Le Carnaval du mystère/08

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 59-65).

LE TÉMOIN


À La Ferté-Milon, le petit vieux M. Bour­dure monta dans un compartiment de deuxième classe. Trois voyageurs s’y trouvaient. M. Bour­dure les salua poliment. Les trois hommes touchèrent le bord de leurs chapeaux, et conti­nuèrent à parler entre eux.

M. Bourdure était sociable. Il s’installa dans un coin, sourit de bonne grâce, tira de sa poche un porte-cigarettes très usagé, et dit avec une exquise politesse :

— Messieurs, je pense que la fumée du tabac ne vous incommode pas, puisque vous-mêmes…

Les autres fumaient, en effet. Deux pipes et un cigare.

— Faites ! Faites ! répondit l’homme au cigare. Et même, si vous voulez bien accepter un havane…

Il tira de sa poche un magnifique objet fusiforme, bagué de pourpre et d’or, blond, luxueux. — En vérité, minauda M. Bourdure, je ne sais si je dois…

— Prenez donc ! fit l’autre en lui poussant le cigare dans la main.

M. Bourdure rentra son porte-cigarettes usagé, et se mit à fumer le havane. Mais ses compagnons de voyage manifestèrent, par leur attitude, l’in­tention bien arrêtée de ne pas causer davantage avec le nouveau venu ; et M. Bourdure dut se contenter de les examiner à la dérobée, au sein du nuage bleu qui remplissait le compartiment.

Bien qu’il ne fût qu’un modeste rédacteur au ministère du Travail, le vieux M. Bourdure se plaisait à la contemplation de l’humanité. Il en observait volontiers les types. Ainsi remar­qua-t-il que, de ces trois personnages, l’un arbo­rait une physionomie très franche, voire can­dide. Les deux autres — dont l’homme au cigare — lui semblèrent des quidams moins sympathiques, cauteleux, vantards, qui, s’en­tretenant tout bas avec le premier, lui mar­quaient une déférence servile, dont M. Bour­dure songea qu’il se méfierait, lui, à la place de ce bon monsieur au regard si honnête.

Mais M. Bourdure n’eut pas le temps de poursuivre son étude. Parti de Paris le matin même, il avait beaucoup travaillé, chez le notaire de La Ferté-Milon, à débrouiller une question d’héri­tage. Il se sentait las, somnolent. Au surplus, la fumée du havane lui montait au cerveau. La chaleur du wagon, l’atmosphère étouffante de cette tabagie l’accablaient. M. Bourdure ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil pesant.

La nuit venait. Décembre. Cinq heures du soir, environ.

Or, M. Bourdure, s’éveillant en sursaut, vit un spectacle qui le glaça d’horreur.

La portière était ouverte sur les ténèbres. Le bon monsieur, livide et la tête ballante, gisait sur le plancher. Et les deux autres s’occupaient activement à le jeter dehors.

L’infortuné M. Bourdure, incapable de faire un geste ni d’articuler une syllabe, assista, impuissant, au dernier acte du crime qui venait d’être commis. Quand les meurtriers se retour­nèrent, leur besogne sinistre étant faite, ils aperçurent le petit rédacteur immobile dans son coin, plus pâle que le cadavre même de leur victime, et qui les règardait avec des yeux extasiés par l’épouvante.

— Nom de Dieu ! jura l’homme au cigare.

M. Bourdure comprenait vaguement qu’il avait gêné les malandrins ; que son intrusion avait failli sauver la vie à leur malheureuse dupe. Le havane, parbleu, était un narcotique ! On avait espéré que M. Bourdure, anesthésié, ne se réveillerait qu’en gare de Paris, secoué par un homme d’équipe. Alors, il aurait pu croire que les trois voyageurs étaient descendus avant lui, et il n’aurait pas semé l’alarme.

Mais tout cela, M. Bourdure se l’expliquait on ne peut plus oonfusément, abîmé qu’il était au fond de la terreur et du désespoir.

Menaçants, les poings tendus (et quels poings !), les deux complices s’avancèrent sur lui.

Il supplia, bredouilla :

— Je ne dirai rien… Je vous le jure… Faites pas de mal… Père de famille…

Les criminels s’interrogeaient du regard, furieux et inquiets, le sourcil froncé, les traits crispés.

— Qu’est-ce qu’on décide ? dit l’un, d’une voix brève.

Mais le second, un hercule rageur, avait empoigné M. Bourdure par le cou, et le secouait durement, tandis que de pauvres petites mains maigres et blafardes essayaient de le repousser… poliment, mon Dieu ! poliment…

— Pas de gaffes ! Laisse-le. On a du temps devant nous. Faut voir.

Lâché, M. Bourdure se mit à genoux. Il ne savait pius ce qu’il disait.

— Messieurs… Grâce !… Je n’ai jamais menti. Sur l’honneur, je ne dirai rien… On m’attend chez moi… J’ai, voyez-vous, ce soir, justement…

Et il mentit soudain. Il mentit d’une façon stupide, ridicule, ayant trouvé, dans les habi­tudes de toute sa longue et mesquine existence bureaucratique, une idée vraiment inepte, qui lui paraissait péremptoire en ces minutes terribles :

— Ce soir, voyez-vous, j’ai justement… à dîner… chez moi… mon chef de bureau, M. Piat et sa dame… et aussi mon sous-chef, M. Clin­chard… Vous comprenez… Je suis rédacteur… Messieurs, messieurs… Mes enfants… Et ce dîner, messieurs… Mon avancement, voyez­-vous… Je fais serment ! Soyez tranquilles ! Oh ! Je vous en supplie !…

Ils le considéraient, brutaux, hésitants. L’homme au cigare, le moins fauve des deux, le remit sur pieds et, sans ménagements d’ailleurs ; le fouilla tout à coup.

Dans le portefeuille, vidé avec promptitude, il saisit des cartes de visite : Achille Bourdure, rédacteur au ministère du Travail, 153, rue Mouffetard.

— C’est comme ça que tu t’appelles ? C’est là que tu habites ?

— Oui, dit M. Bourdure plus mort que vif,

— Ça va. Eh bien ! écoute : on t’aura à l’œil. On retient ton nom et ton adresse. Si tu dis un mot, un seul, on te fait ton affaire. Tu entends ?

M. Bourdure murmura :

— Je jure…

Et il s’affaissa sur la banquette, à bout de forces.

On arrivait à Meaux. Le train stoppa. Quand M. Bourdure rouvrit les yeux, il était seul, et le convoi roulait dans la nuit.

Une heure après, chancelant, le petit M. Bourdure montait ses six étages. L’excellente Mme Bourdure l’accueillit avec son éternel sourire de vieille femme aimante et dévouée. Mais, tout de suite, dès qu’il furent dans la salle à manger où les quatre couverts journaliers étaient mis sous la suspension, elle remarqua l’air égaré de son mari.

— Qu’est-ce que tu as ? fit-elle anxieusement. Papa… Tu es malade ?…

— Mais… Mais…, dit M. Bourdure. Tu as donc oublié que M. Piat et sa dame dînent chez nous avec M. Clinchard ?… Vite ! Vite ! Habille-toi, voyons ! Que les enfants aillent chez le traiteur sans perdre une seconde ! Acheter… acheter tout ce qu’il faut… On n’a pas idée d’avoir oublié une chose aussi importante ! Rien n’est prêt, sur ma foi !…

Mme Bourdure répétait, sans y rien comprendre :

— M. Piat…, sa dame…, M. Clinchard… Tu ne m’as jamais dit…

— Allons donc ! Pour qui me prends-tu ? Dépêche-toi, mille tonnerres ! Nos invités vont arriver !

Puis, brusquement, avec un accent d’irrita­tion tout nouveau :

— Je te dis qu’ils vont arriver. Hop ! Qu’on dresse la table ! Et plus vite que ça, n’est-ce pas ! Clinchard, Piat et sa dame, voilà !… Bon Dieu, qu’as-tu à me regarder comme un phéno­mène ? Suis-je fou ?…

Il l’était.