Le Carnaval du mystère/09

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 67-72).

L’HOMME QUI A ÉTÉ MORT


Au mois d’août 1865, je passai quelques jours à Wildesheim, petit village d’Alsace, chez mon vieil ami le pasteur Cornélius. Un dimanche, comme nous allions paisiblement côte à côte le long de la rue principale, un jeune homme nous croisa. Il salua son pasteur avec un profond respect, et je fus si frappé de sa physionomie que je demandai à mon compagnon quel était ce passant et pourquoi son visage pâle, encadré de magnifiques cheveux bruns, offrait une expression si rêveuse et si belle.

— C’est Walter Schmidt me fut-il répondu, l’homme qui a été mort.

Je dévisageai le pasteur Cornélius de telle façon qu’il se mit à rire ; et, sans attendre que je l’en priasse, il commença l’histoire suivante :

— Tenez, me dit-il alors que nous nous engagions sur le pont du Rhin, voici précisément le décor du drame. Écoutez-en le récit :

» Il y a bientôt deux ans, si le hasard d’une promenade nous avait amenés ici même, notre attention eût été brusquement éveillée, comme le fut celle de Fritz Baumann, par le bruit d’un corps tombant à l’eau. Fritz Baumann, qui pas­sait, vit un homme se débattre contre le courant, puis s’enfoncer et disparaître. Excellent nageur et n’écoutant que son courage, il plongea dans le fleuve à plusieurs reprises. Ce ne fut qu’au bout d’un assez long temps qu’il ramena sur la berge l’homme inanimé.

» Il y avait maintenant au bord du Rhin une trentaine de personnes parmi lesquelles je me trouvais, ainsi que notre bon vieux médecin, maître Kreslpel. Nous reconnûmes sans peine le noyé ; c’était Walter Schmidt. Et l’événement ne surprit aucun de nous, car, depuis la mort de Mina Moser sa fiancée, Walter donnait tous les signes du désespoir le plus violent. Il avait mis fin à ses jours en même temps qu’à sa douleur.

» Maître Krespel nous affirma d’abord qu’il ne vivait plus. Cependant, penché sur l’infor­tuné, le bonhomme épiait les témoignages de la vie. Il chercha vainement à surprendre le moindre souffle ; le pouls avait cessé de battre ; le cœur restait inerte et silencieux. Maître Krespel se tourna vers moi et, d’un geste d’im­puissance, constata définitivement le décès.

» On plaça donc sur une civière improvisée la dépouille du pauvre garçon, et le plus triste des cortèges s’ébranla.

» C’est à ce moment, mon cher ami, que la Providence se manifesta, sous la forme d’une berline de voyage traînée par deux robustes chevaux. À la vue de notre troupe consternée, un voyageur de belle mine, vêtu de noir, cravaté de blanc et décoré de la rosette rouge, donna ordre au cocher de faire halte. Il sauta de la voiture à la tête du pont, s’enquit du malheur qui venait d’arriver et, sans même attendre nos explications, se mit en devoir d’examiner le cadavre.

» — Professeur Brachat, de Paris ! nous dit-il sèchement. Laissez-moi faire. Cet homme n’est peut-être pas mort. Hep ! Vous, là, prenez­ lui les bras et faites-les mouvoir comme ceci… Deux gars de bonne volonté, pour frictionner les jambes !… Coupez les vêtements, coupez ! Faisons vite !

» — Il prit son mouchoir, à l’aide duquel il saisit la langue de Walter et la fit aller en tous sens.

» Pendant ce temps, un autre voyageur avait tiré de la berline une espèce d’oreiller qui, paraît-il, était un récipient gonflé de gaz oxygène, et, au moyen d’un tube de caoutchouc, il introduisit de ce gaz dans le nez de Walter.

» Maître Krespel assistait à toutes ces ma­nœuvres avec stupéfaction. La plupart d’entre nous étaient partagés entre la surprise et la méfiance. Mais le professeur Brachat était de ces chefs qui savent se faire obéir, et chacun s’empressait selon ses ordres.

» Bien nous en prit. L’oreille collée à la poi­trine livide, le professeur annonça soudain que Walter se ranimait. Là-dessus, il nous donna de brèves instructions pour la suite du trai­tement, et remonta dans sa berline, qui l’emporta vers Strasbourg.

— Le soir, continua le pasteur, quand Walter fut en état de m’écouter, je lui dis :

» — Tu ne recommenceras jamais, n’est-ce pas, Walter ? Tu me le promets ?

» Il ne savait rien encore de son sauvetage presque miraculeux. Il me regarda gravement.

» — Je ne peux vivre sans Mina, me dit-il.

» — Mais, répliquai-je, doutes-tu qu’elle soit au ciel ? Et ne sais-tu pas que les suicidés n’y sont pas admis ? Tu ne veux donc pas la rejoindre plus tard ? Tu veux donc être séparé d’elle pour l’éternité ?

» — Je ne suis guère croyant, monsieur le pasteur, vous ne l’ignorez pas.

» — Oh ! Walter ! — suppliai-je, les larmes aux yeux, — serait-il possible que tu songes encore à te détruire ? Ne te souviens-tu pas de tout ce que je t’ai appris quand tu étais enfant ?

» — Si, monsieur le pasteur. Et même, cela m’est revenu au fond du Rhin, quand j’ai perdu connaissance.

» Une espèce de rêve m’a fait croire que j’étais déjà mort et que je pénétrais dans le séjour des âmes… Mina m’est apparue. Elle me tendait les bras d’un air désespéré. Et moi, je comprenais qu’il me fallait m’éloigner, renoncer à la revoir jamais… Et j’allais, en effet, me mettre en route dans l’infini, le cœur en deuil, lorsqu’une force toute-puissante m’a retiré de l’au-delà… Ce n’était qu’un délire de moribond, une folie de ma cervelle !… »

» À ces mots, mon cher ami, une inspiration me vint, à laquelle je ne pus résister. Et je me récriai :

» — Tu crois que c’était du délire, Walter ? Eh bien, non, mon cher petit ! Tu n’as pas rêvé. Demande à tous ceux du village qui étaient là. Ô mon enfant, c’est une terrible aventure que la tienne ! Tu as été mort ! Tu as réellement foulé le seuil de l’autre monde, et c’est Mina elle-même que tu as aperçue pendant ces minutes mortelles, — Mina qui t’attend là-haut et qui t’y recevra quand Notre-Seigneur voudra bien te rappeler à lui !

» Alors, je racontai toute l’histoire. Et pendant que je parlais, peut-être en narrateur trop persuasif, la face de Walter s’illuminait d’une clarté céleste. Il répétait tout bas, avec ravis­sement :

» — C’était donc vrai ! C’était donc vrai !

» Il était sauvé.

» Voici deux ans de cela, et Walter continue à vivre saintement, avec la certitude de cette vie future dont il se rappelle l’avant-goût. Il vit, ma foi, avec la sagesse suprême d’un homme qui a été mort ; et nul ne le détrompe, parce que tout le monde sait bien que nous avons tenu dans nos mains son cadavre glacé…

» Pour moi, que Dieu me pardonne si j’ai parlé contre ma conscience ; car je suis certain que le professeur Brachat n’a jamais ressuscité personne, n’est-il pas vrai ? »

— Cornélius, mon ami, qu’en savez-vous ? lui dis-je. La vie… la mort… la science… le mystère… l’amour… le bon Dieu…

Le pasteur Cornélius eut un sourire angé­lique.

— C’est bien ce que je me dis parfois, conclut-il.