Le Château aventureux/15

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Plon (3p. 128-132).


XV


Au soir tombant, il arriva dans une petite vallée, où s’élevait un castel très fort et clos de bons murs bastillés. La jeune dame, qui l’attendait sur le pont, courut à sa rencontre et lui dit gaiement, en arrêtant son cheval par la bride :

— Sire, vous êtes pris ! Il vous faut demeurer aujourd’hui en ma prison.

Elle appela deux valets dont l’un débarrassa Gaheriet de son écu et l’autre conduisit son cheval à l’étable. Cependant elle le menait par la main au logis, où elle le fit désarmer ; après quoi elle le baigna, puis lui passa une robe légère, car il faisait chaud, et tous deux s’assirent sur la jonchée pour se rafraîchir. Mais, sur ces entrefaites, le sire du château entra dans la salle, revenant de la chasse où il avait été tout le jour, et il fut très courroucé de trouver là ce bel étranger : il l’eût bien mis à la porte, mais, faute de prétexte, il n’osa. Sa femme se leva et lui souhaita timidement la bienvenue. Il lui rendit son salut lourdement et passa dans sa chambre.

Là-dessus, un valet vint dire qu’un second chevalier errant était à la porte, qui demandait d’être hébergé.

— Amène-le, dit la dame, mais garde que messire ne le sache, car il ne voudrait recevoir deux étrangers.

Et bientôt l’inconnu, qu’on avait désarmé, entra dans la salle : c’était Sagremor le desréé. Comme Gaheriet et lui se faisaient amitié, le sire bourru sortit de sa chambre. Il fronça les sourcils en les voyant.

— Quand le deuxième est-il venu ? demanda-t-il à un garçon.

— Sire, un peu après que vous vous fûtes retiré dans votre chambre. J’ai entendu qu’ils sont tous deux de la maison du roi Artus.

Alors, le bourru douta que sa femme ne les eût mandés pour l’occire durant son sommeil. Il quitta la salle et appela dix sergents bien armés, qu’il fit cacher dans un réduit voisin.

— Ces deux chevaliers sont venus céans pour m’outrager, leur dit-il. S’ils bougent, jetez-vous sur eux et tuez-les : désarmés comme ils sont, ils ne pourront durer contre vous.

— Sire, soyez tranquille : nous leur ferons passer le goût du pain.

Mais un valet, qui aimait fort la dame, courut l’avertir.

— Savez-vous ce que nous ferons ? dit Gaheriet à Sagremor. Il y a peu de temps que j’ai mangé : je ne souperai pas ce soir. Je vais feindre d’être malade et j’irai me coucher dans la chambre où sont nos armes : sitôt que vous serez assis à table, je revêtirai les miennes. Au premier bruit, j’accours et je tiendrai bien tout seul jusqu’à ce que vous ayez pris les vôtres.

Ainsi fut fait. Quand le sire demanda où était Gaheriet, on lui répondit qu’il était un peu souffrant. Peu lui souciait, à ce discourtois, que son hôte soupât ou non ! Pourtant, les tables mises, comme il ne voulait pas être tenu pour un vilain, il ne permit point que sa femme mangeât avec les garçons et lui ordonna de s’asseoir auprès de Sagremor.

Or, au moment qu’on apportait le troisième service, une pucelle entra, tenant deux couronnes de roses qu’elle avait faites au jardin, et elle les offrit à la dame qui posa l’une sur son chef et donna l’autre à son voisin. Aussitôt le sire bourru leva la main et la frappa d’un tel soufflet qu’elle en tomba à la renverse, et que son sang clair lui coula du nez.

— Pute ! s’écria-t-il, voilà le paiement de la honte que vous me faites en mon hôtel. Vous êtes bien osée de vous livrer à vos courtisaneries devant mes yeux !

— Sire, dit Sagremor, vous avez trop mépris de moi, de frapper ainsi cette dame en ma présence ! Et je serais bien mauvais, si je ne la vengeais du soufflet qu’elle a reçu à cause de moi.

À ces mots, haussant le poing qu’il avait gros et carré, il heurte si rudement le seigneur du château au visage, qu’il l’abat près de la table. Les dix sergents, au bruit, se précipitent dans la salle ; mais Gaheriet déjà leur faisait front, tout armé, la hache à la main. Bientôt Sagremor, ayant revêtu en hâte son haubert et son heaume, accourut à la rescousse, et du premier coup il fit voler la tête du seigneur bourru qui se relevait, tout étourdi. Alors les sergents s’enfuirent déconcertés, la plupart blessés, et le château demeura à la dame, que tous les valets chérissaient, au reste, pour sa débonnaireté et sa courtoisie.

Ainsi fut-elle vengée des injures que son baron lui avait faites. Le corps fut couché dans un coffre, sous une riche étoffe, au milieu de la salle, et le cercueil veillé toute la nuit par elle et par ses gens. Mais elle ne voulut souffrir que Gaheriet et Sagremor veillassent avec elle et elle les envoya coucher, pensant qu’ils devaient être bien las.

Au matin, ils prirent congé et se remirent en chemin. Mais le conte se tait d’eux à présent et en vient à parler de Lancelot du Lac dont il n’a rien dit depuis fort longtemps.