Le Centurion/64

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L'Action sociale (p. 445-451).

VII

EN GALILÉE — LA PRIMAUTÉ DE PIERRE


En obéissance aux messages reçus de leur Maître ressuscité, les apôtres étaient revenus en Galilée. Qu’elle leur avait paru longue la route de Jérusalem à Capharnaüm ! Et quels douloureux souvenirs ils rapportaient de leur dernière Pâque dans la Cité Sainte !

Il n’y avait pas encore trois semaines qu’ils étaient montés à Jérusalem à la suite de leur Maître bien-aimé, alors dans tout l’épanouissement de son humanité sainte, dans toute sa force virile, et dans toute la puissance de sa Divinité. Et voilà qu’ils en revenaient seuls, seuls pour toujours peut-être. Car il n’était plus, le grand Prophète qu’ils avaient suivi depuis trois ans ! Sans doute, il les avait avertis longtemps auparavant qu’il allait mourir. Mais ils n’avaient jamais compris pourquoi cette mort était nécessaire. Sans doute il était maintenant ressuscité, comme il leur avait prédit, et nul d’entre eux n’en doutait plus. Mais quelle serait la vie nouvelle de leur Jésus ressuscité ? Allait-il reprendre avec eux la vie d’autrefois, parcourant les villes et les villages, guérissant toutes les infirmités et les douleurs humaines, annonçant au peuple l’établissement du royaume de Dieu ? Ils l’ignoraient.

Elle avait eu bien des charmes cette vie commune, un peu nomade, autour de leur beau lac, et le long du Jourdain, au milieu des populations émerveillées des nombreux prodiges que leur Maître accomplissait. Oh ! qu’il faisait bon d’entendre tous les jours sa parole si douce et si éloquente, de le voir toujours au milieu d’eux, de voyager avec lui, de camper avec lui sous la tente de feuillage, d’aller faire avec lui des pêches miraculeuses, de le voir entouré par des foules transportées d’admiration qui voulaient le proclamer roi !

Est-ce que tout cela était vraiment fini ? À plusieurs reprises déjà ils l’avaient revu, leur apparaissant tout à coup, et les quittant de même, après leur avoir adressé quelques paroles pour calmer leur effroi et pour les consoler. Et après ces visions trop courtes, la solitude s’était refaite autour d’eux, et quand ils avaient dit aux curieux qui les interrogeaient que leur Maître était ressuscité, la plupart avaient refusé de les croire.

Qu’allaient-ils devenir maintenant, et que pouvaient-ils faire sans Lui ?

C’est à présent surtout, à présent qu’ils étaient revenus au pays natal, que la grandeur de leur perte et l’incertitude de leur avenir les accablaient. Ils se sentaient orphelins ; leur foyer était désert, et leur demeure était vide.

Comme leurs ancêtres exilés aux bords des fleuves de Babylone, ils étaient assis sur la grève de leur lac tant aimé, et quelques-uns pleuraient en silence.

La nuit venait, et la faim se faisait sentir. C’était Judas de Kérioth qui leur fournissait des provisions, aux jours heureux qui ne reviendraient plus.

Mais le malheureux, dont ils ne voulaient pas rappeler le nom, et qu’ils maudissaient en eux-mêmes, était à jamais disparu, comme une meule de moulin jetée au fond de la mer.

Pierre était immobile et silencieux comme les autres ; et cependant, n’était-il pas désormais le chef de la petite communauté désorganisée ? N’était-ce pas à lui de ranimer leur énergie et leur courage, et de leur indiquer la seule chose à faire, en attendant qu’ils fussent devenus des pêcheurs d’hommes ?

Alors, il se leva, et faisant un pas vers sa barque, il dit : « Je m’en vais pêche r».

— Et nous aussi, repartirent les six autres apôtres qui étaient avec lui ; nous allons avec toi.

Toute la nuit ils parcoururent le lac en tous sens, s’arrêtant à toutes les bonnes places de pêche qu’ils connaissaient, et y jetant patiemment leurs filets. Mais le lac semblait aussi vide que leur demeure solitaire ; et quand l’aube parut, ils tentaient encore une dernière chance non loin de la rive, qu’ils distinguaient à peine dans la buée matinale.

Soudain un cri s’éleva du rivage : « Enfants, n’avez-vous rien à manger » ? — Non, répondirent-ils.

— « Jetez le filet à la droite de la barque, continua la voix inconnue, et vous trouverez ».

Jean se pencha vers Pierre et dit : « C’est le Seigneur ! » Toujours impulsif sous l’aiguillon de sa foi ardente, Pierre s’élança dans la mer et nagea vers le rivage, pendant que les autres jetaient le filet à la droite de la barque.

En un instant, le filet fut rempli de poissons, et c’est avec peine qu’on put le traîner jusqu’à la rive.

Oh ! le grand et beau jour ! Il était revenu vers eux le Maître adoré, et les merveilles et la douce vie commune d’autrefois allaient recommencer. L’admiration, l’amour et toutes les saintes allégresses de l’amitié remplissaient les cœurs des convives dans ce frugal déjeûner qu’une douce aurore d’avril caressait de ses roses clartés.

Pierre seul redevint soucieux quand le repas lut terminé. Il n’avait pas perdu le souvenir de ses fautes, et le remords n’avait pas cessé de le tourmenter.

Comment se ferait-il pardonner ses trois reniements dans la cour du Grand-Prêtre ? Quels témoignages d’amour pourraient les faire oublier à son Maître ? Voilà ce qu’il se demandait en le regardant tristement, sans parler.

Ce fut Jésus qui rompit le silence :

— Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ?

Pierre sursauta, et baissa les yeux. C’est à moi, pensa-t-il, qu’il pose cette question, et non pas aux autres. C’est qu’il est sûr de l’amour des autres, et qu’il doute du mien. Et comment oserai-je répondre que je l’aime plus que les autres, qui sont restés fidèles, quand moi je l’ai renié ?

Et cependant, son cœur débordait d’amour, et il ne pouvait lui imposer silence. « Oui, Seigneur, répondit-il, vous savez que je vous aime ».

Et il regarda son Maître avec tendresse.

Jésus répéta sa question, comme s’il n’acceptait pas la réponse de son disciple.

— Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ?

L’apôtre consterné baissa la tête. — Il ne m’appelle plus Pierre, pensa-t-il. Il me donne le nom que je portais autrefois, quand j’étais un étranger pour Lui.

Et pourtant, ma foi et mon amour sont plus grands aujourd’hui qu’au jour où il me donna le nom de Pierre. Et Lui-même, il sait bien mieux que moi combien je l’aime.

— Seigneur, répondit-il de nouveau en relevant la tête, et en fixant ses yeux éplorés dans ceux de son Maître, vous savez que je vous aime !

Et pour la troisième fois Jésus lui posa la même question. Pierre comprit qu’il fallait trois protestations d’amour, jaillies du fond de son cœur, pour effacer ses trois reniements déjà tant de fois lavés dans ses larmes ; et se prosternant, accablé de douleur, aux pieds de Jésus, il lui cria du fond de son âme : Seigneur, vous savez toutes choses, vous savez donc que je vous aime !

Aux deux premières réponses de son disciple, Jésus lui avait dit : « Pais mes agneaux » ! Mais à la troisième affirmation de son amour et de son dévouement, Pierre entendit son Maître ajouter : « Pais mes brebis ».

Ainsi se trouvait établie la primauté de Pierre.

Tout le troupeau lui était donc désormais confié ! C’est lui qui serait le pasteur universel, le chef suprême du nouveau royaume fondé par Jésus-Christ. Quelle dignité ! Mais que de sacrifices, que de douleurs, que de persécutions cette dignité lui imposerait !

— « En vérité, en vérité, je te le dis, ô Pierre : Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et te conduira où tu ne voudras pas aller. »

Ils étaient passés et ne reviendraient plus les jours de liberté et d’indépendance. Il serait dorénavant le serviteur des serviteurs, l’esclave des esclaves, enchaîné aux fonctions les plus lourdes et les plus douloureuses, portant sa croix comme son Maître, jusqu’à ce qu’il y fût crucifié comme Lui !

Tels seraient les attributs de sa nouvelle et très haute dignité : l’esclavage, la lutte, la persécution et le martyre.

Longtemps encore Jésus conversa avec ses apôtres, et après leur avoir donné rendez-vous sur la montagne, connue depuis sous le nom « des Béatitudes », il disparut à leurs regards.