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Le Cid/Édition Marty-Laveaux/Le Cid

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(Édition Marty-Laveauxp. 104-198).

ACTEURS.


DON FERNAND[1], premier roi de Castille.
DONA URRAQUE, infante de Castille.
DON DIÈGUE, père de don Rodrigue.
DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène.
DON RODRIGUE, amant de Chimène[2].
DON SANCHE, amoureux de Chimène.
DON ARIAS,
DON ALONSE,
gentilshommes castillans.
CHIMÈNE, fille de don Gomès[3].
LÉONOR, gouvernante de l’Infante.
ELVIRE, gouvernante de Chimène[4].
Un Page de l’Infante.


La scène est à Séville.

LE CID,
TRAGÉDIE[5].



ACTE I.


Scène première[6].

CHIMÈNE, ELVIRE[7].

Chimène.

Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ?


Elvire.

Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés :
Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez,
Et si je ne m’abuse à lire dans son âme,

Il vous commandera de répondre à sa flamme.


Chimène.

Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
Ce qui te fait juger qu’il approuve mon choix :
Apprends-moi de nouveau quel espoir j’en dois prendre ;
Un si charmant discours ne se peut trop entendre ;
Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
La douce liberté de se montrer au jour.
Que t’a-t-il répondu sur la secrète brigue
Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue ?
N’as-tu point trop fait voir quelle inégalité
Entre ces deux amants me penche d’un côté ?


Elvire.

Non ; j’ai peint votre cœur dans une indifférence
Qui n’enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance[8],
Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
Ce respect l’a ravi, sa bouche et son visage
M’en ont donné sur l’heure un digne témoignage[9],
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
« Elle est dans le devoir ; tous deux sont dignes d’elle,
Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux


L’éclatante vertu de leurs braves aïeux.
Don Rodrigue surtout n’a trait en son visage[10]
Qui d’un homme de cœur ne soit la haute image,
Et sort d’une maison si féconde en guerriers,
Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
La valeur de son père, en son temps sans pareille,
Tant qu’a duré sa force, a passé pour merveille ;
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[11],
Et nous disent encor ce qu’il fut autrefois.
Je me promets du fils ce que j’ai vu du père ;
Et ma fille, en un mot, peut l’aimer et me plaire[12]. »

Il alloit au conseil, dont l’heure qui pressoit[13]
A tranché ce discours qu’à peine il commençoit ;
Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
Entre vos deux amants n’est pas fort balancée.
Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,
Et c’est lui que regarde un tel degré d’honneur :
Ce choix n’est pas douteux, et sa rare vaillance
Ne peut souffrir qu’on craigne aucune concurrence.
Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
Dans un espoir si juste il sera sans rival ;
Et puisque don Rodrigue a résolu son père
Au sortir du conseil à proposer l’affaire,
Je vous laisse à juger s’il prendra bien son temps,
Et si tous vos désirs seront bientôt contents.


Chimène.

Il semble toutefois que mon âme troublée
Refuse cette joie, et s’en trouve accablée :
Un moment donne au sort des visages divers,
Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.


Elvire.

Vous verrez cette crainte heureusement déçue[14].


Chimène.

Allons, quoi qu’il en soit, en attendre l’issue.


Scène II.

L’INFANTE, LÉONOR, Page[15].

L’Infante[16].

Page, allez avertir Chimène de ma part[17]
Qu’aujourd’hui pour me voir elle attend un peu tard,
Et que mon amitié se plaint de sa paresse.

(Le page rentre[18].)

Léonor.

Madame, chaque jour même désir vous presse ;
Et dans son entretien je vous vois chaque jour[19]
Demander en quel point se trouve son amour.[20]


L’Infante.

Ce n’est pas sans sujet : je l’ai presque forcée[21]
À recevoir les traits dont son âme est blessée.
Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain :
Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines.[22]


Léonor.

Madame, toutefois parmi leurs bons succès
Vous montrez un chagrin qui va jusqu’à l’excès.[23]

Cet amour, qui tous deux les comble d’allégresse,
Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse,
Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux
Vous rend-il malheureuse alors qu’ils sont heureux ?
Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.


L’Infante.

Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
Écoute, écoute enfin comme j’ai combattu,
Écoute quels assauts brave encor ma vertu.[24]
L’amour est un tyran qui n’épargne personne :
Ce jeune cavalier[25], cet amant que je donne[26],
Je l’aime[27].


Léonor.

Je l’aime[4]. Vous l’aimez !


L’Infante.

Je l’aime[4]. Vous l’aimez ! Mets la main sur mon cœur,
Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
Comme il le reconnoît.


Léonor.

Comme il se reconnaît. Pardonnez-moi, Madame,
Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[28].
Une grande princesse à ce point s’oublier
Que d’admettre en son cœur un simple cavalier[29] !
Et que diroit le Roi ? que diroit la Castille[30] ?

Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille ?


L’Infante.

Il m’en souvient si bien que j’épandrai mon sang
Avant que je m’abaisse à démentir mon rang.
Je te répondrois bien que dans les belles âmes
Le seul mérite a droit de produire des flammes ;
Et si ma passion cherchoit à s’excuser,
Mille exemples fameux pourroient l’autoriser ;
Mais je n’en veux point suivre où ma gloire s’engage ;
La surprise des sens n’abat point mon courage[31] ;
Et je me dis toujours qu’étant fille de roi[32],
Tout autre qu’un monarque est indigne de moi.
Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit défendre,
Moi-même je donnai ce que je n’osois prendre.
Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
Et j’allumai leurs feux pour éteindre les miens.
Ne t’étonne donc plus si mon âme gênée
Avec impatience attend leur hyménée :
Tu vois que mon repos en dépend aujourd’hui.
Si l’amour vit d’espoir, il périt avec lui[33] :
C’est un feu qui s’éteint, faute de nourriture ;
Et malgré la rigueur de ma triste aventure,
Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[34].
Je souffre cependant un tourment incroyable :
Jusques à cet hymen Rodrigue m’est aimable ;

Je travaille à le perdre, et le perds à regret ;
Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
Je vois avec chagrin que l’amour me contraigne[35]
À pousser des soupirs pour ce que je dédaigne ;
Je sens en deux partis mon esprit divisé :
Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé ;
Cet hymen m’est fatal, je le crains, et souhaite :
Je n’ose en espérer qu’une joie imparfaite[36].
Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d’appas,
Que je meurs s’il s’achève ou ne s’achève pas.


Léonor.

Madame, après cela je n’ai rien à vous dire,
Sinon que de vos maux avec vous je soupire :
Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent ;
Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
Votre vertu combat et son charme et sa force,
En repousse l’assaut, en rejette l’amorce,
Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
Espérez donc tout d’elle, et du secours du temps ;
Espérez tout du ciel ; il a trop de justice
Pour laisser la vertu dans un si long supplice[37].


L’Infante.

Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir.


Le page.

Par vos commandements Chimène vous vient voir.


L’Infante, à Léonor[38].

Allez l’entretenir en cette galerie.


Léonor.

Voulez-vous demeurer dedans la rêverie ?


L’Infante.

Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
Remettre mon visage un peu plus à loisir.
Je vous suis.
Je vous suis. Juste ciel, d’où j’attends mon remède,
Mets enfin quelque borne au mal qui me possède :
Assure mon repos, assure mon honneur.
Dans le bonheur d’autrui je cherche mon bonheur :
Cet hyménée à trois également importe ;
Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
D’un lien conjugal joindre ces deux amants,
C’est briser tous mes fers et finir mes tourments.
Mais je tarde un peu trop : allons trouver Chimène,
Et par son entretien soulager notre peine.


Scène III.

LE COMTE, DON DIÈGUE.

Le Comte.

Enfin vous l’emportez, et la faveur du Roi
Vous élève en un rang qui n’étoit dû qu’à moi :
Il vous fait gouverneur du prince de Castille.


Don Diègue.

Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille
Montre à tous qu’il est juste, et fait connoître assez
Qu’il sait récompenser les services passés.


Le Comte.

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :
Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ;
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
Qu’ils savent mal payer les services présents.


Don Diègue.

Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite ;

La faveur l’a pu faire autant que[39] le mérite ;
Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[40],
De n’examiner rien quand un roi l’a voulu.
À l’honneur qu’il m’a fait ajoutez en un autre[41] ;
Joignons d’un sacré nœud ma maison à la vôtre :
Vous n’avez qu’une fille, et moi je n’ai qu’un fils[42] ;
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu’amis :
Faites-nous cette grâce, et l’acceptez pour gendre.


Le Comte.

À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ;
Et le nouvel éclat de votre dignité
Lui doit enfler le cœur d’une autre vanité[43].
LuExercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince :
Montrez-lui comme il faut régir une province,
Faire trembler partout les peuples sous sa loi[44],
Remplir les bons d’amour, et les méchants d’effroi.
Joignez à ces vertus celles d’un capitaine :
Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine,
Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille.
Instruisez-le d’exemple, et rendez-le parfait[45],
Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.


Don Diègue.

Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie,
Il lira seulement l’histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions[46],
Il verra comme il faut dompter des nations,
Attaquer une place, ordonner une armée[47],
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.


Le Comte.

Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir[48] ;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu’a fait après tout ce grand nombre d’années,
Que ne puisse égaler une de mes journées ?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui,
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille ;
Mon nom sert de rempart à toute la Castille :
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[49].
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire ;

Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verroit…


Don Diègue.

Il verroit… Je le sais, vous servez bien le Roi :
Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
Quand l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
Votre rare valeur a bien rempli ma place ;
Enfin, pour épargner les discours superflus,
Vous êtes aujourd’hui ce qu’autrefois je fus.
Vous voyez toutefois qu’en cette concurrence
Un monarque entre nous met quelque différence[50].


Le Comte.

Ce que je méritois, vous l’avez emporté.


Don Diègue.

Qui l’a gagné sur vous l’avoit mieux mérité.


Le Comte.

Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.


Don Diègue.

 En être refusé n’en est pas un bon signe.


Le Comte.

Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan.


Don Diègue.

L’éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.


Le Comte.

Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[51].


Don Diègue.

Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[52].


Le Comte.

Et par là cet honneur n’étoit dû qu’à mon bras.


Don Diègue.

Qui n’a pu l’obtenir ne le méritoit pas.


Le Comte.

Ne le méritoit pas ! Moi ?


Don Diègue.

Ne le méritoit pas ! Moi ? Vous.


Le Comte.

Ne le méritoit pas ! Moi ? Vous. Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.

(Il lui donne un soufflet[53].)

Don Diègue, mettant l’épée à la main[54].

Achève, et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir son front.


Le Comte.

Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse ?


Don Diègue.

Ô Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse[55] !


Le Comte.

Ton épée est à moi ; mais tu serois trop vain,
Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
Adieu : fais lire au Prince, en dépit de l’envie,
Pour son instruction, l’histoire de ta vie :

D’un insolent discours ce juste châtiment
Ne lui servira pas d’un petit ornement[56].


Scène IV.

DON DIÈGUE[57].

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :
Ce haut rang n’admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du roi, m’en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,

M’as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains[58].


Scène V.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

Don Diègue.

Rodrigue, as-tu du cœur ?


Don Rodrigue.

Rodrigue, as-tu du cœur ? Tout autre que mon père
L’éprouveroit sur l’heure.


Don Diègue.

L’éprouverait sur l’heure. Agréable colère !
Digne ressentiment à ma douleur bien doux !
Je reconnois mon sang à ce noble courroux ;
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ;
Viens me venger.


Don Rodrigue.

Viens me venger. De quoi ?


Don Diègue.

Viens me venger. De quoi ? D’un affront si cruel,
Qu’à l’honneur de tous deux il porte un coup mortel :
D’un soufflet. L’insolent en eût perdu la vie ;
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie :
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.

Va contre un arrogant éprouver ton courage :
Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage ;
Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,
Je te donne à combattre un homme à redouter :
Je l’ai vu, tout couvert de sang et de poussière[59],
Porter partout l’effroi dans une armée entière.
J’ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;
Et pour t’en dire encor quelque chose de plus,
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C’est…


Don Rodrigue.

C’est… De grâce, achevez.


Don Diègue.

C’est… De grâce, achevez. Le père de Chimène.


Don Rodrigue.

Le…


Don Diègue.

Le… Ne réplique point, je connois ton amour ;
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.
Plus l’offenseur est cher, et plus grande est l’offense.
Enfin tu sais l’affront, et tu tiens la vengeance :
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d’un père tel que moi[60].
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer : va, cours, vole, et nous venge[61].


Scène VI.[62]

DON RODRIGUE[63].

D’une aPercé jusques au fond du cœur[64]
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Je demeurCède au coup qui me tue.
Je deSi près de voir mon feu récompensé,
Je demeurÔ Dieu, l’étrange peine !

ContrEn cet affront mon père est l’offensé,
ContrEt l’offenseur le père de Chimène !

Contre Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras[65].
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Réduit auOu de vivre en infâme,
RéduDes deux côtés mon mal est infini.
Réduit auÔ Dieu, l’étrange peine !
RéduFaut-il laisser un affront impuni ?
RéduFaut-il punir le père de Chimène ?

Noble ePère, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[66],
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Cher et crMais ensemble amoureuse,
CherDigne ennemi de mon plus grand bonheur[67],
Cher et crFer qui causes ma peine[68],
CherM’es-tu donné pour venger mon honneur ?
CherM’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

Je dois Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père :

J’attire en me vengeant sa haine et sa colère[69] ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
À mon plEt l’autre indigne d’elle.
À mMon mal augmente à le vouloir guérir ;
À mon plTout redouble ma peine.
À mAllons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
À mMourons du moins sans offenser Chimène.

RecherMourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
RespecterVoit la perte assurée !
RespN’écoutons plus ce penser suborneur,
RespecterQui ne sert qu’à ma peine.
RespAllons, mon bras, sauvons du moins l’honneur[70],
RespPuisqu’après tout il faut perdre Chimène.

Je dois Oui, mon esprit s’étoit déçu[71].
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse[72] :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,

Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence :
Je m’accuCourons à la vengeance ;
Je mEt tout honteux d’avoir tant balancé[73],
Je m’accuNe soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.


fin du premier acte.

ACTE II.


Scène première.

DON ARIAS, LE COMTE[74].

Le Comte.

Je l’avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[75]
S’est trop ému d’un mot, et l’a porté trop haut ;
Mais puisque c’en est fait, le coup est sans remède.


Don Arias.

Qu’aux volontés du Roi ce grand courage cède :
Il y prend grande part, et son cœur irrité
Agira contre vous de pleine autorité.
Aussi vous n’avez point de valable défense :
Le rang de l’offensé, la grandeur de l’offense,
Demandent des devoirs, et des submissions
Qui passent le commun des satisfactions.


Le Comte.

Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[76].


Don Arias.

De trop d’emportement votre faute est suivie.
Le Roi vous aime encore ; apaisez son courroux.
Il a dit : « Je le veux ; » désobéirez-vous ?


Le Comte.

Monsieur, pour conserver tout ce que j’ai d’estime[77],
Désobéir un peu n’est pas un si grand crime ;
Et quelque grand qu’il soit, mes services présents[78]
Pour le faire abolir sont plus que suffisants[79].


Don Arias.

Quoi qu’on fasse d’illustre et de considérable,
Jamais à son sujet un roi n’est redevable.
Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.


Le Comte.

Je ne vous en croirai qu’après l’expérience.


Don Arias.

Vous devez redouter la puissance d’un roi.


Le Comte.

Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
Que toute sa grandeur s’arme pour mon supplice,
Tout l’État périra, s’il faut que je périsse[80].


Don Arias.

Quoi ! vous craignez si peu le pouvoir souverain…


Le Comte.

D’un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[81].
Il a trop d’intérêt lui-même en ma personne,
Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.


Don Arias.

Souffrez que la raison remette vos esprits.
Prenez un bon conseil.


Le Comte.

Prenez un bon conseil. Le conseil en est pris.


Don Arias.

Que lui dirai-je enfin ? je lui dois rendre conte[82].


Le Comte.

Que je ne puis du tout consentir à ma honte.


Don Arias.

Mais songez que les rois veulent être absolus.


Le Comte.

Le sort en est jeté, Monsieur, n’en parlons plus.


Don Arias.

Adieu donc, puisqu’en vain je tâche à vous résoudre :
Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[83].


Le Comte.

Je l’attendrai sans peur.


Don Arias.

Je l’attendrai sans peur. Mais non pas sans effet.


Le Comte.

Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.

(Il est seul[84].)

Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[85].
J’ai le cœur au-dessus des plus fières disgrâces ;
Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.


Scène II.

LE COMTE, DON RODRIGUE[86].

Don Rodrigue.

À moi, Comte, deux mots.


Le Comte.

À moi, comte, deux mots. Parle.


Don Rodrigue.

À moi, comte, deux mots. Parle. Ôte-moi d’un doute.
Connois-tu bien don Diègue ?


Le Comte.

Connois-tu bien don Diègue ? Oui.


Don Rodrigue.

Connais-tu bien don Diègue ? Oui. Parlons bas ; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
La vaillance et l’honneur de son temps ? le sais-tu ?


Le Comte.

Peut-être.


Don Rodrigue.

Peut-être. Cette ardeur que dans les yeux je porte,
Sais-tu que c’est son sang ? le sais-tu ?


Le Comte.

Sais-tu que c’est son sang ? le sais-tu ? Que m’importe ?


Don Rodrigue.

À quatre pas d’ici je te le fais savoir.


Le Comte.

Jeune présomptueux !


Don Rodrigue.

Jeune présomptueux ! Parle sans t’émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend point le nombre des années[87].


Le Comte.

Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain[88],
Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ?


Don Rodrigue.

Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.


Le Comte.

Sais-tu bien qui je suis ?


Don Rodrigue.

Sais-tu bien qui je suis ? Oui ; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d’effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte[89]
Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ;
Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur.
À qui venge son père il n’est rien impossible.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.


Le Comte.

Ce grand cœur qui paroît aux discours que tu tiens,
Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens ;
Et croyant voir en toi l’honneur de la Castille,

Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir ;
Qu’ils n’ont point affaibli cette ardeur magnanime ;
Que ta haute vertu répond à mon estime ;
Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[90],
Je ne me trompois point au choix que j’avois fait ;
Mais je sens que pour toi ma pitié s’intéresse ;
J’admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d’essai fatal ;
Dispense ma valeur d’un combat inégal ;
Trop peu d’honneur pour moi suivroit cette victoire :
À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[91].
On te croirait toujours abattu sans effort ;
Et j’aurois seulement le regret de ta mort.


Don Rodrigue.

D’une indigne pitié ton audace est suivie :
Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie ?


Le Comte.

Retire-toi d’ici.


Don Rodrigue.

Retire-toi d’ici. Marchons sans discourir.


Le Comte.

Es-tu si las de vivre ?


Don Rodrigue.

Es-tu si las de vivre ? As-tu peur de mourir ?


Le Comte.

Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
Qui survit un moment à l’honneur de son père.


Scène III.

L’INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.

L’Infante.

Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur :
Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
Tu reverras le calme après ce foible orage ;
Ton bonheur n’est couvert que d’un peu de nuage[92],
Et tu n’as rien perdu pour le voir différer.


Chimène.

Mon cœur outré d’ennuis n’ose rien espérer.
Un orage si prompt qui trouble une bonace
D’un naufrage certain nous porte la menace :
Je n’en saurois douter, je péris dans le port.
J’aimois, j’étois aimée, et nos pères d’accord ;
Et je vous en contois la charmante nouvelle[93],
Au malheureux moment qui naissoit leur querelle,
Dont le récit fatal, sitôt qu’on vous l’a fait,
D’une si douce attente a ruiné l’effet.
D’Maudite ambition, détestable manie,
Dont les plus généreux souffrent la tyrannie !
Honneur impitoyable à mes plus chers désirs[94],
Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs !


L’Infante.

Tu n’as dans leur querelle aucun sujet de craindre :
Un moment l’a fait naître, un moment va l’éteindre.
Elle a fait trop de bruit pour ne pas s’accorder,
Puisque déjà le Roi les veut accommoder ;
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[95],
Pour en tarir la source y fera l’impossible.


Chimène.

Les accommodements ne font rien en ce point[96].
De si mortels affronts ne se réparent point[97].
En vain on fait agir la force ou la prudence[98] :
Si l’on guérit le mal, ce n’est qu’en apparence.
La haine que les cœurs conservent au-dedans
Nourrit des feux cachés, mais d’autant plus ardents.


L’Infante.

Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimène
Des pères ennemis dissipera la haine ;
Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort
Par un heureux hymen étouffer ce discord.


Chimène.

Je le souhaite ainsi plus que je ne l’espère :
Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.
Je sens couler des pleurs que je veux retenir ;
Le passé me tourmente, et je crains l’avenir.


L’Infante.

Que crains-tu ? d’un vieillard l’impuissante foiblesse[99] ?


Chimène.

Rodrigue a du courage.


L’Infante.

Rodrigue a du courage. Il a trop de jeunesse.


Chimène.

Les hommes valeureux le sont du premier coup.


L’Infante.

Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup :
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire,
Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.


Chimène.

S’il ne m’obéit point, quel comble à mon ennui !
Et s’il peut m’obéir, que dira-t-on de lui ?
Étant né ce qu’il est, souffrir un tel outrage[100] !
Soit qu’il cède ou résiste au feu qui me l’engage,
Mon esprit ne peut qu’être ou honteux ou confus
De son trop de respect, ou d’un juste refus.


L’Infante.

Chimène a l’âme haute, et quoique intéressée[101],
Elle ne peut souffrir une basse pensée ;
Mais si jusques au jour de l’accommodement
Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
Et que j’empêche ainsi l’effet de son courage,
Ton esprit amoureux n’aura-t-il point d’ombrage ?


Chimène.

Ah ! Madame, en ce cas je n’ai plus de souci[102].


Scène IV.

L’INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, le Page[103].

L’Infante.

Page, cherchez Rodrigue, et l’amenez ici.


Le Page.

Le Comte de Gormas et lui…


Chimène.

Le Comte de Gormas et lui… Bon Dieu ! je tremble.


L’Infante.

Parlez.


Le Page.

Parlez. De ce palais ils sont sortis ensemble[104].


Chimène.

Seuls ?


Le Page.

Seuls ? Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.


Chimène.

Sans doute ils sont aux mains, il n’en faut plus parler.
Madame, pardonnez à cette promptitude.


Scène V.

L’INFANTE, LÉONOR.

L’Infante.

Hélas ! que dans l’esprit je sens d’inquiétude !
Je pleure ses malheurs, son amant me ravit ;
Mon repos m’abandonne, et ma flamme revit.
Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[105] ;
Et leur division, que je vois à regret,
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.


Léonor.

Cette haute vertu qui règne dans votre âme
Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme ?


L’Infante.

Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi
Pompeuse et triomphante elle me fait la loi :
Porte-lui du respect, puisqu’elle m’est si chère.
Ma vertu la combat, mais malgré moi j’espère ;
Et d’un si fol espoir mon cœur mal défendu
Vole après un amant que Chimène a perdu.


Léonor.

Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
Et la raison chez vous perd ainsi son usage ?


L’Infante.

Ah ! qu’avec peu d’effet on entend la raison,
Quand le cœur est atteint d’un si charmant poison !
Et lorsque le malade aime sa maladie[106],
Qu’il a peine à souffrir que l’on y remédie[107] !


Léonor.

Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux ;
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[108].


L’Infante.

Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède,
Apprends comme l’amour flatte un cœur qu’il possède.
ApSi Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
Si dessous sa valeur ce grand guerrier s’abat,
Je puis en faire cas, je puis l’aimer sans honte.
Que ne fera-t-il point, s’il peut vaincre le Comte ?
J’ose m’imaginer qu’à ses moindres exploits
Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ;
Et mon amour flatteur déjà me persuade
Que je le vois assis au trône de Grenade,
Les Mores[109] subjugués trembler en l’adorant,
L’Aragon recevoir ce nouveau conquérant,
Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
Porter delà les mers ses hautes destinées,
Du sang des Africains arroser ses lauriers[110] :
Enfin tout ce qu’on dit des plus fameux guerriers[111],
Je l’attends de Rodrigue après cette victoire.
Et fais de son amour un sujet de ma gloire.


Léonor.

Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
Ensuite d’un combat qui peut-être n’est pas.


L’Infante.

Rodrigue est offensé ; le Comte a fait l’outrage ;
Ils sont sortis ensemble : en faut-il davantage ?


Léonor.

Eh bien ! ils se battront, puisque vous le voulez[112],
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez ?


L’Infante.

Que veux-tu ? je suis folle, et mon esprit s’égare :
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[113].
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,
Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.


Scène VI.

DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE.[114]

Don Fernand.

Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable !
Ose-t-il croire encor son crime pardonnable ?


Don Arias.

Je l’ai de votre part longtemps entretenu ;
J’ai fait mon pouvoir, Sire, et n’ai rien obtenu.


Don Fernand.

Justes cieux ! ainsi donc un sujet téméraire
A si peu de respect et de soin de me plaire !
Il offense don Diègue, et méprise son roi !
Au milieu de ma cour il me donne la loi !
Qu’il soit brave guerrier, qu’il soit grand capitaine,

Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[115].
Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
Il verra ce que c’est que de n’obéir pas.
Quoi qu’ait pu mériter une telle insolence[116],
Je l’ai voulu d’abord traiter sans violence ;
Mais puisqu’il en abuse, allez dès aujourd’hui,
Soit qu’il résiste ou non, vous assurer de lui[117].


Don Sanche.

Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle :
On l’a pris tout bouillant encor de sa querelle ;
Sire, dans la chaleur d’un premier mouvement,
Un cœur si généreux se rend malaisément.
Il voit bien qu’il a tort, mais une âme si haute[118]
N’est pas sitôt réduite à confesser sa faute.


Don Fernand.

Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
Qu’on se rend criminel à prendre son parti.


Don Sanche.

J’obéis, et me tais ; mais de grâce encor, Sire,
Deux mots en sa défense.


Don Fernand.

Deux mots en sa défense. Et que pouvez-vous dire ?[119]


Don Sanche.

Qu’une âme accoutumée aux grandes actions
Ne se peut abaisser à des submissions :
Elle n’en conçoit point qui s’expliquent[120] sans honte ;
Et c’est à ce mot seul qu’a résisté le Comte[121].

Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
Et vous obéiroit, s’il avoit moins de cœur.
Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
Répare cette injure à la pointe des armes ;
Il satisfera, Sire ; et vienne qui voudra,
Attendant qu’il l’ait su, voici qui répondra.


Don Fernand.

Vous perdez le respect ; mais je pardonne à l’âge,
Et j’excuse l’ardeur en un jeune courage[122].
EtUn roi dont la prudence a de meilleurs objets
Est meilleur ménager du sang de ses sujets :
Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
Comme le chef a soin des membres qui le servent.
Ainsi votre raison n’est pas raison pour moi :
Vous parlez en soldat ; je dois agir en roi[123] ;
Et quoi qu’on veuille dire, et quoi qu’il ose croire[124],
Le Comte à m’obéir ne peut perdre sa gloire.
D’ailleurs l’affront me touche : il a perdu d’honneur
Celui que de mon fils j’ai fait le gouverneur ;
S’attaquer à mon choix, c’est se prendre à moi-même[125],

Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
N’en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
De nos vieux ennemis arborer les drapeaux ;
Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.


Don Arias.

Les Mores ont appris par force à vous connoître,
Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.


Don Fernand.

Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
Mon sceptre, en dépit d’eux, régir l’Andalousie ;
Et ce pays si beau, qu’ils ont trop possédé,
Avec un œil d’envie est toujours regardé.
C’est l’unique raison qui m’a fait dans Séville
Placer depuis dix ans le trône de Castille[126],
Pour les voir de plus près, et d’un ordre plus prompt
Renverser aussitôt ce qu’ils entreprendront.


Don Arias.

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[127]
Combien votre présence assure vos conquêtes :
Vous n’avez rien à craindre.


Don Fernand.

Vous n’avez rien à craindre. Et rien à négliger :
Le trop de confiance attire le danger ;
Et vous n’ignorez pas qu’avec fort peu de peine[128]

Un flux de pleine mer jusqu’ici les amène[129].
Toutefois j’aurois tort de jeter dans les cœurs,
L’avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
L’effroi que produiroit cette alarme inutile,
Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville :
Faites doubler la garde aux murs et sur le port[130].
C’est assez pour ce soir[131].


Scène VII.

DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.

Don Alonse.

C’est assez pour ce soir[3]. Sire, le Comte est mort :
Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.


Don Fernand.

Dès que j’ai su l’affront, j’ai prévu la vengeance[132] ;
Et j’ai voulu dès lors prévenir ce malheur.


Don Alonse.

Chimène à vos genoux apporte sa douleur ;
Elle vient toute[133] en pleurs vous demander justice.


Don Fernand.

Bien qu’à ses déplaisirs mon âme compatisse[134],
Ce que le comte a fait semble avoir mérité
Ce digne châtiment de sa témérité[135].
Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,

Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon État rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
À quelques sentiments que son orgueil m’oblige,
Sa perte m’affoiblit, et son trépas m’afflige.


Scène VIII.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.

Chimène.

Sire, Sire, justice !


Don Diègue.

Sire, sire, justice ! Ah ! Sire, écoutez-nous.


Chimène.

Je me jette à vos pieds.


Don Diègue.

Je me jette à vos pieds. J’embrasse vos genoux.


Chimène.

Je demande justice.


Don Diègue.

Je demande justice. Entendez ma défense[136].


Chimène.

D’un jeune audacieux punissez l’insolence :
Il a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.


Don Diègue.

Il a tué mon père. Il a vengé le sien.


Chimène.

Au sang de ses sujets un roi doit la justice.


Don Diègue.

Pour la juste vengeance il n’est point de supplice[137].


Don Fernand.

Levez-vous l’un et l’autre, et parlez à loisir.
Chimène, je prends part à votre déplaisir ;
D’une égale douleur je sens mon âme atteinte[138].
Vous parlerez après ; ne troublez pas sa plainte.


Chimène.

Sire, mon père est mort ; mes yeux[139] ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc ;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous,
Qu’au milieu des hasards n’osoit verser la guerre,
Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre[140].
J’ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur :
Je l’ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste ;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.


Don Fernand.

Prends courage, ma fille, et sache qu’aujourd’hui
Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.


Chimène.

Sire, de trop d’honneur ma misère est suivie.
Je vous l’ai déjà dit, je l’ai trouvé sans vie[141] ;
Son flanc étoit ouvert ; et pour mieux m’émouvoir[142],
Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir ;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite ;
Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.
PaSire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence ;
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témérité ;
Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu’on vient de vous ravir[143]
Éteint, s’il n’est vengé, l’ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance,
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.
Vous perdez en la mort d’un homme de son rang :
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[144].
Immolez, non à moi, mais à votre couronne[145],
Mais à votre grandeur, mais à votre personne ;
Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l’État
Tout ce qu’enorgueillit un si haut attentat.


Don Fernand.

Don Diègue, répondez.


Don Diègue.

Don Diègue, répondez. Qu’on est digne d’envie
Lorsqu’en perdant la force on perd aussi la vie[146],
Et qu’un long âge apprête aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd’hui, pour avoir trop vécu,
Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[147],
Le Comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux[148],
Jaloux de votre choix, et fier de l’avantage
Que lui donnoit sur moi l’impuissance de l’âge.
CeSire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie,
Descendoient au tombeau tous chargés d’infamie,
Si je n’eusse produit un fils digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le comte ;
Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
Si venger un soufflet mérite un châtiment,
Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête :

Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.
Qu’on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[149],
Sire, j’en suis la tête, il n’en est que le bras.
Si Chimène se plaint qu’il a tué son père,
Il ne l’eût jamais fait si je l’eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène :
Je n’y résiste point, je consens à ma peine ;
Et loin de murmurer d’un rigoureux décret[150],
Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.


Don Fernand.

L’affaire est d’importance, et, bien considérée,
Mérite en plein conseil d’être délibérée.
Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
Qu’on me cherche son fils. Je vous ferai justice.


Chimène.

Il est juste, grand Roi, qu’un meurtrier périsse.


Don Fernand.

Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.


Chimène.

M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs.


fin du second acte.

ACTE III.


Scène première.

DON RODRIGUE, ELVIRE[151].

Elvire.

Rodrigue, qu’as-tu fait ? où viens-tu, misérable ?


Don Rodrigue.

Suivre le triste cours de mon sort déplorable.


Elvire.

Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
De paroître en des lieux que tu remplis de deuil ?
Quoi ? viens-tu jusqu’ici braver l’ombre du Comte ?
Ne l’as-tu pas tué ?


Don Rodrigue.

Ne l’as-tu pas tué ? Sa vie étoit ma honte :
Mon honneur de ma main a voulu cet effort.


Elvire.

Mais chercher ton asile en la maison du mort !
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge ?


Don Rodrigue.

Et je n’y viens aussi que m’offrir à mon juge[152].
Ne me regarde plus d’un visage étonné ;
Je cherche le trépas après l’avoir donné.
Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène :
Je mérite la mort de mériter sa haine,

Et j’en viens recevoir, comme un bien souverain,
Et l’arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.


Elvire.

Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence ;
À ses premiers transports dérobe ta présence :
Va, ne t’expose point aux premiers mouvements
Que poussera l’ardeur de ses ressentiments.


Don Rodrigue.

Non, non, ce cher objet à qui j’ai pu déplaire
Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère ;
Et j’évite cent morts qui me vont accabler[153],
Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.


Elvire.

Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,
Et n’en reviendra point que bien accompagnée.
Rodrigue, fuis, de grâce : ôte-moi de souci.
Que ne dira-t-on point si l’on te voit ici ?
Veux-tu qu’un médisant, pour comble à sa misère[154],
L’accuse d’y souffrir l’assassin de son père ?
Elle va revenir ; elle vient, je la voi :
Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[155].


Scène II.

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.

Don Sanche.

Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes :
Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes ;

Et je n’entreprends pas, à force de parler,
Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
Mais si de vous servir je puis être capable,
Employez mon épée à punir le coupable ;
Employez mon amour à venger cette mort :
Sous vos commandements mon bras sera trop fort.


Chimène.

Malheureuse !


Don Sanche.

Malheureuse ! De grâce, acceptez mon service[156].


Chimène.

J’offenserois le Roi, qui m’a promis justice.


Don Sanche.

Vous savez qu’elle marche avec tant de langueur,
Qu’assez souvent le crime échappe à sa longueur[157] ;
Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.
Souffrez qu’un cavalier vous venge par les armes[158].
La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.


Chimène.

C’est le dernier remède ; et s’il y faut venir,
Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
Vous serez libre alors de venger mon injure.


Don Sanche.

C’est l’unique bonheur où mon âme prétend ;
Et pouvant l’espérer, je m’en vais trop content.


Scène III.

CHIMÈNE, ELVIRE.

Chimène.

Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
De mes vives douleurs te faire voir l’atteinte ;
Je puis donner passage à mes tristes soupirs ;
Je puis t’ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.
Je Mon père est mort, Elvire ; et la première épée
Dont s’est armé Rodrigue a sa trame coupée.
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau !
La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau,
Et m’oblige à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste.


Elvire.

Reposez-vous, Madame.


Chimène.

Reposez-vous, madame. Ah ! que mal à propos
Dans un malheur si grand tu parles de repos[159] !
Par où sera jamais ma douleur apaisée[160],
Si je ne puis haïr la main qui l’a causée ?
Et que dois-je espérer qu’un tourment éternel,
Si je poursuis un crime, aimant le criminel ?


Elvire.

Il vous prive d’un père, et vous l’aimez encore !


Chimène.

C’est peu de dire aimer, Elvire : je l’adore ;
Ma passion s’oppose à mon ressentiment ;

Dedans mon ennemi je trouve mon amant ;
Et je sens qu’en dépit de toute ma colère,
Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père :
Il l’attaque, il le presse, il cède, il se défend,
Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant ;
Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
Il déchire mon cœur sans partager mon âme ;
Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[161],
Je ne consulte point pour suivre mon devoir :
Je cours sans balancer où mon honneur m’oblige.
Rodrigue m’est bien cher, son intérêt m’afflige ;
Mon cœur prend son parti ; mais malgré son effort[162],
Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.


Elvire.

Pensez-vous le poursuivre ?


Chimène.

Pensez-vous le poursuivre ? Ah ! cruelle pensée !
Et cruelle poursuite où je me vois forcée !
Je demande sa tête, et crains de l’obtenir :
Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir !


Elvire.

Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique ;
Ne vous imposez point de loi si tyrannique.


Chimène.

Quoi ! mon père étant mort, et presque entre mes bras[163],
Son sang criera vengeance, et je ne l’orrai pas[164] !

Mon cœur, honteusement surpris par d’autres charmes,
Croira ne lui devoir que d’impuissantes larmes !
Et je pourrai souffrir qu’un amour suborneur
Sous un lâche silence étouffe mon honneur[165] !


Elvire.

Madame, croyez-moi, vous serez excusable
D’avoir moins de chaleur contre un objet aimable[166],
Contre un amant si cher : vous avez assez fait,
Vous avez vu le Roi ; n’en pressez point l’effet,
Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.


Chimène.

Il y va de ma gloire, il faut que je me venge ;
Et de quoi que nous flatte un désir amoureux,
Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.


Elvire.

Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.


Chimène.

Je l’avoue.


Elvire.

Je l’avoue. Après tout, que pensez-vous donc faire ?


Chimène.

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.


Scène IV.

DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.

Don Rodrigue.

Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre[167].


Chimène.

Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je voi ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !


Don Rodrigue.

N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance
La douceur de ma perte et de votre vengeance.


Chimène.

Hélas !


Don Rodrigue.

Hélas ! Écoute-moi.


Chimène.

Hélas ! Écoute-moi. Je me meurs.


Don Rodrigue.

Hélas ! Écoute-moi. Je me meurs. Un moment.


Chimène.

Va, laisse-moi mourir.


Don Rodrigue.

Va, laisse-moi mourir. Quatre mots seulement :
Après ne me réponds qu’avecque cette épée.


Chimène.

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !


Don Rodrigue.

Ma Chimène…


Chimène.

Ma Chimène… Ôte-moi cet objet odieux,
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.


Don Rodrigue.

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.


Chimène.

Il est teint de mon sang.


Don Rodrigue.

Il est teint de mon sang. Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.


Chimène.

Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !


Don Rodrigue.

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte[168]
Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avois part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferois encor, si j’avois à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrois vengeance[169].

Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras étoit trop prompt[170] ;
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportoit la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas[171]
Qu’un homme sans honneur ne te méritoit pas ;
Que malgré cette part que j’avois en ton âme[172],
Qui m’aima généreux me haïroit infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,
C’étoit m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore ; et quoique j’en soupire[173],
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
J’ai fait ce que j’ai dû[174], je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.


Chimène.

Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie[175] ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandoit à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avoit ravi mon père,
Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurois senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[176] ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.


Don Rodrigue.

Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt :
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,

C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.


Chimène.

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[177] ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.


Don Rodrigue.

De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.


Chimène.

Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.


Don Rodrigue.

Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.


Chimène.

Va, je ne te hais point.


Don Rodrigue.

Va, je ne te hais point. Tu le dois.


Chimène.

Va, je ne te hais point. Tu le dois. Je ne puis.


Don Rodrigue.

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.


Chimène.

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[178] ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ :
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.


Don Rodrigue.

Que je meure !


Chimène.

Que je meure ! Va-t’en.


Don Rodrigue.

Que je meure ! Va-t’en. À quoi te résous-tu ?


Chimène.

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[179],
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,

Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.


Don Rodrigue.

Ô miracle d’amour !


Chimène.

Ô miracle d’amour ! Ô comble de misères[180] !


Don Rodrigue.

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !


Chimène.

Rodrigue, qui l’eût cru ?


Don Rodrigue.

Rodrigue, qui l’eût cru ? Chimène, qui l’eût dit ?


Chimène.

Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît ?


Don Rodrigue.

Et que si près du port, contre toute apparence[181],
Un orage si prompt brisât notre espérance ?


Chimène.

Ah ! mortelles douleurs !


Don Rodrigue.

Ah ! mortelles douleurs ! Ah ! regrets superflus !


Chimène.

Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.


Don Rodrigue.

Adieu : je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.


Chimène.

Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi[182]
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.


Elvire.

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…


Chimène.

Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer,
Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.


Scène V.

DON DIÈGUE[183].

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse :
Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse ;
Toujours quelques soucis en ces événements
Troublent la pureté de nos contentements.
Au milieu du bonheur mon âme en sent l’atteinte :
Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
J’ai vu mort l’ennemi qui m’avoit outragé ;
Et je ne saurois voir la main qui m’a vengé.
En vain je m’y travaille, et d’un soin inutile,
Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :
Ce peu que mes vieux ans m’ont laissé de vigueur[184]
Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[185].
À toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
Je pense l’embrasser, et n’embrasse qu’une ombre ;
Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,
Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
Je ne découvre point de marques de sa fuite ;
Je crains du Comte mort les amis et la suite ;
Leur nombre[186] m’épouvante, et confond ma raison.
Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.
Justes cieux ! me trompé-je encore à l’apparence,
Ou si je vois enfin mon unique espérance ?

C’est lui, n’en doutons plus ; mes vœux sont exaucés,
Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.


Scène VI.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

Don Diègue.

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie ![187]


Don Rodrigue.

Hélas !


Don Diègue.

Hélas ! Ne mêle point de soupirs à ma joie[188] ;
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
Ma valeur n’a point lieu de te désavouer :
Tu l’as bien imitée, et ton illustre audace
Fait bien revivre en toi les héros de ma race :
C’est d’eux que tu descends, c’est de moi que tu viens :
Ton premier coup d’épée égale tous les miens ;
Et d’une belle ardeur ta jeunesse animée
Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l’honneur,
Viens baiser cette joue, et reconnois la place
Où fut empreint l’affront que ton courage efface[189].


Don Rodrigue.

L’honneur vous en est dû : je ne pouvois pas moins,

Étant sorti de vous et nourri par vos soins.
Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
Que mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie ;
Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
Si je m’ose à mon tour satisfaire après vous[190].
Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate ;
Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
Je ne me repens point de vous avoir servi ;
Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi.
Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,
Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme ;
Ne me dites plus rien ; pour vous j’ai tout perdu :
Ce que je vous devois, je vous l’ai bien rendu.


Don Diègue.

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[191] :
Je t’ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ;
Et d’autant que l’honneur m’est plus cher que le jour,
D’autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d’un cœur magnanime éloigne ces foiblesses[192] ;
Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses[193] !
L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir[194].


Don Rodrigue.

Ah ! que me dites-vous ?


Don Diègue.

Ah ! que me dites-vous ? Ce que tu dois savoir.


Don Rodrigue.

Mon honneur offensé sur moi-même se venge ;
Et vous m’osez pousser à la honte du change !
L’infamie est pareille, et suit également
Le guerrier sans courage et le perfide amant.
À ma fidélité ne faites point d’injure ;
Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure :
Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ;
Ma foi m’engage encor si je n’espère plus ;
Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.


Don Diègue.

Il n’est pas temps encor de chercher le trépas :
Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
La flotte qu’on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,
Croit surprendre la ville et piller la contrée[195].
Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit
Dans une heure à nos murs les amène[196] sans bruit.
La cour est en désordre, et le peuple en alarmes :
On n’entend que des cris, on ne voit que des larmes.
Dans ce malheur public mon bonheur a permis
Que j’ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,
Qui sachant mon affront, poussés d’un même zèle[197],
Se venoient tous offrir à venger ma querelle[198].
Tu les a prévenus ; mais leurs vaillantes mains
Se tremperont bien mieux au sang des Africains.

Va marcher à leur tête où l’honneur te demande :
C’est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
De ces vieux ennemis va soutenir l’abord :
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort ;
Prends-en l’occasion, puisqu’elle t’est offerte ;
Fais devoir à ton roi son salut à ta perte ;
Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
Ne borne pas ta gloire à venger un affront ;
Porte-la plus avant : force par ta vaillance[199]
Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[200] ;
Si tu l’aimes, apprends que revenir vainqueur[201],
C’est l’unique moyen de regagner son cœur.
Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles ;
Je t’arrête en discours, et je veux que tu voles.
Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi
Que ce qu’il perd au Comte il le recouvre en toi.


fin du troisième acte.

ACTE IV.


Scène PREMIÈRE.

CHIMÈNE, ELVIRE.

Chimène.

N’est-ce point un faux bruit ? le sais-tu bien, Elvire ?


Elvire.

Vous ne croiriez jamais comme chacun l’admire,
Et porte jusqu’au ciel, d’une commune voix,
De ce jeune héros les glorieux exploits.
Les Mores devant lui n’ont paru qu’à leur honte ;
Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
Trois heures de combat laissent à nos guerriers
Une victoire entière et deux rois prisonniers.
La valeur de leur chef ne trouvoit point d’obstacles.


Chimène.

Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles ?


Elvire.

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix :
Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.


Chimène.

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges ?


Elvire.

Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[202],
Le nomme de sa joie et l’objet et l’auteur,

Son ange tutélaire, et son libérateur.


Chimène.

Et le Roi, de quel œil voit-il tant de vaillance ?


Elvire.

Rodrigue n’ose encor paroître en sa présence ;
Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,
Et demande pour grâce à ce généreux prince
Qu’il daigne voir la main qui sauve la province[203].


Chimène.

Mais n’est-il point blessé ?


Elvire.

Mais n’est-il point blessé ? Je n’en ai rien appris.
Vous changez de couleur ! reprenez vos esprits.


Chimène.

Reprenons donc aussi ma colère affoiblie :
Pour avoir soin de lui faut-il que je m’oublie ?
On le vante, on le loue, et mon cœur y consent !
Mon honneur est muet, mon devoir impuissant !
Silence, mon amour, laisse agir ma colère :
S’il a vaincu deux rois, il a tué mon père[204] ;
Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
Sont les premiers effets qu’ait produits[205] sa valeur ;
Et quoi qu’on die ailleurs d’un cœur si magnanime[206],
Ici tous les objets me parlent de son crime.
VoVous qui rendez la force à mes ressentiments,
Voiles[207], crêpes, habits, lugubres ornements,
Pompe que me prescrit sa première victoire[208],
Contre ma passion soutenez bien ma gloire ;

Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[209],
Parlez à mon esprit de mon triste devoir,
Attaquez sans rien craindre une main triomphante.


Elvire.

Modérez ces transports, voici venir l’Infante.


Scène II.

L’INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.

L’Infante.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.


Chimène.

Prenez bien plutôt part à la commune joie,
Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
Madame : autre que moi n’a droit de soupirer.
Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[210],
Et le salut public que vous rendent ses armes,
À moi seule aujourd’hui souffrent encor les larmes[211] :
Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;
Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.


L’Infante.

Ma Chimène, il est vrai qu’il a fait des merveilles.


Chimène.

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ;
Et je l’entends partout publier hautement
Aussi brave guerrier que malheureux amant.


L’Infante.

Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire ?
Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire :

Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois ;
Et vanter sa valeur, c’est honorer ton choix.


Chimène.

Chacun peut la vanter avec quelque justice[212] ;
Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :
Je vois ce que je perds quand je vois ce qu’il vaut.
Ah ! cruels déplaisirs à l’esprit d’une amante !
Plus j’apprends son mérite, et plus mon feu s’augmente :
Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.


L’Infante.

Hier[213] ce devoir te mit en une haute estime ;
L’effort que tu te fis parut si magnanime,
Si digne d’un grand cœur, que chacun à la cour
Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.
Mais croirois-tu l’avis d’une amitié fidèle ?


Chimène.

Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.


L’Infante.

Ce qui fut juste alors ne l’est plus aujourd’hui[214].
Rodrigue maintenant est notre unique appui,
L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,
Le soutien de Castille, et la terreur du More[215].
Le Roi même est d’accord de cette vérité[216],

Que ton père en lui seul se voit ressuscité ;
Et si tu veux enfin qu’en deux mots je m’explique,
Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis
De livrer sa patrie aux mains des ennemis ?
Contre nous ta poursuite est-elle légitime,
Et pour être punis avons-nous part au crime ?
Ce n’est pas qu’après tout tu doives épouser
Celui qu’un père mort t’obligeoit d’accuser :
Je te voudrois moi-même en arracher l’envie ;
Ôte-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.


Chimène.

Ah ! ce n’est pas à moi d’avoir tant de bonté[217] ;
Le devoir qui m’aigrit n’a rien de limité.
Quoique pour ce vainqueur mon amour s’intéresse,
Quoiqu’un peuple l’adore et qu’un roi le caresse,
Qu’il soit environné des plus vaillants guerriers,
J’irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.


L’Infante.

C’est générosité quand pour venger un père
Notre devoir attaque une tête si chère ;
Mais c’en est une encor d’un plus illustre rang,
Quand on donne au public les intérêts du sang.
Non, crois-moi, c’est assez que d’éteindre ta flamme ;
Il sera trop puni s’il n’est plus dans ton âme.
Que le bien du pays t’impose cette loi :
Aussi bien, que crois-tu que t’accorde le Roi ?


Chimène.

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[218].


L’Infante.

Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
Adieu : tu pourras seule y penser à loisir[219].


Chimène.

Après mon père mort, je n’ai point à choisir.


Scène III.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.

Don Fernand.

Généreux héritier d’une illustre famille,
Qui fut toujours la gloire et l’appui de Castille,
Race de tant d’aïeux en valeur signalés,
Que l’essai de la tienne a sitôt égalés,
Pour te récompenser ma force est trop petite ;
Et j’ai moins de pouvoir que tu n’as de mérite.
Le pays délivré d’un si rude ennemi,
Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
Et les Mores défaits avant qu’en ces alarmes
J’eusse pu donner ordre à repousser leurs armes,
Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi
Le moyen ni l’espoir de s’acquitter vers toi.
Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[220].
Ils t’ont nommé tous deux leur Cid en ma présence :
Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[221],
Je ne t’envierai pas ce beau titre d’honneur.
JeSois désormais le Cid : qu’à ce grand nom tout cède ;
Qu’il comble d’épouvante et Grenade et Tolède[222],

Et qu’il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois
Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.


Don Rodrigue.

Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.
D’un si foible service elle fait trop de conte[223],
Et me force à rougir devant un si grand roi
De mériter si peu l’honneur que j’en reçoi.
Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
Et le sang qui m’anime, et l’air que je respire ;
Et quand je les perdrai pour un si digne objet,
Je ferai seulement le devoir d’un sujet.


Don Fernand.

Tous ceux que ce devoir à mon service engage
Ne s’en acquittent pas avec même courage ;
Et lorsque la valeur ne va point dans l’excès,
Elle ne produit point de si rares succès.
Souffre donc qu’on te loue, et de cette victoire
Apprends-moi plus au long la véritable histoire.


Don Rodrigue.

Sire, vous avez su qu’en ce danger pressant,
Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
Une troupe d’amis chez mon père assemblée
Sollicita mon âme encor toute troublée…
Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
Si j’osai l’employer sans votre autorité :
Le péril approchoit ; leur brigade étoit prête ;
Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[224] ;
Et s’il falloit la perdre, il m’étoit bien plus doux
De sortir de la vie en combattant pour vous.


Don Fernand.

J’excuse ta chaleur à venger ton offense[225] ;
Et l’État défendu me parle en ta défense :
Crois que dorénavant Chimène a beau parler,
Je ne l’écoute plus que pour la consoler.
Mais poursuis.


Don Rodrigue.

Mais poursuis. Sous moi donc cette troupe s’avance,
Et porte sur le front une mâle assurance.
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[226],
Les plus épouvantés reprenoient de courage[227] !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[228] ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
EnCette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[229] ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.

On les laisse passer ; tout leur paroît tranquille ;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[230] ;
Ils paroissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste, ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ;
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[231].
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[232],
De notre sang au leur font d’horribles mélanges[233] ;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort[234].
SoÔ combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[235],

Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnoit,
Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit !
J’allois de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour[236].
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte, et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[237],
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[238],
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[239].
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[240] :
Le flux les apporta ; le reflux les remporte[241],
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[242],
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
À se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing ils ne m’écoutent pas ;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,

Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
C’est de cette façon que, pour votre service…


Scène IV.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON SANCHE.

Don Alonse.

Sire, Chimène vient vous demander justice.


Don Fernand.

La fâcheuse nouvelle, et l’importun devoir !
Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
Pour tous remercîments il faut que je te chasse ;
Mais avant que sortir, viens, que ton roi t’embrasse.

(Don Rodrigue rentre[243].)

Don Diègue.

Chimène le poursuit, et voudroit le sauver.


Don Fernand.

On m’a dit qu’elle l’aime, et je vais l’éprouver[244].
Montrez un œil plus triste[245].


Scène V.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE ELVIRE.

Don Fernand.

Montrez un œil plus triste. Enfin soyez contente,
Chimène, le succès répond à votre attente :
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
Il est mort à nos yeux des coups qu’il a reçus ;

Rendez grâces au ciel qui vous en a vengée.
(À Don Diègue[246].)
Voyez comme déjà sa couleur est changée.

Don Diègue.

Mais voyez qu’elle pâme, et d’un amour parfait,
Dans cette pâmoison, Sire, admirez l’effet.
Sa douleur a trahi les secrets de son âme,
Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.


Chimène.

Quoi ! Rodrigue est donc mort ?


Don Fernand.

Quoi ! Rodrigue est donc mort ? Non, non, il voit le jour,
Et te conserve encore un immuable amour :
Calme cette douleur qui pour lui s’intéresse[247].


Chimène.

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse :
Un excès de plaisir nous rend tout languissants,
Et quand il surprend l’âme, il accable les sens.


Don Fernand.

Tu veux qu’en ta faveur nous croyions[248] l’impossible ?
Chimène, ta douleur a paru trop visible[249].


Chimène.

Eh bien ! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur,
Nommez ma pâmoison l’effet de ma douleur :
Un juste déplaisir à ce point m’a réduite.
Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite ;
S’il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis :
Une si belle fin m’est trop injurieuse.
Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
Non pas dans un éclat qui l’élève si haut,
Non pas au lit d’honneur, mais sur un échafaud ;
Qu’il meure pour mon père, et non pour la patrie ;
Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
Mourir pour le pays n’est pas un triste sort ;
C’est s’immortaliser par une belle mort.
C’J’aime donc sa victoire, et je le puis sans crime ;
Elle assure l’État, et me rend ma victime,
Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers ;
Et pour dire en un mot ce que j’en considère,
Digne d’être immolée aux mânes de mon père…
DiHélas ! à quel espoir me laissé-je emporter !
Rodrigue de ma part n’a rien à redouter :
Que pourroient contre lui des larmes qu’on méprise ?
Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise ;
Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis ;

Il triomphe de moi comme des ennemis.
Dans leur sang répandu la justice étouffée[250]
Aux crimes du vainqueur sert d’un nouveau trophée :
Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois
Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.


Don Fernand

Ma fille, ces transports ont trop de violence.
Quand on rend la justice, on met tout en balance :
On a tué ton père, il étoit l’agresseur ;
Et la même équité m’ordonne la douceur.
Avant que d’accuser ce que j’en fais paroître,
Consulte bien ton cœur : Rodrigue en est le maître,
Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.


Chimène.

Pour moi ! mon ennemi ! l’objet de ma colère !
L’auteur de mes malheurs ! l’assassin de mon père !
De ma juste poursuite on fait si peu de cas
Qu’on me croit obliger en ne m’écoutant pas !
QuPuisque vous refusez la justice à mes larmes,
Sire, permettez-moi de recourir aux armes ;
C’est par là seulement qu’il a su m’outrager,
Et c’est aussi par là que je me dois venger.
À tous vos cavaliers je demande sa tête[251] :
Oui, qu’un d’eux me l’apporte, et je suis sa conquête ;
Qu’ils le combattent, Sire ; et le combat fini,
J’épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
Sous votre autorité souffrez qu’on le publie.


Don Fernand.

Cette vieille coutume en ces lieux établie,
Sous couleur de punir un injuste attentat,

Des meilleurs combattants affoiblit un État ;
Souvent de cet abus le succès déplorable
Opprime l’innocent, et soutient le coupable.
J’en dispense Rodrigue : il m’est trop précieux
Pour l’exposer aux coups d’un sort capricieux ;
Et quoi qu’ait pu commettre un cœur si magnanime,
Les Mores en fuyant ont emporté son crime.


Don Diègue

Quoi ! Sire, pour lui seul vous renversez des lois
Qu’a vu toute la cour observer tant de fois !
Que croira votre peuple, et que dira l’envie,
Si sous votre défense il ménage sa vie,
Et s’en fait un prétexte à ne paraître pas[252]
Où tous les gens d’honneur cherchent un beau trépas ?
De pareilles faveurs terniraient trop sa gloire[253] :
Qu’il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
Le comte eut de l’audace ; il l’en a su punir :
Il l’a fait en brave homme, et le doit maintenir[254].


Don Fernand

Puisque vous le voulez, j’accorde qu’il le fasse ;
Mais d’un guerrier vaincu mille prendraient la place,
Et le prix que Chimène au vainqueur a promis
De tous mes cavaliers ferait ses ennemis[255].
L’opposer seul à tous serait trop d’injustice :
Il suffit qu’une fois il entre dans la lice.
Il Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien ;
Mais après ce combat ne demande plus rien.


Don Diègue

N’excusez point par là ceux que son bras étonne :

Laissez un champ ouvert, où n’entrera personne[256].
Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd’hui,
Quel courage assez vain s’oseroit prendre à lui ?
Qui se hasarderoit contre un tel adversaire ?
Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire ?


Don Sanche.

Faites ouvrir le champ : vous voyez l’assaillant[257] ;
Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.
Je Accordez cette grâce à l’ardeur qui me presse,
Madame : vous savez quelle est votre promesse.


Don Fernand.

Chimène, remets-tu ta querelle en sa main ?


Chimène.

Sire, je l’ai promis.


Don Fernand.

Sire, je l’ai promis. Soyez prêt à demain.


Don Diègue.

Non, Sire, il ne faut pas différer davantage :
On est toujours trop prêt quand on a du courage.


Don Fernand.

Sortir d’une bataille, et combattre à l’instant !


Don Diègue.

Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.


Don Fernand.

Du moins une heure ou deux je veux qu’il se délasse[258].
Mais de peur qu’en exemple un tel combat ne passe,
Pour témoigner à tous qu’à regret je permets

Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,

De moi ni de ma cour il n’aura la présence.
(Il parle à Don Arias[259].)
AyVous seul des combattants jugerez la vaillance :

Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur,
Et le combat fini, m’amenez le vainqueur.
Qui qu’il soit, même prix est acquis à sa peine[260] :
Je le veux de ma main présenter à Chimène,
Et que pour récompense il reçoive sa foi.


Chimène.

Quoi ! Sire, m’imposer une si dure loi[261] !


Don Fernand.

Tu t’en plains ; mais ton feu, loin d’avouer ta plainte,
Si Rodrigue est vainqueur, l’accepte sans contrainte.
Cesse de murmurer contre un arrêt si doux :
Qui que ce soit des deux, j’en ferai ton époux.


fin du quatrième acte.

ACTE V.


Scène première.

DON RODRIGUE, CHIMÈNE[262].

Chimène.

Quoi ! Rodrigue, en plein jour ! d’où te vient cette audace ?
Va, tu me perds d’honneur ; retire-toi, de grâce.


Don Rodrigue.

Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[263] :
Cet immuable amour qui sous vos lois m’engage[264]
N’ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.


Chimène.

Tu vas mourir !


Don Rodrigue.

Tu vas mourir ! Je cours à ces heureux moments
Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.


Chimène.

Tu vas mourir ! Don Sanche est-il si redoutable
Qu’il donne l’épouvante à ce cœur indomptable ?
Qui t’a rendu si foible, ou qui le rend si fort ?
Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort !

Celui qui n’a pas craint les Mores, ni mon père,
Va combattre don Sanche, et déjà désespère !
Ainsi donc au besoin ton courage s’abat !


Don Rodrigue.

Je cours à mon supplice, et non pas au combat ;
Et ma fidèle ardeur sait bien m’ôter l’envie,
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
QuJ’ai toujours même cœur ; mais je n’ai point de bras
Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas ;
Et déjà cette nuit m’auroit été mortelle,
Si j’eusse combattu pour ma seule querelle ;
Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[265],
À me défendre mal je les aurois trahis.
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
Qu’il en veuille sortir par une perfidie.
Maintenant qu’il s’agit de mon seul intérêt,
Vous demandez ma mort, j’en accepte l’arrêt.
Votre ressentiment choisit la main d’un autre
(Je ne méritois pas de mourir de la vôtre) :
On ne me verra point en repousser les coups ;
Je dois plus de respect à qui combat pour vous ;
Et ravi de penser que c’est de vous qu’ils viennent,
Puisque c’est votre honneur que ses armes soutiennent,
Je vais lui présenter mon estomac ouvert[266],
Adorant en sa main la vôtre qui me perd.


Chimène.

Si d’un triste devoir la juste violence,
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
Prescrit à ton amour une si forte loi
Qu’il te rend sans défense à qui combat pour moi,
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire

Qu’ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
PuTon honneur t’est plus cher que je ne te suis chère[267],
Puisqu’il trempe tes mains dans le sang de mon père[268],
Et te fait renoncer, malgré ta passion,
À l’espoir le plus doux de ma possession :
Je t’en vois cependant faire si peu de conte,
Que sans rendre combat tu veux qu’on te surmonte.
Quelle inégalité ravale ta vertu ?
Pourquoi ne l’as-tu plus, ou pourquoi l’avois-tu ?
Quoi ? n’es-tu généreux que pour me faire outrage ?
S’il ne faut m’offenser, n’as-tu point de courage ?
Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
Qu’après l’avoir vaincu tu souffres un vainqueur ?
Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[269],
Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.


Don Rodrigue.

Après la mort du Comte, et les Mores défaits,
Faudroit-il à ma gloire encor d’autres effets[270] ?
Elle peut dédaigner le soin de me défendre :
On sait que mon courage ose tout entreprendre,
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
Auprès de mon honneur, rien ne m’est précieux[271].
Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[272] croire,
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,
Sans qu’on l’ose accuser d’avoir manqué de cœur,

Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
On dira seulement : « Il adoroit Chimène ;
Il n’a pas voulu vivre et mériter sa haine ;
Il a cédé lui-même à la rigueur du sort
Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort :
Elle vouloit sa tête ; et son cœur magnanime,
S’il l’en eût refusée, eût pensé faire un crime.
Pour venger son honneur il perdit son amour,
Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,
Préférant, quelque espoir qu’eût son âme asservie[273],
Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. »
Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
Loin d’obscurcir ma gloire, en rehausser l’éclat ;
Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,
Que tout autre que moi n’eût pu vous satisfaire.


Chimène.

Puisque, pour t’empêcher de courir au trépas,
Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
Si jamais je t’aimai, cher Rodrigue, en revanche,
Défends-toi maintenant pour m’ôter à don Sanche ;
Combats pour m’affranchir d’une condition
Qui me donne à l’objet de mon aversion[274].
Te dirai-je encor plus ? va, songe à ta défense,
Pour forcer mon devoir, pour m’imposer silence ;
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris[275],
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.


Don Rodrigue[276].

Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte ?
Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,

Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants ;
Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
Pour combattre une main de la sorte animée :
Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ;
Pour en venir à bout, c’est trop peu que de vous.


Scène II.

L’INFANTE.

T’écouterai-je encor, respect de ma naissance,
T’écoutQui fais un crime de mes feux ?
T’écouterai-je, amour, dont la douce puissance
Contre ce fier tyran fait révolter mes vœux[277] ?
T’écoutPauvre princesse, auquel des deux
T’écoutDois-tu prêter obéissance ?
Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi ;
Mais pour être vaillant, tu n’es pas fils de roi.

Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
T’écoutMa gloire d’avec mes désirs !
Est-il dit que le choix d’une vertu si rare
Coûte à ma passion de si grands déplaisirs ?
T’écoutÔ cieux ! à combien de soupirs
T’écoutFaut-il que mon cœur se prépare,
Si jamais il n’obtient sur un si long tourment[278]
Ni d’éteindre l’amour, ni d’accepter l’amant !
Mais c’est trop de scrupule, et ma raison s’étonne[279]
T’écoutDu mépris d’un si digne choix :
Bien qu’aux monarques seuls ma naissance me donne,

Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
RodrigAprès avoir vaincu deux rois,
RodrigPourrois-tu manquer de couronne ?
Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[280] ?

Il est digne de moi, mais il est à Chimène ;
RodrigLe don que j’en ai fait me nuit.
Entre eux la mort d’un père a si peu mis de haine[281],
Que le devoir du sang à regret le poursuit :
RodrigAinsi n’espérons aucun fruit
RodrigDe son crime, ni de ma peine,
Puisque pour me punir le destin a permis
Que l’amour dure même entre deux ennemis.


Scène III.

L’INFANTE, LÉONOR.

L’Infante.

Où viens-tu, Léonor ?


Léonor.

Où viens-tu, Léonor ? Vous applaudir, Madame[282],
Sur le repos qu’enfin a retrouvé votre âme.


L’Infante.

D’où viendroit ce repos dans un comble d’ennui ?


Léonor.

Si l’amour vit d’espoir, et s’il meurt avec lui,
Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
Vous savez le combat où Chimène l’engage :

Puisqu’il faut qu’il y meure, ou qu’il soit son mari,
Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.


L’Infante.

Ah ! qu’il s’en faut encor[283] !


Léonor.

Ah ! qu’il s’en faut encor[1] !Que pouvez-vous prétendre ?


L’Infante.

Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre ?
Si Rodrigue combat sous Pour en rompre l’effet, ces conditions,
j’ai trop d’inventions.
L’amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
Aux esprits des amants apprend trop d’artifices.


Léonor.

Pourrez-vous quelque chose, après qu’un père mort
N’a pu dans leurs esprits allumer de discord ?
Car Chimène aisément montre par sa conduite
Que la haine aujourd’hui ne fait pas sa poursuite.
Elle obtient un combat, et pour son combattant
C’est le premier offert qu’elle accepte à l’instant :
Elle n’a point recours à ces mains généreuses[284]
Que tant d’exploits fameux rendent si glorieuses ;
Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[285],
Parce qu’il va s’armer pour la première fois.
Elle aime en ce duel son peu d’expérience ;
Comme il est sans renom, elle est sans défiance ;
Et sa facilité vous doit bien faire voir[286]
Qu’elle cherche un combat qui force son devoir,

Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[287],
Et l’autorise enfin à paroître apaisée.


L’Infante.

Je le remarque assez, et toutefois mon cœur
À l’envi de Chimène adore ce vainqueur.
À quoi me résoudrai-je, amante infortunée ?


Léonor.

À vous mieux souvenir de qui vous êtes née[288] :
Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet !


L’Infante.

Mon inclination a bien changé d’objet.
Je n’aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme ;
Non, ce n’est plus ainsi que mon amour le nomme[289] :
Si j’aime, c’est l’auteur de tant de beaux exploits,
C’est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
C’Je me vaincrai pourtant, non de peur d’aucun blâme,
Mais pour ne troubler pas une si belle flamme ;
Et quand pour m’obliger on l’auroit couronné,
Je ne veux point reprendre un bien que j’ai donné.
Puisqu’en un tel combat sa victoire est certaine,
Allons encore un coup le donner à Chimène.
Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé,
Viens me voir achever comme j’ai commencé.


Scène IV.

CHIMÈNE, ELVIRE.

Chimène.

Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre !
Je ne sais qu’espérer, et je vois tout à craindre ;

Aucun vœu ne m’échappe où j’ose consentir ;
Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[290].
À deux rivaux pour moi je fais prendre les armes :
Le plus heureux succès me coûtera des larmes ;
Et quoi qu’en ma faveur en ordonne le sort,
Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.


Elvire.

D’un et d’autre côté, je vous vois soulagée :
Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée ;
Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,
Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.


Chimène.

Quoi ! l’objet de ma haine ou de tant de colère[291] !
L’assassin de Rodrigue, ou celui de mon père !
De tous les deux côtés on me donne un mari
Encor tout teint du sang que j’ai le plus chéri ;
De tous les deux côtés mon âme se rebelle :
Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
Vous n’avez point pour moi de douceurs à ce prix ;
Et toi, puissant moteur du destin qui m’outrage,
Termine ce combat sans aucun avantage,
Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.


Elvire

Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.
Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,
S’il vous laisse obligée à demander justice,
À témoigner toujours ce haut ressentiment,
Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[292],

Lui couronnant le front, vous impose silence ;
Que la loi du combat étouffe vos soupirs,
Et que le Roi vous force à suivre vos désirs.


Chimène.

Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende ?
Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande ;
Et ce n’est pas assez, pour leur faire la loi,
Que celle du combat et le vouloir du Roi.
Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
Mais non pas avec lui la gloire de Chimène ;
Et quoi qu’à sa victoire un monarque ait promis,
Mon honneur lui fera mille autres ennemis.


Elvire.

Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange,
Que le ciel à la fin ne souffre qu’on vous venge.
Quoi ! vous voulez encor refuser le bonheur
De pouvoir maintenant vous taire avec honneur ?
Que prétend ce devoir, et qu’est-ce qu’il espère ?
La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père ?
Est-ce trop peu pour vous que d’un coup de malheur ?
Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur ?
Allez, dans le caprice où votre humeur s’obstine,
Vous ne méritez pas l’amant qu’on vous destine ;
Et nous verrons du ciel l’équitable courroux[293]
Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.


Chimène.

Elvire, c’est assez des peines que j’endure,
Ne les redouble point de ce funeste augure[294].
Je veux, si je le puis, les éviter tous deux ;
Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes vœux :

Non qu’une folle ardeur de son côté me penche ;
Mais, s’il était vaincu, je serais à don Sanche :
Cette appréhension fait naître mon souhait.
Que vois-je, malheureuse ? Elvire, c’en est fait.


Scène V.

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.

Don Sanche.

Obligé d’apporter à vos pieds cette épée[295]


Chimène.

Quoi ? du sang de Rodrigue encor toute trempée ?
Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
Après m’avoir ôté ce que j’aimais le mieux ?
ApÉclate, mon amour, tu n’as plus rien à craindre :
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.
Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.


Don Sanche.

D’un esprit plus rassis…


Chimène.

D’un esprit plus rassis… Tu me parles encore,
Exécrable assassin d’un héros que j’adore[296] ?
Va, tu l’as pris en traître ; un guerrier si vaillant
N’eût jamais succombé sous un tel assaillant[297].

N’espère rien de moi, tu ne m’as point servie :
En croyant me venger, tu m’as ôté la vie.


Don Sanche.

Étrange impression, qui loin de m’écouter…


Chimène.

Veux-tu que de sa mort je t’écoute vanter,
Que j’entende à loisir avec quelle insolence
Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[298] ?


Scène VI.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.

Chimène.

Sire, il n’est plus besoin de vous dissimuler
Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
J’aimois, vous l’avez su ; mais pour venger mon père[299],
J’ai bien voulu proscrire[300] une tête si chère :

Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir
Comme j’ai fait céder mon amour au devoir.
Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m’a changée
D’implacable ennemie en amante affligée.
J’ai dû cette vengeance à qui m’a mise au jour,
Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
Don Sanche m’a perdue en prenant ma défense,
Et du bras qui me perd je suis la récompense !
EtSire, si la pitié peut émouvoir un roi,
De grâce, révoquez une si dure loi ;
Pour prix d’une victoire où je perds ce que j’aime,
Je lui laisse mon bien ; qu’il me laisse à moi-même ;
Qu’en un cloître sacré je pleure incessamment,
Jusqu’au dernier soupir, mon père et mon amant.


Don Diègue.

Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
D’avouer par sa bouche un amour légitime[301].


Don Fernand.

Chimène, sors d’erreur, ton amant n’est pas mort,
Et don Sanche vaincu t’a fait un faux rapport.


Don Sanche.

Sire, un peu trop d’ardeur, malgré moi l’a déçue :
Je venois du combat lui raconter l’issue.
Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé :
« Ne crains rien, m’a-t-il dit, quand il m’a désarmé ;
Je laisserois plutôt la victoire incertaine,
Que de répandre un sang hasardé pour Chimène ;
Mais puisque mon devoir m’appelle auprès du Roi,
Va de notre combat l’entretenir pour moi,
De la part du vainqueur lui porter ton épée[302]. »

Sire, j’y suis venu : cet objet l’a trompée ;
Elle m’a cru vainqueur, me voyant de retour,
Et soudain sa colère a trahi son amour
Avec tant de transport et tant d’impatience,
Que je n’ai pu gagner un moment d’audience.
EtPour moi, bien que vaincu, je me répute heureux ;
Et malgré l’intérêt de mon cœur amoureux,
Perdant infiniment, j’aime encor ma défaite,
Qui fait le beau succès d’une amour si parfaite.


Don Fernand.

Ma fille, il ne faut point rougir d’un si beau feu,
Ni chercher les moyens d’en faire un désaveu.
Une louable honte en vain t’en sollicite[303] :
Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte ;
Ton père est satisfait, et c’étoit le venger
Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
Et ne sois point rebelle à mon commandement,
Qui te donne un époux aimé si chèrement.


Scène VII[304].

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON SANCHE, L’INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.

L’Infante.

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.


Don Rodrigue.

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous

Un respect amoureux me jette à ses genoux.
Je Je ne viens point ici demander ma conquête :
Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
Madame ; mon amour n’emploiera point pour moi
Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.
Si tout ce qui s’est fait est trop peu pour un père,
Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
Des héros fabuleux passer la renommée ?
Si mon crime par là se peut enfin laver,
J’ose tout entreprendre, et puis tout achever ;
Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,
N’armez plus contre moi le pouvoir des humains :
Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains ;
Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ;
Prenez une vengeance à tout autre impossible[305].
Mais du moins que ma mort suffise à me punir :
Ne me bannissez point de votre souvenir ;
Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[306] :
« S’il ne m’avoit aimée, il ne seroit pas mort. »


Chimène.

Relève-toi, Rodrigue. Il faut l’avouer, Sire,
Je vous en ai trop dit pour m’en pouvoir dédire[307].
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ;
Et quand un roi commande, on lui doit obéir[308].

Mais à quoi que déjà vous m’ayez condamnée,
Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[309] ?
Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
Toute votre justice en est-elle d’accord ?
Si Rodrigue à l’État devient si nécessaire,
De ce qu’il fait pour vous dois-je être le salaire,
Et me livrer moi-même au reproche éternel
D’avoir trempé mes mains dans le sang paternel ?


Don Fernand.

Le temps assez souvent a rendu légitime
Ce qui sembloit d’abord ne se pouvoir sans crime :
Rodrigue t’a gagnée, et tu dois être à lui.
Mais quoique sa valeur t’ait conquise aujourd’hui,
Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,
Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[310].
Cet hymen différé ne rompt point une loi
Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi.
Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
PrRodrigue, cependant il faut prendre les armes.
Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu’en leur pays leur reporter la guerre,
Commander mon armée, et ravager leur terre :
À ce nom seul de Cid ils trembleront d’effroi[311] ;
Ils t’ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.

Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle :
Reviens-en, s’il se peut, encor plus digne d’elle ;
Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
Qu’il lui soit glorieux alors de t’épouser.


Don Rodrigue.

Pour posséder Chimène, et pour votre service,
Que peut-on m’ordonner que mon bras n’accomplisse ?
Quoi qu’absent de ses yeux il me faille endurer,
Sire, ce m’est trop d’heur de pouvoir espérer.


Don Fernand.

Espère en ton courage, espère en ma promesse ;
Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse,
Pour vaincre un point d’honneur qui combat contre toi[312],
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.


fin du cinquième et dernier acte.
  1. Fernand ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075. Doña Urraque est aussi un nom historique : les deux filles que laissa le roi Fernand s’appelaient, l’une doña Urraca, l’autre doña Elvira. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l’extrait de Mariana, don Gomès, Chimène, et don Rodrigue (ou Ruy Diaz de Bivar, surnommé le Cid). Le père de don Rodrigue est appelé par le même historien (livre IX, chapitre v) don Diego Laynez. Quant à don Arias, qu’il nomme don Arias Gonzalès, il parle de lui comme d’un vieil officier qui avait longtemps servi sous le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les a trouvés également, à l’exception peut-être de celui de Léonor, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem de Castro ; seulement il a donné ceux de don Sanche et de don Alonse à d’autres personnages que ceux à qui ils appartiennent dans l’histoire ou chez le poëte espagnol.
  2. Var. (édit. de 1637-1656) : Don Rodrigue, fils de don Diègue et amant de Chimène.
  3. Var. (édit. de 1637-1644) : Chimène, maîtresse de don Rodrigue et de don Sanche.
  4. Var. (édit. de 1637-1656) : Elvire, suivante de Chimène.
  5. Var. tragi-comédie. (1637-44)
  6. Voyez la Notice, p. 51.
  7. Var.

    Scène première.

    LE COMTE, ELVIRE (a).

    ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur
    Adore votre fille et brigue ma faveur,
    Don Rodrigue et don Sanche à l’envi font paroître (b)


    (a) elvire, le comte. (1638 P.)


    (b) Dans l’édition originale, et dans plusieurs de celles qui l’ont suivie, il y a parestre, et à l’autre vers naistre. Nous avons signalé une rime semblable : cognestre et naistre, dans la Comédie des Tuileries (voyez tome II, p. 315, note I). Dans l’intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent tantôt parestre (par exemple, à la variante du vers 1250), tantôt paroistre (à la variante du vers 1419).

    Le beau feu qu’en leurs cœurs ses beautés ont fait naître.
    Ce n’est pas que Chimène écoute leurs soupirs,
    Ou d’un regard propice anime leurs désirs :
    Au contraire, pour tous dedans l’indifférence,
    Elle n’ôte à pas un ni donne d’espérance,
    Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
    C’est de votre seul choix qu’elle attend un époux.
    le comte. [Elle est dans le devoir ; tous deux sont dignes d’elle (a’).]

    (1637-56)


    (a’) On voit que, dans ses premières éditions, Corneille faisait dire au Comte lui-même ce qu’à partir de 1660 Elvire rapporte comme un discours du Comte.

  8. Var. Qui n’enfle de pas un ni détruit l’espérance,
    ---Et sans rien voir d’un œil trop sévère ou trop doux. (1660)
  9. Var. M’en ont donné tons deux un soudain témoignage. (1660)
  10. Var. Don Rodrigue surtout n’a trait de son visage. (1637 in-12)
  11. « J’ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine pour une bagatelle, tant les poètes sont jaloux de leurs ouvrages. M. Corneille… avoit dit en parlant de don Diègue :

    Ses rides sur son front ont gravé ses exploits ;

    M. Racine, par manière de parodie, s’en joua dans ses Plaideurs, où il dit d’un sergent, acte I, scène i :

    Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.

    « Quoi ! disoit M. Corneille, ne tient-il qu’à un jeune homme de venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens ? » (Menagiana, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)

  12. Var. [Et ma fille, en un mot, peut l’aimer et me plaire.]
    Va l’en entretenir ; mais dans cet entretien
    Cache mon sentiment et découvre le sien.
    Je veux qu’à mon retour nous en parlions ensemble ;
    L’heure à présent m’appelle au conseil qui s’assemble :
    Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,
    Ou plutôt (a) m’élever à ce haut rang d’honneur ;
    Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,
    Me défend de penser qu’aucun me le dispute.


    Scène II. (b)

    CHIMÈNE, ELVIRE (c).

    elvire, seule (d). Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants !
    Et que tout se dispose à leurs contentements !


    (a) L’édition de 1638 P porte : « Au plutôt, » ce qui est sans doute une faute.
    (b) Les scènes se trouvent ainsi reculées d’un rang, jusqu’à la fin de l’acte, dans les éditions de 1637-56. — L’édition de 1638 P. numérote partout les scènes en nombres ordinaux : scène deuxième, scène troisième, etc.
    (c) elvire, chimène. (1638 P.)
    (d) Le mot seule manque dans les éditions de 1638 P. et de 1644 in-12.

    chim. Eh bien ! Elvire, enfin que faut-il que j’espère ?
    Que dois-je devenir, et que t’a dit mon père ?
    elv. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés :
    [Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez.]
    chim. L’excès de ce bonheur me met en défiance :
    Puis-je à de tels discours donner quelque croyance ?
    elv. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,
    Et vous doit commander de répondre à ses vœux.
    Jugez après cela, puisque tantôt son père
    Au sortir du conseil doit proposer l’affaire,
    S’il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,
    [Et si tous vos désirs seront bientôt contents.] (1637-56)

  13. Var. Il alloit au conseil, dont l’heure qu’il pressoit. (1660)
  14. Var. Vous verrez votre crainte heureusement déçue. (1637-56)
  15. Var. le page. (1638 P. et 44 in-12)
  16. Var. l’infante, au Page. (1637-60)
  17. Var. Va-t’en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)
    ---Var. Va-t’en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)
  18. Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L. — Il se trouve trois vers plus loin dans l’édition de 1644 in-12.
  19. Var. Et je vous vois pensive et triste chaque jour. (1637-56)
  20. Var. L’informer (a) avec soin comme va son amour. (1637-44)
    ---Var. Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)

    (a) Voyez tome I, p. 472, note 2, et tome II, p. 31, note 2.
  21. Var. J’en dois bien avoir soin : je l’ai presque forcée
    --::À recevoir les coups dont son âme est blessée (b). (1637-56)
    (b) À recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644 in-12)
  22. Var. Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. (1637-56)
  23. Var. On vous voit un chagrin qui va jusqu’à l’excès. (1637-56)
  24. Var. Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4° et 39-56)
    ---Var. Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12 et 38)
  25. Voyez le Lexique, au mot Cavalier.
  26. Var. Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637 in-4°, 38 P. et 39-44)
  27. « L’Infante dans le Cid avoue à Léonor l’amour secret qu’elle a pour lui, et l’auroit pu faire un an ou six mois plus tôt. » (Corneille, Examen de Polyeucte.)
  28. Var. Si je sors du respect pour blâmer votre flamme. (1637 in-12 et 38 L.)
  29. Var. Choisir pour votre amant un simple chevalier !
    (1637 in-4°, 38 P. et 39-44)
    ---Var. Choisir pour votre amant un simple cavalier !
    (1637 in-12, 38 L. et 48-56)
  30. Var. Et que dira le Roi ? que dira la Castille ?

    Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille (a) ?
    l’inf. Oui, oui, je m’en souviens, et j’épandrai mon sang
    Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)


    (a) Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille ? (1638 L.)

  31. Var. Si j’ai beaucoup d’amour, j’ai bien plus de courage. (1637-56)
  32. Var. Un noble orgueil m’apprend qu’étant fille de roi.
    (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)
    ---Var. Un noble orgueil m’apprend qu’étant fille du Roi. (1639 et 44 in-4°)
  33. Var. Si l’amour vit d’espoir, il meurt avecque lui. (1637-56)
  34. L’édition de 1637 in-12 porte guari, pour guéri.
  35. Var. Je suis au désespoir que l’amour me contraigne. (1637-60)
  36. Var. Je ne m’en promets rien qu’une joie imparfaite.
    Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d’appas,
    Que je meurs s’il s’achève et ne s’achève pas. (1637-56)

  37. Var. Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice. (1637-56)
  38. Les mots à Léonor manquent dans les éditions de 1637-44.
  39. L’édition de 1637 in-12 porte avant que, pour autant que.
  40. Var. Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir ;
    ---Mais le Roi m’a trouvé plus propre à son désir. (1637-56)
  41. Var. À l’honneur qu’on m’a fait ajoutez-en un autre. (1660 et 63)
  42. Var. Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet
    De ses affections est le plus cher objet :
    Consentez-y, Monsieur, et l’acceptez, pour gendre.
    le comte. À de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. (1637-56)

  43. Var. Lui doit bien mettre au cœur une autre vanité. (1637-56)
  44. L’édition de 1682 porte, par erreur, sous la loi, pour sous sa loi.
  45. Var. Instruisez-le d’exemple, et vous ressouvenez
    ---Qu’il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)
  46. Var. Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et 44 in-4°)
  47. Var. Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)
  48. Var. Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. (1637-56)
  49. Var. Et si vous ne m’aviez, vous n’auriez plus de rois.
    Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire
    Laurier dessus laurier, victoire sur victoire (a).
    Le Prince, pour essai de générosité,
    Gagneroit des combats marchant à mon côté ;
    Loin des froides leçons qu’à mon bras on préfère,
    [il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]
    don dièg. Vous me parlez en vain de ce que je connoi (b) :
    [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)


    (a) Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. (1648-56)
    (b) Voyez tome I, p. 421, note 3.

  50. Var. Un monarque entre nous met de la différence. (1637-56)
  51. Var. Parlons-en mieux, le Roi fait l’honneur à votre âge. (1644 in-4°)
  52. Var. Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage. (1648-56)
  53. « On ne donnerait pas aujourd’hui un soufflet sur la joue d’un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce soufflet, ils font le semblant. Cela n’est plus même souffert dans la comédie, et c’est le seul exemple qu’on en ait sur le théâtre tragique. Il est à croire que c’est une des raisons qui firent intituler le Cid tragi-comédie. Presque toutes les pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu’on ne pouvait supporter le tragique continu sans mélange d’aucune familiarité. Le mot de tragi-comédie est très-ancien : Plaute l’emploie (a) pour désigner son Amphitryon, parce que si l’aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement affligé. » (Voltaire.)

    (a) Dans le Prologue d’Amphitryon (vers 59 et 63), Plaute désigne la pièce par le nom de tragicocomœdia, non pour la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu’on voit figurer ensemble dans ce drame, d’une part des dieux et des rois, personnages de la tragédie, et de l’autre des esclaves, personnages de la comédie.

  54. Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. Le autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit en marge, soit au-dessous du nom de don diègue : Ils mettent l’épée à la main.
  55. Var. Ô Dieu ! ma force usée à ce besoin me laisse ! (1637-56)
  56. Var. [Ne lui servira pas d’un petit ornement.]
    don dièg. Epargnes-tu mon sang ? le comte. Mon âme est satisfaite,
    Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.
    don dièg. Tu dédaignes ma vie ! le comte. En arrêter le cours
    Ne seroit que hâter la Parque de trois jours (a). (1637-56)


    (a) Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

  57. Var. don diègue, seul. (1637-60)
  58. Var. [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]
    Si Rodrigue est mon fils, il faut que l’amour cède,
    Et qu’une ardeur plus haute à ses flammes succède :
    Mon honneur est le sien, et le mortel affront
    Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front (a). (1637-56)


    (a) Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

  59. Var. Je l’ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,
    Se faire un beau rempart de mille funérailles.
    don rodr. Son nom ? c’est perdre temps en propos superflus.
    don dièg. Donc pour te dire encor quelque chose de plus. (1637-56)

  60. Var. Montre-toi digne fils d’un tel père que moi. (1637-56)
  61. Var. Je m’en vais les pleurer : va, cours, vole, et nous venge. (1637-56)
  62. « On mettait alors des stances dans la plupart des tragédies, et on en voit dans Médée. On les a bannies du théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d’une mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce que s’ils s’expliquaient en prose, ils devraient toujours continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant substitués à la prose, le personnage ne doit pas s’écarter de ce langage convenu. Les stances donnent trop l’idée que c’est le poëte qui parle. Cela n’empêche pas que ces stances du Cid ne soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de plaisir. » (Voltaire.) — D’Aubignac a fait dans sa Pratique du théâtre (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces stances : « Pour rendre… vraisemblable qu’un homme récite des stances, c’est-à-dire qu’il fasse des vers sur le théâtre, il faut qu’il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce changement de langage… Souvent nos poètes ont mis des stances en la bouche d’un acteur parmi les plus grandes agitations de son esprit, comme s’il étoit vraisemblable qu’un homme en cet état eût la liberté de faire des chansons. C’est ce que les plus entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus fameux de nos poèmes, où nous avons vu un jeune seigneur, recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire des stances au lieu même où il étoit, c’est-à-dire composer à l’improviste une chanson au milieu d’une rue. Les stances en étoient fort belles, mais elles n’étoient pas bien placées ; il eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable plainte. » D’Aubignac constate du reste le succès de ce morceau : « Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris » (p. 402).
  63. Var. don rodrigue, seul. (1637-60)
  64. L’édition de 1682 porte par erreur ; « Percé jusqu’au fond du cœur. »
  65. Var. L’un échauffe mon cœur, l’autre retient mon bras. (1637-55)
  66. Var. Illustre tyrannie, adorable contrainte,
    Par qui de ma raison la lumière est éteinte,
    À mon aveuglement rendez un peu de jour (a). (1637 in-4° P. et 44 in-12)
    Var. Impitoyable loi, cruelle tyrannie. (1637 in-12, 38 et 44 in-4°)

    (a) Tel est le texte des deux éditions in-4° de 1637 qui appartiennent à la Bibliothèque impériale. L’édition de l’Institut et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois vers, conformes à l’édition de 1682.

  67. Var. ImNoble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)
  68. Var. ImNoblQui fais toute ma peine. (1637-56)
  69. Var. Qui venge cet affront irrite sa colère,
    Et qui peut le souffrir ne la mérite pas (a).
    Prévenons la douleur d’avoir failli contre elle,
    Prévenons Qui nous seroit mortelle.
    PrévTout m’est fatal, rien ne me peut guérir,
    Prévenons Ni soulager ma peine. (1637-56)


    (a) Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 in-12 et 38)
    — L’édition de 1644 in-12 porte : « ne le mérite pas, » au lieu de : « ne la mérite pas. »

  70. Var. Allons, mon bras, du moins sauvons l’honneur,
    ---Puisqu’aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)
  71. L’édition de 1637 in-12 porte par erreur : « Oui, mon esprit est déçu. »
  72. Var. Dois-je pas à mon père avant qu’à ma maîtresse ? (1637-48)
    ---Var. Dois-je pas à mon père autant qu’à ma maîtresse ? (1652-56)
  73. Var. Et tous honteux d’avoir tant balancé. (1637, 38 L. et 39)
  74. Var. le comte, don arias. (1638 P.)
  75. Var. Je l’avoue entre nous, quand je lui fis l’affront,
    ---J’eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)
  76. Var. Qu’il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.
    don arias. Un peu moins de transport et plus d’obéissance :
    D’un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)

  77. Var. Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. (1637-56)
  78. Var. Et quelque grand qu’il fût, mes services présents. (1637-56)
  79. Voyez la Notice du Cid, p. 17 et note 2.
  80. Var. Tout l’État périra plutôt que je périsse. (1637-56)
  81. Dans les premières éditions, il y a un point d’interrogation à la fin de ce vers et du précédent.
  82. Voyez tome I, p. 150, note 1, a.
  83. Var, Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. (1637-56)
  84. Il n’y a point ici de jeu de scène dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4° et de 1638-60, on lit : Don Arias rentre, au lieu de : Il est seul.
  85. Var. Je m’étonne fort peu de menaces pareilles (a) :
    Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles ;
    Et quand l’honneur y va, les plus cruels trépas
    Présentés à mes yeux ne m’ébranleroient pas. (1637-56)


    (a) L’édition de 1644 in-12 porte, par erreur :

    Je m’étonne fort peu de pareilles menaces.


    Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu’elle donne au vers la rime qu’il aura à partir de 1660.

  86. Var. don rodrigue, le comte. (1638 P.)
  87. Var. La valeur n’attend pas le nombre des années. (1637 in-12 et 38)
    — Cicéron a dit dans la cinquième Philippique, chapitre XVII : « C. Caesar ineunte ætate docuit ab excellenti eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere ; » et du Vair dans sa quatorzième Harangue funèbre, en parlant de Louis XIII enfant : « Ne nous promet-il pas que nous verrons, et bientôt, la vengeance de ce détestable assassinat ? Ce sera son apprentissage, ce seront ses premiers faits d’armes que la vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans : la vertu aux âmes héroïques n’attend pas les années ; elle fait son progrès tout à coup. » (Œuvres de messire Guill. du Vair. Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans Polyeucte parait s’être rappelé un autre passage de du Vair, pourrait bien s’être souvenu ici de celui que nous venons de citer. Voyez aussi l’Appendice du Cid, II, p. 214.
  88. Var. Mais t’attaquer à moi ! qui t’a rendu si vain ? (1637-56)
  89. Var. Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. (1637-56)
  90. Var. Et que voulant pour gendre un chevalier parfait.
    (1637 in-4°, 38 P., 39 et 44.)
  91. Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque : « Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit eum sine gloria vinci qui sine periculo vincitur. » (De Providentia, cap. III.) Plus tard, dans son Arminius, représenté en 1642, et imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille :

    Les lâches seulement dérobent la victoire,
    Et vaincre saus péril seroit vaincre sans gloire ;


    et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un plagiaire de Scudéry.

  92. Var. Ton bonheur n’est couvert que d’un petit nuage. (1637-56)
  93. Var. Et je vous en contois la première nouvelle. (1637-56)
  94. Var. Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs. (1637-56)
  95. Var. Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible. (1637-56)
  96. Var. Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638 P.)
  97. Var. Les affronts à l’honneur ne se réparent point. (1637-56)
  98. Var. En vain on fait agir la force et la prudence. (1637 in-12, 38 et 44 in-4°)
  99. Ce vers, dans l’édition de 1682, a une ponctuation différente et qui change le sens :

    Que crains-tu d’un vieillard l’impuissante foiblesse ?

  100. Var. Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme !
    ---Soit qu’il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)
  101. Var. Chimène est généreuse, et quoiqu’intéressée,
    ---Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)
  102. Var. Ah ! Madame, en ce cas je n’ai point de souci. (1637 in-12)
  103. Var. l’infante, le page, chimène, léonor. (1638 P.)
  104. Var. l’infHors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637 in-12)
  105. Var. Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)
  106. Var. Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)
    ---Var. Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)
  107. Var. Il ne peut plus souffrir que l’on y remédie. (1637-56)
  108. Var. Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. (1637-56)
  109. Telle est partout l’orthographe du mot dans les éditions publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus satisfaisantes pour l’œil, comme par exemple celle-ci (vers 1177 et 1178) :

    L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,
    Le sLe soutien de Castille, et la terreur du More.


    Mais dans les Discours et les Examens Corneille écrit les Maures.
  110. Var. Au milieu de l’Afrique arborer ses lauriers. (1637-56)
  111. Var. Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637 in-12)
  112. Var. Je veux que ce combat demeure pour certain,
    VoVotre esprit va-t-il point bien vite pour sa main ? (1637-56)
  113. Var. Mais c’est le moindre mal que l’amour me prépare. (1637-56)
  114. Var. le roi, don arias, don sanche, don alonse. (1637-56) — le roi, don arias, don sanche. (1660) — Les éditions de 1637-60 portent partout : le roi, au lieu de don fernand.
  115. Var. Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine. (1637-56)
  116. Var. Je sais trop comme il faut dompter cette insolence. (1637-56)
  117. Dans les éditions de 1637 in-4° et de 1639-56 : Don Alonse rentre.
  118. Var. On voit bien qu’on a tort, mais une âme si haute. (1637-48)
  119. Var. On voit bieEt que pourrez-vous dire ? (1637 in-4°, 38 P. et 39-68)
  120. Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent : « qui s’explique, » au singulier.
  121. Var. Et c’est contre ce mot qu’a résisté le Comte. (1637-56)
  122. Var. Et j’estime l’ardeur en un jeune courage. (1637-56)
  123. Var. Vous parlez en soldat ; je dois régir eu roi. (1638)
  124. Var. Et quoi qu’il faille dire, et quoi qu’il veuille croire. (1637-48)
  125. Var. Et par ce trait hardi d’une insolence extrême,
    Il s’est pris à mon choix, il s’est pris à moi-même.
    C’est moi qu’il satisfait en réparant ce tort.
    N’en parlons plus. Au reste on nous menace fort ;
    Sur un avis reçu je crains une surprise.
    don arias. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise ?
    S’osent-ils préparer à des efforts nouveaux ?
    le roi. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,
    Et vous n’ignorez pas qu’avec fort peu de peine
    Un flux de pleine mer jusqu’ici les amène (a).]
    don arias. Tant de combats perdus leur ont ôté le cœur
    D’attaquer désormais un si puissant vainqueur.
    le roi. N’importe, ils ne sauroient qu’avecque jalousie
    Voir mon sceptre aujourd’hui régir l’Andalousie,

    Et ce pays si beau que j’ai conquis sur eux
    Réveille à tous moments leurs desseins généreux.
    [C’est l’unique raison qui m’a fait dans Séville.] (1637-56)


    (a) Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions de 1660-82.

  126. Voyez ci-dessus, p. 97.
  127. Var. Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes. (1637-56)
  128. Var. Et le même ennemi que l’on vient de détruire,
    S’il sait prendre son temps, est capable de nuire.
    Don Alonse revient (a). (1637-56)

    (a) Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. — Il se trouve six vers plus bas dans l’édition de 1644 in-12.

  129. Voyez ci-dessus, p. 97 et 98.
  130. Var. Puisqu’on fait bonne garde aux murs et sur le port,
    Il IIl suffit pour ce soir (a). (1637-56)
    (a) Il n’y a pas ici de distinction de scène dans les éditions indiquées.
  131. Voyez ci-dessus, p. 96.
  132. Voyez ci-dessus, p. 95.
  133. Les éditions de 1639, de 1644 in-4° et de 1648 portent : « tout en pleurs. »
  134. Var. Bien qu’à ses déplaisirs mon amour compatisse. (1652-60)
  135. Var. Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)
  136. Var. Vengez-moi d’une m[don dièg. Entendez ma défense.]
    chim. Vengez-moi d’une mort don dièg. Qui punit l’insolence.
    chim. Rodrigue, Sire.... don dièg. A fait un coup d’homme de bien.
    chim. [Il a tué mon père.] (1637-56)

  137. Var. Une vengeance juste est sans peur du supplice (a). (1637-44)
    VaVar. Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)
    (a) Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent de supplice, pour du supplice.
  138. Entre ce vers et le suivant, on lit dans l’édition de 1692 : à don Diègue.
  139. L’édition de 1637 in-12 porte, par erreur, vos yeux, pour mes yeux.
  140. Var. [Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre,]
    Et pour son coup d’essai son indigne attentat
    D’un si ferme soutien a privé votre État,
    De vos meilleurs soldats abattu l’assurance,
    Et de vos ennemis relevé l’espérance.
    J’arrivai sur le lieu sans force et sans couleur :
    Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur (b). (1637-56)

    (b) Je le trouvai sans vie. Excusez, ma douleur. (1644 in-12)
    — Les deux derniers vers de cette variante se trouvent aussi dans l’édition de 1660.

  141. Var. J’arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. (1637-60)
  142. Var. Il ne me parla point, mais pour mieux m’émouvoir. (1637-56)
  143. Var. Un si vaillant guerrier qu’on vous vient de ravir. (1644 in-12)
    vaVar. Un si vaillant guerrier qu’on vient de nous ravir. (1654 et 56)
  144. L’édition de 1637 in-4° I., et les éditions de 1638 L., de 1639, de 1644 in-4° et de 1648 portent :

    Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.

  145. Var. Sacrifiez don Diègue et toute sa famille
    À vous, à votre peuple, à toute la Castille :
    Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux
    Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)

  146. Var. Quand avecque la force on perd aussi la vie,
    Sire, et que l’âge apporte aux hommes généreux
    Avecque sa foiblesse un destin malheureux ! (1637-56)

  147. Var. Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637 in-12)
  148. Var. L’orgueil dans votre cour l’a fait presque à vos yeux,
    Et souillé sans respect l’honneur de ma vieillesse,
    Avantagé de l’âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)

  149. Var. Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)
  150. Var. Et loin de murmurer d’un injuste décret. (1637-56)
  151. elvire, don rodrigue. (1638 P.)
  152. Var. Jamais un meurtrier s’offrit-il à son juge ? (1637-56)
  153. Var. Et d’un heur sans pareil je me verrai combler,
    Si Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)
  154. Var. Veux-tu qu’un médisant l’accuse en sa misère
    D’D’avoir reçu chez soi l’assassin de son père ? (1637-56)
  155. Dans les éditions de 1637 in-4° et de 1639-56 : Il se cache.
  156. Var. Madame, acceptez mon service. (1637-60)
  157. Var. Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. (1637-56)
  158. Var. Souffrez qu’un chevalier vous venge par les armes.
    (1637 in-4°. 38 P., 39 et 44)
  159. Var. Ton avis importun m’ordonne du repos ! (1637-60)
  160. Var. Par où sera jamais mon âme satisfaite,
    Si je pleure ma perte et la main qui l’a faite ?
    Et que puis-je espérer qu’un tourment éternel. (1637-56)

  161. Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 portent du pouvoir, pour de pouvoir : c’est sans doute une faute.
  162. Var. Mon cœur prend son parti ; mais contre leur effort,
    Je Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56)
    Je Var. Mon cœur prend son parti ; mais malgré leur effort. (1660)
  163. Var. Quoi ! j’aurai vu mourir mon père entre mes bras. (1637-56)
  164. Var. Son sang criera vengeance, et je ne l’aurai pas (a) !
    (1637 in-12, 38 et 44 in-4°)


    (a) Une confusion analogue entre aura et orra a eu lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l’édition de M. Lalanne, tome I, p. 72.

  165. Var. Dans un lâche silence étouffe mon honneur ! (1637-56)
  166. Var. De conserver pour vous un homme incomparable,
    UnUn amant si chéri : vous avez assez fait. (1637-56)
  167. Var. Soûlez-vous du plaisir de m’empêcher de vivre.
    (1637-44 in-4° et 48-56)
    VaVar. Soûlez-vous du désir de m’empêcher de vivre. (1644 in-12)
  168. Var. De la main de ton père un coup irréparable
    ---Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)
  169. Var. J’ai pu douter encor si j’en prendrois vengeance. (1637-60)
  170. Var. J’ai retenu ma main, j’ai cru mon bras trop prompt. (1637-56)
  171. Var. Si je n’eusse opposé contre tous tes appas. (1637-56)
  172. Var. Qu’après m’avoir chéri quand je vivois sans blâme. (1637-56)
  173. Var. Je te le dis encore, et veux, tant que j’expire,
    SaSans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)
  174. On lit dans l’édition de 1660 : « J’y fais ce que j’ai dû, » ce qui est sans doute une faute d’impression.
  175. Var. Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie. (1637-44 in-4° et 48-56)
  176. Var. Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu,
    Avec tant de rigueur mon astre me domine,
    Qu’il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)

  177. Var. Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. (1648-56)
  178. Var. Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. (1637-52 et 55)
  179. Var. Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. (1637-56)
  180. Var. Mais comble de misères ! (1637-44)
  181. L’édition de 1639 porte, par erreur, espérance, pour apparence.
  182. Var. Si j’en obtiens l’effet, je te donne ma foi. (1637-56)
  183. don diègue, seul. (1637-60)}}
  184. Var. Si peu que mes vieux ans m’ont laissé de vigueur. (1637-56)
  185. Var. Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. (1637-44)
  186. On lit leur ombre, pour leur nombre, dans l’édition de 1644 in-4°.
  187. Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent :

    Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie !

  188. Var. don rodr. Hélas ! c’est triomphant, mais avec peu de joie. (1638)
  189. Var. Où fut jadis l’affront que ton courage efface (a).
    don rodr. L’honneur vous en est dû : les cieux me sont témoins


    (a) Où fut l’indigne affront que ton courage efface. (1637 in-4° I.)

    Qu’étant sorti de vous je ne pouvois pas moins.
    Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie (a’). (1637-56)


    (a’) L’édition de 1644 in-4° porte : « et mon âme ravie. »

  190. Var. Si j’ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)
  191. Var. Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. (1637-56)
  192. Var. Mais d’un si brave cœur éloigne ces foiblesses. (1637-56)
  193. Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le théâtre de Corneille :

    En la mort d’un amant vous ne perdez qu’un homme,
    Dont la perte est facile à réparer dans Rome.

    (Horace, acte IV, scène III.)

    Vous trouverez dans Rome assez d’autres maîtresses.

    (Polyeucte, acte II, scène I.)
  194. Var. L’amour n’est qu’un plaisir, et l’honneur un devoir. (1637-56)
  195. Var. Vient surprendre la ville et piller la contrée. (1637-56)
  196. Il y a amène au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne amènent.
  197. Var. Qui sachant mon affront, touchés d’un même zèle. (1660)
  198. Var. Venoient m’offrir leur vie à venger ma querelle.
    (1687-44 in-4° et 48-56)
    VaVar. Venoient m’offrir leur sang à venger ma querelle. (1644 in-12)
  199. Var. Pousse-la plus avant : force par ta vaillance. (1637-60)
  200. Var. La justice au pardon, et Chimène au silence. (1637-56)
  201. Var. Si tu l’aimes, apprends que retourner vainqueur. (1637-60)
  202. L’édition de 1682 porte, par erreur, les louanges, pour ses louanges.
  203. Var. Qu’il daigne voir la main qui sauve sa province. (1637-56)
  204. Var. S’il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637 in-12)
  205. Toutes les éditions portent : qu’ait produit, sans accord.
  206. Var. Et combien que pour lui tout un peuple s’anime. (1637-56)
  207. Voile est au singulier dans les éditions antérieures à 1664.
  208. Var. Pompe où m’ensevelit sa première victoire. (1637-56)
  209. Var. Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir.
    (1637 in-12 et 44 in-4°)
  210. Var. Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)
  211. Var. À moi seule aujourd’hui permet encor les larmes. (1637-56)
  212. Var. J’accorde que chacun la vante avec justice. (1637 et 39-56)
    VaVar. J’accorde que chacun le vante avec justice. (1638 P.)
  213. « Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille : l’unité de temps n’était pas encore une règle bien reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même heure, l’unité de temps est observée. Les événements ne sont point aussi pressés qu’on l’a reproché à Corneille, et tout est assez vraisemblable. » (Voltaire.)
  214. Var. Ce qui fut bon alors ne l’est plus aujourd’hui. (1637-44)
  215. Voyez ci-dessus, p. 136, note 2.
  216. Var. Ses faits nous ont rendu ce qu’ils nous ont ôté,
    Et Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)
  217. Var. Ah ! Madame, souffrez qu’avecque liberté
    Je pousse jusqu’au bout ma générosité.
    Quoique mon cœur pour lui contre moi s’intéresse. (1637-56)
    Var. Ah ! ce n’est pas à moi d’avoir cette bonté. (1660)

  218. Var. Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. (1637-56)
  219. Var. Adieu : tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)
  220. Var. Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense. (1637 in-12 et 44)
  221. Voyez le Lexique.
  222. Var. Qu’il devienne l’effroi de Grenade et Tolède. (1637-56)
  223. Var. D’un si foible service elle a fait trop de conte. (1637 in-12)
  224. Var. Et paroître à la cour eût hasardé ma tête,
    Qu’à défendre l’État j’aimois bien mieux donner,
    Qu’aux plaintes de Chimène ainsi l’abandonner. (1637-56)

  225. Var. J’excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)
  226. Var. Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. (1637-56)
  227. Var. Les plus épouvantés reprenoient le courage ! (1638 L., 39 et 44-in-4°)
    ---Var. Les plus épouvantés reprenoient du courage ! (1644 in-12)
  228. Var. Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637 in-12)
  229. Var. Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles ;
    ---L’onde s’enfloit dessous, et d’un commun effort
    ---Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)
  230. Var. Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent. (1637-56)
  231. Var. Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. (1637-56)
  232. Sorte de cimeterres. Voyez le Lexique.
  233. Var. Contre nous de pied ferme ils tirent les épées ;
    ---Des plus braves soldats les trames sont coupées (a). (1637-63)
    (a) Jolly fait remarquer, dans l’avertissement de l’édition de 1738 (p.xx), que les comédiens ont ici toujours adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin d’éviter le mot alfange. Ils font encore de même aujourd’hui.
  234. Var. Sont les champs de carnage où triomphe la mort. (1644 in-4°)
  235. Var. Furent ensevelis dans l’horreur des ténèbres. (1637-56)
  236. Var. Et n’en pus rien savoir jusques au point du jour.
    ---Mais enfin sa clarté montra notre avantage :
    ---Le More vit sa perte, et perdit le courage,
    ---Et voyant un renfort qui nous vint secourir,
    ---Changea l’ardeur de vaincre à la peur de mourir (a). (1637-56)

    (a) Change l’ardeur de vaincre à la peur de mourir. (1637 in-12 et 44 in-4°)
  237. Toutes les éditions portent chables, excepté celles de 1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent câbles.
  238. Var. Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. (1637-56)
  239. Var. Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et 39-56)
    ---Var. Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)
  240. Var. Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. (1637-56)
  241. Var. Le flux les apporta ; le reflux les emporte. (1637 in-12 et 44 in-4°)
  242. Var. Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. (1638)
  243. Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.
    — Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4°.
  244. Var. On me dit qu’elle l’aime, et je vais l’éprouver. (1687 in-12)
  245. Var. Contrefaites le triste. (1637-56)
  246. Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.
  247. Var. Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)
  248. On lit croyons, pour croyions, dans les éditions de 1637-44 et de 1652-56.
  249. Var. Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible.
    ---chim. Eh bien ! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs,
    ---Nommez ma pâmoison l’effet de mes douleurs. (1637-56)
  250. Var. Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39 et 48-56)
  251. Var. À tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637 in-4°, 38 P., 39 et 44)
  252. Var. Et s’en sert d’un prétexte à ne paroître pas. (1637-60)
  253. Var. Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. (1637-56)
  254. Var. Il l’a fait en brave homme, et le doit soutenir.
    (1637 in-4°, 38-44 in-4° et 48-56)

    ---Var. Il a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-12 et 44 in-12)
  255. Var. De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637 in-4°, 38 P., 39 et 44)
  256. Var. Laissez un camp ouvert, où n’entrera personne. (1637-56)
  257. Var. Faites ouvrir le camp : vous voyez l’assaillant. (1637-56)
  258. « Je me suis toujours repenti d’avoir fait dire au Roi, dans le Cid, qu’il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de combattre don Sanche : je l’avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les vingt-quatre heures ; et cela n’a servi qu’à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle je l’y ai réduite. » (Discours de la tragédie, tome I, p. 96.)
  259. Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de 1638 et de 1644 in-12.
  260. Var. Quel qu’il soit, même prix est acquis à sa peine. (1637-64)
  261. Var. Sire, c’est me donner une trop dure loi. (1637-44)
  262. Var. chimène, don rodrigue. (1638 P.)
  263. Var. Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644 in-4°)
  264. Var. Mon amour vous le doit, et mon cœur qui soupire
    ---N’ose sans votre aveu sortir de votre empire.
    ---[chim. Tu vas mourir ! ] don rodr. J’y cours, et le Comte est vengé,
    ---Aussitôt que de vous j’en aurai le congé. (1637-56)
  265. Var. Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. (1637-56)
  266. Var. Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)
  267. Var. L’honneur te fut plus cher que je ne te suis chère. (1637-60)
  268. Var. Puisqu’il trempa tes mains dans le sang de mon père,
    ---Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)
  269. Var. Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. (1637-56)
  270. Var. Mon honneur appuyé sur de si grands effets
    ---Contre un autre ennemi n’a plus à se défendre. (1637-56)
  271. Var. Quand mon honneur y va, rien ne m’est précieux. (1637-56)
  272. Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64 ; celles de 1668 de 1682 ont veuillez sans i ; celle de 1692 donne vouliez.
  273. Var. Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4° I., 37 in-12 et 38)
  274. Var. Qui me livre à l’objet de mon aversion. (1637-56)
  275. Var. Et si jamais l’amour échauffa tes esprits. (1637-56)
  276. Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692 : don rodrigue, seul.
  277. Var. Contre ce fier tyran fait rebeller mes vœux ? (1637-60)
  278. Var. S’il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)
  279. Var. Mais ma honte m’abuse, et ma raison s’étonne. (1637-60)
  280. Var. Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner ? (1637-56)
  281. Var. Entre eux un père mort sème si peu de haine. (1637-60)
  282. Var. Entre eux unVous témoigner, Madame,
    ---L’aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)
  283. Var. Oh ! qu’il s’en faut encor ! (1637-56)
  284. Var. Elle ne choisit point de ces mains généreuses. (1637-56)
  285. Var. Don Sanche lui suffit : c’est la première fois
    ---Que ce jeune seigneur endosse (a) le harnois. (1637-56)

    (a) L’édition de 1644 in-12 porte endossa, pour endosse.
  286. Var. Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. (1637-56)
  287. Var. Et livrant à Rodrigue une victoire aisée,
    ---Puisse l’autoriser à paroître apaisée. (1637-56)
  288. Var. À vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)
  289. Var. Une ardeur bien plus digne à présent me consomme. (1637-44)
  290. Var. Et mes plus doux souhaits sont pleins d’un repentir. (1637-56)
  291. Var. Quoi ! l’objet de ma haine ou bien de ma colère ! (1637-64)
  292. Var. Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,
    ---Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)
  293. Var. Et le ciel, ennuyé de vous être si doux,
    ---Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44)
    ---Var. Et nous verrons le ciel, mû d’un juste courroux. (1648-60)
  294. Var. Ne les redouble point par ce funeste augure. (1637-68)
  295. Var. Madame, à vos genoux j’apporte cette épée. (1637-56)
  296. Cette scène semble avoir fourni à Racine l’idée de l’admirable dialogue d’Oreste et d’Hermione dans Andromaque (acte V, scène III).
  297. Var. [N’eût jamais succombé sous un tel assaillant.]
    elv. Mais, Madame, écoutez. chim. Que veux-tu que j’écoute ?
    Après ce que je vois puis-je être encore en doute ?
    J’obtiens pour mon malheur ce que j’ai demandé.
    Et ma juste poursuite a trop bien succédé.
    Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante ;

    Songe que je suis fille aussi bien comme amante :
    Si j’ai vengé mon père aux dépens de ton sang,
    Du mien pour te venger j’épuiserai mon flanc ;
    Mon âme désormais n’a rien qui la retienne ;
    Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.
    Et toi qui me prétends acquérir par sa mort,
    Ministre déloyal de mon rigoureux sort,
    [N’espère rien de moi, tu ne m’as point servie.] (1637-56)

  298. Var, [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance ?]
    ---Qu’à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours ?
    ---Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours (a) ;
    ---Abandonne mon âme au mal qui la possède :
    ---Pour venger mon amant, je ne veux point qu’on m’aide (b). (1637-56)

    (a) Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours. (1644 in-12)

    (b) Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.
  299. Var. J’aimois, vous l’avez su ; mais pour venger un père. (1637-44 in-4°)
    ---Var. J’aimois, vous le savez ; mais pour venger un père. (1644 in-12)
  300. Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4° portent par erreur prescrire, pour proscrire.
  301. Var. D’avouer par sa bouche une amour légitime.
    (1637 P., 37 in-12 et 38)

    – L’édition de 1644 porte un amant, pour un amour.
  302. Var. Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)
  303. Var. Une louable honte enfin t’en sollicite, (1637, 38 P., 39 et 44)
  304. Var. scène dernière. (1644 in-12)
  305. Var. Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637 in-12)
  306. Var. Et dites quelquefois, eu songeant à mon sort. (1637-60)
  307. Var. Mon amour a paru, je ne m’en puis dédire. (1637-56)
    ---Var. Je vous eu ai trop dit pour oser m’en dédire, (1660)
  308. Var. Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)
  309. Var. Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée,
    ---Qu’un même jour commence et finisse mon deuil (a).
    ---Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil ?
    ---C’est trop d’intelligence avec son homicide,
    ---Vers ses mânes sacrés c’est me rendre perfide,
    ---Et souiller mon honneur d’un reproche éternel. (1637-56)

    (a) Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent dueil. Voyez le Lexique.
  310. Les deux éditions de 1638 portent ta victoire, pour sa victoire.
  311. Var. À ce seul nom de Cid ils trembleront d’effroi. (1637 in-4° et 39-56)
    ---Var. À ce seul nom de Cid ils tomberont d’effroi. (1637 in-12 et 38)
  312. 1. L’édition de 1637 in-12 donne contre moi, au lieu de contre toi.