Mozilla.svg

Le Commerce de coton depuis la pose de cable/Conclusion

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



IV


Conclusion.


On me demande de signaler les remèdes pour ne pas tomber victime de la spéculation, dont j’ai parlé dans mes précédents articles. Voici mes conseils à cet égard, sans prétendre à l’infaillibilité. La filature étant le vrai et l’unique consommateur de l’article, elle en sera toujours maîtresse, chaque fois qu’elle le voudra, par l’adoption des mesures analogues et aussi étendues que possible.

En vendant censément au-dessous des prix de revient, au Havre, à Liverpool, quitte à se rattraper sur le classement et sur le poids, les intéressés n’ont qu’un but : c’est de concentrer les importations entre les mains des négociants des ports de mer, afin de pouvoir dicter les lois, faire la hausse ou la baisse à volonté, et mener ainsi rondement les affaires.

En face de cette conspiration parfaitement organisée, quelle est la ligne de politique à suivre par la filature ? La voici :

Ne favorisez point, en Europe, l’ingénieuse et hardie combinaison des importateurs de ports de mer par des achats à livrer, toujours chanceux sous tous les rapports, et si vous en faites, ne vous contentez pas de certificats des courtiers, mais demandez la justification du classement par la production de la facture d’origine.

N’achetez, en Europe, que du coton disponible, aux moments de calme. Comme cela, vous saurez ce que vous aurez.

Pour empêcher le monopole dans les ports européens, ce qui arriverait infailliblement en se bornant aux achats du disponible, confiez des ordres pour importations directes, de l’Amérique et des Indes, à des maisons honnêtes, expérimentées, strictement commissionnaires et incapables de tremper dans toutes sortes de spéculations véreuses avec les ordres de la filature, et, ce qui est plus fort, au détriment de la filature. De cette manière vous aurez un homme responsable devant vous, tandis qu’avec les achats à livrer, toute responsabilité s’éclipse, principalement au Havre. Et lors même qu’en achetant au véritable prix de revient, les cotons vous reviendraient plus chers que les offres trompeuses qu’on vous fait des ports de mer, vous y gagneriez encore. Si tel n’était pas le cas, les négociants de ces mêmes ports de mer ne forceraient pas les importations plus que jamais. C’est clair comme bonjour. Seulement ne faites pas échantillonner, ne laissez pas couper les cordes et les cercles de fer. Votre correspondant américain étant seul responsable du classement, l’échantillonnement ne vous sert à rien ; il donne lieu seulement au dénigrement, au prélèvement d’un bénéfice odieux, en faveur des journaliers du Havre, mal payés malgré les frais qu’on vous compte, et qui se rattrapent sur les cordes, sur le fer et sur de trop copieux échantillons qu’on escamote, sous prétexte de vous en épargner les frais de transport, comme si le fer n’en représentait pas la valeur. C’est de ces abus iniques que provient souvent un mauvais rendement du poids américain.

N’acceptez des offres fermes venant d’Amérique ou des Indes, qu’avec garantie du classement, à des conditions exceptionnellement favorables, et seulement d’une maison reconnue sage et probe. Ordinairement, ces offres sont toujours entachées d’un vice quelconque, et, en effet, la maison offrante ne peut guère s’engager ferme sans courir certains risques, pour lesquels elle doit être payée ; d’où il suit que le coton acheté ainsi coûte régulièrement plus cher qu’un ordre direct honnêtement exécuté, sans parler de la commission qui est portée à 3 1/2 p. c., et dont on cède à l’agent 1 1/4 p. c., afin de stimuler son activité, les yeux fermés. C’est un métier pour faire des dupes, et non pour s’assurer une clientèle.

Ne travaillez pas avec des maisons d’Amérique et des Indes qui font grand étalage de dépêches télégraphiques, ni avec celles qui donnent la préférence aux ports de mer. Plus une maison fait jouer le câble, plus elle a de frais perdus qu’elle doit retrouver sur l’une ou l’autre affaire, et les maisons qui travaillent beaucoup avec les négociants des ports de mer, favoriseront toujours ceux-ci plutôt que les filateurs. Bien plus, les spéculateurs à la hausse ou à la baisse, non moins que ceux qui offrent ferme, toujours préoccupés de leurs engagements, ne peuvent jamais juger froidement la position et l’avenir de l’article ; il arrive donc souvent qu’ils remplissent des ordres lorsqu’il faudrait attendre, et s’abstiennent lorsqu’il faudrait agir.

Surtout, ne donnez pas d’ordres à une maison américaine ou indienne qui a une succursale en Europe, établie exprès pour se réserver les bonnes affaires et endosser les mauvaises aux clients. Si vous tombez entre les mains de ces cerbères, toujours à l’affût, vous n’aurez jamais de coton qu’à peu près dans la parité des prix d’Europe. Les succursales sont là pour contrôler le marché et télégraphier les prix auxquels on doit facturer. À la source on saisira bien les moments de bon marché, mais vous n’en profiterez jamais.

L’établissement des succursales en Europe, pour me servir d’une expression impériale, est le couronnement de ce bel édifice systématique, dont les fondements datent de la pose du câble pour dégoûter les filateurs des importations directes, et les livrer, pieds et poings liés, à l’avidité des négociants de ports de mer[1].



  1. Depuis trois mois, ils nous prêchent la rapide diminution des recettes en Amérique, et au lieu de diminuer, elles augmentent. Que penser de cette tactique, ou de cette ridicule méprise ?