Le Capitaine Pamphile/16

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Michel Lévy frères (pp. 205-212).

Pour peu que nos lecteurs n’aient pas perdu, par suite du vif intérêt qu’ils ont dû prendre à la mort de Jacques Ier, la mémoire des événements antérieurs à ceux que nous venons de raconter, ils se rappelleront sans doute qu’en revenant de son onzième voyage dans l’Inde après avoir fait son chargement de thé, d’épices et d’indigo aux dépens du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir acheté un perroquet aux îles Rodrigue, le respectable marin dont nous décrivons la véridique histoire avait successivement relâché dans la baie d’Algoa et à l’embouchure de la rivière orange.

Sur chacune de ces deux côtes, il avait, on se le rappelle encore, fait marché, d’abord avec un chef cafre nommé Outavaro, et ensuite avec un chef namaquois nommé Outavari, pour quatre mille défenses d’éléphant. Or, c’était, comme nous l’avons dit, pour donner le temps à ses deux estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur à leur engagement, que le capitaine avait tenté cette fameuse spéculation de la pêche à la morue pendant laquelle il avait été soumis à de si terribles tribulations, et qui cependant s’était terminée à sa plus grande gloire, grâce à son courage et à sa présence d’esprit, secondé par le dévouement de Double-Bouche, qui avait été, à cette occasion, comme on se le rappelle, élevé au grade éminent de maître coq du brick de commerce la Roxelane.

Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, après s’être défait avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons à Paris, avait-il été de recommencer ses apprêts pour un treizième voyage qui lui présentait des chances non moins sûres que les douze premiers. En conséquence, fidèle à ses antécédents dont il avait pu apprécier les bons résultats, il avait pris la voiture d’Orléans, rue de Grenelle-Saint-Honoré, était descendu à l’hôtel du Commerce, et, aux questions habituelles de l’aubergiste, il avait répondu qu’il était un membre de l’Institut, section des sciences historiques, et qu’il venait dans le chef-lieu du département du Loiret faire des recherches sur la véritable orthographe du nom de Jeanne d’Arc, que les uns écrivent par un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi, l’écrivent avec un C.

Dans un moment où tous les esprits graves sont tournés vers les études historiques, un semblable prétexte devait paraître parfaitement plausible aux habitants d’Orléans, la discussion était assez importante, en effet, pour que l’Académie des inscriptions et belles-lettres s’en occupât sérieusement, et envoyât un de ses membres les plus distingués pour approfondir cette importante question ; en conséquence, le jour même de son arrivée, l’illustre voyageur fut présenté par son hôte à un membre du conseil municipal, qui le présenta le lendemain à l’adjoint, qui le présenta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la semaine, le présenta à son tour au préfet ; celui-ci, flatté de l’honneur que recevait en sa personne la ville tout entière, invita le capitaine à dîner afin d’arriver plus vite et plus sûrement à la solution de ce grand problème, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge, lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domrémy à Chinon, et de Chinon à Orléans, où, ayant pris femme, sa race s’était perpétuée jusqu’à nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des académies de Carcassonne et de Quimper-Corentin ; quant à la suppression du « de » qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c’était un sacrifice que M. de Pelonge père avait fait à la cause du peuple pendant la fameuse nuit où M. de Montmorency brûla ses lettres de noblesse, et où M. de la Fayette renonça à son titre de marquis.

Le hasard servait le digne capitaine au delà de ses souhaits : ce qu’il estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros, c’était, non pas l’illustration qu’il tenait de ses ancêtres, mais celle qu’il s’était acquise par lui-même : le citoyen Ignace Nicolas Pelonge étant connu pour faire, non seulement en France, mais encore à l’étranger, des envois considérables de vinaigres et d’eau-de-vie. Or, on sait le besoin qu’éprouvait le capitaine Pamphile d’une partie assez considérable d’alcool, engagé qu’il était, avec Outavari et Outavaro, à leur en livrer, à l’un quinze cents, et à l’autre deux mille cinq cents bouteilles en échange d’un nombre égal de défenses d’éléphant ; aussi accepta-t-il avec reconnaissance l’invitation que lui faisait M. le préfet.

Le dîner fut véritablement académique. Les convives, qui savaient à quel homme ils avaient affaire, étaient arrivés avec tous les trésors de l’érudition locale, et chacun possédait une telle masse de preuves irrécusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert, les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement à la tête, si le capitaine Pamphile n’avait concilié toutes les opinions, en invitant leurs représentants à envoyer chacun un mémoire à l’Institut, promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une croix d’honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les accorder à celui dont l’opinion prévaudrait.

Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le préfet, se levant, proposa un toast en l’honneur du corps respectable qui faisait à la ville d’Orléans cette grâce, de lui envoyer un de ses membres les plus distingués pour puiser aux sources locales un des rayons de cette lumière dont le soleil parisien éclaire le monde.

Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d’une voix qui trahissait son émotion, répondit, au nom du corps dont il faisait partie, que, si Paris était le soleil de la science, Orléans, grâce aux renseignements qui venaient de lui être donnés et qu’il s’empresserait de transmettre à ses illustres collègues, ne pouvait manquer avant peu d’en être déclaré la lune. Les convives jurèrent en chœur que c’était là toute leur ambition, et que le jour où cette ambition serait comblée, le département du Loiret serait le département le plus fier des quatre-vingt-six départements ; sur quoi, le préfet mit la main sur sa poitrine, dit à ses convives qu’il les portait tous dans son cœur, et les invita à passer au salon pour prendre le café.

C’était le moment que chacun attendait pour séduire le capitaine Pamphile ; on n’ignorait pas l’influence qu’un membre si distingué, et qui avait fait preuve, pendant le dîner, d’une si vaste érudition, devait avoir sur les décisions de ses collègues ; d’ailleurs, il avait adroitement insinué qu’il serait probablement nommé rapporteur de la commission, et, à ce titre, sa voix était d’un grand poids ; aussi, son voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte du salon, l’attira-t-il dans le premier angle de la salle à manger, et, là, il lui demanda comment il avait trouvé le raisin sec. Le capitaine, qui n’avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand éloge ; en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en signe d’intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant répondit que son domicile scientifique était à l’Institut, mais que sa résidence réelle était au Havre, où il l’avait transportée pour être plus à même de faire des observations sur le départ et le retour des marées, et qu’on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles, à l’adresse du capitaine Pamphile, son frère, commandant le brick de commerce la Roxelane.

Même chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment où le rapporteur de la commission serait libre ; celui-là était un confiseur fort estimable, lequel s’informa avec le même intérêt qu’avait fait son voisin l’épicier, du goût qu’avait le capitaine Pamphile pour les sucreries et les confitures. Le capitaine répondit qu’il était généralement reconnu que l’Académie était un corps très friand, et qu’en preuve de ce qu’il avançait, il voulait bien lui avouer que cette honorable assemblée, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prétexte ostensible de discuter des questions de science ou de littérature n’avait d’autre but dans ces réunions à huis clos que de s’assurer, en mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des progrès que faisait l’art des Millelot et des Tanrade, que, depuis quelque temps, au reste, elle s’était aperçue de l’abus de la centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les pâtes d’Auvergne et le nougat de Marseille avaient été reconnus dignes des encouragements académiques ; quant à lui, il était heureux d’avoir appris par expérience que les confitures d’Orléans, dont il n’avait jamais entendu parler jusqu’à ce jour, ne le cédaient en rien à celles de Bar et de Châlons : c’était une découverte dont il ne manquerait pas de faire part à l’Académie dans une de ses plus prochaines séances. Le voisin de gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse, et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la même réponse qu’au voisin de droite, se trouva libre enfin d’entrer dans le salon, où le préfet l’attendait pour prendre le café.

Quoique le capitaine fût un digne appréciateur de la fève d’Arabie, et que celle dont il savourait la flamme liquide lui parût venir directement de Moka, il réserva tous ses éloges pour le petit verre d’eau-de-vie qui l’accompagnait et qu’il compara au meilleur cognac qu’il eût jamais dégusté. À cet éloge, le descendant de Bertrand de Pelonge s’inclina : c’était le fournisseur ordinaire de la préfecture, et la flèche de la flatterie, décochée par le capitaine Pamphile, était allée frapper en plein but.

Il s’ensuivit une longue conférence, entre le citoyen Ignace Nicolas Pelonge et le capitaine Amable Désiré Pamphile, dans laquelle le liquoriste montra une grande habitude pratique et l’académicien une profonde connaissance de la théorie. Le résultat de cette conversation, dans laquelle la question des liquides avait été profondément débattue, fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu’il voulait savoir, c’est-à-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge était sur le point d’envoyer cinquante pipes de cette même eau-de-vie, contenant cinq cents bouteilles, à la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle il était en relation d’affaires, et que cet envoi, actuellement en charge sur le quai de l’Horloge, devait descendre la Loire jusqu’à Nantes, où il serait placé à bord du trois-mâts le Zéphir, capitaine Malvilain, en partance pour l’Amérique du Nord : le tout dans le délai de quinze à vingt jours.

Il n’y avait pas une minute à perdre, si le capitaine Pamphile voulait arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le même soir, congé des autorités d’Orléans, sous le prétexte que la lucidité des éclaircissements qu’il avait acquis rendait inutile un plus long séjour dans la capitale du département du Loiret : il serra donc encore une fois la main à l’épicier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta la même nuit Orléans, laissant les esprits les plus prévenus contre l’Académie entièrement revenus sur le compte de cet estimable corps.