Le Château aventureux/13

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Plon (3p. 120-124).


XIII


Lorsqu’il eut quitté ses compagnons après l’essai de l’épée brisée que portait Héliezer, il chevaucha jusqu’à none, qu’il rencontra un vilain menant un âne chargé de bûches. Il l’appela pour lui demander son chemin ; mais, en le voyant armé, l’homme s’enfuit aussi vite qu’il put, abandonnant son baudet. Gaheriet haussa les épaules et continua sa route.

Un peu plus loin, il parvint dans un beau pré où murmurait une fontaine. Le soleil avait été chaud tout le jour, si bien que, quand il vit l’eau belle, claire et froide, il lui prit grand désir d’en boire, et il poussa son cheval à toute allure. Mais, comme il arrivait à la source, il entendit une voix de femme lui crier, tout en riant :

— Mesure, sire chevalier, mesure ! Allez bellement ! Vous gâterez les ambles de votre cheval. Il ne fait pas que sage, celui qui pour un rien s’emploie.

Et il découvrit trois dames assises à l’abri des arbres, au bord de la source, dont l’aînée avait bien soixante ans, la plus jeune moins de vingt et la troisième, celle qui lui avait parlé, quarante. Elles avaient étendu une nappe sur l’herbe fraîche et faisaient collation d’un pâté de chevreuil, sans autre compagnie que d’un valet qui les servait dans une coupe d’argent. Elles se levèrent pour saluer Gaheriet et le prièrent de manger avec elles. À quoi il consentit volontiers.

Cependant, il ne pouvait s’empêcher de regarder la jeune dame qui lui semblait fort belle, et qui l’était, mais tellement dolente aussi, qu’il s’en étonna.

— Ha, dame, lui dit-il, à quoi pensez-vous tant ? Certes je ne vis jamais une belle personne moins enjouée. Êtes-vous courroucée de me voir manger avec vous ?

— Nenni, sire, mais je songe à une chose qui me pèse lourdement au cœur.

— Un étranger la pourrait-il changer ?

— Oui, s’il y voulait mettre sa peine. Il y a deux ans que mourut mon père, le sire de la Bretèche. Orpheline et faite comme je suis, ma mère pensa que, si elle ne me mariait tôt, on me prendrait de force, et elle demanda conseil à nôtre sénéchal. Celui-ci était né de vilains ; mon père l’avait armé chevalier pour sa grande richesse : hélas ! qui de son serf fait un seigneur, il a mauvais loyer ! Le sénéchal pria si fort ma mère qu’elle me donna à lui, malgré que j’en eusse. Or, quand il m’eut épousée, il me fit tout d’abord belle chère ; mais il commença bientôt de me chercher pouille. Si quelque chevalier venait en notre logis, il n’était de vilaines paroles qu’il ne me dît ; et il finit par se prendre d’une telle jalousie qu’il m’injuriait à tout propos.

« Il y a un an, messire Lancelot du Lac s’hébergea chez nous, et messire lui fit le plus bel accueil qu’il put, car il avait entendu parler de sa grande prouesse. Moi, je ne pus m’empécher de le regarder durant le souper, tant à cause de sa beauté que du bien qu’on m’avait appris de lui.

« — Dame, me dit mon mari quand il se fut retiré, vous avez beaucoup regardé monseigneur Lancelot ce soir. Qu’en pensez-vous ?

« — Sire, si je vous l’apprenais, vous m’en sauriez mauvais gré.

« Mais il jura que nul mal ne m’adviendrait quoi que je lui disse, et il insista tant, qu’à la fin je m’écriai, agacée :

« — Puisque vous voulez le savoir, il me semble qu’il y a autant de bien en ce seigneur, qu’en vous de mal. En lui, prouesse, hardiesse, hautesse, gentillesse, débonnaireté, courtoisie et largesse. En vous, justement les vices contraires à ces vertus, et vous devriez avoir autant de honte qu’il a d’honneur. Voilà pourquoi je le regardais si volontiers !

« À ces mots, mon mari entra dans un courroux tel qu’il faillit perdre le sens. Et sachez qu’il ne me fit rien cette nuit-là ; mais, sitôt que messire Lancelot s’en fut allé, il me dit qu’il ne me traiterait plus à l’avenir comme sa femme épousée, mais comme une serve et une chambrière. En effet, il m’a ôté tous mes beaux habits et ne me laisse rien qui vaille seulement un denier ; puis il me force à manger avec les garçons et les servantes de sa maison. C’est pourquoi j’étais songeuse en vous voyant souper avec moi. Hélas ! il y a grand temps qu’un chevalier ne mangea à mon écuelle !

— Dieu m’aide ! s’écria Gaheriet, votre sire vous a mal tenu son serment, puisqu’il vous avait juré sur sa foi de ne vous savoir mauvais gré de rien que vous lui diriez ! Il faudra qu’il s’en avoue déloyal et foi-mentie !

Comme il parlait ainsi, un enfant de dix ans arriva tout courant qui, du plus loin qu’il put, cria à la dame âgée :

— Dame, venez vite à la maison ! Un chevalier veut emmener mademoiselle !

À ces mots, la vieille dame commença de faire paraître le plus grand deuil du monde, disant qu’elle aimerait mieux voir sa fille tirée à deux chevaux qu’épousée par ce brutal, à qui elle l’avait promise avant que de savoir qu’il avait pendu sa première femme pour un très petit méfait. Gaheriet laçait déjà son heaume.

— Dame, j’irai avec vous et je ferai selon mon pouvoir. Et sachez bien, dit-il à la plus jeune, que je ne partirai point de ce pays sans être allé vous secourir.

— Venez, sire chevalier, reprit la vieille, car j’ai peur que ce truand n’emporte ma fille de force, avant que nous soyons arrivés. Hélas ! qui a mauvais voisin a mauvais matin !

Et tous deux montèrent sur leurs chevaux et parvinrent en peu de temps à un manoir qui se dressait au milieu d’un lac.