacques derrière elle, et rentra dans l’atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses allaient se passer.

D’abord les deux captifs cherchèrent tous les moyens de sortir de leur prison, employant ceux qui leur étaient suggérés par leurs différents caractères : Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa niche, et revint secouer les barreaux, puis recommença vingt fois le même manège sans s’apercevoir qu’il était parfaitement inutile ; quant à Michette, elle resta où on l’avait mise, regarda autour d’elle sans remuer autre chose que la tête, puis, revenant aux barreaux, elle les caressa doucement avec un côté, ensuite avec l’autre, en faisant le gros dos et en pliant sa queue en arc ; puis, à la troisième fois, elle essaya, tout en ronronnant, de passer la tête entre chaque barreau ; enfin, lorsque la chose lui fut démontrée impossible, elle fit entendre deux ou trois petits miaulements plaintifs ; mais, voyant qu’ils demeuraient sans résultat, elle alla faire son nid dans un coin de la niche, se roula dans le foin, et présenta bientôt l’apparence d’un manchon d’hermine vu par l’une de ses extrémités.

Quant à Jacques, il demeura un quart d’heure, à peu près, sautant, cambriolant et grognant ; puis, voyant que toutes ses gambades étaient inutiles, il alla se blottir dans le coin opposé à celui de la chatte : animé par l’exercice qu’il venait de prendre, il demeura un instant accroupi et conservant un geste d’indignation, puis bientôt, le froid le gagnant, il se mit à grelotter de tous ses membres.

Ce fut alors qu’il avisa son amie chaudement roulée dans sa fourrure, et que son instinct égoïste lui donna le secret du parti qu’il pouvait tirer de sa cohabitation forcée avec sa nouvelle compagne ; en conséquence, il s’approcha doucement de Michette, se coucha près d’elle, lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l’autre dans l’ouverture supérieure du manchon naturel qu’elle formait, roula sa queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussitôt parfaitement rassuré sur son avenir.

Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu’il avait vu, retira son œil de la serrure, sonna sa ménagère et lui ordonna, outre les carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une pâtée pour Michette.

La ménagère suivit à la lettre cette injonction ; et tout se serait honorablement passé pour l’ordinaire de Michette et de Jacques, si ce dernier, par sa gourmandise, ne fût venu tout bouleverser. Dès le premier jour, il avait remarqué, dans les deux repas qu’on lui servait régulièrement, l’un à neuf heures du matin, l’autre à cinq heures du soir, et qui, grâce à la complaisance de ses voies digestives, durait toute la journée, l’introduction d’un nouveau mets. Quant à Michette, elle avait parfaitement reconnu le matin sa pâtée au lait, et le soir sa pâtée à la viande, de sorte qu’elle s’était mise à manger l’une et l’autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette délicatesse dédaigneuse que tous les observateurs ont remarquée chez les chattes de bonne maison.

D’abord, préoccupé de l’aspect des comestibles, Jacques l’avait regardée faire ; puis, comme Michette, en chatte bien élevée, avait laissé de la pâtée au lait dans son assiette, Jacques était venu derrière elle, l’avait goûtée, et, la trouvant excellente avait achevé le plat. À dîner, il avait fait la même expérience et, trouvant la pâtée à la viande également à son goût, il avait, toujours chaudement accolé à Michette, passé la nuit à se demander pourquoi on lui donnait, à lui, commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et autres légumes crus, qui lui agaçaient les dents, tandis qu’on offrait à une étrangère tout ce qu’il y avait de plus velouté et de plus délicat en pâtée.

Le résultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony souverainement injuste et résolut de rétablir les choses dans leur ordre naturel en mangeant la pâtée, et en laissant à Michette les carottes, les noix et les pommes de terre.

En conséquence, le lendemain matin, au moment où la femme de charge venait de servir le double déjeuner de Jacques et de Michette, et où Michette s’approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous son bras, la tête tournée du côté opposé à la soucoupe, et la maintint dans cette position tout le temps qu’il y resta quelque chose à manger ; puis, la pâtée achevée, et Jacques satisfait de son repas, il lâcha Michette, la laissant libre de déjeuner à son tour avec les légumes ; Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre ; puis, mécontente de l’examen, elle revint, en miaulant avec tristesse, se coucher près de Jacques, qui, l’estomac confortablement garni, s’occupa immédiatement d’étendre la douce chaleur qu’il ressentait vers la région abdominale, à ses pattes et à sa queue, extrémités beaucoup plus sensibles au froid que tout le reste du corps.

Au dîner, la même manœuvre se renouvela ; seulement, cette fois, Jacques se félicita davantage encore de son changement de régime, et la pâtée à la viande lui parut aussi supérieure à la pâtée au lait que la pâtée au lait l’était elle-même aux carottes, aux noix et aux pommes de terre. Grâce à cette nourriture plus confortable et à la fourrure de Michette, Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l’estomac vide et affamé, miaula piteusement depuis le soir jusqu’au matin, tandis que Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des rêves d’or : cela dura trois jours ainsi, à la grande satisfaction de Jacques et au détriment de Michette.

Enfin, le quatrième jour, lorsqu’on apporta le dîner, Michette n’eût plus même la force de faire sa démonstration accoutumée, et elle resta couché dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses mouvements, depuis qu’il n’était plus obligé de comprimer ceux de Michette, dîna mieux qu’il ne l’avait jamais fait ; son dîner fini, il alla, selon son habitude, se coucher près de sa chatte, et, la sentant plus froide qu’à l’ordinaire, l’enlaça plus étroitement que d’habitude de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son calorifère se refroidissait.

Le lendemain, Michette était morte et Jacques avait la queue gelée.

Ce jour-là, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla visiter en se réveillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime de son égoïsme et enchaîné à un cadavre ; il prit la morte et le vivant, à peu près aussi immobiles, aussi froids l’un que l’autre, et les transporta dans son atelier. Il n’y avait pas de redoublement de chaleur capable de réchauffer Michette ; quant à Jacques, comme il n’était qu’engourdi, peu à peu le mouvement lui revint dans tout le corps, excepté vers la région de la queue, qui demeura gelée, et qui, ayant été gelée pendant qu’elle était roulée en spirale autour de celle de Michette, conserva la forme d’un tire-bouchon, forme inouïe et inusitée jusqu’à ce jour dans l’espèce simiane, et qui donna dès lors à Jacques la tournure la plus fabuleusement chimérique qui se puisse imaginer.

Trois jours après, le dégel arriva ; or, le dégel amena un événement que nous ne pouvons passer sous silence, non pas à cause de son importance elle-même, mais à cause des suites désastreuses qu’il eut pour la queue de Jacques, déjà passablement hypothéquée par l’accident que nous venons de raconter.

Tony avait reçu, pendant la gelée, deux peaux de lion qu’un de ses amis, qui pour le moment chassait dans l’Atlas, lui avait envoyées d’Alger. Ces deux peaux de lion, fraîchement écorchées, avaient été saisies par le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur odeur, et attendaient, déposées dans la chambre de Tony, qui comptait les faire tanner un jour ou l’autre et en orner son atelier. Or, comme, le dégel était arrivé, toute chose dégela, excepté la queue de Jacques, les peaux, en s’amollissant, reprirent cette odeur âcre et fauve qui annonce de loin aux animaux épouvantés la présence du lion. Il résultat de cette circonstance que Jacques, qui, vu l’accident qui lui était arrivé, avait obtenu la permission de demeurer dans l’atelier, éventa, avec cette subtilité d’odorat particulière à sa race, l’odeur terrible qui se répandait peu à peu dans l’appartement, et donna des signes d’inquiétude visible, que Tony prit d’abord pour un malaise occasionné par le retranchement d’un de ses membres les plus essentiels.

Cette inquiétude durait depuis deux jours ; depuis deux jours, Jacques, éternellement préoccupé d’une même idée, aspirait tous les courants d’air qui arrivaient jusqu’à lui, sautait des chaises sur les tables et des tables sur les rayons, mangeait à la hâte et en regardant avec crainte autour de lui, buvait à grande gorgée et s’étranglait en buvant, enfin menait une vie des plus agitées, lorsque par hasard je vins faire une visite à Tony.

Comme j’étais un des bons amis de Jacques, et que je ne me présentais jamais à l’atelier sans lui apporter quelques friandises, dès que Jacques m’aperçut, il accourut à moi pour s’assurer que je ne perdais pas mes bonnes habitudes ; or, la première chose qui me frappa, en offrant à Jacques un cigare de la Havane dont il était fort friand — non pas pour le fumer à la manière de nos élégants, mais pour le chiquer tout bonnement, à l’imitation des matelots de la Roxelane — la première chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui avais jamais connue ; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette agitation fébrile que je n’avais point encore remarquée en lui. Tony me donna l’explication du premier phénomène, mais il était aussi ignorant que moi sur le second ; il se proposait d’envoyer chercher Thierry pour le consulter à ce sujet.

Je le quittai en l’affermissant dans cette intention, lorsqu’en traversant la chambre à coucher je fus frappé de l’odeur sauvagine que l’on y respirait. J’en demandai la cause à Tony, qui me montra les deux peaux de lion. Tout me fut expliqué par ce seul geste : il était évident que c’étaient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n’en voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques était sérieusement indisposé, je lui proposai de tenter une expérience qui lui démontrerait jusqu’à l’évidence que, si Jacques était malade, c’était de peur. Cette expérience était des plus simples et des plus faciles à exécuter ; elle consistait purement et simplement à appeler ses deux rapins, qui profitaient de notre sortie momentanée pour jouer aux billes, à leur mettre à chacun un peau de lion sur les épaules, et à les faire entrer dans l’atelier à quatre pattes et vêtus en Hercules Néméens.

Déjà, depuis que la porte de la chambre à coucher était ouverte et que l’odeur des lions pénétrait plus forte et plus directe jusqu’à lui, l’inquiétude de Jacques avait sensiblement augmenté : il s’était élancé sur une échelle double, et, monté sur le dernier échelon, tournait la tête de notre côté, aspirant l’air et poussant de petits cris d’effroi, indiquant qu’il sentait le péril s’approcher et qu’il devinait de quel côté il devait venir.

En effet, au bout d’un instant, un des rapins, suffisamment caparaçonné, se mit à quatre pattes et marcha vers l’atelier, immédiatement suivi de son camarade ; l’agitation de Jacques fut à son comble. Enfin il vit apparaître à la porte la tête du premier lion, et cette agitation devint de la terreur ; mais une terreur insensée, sans calcul, sans espérance ; cette terreur de l’oiseau qui se débat sous le regard du serpent ; cette terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facultés morales ; cette terreur du vertige, qui fait qu’aux yeux effrayés le ciel tourne et la terre vacille, et que, toutes les forces s’anéantissant à la fois, on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri ; voilà ce qu’avait produit le seul aspect des lions.

Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son échelle.

Nous courûmes à lui, il était évanoui ; nous le relevâmes : il n’ avait plus de queue ! la gelée l’avait rendue fragile comme du verre, de sorte que, dans sa chute, elle s’était brisée.

Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin ; aussi renvoyâmes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes après, les rapins rentrèrent sous leur figure naturelle. Quant à Jacques, au bout d’un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites plaintes ; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et se cacha la tête dans sa poitrine.

Pendant ce temps, je préparais un verre de vin de Bordeaux pour rendre à Jacques le courage qu’il avait perdu ; mais Jacques n’avait le cœur ni à boire ni à manger : au moindre bruit, il frémissait de tous ses membres, et cependant, petit à petit, et tout en humant l’air, il s’apercevait que le danger s’était éloigné.

En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu’un bond des bras de Tony sur l’échelle double ; mais, au lieu des monstres qu’il attendait par cette porte, Jacques vit paraître sa vieille amie la cuisinière ; cette vue lui rendit un peu de sécurité. Je profitai de ce moment pour lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la regarda un instant avec défiance, reporta les yeux sur moi pour s’assurer que c’était bien un ami qui lui présentait le breuvage tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche comme pour me faire plaisir ; mais, s’étant aperçu, avec la finesse de dégustation qui le caractérisait, que le liquide inconnu avait un arôme des plus estimables, il y revint de lui-même ; à la troisième ou quatrième lapée, ses yeux se ranimèrent, il fit entendre de petits grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations plus joyeuses ; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de derrière, regarda autour de lui pour voir où était la bouteille, l’aperçut sur une table, s’élança près d’elle avec une légèreté qui prouvait que ses muscles commençaient à reprendre leur élasticité première, et, se dressant devant la bouteille qu’il prit comme un joueur de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte pour lui rendre le service qu’il attendait d’elle ; alors Tony eut pitié de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.

Cette fois, Jacques ne se fit pas prier ; il y porta au contraire si vivement les lèvres, qu’il en avala d’abord autant par le nez que par la bouche, et qu’il fut obligé de s’arrêter pour éternuer. Mais cette interruption fut rapide comme la pensée. Jacques se remit immédiatement à l’œuvre, et, au bout d’un instant, la soucoupe était nette comme si on l’eût essuyée avec une serviette ; Jacques, en échange, commençait à être singulièrement aviné ; toute trace de frayeur avait disparu pour faire place à un air crâne et vainqueur : il regarda de nouveau la bouteille, que Tony avait changée de place et qui se trouvait sur un autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller à elle ; mais, presque aussitôt, sentant qu’il y avait plus de sécurité pour lui en doublant ses points d’appui, il se remit à quatre pattes et s’achemina, avec la fixité de l’ivresse naissante, vers le but qu’il se proposait ; il avait parcouru déjà les deux tiers, à peu près, de l’espace qui séparait son point de départ de la bouteille, lorsque, sur la route, il rencontra sa queue.

Ce spectacle le tira momentanément de sa préoccupation. Il s’arrêta devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait ; et, après quelques secondes d’immobilité, il en fit le tour pour l’examiner plus en détail ; l’examen fini, il la ramassa négligemment, la tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une assez médiocre curiosité, la flaira une dernière fois, y goûta du bout des dents, et, la trouvant d’un goût assez insipide, il la laissa tomber avec un profond dédain, et reprit sa route vers la bouteille.

C’est le plus beau trait d’ivrognerie que j’aie vu faire de ma vie, et je le livre à l’admiration des amateurs.

Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue ; mais il ne se passa point un jour qu’il ne demandât sa bouteille. De sorte qu’aujourd’hui, ce dernier héros de notre histoire est non seulement affaibli par l’âge, mais encore abruti par la boisson.