Le Commandant de cavalerie (Trad. Talbot)/4

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Traduction par Eugène Talbot.
Le Commandant de cavalerieHachetteTome 1 (p. 357-359).


CHAPITRE IV.


Des marches à la guerre.


Dans les marches, le commandant doit toujours veiller tantôt à soulager le cheval du poids du cavalier, tantôt à faire reposer ]e cavalier de la marche à pied ; et le moyen, c’est de ne faire ni longues traites, ni longues chevauchées. Si vous songez à prendre ce moyen terme, vous ne ferez point d’erreur : car chacun a conscience de la mesure de ses forces et est averti de ne pas l’excéder. Quand tu es en marche et que tu n’es pas sûr de ne point rencontrer l’ennemi, il faut que les escadrons ne mettent pied à terre que tour à tour. Autrement, ce serait chose grave, si l’ennemi les surprenait tous à bas de leurs chevaux. Lorsque tu traverses un passage étroit, tu dois commander un défilé par le flanc ; si la route est large, il faut donner à chaque escadron un large front de bandière ; enfin, quand vous êtes arrivés en plaine campagne, il faut reformer tous les escadrons en phalange.

Il est bon, comme exercice, de faire ces manœuvres, et il est agréable de faire des marches, en en variant la continuité par ces évolutions. Toutefois, quand vous quittez les grands chemins pour entrer dans des pas difficiles, il sera fort utile, en pays ennemi ou ami, d’envoyer des éclaireurs en avant de chaque escadron ; s’ils rencontrent des bois impénétrables, ils pénétreront et indiqueront aux cavaliers les manœuvres à faire, pour que des files entières ne s’égarent pas. Si l’on marche à proximité d’un danger, un chef prudent enverra éclaireurs sur éclaireurs pour reconnaître les positions de l’ennemi. Il est encore utile, soit pour l’attaque, soit pour la défense, que les corps s’attendent les uns les autres dans les passages difficiles : en se pressant trop de suivre les chefs de file, les derniers cavaliers surmèneraient leurs chevaux. Presque tout le monde sait cela, et pourtant il en est peu qui veuillent prendre cette peine.

Il convient que le commandant, durant la paix, étudie lui-même, non-seulement le pays ennemi, mais le sien même ; si cette connaissance lui manque, il doit prendre avec lui des gens qui aient exploré exactement chaque localité. En effet, il y a une grande différence entre un chef qui connaît la route et celui qui ne la connaît pas ; une grande différence, quand il s’agit de tendre un piége à l’ennemi, entre celui qui connaît le terrain et celui qui ne le connaît pas. Il faut encore, avant la guerre, avoir soin de se procurer des espions qui appartiennent à des villes amies des deux partis, et surtout des marchands ; attendu que toutes les villes donnent toujours entrée, comme amis, à ceux qui apportent quelque denrée. On peut aussi tirer partie des faux transfuges.

Cependant on ne doit pas se fier aux espions au point de ne pas se tenir sur ses gardes : on se tiendra toujours prêt, comme si l’on avait annoncé que les ennemis sont là. Car, quelque sûrs que soient les espions, il est difficile d’avertir à temps : à la guerre, il y a toujours des obstacles imprévus. Les sorties de la cavalerie seront moins connues de l’ennemi, si l’ordre est donné de bouche plutôt que par trompette ou par écrit. Il sera donc bon d’établir pour cela des décadarques, auxquels on adjoindra des pempadarques[1], afin que l’ordre soit transmis à un très-petit nombre de personnes ; et, de la sorte, on pourra étendre au besoin, sans confusion, le front de bataille, les pempadarques se portant à la tête au moment convenable.

Quand il s’agit d’éviter les surprises, j’approuve toujours les postes cachés et les sentinelles avancées : c’est un moyen de veiller tout ensemble à la sûreté des amis et de tendre des piéges aux ennemis. Ces détachements invisibles sont à la fois moins exposés à la surprise et plus redoutables : car, savoir qu’il y a quelque part un poste, mais en ignorer la position et la force, cela ôte toute confiance à l’ennemi ; tous les lieux deviennent forcément suspects : si, au contraire, les postes sont à découvert, il voit nettement ce qu’il doit craindre et ce qu’il peut tenter. Quand on aura établi des postes cachés, on tâchera d’attirer l’ennemi dans les embuscades, en plaçant en avant et à découvert quelques faibles escadrons. On l’attirera encore en plaçant d’autres postes à découvert, en deçà de ceux qui sont cachés : moyen de surprise aussi infaillible que le précédent. Cependant un chef prudent n’ira pas de gaieté de cœur s’exposer à un danger, à moins d’être certain d’avoir le dessus : en effet, servir par imprudence les intérêts de l’ennemi s’appellerait plus justement un acte de trahison que de courage. C’est encore une mesure prudente de se porter sur les côtés faibles de l’ennemi, lors même qu’ils se trouvent à distance, le risque de s’exposer à de grandes fatigues n’étantpas comparable à celui de combattre un ennemi plus fort. Si par hasard l’ennemi pénètre au milieu de tes cantonnements, fût-il en force, tu feras bien de l’attaquer par où tu pourras le prendre au dépourvu, tu feras bien même de le charger de deux côtés à la fois : car, tandis que les uns lâcheront pied sur un point, ceux qui chargeront l’ennemi sur un autre, le mettront en désordre et sauveront leurs amis.

Il a été question plus haut de l’importance qu’il y a à connaître par des espions les positions de l’ennemi ; je crois pourtant que le meilleur est d’essayer par soi-même, en se plaçant en lieu sûr, d’observer avec attention si l’ennemi pèche par quelque point : or, si l’on voit une chose à leur enlever par surprise, il faut envoyer qui la lui enlève ; s’il laisse à prendre, il faut envoyer qui lui prenne. Lorsque l’ennemi est en marche et qu’il se détache une faible portion de ses forces qui se disperse avec confiance, il ne faut pas l’ignorer : seulement on doit toujours mettre le plus fort à la piste du plus faible. La moindre attention suffit pour s’en convaincre. Ainsi, les animaux qui ont moins d’intelligence que l’homme, les milans[2], par exemple, se saisissent de ce qui n’est pas gardé, et se retirent en lieu sûr, avant de se laisser prendre : les loups également, chassent les bêtes sans gardiens et dérobent où l’on ne peut les voir[3]. S’il survient un chien faible, qui coure après eux, ils l’attaquent ; s’il est plus fort, ils étranglent ce qu’ils peuvent et se retirent. Quand ils méprisent la garde, ils se partagent, les uns pour la mettre en fuite, les autres pour voler, et voilà comme ils se procurent de quoi vivre. Si donc les brutes sont capables de tant d’intelligence pour saisir leur proie, comment l’homme n’en montrerait-il pas encore davantage, puisqu’il sait l’art de les prendre elles-mêmes ?



  1. Chefs de 5 hommes.
  2. Il y en avait beaucoup dans la campagne d’Athènes. Voy. de Pauw, Recherches philosophiques, t. I, p. 96. Cf. Aristophane, Oiseaux, p. 283 de la traduction de M. Artaud.
  3. Voy. Élien, Hist. des anim., VIII, xiv.