Mozilla.svg

Le Chevalier de Saint-Georges/19

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


H.-L. Delloye (1p. 85-91).
Amour  ►

XIX.

Un fils de bonne maison.


— Je veux un œuf.
— Mon fils, il n’y en pas.
— À cause de cela, j’en veux deux !
(Un enfant créole.)


Cependant la vie que Saint-Gorges partageait depuis quelque temps avec Maurice eût convenu à un véritable enfant de cacique.

Cette vie datait de la nuit fatale où le jeune mulâtre avait tué la couleuvre ; les impressions de la marquise, si fugitives d’ordinaire, avaient, il faut le croire, plaidé cette fois pour Saint-Georges ; ce qu’il y a de certain, c’est que peu à peu sa condition s’était améliorée au point de n’établir entre Maurice et lui que la seule différence de la couleur. Ils s’aimaient donc tous deux comme peuvent s’aimer, sous le ciel des Antilles, deux jeunes et belles plantes, comme on s’aime quand l’amour ou l’ambition ne sépare pas, que tout est jeu, plaisir, découverte naïve autour de vous.

Les jouissances du luxe rassemblées autour de Maurice furent la première chose qui étonna le mulâtre. L’ajoupa qu’il habitait avant ce jour était sombre et triste, il y dormait sur le sol ou sur des nattes pourries ; retenu près de sa mère, il y regrettait souvent le jour et l’espace. Là, une misérable ruelle pour horizon, quelques fleurs rongées du soleil sur le bord de la fenêtre, le fouet du commandeur incessamment levé, la laideur physique de ses frères et leur laideur morale souvent plus affreuse encore, tel était le journalier spectacle offert aux yeux de Saint-Georges. Ici, au contraire, toutes les émanations du bien-être, de la richesse, du raffinement en fait de vie. Il partageait tout avec le jeune marquis, la crème parfumée de l’attier offerte à ses lèvres, les sucs de l’orange, les mets exquis, la chambre spacieuse, les études et les plaisirs. C’était un bouleversement complet dans son existence, il se croyait transporté dans un monde tout nouveau ; peu s’en fallut qu’il ne ployât le genou devant Mme de Langey, qui lui adressait, toutefois fort rarement, la parole. Mme de Langey ne lui avait-elle pas ouvert le paradis ?

Maurice s’éprit bien vite de son cher jaune, comme il l’appelait ; c’était, nous l’avons dit, l’amitié innée du faible pour le fort, comme celle de Saint-Georges résidait dans le sentiment secret de la protection. À le manier, en effet, entre ses bras rudes et forts, à le porter sur son lit ou sur la selle de son cheval, le mulâtre avait senti qu’il fallait à ce pauvre enfant un tuteur actif, une sorte de garde du corps, tant le jeune marquis avait la fibre molle et débile, tant la faiblesse de l’enfance menaçait de se prolonger chez lui, ne fût-ce que par la mollesse, au delà des temps voulus. Dès le matin, Saint-Georges se trouvait levé avant Maurice, écartant déjà de son réveil les contrariétés pénibles et se soumettant à ses moindres fantaisies. Ses premières idées avaient été celles d’un serviteur, peu à peu il entrevit qu’il pourrait devenir maître avec cet être pâle qui avait passé six ans par les mains des femmes. Les maîtres du jeune marquis lui déplaisaient comme tout maître déplaît à cet âge : ce fut donc à Saint-Georges qu’ils profitèrent. Plus avancé que Maurice dans la vie corporelle, façonné de longue main aux exercices gymnastiques, le mulâtre eut peu à faire, en vérité, pour réussir. Le fruit de la science arrivait trop tôt pour l’appétit de Maurice, appétit indolent et que l’âge n’avait pas d’ailleurs développé ; au rebours du fils de Mme de Langey, Saint-Georges se trouva merveilleusement apte à en pomper tout le suc. Le maître à chanter, le maître de danse, le maître d’escrime, tout cela était alors donné à un jeune enfant bien né presque au sortir du berceau ; Saint-Georges ne tarda pas à délivrer Maurice de l’ennui et de la fatigue de ces études, fatigue réelle pour un aussi faible élève que le jeune marquis, il les accepta pour lui de façon à y faire de véritables progrès. Maurice était enchanté, car il se trouvait ainsi exempté de ce qu’il ne devait guère entrevoir que comme une tâche ; Maurice, c’était l’enfant créole dans toute l’acception du mot, servi, prévenu, gâté avant même qu’il pût connaître l’empire de la couleur blanche. Maurice allait avoir sept ans, Saint-Georges en comptait treize ; cela eût établi une grande différence entre eux s’il ne fût pas entré dans la destinée du créole de demeurer toujours frêle et maladif, comme dans celle du mulâtre de rester jeune, vigoureux. D’ailleurs aucun d’eux ne pouvait encore réfléchir à cette légère distinction physique. M. le marquis Maurice ne s’occupait, en vérité, que d’une chose, de mettre ses mutineries et ses révoltes contre ses maîtres à couvert sous la bonne conduite de Saint-Georges. Le mulâtre ne le quittait ni jour ni nuit, soit qu’il voulût se promener par les jardins quand le vent tombait de la crête parfumée des mornes, monter à cheval, se baigner ; soit qu’il lui fallût prendre ses leçons devant sa mère. Ce jour-là seulement les maîtres de Maurice se croyaient obligés de se soigner, de perler leurs phrases et d’insinuer avec adresse au marquis les demandes et les, réponses. Mme de Langey écoutait ces exercices d’un air insouciant, l’éducation d’un enfant de qualité consistant plutôt, pour la marquise, dans certain ordre d’idées toutes faites que dans la véritable route du progrès. Toute autre femme que la marquise eût été blessée au cœur en voyant le mulâtre répondre alors mieux que le marquis, son orgueil maternel s’en fût alarmé ; mais il y a des servitudes si établies que les rayons d’intelligence qui s’en échappent vous rendent à peine jaloux ; il fallait être Mlle de Breil[1] pour lever les yeux sur Rousseau le laquais, et puis Rousseau le laquais n’était pas mulâtre !…

Mme de Langey n’exigeait qu’une chose des précepteurs de Maurice, c’était que l’étude, et particulièrement les exercices du corps, n’altérassent point sa santé. Cette santé, Mme de Langey avait dans son esprit le droit de la faire passer avant toutes chose ; n’était-ce pas en effet sur l’existence de ce fils que tout l’échafaudage de sa fortune reposait ? Ce fils tant choyé, n’en devait-elle pas compte à M. de Boullogne, et cette pensée ne devait-elle pas dominer son système d’éducation ?

L’indolence maternelle des créoles est chose connue, celle de la marquise s’expliquait, du reste, naturellement par la multitude indigeste de professeurs donnés à Maurice. L’emploi de ces honorables commensaux de Mme de Langey avait été simplifié par eux au point de n’imposer à Maurice qu’une heure de leçons par jour ; ils passaient le reste du temps à la pêche ou à la chasse, plusieurs s’oubliaient même dans la compagnie des mulâtresses. Ils ne se faisaient faute de donner du marquis tout le temps à travers le nez de Maurice, qui en revanche les traitait comme de véritables nègres. C’était pour l’enfant des machines animées sur lesquelles il piétinait, il en tirait des sons distincts appropriés à ses caprices. Ses colères impérieuses plaisaient à Mme de Langey, parce quelles lui semblaient annoncer de l’énergie ; mais comme il n’avait qu’à vouloir pour obtenir, il ne tardait pas à retomber dans son insouciance et son état de langueur habituelle. En réalité, Saint-Georges était devenu peu à peu son maître véritable, il l’excitait ou il l’apaisait à son gré.

Rarement entre eux un dissentiment, une querelle… Le mulâtre, emporté dans le cercle des moindres fantaisies de Maurice, s’y laissait aller avec, une ardeur qui en relevait le but et en faisait pour lui de salutaires études. Son merveilleux instinct devinait tout, les joies, les volontés, les ennuis de son compagnon ; il y avait surtout chez Maurice une passion naissante que Saint-Georges cultivait : cette passion, c’était l’orgueil. Lui-même il trouvait d’abord un plaisir secret à la partager, elle rejaillissait sur sa condition, elle le mettait à couvert de toute insulte future. Il avait aussi pour cet enfant, confié à sa vigueur comme à une tutelle, des tendresses inexprimables. Souvent, en le berçant dans les soies de son hamac, il le regardait avec une larme comme le chien regarde son maître… N’était-ce pas à lui qu’il devait tout son bonheur ?

C’en était un réel pour le mulâtre, je vous jure, que de se trouver ainsi jeune, libre, accueilli sous les lambris dorés de cette case ! Il voyait ses pareils tournoyer autour de lui, mais ils étaient tous marqués de ce sceau qui assimile en cette contrée l’esclave aux bêtes de somme. Jamais la main d’un blanc n’avait touché leur col nu, tandis que celle de Maurice lui était douce aux sens comme à l’âme. Il serait un jour l’ami avoué de cet enfant, s’il ne devenait son mentor ; sa mère serait riche, heureuse, exemptée du fouet, de la misère ! Déjà aussi d’autres excitations inconnues faisaient battre le sang à ses artères, déjà peut-être son imagination fougueuse rêvait-elle un bonheur plus orgueilleux… Ses forces, que le climat avait développées d’une façon si précoce, lui donnant la conscience de sa valeur, il allait peut-être au-devant de certaines idées qui, pour tout autre individu de sa nature, eussent paru hérissées d’insurmontables obstacles. À l’âge de treize ans, les rêves d’un créole ne sont plus chastes, il porte dans son cœur tous les germes de cette passion dévorante que le soleil détache bien vite de ses limbes et de ses ombres ! Or, puisqu’il faut le dire, Saint-Georges aimait, ou plutôt il adorait quelqu’un, l’amour chez les natures rabaissées étant un culte jusqu’à ce qu’il s’élève à la hauteur d’une puissance.

Affranchi dès l’abord, par sa condition actuelle chez Mme de Langey, de toutes les humiliations qui entourent aux colonies l’homme de couleur, il avait concentré son âme en un seul rayon, une seule pensée…

Deux femmes, deux images se mouvaient perpétuellement autour de lui, passant et repassant sous ses yeux comme deux syrènes. Sur laquelle des deux avait-il levé le premier regard de son cœur ?

  1. Confessions, livre III.