Le Capitaine Pamphile/18

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Michel Lévy frères (pp. 232-242).

Après deux mois et demi d’une heureuse traversée pendant laquelle, grâce aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne perdit que trente-deux nègres, la Roxelane entra dans le port de la Martinique.

C’était un excellent moment pour se défaire de sa cargaison ; grâce aux mesures philanthropiques prises d’un commun accord par les gouvernements civilisés, la traite, exposée aujourd’hui à des dangers ridicules, laisse manquer les colonies.

La marchandise du capitaine Pamphile était donc en grande hausse lorsqu’il aborda à Saint-Pierre-Martinique : aussi n’y en eut-il que pour les plus riches. Il faut avouer aussi que tout ce qu’apportait le capitaine était de véritables échantillons de choix. Tous ces hommes pris sur un champ de bataille étaient les plus braves et les plus robustes de leur nation ; puis ils n’avaient pas la face stupide et l’apathie animale des nègres du Congo ; leurs relations avec le Cap les avait presque civilisés ; ce n’étaient que des demi sauvages.

Aussi le capitaine les vendit-il mille piastres l’un dans l’autre, ce qui lui fit un total de neuf cent quatre-vingt-dix mille francs ; or, en sa qualité de capitaine, comme il avait moitié part, il encaissa à lui seul, tous frais prélevés, quatre cent vingt-deux mille francs ; ce qui, comme on le voit, était un assez joli denier.

Puis une circonstance inattendue donna encore moyen au capitaine Pamphile de tirer avantageusement parti d’une autre portion de son chargement. Au lieu de cinquante pipes d’eau-de-vie qu’elle attendait de la maison Ignace Nicolas Pelonge, d’Orléans, la maison Jackson et compagnie, de New-York, n’en ayant reçu que trente-huit, elle avait été, malgré sa fidélité ordinaire à remplir ses engagements, forcée de manquer de parole à quelques-unes de ses pratiques. Or, le capitaine Pamphile apprit, à Saint-Pierre, que les grandes Antilles manquaient entièrement d’alcool, et, comme il lui restait, si l’on se souvient, onze pipes trois quarts de cette liqueur dont il n’avait pas trouvé l’emploi, il résolut de faire voile pour la Jamaïque.

On n’avait pas trompé le capitaine Pamphile ; les Jamaïquois tiraient effroyablement la langue à l’endroit de l’eau-de-vie, dont ils manquaient depuis trois mois ; aussi le digne capitaine fut-il reçu comme une véritable providence. Or, comme on ne marchande pas avec la providence, le capitaine vendit ses pipes sur le pied de vingt francs la bouteille ; ce qui ajouta à son premier dividende de quatre cent vingt-deux mille francs une nouvelle part de cinquante mille livres, laquelle additionnée au-dessous de la première, donna un total de quatre cent soixante et douze mille francs ; aussi le capitaine Pamphile, qui, jusque-là, n’avait jamais désiré que l’aurea mediocritas d’Horace, résolut-il de mettre immédiatement à la voile pour Marseille, où, en réunissant tous les fonds qu’il avait épars sur les différentes parties du globe, il pouvait réaliser une petite fortune de soixante et quinze à quatre-vingt mille livres de rente.

L’homme propose et Dieu dispose. À peine le capitaine Pamphile était-il sorti de la baie de Kinston, qu’un coup de vent le poussa vers la côte des Mosquitos, située au fond du golfe du Mexique, entre la baie de Honduras et la rivière Saint-Jean.

Or, comme la Roxelane avait subi quelques avaries et qu’elle avait besoin d’un mât de perroquet et d’un boute-hors de clinfoc, le capitaine résolut de descendre à terre, quoique les naturels du pays fussent accourus en foule sur le rivage, et que quelques-uns, armés de fusils, parussent disposés à faire résistance : aussi, ayant fait appareiller la chaloupe, et ordonné qu’on y transportât à tout hasard une petite caronade de douze qui avait son pivot sur l’avant, il y descendit avec vingt hommes, et, sans s’inquiéter des démonstrations hostiles des indigènes, il rama vigoureusement vers la côte, résolu à se procurer un mât de perroquet et un boute-hors de clinfoc, à quelque prix que ce fût.

Le capitaine avait calculé juste en comptant sur cette démonstration franche et précise de sa volonté ; car, à mesure qu’il avançait vers le rivage, les naturels, qui pouvaient parfaitement distinguer à l’œil nu les dispositions guerrières du capitaine, reculaient dans l’intérieur des terres, au fond desquelles on apercevait quelques chétives cabanes, dont la plus haute était surmontée d’un drapeau trop éloigné pour qu’on pût en reconnaître les armes. Il en résulta qu’au moment où le capitaine aborda, les deux troupes, toujours séparées par le même espace, se trouvaient à mille pas, à peu près, l’une de l’autre, distance à laquelle il était difficile de se parler autrement que par signes ; c’est ce que fit, au reste, immédiatement le capitaine Pamphile, qui, à peine débarqué, planta en terre un bâton au bout duquel flottait une serviette blanche ; ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire qu’on se présente avec des dispositions amies.

Ce signal fut sans doute compris des Mosquitos ; car, à peine l’eurent-ils aperçu, que celui qui paraissait leur chef, et qui, en cette qualité, était revêtu d’un vieil habit d’uniforme, qu’il portait sans chemise et sans pantalon, probablement à cause de la chaleur, déposa à terre son fusil, son tomahawk et son poignard, et, élevant les deux mains en l’air pour indiquer qu’il était sans armes, s’avança vers le rivage. Cette démonstration apparut à l’instant même au capitaine dans toute sa clarté ; car, ne voulant pas rester en arrière, il déposa de son côté son fusil, son sabre et ses pistolets sur le rivage, éleva les mains en l’air à son tour, et s’avança vers le sauvage avec la même confiance que celui-ci montrait.

Arrivé à cinquante pas du chef des mosquitos le capitaine Pamphile s’arrêta pour le regarder avec une plus grande attention ; il lui semblait que cette figure ne lui était pas inconnue, et que ce n’était pas la première fois qu’il avait l’honneur de la contempler. De son côté, le sauvage semblait faire des réflexions à peu près pareilles, et le capitaine paraissait éveiller aussi dans sa mémoire quelques souvenirs confus et incertains ; enfin, comme ils ne pouvaient se regarder éternellement, ils se remirent en route ; puis, arrivés à dix pas l’un de l’autre, ils s’arrêtèrent de nouveau en poussant chacun une exclamation de surprise.

— Heng ! dit gravement le Mosquitos.

— Sacredié ! s’écria en riant le capitaine.

— Le Serpent-Noir est un grand chef ! continua le Huron.

— Pamphile est un grand capitaine ! reprit le marin.

— Que vient chercher le capitaine Pamphile sur les terres du Serpent-Noir ?

— Deux misérables baguettes de saule, l’une pour faire un mât de perroquet et l’autre pour faire un boute-hors de clinfoc.

— Et que donnera en échange le capitaine Pamphile au Serpent-Noir ?

— Une bouteille d’eau-de-feu.

— Le capitaine Pamphile est le bien venu, dit le Huron après un moment de silence en tendant la main en signe d’adhésion.

Le capitaine prit la main du chef et la lui serra de manière à la lui broyer en signe que c’était un marché fait. Le Serpent-Noir supporta la torture en véritable Indien, le calme dans les yeux et le sourire sur les lèvres ; ce que voyant les marins d’un côté et les Mosquitos de l’autre, ils poussèrent trois grandes exclamations en signe de joie.

— Et quand le capitaine Pamphile donnera-t-il l’eau-de-feu ? demanda le Huron en dégageant ses doigts.

— À l’instant même, répondit le marin.

— Pamphile est un grand capitaine, dit le Huron en s’inclinant.

— Le Serpent-Noir est un grand chef, répondit le marin en lui rendant son salut.

Puis tous deux, se tournant le dos avec la même gravité, retournèrent d’un pas égal chacun vers sa troupe, afin de lui rendre compte de ce qui s’était passé.

Une heure après, le Serpent-Noir tenait la bouteille d’eau-de-feu. Le même soir, le capitaine Pamphile avait avisé deux palmiers qui faisaient justement son affaire.

Cependant, comme le maître charpentier demandait huit jours pour mettre son mâtereau et son boute-hors en état, le capitaine, jugeant que la bonne intelligence pouvait être interrompue pendant cet intervalle entre son équipage et les indigènes, fit tirer sur le rivage une ligne que ne pouvaient sous aucun prétexte dépasser les matelots. Le Serpent-Noir, de son côté, fixa aussi certaines limites que ses gens reçurent l’ordre de ne point franchir, puis, au milieu de l’espace qui séparait les deux camps, on dressa une tente qui devait servir de salon de conférence aux deux chefs, lorsque leurs affaires respectives exigeraient qu’ils s’abouchassent.

Le lendemain, le Serpent-Noir s’achemina vers la tente, le calumet à la main. Le capitaine Pamphile, voyant les dispositions pacifiques du chef des Mosquitos, s’avança de son côté, le brûle-gueule à la bouche.

Le Serpent-Noir avait avalé sa bouteille d’eau-de-feu, et il en désirait une autre. Le capitaine Pamphile, sans être autrement curieux, n’était point fâché d’apprendre comment il retrouvait à l’isthme de Panama, et chef des Mosquitos, un homme qu’il avait quitté sur le fleuve Saint-Laurent, et chef des Hurons.

Or, comme tous deux étaient disposés à faire quelques concessions pour obtenir ce qu’ils désiraient, ils s’abordèrent ainsi que deux amis enchantés de se revoir ; puis, comme preuve de fraternité complète, le Serpent-Noir prit le brûle-gueule du capitaine Pamphile, le capitaine Pamphile le calumet du Serpent-Noir, et tous deux se poussèrent gravement des bouffées de fumée au visage ; puis, après un instant de silence :

— Le tabac de mon frère le visage pâle est bien fort, dit le Serpent-Noir.

— Ce qui veut dire que mon frère la peau rouge désire se rafraîchir la bouche avec de l’eau-de-feu, répondit le capitaine Pamphile.

— L’eau-de-feu est le lait des Hurons, reprit le chef avec une dignité méprisante qui prouvait qu’il sentait, de ce côté-là, toute sa supériorité sur les Européens.

— Que mon frère boive donc, dit le capitaine Pamphile en tirant une gourde de sa poche, et, quand le biberon sera vide, on le remplira.

Le Serpent-Noir prit la gourde, la porta à sa bouche, et, de la première gorgée, en but à peu près le tiers.

Le capitaine la prit ensuite, la secoua pour en calculer à peu près le déficit, et, la portant à ses lèvres, il lui donna une accolade qui ne le cédait en rien à celle de son convive. Celui-ci voulut la reprendre à son tour.

— Un instant, dit le capitaine en plaçant entre ses jambes la gourde vide aux deux tiers ; causons un peu de ce qui s’est passé depuis que nous nous sommes vus.

— Que désire savoir mon frère ? demanda le chef.

— Ton frère désire savoir, reprit le capitaine Pamphile, si tu es venu ici par mer ou par terre.

— Par mer, répondit laconiquement le Huron.

— Et qui t’y a conduit ?

— Le chef des habits rouges.

— Que le Serpent-Noir délie sa langue et raconte son histoire à son frère le visage pâle, reprit le capitaine Pamphile en présentant de nouveau la gourde au Huron, qui la vida d’un trait.

— Mon frère écoute-t-il ? demanda le chef, dont les yeux commençaient à s’animer.

— Il écoute, répondit le capitaine employant pour la réponse le même laconisme qui avait dicté la demande.

— Quand mon frère m’eut quitté au milieu de la tempête, dit le chef, le Serpent-Noir continua de remonter le fleuve aux grandes eaux, non plus dans sa barque, qui était brisée, mais en suivant à pied les rives. Il marcha ainsi cinq jours encore, et il se trouva sur les bords du lac Ontario ; puis, le traversant à York, il eut bientôt gagné le lac Huron, où était son wigwam ; mais, en son absence, de grands événements étaient arrivés.

« Les Anglais, à force de repousser devant eux les peaux rouges, étaient parvenus peu à peu jusqu’aux bords du lac Supérieur : le Serpent-Noir trouva son village habité par des visages pâles et sa place prise par des étrangers au foyer de ses ancêtres.

« Alors il se retira dans les montagnes où l’Otalawa prend sa source, et appela ses jeunes guerriers : ils déterrèrent le tomahawk et accoururent autour de lui, aussi nombreux que l’étaient les élans et les daims avant que les visages pâles eussent paru aux sources de la Delawarre et du Susquehennah. Alors les visages pâles eurent peur, et ils envoyèrent au nom du gouverneur une ambassade au Serpent-Noir. On lui offrait six fusils, deux barils de poudre et cinquante bouteilles d’eau-de-feu, s’il voulait vendre le toit de ses pères et le champ de ses aïeux ; et en échange de ce toit et de ces champs, on lui donnait la terre des Mosquitos, qui venait d’être cédée par la république de Guatimala aux visages pâles. Le Serpent-Noir résista longtemps, quelque tentantes que fussent ces offres ; mais il eut le malheur de goûter à l’eau-de-feu, et dès lors tout fut perdu : il consentit au traité et l’échange fut fait. Le Serpent-Noir jeta une pierre derrière son dos, en disant :

« — Que le Manitou me jette loin de lui comme je fais de cette pierre, si jamais je remets le pied dans les forêts, dans les prairies ou sur les montagnes qui s’étendent du lac Érié à la mer d’Hudson, et du lac Ontario au lac Supérieur.

« Aussitôt on le conduisit à Philadelphie, on le fit monter sur un vaisseau et on le transporta à Mosquitos ; alors le Serpent-Noir et les jeunes guerriers qui l’avaient accompagné bâtirent les huttes que mon frère peut voir d’ici. Lorsqu’elles furent achevées, le chef des visages pâles planta sur la plus grande le drapeau de l’Angleterre, et remonta sur son vaisseau, en laissant au Serpent-Noir un papier écrit dans une langue inconnue. »

À ces mots, le Serpent-Noir tira en soupirant un parchemin de sa poitrine et le déroula devant les yeux du capitaine Pamphile : c’était l’acte de cession qui lui était fait de tous les terrains situés entre la baie de Honduras et le lac de Nicaragua, sous la protection de l’Angleterre, et avec le titre de cacique des Mosquitos.

Le gouvernement britannique se réservait la faculté de faire bâtir un ou plusieurs forts, en tels endroits qu’il lui plairait de choisir, sur les terres du caciquat.

L’Angleterre est la nation de prévoyance par excellence : présumant qu’un jour ou l’autre on percerait l’isthme de Panama, soit à Chiapa, soit à Carthago, elle avait rêvé d’avance entre l’océan Atlantique et l’océan Boréal un Gibraltar américain.

En lisant cet acte, il vint au capitaine Pamphile une singulière idée ; il avait spéculé sur tout, thé, indigo, café, morue, singes, ours, eau-de-vie et Cafres ; il lui restait à acheter un royaume.

Seulement, celui-là lui coûta plus cher qu’il ne s’y était attendu d’abord, non pas à cause de la mer poissonneuse qui en baignait les côtes, non point à cause des hauts cocotiers qui en ombrageaient le rivage, non point encore à cause des vastes forêts qui couvraient la chaîne de montagnes qui coupe l’isthme en deux et sépare les Guatimalais des Mosquitos : non, tout cela était assez indifférent au Serpent-Noir ; mais, en revanche, il tenait énormément au cachet rouge qui décorait le bas de son parchemin. Malheureusement, il n’y avait pas d’acte sans cachet, car ce cachet était celui de la chancellerie de Londres.

Le cachet coûta au capitaine cent cinquante bouteilles d’eau-de-feu ; mais il eut le parchemin par-dessus le marché.