Le Capitaine Pamphile/8

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Michel Lévy frères (pp. 78-96).

Le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 ne fut pas médiocrement surpris de voir le lendemain matin, un ours se promener dans ses plates-bandes : il referma vivement la porte de son perron, qu’il avait ouverte à l’effet de se livrer au même exercice, et essaya de reconnaître, à travers les carreaux, par quelle voie ce nouvel amateur d’horticulture avait pénétré dans son jardin ; malheureusement, l’ouverture était cachée par un massif de lilas, de sorte que l’inspection, si prolongée qu’elle fût, n’amena aucun résultat satisfaisant. Alors, comme le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 avait le bonheur d’être abonné au Constitutionnel, il se rappela avoir lu, quelques jours auparavant, sous la rubrique de Valenciennes, que cette ville avait été le théâtre d’un phénomène fort singulier : une pluie de crapauds était tombée avec accompagnement de tonnerre et d’éclairs, et cela en telle quantité, que les rues de la ville et les toits des maisons en avaient été couverts. Immédiatement après, le ciel, qui, deux heures auparavant, était gris de cendre, était devenu bleu indigo. L’abonné du Constitutionnel leva les yeux en l’air, et, voyant le ciel noir comme de l’encre et Tom dans son jardin, sans pouvoir se rendre compte de la manière dont il était entré, il commença à croire qu’un phénomène pareil à celui de Valenciennes était sur le point de se renouveler, avec cette seule différence qu’au lieu de crapauds, il allait pleuvoir des ours. L’un n’était pas plus étonnant que l’autre ; la grêle était plus grosse et plus dangereuse : voilà tout. Préoccupé de cette idée, il se retourna vers son baromètre, l’aiguille indiquait pluie et tempête ; en ce moment, le roulement de la foudre se fit entendre. La flamme bleuâtre d’un éclair pénétra dans l’appartement ; l’abonné du Constitutionnel jugea qu’il n’y avait pas un instant à perdre, et, pensant qu’il allait y avoir concurrence, il envoya chercher par son valet de chambre le commissaire de police, et par sa cuisinière un caporal et neuf hommes, afin de se mettre à tout événement sous la protection de l’autorité civile et sous la garde de la force militaire.

Cependant les passants, qui avaient vu sortir du n° 111 la cuisinière et le valet de chambre effarés, s’étaient assemblés devant la grande porte et se livraient aux conjectures les plus incohérentes ; ils interrogèrent le portier ; mais le portier, à son grand désappointement, n’en savait pas plus que les autres ; tout ce qu’il put leur dire, c’est que l’alerte, quelle qu’elle fût, venait du corps de logis situé entre cour et jardin. En ce moment, l’abonné du Constitutionnel parut à la porte du perron qui donnait sur la cour, pâle, tremblant, et appelant à son aide ; Tom l’avait aperçu à travers les carreaux, et, habitué à la société des hommes, il était arrivé en trottant, afin de faire connaissance avec lui ; mais l’abonné du Constitutionnel, se méprenant à ses intentions, avait vu une déclaration de guerre dans ce qui n’était qu’une démarche de politesse, et avait prudemment battu en retraite. Arrivé à la porte de la cour, il avait entendu craquer les carreaux de la porte du jardin ; alors la retraite s’était changée en véritable déroute, et le fuyard était apparu, comme nous l’avons dit, aux yeux des curieux et des badauds, donnant des signes visibles de la plus grande détresse et appelant au secours de toute la force de ses poumons.

Or, il arriva ce qui arrive en pareille circonstance c’est qu’au lieu de répondre à l’appel qui lui était fait, la foule se dispersa ; seul, un garde municipal, qui se trouvait dans les rangs, resta solide au poste, et, s’avançant vers l’abonné du Constitutionnel, il porta la main à son schako, et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable ; mais celui auquel il s’adressait n’avait plus ni voix ni parole : il montra la porte qu’il venait d’ouvrir et le perron qu’il avait descendu avec tant de précipitation. Le garde municipal comprit que le danger venait de là, tira bravement son briquet, monta le perron, franchit la porte et se trouva dans l’appartement.

La première chose qu’il aperçut en entrant dans le salon fut la figure bonasse de Tom, qui, debout sur ses pieds de derrière, avait passé la tête et les pattes de devant à travers une vitre, et qui, appuyé sur la traverse de bois, regardait curieusement l’intérieur de l’appartement qui lui était inconnu.

Le garde municipal s’arrêta court, ne sachant, tout brave qu’il était, s’il devait avancer ou reculer ; mais à peine Tom l’eut-il aperçu, que, fixant sur lui des yeux hagards, et soufflant bruyamment comme un buffle effrayé, il retira précipitamment sa tête du vasistas et se mit à fuir de toute la vitesse de ses quatre jambes vers le coin le plus reculé du jardin, en donnant des signes manifestes de terreur que lui inspirait l’uniforme municipal.

Or, jusqu’à cette heure, nous avons présenté à nos lecteurs notre ami Tom comme un animal plein de raison et de sens il faut donc qu’ils nous permettent de nous interrompre un instant, malgré l’intérêt de la situation, pour leur raconter d’où lui venait cet effroi, que l’on pourrait croire prématuré, puisqu’il n’avait encore été provoqué par aucune démonstration hostile, et qui, par conséquent, pourrait nuire à la réputation irréprochable qu’il a laissée après lui.

C’était un soir de carnaval de l’an de grâce 1831. Tom habitait Paris depuis six mois à peine, et déjà cependant la société artistique au milieu de laquelle il vivait l’avait civilisé au point que c’était un des ours les plus aimables que l’on pût voir : il allait ouvrir la porte quand on sonnait, montait la garde des heures entières debout sur ses pieds de derrière, une hallebarde à la main, et dansait le menuet d’Exaudet, en tenant, avec une grâce infinie, un manche à balai derrière sa tête. Il avait passé la journée à se livrer à ces exercices innocents, à la grande satisfaction de l’atelier, et venait de s’endormir du sommeil du juste dans l’armoire qui lui servait de niche, lorsque l’on frappa à la porte de la rue. Au même instant, Jacques donna des signes de joie si manifestes, que Decamps devina que c’était son instituteur bien-aimé qui lui venait faire visite.

En effet, la porte s’ouvrit : Fau parut, habillé en paillasse, et Jacques, selon son habitude, s’élança dans ses bras.

— C’est bien, c’est bien !… dit Fau en posant Jacques sur la table et en lui mettant sa canne entre les mains : vous êtes une charmante bête. Portez armes ! présentez arme ! en joue, feu ! À merveille ! Je vous ferai faire un uniforme complet de grenadier, et vous monterez la garde à ma place. Mais ce n’est pas à vous que j’ai affaire dans ce moment-ci, c’est à votre ami Tom. Où est l’animal demandé ?

— Mais dans sa niche, je crois, répondit Decamps.

— Tom, ici, Tom ! cria Fau.

Tom fit entendre un grognement sourd, qui indiquait qu’il avait parfaitement compris que c’était de lui qu’il s’agissait, mais qu’il n’était nullement pressé de se rendre à l’invitation.

— Eh bien, dit Fau, est-ce comme cela que l’on obéit quand je parle ? Tom, mon ami, ne me forcez pas d’employer des moyens violents.

Tom allongea une patte, qui sortit de son armoire sans qu’on aperçut aucune autre partie de sa personne, et se mit à bailler d’une manière plaintive et prolongée, comme un enfant qu’on réveille, et qui n’ose pas protester autrement contre la tyrannie de son professeur.

— Où est le manche à balai ? dit Fau en donnant à sa voix l’accent de la menace, et en remuant avec fracas les arcs sauvages, les sarbacanes et les lignes à pêcher entassés derrière la porte.

— Présent ! cria Alexandre en montrant Tom, qui, à ce bruit bien connu, s’était vivement levé et s’approchait de Fau en se dandinant d’un air innocent et paterne.

— À la bonne heure ! dit Fau ; soyez donc aimable, quand on vient exprès pour vous du café Procope au faubourg Saint-Denis.

Tom secoua la tête de haut en bas et de bas en haut.

— C’est cela. Maintenant, donnez une poignée de main à vos amis. À merveille.

— Est-ce que tu l’emmènes ? dit Decamps.

— Un peu, répondit Fau, et que nous allons lui procurer de l’agrément encore.

— Et où allez-vous ensemble ?

— Au bal masqué, rien que cela… Allons, allons Tom, en route mon ami. Nous avons un fiacre à l’heure.

Et comme si Tom eût comprit la valeur de ce dernier argument, il descendit les escaliers quatre à quatre, suivi de son introducteur. Arrivé au fiacre, le cocher ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et Tom, guidé par Fau, monta dans l’équipage comme s’il n’avait pas fait autre chose toute sa vie.

— Ah ben, en v’là un drôle de déguisement ! dit le cocher ; c’est qu’on dirait un ours tout de même. Où faut-il vous conduire, mes bourgeois ?

— À l’Odéon, répondit Fau.

— Grooonnn ! fit Tom.

— Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit le cocher ; quoiqu’il y ait une trotte, on y arrivera, c’est bon.

En effet, une demi-heure après, le fiacre s’arrêtait à la porte du théâtre. Fau descendit le premier et paya le cocher ; puis il donna la main à Tom, prit deux billets au bureau, et entra dans la salle sans que le contrôleur fît la moindre observation.

Au deuxième tour de foyer, on commença à suivre Tom. La vérité avec laquelle le nouveau venu imitait l’allure de l’animal dont il portait la peau avait frappé quelques amateurs d’histoire naturelle. Les curieux s’approchèrent donc de plus en plus, et, voulant s’assurer que son talent d’observation s’étendait jusqu’à la voix, il lui tirèrent les poils de la queue ou lui pincèrent la peau de l’oreille.

— Grrrooon ! fit Tom.

Un cri d’admiration s’éleva dans la société : c’était à s’y méprendre.

Fau conduisit Tom au buffet, lui offrit quelques petits gâteaux, dont il était très friand, et qu’il absorba avec une voracité si bien imitée, que la galerie en pouffa de rire ; puis il lui versa un verre d’eau que Tom prit avec délicatesse entre ses pattes, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire quand Decamps lui accordait par hasard l’honneur de l’admettre à sa table, et l’avala d’un trait. Alors l’enthousiasme fut à son comble.

C’est au point que, lorsque Fau voulut quitter le buffet, il se trouva enfermé dans un cercle si serré, qu’il commença à craindre qu’il ne prit envie à Tom, pour en sortir, d’appeler à son secours ses dents et ses griffes, ce qui aurait compliqué la chose ; il le conduisit, en conséquence, dans un coin, lui appuya le dos dans l’angle et lui ordonna de se tenir tranquille jusqu’à nouvel ordre. C’était, comme nous l’avons dit, un genre d’exercice très familier à Tom, que celui de monter sa garde, en ce qu’il était parfaitement approprié à l’indolence de son caractère. Aussi, plus fidèle observateur de sa consigne que beaucoup de gardes nationaux de ma connaissance, faisait-il en ce cas patiemment sa faction jusqu’à ce qu’on vînt le relever. Un arlequin offrit alors sa batte pour compléter la parodie, et Tom posa gravement sa lourde patte sur son fusil de bois.

— Savez-vous, dit Fau à l’obligeant enfant de Bergame à qui vous venez de prêter votre batte ?

— Non, répondit l’arlequin.

— Vous ne devinez pas ?

— Pas le moins du monde.

— Voyons, regardez bien. À la grâce de ces mouvements, à son cou systématiquement penché sur l’épaule gauche, comme celui d’Alexandre le Grand, à l’imitation parfaite de l’organe… comment !… vous ne reconnaissez pas ?

— Parole d’honneur, non !

— Odry, dit mystérieusement Fau ; Odry, avec son costume de l’ours et le Pacha.

— Mais non, il joue l’ourse blanche.

— Justement ! il a pris la peau de Vernet pour se déguiser.

— Oh ! farceur ! dit l’arlequin.

— Grrrooon ! fit Tom.

— Maintenant, je reconnais sa voix, dit l’interlocuteur de Fau ; oh ! c’est étonnant que je n’aie pas deviné plus tôt. Dites-lui de la déguiser davantage.

— Oui, oui, répondit Fau en se dirigeant vers la salle ; mais il ne faudrait pas trop l’ennuyer pour qu’il fût drôle. Je tâcherai qu’il danse le menuet.

— Oh ! vraiment ?

— Il me l’a promis. Dites cela à vos amis, afin qu’on ne lui fasse pas de mauvaises farces.

— Soyez tranquille.

Fau traversa le cercle, et l’arlequin, enchanté, alla de masque en masque annoncer la nouvelle et répéter les recommandations : alors chacun s’éloigna discrètement. En ce moment, le signal du galop se fit entendre, et le foyer tout entier se précipita dans la salle ; mais, avant de suivre ses compagnons, le facétieux arlequin s’avança vers Tom, sur la pointe du pied, et, se penchant à son oreille :

— Je te connais, beau masque, lui dit-il.

— Grooonnn ! fit Tom.

— Oh ! tu as beau faire gron gron, tu danseras le menuet : n’est-ce pas que tu danseras le menuet, Marécot de mon cœur ?

Tom fit aller sa tête de haut en bas et de bas en haut, selon son habitude lorsqu’on l’interrogeait, et l’arlequin, satisfait de cette réponse affirmative, se mit en quête d’une Colombine pour danser lui-même le galop.

Pendant ce temps, Tom était resté en tête-à-tête avec la limonadière, immobile à son poste, mais les yeux invariablement fixés sur le comptoir, où s’élevaient en pyramides des piles de gâteaux. La limonadière remarqua cette attention continue, et, voyant un moyen de placer sa marchandise, elle prit une assiette et avança la main : Tom étendit la patte, prit délicatement un gâteau, puis un second, puis un troisième ; la limonadière ne se lassait pas d’offrir, Tom ne se lassait pas d’accepter, et il résulta de cet échange de procédés qu’il entamait sa seconde douzaine lorsque le galop finit et que les danseurs rentrèrent dans le foyer. Arlequin avait recruté une bergère et une pierrette, et il amenait ces dames pour danser le menuet.

Alors, en sa qualité de vieille connaissance, il s’approcha de Tom, lui dit quelques mots à l’oreille ; Tom, que les gâteaux avaient mis d’une humeur charmante, répondit par un de ses plus aimables grognements. L’arlequin se tourna vers la galerie et annonça que le seigneur Marécot se rendait avec le plus grand plaisir à la demande de la société. À ces mots, les applaudissements éclatèrent, les cris « Dans la salle ! dans la salle ! » se firent entendre ; la pierrette et la bergère prirent Tom chacune par une patte ; Tom, de son côté, en cavalier galant, se laissa conduire, regardant tour à tour et d’un air étonné ses deux danseuses, avec lesquelles il se trouva bientôt au milieu du parterre. Chacun prit place, les uns dans les loges, les autres aux galeries ; la plus grande partie faisait cercle ; l’orchestre commença.

Le menuet était le triomphe de Tom, et le chef-d’œuvre chorégraphique de Fau. Aussi le succès se déclara-t-il dès les premières passes et alla-t-il croissant ; aux dernières figures, c’était du délire. Tom fut emporté en triomphe dans une avant-scène ; puis la bergère détacha sa couronne de roses et la lui posa sur la tête ; toute la salle battit des mains et une voix alla jusqu’à crier dans son enthousiasme :

— Vive Marécot Ier !

Tom s’appuya sur la balustrade de sa loge avec une grâce toute particulière ; au même instant, les premières mesures de la contredanse se firent entendre, chacun se précipita vers le parterre, à l’exception de quelques courtisans du nouveau roi, qui restèrent près de lui, dans l’espérance de lui accrocher un billet de spectacle ; mais, à toutes leurs demandes, Tom ne répondit pas autre chose que son éternel grooonnn.

Comme la plaisanterie commençait à devenir monotone, on s’éloigna peu à peu de l’obstiné ministre du grand Schahabaham, en reconnaissant ses talents pour la danse de corde, mais en le déclarant fort insipide dans la conversation. Bientôt trois ou quatre personnes à peine s’occupèrent de lui ; une heure après, il était complètement oublié : ainsi passe la gloire du monde.

Cependant l’heure de se retirer était venue ; le parterre s’éclaircissait, les loges étaient vides. Quelques rayons blafards de jour se glissaient dans la salle à travers les fenêtres du foyer, lorsque l’ouvreuse, en faisant sa tournée, entendit sortir de l’avant-scène des premières un ronflement qui dénonçait la présence de quelque masque attardé ; elle ouvrit la porte et trouva Tom, qui, fatigué de la nuit orageuse qu’il avait passée, s’était retiré dans le fond de sa loge et se livrait aux douceurs du sommeil. La consigne sur ce point est sévère, et l’ouvreuse est esclave de la consigne ; elle entra donc, et, avec la politesse qui caractérise cette classe estimable de la société à laquelle elle avait l’honneur d’appartenir, elle fit observer à Tom qu’il était près de six heures du matin, heure raisonnable pour rentrer chez soi.

— Grooonnn ! fit Tom.

— J’entends bien, répondit l’ouvreuse : vous dormez, mon brave homme ; mais vous serez encore mieux dans votre lit ; allez, allez. Votre femme doit être inquiète. Il n’entend pas, ma parole d’honneur ! A-t-il le sommeil dur !

Elle lui frappa sur l’épaule.

— Grooonnn !

— C’est bon, c’est bon. Ce n’est plus le moment d’intriguer ; d’ailleurs, on vous connaît, beau masque. Tenez, voilà qu’on baisse la rampe et qu’on éteint le lustre. Voulez-vous qu’on aille chercher un fiacre ?

— Grooonnn !

— Allons, allons, allons, la salle de l’Odéon n’est pas une auberge ; en route ! Ah ! c’est comme cela que vous le prenez ? oh ! monsieur Odry, fi donc ! À une ancienne artiste ! Eh bien, monsieur Odry, je vais appeler la garde ; le commissaire de police n’est pas couché encore. Ah ! vous ne voulez pas vous conformer aux règlements ? vous me donnez des coups de poing ?… Vous battez une femme ? Ah ! nous allons voir. Monsieur le commissaire ! monsieur le commissaire !

— Qu’est-ce qu’il y a ? répondit le pompier de garde.

— À moi, monsieur le pompier ! à moi ! cria l’ouvreuse.

— Ohé ! les municipaux !…

— Qu’est-ce ? dit la voix du sergent qui commandait la patrouille.

— C’est la mère Chose qui appelle au secours, à l’avant-scène des premières.

— On y va.

— Par ici, monsieur le sergent ! par ici ! cria l’ouvreuse.

— Voilà, voilà, voilà. Où êtes-vous, l’amour ?

— N’ayez pas peur, il n’y a pas de marches. Par ici là ! par ici ! Il est dans le coin, contre la porte de communication du théâtre. Oh ! le bandit ! c’est qu’il est fort comme un Turc.

— Grooonnn ! fit Tom.

— Tenez, l’entendez-vous ? Je vous demande un peu si c’est une langue de chrétien.

— Allons, mon ami, dit le sergent, dont les yeux habitués à l’ombre commençaient à distinguer Tom dans l’obscurité. Nous savons tous ce que c’est d’être jeune, et, tenez, moi comme un autre, j’aime à rire, n’est-ce pas la petite mère ? mais je suis esclave des règlements ; l’heure de rentrer au corps de garde paternel ou conjugal est arrivée ; pas accéléré, en avant, marche ! et vivement du pied gauche.

— Grooonnn !

— C’est très joli, et nous imitons à merveille le cri des animaux ; mais passons à un autre genre d’exercice. Allons, allons, camarade, sortons de bonne volonté. Ah ! nous ne voulons pas ? nous faisons le méchant ? Bon, bon, bon, nous allons rire. Empoignez-moi ce gaillard-là, et à la porte.

— Il ne veut pas marcher, sergent.

— Eh bien, mais pourquoi avons-nous des crosses à nos fusils ? Allons, allons, dans les reins et dans le gras des jambes.

— Grooonnn ! grooonnn ! grooonnn !

— Tapez dessus, tapez dessus.

— Dites donc, sergent, dit un des municipaux, m’est avis que c’est un ours véritable : je viens de l’empoigner au collet et la peau tient à la chair.

— Alors, si c’est un ours, les plus grands ménagements pour l’animal : son propriétaire nous le ferait payer. Allez chercher la lanterne du pompier.

— Grooonnn !

— C’est égal, ours ou non, dit un des soldats, il a reçu une bonne volée, et, s’il a de la mémoire, il se souviendra de la garde municipale.

— Voilà l’objet demandé, dit un membre de la patrouille en apportant la lanterne.

— Approchez la lumière du visage du prévenu.

Le soldat obéit.

— C’est un museau, dit le sergent.

— Jésus, mon Dieu ! dit l’ouvreuse en se sauvant, un vrai ours !

— Eh bien, oui, un vrai ours. Faut voir s’il a des papiers, et le reconduire à son domicile ; il y aura probablement récompense ; cet animal se sera égaré, et, comme il aime la société il sera entré au bal de l’Odéon.

— Grooonnn !

— Voyez-vous, il répond à la chose.

— Tiens, tiens, tiens, fit un des soldats.

— Qu’y a-t-il ?

— Il a un petit sac pendu au cou.

— Ouvrez le sac.

— Une carte !

— Lisez la carte.

Le soldat prit et lut :

« Je m’appelle Tom ; je demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, n° 109 ; j’ai cent sous dans ma bourse, quarante sous pour le fiacre, trois francs pour ceux qui me reconduiront. »

— En vérité Dieu, voilà les cent sous ! s’écria le municipal.

— Ce citoyen est parfaitement en règle, dit le sergent. Deux hommes de bonne volonté pour le reconduire à son domicile politique.

— Voilà, dirent en chœur les municipaux.

— Pas de passe-droit. Tout à l’ancienneté. Que les deux plus chevronnés jouissent du bénéfice de la chose. Allez, mes enfants.

Deux gardes municipaux s’avancèrent vers Tom, lui passèrent au cou une corde à laquelle ils firent faire, pour plus grande précaution, trois tours autour du museau. Tom ne fit aucune résistance : les coups de crosse l’avaient rendu souple comme un gant. Arrivé à quarante pas de l’Odéon :

— Bah ! dit un des gardes, le temps est beau ; si nous ne prenions pas le fiacre, ça promènerait le bourgeois.

— Et puis nous aurions chacun quarante sous au lieu de trente.

— Une demi-heure après, ils étaient à la porte du n° 109. Au troisième coup, la portière vint ouvrir elle-même, à moitié endormie.

— Tenez, la mère l’Éveillée, dit un des gardes municipaux, voilà un de vos locataires. Reconnaissez-vous le particulier comme faisant partie de votre ménagerie ?

— Tiens, je crois bien, dit la portière ; c’est l’ours de M. Decamps.

Le même jour, on porta au domicile d’Odry une note de petits gâteaux, se montant à sept francs cinquante centimes. Mais le ministre de Schahabaham Ier prouva facilement son alibi ; il était de garde aux Tuileries.

Quant à Tom, il avait gardé, à compter de ce jour, une grande frayeur de ce corps respectable qui lui avait donné des coups de crosse dans les reins, et qui l’avait fait marcher à pied, quoiqu’il eût payé son fiacre.

On ne s’étonnera donc pas qu’en voyant apparaître, à la porte d’entrée du salon, la figure du municipal, il ait à l’instant battu en retraite jusqu’au plus profond du jardin. Rien ne donne du cœur à un homme comme de voir reculer son ennemi. D’ailleurs, ainsi que nous l’avons dit, le garde municipal ne manquait pas de courage : il se mit donc à la poursuite de Tom, qui, acculé dans son coin, essaya d’abord de grimper contre le mur, et, voyant, après deux ou trois essais, que la tentative était illusoire, il se dressa sur ses pattes de derrière et se prépara à faire bonne défense, utilisant en cette circonstance les leçons de boxing que lui avait données son ami Fau.

Le municipal, de son côté, se mit en garde et attaqua son adversaire dans toutes les règles de l’art. À la troisième passe, il fit feinte du coup de tête et porta le coup de cuisse ; Tom arriva à la parade de seconde. Le municipal menaça Tom d’un coup droit ; Tom revint en garde, fit un coupé sur les armes, et, attrapant de toute la force de son poing la garde du sabre de son ennemi, il lui renversa si violemment la main, qu’il lui luxa le poignet. Le municipal laissa tomber son sabre, et se trouva à la merci de son adversaire.

Heureusement pour lui et malheureusement pour Tom, le commissaire arrivait en ce moment ; il vit l’acte de rébellion qui venait d’avoir lieu contre la force armée, tira de sa poche son écharpe, la roula trois fois autour de son ventre, et, se sentant soutenu par la garde, fit descendre le caporal et les neuf hommes dans le jardin, leur ordonna de se ranger en bataille, et demeura sur le perron pour commander le feu. Tom préoccupé de ces dispositions, laissa le municipal battre en retraite, portant sa main droite dans sa main gauche, et resta debout et immobile contre le mur.

Alors l’interrogatoire commença : Tom, accusé de s’être introduit nuitamment avec effraction dans une maison habitée et d’avoir commis sur la personne d’un agent public une tentative de meurtre qui n’avait échoué que par des circonstances indépendantes de sa volonté, n’ayant pu produire de témoin à décharge, fut condamné à la peine de mort ; en conséquence, le caporal fut invité à procéder à l’exécution, et donna l’ordre aux soldats de préparer leurs armes.

Alors il se répandit dans la foule accourue à la suite de la patrouille un grand silence, et la voix seule du caporal se fit entendre : il commanda les unes après les autres toutes les évolutions de la charge en douze temps. Cependant, après le mot en joue, il crut devoir se retourner une dernière fois vers le commissaire ; alors un murmure de compassion circula parmi les assistants, mais le commissaire de police, qu’on avait dérangé au milieu de son déjeuner, fut inexorable ; il étendit la main en signe de commandement.

— Feu ! dit le caporal.

Les soldats obéirent, et le malheureux Tom tomba percé de huit balles.

En ce moment, Alexandre Decamps rentrait avec une lettre de M. Cuvier, qui ouvrait à Tom les portes du Jardin des Plantes, et qui lui assurait la survivance de Martin.