Le Capitaine Pamphile/9

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Michel Lévy frères (pp. 97-107).

Tom était originaire du Canada : il appartenait à cette race herbivore, habituellement circonscrite dans les montagnes situées entre New-York et le lac Ontario, et qui, l’hiver, lorsque la neige la chasse de ses pics glacés, se hasarde à descendre parfois en bandes affamées jusque dans les faubourgs de Portland et de Boston.

Maintenant, si nos lecteurs tiennent à savoir comment, des bords du fleuve Saint-Laurent, Tom était passé sur les rives de la Seine, qu’ils aient la bonté de se reporter à la fin de l’année 1829 et de nous suivre jusqu’à l’extrémité de l’océan Atlantique, entre l’Islande et la pointe du cap Farewell. Là, nous leur montrerons, marchant avec cette allure honnête qu’ils lui connaissent, le brick de notre ancien ami le capitaine Pamphile, qui, dérogeant cette fois à son goût pour l’orient, a remonté vers le pôle, non pas afin d’y chercher, comme Ross ou Parry, un passage entre l’île Melvil et la terre de Banks, mais dans un but plus utile et surtout plus lucratif : le capitaine Pamphile ayant deux années d’attente encore pour que son ivoire fût prêt, en avait profité pour essayer de naturaliser dans les mers du Nord le système d’échange que nous lui avons vu pratiquer avec tant de succès vers l’archipel Indien. Ce théâtre de ses anciens exploits devenait plus stérile, attendu ses fréquents colloques avec les navires en croisière sous cette latitude, et, d’ailleurs, il avait besoin de changer d’air. Seulement, cette fois, au lieu de chercher des épiceries ou du thé, c’était à l’huile de baleine que le capitaine Pamphile avait particulièrement affaire.

Avec le caractère donné de notre brave flibustier, on comprend qu’il ne s’était pas amusé à recruter son équipage de matelots baleiniers, ni à surcharger son bâtiment de chaloupes, de cordages et de harpons. Il s’était contenté de visiter, au moment de se mettre en mer, les pierriers, les caronades et la pièce de huit qui, comme nous l’avons dit, lui servaient de lest ; il avait passé l’inspection des fusils et fait donner le fil aux sabres d’abordage, s’était muni de vivres pour six semaines, avait franchi le détroit de Gibraltar, et, vers le mois de septembre, c’est-à-dire au moment où la pêche est en pleine activité il était arrivé vers le 60e degré de latitude, et avait incontinent commencé à exercer son industrie.

Comme nous l’avons vu, le capitaine Pamphile aimait fort la besogne faite. Aussi c’était particulièrement aux bâtiments qu’il reconnaissait, à leur marche, pour être convenablement chargés, qu’il s’adressait de préférence. Nous savons quelle était sa manière de traiter dans ces circonstances délicates ; il n’y avait apporté aucun changement, malgré la différence des localités : il est donc inutile de la rappeler à nos lecteurs ; nous nous contenterons, en conséquence, de leur faire part de sa parfaite réussite. Aussi revenait-il avec une cinquantaine, tout au plus, de tonneaux vides, lorsqu’en passant à la hauteur du banc de Terre-Neuve, le hasard fit qu’il rencontra un navire qui revenait de la pêche de la morue. Le capitaine Pamphile, tout en se livrant aux grandes spéculations, ne méprisait pas, comme nous l’avons vu, les petites. Il ne négligea donc point cette occasion de compléter son chargement. Les cinquante tonneaux vides passèrent à bord du bâtiment pêcheur, qui, en échange, se fit un plaisir d’envoyer au capitaine Pamphile cinquante tonneaux pleins. Policar fit observer que les tonneaux pleins portaient trois pouces de hauteur de moins que les tonneaux vides ; mais le capitaine Pamphile voulut bien passer sur cette irrégularité, en faveur de ce que la morue venait d’être salée la veille même ; seulement, il examina les tonneaux les uns après les autres, pour s’assurer que le poisson était de bonne qualité ; puis, les faisant clouer à mesure, il ordonna qu’on les transportât à fond de cale, à l’exception d’un seul qu’il garda pour son usage particulier.

Le soir, le docteur descendit près de lui au moment où il allait se mettre à table. Il venait, au nom de l’équipage, demander l’abandon de trois ou quatre tonneaux de morue fraîche. Depuis près d’un mois, les vivres étaient épuisés, et les matelots ne mangeaient que des tranches de baleine et des côtelettes de phoque. Le capitaine Pamphile demanda au docteur si les provisions manquaient ; le docteur répondit qu’il y en avait encore une certaine quantité de celles que nous venons de dire, mais que cette sorte de nourriture, déjà exécrable étant fraîche, ne se bonifiait aucunement par la salaison. Le capitaine Pamphile répondit qu’il était bien désolé, mais qu’il avait justement, de la maison Beda et compagnie, de Marseille, une commande de quarante-neuf tonneaux de morue salée, et qu’il ne pouvait manquer de parole à une si bonne pratique ; d’ailleurs, que, si son équipage voulait de la morue fraîche, il n’avait qu’à en pêcher, ce dont il était parfaitement libre, lui, capitaine Pamphile, ne s’y opposant aucunement.

Le docteur sortit.

Au bout de dix minutes, le capitaine Pamphile entendit un grand bruit sur la Roxelane.

Plusieurs voix disaient :

— Aux piques ! aux piques !

Et un matelot cria :

— Vive Policar ! à bas le capitaine Pamphile !

Le capitaine Pamphile pensa qu’il était temps de se montrer. Il se leva de table, passa une paire de pistolets à sa ceinture, alluma son brûle-gueule, ce qu’il ne faisait que dans les grandes tempêtes, prit une espèce de martinet d’honneur, confectionné avec un soin tout particulier, et duquel il ne se servait que dans les circonstances mémorables, et monta sur le pont. Il y avait émeute.

Le capitaine Pamphile s’avança au milieu de l’équipage, divisé par groupes, regardant à droite et à gauche pour voir s’il y aurait, parmi tous ces hommes, un insolent qui osât lui adresser la parole. Pour un étranger, le capitaine Pamphile aurait paru faire une ronde ordinaire ; mais, pour l’équipage de la Roxelane, qui le connaissait de longue main, c’était tout autre chose. On savait que le capitaine Pamphile n’était jamais si près d’éclater que lorsqu’il ne disait pas une parole ; et, pour le moment, il avait adopté un silence effrayant. Enfin, après avoir fait deux ou trois tours, il s’arrêta devant son lieutenant, qui paraissait, comme les autres, n’être pas étranger à la révolte.

— Policar, mon brave, demanda-t-il, pouvez-vous me dire à quoi est le vent ?

— Mais, capitaine, dit Policar, le vent est à… Vous dites… le vent ?

— Oui, le vent… à quoi est-il ?

— Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.

— Eh bien, je vais vous le dire, moi !

Et le capitaine Pamphile examina avec un sérieux imperturbable le ciel, qui était sombre ; puis, étendant la main dans la direction de la brise, il siffla selon l’habitude des matelots ; en se tournant vers son lieutenant :

— Eh bien, Policar, mon brave, je vais vous le dire, moi, à quoi est le vent ; il est à la schlague.

— Je m’en doutais, dit Policar.

— Et maintenant, Policar, mon brave, voulez-vous me faire l’amitié de me dire ce qui va tomber ?

— Ce qui va tomber ?

— Oui, comme une grêle.

— Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.

— Eh bien, des coups de garcette, mon brave, des coups de garcette. Ainsi donc, Policar, mon camarade, si tu as peur de la pluie, rentre vivement dans la cabine, et n’en sors pas que je ne te le dise, entends-tu, Policar ?

— J’entends, capitaine, dit Policar descendant l’escalier.

— Ce garçon est plein d’intelligence, continua le capitaine Pamphile.

Puis il fit de nouveau deux ou trois tours sur le pont et s’arrêta devant le maître charpentier, qui tenait une pique.

— Bonjour, Georges, lui dit le capitaine ; qu’est-ce que ce joujou, mon ami ?

— Mais, capitaine…, balbutia le charpentier.

— Dieu me pardonne, c’est mon jonc à épousseter.

Le charpentier laissa tomber la pique ; le capitaine la ramassa et la cassa en deux, comme il eût fait d’une baguette de saule.

— Je vois ce que c’est, continua le capitaine Pamphile ; tu voulais battre tes habits. Bien, mon ami, bien ! la propreté est une demi-vertu, comme disent les Italiens.

Il fit signe à deux aides de s’approcher.

— Venez ici, vous autres ; prenez chacun cette badine, et tapez ferme sur la veste de ce pauvre Georges, et, toi, Georges, mon enfant, laisse le corps dessous, je te prie.

— Combien de coups, capitaine ? dirent les aides.

— Mais vingt-cinq chacun.

L’exécution commença, les deux aides opérant chacun à leur tour avec la régularité des bergers de Virgile ; le capitaine comptait les coups. Au treizième, Georges s’évanouit.

— C’est bien, dit le capitaine, emportez-le dans son hamac. On lui donnera le reste demain : à chacun son dû.

On obéit au capitaine ; il se remit à faire trois autres tours, puis il s’arrêta une dernière fois près du matelot qui avait crié : « Vive Policar ! à bas le capitaine Pamphile ! »

— Eh bien, lui dit-il, comment va cette jolie voix, Gaetano, mon enfant ?

Gaetano voulut répondre ; mais, quelque effort qu’il fît, il ne sortit de son gosier que des sons indistincts et inarticulés.

— Bagasse ! dit le capitaine, nous avons une extinction. Gaetano, mon enfant, ceci est dangereux, si l’on n’y porte pas remède. Docteur, envoyez moi quatre carabins.

Le docteur désigna quatre hommes qui s’approchèrent de Gaetano.

— Venez ici, mes amours, dit le capitaine, et suivez bien mon ordonnance : vous allez prendre une corde ; vous l’assujettirez à une poulie, vous en passerez un bout, en guise de cravate, autour du cou de cet honnête garçon, vous tirerez l’autre bout jusqu’à ce que vous ayez élevé notre homme à une hauteur de trente pieds ; vous l’y laisserez dix minutes, et, quand vous le descendrez, il parlera comme un merle, et sifflera comme un sansonnet. Faites vite, mes amours.

L’exécution commença en silence et s’accomplit de point en point sans qu’un seul murmure se fît entendre. Le capitaine Pamphile y donna une si grande attention, qu’il laissa éteindre son brûle-gueule. Dix minutes après, le cadavre du matelot rebelle retombait sur le pont sans mouvement. Le docteur s’approcha de lui et s’assura qu’il était bien mort ; alors on lui attacha un boulet au cou, deux aux pieds, et on le jeta à la mer.

— Maintenant, dit le capitaine Pamphile en tirant son brûle-gueule éteint de sa bouche, allez me rallumer ma pipe tous ensemble, et qu’il n’y en ait qu’un qui me la rapporte.

Le matelot le plus proche du capitaine prit, avec les marques du plus profond respect, la vénérable relique que lui présentait son supérieur, et descendit l’échelle de l’entrepont, suivi de tout l’équipage, laissant le capitaine seul avec le docteur. Au bout d’un instant, Double-Bouche parut, tenant le brûle-gueule rallumé.

— Ah ! c’est toi, brigand ! dit le capitaine. Et que faisais-tu pendant que ces honnêtes gens se promenaient sur le pont en devisant de leurs affaires ? Réponds, petite canaille !

— Ma foi, dit Double-Bouche voyant à l’air du capitaine qu’il n’avait rien à craindre, je trempais mon pain dans le pot-au-feu pour voir si le potage serait bon, et mes doigts dans la casserole pour m’assurer que la sauce était bien salée.

— Eh bien, drôle, prends le meilleur bouillon du pot-au-feu et le meilleur morceau de la casserole, et fais avec le reste de la soupe à mon chien ; quant aux matelots, ils mangeront du pain et ils boiront de l’eau pendant trois jours ; cela les assurera contre le scorbut. Allons dîner, docteur.

Et le capitaine descendit dans sa chambre, fit apporter un couvert pour son convive, et se remit à manger de la morue fraîche comme si rien ne s’était passé entre le premier et le second service.

En sortant de table, le capitaine remonta sur le pont pour faire son inspection du soir ; tout était dans l’ordre le plus parfait : le matelot de quart à son poste, le pilote à son gouvernail, et la vigie à son mât. Le brick marchait sous toutes ses voiles, et filait bravement ses huit nœuds à l’heure, ayant à sa gauche le banc de Terre-Neuve et à sa droite le golfe Saint-Laurent ; le vent soufflait ouest-nord-ouest, et promettait de tenir ; de sorte que le capitaine Pamphile, après un jour orageux, comptant sur une nuit tranquille, descendit dans sa cabine, ôta son habit, alluma sa pipe et se mit à sa fenêtre, suivant des yeux tantôt la fumée du tabac, tantôt le sillage du vaisseau.

Le capitaine Pamphile, comme on a pu en juger, avait plus d’originalité dans l’esprit que de poésie et de pittoresque dans l’imagination ; cependant, en véritable marin qu’il était, il ne pouvait voir la lune brillante, au milieu d’une belle nuit, argenter les flots de l’océan sans se laisser aller à cette rêverie sympathique qu’éprouvent tous les hommes de mer pour l’élément sur lequel ils vivent ; il était donc penché ainsi depuis deux heures à peu près, le corps à moitié sorti de sa fenêtre, n’entendant rien que le clapotement des vagues, ne voyant rien que la pointe de Saint-Jean, qui disparaissait à l’horizon comme une vapeur marine, lorsqu’il se sentit saisir vigoureusement par le collet de sa chemise et par le fond de sa culotte ; en même temps, les deux mains qui se permettaient cette familiarité agirent en opérant un mouvement de bascule, l’une pesant, l’autre levant, de sorte que les pieds du capitaine Pamphile, quittant la terre, se trouvèrent immédiatement plus élevés que sa tête. Le capitaine voulut appeler au secours, mais il n’était plus temps ; au moment où il ouvrait la bouche, la personne qui faisait sur lui cette étrange expérience, ayant vu que le corps était arrivé au degré d’inclinaison qu’elle désirait lui donner, lâcha à la fois la culotte et le collet de l’habit, de sorte que le capitaine Pamphile, obéissant malgré lui aux lois de l’équilibre et de la pesanteur, piqua une tête presque verticale et disparut dans le sillage de la Roxelane, qui continua sa route, gracieuse et rapide, sans se douter qu’elle fût veuve de son capitaine.

Le lendemain, à dix heures du matin, comme le capitaine Pamphile, contre son habitude, n’avait point encore fait sa tournée sur le pont, le docteur entra dans sa chambre et la trouva vide ; à l’instant, le bruit se répandit dans l’équipage que le patron avait disparu ; le commandement du navire revenait de droit au lieutenant ; on alla, en conséquence, tirer Policar de la cabine où il gardait religieusement ses arrêts, et on le proclama capitaine.

Le premier acte de pouvoir du nouveau chef fut de faire distribuer à chaque homme une portion de morue, deux rations d’eau-de-vie, et de remettre à Georges les vingt coups de bâton qui lui restaient à recevoir.

Trois jours après l’événement que nous venons de rapporter, il n’était plus question du capitaine Pamphile, à bord du brick la Roxelane, que si ce digne marin n’eut jamais existé.