Le Château aventureux/50

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


L


Lorsqu’il eut quitté la demoiselle dont il avait ravi l’anneau, il chevaucha aussi vite que son bidet put le porter, jusqu’à ce qu’il rencontrât un charbonnier menant son âne.

— Or çà, vilain, lui dit-il, enseigne-moi par où l’on va au roi qui fait les chevaliers.

Le charbonnier, qui avait entendu parler de la grande cour que tenait le roi Artus, le mit dans la bonne voie. Et, à force de demander son chemin de la sorte, Perceval parvint à Carduel, au palais, peu après le départ des trente compagnons.

Le roi était à son haut manger, tout pensif, lorsque le valet entra dans la salle, vêtu de ses habits de chanvre et de sa cotte de cuir de cerf, sans bottes ni éperons, car il ne savait même pas ce que c’était, son fouet et son javelot à la main. Il fut droit à un sergent qui tranchait la viande.

— Valet qui tiens le couteau, montre-moi lequel de ceux-là est le roi Artus.

— Ami, le voici.

Aussitôt Perceval s’approche et salue lourdement, à sa façon ; mais le roi songeait si profondément à Lancelot et à ceux qui le cherchaient, dont il n’avait point de nouvelles, qu’il ne le vit même pas.

— Par ma foi, s’écria le valet en tournant le dos, ce roi n’a jamais su faire les chevaliers ! On n’en peut tirer ni un geste, ni un mot !

En l’entendant, Artus avait relevé la tête et, le voyant si bel et si gent, il lui dit :

— Beau frère, je ne vous avais point aperçu. Soyez le bienvenu et dites-moi ce que vous souhaitez.

— Faites-moi chevalier, sire roi, donnez-moi des armes, et que je m’en aille !

Là-dessus, les barons se mirent à rire.

— Ami, dit Keu en plaisantant, prenez celles du premier chevalier que vous rencontrerez. Le roi vous les donne.

— Keu, tenez votre langue ! s’écria le roi. Ce valet est simple, mais il est sans doute bon gentilhomme. C’est vilenie que de railler autrui, et ce n’est pas d’un prud’homme que de donner ce qu’on ne possède point.

Mais Perceval était sorti de la salle et, remonté sur son bidet, il quittait la ville tout joyeux.

Or, comme il venait de passer la porte, il aperçut une pucelle chevauchant un palefroi maigre, rendu, les oreilles pendantes, qui n’avait plus que le cuir sur les os : à le voir, on l’eût bien pris pour un cheval prêté ! Il n’avait d’autre frein qu’un licol et, en guise de selle, un peu de paille cousue dans une vieille toile ; et là-dessus se tenait une pucelle qui n’était pas en meilleur point que sa monture, pâle, chétive, décharnée comme si elle sortait de maladie, couverte d’un bliaut en lambeaux, si déchiqueté que ses seins sortaient par les déchirures, la peau toute hâlée et crevassée par le chaud et le froid, les cheveux épars, la tête couverte d’un mauvais linge et le visage tracé par les larmes qui sans cesse lui coulaient des yeux. En voyant Perceval, elle serra ses loques autour d’elle, mais les fentes ailleurs s’en élargissaient, de manière qu’elle ne cachait rien qu’en laissant paraître autre chose.

— Pucelle, dit Perceval, vous voilà en bien mauvais point. Ne puis-je rien pour vous ? Ma mère m’a dit que je devais en tous lieux secourir les dames.

— Ha ! valet qui ravis mon anneau, répondit-elle, fuis-t’en d’ici ! Je te dois assez d’infortune !

À ces mots, un chevalier, vêtu d’armes vermeilles comme braise, qui chevauchait à quelque distance de la demoiselle, se retourna.

— Malheur à toi, cria-t-il à Perceval, si tu es ce valet gallois qui lui donna un baiser ! Elle dit que ce fut malgré elle et que tu n’en fis pas davantage. Mais une femme qui abandonne sa bouche cède aisément le surplus. On sait bien qu’elles veulent triompher toujours, sauf en cette mêlée où, quoiqu’elles égratignent, ruent et mordent, il leur tarde d’être vaincues. Si tu étais chevalier, tu serais promptement châtié !

Ce disant, l’Orgueilleux de la Lande lève sa lance à deux mains et en assène à Perceval un tel coup par le travers des épaules qu’il le couche sur son cheval. Furieux, le valet se redresse sans mot dire, saisit son javelot et, visant l’œil, il le lance. Et l’arme pénètre sous le heaume, fait jaillir la cervelle et le sang, en sorte que le chevalier tombe mort. Ce que voyant, Perceval saute joyeusement de son roussin gallois, et, sans s’occuper de la pucelle, il s’empare de la lance du mort, lui ôte l’écu ; toutefois, il ne sait comment lui délacer son heaume, encore moins lui enlever son haubert. Pensant réussir, il prend l’épée par le fourreau, tire tant qu’il peut…

Mais le conte devise maintenant de la demoiselle en guenilles.