Le Capitaine Pamphile/5

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Michel Lévy frères (pp. 43-55).

« Le 24 juillet 1827, le brick la Roxelane faisait voile de Marseille, et allait charger du café à Moka, des épiceries à Bombay, et du thé à Canton ; il relâcha, pour renouveler ses vivres, dans la baie de Saint-Paul-de-Loanda, située, comme chacun sait, au centre de la Guinée inférieure.

« Pendant que les échanges se faisaient, le capitaine Pamphile, qui en était à son dixième voyage dans les Indes, prit son fusil, et, par une chaleur de soixante et dix degrés, s’amusa à remonter les rives de la rivière Bango. Le capitaine Pamphile était, depuis Nemrod, le plus grand chasseur devant Dieu qui eût paru sur la terre.

« Il n’avait pas fait vingt pas dans les grandes herbes qui bordent le fleuve, qu’il sentit que le pied lui tournait sur un objet rond et glissant comme un troc d’un jeune arbre. Au même instant, il entendit un sifflement aigu, et, à dix pas devant lui, il vit se dresser la tête d’un énorme boa, sur la queue duquel il avait marché.

« Un autre que le capitaine Pamphile eût certes ressenti quelque crainte, en se voyant menacé par cette tête monstrueuse dont les yeux sanglants brillaient, en le regardant, comme deux escarboucles ; mais le boa ne connaissait pas le capitaine Pamphile.

« Tron de Diou de répétile ! essé qué tu crois me fairé peur ? dit le capitaine.

« Et, au moment où le serpent ouvrait la gueule, il lui envoya une balle qui lui traversa le palais et sortit par le haut de la tête. Le serpent tomba mort.

« Le capitaine commença par recharger tranquillement son fusil ; puis, tirant son couteau de sa poche, il alla vers l’animal, lui ouvrit le ventre, sépara le foie des entrailles, comme avait fait l’ange de Tobie, et, après un instant de recherche active, il y trouva une petite pierre bleue de la grosseur d’une noisette.

« — Bon ! dit-il.

« Et il mit la pierre dans une bourse où il y en avait déjà une douzaine d’autres pareilles. Le capitaine Pamphile était lettré comme un mandarin : il avait lu les Mille et Une Nuits et cherchait le bézoard enchanté du prince Caram-al-aman.

« Dès qu’il crut l’avoir trouvé, il se remit en chasse.

« Au bout d’un quart d’heure, il vit s’agiter les herbes à quarante pas devant lui et entendit un rugissement terrible. À ce bruit, tous les êtres semblèrent reconnaître le maître de la création. Les oiseaux, qui chantaient, se turent ; deux gazelles, effarouchées, bondirent et s’élancèrent dans la plaine ; un éléphant sauvage, qu’on apercevait à un quart de lieue de là, sur une colline, leva sa trompe pour se préparer au combat.

« — Prrrou ! prrrou ! fit le capitaine Pamphile, comme s’il se fût agi de faire envoler une compagnie de perdreaux.

« À ce bruit, un tigre, qui était resté couché jusqu’alors, se leva, battant ses flancs de sa queue : c’était un tigre royal de la plus grande taille. Il fit un bond et se rapprocha de vingt pieds du chasseur.

« — Farceur ! dit le capitaine Pamphile, tu crois qué jé vais té tirer à cetté distance, pour té gâter ta peau ? Prrrou ! prrrou !

« Le tigre fit un second bond qui le rapprocha de vingt pieds encore ; mais, au moment où il touchait la terre, le coup partit, et la balle l’atteignit dans l’œil gauche. Le tigre boula comme un lièvre, et expira aussitôt.

« Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son couteau de sa poche, retourna le tigre sur le dos, lui fendit la peau sous le ventre, et le dépouilla comme une cuisinière fait d’un lapin. Ensuite il s’affubla de la fourrure de sa victime, comme l’avait fait, quatre mille ans auparavant, l’Hercule néméen, dont, en sa qualité de Marseillais, il avait la prétention de descendre ; puis il se remit en chasse.

« Une demi-heure ne s’était point écoulée, qu’il entendit une grande rumeur dans les eaux du fleuve dont il suivait les rives. Il courut vivement sur le bord, et reconnut que c’était un hippopotame qui allait contre le cours de l’eau, et qui, de temps en temps, montait à la surface pour souffler.

« — Bagasse ! dit le capitaine Pamphile, voilà qui va t’épargner pour six francs de verroteries.

« C’était le prix courant des bœufs à Saint-Paul-de-Loanda, et le capitaine Pamphile passait pour être économe.

« En conséquence, guidé par les bulles d’air qui dénonçaient l’hippopotame en venant crever à la surface de la rivière, il suivit la marche de l’animal, et, lorsque celui-ci sortit son énorme tête, le chasseur, choisissant le seul point qui soit vulnérable, lui envoya une balle dans l’oreille. Le capitaine Pamphile aurait, à cinq cents pas, touché Achille au talon.

« Le monstre tournoya quelques secondes, mugissant effroyablement et battant l’eau de ses pieds. Un instant, on eût cru qu’il allait s’engloutir dans le tourbillon que lui creusait son agonie ; mais bientôt ses forces s’épuisèrent, il roula comme un ballot ; puis, peu à peu, la peau blanchâtre et lisse de son ventre apparut, au lieu de la peau noire et pleine de rugosités de son dos, et, dans son dernier effort, il vint s’échouer, les quatre pattes en l’air, au milieu des herbes qui poussaient au bord de la rivière.

« Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son couteau de sa poche, coupa un petit arbre de la grosseur d’un manche à balai, l’aiguisa par le bout, le fendit par l’autre, planta le bout aiguisé dans le ventre de l’hippopotame, et introduisit, dans le bout fendu, une feuille de son agenda, sur laquelle il écrivit au crayon :

« Au cuisinier du brick de commerce la Roxelane, de la part du capitaine Pamphile, en chasse sur les rives de la rivière Bango. »

« Puis il poussa du pied l’animal, qui prit le fil de l’eau et descendit tranquillement la rivière, étiqueté comme le portemanteau d’un commis voyageur.

« — Ah ! fit le capitaine Pamphile, lorsqu’il vit les provisions en bonne route vers son bâtiment, je crois que j’ai bien gagné que je déjeunasse.

« Et, comme c’était une vérité que lui seul avait besoin de reconnaître pour que toutes ses conséquences en fussent déduites à l’instant même, il étendit par terre sa peau de tigre, s’assit dessus, tira de sa poche gauche une gourde de rhum qu’il posa à sa droite, de sa poche droite une superbe goyave qu’il posa à sa gauche, et de sa gibecière un morceau de biscuit qu’il plaça entre ses jambes, puis il se mit à charger sa pipe pour n’avoir rien de fatigant à faire après son repas.

« Vous avez vu parfois Debureau, faire avec grand soin les préparatifs de son déjeuner pour que Arlequin le mange ? Vous vous rappelez sa tête, n’est-ce pas, lorsqu’en se tournant, il voit son verre vide et sa pomme chippée ? — Oui. — Eh bien, regardez le capitaine Pamphile, qui trouve sa gourde de rhum renversée, et sa goyave disparue.

« Le capitaine Pamphile, à qui le privilège du ministre de l’intérieur n’a point interdit la parole, fit entendre le plus merveilleux « Tron de Diou ! » qui soit sorti d’une bouche provençale depuis la fondation de Marseille ; mais, comme il était moins crédule que Debureau, qu’il avait lu les philosophes anciens et modernes, et qu’il avait appris, dans Diogène de Laerce et dans M. de Voltaire, qu’il n’est point d’effet sans cause, il se mit immédiatement à chercher la cause dont l’effet lui était si préjudiciable, mais cela sans faire semblant de rien, sans bouger de la place où il était, et tout en ayant l’air de grignoter son pain sec. Sa tête seule tourna, cinq minutes à peu près, comme celle d’un magot de la Chine, et cela infructueusement, lorsque tout à coup un objet quelconque lui tomba sur la tête et s’arrêta dans ses cheveux. Le capitaine porta la main à l’endroit percuté et trouva la pelure de sa goyave. Le capitaine Pamphile leva le nez et aperçut, directement au-dessus de lui, un singe qui grimaçait dans les branches d’un arbre.

« Le capitaine Pamphile étendit la main vers son fusil, sans perdre de vue son larron ; puis, appuyant la crosse à son épaule, il lâcha le coup. La guenon tomba à côté de lui.

« — Pécaïre ! dit le capitaine Pamphile en jetant les yeux sur sa nouvelle proie, j’ai tué un singe bicéphale.

« En effet, l’animal gisant aux pieds du capitaine Pamphile avait deux têtes bien séparées, bien distinctes, et le phénomène était d’autant plus remarquable, que l’une des deux têtes était morte et avait les yeux fermés, tandis que l’autre était vivante et avait les yeux ouverts.

« Le capitaine Pamphile, qui voulait éclaircir ce point bizarre d’histoire naturelle, prit le monstre par la queue et l’examina avec attention ; mais, à sa première inspection, tout étonnement disparut. Le singe était une guenon, et la seconde tête celle de son petit, qu’elle portait sur son dos au moment où elle avait reçu le coup, et qui était tombé de sa chute sans lâcher le sein maternel.

« Le capitaine Pamphile, à qui le dévouement de Cléobis et de Biton n’aurait pas fait verser une larme, prit le petit singe par la peau du cou, l’arracha du cadavre qu’il tenait embrassé, l’examina un instant avec autant d’attention qu’aurait pu le faire M. de Buffon ; et, pinçant les lèvres d’un air de satisfaction intérieure :

« — Bagasse ! s’écria-t-il, c’est un callitriche ; cela vaut cinquante francs comme un liard, rendu sur le port de Marseille.

« Et il le mit dans sa gibecière.

« Puis, comme le capitaine Pamphile était à jeun par suite de l’incident que nous avons raconté, il se décida à reprendre la route de la baie. D’ailleurs, quoique sa chasse n’eût duré que deux heures environ, il avait tué, dans cet espace de temps, un serpent boa, un tigre, un hippopotame, et rapportait vivant un callitriche. Il y a bien des chasseurs parisiens qui se contenteraient d’une pareille chance pour toute la journée.

« En arrivant sur le pont du brick, il vit tout l’équipage occupé autour de l’hippopotame, qui était heureusement parvenu à son adresse. Le chirurgien du navire lui arrachait les dents, afin d’en faire des manches de couteau pour Villenave et de faux râteliers pour Désirabode ; le contremaître lui enlevait le cuir et le découpait en lanières, afin d’en confectionner des fouets à battre les chiens et des garcettes à épousseter les mousses ; enfin, le cuisinier lui taillait des bifteks dans le filet et des grillades dans l’entre-côtes pour la table du capitaine Pamphile : le reste de l’animal devait être coupé par quartiers et salé à l’intention de l’équipage.

« Le capitaine Pamphile fut si satisfait de cette activité, qu’il ordonna une distribution extraordinaire de rhum et fit remise de cinq coups de garcette à un mousse qui était condamné à en recevoir soixante et dix.

« Le soir, on mit à la voile.

« Vu ce surcroît de provisions, le capitaine Pamphile jugea inutile de relâcher au cap de Bonne-Espérance, et laissant à droite les îles du prince Édouard, et à sa gauche la terre de Madagascar, il s’élança dans la mer des Indes.

« La Roxelane marchait donc bravement vent arrière, filant ses huit nœuds à l’heure, ce qui, au dire des marins, est un fort joli train pour un bâtiment de commerce, lorsqu’un matelot des vigies cria des huniers :

« — Une voile à l’avant !

« Le capitaine Pamphile prit sa lunette, la braqua sur le bâtiment signalé, regarda à l’œil nu, rebraqua de nouveau sa lunette ; puis après, un instant d’examen attentif, il appela le second et lui remit silencieusement l’instrument entre les mains. Celui-ci le porta aussitôt à son œil.

« — Eh bien, Policar, dit le capitaine, lorsqu’il crut que celui auquel il adressait la parole avait eu le temps d’examiner à son aise l’objet en question, que dis-tu de cette patache ?

« — Ma foi, capitaine, je dis qu’elle a une drôle de tournure. Quant à son pavillon — il reporta la lunette à son œil — le diable me brûle si je sais quelle puissance il représente : c’est un dragon vert et jaune, sur un fond blanc.

« — Eh bien, saluez jusqu’à terre, mon ami ; car vous avez devant vous un bâtiment appartenant au fils du soleil, au père et à la mère du genre humain, au roi des rois, au sublime empereur de la Chine et de la Cochinchine ; et, de plus, je reconnais, à sa couronne arrondie et à sa marche de tortue, qu’il ne rentre pas à Pékin le ventre vide.

« — Diable ! diable ! fit Policar en se grattant l’oreille.

« — Que penses-tu de la rencontre ?

« — Je pense que ce serait drôle…

« — N’est-ce pas ?… Eh bien, moi aussi, mon enfant.

« — Alors, il faut… ?

« — Monter la ferraille sur le pont et déployer jusqu’au dernier pouce de toile.

« — Ah ! il nous a aperçus à son tour.

« — Alors, attendons la nuit, et, jusque-là, filons honnêtement notre câble, afin qu’il ne se doute de rien. Autant que je puis juger de sa marche, avant cinq heures, nous serons dans ses eaux ; toute la nuit, nous naviguerons bord à bord, et, demain, dès le matin, nous lui dirons bonjour.

« Le capitaine Pamphile avait adopté un système. Au lieu de lester son bâtiment avec des pavés ou des gueuses, il mettait à fond de cale une demi-douzaine de pierriers, quatre ou cinq caronades de douze et une pièce de huit allongée ; puis, à tout hasard, il y ajoutait quelques milliers de gargousses, une cinquantaine de fusils, et une vingtaine de sabres d’abordage. Une occasion semblable à celle dans laquelle on se trouvait se présentait-elle, il faisait monter toutes ces bricoles sur le pont, assujettissait les pierriers et les caronades sur leurs pivots, traînait la pièce de huit sur l’arrière, distribuait les fusils à ses hommes, et commençait à établir ce qu’il appelait son système d’échange. Ce fut dans ces dispositions commerciales que le bâtiment chinois le trouva le lendemain.

« La stupéfaction fut grande à bord du navire impérial. Le capitaine avait reconnu, la veille, un navire marchand, et s’était endormi là-dessus en fumant sa pipe à opium ; mais voilà que, dans la nuit, le chat était devenu tigre, et qu’il montrait ses griffes de fer et ses dents de bronze.

« On alla prévenir le capitaine Kao-Kiou-Koan de la situation dans laquelle on se trouvait. Il achevait un rêve délicieux : le fils du soleil venait de lui donner une de ses sœurs en mariage, de sorte qu’il se trouvait beau-frère de la lune.

« Aussi eut-il beaucoup de peine à comprendre ce que lui voulait le capitaine Pamphile. Il est vrai que celui-ci lui parlait en provençal et que le nouveau marié répondait en chinois. Enfin, il se trouva, à bord de la Roxelane, un Provençal qui savait un peu de chinois, et, à bord du bâtiment du sublime empereur, un chinois qui parlait passablement provençal, de sorte que les deux capitaines finirent par s’entendre.

« Le résultat du dialogue fut que la moitié de la cargaison du bâtiment impérial capitaine Kao-Kiou-Koan passa immédiatement à bord du brick de commerce la Roxelane capitaine Pamphile.

« Et, comme cette cargaison se composait justement de café, de riz et de thé, il en résulta que le capitaine Pamphile n’eut besoin de relâcher ni à Moka, ni à Bombay, ni à Pékin ; ce qui lui fit une grande économie de temps et d’argent.

« Cela le rendit de si bonne humeur, qu’en passant à l’île Rodrigue, il acheta un perroquet.

« Arrivé à la pointe de Madagascar, on s’aperçut qu’on allait manquer d’eau ; mais, comme la relâche du cap Sainte-Marie n’était pas sûre, pour un bâtiment aussi chargé que l’était la Roxelane, le capitaine mit son équipage à la demi-ration, et résolut de ne s’arrêter que dans la baie d’Algoa. Comme il procédait au chargement des barriques, il vit s’avancer vers lui un chef de Gonaquas, suivi de deux hommes qui portaient sur leurs épaules, à peu près comme les envoyés des Hébreux la grappe de raisin de la terre promise, une magnifique dent d’éléphant : c’était un échantillon que le chef Outavari, ce qui veut dire, dans la langue gonaquas, fils de l’orient, apportait à la côte, espérant obtenir une commande dans la partie.

« Le capitaine Pamphile examina l’ivoire, le trouva de première qualité, et demanda au chef gonaquas ce que lui coûteraient deux mille dents d’éléphant pareilles à celle qu’il lui montrait. Outavari répondit que cela lui coûterait au juste trois mille bouteilles d’eau-de-vie. Le capitaine voulut marchander ; mais le fils de l’orient tint bon, en soutenant qu’il n’avait point surfait ; de sorte que le capitaine fut obligé d’en venir où le nègre voulait l’amener ; ce qui, au reste, ne lui coûta pas extrêmement, attendu qu’à ce prix il y avait à peu près dix mille pour cent à gagner. Le capitaine demanda quand pourrait se faire la livraison ; Outavari exigea deux ans ; ce délai cadrait admirablement avec les engagements du capitaine Pamphile ; aussi les deux dignes négociants se serrèrent la main et se séparèrent enchantés l’un de l’autre.

« Cependant, ce marché, tout avantageux qu’il était, tourmentait la conscience mercantile du digne capitaine ; il réfléchissait, à part lui, que, s’il avait eu l’ivoire à si bon marché à la pointe orientale de l’Afrique, il devait le trouver à moitié prix à la pointe occidentale, puisque c’était surtout de ce côté que les éléphants étaient en si grand nombre, qu’ils avaient donné leur nom à une rivière. Il voulut donc en avoir le cœur net, et, arrivé sous le 30e degré de latitude, il ordonna de mettre le cap sur la terre ; seulement, s’étant trompé de quatre ou cinq degrés, il aborda à l’embouchure de la rivière d’Orange, au lieu de celle des Éléphants.

« Le capitaine Pamphile ne s’en inquiéta point autrement ; les distances étaient si rapprochées, qu’elles ne devaient produire aucune variété dans le prix ; en conséquence, il fit mettre la chaloupe en mer et remonta le fleuve jusqu’à la ville capitale des petits Namaquois, située à deux journées dans l’intérieur des terres. Il trouva le chef Outavaro revenant d’une grande chasse où il avait tué quinze éléphants. Les échantillons ne manquaient donc pas, et le capitaine put se convaincre qu’ils étaient encore supérieurs à ceux d’Outavari.

Il en résulta entre Outavaro et le capitaine un marché beaucoup plus avantageux encore pour ce dernier que celui qu’il avait passé avec Outavari. Le fils de l’occident donnait au capitaine Pamphile deux mille défenses pour quinze cents bouteilles d’eau-de-vie ; c’était un tiers meilleur marché que son confrère ; mais, comme lui, il demandait deux ans pour confectionner sa fourniture. Le capitaine Pamphile n’apporta point de discussion à propos de ce délai ; au contraire, il y trouvait une économie, c’était de ne faire qu’un voyage pour les deux chargements. Outavaro et le capitaine se serrèrent la main en signe de marché fait, et se quittèrent les meilleurs amis du monde. Et le brick la Roxelane reprit sa route vers l’Europe. »

À ce moment de l’histoire de Jadin, la pendule sonna minuit, heure militaire pour presque tous ceux qui logeaient au-dessus du cinquième étage. Chacun se levait donc pour se retirer, lorsque Flers rappela au docteur Thierry qu’il restait une dernière vérification à faire. Le docteur prit le bocal, l’exposa à la vue de tous. Il n’y restait pas une seule mouche ; en revanche, mademoiselle Camargo avait acquis le volume d’un œuf de dinde, et semblait sortir d’un pot à cirage. Chacun s’éloigna en félicitant Thierry sur son immense érudition.

Le lendemain, nous reçûmes une lettre ainsi conçue :

« MM. Eugène et Alexandre Decamps ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent de faire de mademoiselle Camargo, morte d’indigestion, dans la nuit du 2 au 3 mars. Vous êtes invité au repas funèbre qui aura lieu dans la maison mortuaire, le 6 du courant, à cinq heures précises du soir. »