Le Carillonneur/III/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Charpentier (p. 237-243).
II.  ►
Troisième partie — I.

TROISIÈME PARTIE

L’ACTION

I


Au-dessus de la vie ! Joris se raccrocha à ce cri, l’énonça tout haut, l’inscrivit pour ainsi dire dans l’air nu, devant lui. Il se le répéta comme un ordre, comme un appel au secours avec lequel il pouvait se sauver lui-même. Toujours ç’avait été sa devise, l’hosanna du ralliement de soi, la conclusion de ses peines, jaillissant d’entre elles comme l’eau d’entre les rochers.

Certes, après la tragique scène et le départ de Godelieve, il resta désemparé.

Il lui sembla, tous les jours suivants, que la maison était morte. Elle avait sombré dans du silence. Toute l’allée et venue, le bruit des pas et des voix avaient cessé. C’était à présent comme une demeure mortuaire où l’on se tait, où l’on craint de marcher. La pièce dans laquelle s’était passée la querelle finale resta toute en état : le parquet, jonché de débris ; la glace, fendue de la large blessure qui continua à s’approfondir, à balafrer d’un coup mortel cette pâleur de miroir. Personne n’y avait plus pénétré ; elle demeura close, la porte condamnée et fermée à clé. C’était vraiment la chambre du mort, devant laquelle on frissonne, sans oser y rentrer.

Barbe, d’ailleurs, ne quitta plus ses appartements, s’y fit servir les repas, confinée là, solitaire et farouche, dans une grande prostration. La découverte de la preuve, enfin tenue, sa grande colère, ses excès sauvages, la fuite de Godelieve, partie dès le lendemain, à l’aube, sans la revoir, tout cela avait tordu et emmêlé ses nerfs comme les cordages dans une tempête.

Maintenant, une lassitude infinie remplaça l’exaspération aiguë. Elle n’était plus hérissée et colère. Elle se blottissait dans des coins, frileuse comme une bête malade, le sang refroidi. Elle errait dans l’escalier, dans les corridors, livide, la face ravinée de larmes. Parfois encore, quand elle y rencontrait Joris, par hasard, son irritation revenait une seconde, s’exprimait en quelque mot violent, grossier, jeté après lui comme une pierre. Mais elle n’avait plus la force ; elle ne lançait plus qu’une seule pierre, comme si le soir tombait et que sa vengeance fût trop lasse.

Joris, lui, s’isola de son côté, l’évita, n’éprouvant plus que de l’indifférence pour elle. Consciente ou malade, elle l’avait trop fait souffrir, vraiment. Même il ne put se défendre d’une rancune désormais, puisque, impuissante à le rendre heureux, elle venait de briser le cher et dernier amour qui lui fut un baume et un recommencement. Comment se consoler d’être seul encore une fois ? Comment oublier cette Godelieve en allée de sa vie ? Elle l’avait aimé pourtant ; et elle était partie ! C’était irrémédiable. D’abord, il s’enquit d’elle. Personne ne savait le lieu de sa retraite. Peut-être n’était-elle pas entrée au béguinage de Dixmude, comme elle l’avait dit, mais s’installa en quelque autre ville ou bientôt elle l’appellerait. Était-il croyable qu’un amour comme le leur finit si vite et sans cause ? Oui, c’est vrai ; il y avait Dieu entre eux. Depuis l’alarme d’une maternité possible, les avis du confesseur, le péché mis à nu, l’Enfer présagé, Godelieve s’était soudain détachée et reconquise. Mais sans doute que l’absence opérait en elle. Il était impossible que le souvenir du Baiser, en marchant, ne la suivit pas. Et le souvenir redevient vite le désir.

Joris attendit, regretta, espéra des nouvelles et une rechute, un jour, de leur amour. Mais tout était bien consommé. Il le sut par une amie de Godelieve à qui elle écrivit enfin qu’elle s’était faite béguine.

Au-dessus de la vie ! Joris se raffermit, s’exalta, en s’appuyant à ce cri. Il avait été vaincu, entravé deux fois par l’amour. Tous ses chagrins provinrent de là. Barbe d’abord, Godelieve ensuite. Chacune l’avait fait souffrir à sa manière, et, en le faisant souffrir, diminua sa force, son élan contre la vie, sa supériorité sur les autres hommes, son don de création et d’art.

Puissance redoutable ! Pouvoir astral de l’amour ! L’homme est sous l’influence de la femme comme la mer sous la lune. Joris avait souffert de ne plus s’appartenir, d’être en proie à ce quelque chose qui est capricieux, change sans cesse, évolue, sourit, puis s’assombrit en des nuages et des éclipses. Vie en suspens ! Pourquoi ne pas s’affranchir et se posséder enfin ? Qui sait ? Cette souffrance par la femme est peut-être la marque du héros, l’expiation pour tous les êtres sensitifs, exquis et forts, et trop beaux ; la rançon des grands rêves et des grandes dominations, comme s’il fallait, après tant de victoires sur l’art ou sur les hommes, ce rappel de la misère humaine et que le vainqueur fût à son tour vaincu par la femme !

Joris ne voulut pas être vaincu. Il se redressa contre le découragement, le regret lancinant de Godelieve. Après tout, elle l’avait trahi, le délaissa vite, sans faute de sa part, au sommet de la passion, avec cette nuance d’une désertion, puisqu’elle l’abandonna en pleine crise, dans l’incertitude de la défaite et des ruines, face à l’ennemi, car Barbe s’était dressée véhémente et presque armée et le lapidant.

Ah ! l’une valait l’autre. L’excès de la faiblesse lui avait fait mal autant que l’excès de la violence. Aucune des deux n’était digne d’entraver et d’empêcher son avenir. Il se haussa à l’art, aux espoirs commencés, aux nobles buts. L’amour de la femme est fallacieux et vain !

Il s’en retourna à l’amour de la ville. Cet amour-ci, du moins, ne trompait point et ne faisait pas souffrir. Il allait jusqu’à la mort ! Joris se ressouvint, dans ce temps-là, de la fin de Van Hulle et du vieux cri d’extase par qui s’était révélé l’accomplissement, à l’heure de la mort, du rêve fidèle de sa vie : « Elles ont sonné ! » Pour se mériter son idéal, il faut ainsi s’y vouer exclusivement.

Lui avait trahi son amour pour Bruges. Peut-être y avait-il moyen, par le redoublement de son zèle, d’en effacer l’interruption ? Il se remit à l’œuvre avec ardeur. Il avait mieux à faire que de larmoyer sur des caprices de femmes et des amours mortes. Il fallait continuer sa propre destinée, sa vocation et sa mission. Ses travaux furent repris, des façades ressuscitèrent.

Grâce à lui, on recommença à réparer, reconstituer, ressusciter les vieux palais, les anciennes demeures, tout ce qui ennoblit les villes, intercale du rêve dans les rues, met des visages de passé entre les bâtisses neuves. De nouveau, Joris s’exalta pour son œuvre, car la beauté d’une ville est une œuvre d’art à réaliser, où il faut une harmonie, le sens des ensembles, une entente de la ligne et de la couleur. Bruges deviendrait telle ; et lui-même, en récompense, jouirait, au moment de mourir, de toute sa durée, et, projeté avec elle dans les siècles, pourrait s’écrier comme Van Hulle : « Bruges est belle ! Bruges est belle ! »

D’ailleurs, ce n’est pas seulement au point de vue d’une œuvre d’art en soi, que la beauté d’une ville importe. Le décor, coloré, mélancolique ou héroïque, fait les citadins à son image. Joris discuta, à ce sujet, un jour, avec Bartholomeus, comme il était allé le visiter pour avoir des nouvelles de ses travaux, la grande fresque encore inachevée, symphonie en gris où il essayait lui-même d’enclore la beauté de Bruges.

Exalté, il développa son idée :

— « L’esthétique des villes est essentielle. Si tout paysage est un état d’âme, comme on a dit, c’est plus vrai encore pour un paysage de ville. Les âmes des habitants sont conformes à leur cité. Un phénomène d’un genre analogue se produit pour certaines femmes qui, durant la grossesse, s’entourent d’objets harmonieux, de statues calmes, de jardins clairs, de bibelots subtils, afin que l’enfant futur s’en influence et soit beau. De même on ne conçoit pas un génie originaire d’ailleurs que d’une ville magnifique. Goethe naît à Francfort, cité auguste où le vieux Mein coule parmi des palais vénérables, entre des murs où vit tout l’antique cœur germanique. Hoffmann explique Nuremberg ; son âme voltige sur les pignons comme un gnome sur le cadran historié d’une vieille horloge allemande. En France, il y a Rouen, aux architectures riches et accumulées, avec sa cathédrale comme une oasis de pierre, qui produit Corneille et puis Flaubert, deux purs génies se donnant la main par-dessus les siècles.

Ce sont les belles villes, sans doute, qui font les âmes belles. »

Ainsi Borluut s’était reconquis, agrandi aux pensées vastes et nobles.

Au-dessus de la vie ! Il monta au beffroi, désormais, comme s’il était monté dans son rêve, d’une marche allègre, tout allégé des vains soucis d’amour, des mesquines douleurs intimes, qui avaient trop longtemps alourdi son ascension vers les hauts buts. Il traversa une période héroïque. Le cadran de la tour lui étincela comme un bouclier avec lequel elle se défend contre la nuit. Et le carillon chanta des hymnes altiers ; non plus une musique égoustée, qu’on aurait dite les larmes de celui monté là-haut et qui pleurait sur la ville ; non plus même une musique éboulée, qu’on aurait dite des pelletées de terre précipitées dans la fosse d’un passé mort. Ce fut le concert de la délivrance, le chant mâle et libre de l’homme qui se sent délivré, regarde l’avenir, domine sa destinée comme il domine la ville.