Le Capitaine Pamphile/19

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Michel Lévy frères (pp. 242-257).

Quatre mois environ après les événements que nous venons de raconter, un joli brick, portant un pavillon tiercé en fasce de sinople, d’argent et d’azur, abaissé au-dessous du pavillon royal d’Angleterre, qui se déployait fièrement au-dessus de lui en signe de suzeraineté, saluait de vingt coups de canon la forteresse de Portsmouth, qui lui rendait sa politesse par un nombre de coups égal !

C’était le Soliman, navire fin voilier, détaché de la nombreuse marine militaire du cacique des Mosquitos, et qui amenait à Londres et à Édimbourg les consuls de Son Altesse, lesquels venaient, munis de l’acte de cession fait par le gouvernement anglais à leur maître, se faire reconnaître de Sa Majesté Guillaume IV.

La curiosité avait été grande dès qu’on avait signalé dans la rade de Portsmouth un pavillon inconnu ; mais cette curiosité augmenta encore lorsque l’on sut quels importants personnages il annonçait. Chacun se précipita aussitôt sur le port pour voir descendre les deux illustres envoyés du nouveau souverain que la Grande-Bretagne venait de ranger au nombre de ses vassaux. Il semblait aux Anglais, si avides de choses nouvelles, que les deux consuls devaient avoir quelque chose d’étrange, et qui sentit l’état sauvage dont allait les tirer le bienfaisant patronage de l’Angleterre. Mais, sur ce point, les prévisions des curieux furent complètement trompées : la chaloupe mit à terre deux hommes, dont l’un, déjà âgé de cinquante à cinquante-cinq ans, court, replet et haut en couleur, était le consul d’Angleterre ; l’autre, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans, grand et sec, était le consul d’Édimbourg ; tous deux étaient revêtus d’un uniforme de fantaisie qui tenait le milieu entre le costume militaire et l’habit civil. Au reste, leur teint bruni par le soleil, leur accent méridional fortement accentué, indiquaient du premier coup, à l’œil et à l’oreille, des enfants de l’équateur.

Les nouveaux débarqués s’informèrent de la demeure du commandant de place, auquel ils firent leur visite, qui dura une heure, à peu près ; puis ils retournèrent à bord du Soliman, toujours accompagnés de la même affluence. Le même soir, le bâtiment remit à la voile, et, huit jours après, on apprit par le Times, le Standard et le Sund leur heureuse arrivée à Londres, où ils avaient produit, disaient ces journaux, une grande sensation. Cela ne surprit point le gouverneur de Portsmouth, qui avait été étonné, disait-il à qui voulait l’entendre, de l’instruction variée des deux envoyés du cacique des Mosquitos, qui tous deux parlaient un français fort passable, et dont l’un, le consul d’Angleterre, possédait d’excellentes idées commerciales et même une légère teinte de médecine, tandis que l’autre, le consul d’Édimbourg, brillait surtout par un esprit très vif et une connaissance approfondie de la science culinaire des différents peuples du monde, que, tout jeune qu’il était, ses parents lui avaient fait parcourir, dans la prévision, sans doute, des hautes charges auxquelles la Providence l’avait appelé.

Les deux consuls mosquitos avaient eu le même succès auprès des autorités de Londres qu’auprès du gouverneur de Portsmouth. Les ministres auxquels ils s’étaient présentés avaient remarqué en eux, il est vrai, une ignorance complète des usages du monde ; mais cette absence de fashion, qu’on ne pouvait consciencieusement pas exiger d’hommes nés sous le 10e degré de latitude, était bien rachetée par les connaissances diverses qu’ils possédaient, et qui sont quelques fois parfaitement étrangères aux agents des nations les plus civilisées.

Par exemple, le lord chancelier étant revenu, un soir, très enroué d’une séance de la chambre basse, où il avait été obligé de discuter contre O’Connell un nouveau projet d’impôts sur l’Irlande, le consul de Londres, qui se trouvait là par hasard à son retour, demanda à milady un jaune d’œuf, un citron, un petit verre de rhum et quelques clous de girofle, prépara de ses propres mains une boisson agréable au goût et fort en usage, dit-il, à Comayagua pour ces sortes d’indispositions, boisson qu’ayant avalé de confiance le lord chancelier, il se trouva radicalement guéri le lendemain. Cette aventure fit, du reste, tant de bruit dans le monde diplomatique, que, depuis ce temps, on n’appelle plus le consul de Londres que le docteur.

Une autre chose, non moins extraordinaire, arriva à M. le consul d’Édimbourg, sir Édouard Twomouth. Un jour que l’on causait chez le ministre de l’instruction publique des différents mets des différentes nations, sir Édouard Twomouth déploya une si vaste connaissance de la matière, depuis la carrick à l’indienne, fort en usage à Calcutta, jusqu’au pâté de bosse de bison, si généralement apprécié à Philadelphie, qu’il en fit venir l’eau à la bouche à toute l’honorable assemblée ; ce que voyant le consul, il offrit avec une obligeance sans égale à M. le ministre de l’instruction publique de diriger un de ces prochains dîners dans lequel on ne servirait aux convives que des plats parfaitement inconnus en Europe. Le ministre de l’instruction publique, confus de tant de bonté, refusa longtemps d’accepter une pareille offre ; mais sir Édouard Twomouth insista de telle façon et avec une si grande franchise, que Son Excellence finit par céder et invita tous ses collègues à cette solennité culinaire. En effet, au jour dit, le consul d’Édimbourg, qui avait donné la surveille à ses ordres pour les achats, arriva dès le matin, et, sans morgue, sans fierté, descendant à la cuisine, il se mit en chemise, au milieu des cuisiniers et des marmitons, qu’il dirigea comme s’il n’avait pas fait autre chose de toute sa vie. Puis, une demi-heure avant le dîner, il détacha la serviette qu’il avait nouée autour de ses reins, reprit son habit de consul, et, avec la simplicité du mérite réel, il entra au salon avec la même tranquillité que s’il descendait de son équipage.

C’est ce dîner, lequel fit révolution dans le cabinet anglais, qui fut comparé au festin de Balthasar par le Constitutionnel, dans un article foudroyant intitulé Perfide Albion.

Aussi, sir Édouard Twomouth souleva-t-il les plus vifs regrets dans le club gastronomique de Piccadilly, lorsque, impérieusement appelé par son devoir, il fut forcé de quitter Londres pour Édimbourg. Le docteur resta donc seul à Londres. Au bout de quelque temps, il notifia au corps diplomatique l’arrivée prochaine de son auguste maître, Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ce qui produisit une grande sensation dans le monde aristocratique.

En effet, un matin, on signala un bâtiment étranger qui remontait la Tamise, portant à sa corne le pavillon mosquitos, et, à son mât d’artimon, l’étendard de la Grande-Bretagne ; c’était le brick le Mosquitos, du même port et de la même force que le Soliman, mais tout éclatant de dorures, et, le même jour, il mouilla dans les Docks. Il amenait à Londres Son Altesse le cacique en personne.

Si l’affluence avait été déjà considérable au débarquement des consuls, on comprend ce qu’elle dut être au débarquement du maître. Londres tout entier était dans ses rues, et ce fut à grand-peine si le corps diplomatique parvint à se faire place, tant la foule était pressée, pour venir recevoir le nouveau souverain.

C’était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, chez lequel on reconnut à l’instant même le véritable type mexicain, avec ses yeux vifs, son teint hâlé, ses favoris noirs, son nez aquilin et ses dents de chacal. Il était vêtu d’un habit de général mosquitos, et portait pour tout ornement la plaque de son ordre ; il parlait passablement l’anglais, mais avec un accent provençal très prononcé. Cela tenait à ce que le français était la première langue qu’il eût apprise, et qu’il l’avait apprise d’un maître marseillais ; au reste, il répondit aux compliments avec aisance, parla à chaque ministre et à chaque chargé d’affaires dans sa langue : Son Altesse le cacique étant polyglotte au premier degré.

Le lendemain, Son Altesse fut reçue par Sa Majesté Guillaume IV.

Huit jours après, les murs de Londres se tapissèrent de lithographies représentant les différents uniformes de l’armée de terre et de mer du cacique des Mosquitos ; puis de paysages représentant la baie de Carthago et le cap Garcias à Dios, à l’endroit où la rivière d’or se jette à la mer.

Enfin parut une vue exacte de la place publique de la ville capitale, avec le palais du cacique au fond, le théâtre sur un côté et la bourse sur l’autre.

Tous les soldats étaient gras et bien portants, et l’on expliquait ce phénomène par une note placée au bas des gravures et qui indiquait la paye que recevait chaque militaire ; c’était trois francs par jour pour les simples soldats, cinq francs pour les caporaux, huit francs pour les sergents, quinze francs pour les sous-officiers, vingt-cinq francs pour les lieutenants et cinquante francs pour les capitaines. Quant à la cavalerie, elle touchait double paye, parce qu’elle était obligée de nourrir ses chevaux ; cette magnificence, qu’on eût traitée de prodigalité à Londres et à Paris, était toute simple à Mosquitos, l’or roulant dans les fleuves et germant littéralement sous terre ; de sorte qu’on n’avait qu’à se baisser et à le prendre.

Quant aux paysages, c’étaient bien les plus riches points de vue qui se pussent voir : l’ancienne Sicile qui nourrissait Rome et l’Italie du superflu de ses douze millions d’habitants n’était qu’un désert auprès des plaines de Panamakas, de Caribania et de Tinto ; c’étaient des champs de maïs, de riz, de cannes à sucre et de café, au milieu desquels les chemins étaient à peine tracés pour la circulation des exploitants ; toutes ces terres rapportaient naturellement, et sans que l’homme s’en occupât le moins du monde. Cependant les naturels les labouraient, parce qu’il arrivait souvent qu’avec le soc de leur charrue, ils découvraient des lingots d’or de deux ou trois livres, et des diamants de trente à trente-cinq carats.

Enfin, autant qu’on pouvait en juger par les trois magnifiques palais qui s’élevaient sur la place principale des Mosquitos, la ville était bâtie dans un style mélangé, qui participait à la fois de l’antique simplicité grecque, de la capricieuse ornementation du moyen âge et de la noble impuissance moderne ; ainsi le palais du cacique était fait sur le modèle du Parthénon, le théâtre avait une façade dans le goût de celle du dôme de Milan, et la bourse ressemblant à l’église Notre-Dame de Lorette. Quant à la population, elle était vêtue d’habits magnifiques, tout resplendissants d’or et de pierreries. Des négresses suivaient les femmes avec des parasols de plumes de toucan et de colibri ; les laquais faisaient l’aumône avec des pièces d’or, et il y avait dans un coin du tableau un pauvre qui nourrissait son chien avec des saucisses.

Quinze jours après l’arrivée du cacique à Londres, il n’était bruit, depuis Dublin jusqu’à Édimbourg, que de l’Eldorado mosquitos ; le peuple s’arrêtait devant ces magnifiques prospectus en telle affluence, que la baguette du constable devint insuffisante pour dissiper les attroupements : ce que voyant le cacique, il alla trouver le lord maire, en le priant de défendre l’exposition d’aucune gravure ou gouache représentant quoi que ce soit de son royaume. Le lord maire, qui, jusqu’à présent, ne l’avait pas fait dans la seule crainte de désobliger Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ordonna, le jour même, la saisie des objets désignés chez tous les marchands de gravures ; mais, s’ils étaient loin de la vue, ils n’étaient pas hors de la mémoire, et, le lendemain de cette exécution sans exemple dans un pays aussi libre que l’est la Grande-Bretagne, plus de cinquante personnes se présentèrent chez le consul, déclarant qu’elles étaient prêtes à émigrer, si les renseignements qu’elles venaient chercher étaient en harmonie avec ce qu’elles attendaient.

Le consul leur répondit qu’il y avait aussi loin de l’idée qu’elles avaient pu prendre de cette bienheureuse terre, à ce qu’elle était en effet, qu’il y a loin de la nuit au jour et de la tempête au beau temps ; que la lithographie était, comme chacun sait, un moyen très impuissant de traduire la nature, puisqu’elle n’avait qu’un ton gris et terne pour rendre non seulement toutes les couleurs, mais encore les milliers de nuances qui font le charme et l’harmonie de la création ; que, par exemple, les oiseaux qui voltigeaient dans les paysages et qui avaient sur ceux de l’Europe l’avantage inappréciable de se nourrir d’insectes malfaisants, et de ne pas sentir le grain, semblaient tous sous les crayons du lithographe des moineaux francs ou des alouettes, tandis qu’ils brillaient en réalité de couleurs si fraîches et si vives, qu’ils semblaient des rubis animés et des topazes vivantes ; que, d’ailleurs, s’ils voulaient se donner la peine de passer dans son cabinet, il leur montrerait ces mêmes oiseaux, qu’ils reconnaîtraient, non pas à leur plumage, mais à la forme de leur bec et à la longueur de leur queue, et qu’en les comparant à l’ignoble ressemblance que le peintre avait cru atteindre, ils pourraient juger de tout le reste sur un seul échantillon.

Les braves gens entrèrent dans le cabinet, et, comme le docteur, grand amateur d’histoire naturelle, avait, dans ses différentes courses, réuni une collection précieuse de toutes les fleurs volantes qu’on appelle des colibris, des oiseaux-mouches et des bengalis, ils en sortirent parfaitement convaincus.

Le lendemain, un bottier se présenta chez le consul et demanda si, à Mosquitos, les industries étaient libres. Le consul répondit que le gouvernement y était si paternel, que l’on n’y payait même pas de patente ; ce qui établissait une concurrence qui tournait à la fois au profit des industriels et des consommateurs, attendu que tous les peuples environnants venaient s’approvisionner dans la capitale du caciquat, où ils trouvaient chaque chose tellement au-dessous du cours de leur paye, que rien que par cette différence ils étaient défrayés et au delà des dépenses de leur voyage ; que les seuls privilèges qui dussent exister, car ils n’existaient pas encore, et c’était ce qu’il avait vu en Angleterre qui en avait donné l’idée au cacique, était la fourniture spéciale de sa personne sérénissime et de sa maison. Le bottier demanda aussitôt s’il y avait à Mosquitos un bottier de la couronne. Le consul répondit que beaucoup de demandes avaient été faites, mais qu’aucune n’avait encore été distinguée ; que d’ailleurs, le cacique comptait soumissionner les charges, ce qui épargnerait toujours un grand embarras, attendu que cette mesure déjouait toutes les brigues et tuait la vénalité, ce vice fondamental des gouvernements européens. Le bottier demanda à quel taux était cotée la charge de bottier de la couronne. Le docteur consulta ses registres et répondit que la charge de bottier de la couronne était cotée à deux cent cinquante livres sterling. Le bottier bondit de joie : c’était pour rien ! puis, tirant de sa poche cinq billets de banque qu’il présenta au consul, il le pria dès ce moment de le considérer comme seul et unique soumissionnaire, ce qui était d’autant plus juste qu’il y avait rempli la condition demandée, c’est-à-dire le paiement comptant et intégral de la soumission. Le consul trouva la demande si éminemment raisonnable, qu’il n’y répondit qu’en remplissant un brevet qu’il remit séance tenante au pétitionnaire, signé de sa main et revêtu du sceau de Son Altesse. Le bottier sortit du consulat sûr de sa fortune et enchanté d’avoir fait pour l’assurer un si mince sacrifice.

Dès lors il y eut queue au bureau du consulat ; au bottier succéda un tailleur, au tailleur un pharmacien ; au bout de huit jours, chaque branche de l’industrie, du commerce ou de l’art eut son représentant breveté. Puis ensuite vinrent les achats de grades et de titres ; le cacique fit des colonels et créa des barons, vendit des titres de noblesse personnelle et de la noblesse héréditaire. Un monsieur, qui avait déjà l’Éperon d’or et l’ordre d’Hohenlohe, lui fit même des propositions pour acheter l’Étoile de l’équateur, qu’il avait fondée pour récompenser le mérite civil et le courage militaire ; mais le cacique répondit que, sur ce point seulement, il s’écarterait de l’exemple donné par les gouvernements européens, et qu’il faudrait gagner sa croix pour l’obtenir. Malgré ce refus, qui lui fit, au reste, le plus grand honneur dans l’esprit des radicaux anglais, le cacique encaissa dans son mois une recette de soixante mille livres sterling.

Vers ce temps, et après un dîner à la cour, le cacique se hasarda à parler d’un emprunt de quatre millions. Le banquier de la couronne, qui était un juif prêtant de l’argent à tous les souverains, sourit de pitié à cette demande et répondit au cacique qu’il ne trouverait pas à emprunter moins de douze millions, toute affaire commerciale au-dessous de ce chiffre étant abandonnée aux carotteurs et aux courtiers marrons. Le cacique répondit que ce n’était pas cela qui empêcherait la chose de se faire, et que, quant à lui, il prendrait aussi bien douze millions que quatre. Le banquier lui dit alors de passer dans son bureau, et qu’il y trouverait son commis qui était chargé des emprunts au-dessous de cinquante millions ; qu’il aurait reçu des ordres, et qu’il pourrait traiter avec ce jeune homme ; que, quant à lui, il ne s’occupait que des spéculations qui dépassaient un milliard.

Le lendemain, le cacique passa au bureau du banquier ; tout avait été préparé comme celui-ci l’avait dit. L’emprunt se faisait à six pour cent ; M. Samuel émettait d’abord tous les fonds ; puis il se chargeait ensuite de trouver des soumissionnaires. Cependant c’était à une condition sine qua non. Le cacique frémit et demanda quelle était cette condition. Le commis répondit que cette condition était de donner une constitution à son peuple.

Le cacique resta étourdi de la demande, non pas qu’il rechignât le moins du monde sur la constitution ; il connaissait la valeur de ces sortes d’écrits et en aurait donné douze pour mille écus, à plus forte raison une pour douze millions ; mais il ne savait pas que M. Samuel entreprît la liberté des peuples en partie double : il lui avait même entendu professer dans son patois, moitié allemand, moitié français, une profession de foi politique qui était si peu en harmonie avec la demande qu’il lui faisait faire à cette heure, qu’il ne put s’empêcher d’en manifester son étonnement au troisième commis.

Celui-ci répondit au cacique que Son Altesse ne s’était point trompée à l’endroit des opinions de son patron ; mais que, dans les gouvernements absolus, c’était le prince qui répondait des dettes de l’État, tandis que, dans les gouvernements constitutionnels, c’était l’État qui répondait des dettes du prince, et que, quelque fonds que fit M. Samuel sur la parole des rois, il avait encore plus de confiance dans les engagements des peuples.

Le cacique, qui était un homme de jugement, fut forcé d’avouer que ce que lui disait ce troisième commis ne manquait pas de raison, et que M. Samuel, qu’il avait pris pour un turcaret, était, au contraire, un homme fort sensé : il promit, en conséquence, de rapporter le lendemain une constitution aussi libérale que celles qui avaient cours en Europe, et dont le principal article serait conçu en ces termes :

De la dette publique

« Les dettes qui, jusqu’au jour de la prochaine convocation du parlement, ont été contractées par Son Altesse le cacique, sont déclarées dettes de l’État, et garanties par tous les revenus et toutes les propriétés de l’État.

Une loi sera présentée à la prochaine cession du parlement, pour déterminer la portion des revenus publics qui sera affectée au service des intérêts et au rachat successif du capital de la dette actuelle. »

C’était la rédaction même de M. Samuel.

Le cacique n’y changea point une virgule, et, le lendemain, il rapporta la constitution entière, telle qu’on peut la voir aux pièces justificatives : elle était signée de sa main et scellée de son sceau. Le troisième commis la jugea convenable et la porta à M. Samuel. M. Samuel mit au bas : Bon à tirer, déchira un feuillet de son agenda, écrivit au-dessous : « Bon pour douze millions payables fin courant », et signa Samuel.

Huit jours après, la constitution de la nation mosquitos avait paru dans tous les journaux anglais, et était reproduite par tous les journaux européens ; ce fut à cette occasion que le Constitutionnel fit cet article remarquable qui est encore dans tous les souvenirs, intitulé Noble Angleterre.

On comprend qu’une pareille largesse de la part d’un prince à qui on ne la demandait pas, redoubla la confiance qu’on avait en lui et tripla le nombre des émigrants. Le nombre s’éleva à seize mille six cent trente-neuf, et le consul signait le seize mille six cent trente-neuvième passeport, lorsque, remettant le susdit papier au seize mille six cent trente-neuvième émigrant, le consul lui demanda quel argent lui et ses compagnons emportaient. L’émigrant répondit qu’ils emportaient des billets de banque et des guinées. À ceci le consul répondit qu’il croyait devoir prévenir l’émigrant que les bank-notes perdaient à la banque mosquitos six pour cent, et l’or deux schellings par guinée, et cette perte était une chose qui se devait comprendre, à cause de l’éloignement des deux pays et de la rareté des relations, tout le commerce se faisant en général à Cuba, Haïti, la Jamaïque, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud.

L’émigrant, qui était un homme de sens, comprit parfaitement cette raison ; mais, désolé du déficit que devait produire dans sa petite fortune le change qu’il serait obligé de subir une fois arrivé au lieu de sa destination, il demanda à Son Excellence le consul si, par faveur spéciale, il ne pourrait pas lui donner de l’argent ou de l’or mosquitos en échange de ses guinées et de ses bank-note. Le consul répondit qu’il gardait son or et son argent, parce qu’étant purs de tout alliage, ils gagnaient sur l’argent et sur l’or anglais, mais qu’il pouvait lui donner, moyennant une simple commission d’un demi pour cent, des billets de la banque du cacique, qui, une fois arrivé à Mosquitos, lui seraient échangés sans retenue contre de l’or et de l’argent du pays. L’émigrant demanda à embrasser les pieds du consul ; mais celui-ci lui répondait avec une dignité vraiment républicaine que tous les hommes étaient égaux, et lui donna sa main à baiser.

Dès ce jour, le change commença. Il dura une semaine. Au bout d’une semaine, le change avait produit quatre-vingt mille livres sterling, sans compter l’escompte.

Vers le même temps, sir Édouard Twomouth, consul à Édimbourg, prévint son collègue de Londres qu’il avait encaissé, par des moyens à peu près analogues à ceux qui avaient été mis en usage dans la capitale des trois royaumes, une somme de cinquante mille livres sterling. Le docteur trouva d’abord que c’était bien peu ; mais il réfléchit que l’Écosse était un pays pauvre qui ne pouvait pas rendre comme l’Angleterre.

De son côté, Son Altesse le cacique don Gusman y Pamphilos, toucha, fin courant, les douze millions du banquier Samuel.