Le Carillonneur/III/II

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Charpentier (p. 244-260).
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Troisième partie — II.

II


Dans ce temps-là, Joris fut sollicité par l’Action. Jusqu’ici, il s’était tenu éloigné de la vie publique, qui ne l’intéressait pas. C’était une politique locale, médiocre, qui s’en tenait aux lieux communs, à une division factice et ancienne des habitants en deux camps hostiles, se disputant les influences et les emplois. Même les récentes poussées socialistes ne le passionnèrent pas, car c’était à brève échéance le recommencement de la vaine querelle catholique et libérale, le ralliement des anciens partis qui n’auraient fait que changer de nom. Dès le Moyen Âge, il y avait eu, en Flandre, cette lutte entre l’esprit religieux et l’esprit laïc, leurs conflits pour la prépondérance par le dogme ou par la liberté ; et leur antagonisme s’était symbolisé dans l’air même par le Clocher et le Beffroi, la tour religieuse et la tour civile ; celle où se conservait le Mystère dans l’hostie consacrée, celle où se gardaient les chartes et privilèges en un coffre bardé de fer — toutes deux rivales, montées à hauteur égale, jetant la même ombre sur la ville qui appartenait ainsi pour moitié à chacune. Et elles s’éterniseraient jusqu’à la mort du soleil, indéfectibles, autant que les deux idées qu’elles résumaient, avec leurs briques se superposant à l’infini comme les individus dans un peuple !

Borluut vivait à l’écart, indifférent et un peu dédaigneux. Mais qu’est-ce, quand l’Action va tout à coup recommencer à être la sœur du Rêve ? Ô joie ! Pouvoir agir enfin, lutter, se passionner, connaître l’ivresse de l’apostolat et de la domination sur les hommes. Et cela en faveur d’un idéal ; non pour s’imposer soi-même et sa médiocre vanité, mais pour imposer l’Art et le Beau et mettre dans le temps un peu d’Éternité. Son Rêve était menacé, le grand rêve de sa vie, ce rêve d’une beauté de mystère, pour Bruges, qui serait faite de bruits tus, d’eaux dormantes, de rues inanimées, de cloches ouatées dans l’air, de maisons aux fenêtres long-voilées. Ville, belle d’être morte ! Voici qu’on voulait la faire rentrer de force dans la vie…

Il s’agissait de cet ancien projet de Bruges-Port-de-Mer, qui sembla chimérique au début, quand Farazyn, le premier, aux réunions du lundi soir, chez le vieil antiquaire, en exposa le plan. Peu à peu l’idée avait germé, grandi grâce à un zèle têtu, à une propagande quotidienne. Farazyn s’en était fait une arme de succès, l’outil sûr de sa notoriété. Au barreau il avait réussi, car ce projet le mit en relations avec des hommes politiques, des gens d’affaires. Il lui donna au surplus une attitude de civisme dévoué. Avec sa belle faconde sonore, et parlant toujours la langue rude des ancêtres de Flandre, il évoquait à toute occasion cette Bruges commerçante et marchande qu’il allait refaire, dès le fonctionnement du canal, et les nouveaux bassins remplis de navires, les coffres brugeois remplis d’or. Le mirage n’était point pour déplaire, encore que la population fût somnolente, répugnât à tout effort ; elle écoutait ce tableau d’avenir comme un enfant entend une histoire, s’y distrait à peine, incline au sommeil.

Borluut n’avait plus revu Farazyn depuis longtemps, depuis le fâcheux jour où son ami dîna chez lui avec Godelieve, se heurta au refus de la jeune fille. Après coup, Farazyn se montra fort irrité, tint rancune même à Borluut comme s’il avait été complice de son échec. Dès lors, quand ils se rencontrèrent, Farazyn l’évita, se détourna. Joris apprit dans la suite qu’il tenait maintenant des propos hostiles contre lui. Leur inimitié s’envenima par cette affaire de Bruges-Port-de-Mer, pour laquelle Borluut tout de suite conçut une vive exaltation, s’indigna comme d’un sacrilège, comprenant bien que si le projet était voté et le nouveau port créé, c’en était fait de la beauté de la ville : on abattrait des portes, des maisons précieuses, des quartiers antiques, on tracerait des avenues, des voies ferrées, toute la laideur du commerce et des affaires modernes.

Bruges allait donc se renier elle-même ?

L’ère de la résistance s’ouvrit. Borluut possédait une influence réelle à la confrérie des archers de Saint-Sébastien, depuis qu’on l’y avait élu Chef-Homme. Il y alla plus souvent, se rencontra avec les tireurs, les habitués, toute une classe de petits bourgeois facilement maniables et que la tranquillité de leur existence ne poussait pas aux aventures. Il leur fit comprendre la question ; combien il était chimérique d’espérer le renouvellement d’une prospérité finie ; combien il était criminel, pour un but incertain, de ruiner la beauté authentique de Bruges dont la gloire, dans le monde, commençait.

Il y avait, du reste, ici un argument personnel et qui les décida dans leur hostilité publique contre ce projet de Bruges-Port-de-Mer : leur antique local lui-même se trouvait menacé. D’après les plans déjà produits, les nouveaux bassins, terminant le canal de jonction, seraient creusés précisément dans cette banlieue-là, à la place où s’élèvent les si pittoresques remparts, les deux moulins qui donnent à ce coin un aspect de Hollande, le local de la Gilde couronné par sa tourelle en maçonnerie du xvie siècle. Ainsi disparaîtrait la glorieuse tourelle, svelte et rose dans l’air comme un corps de vierge, comme la Patronne qui veille sur eux depuis des siècles, et qui tomberait, assassinée par les pioches. Barbarie égale à celle des soldats massacrant Ursule et ses compagnes sur la châsse de l’Hôpital. Les briques séculaires aussi, tout éraflées, allaient saigner par des plaies qui feraient mal à voir.

Borluut essaya également l’opposition par des articles de journaux. Il s’était assuré une feuille locale, y entreprit une campagne suivie et enflammée. Mais ici le résultat fut mince. La presse n’a pas d’action sur l’opinion, encore moins sur les pouvoirs.

Pour cette affaire de Bruges-Port-de-Mer, comme pour les autres affaires, tout se passa dans l’ombre, en conciliabules étroits, en audiences de fonctionnaires, en tactiques de commissions. Des ingénieurs conspiraient avec des financiers et des hommes politiques. Farazyn était l’âme de ces combinaisons. Il en tenait toutes les avenues. Une ligue fut fondée pour être un centre de propagande. On eut soin d’écarter, cette fois, tout esprit de parti. Le président était un échevin de la ville. Farazyn fut nommé secrétaire. Un vaste pétitionnement s’organisa. Les habitants, nonchalants, craintifs au surplus, signèrent tous. Ensuite, des délégations furent reçues par les différents ministres qui acquiescèrent, promirent l’intervention de l’État, une partie des millions nécessaires.

Toute la machine politique intervint, formidable appareil, aux ressorts cachés, aux courroies sans fin, aux volants irrésistibles.

Borluut sentit qu’elle allait happer la beauté de Bruges, et, sous prétexte d’y toucher à peine, la broyer toute avec ses dents de fer.

Borluut s’exaspéra, se multiplia. Il n’était pas sans s’étonner un peu lui-même de son zèle belliqueux. Comment en arriva-t-il à ces attitudes de combat, ces paroles âpres, ces défis, ce continuel branle-bas comme d’un appel aux armes, lui qui était un homme de silence, de passé et de rêve ? Mais est-ce que, précisément, il ne défendait pas son Rêve ? Son Rêve, cette fois, s’était identifié avec l’Action, l’Action passionnante et frénétique, non plus l’Action contre un ennemi ou des adversaires, mais l’Action contre la Foule.

La Foule apparaissait une, par ignorance ou indolence. Il était seul. N’est-ce pas ce combat que livrent tous les hommes supérieurs, d’être soi contre tous ? Il leur faut triompher de l’unanimité, qui d’abord les nie. La beauté de Bruges (dans laquelle il avait une part de collaborateur), était aussi une œuvre d’art, qu’il s’agit d’imposer. Mais par quels moyens ? De quelle manière vaincre une Foule ? Comment aller soi-même de l’un à l’autre, ouvrir de ses seules mains tous les yeux qui sont aveugles ?

Victoires éparpillées !

Un jour, Borluut espéra se rencontrer avec la Foule elle-même. Comme il avait incriminé dans les gazettes ce système d’intrigues obscures et d’une campagne menée en cachette, la ligue de Bruges-Port-de-Mer y répondit en faisant appel à tous, en convoquant une assemblée publique où on communiquerait l’état de la question, les plans adoptés, les crédits nécessaires, les concours promis.

Des affiches flamandes furent placardées, portant ce titre insolite et qui choquait comme un blasphème dans le calme religieux des rues : « Meeting monstre », ainsi que l’objet de la réunion et les noms des dignitaires de la ligue. Mais ceux-ci savaient bien qu’ils ne s’exposaient à rien, connaissant l’apathie des habitants qui ne se dérangent guère, liraient à peine la bruyante convocation, auraient garde de s’aventurer dans une affaire et une assemblée qu’ils ne connaissaient pas.

Farazyn avait prévu que Borluut tout au plus profiterait de l’occasion. C’est même lui qui eut l’idée de cette réunion publique, comme un piège où son ennemi tomberait. Borluut, en effet, n’hésita pas. Une vaillance l’enfiévra, la joie de la bataille face à face, avec la Foule enfin, et en rase campagne, après trop d’escarmouches, derrière des fourrés et des glacis. Naïf et illusionné, il crut que le peuple de Bruges allait se porter là en masse, et qu’il pourrait le persuader, l’agenouiller devant la beauté évoquée de la ville. Tous les jours précédents, Borluut fut dans une grande agitation. Il avait battu le rappel de ses plus fidèles à la confrérie des archers de Saint-Sébastien, des plus irrités contre une entreprise qui menaçait leur antique local.

Il comptait que tous les membres l’escorteraient, protesteraient avec lui contre les vandales, écraseraient le projet sous les rires et les huées. Est-ce que le ridicule ne sert pas autant que l’indignation ? C’est pourquoi Borluut avait obtenu de son ami Bartholomeus un dessin caricatural. Cela se fit en grand secret, car l’affaire de Bruges-Port-de-Mer était patronnée par les échevins et par la ville. Or, le peintre dépendait d’eux, puisqu’ils lui avaient commandé des fresques pour la salle gothique de l’Hôtel de Ville, qui n’étaient encore ni acceptées ni payées. Pourtant, il frémissait d’indignation aussi, à l’idée qu’on allait changer la ville, y faire du bruit, des démolitions et du nouveau, dans un vil but d’argent. Il consentit, esquissa pour Borluut une satire aux lignes simples, dans le goût populaire, naïve et forte comme une complainte : il y représenta des gens, avec leurs maisons sur le dos, qui se mettaient en marche, couraient après la mer, aperçue tout au fond et en fuite à leur approche, cependant que les maisons se semaient derrière eux pierre à pierre, et que la ville n’était plus que des matériaux.

Le dessin, colorié, fut tiré en affiches, qu’on colla sur les murs, à côté des affiches du meeting de la ligue. C’était la réponse juxtaposée, la lutte sur le même terrain, et qui nulle part ne fait trêve.

Borluut vibrait, traversait une atmosphère héroïque. Combien il méprisait maintenant tous les incidents misérables auxquels il attacha de l’importance : les vexations de Barbe, les regrets de Godelieve, tout cela qui est inférieur, temporaire, minime et vain ! Il n’avait plus le temps de s’écouter lui-même, de souffrir pour des nuances, de s’occuper de son âme. Il vivait comme hors de lui, éparpillé dans l’Action, ainsi que dans un vaste vent qui le mène. C’était fini, la douleur d’être libre et d’être soi ! Il appartenait déjà aux autres. Il devenait la Foule…

Le matin du jour attendu, qui était jour de carillon, il monta au beffroi, s’exalta dans les cloches qui sonnèrent un chant de guerre, la révolte des vieux bourdons qu’on dérange, le charivari des clochettes qu’on menace, toute une coalition des bronzes contre ceux qui voulaient recommencer un port, ramener dans l’air des mâts où leurs volées trébucheraient.

Puis ce fut un hymne d’espérance ; le thème obstiné de la mélancolie de Bruges plana, déroula par-dessus les toits sa musique grise, tout accordée avec le ciel, l’eau et les pierres.

Le soir arriva enfin, Borluut avait compté sur un grand nombre d’archers de Saint-Sébastien. Il n’y en eut que deux qui le rejoignirent. Quand il entra au local du meeting, il constata vite que peu de monde s’était dérangé. Le populaire n’y était pas. Quelques petits commerçants tout au plus, dont on avait battu le rappel et qui dépendaient de l’administration. En revanche, la ligue de Bruges-Port-de-Mer était présente, une trentaine de membres, dont les chefs entouraient une table, couverte de drap vert, où brûlaient de maigres lampes. La salle apparaissait glaciale, avec ses bancs de bois, ses murs crépis à la chaux, son silence d’attente, ses ténèbres mal éclairées où de rares assistants offraient des visages immobiles, rangés comme dans un tableau. Un malaise régnait. C’était une froideur de catacombes où les paroles ont peur d’elles-mêmes, se fanent, meurent en route. On n’entendait qu’un bruit de paperasses froissées, les documents et les rapports, que Farazyn, assis à la table du bureau, compulsait.

Borluut s’était préparé aussi à la lutte, mais il la présagea tout autre. Qu’est-ce que c’est que cette assemblée d’aspect funéraire où quelques ombres entraient, s’asseyaient, ne bougeaient plus, avaient l’air de revenants qui recommencent à mourir ? C’était donc cela le « meeting monstre » annoncé avec fracas.

L’auditoire restait clairsemé. Pourtant, l’heure fixée était dépassée déjà. À peine, de temps en temps, un nouvel arrivant pénétrait, hésitait, s’intimidait, ouatait sa marche, allait s’installer sans bruit au coin d’un banc vide. Rares alluvions ! Le groupe des assistants, toujours restreint, apparaissait une masse silencieuse, confuse aussi. Car aucun n’osait ni ne désirait parler, mais tous fumaient et, à cause de la fumée, s’estompaient en un crépuscule gris. Leurs courtes pipes étaient surmontées d’un couvercle de métal pour contenir le feu, qu’on ne voyait pas. Et c’était plus d’obscurité mêlé à plus de silence. Ils exhalaient une méthodique fumée. On aurait dit la brume sortie d’eux-mêmes, le brouillard de leur cerveau sans pensée.

Est-ce là le peuple que Borluut attendait, voulait combattre, rêvait de convaincre et de vaincre ? Au lieu de lutter contre la Foule, il se battrait contre des fantômes dont Farazyn seul — son ennemi, dont il sentait déjà les yeux et l’ironie, braqués sur lui — réglerait l’attaque et le cérémonial.

C’est donc pour un tel assaut qu’il avait combiné son discours, un discours moins technique que lyrique, écrit au point de vue d’un auditoire impressionnable qu’il faut émouvoir pour l’entraîner. Au milieu d’une pareille atmosphère, son discours s’annulerait comme le soleil dans le brouillard. Comment n’avait-il pas prévu qu’il ne pouvait manquer d’en être ainsi ? Encore une fois, il reconnut trop tard qu’il avait été si peu clairvoyant. Il aurait voulu partir maintenant, renoncer. Il n’osa pas, à cause de Farazyn qui, sur l’estrade, regardait de son côté, le défiait.

La séance fut ouverte. Le président prononça une allocution, puis Farazyn lut un long rapport. En passant, il dénonça les mauvais citoyens qui se mettaient en travers d’une œuvre de prospérité et d’intérêt publics ; puis multiplia les documents, les explications, les plans, les chiffres, d’où il résultait que les crédits seraient votés bientôt et qu’ainsi, dans un avenir très proche, on pourrait commencer les travaux et réaliser cette grande œuvre de Bruges-Port-de-Mer.

Farazyn se rassit, infatué et souriant. Quelques membres de la ligue, intéressés dans la combinaison financière de l’affaire, applaudirent. Les assistants restaient somnolents ; leurs visages continuaient à être des visages de portraits. On aurait dit qu’ils regardaient les siècles. Machinalement, ils expiraient de leurs bouches, si peu dérangées, de lentes fumées dans l’air atone. Ascensions éparses ! Chacun collaborait à la trame grise. On ne savait à quoi ils pensaient ni s’ils pensaient à quelque chose. La fumée tissait son voile de plus en plus opaque entre eux et les orateurs.

Aussi, après le rapport de Farazyn, le président parut disposé à lever la séance. Néanmoins, il s’enquit de savoir si quelqu’un désirait présenter quelque observation. Alors Borluut se leva, demanda la parole. Certes, il ne se faisait guère d’illusion sur la vanité de son intervention dans un pareil milieu, et de cette parade qu’il avait imaginée, à l’avance, une bataille. Mais à cause de Farazyn, qui l’épiait, et puisqu’il avait fait tant que de venir, il voulut aller jusqu’au bout.

Il tira le texte de sa harangue, écrite à l’avance, et commença à lire, tremblant un peu, mais ferme d’une conviction qu’on sentait vaillante et profonde. Il mit en doute d’abord les résultats de l’entreprise. Il ne suffit pas de creuser un canal de communication, comme on veut le faire, de relier Bruges artificiellement avec la mer du Nord. En supposant que que le canal fonctionne bien sur cette distance de quatre lieues, et puisse livrer passage, sans arrêt, aux gros navires, une ville n’est pas seulement un port parce qu’elle est jointe à la mer. Avoir des bassins, c’est quelque chose ; il faut encore et surtout posséder des maisons de commerce, des débouchés, des comptoirs, des gares, des banques ; il faut être un peuple jeune, actif, riche, fiévreux, hardi. Pour faire le commerce, il faut avoir des commerçants, amener les juifs.

Tout cela, Bruges ne le pourra jamais. Dans ce cas, être un port constitue un simulacre et un vain luxe.

Borluut affirma en s’échauffant :

— Le but qu’on poursuit ici est chimérique. Certes, Bruges fut un grand port, jadis ! Mais est-ce qu’on ressuscite les ports ? Apprivoise-t-on la mer, et la fait-on revenir aux habitudes qu’elle a quittées ? Est-ce qu’on renouvelle les chemins effacés sur les vagues ?

Tout en parlant, Borluut sentit lui-même la dissonance de son discours avec cet auditoire morne. Il avait supposé la lutte, la contradiction, une assemblée de vraie foule, frémissante, nerveuse, et qu’une parole sincère enivre comme une fontaine de vin. Il reconnut que tous ses mots se délayaient aussitôt, se décoloraient dans cette fumée des pipes, dans ce brouillard qu’on eut dit — extériorisé et sensible dans l’air — celui du cerveau même des assistants, qui lui opposaient son indolence, son invincible unanimité grise. Borluut, donc, ne les atteignait pas, ne communiquait pas avec eux. Même matériellement, il en restait séparé, car, à cause de la fumée accrue, il les distinguait à peine, dans un recul, vagues comme ceux qu’on aperçoit dans le rêve ou dans le fond de la mémoire.

Il se dit vite : « À quoi bon ? » Pourtant il se résigna à poursuivre jusqu’au bout, pour ne pas capituler devant Farazyn, qui triomphait, le regardait d’un visage ironique, haineux aussi. Est-ce qu’il n’arrive pas, dans la vie, qu’on agisse uniquement pour un ennemi, afin de lui tenir tête, de le confondre, de l’humilier par un plus bel effort ou une plus difficile victoire ? Sans lui, on renoncerait peut-être ? Avoir un ennemi est une excitation, une force. On espère vaincre en lui l’Univers et tout le mauvais sort.

Donc Borluut ne parla plus que pour Farazyn. Après avoir montré l’absurdité du projet, il évoqua, par contre, la gloire d’être une ville morte, un musée d’art, tout cela qui était la meilleure destinée de Bruges. Sa renommée, comme telle, s’établissait. Des artistes, des archéologues, des princes commençaient à affluer de partout. Quels justes mépris, et comme on rirait, dans le monde, de la savoir déchue d’un si haut rêve, et qu’elle avait renoncé à être une cité de l’idéal, c’est-à-dire quelque chose d’unique, pour se vouer à cette fréquente et mesquine ambition de devenir un port. Il mit en regard, sans nommer l’auteur, le projet de Bartholomeus, l’emploi plus utile des millions avec lesquels on pourrait acheter, rassembler, tous les Primitifs flamands qu’on ne verrait plus qu’à Bruges.

Et il conclut avec force :

— Bruges, ainsi, deviendrait un but de pèlerinage pour l’élite de l’humanité. On y arriverait, quelques jours de l’an, mais de partout alors, des bouts de l’univers, comme à un tombeau sacré, le tombeau de l’art ; et elle serait la Reine de la Mort ; tandis que, dans ses projets de commerce, elle s’avilit et ne sera bientôt plus que la Défroquée de la Douleur !

Borluut se disposa à se rasseoir. Farazyn, pour couper l’effet de cette péroraison, la clôtura par une exclamation :

— Raisonnements d’artiste !

Artiste ! C’est bien le mot qu’il fallait là, louange hypocrite, couronne de dérision ! Artiste ! l’épithète d’ironie définitive et qui suffit, dans cette vie provinciale, à disqualifier.

Farazyn le savait bien et frappa juste. Il y eut des sourires contents sur la face de l’échevin qui présidait et des autres promoteurs de l’affaire. Quant aux assistants, altérés d’avoir fumé, las des longues harangues, taciturnes sur les bancs alignés, n’ayant pas compris grand-chose à ces statistiques ou à ces périodes, impatients de regagner leurs demeures closes, ils attendaient.

Personne ne dit plus rien. Après une minute de vaste silence où l’on entendit palpiter les maigres lampes charbonnant, la séance fut levée.

Borluut sortit, mêlé à la petite assemblée qui s’écoulait, muette… Entre les murs du vestibule, c’était une masse sombre, quelque chose d’indéterminé, de machinal, un glissement silencieux, qui bientôt cessa d’être.

Borluut s’en alla au hasard, accompagné des deux archers de Saint-Sébastien qui lui furent fidèles, et qui ne parlaient pas. Il les quitta rapidement, puis s’enfonça dans la Bruges nocturne, seul, avec une volupté d’être seul. Il s’évadait comme d’un cauchemar, d’une entrevue avec des fantômes qui étaient ses ennemis. Tout cela sembla bientôt comme si rien n’avait été ! Puis, le sens de la réalité lui revint.

Il récapitula la soirée, son discours vain, les blêmes silhouettes, le visage hargneux de Farazyn et des chefs de la ligue. Eux seuls avaient l’air de vivre parmi ces effacements. On aurait dit qu’ils siégeaient, formaient un tribunal. Borluut eut l’impression qu’il venait d’entendre condamner la beauté de Bruges — à mort ! Tout avait été réglé à l’avance. Ce fut un simulacre que cette publicité des débats et l’examen contradictoire. L’arrêt était préparé déjà. Rien ne serait empêché ; et leur Port-de-Mer, ils l’auraient ! Borluut n’y pourrait rien ; il n’avait rien pu, ni convaincu personne. C’était aussi impossible que de vouloir maintenant convaincre le brouillard, qui noyait la ville nocturne, flottait sur l’eau, dissolvait les ponts. Ah ! la Foule ! se battre avec la Foule ! Tout ce qu’il imaginait et qui l’enfiévra ! Évaporation en fumée du feu qu’on a le plus attisé ! Son discours aussi, si enflammé, et dont il espéra tant, s’était achevé comme une fumée de plus dans des fumées !