Le Centurion/29

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L'Action sociale (p. 141-147).

TROISIÈME PARTIE

AUTOUR DU MOUVEMENT MESSIANIQUE


I

L’INTÉRIEUR DE PILATUS


À Jérusalem, le Procurateur romain habitait la tour Antonia, ainsi nommée par Hérode le Grand en l’honneur de son ami Antoine. Elle était la plus monumentale des quatorze tours de la deuxième enceinte de Jérusalem, et elle touchait au coin nord-ouest du temple. Elle faisait corps avec lui et empiétait un peu sur la vaste esplanade où le merveilleux édifice allongeait ses colonnades et ses portiques.

Elle le complétait au point de vue architectural, et elle le défendait. Ses murs, qui formaient un carré, étaient construits en blocs énormes bosselés, mesurant douze pieds de largeur et six pieds d’épaisseur et de longueur. Au sommet courait une corniche colossale, bordée de mâchicoulis, et couronnée de créneaux.

C’était une citadelle et un palais, une caserne pour la cohorte romaine, et une résidence pour le gouverneur et sa famille. Une poterne massive, avec portes de bronze, servait d’issue au nord sur la grande rue qui conduisait à la porte des Brebis ; et une autre, plus étroite, mettait le palais en communication avec le parvis des Gentils du célèbre temple.

Pilatus avait épousé Claudia Procla, fille du sénateur Claudius, qui était l’un des derniers représentants en ligne collatérale de la « gens » Claudia, famille patricienne de Rome.

C’est dans cette famille que César Octavius, devenu plus tard empereur sous le nom d’Auguste, avait choisi sa première femme, Claudia, qu’il renvoya au bout de quelques jours. Il l’avait épousée pour se rapprocher d’Antoine, et renvoyée pour se réconcilier avec Pompée.

L’empereur Tiberius descendait lui-même de la branche aînée de cette famille Claudia. Le Sénat de Rome dont le vieux Claudius faisait partie était alors bien déchu de sa première grandeur.

Les sénateurs étaient devenus des courtisans, à l’âme servile, et pour gagner les faveurs du maître, ils ne rougissaient pas de jouer le rôle de délateurs.

Ils dénonçaient et accusaient tous ceux qui leur portaient ombrage, ou qui ne leur faisaient pas une part de leurs dilapidations. De temps en temps les fonctionnaires les plus haut placés étaient tués, sans que l’on pût savoir par quelles mains et pour quels crimes ils avaient été frappés : c’était le Sénat qui avait exécuté les ordres secrets de l’empereur.

Nul ne souffrait plus que Claudius de la déchéance de cette haute magistrature à laquelle il appartenait. Avec l’assistance de quelques-uns de ses collègues il avait tenté de réagir contre cet état de choses ; mais aucune force humaine ne pouvait plus arrêter le mouvement fatal qui entraînait vers la ruine toutes les institutions qui avaient fait la grandeur de Rome.

Le vieux sénateur n’était pas de son temps. C’était plutôt le type des anciens Romains de la république.

Resté fidèle au polythéisme primitif, il considérait comme un danger la propagation de la philosophie grecque à Rome.

Les doctrines de Zénon et d’Épicure, si différentes qu’elles fussent, conduisaient ensemble à la ruine du polythéisme, et il s’affligeait sincèrement de les voir se partager les meilleurs esprits de Rome.

La décadence des mœurs le contristait également ; il l’attribuait à une déchéance correspondante du polythéisme antique.

C’est pourquoi il prêchait le retour aux vieilles croyances et aux dieux primitifs. Ces dieux primitifs n’étaient pas pour lui les divinités de la Grèce, qui lui semblaient des créations humaines, ayant les faiblesses et les passions de l’humanité.

Le souverain des dieux pour lui n’était pas Zeus, idéal poétique mais efféminé ; c’était Jupiter, majestueux, austère, tout puissant et très bon.

Sans connaître exactement la nature et les attributs des dieux il leur attribuait tous les biens de ce monde et le gouvernement des peuples.

Les dieux inférieurs qu’on désignait sous le nom d’indigètes ne trouvaient pas un incrédule en lui ; mais il les considérait comme des manifestations de la puissance divine, et non comme des personnes distinctes du maître suprême.

Il répudiait le culte des idoles, tout en admirant les œuvres des statuaires illustres qui façonnaient les images des dieux ; mais il voulait qu’il fût bien reconnu que ces images n’étaient que des formes destinées seulement à rappeler aux hommes l’existence des dieux.

Il avait la piété des anciens Romains, offrait des sacrifices aux dieux, et leur adressait de fréquentes prières.

Ses deux filles étaient des femmes supérieures par le caractère, par l’intelligence et par la culture intellectuelle.

Camilla était moins belle que Claudia, femme de Pilate, mais son esprit plus brillant et plus viril à la fois, avait pris des développements étonnants, dans l’étude des philosophes, des moralistes, des historiens et des poètes.

Tout en admirant l’érudition de sa fille, le vieux Romain s’inquiétait de ses tendances, et surtout de l’affaiblissement de sa foi dans le polythéisme.

Mais il s’affligeait bien davantage du scepticisme de son gendre.

En réalité, Pilatus n’avait aucune religion. Comme la plupart des Romains les plus éclairés de cette époque, il regardait le polythéisme comme un ensemble de fables poétiques, mais enfantines.

L’étude de la philosophie l’avait attiré davantage ; mais aucune école ne l’avait retenu.

La doctrine stoïcienne n’était pas faite pour le séduire. Supprimer les sens et ne vivre que de la vie de l’âme ; considérer que la seule infortune en ce monde est le vice, et tout ce qui nous éloigne de la divinité et de l’ordre éternel ; que les souffrances, les maladies, les revers de fortune ne sont pas à proprement parler des maux, et que la mort elle-même n’est pas un malheur qu’on doive redouter : c’était une morale trop austère pour un homme qui avait connu la vie facile de Rome.

Aussi applaudissait-il les Platoniciens quand ils démolissaient le stoïcisme ; mais il ne les suivait pas plus loin. Leur doctrine était aussi beaucoup trop sévère pour le conquérir.

Épicure lui-même ne l’avait pas captivé. Car ce philosophe avait encore une morale sévère. Il enseignait la recherche du plaisir ; mais il le plaçait dans la vertu.

Les disciples d’Épicure lui convenaient davantage ; car ils ne condamnaient que les excès du plaisir qui pouvaient engendrer la douleur ; et si la raison devait garder la suprématie sur les sens et les passions, elle devait leur laisser cependant une certaine liberté, et leur permettre des jouissances très larges.

Cet épicurisme mitigé avait paru plus acceptable à Pilatus.

— « Ma philosophie, disait-il, est très simple, et plus j’ai observé le monde et connu la vie, plus je l’ai simplifiée.

Je ne cherche plus la raison des choses, parce que je suis convaincu que je ne la trouverai pas. Pourquoi me fatiguer dans une recherche que je crois inutile ? Et comment pourrais-je espérer résoudre ce grand problème moi-même, quand tant de philosophes n’y ont pas réussi ?

Je me contente donc de regarder passer les choses sans me demander d’où elles viennent, où elles vont, ni de quoi elles sont faites.

Si elles sont belles, je les admire, et j’essaie de les arrêter au passage pour jouir de leur beauté.

Si elles sont laides, je ferme les yeux, je m’en détourne, je les repousse ; mais si elles persistent à offusquer mes regards, et si elles troublent mes plaisirs ou obscurcissent mon horizon, j’emploie à les briser toute la force dont je dispose.

Cependant je n’aime pas la lutte, et je la fuis. J’aime la vie facile et les jouissances qu’elle permet, le pouvoir, pour la gloire et les satisfactions qu’il donne, les richesses, pour le bien-être qu’elles procurent. »

Pilatus n’exerçait à Jérusalem qu’une hospitalité très limitée, et ceux qu’il traitait comme des amis étaient peu nombreux. Aussi n’était-il pas populaire. La popularité impose mille sacrifices qu’il n’était pas disposé à faire.

Les prêtres juifs surtout avaient le don de lui déplaire, et il ne les recevait que par nécessité officielle.