Le Château aventureux/51

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LI


En voyant tomber son ami, elle s’était enfuie vers la cité et le palais aussi vite que son palefroi minable pouvait aller. Et lorsqu’ils la virent entrer dans la salle, couverte de ses loques, le roi et ses barons furent tout ébahis. Mais elle leur conta ce qui lui était advenu : comment le Gallois lui avait pris un baiser et ravi son anneau, puis comment il avait occis son ami ; et tous, à entendre la demoiselle, admirèrent qu’il fût si vaillant ; et Keu le sénéchal dit qu’il voulait aller voir ce qu’il advenait du valet sauvage.

Quand il arriva, Perceval venait d’allumer un grand feu où il se préparait à jeter le corps de l’Orgueilleux.

— Que faites-vous, bel ami ? demanda le sénéchal surpris.

— Je voudrais prendre les armes que le roi m’a données. Mais elles tiennent si bien au corps qu’elles en font partie, ce me semble. Aussi veux-je brûler la chair pour avoir la carapace.

— Je les détacherai bien, si vous voulez.

— Faites donc vite.

Keu dévêtit le mort sans lui laisser rien. Mais le valet ne voulut prendre ni la cotte de soie que l’Orgueilleux portait sous son haubert, ni les bottes qu’il avait aux pieds, pour prière que le sénéchal lui en fit.

— Croyez-vous que je changerai ma bonne chemise de chanvre que ma mère me fit l’autre jour pour cette soie, comme vous l’appelez, toute molle, toute fragile, et que je laisserai pour celle-ci ma cotte de cuir que l’eau ne peut traverser ? Honni soit qui échange ses bons draps contre de mauvais !

Le sénéchal lui laça donc les chausses de fer et les éperons, puis il lui passa le haubert, le coiffa du heaume, lui ceignit l’épée, et, après l’avoir fait monter sur le grand destrier, il lui bailla la lance et l’écu. Et Perceval s’émerveilla des étriers, lui qui n’en avait jamais vu, et des éperons, n’ayant jamais usé que d’un fouet.

— Beau sire, dit-il à Keu, prenez mon petit bidet de Galles si vous voulez. Il est très bon et je n’en ai plus besoin.

— Grand merci ! fit le sénéchal en riant.

Là-dessus, il le recommanda à Dieu et retourna à la cour conter ce qu’il avait vu.

— Ha ! Keu, dit le roi, votre envieuse langue m’a fait perdre aujourd’hui un chevalier qui certes eût été bon ! Il se fera tuer par quelque vavasseur qui voudra lui prendre ses armes. Comment se défendrait-il ? Sans doute ne sait-il pas seulement tirer l’épée !

Mais le conte, à présent, revient à Perceval.