Le Comte Gaston de Raousset-Boulbon, sa vie et ses aventures, d’après ses papiers et sa correspondance/15

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XV

À San José du Cap, on avait relâché pour faire de l’eau, et on avait eu des nouvelles. Guaymas était tranquille. Les Français, au nombre de 300, occupaient une caserne, organisés en bataillon et armés ; la garnison mexicaine était peu nombreuse.

Deux des compagnons de M. de Raousset débarquèrent le 28 sur la côte à quelques milles de Guaymas, pour porter des ordres à M. Desmarais. Toute son espérance était dans un coup de main énergique ; ses ordres portaient en substance : « Cette nuit même, réunir les hommes en silence ; se porter en force au quartier mexicain ; — envoyer quelques hommes prendre possession des différents postes ; — prendre des mesures pour que les autorités civiles et militaires soient arrêtées et mises en lieu sûr ; — éviter surtout qu’il leur soit fait aucun mal ; à l’aube, être maître de la ville. »

Par malheur, les deux envoyés, arrivés à un demi-mille de Guaymas, furent arrêtés par un poste, désarmés et conduits en prison. Pour arriver à la prison, il fallait traverser une partie de la ville. Dans le trajet, ils furent reconnus par quelques personnes, et en un instant le bruit se répandit que le comte était débarqué. L’émotion produite par cette nouvelle est indicible.

Le coup de main était manqué ; après deux jours de détention, les prisonniers furent relâchés, et M. de Raousset entra directement en relation avec M. Desmarais et le général Yanès, commandant la province.

Le 1er juillet, il lui fit demander une audience. Son Excellence l’accorda sur-le-champ, et une entrevue eut lieu le soir même à onze heures.

Les rapports faits à M. de Raousset lui avaient présenté le successeur du général Blanco comme pouvant être disposé à entrer dans ses vues. La réaction contre la dictature de Santa Anna commençait à devenir sérieuse. Dans l’État de Guerrero, le général Alvarez venait de faire une levée de boucliers. Le général Yanès pouvait en faire autant en Sonore. L’entretien dura deux heures ; à peine si, durant tout le temps de cette entrevue, il fut question des mines d’Arizona. Le général se montra fort aimable, mais aussi fort réservé. M. de Raousset fut autorisé sans difficulté à séjourner dans la ville.

Il alla loger chez un ancien ami, M. Pannetrat, riche négociant de la Nouvelle-Orléans.

La nouvelle de l’arrivée de M. de Raousset se répandit rapidement dans l’armée ; parmi les officiers mexicains, les uns le voyaient avec répugnance ; d’autres, au contraire, semblaient très-satisfaits. Il arriva que lorsque le comte traversait une rue ou une place publique, des officiers se levaient et le saluaient : un jour même qu’il passait devant le quartier général mexicain, le poste sortit et lui présenta les armes. Le bataillon français. très-démoralisé au moment de son arrivée, reprit toute son assurance.

Cependant les intérêts, qui déjà une première fois s’étaient ligués contre la colonisation française, se sentant directement menacés par l’arrivée de M. de Raousset, redoublèrent d’efforts pour amener un conflit. Le gouverneur fut entouré ; la populace ameutée, les calomnies les plus absurdes répétées avec une persistance infatigable. Le 8 juillet, une dernière entrevue devait avoir lieu, la ligue obtint du gouverneur qu’il ne recevrait pas le comte. L’irritation fut bientôt partout, et des rixes nombreuses s’ensuivirent.

Le 11 juillet, à sept heures du matin, deux soldats français, passant devant un café, dans la rue même de leur caserne, furent assaillis par des Mexicains et grièvement blessés. Au même moment, dans un autre quartier, un soldat mexicain poignardait un Français marchant seul sans armes. Ces divers agresseurs étaient à peine arrêtés, que de tous côtés des coups de feu retentirent. C’étaient encore des Mexicains qui venaient de tirer sur les hommes de la corvée du pain. Pour le coup, on cria aux armes ; et en un clin d’œil les Français, développés en tirailleurs autour de leur caserne, échangèrent une vive fusillade avec les soldats mexicains montés sur les terrasses environnantes.

Le gouverneur arriva en toute hâte au quartier français, et déclara au commandant qu’on était victime d’une erreur déplorable, que les événements de la matinée n’étaient qu’une rixe survenue entre des gens ivres ; qu’il donnait sa parole de consigner les Mexicains dans leurs quartiers respectifs.

Le feu cessa, mais une lutte prochaine était inévitable : tout le monde le sentait.

Un procès-verbal des événements du jour et des faits antérieurs fut dressé par les officiers du bataillon et apostillé par le vice-consul de France[1] : on attendit avec anxiété.

Le 13 au matin, on apprit que les troupes de l’intérieur étaient arrivées, ainsi qu’un corps nombreux d’Indiens armés. Les dernières munitions que le fort contenait furent transportées en plein jour au quartier général mexicain. Il devint évident que le gouverneur se préparait à une attaque. L’attendre de pied ferme, c’était sauver la légalité, mais c’était aussi compromettre le sort de la compagnie. Encore un jour, et on allait avoir affaire à 3,000 hommes. L’irritation des Français ne connut plus de bornes. Ils se portèrent en masse à la maison de M. Pannetrat et demandèrent à grands cris que M. de Raousset se mît à leur tête.

Le comte prit la parole :

« Mes amis, dit-il, j’ai fait mes preuves, je pense, et en conseillant la prudence, j’espère que personne ne se méprendra sur le sentiment auquel j’obéis. Oui, nous sommes menacés, oui, nous allons être attaqués, je n’en fais pas plus de doute que vous. Comme vous, je crois que nous avons tout à perdre à attendre, mais cependant, nous n’avons pas encore le droit de douter de la parole du gouverneur. Nommez une députation, demandez au gouverneur des otages comme garantie morale, des canons comme garantie matérielle ; demandez le désarmement de ces bandes qui s’amoncellent autour de nous. Rien de plus juste ! Si le gouverneur refuse, c’est qu’il veut la guerre ! Eh bien ! en ce cas, nous ferons la guerre ! Nous aurons la victoire de Guaymas pour pendant à la victoire d’Hermozillo ! »

Une députation fut nommée par acclamation, et aussitôt tout le monde se replia sur la caserne française. Une heure après, la députation revint : le gouverneur avait refusé de la recevoir.

« Faites former le bataillon en carré, » dit M. de Raousset d’une voix brève au commandant Desmarais. L’ordre s’exécuta rapidement, M. de Raousset se mit au centre ; l’émotion, l’anxiété de tous étaient arrivées à leur comble.

« Mes amis, s’écria M. de Raousset d’une voix vibrante, je ne viens ici peser sur la volonté de personne. Vous êtes complètement libres de prendre le parti qu’il vous plaira, mais vous comprenez comme moi qu’il faut prendre un parti. Voulez-vous devenir des soldats mexicains, régis par le code militaire mexicain, soumis au bâton, sans solde, sans avenir ? dites-le ; il est inutile de verser une goutte de sang pour cela… bas les armes !

» Voulez-vous, au contraire, rester dignes de ce glorieux nom de Français que vous portez, résister à une oppression injuste, revendiquer votre droit, maintenir votre nationalité violée ? haut les armes, en ce cas ! haut les armes ! Mais décidez-vous. Le temps des hésitations est passé ! Que voulez-vous faire ? »

« — Marcher ! marcher ! s’écria-t-on de toutes parts.

» — Songez-y ! reprit M. de Raousset, vous êtes peu nombreux,… vous êtes isolés sur cette terre lointaine ; en tirant l’épée, vous vous mettez hors la loi de ce pays !… Il n’y a pour vous ni grâce ni pardon à attendre ; il faut que vous soyez vainqueurs, entendez-vous ? car les vaincus n’auront pas même droit à des juges ! Que voulez-vous faire en cas de défaite ?

» — Mourir ! mourir ! crièrent toutes les voix.

» — Eh bien donc ! en avant, mes amis, et vive la France ! »

Une clameur immense s’éleva. Au milieu des cris, une voix plus forte demanda que M. de Raousset prît le commandement en chef. Les acclamations redoublèrent.

— Non, mes amis, non ! répondit M. de Raousset, vous avez vos officiers, vous les connaissez, gardez-les ! ce n’est pas le moment d’apporter du trouble dans votre organisation ! Unité de commandement, soumission aveugle aux ordres du commandant ! Je ne veux être parmi vous qu’un volontaire ! Je n’ambitionne d’autre droit que celui d’être le premier en avant, au plus fort du danger ; qui me suivra sera sûr d’aller loin !

» — Vive la France ! en avant ! »

Ce fut au milieu de ces cris que l’ordre de marche fut donné… Il était trois heures.

Le bataillon sortit de la caserne, divisé en quatre compagnies fortes de chacune soixante-quinze hommes environ. Le premier élan fut superbe… Les paroles de M. de Raousset avaient électrisé tout le monde. Grâce aux inquiétudes et aux appréhensions de la journée, la moitié des hommes n’avait pu prendre aucune nourriture ; ils n’en marchèrent pas moins très-résolûment au pas de charge. M. de Raousset, en tête de la 2e et 3e compagnie, se porta contre la caserne mexicaine. La 1re compagnie prit à gauche et la 4e gagna l’hôtel de Sonore par les jardins.

Le feu s’ouvrit presque simultanément sur quatre points à la fois. Les Mexicains ripostèrent du haut des terrasses, et leur artillerie balaya la grande rue qui conduisait à leur quartier général. La confusion se mit dans les rangs français. Le commandant Desmarais perdit la tête et se replia avec quelques hommes sur son quartier, Un désordre indicible s’ensuivit. Vainement M. de Raousset essaya-t-il de reformer les rangs, pendant qu’une quinzaine de francs tireurs décimaient les artilleurs mexicains sur leurs pièces. La débandade était générale : soldats, officiers, n’obéissaient plus qu’à leur propre inspiration ; il y eut des actes d’héroïsme et des actes de lâcheté insignes. Pendant plus de deux heures, la fusillade retentit sans faiblir, mais aussi sans ensemble. Jamais M. de Raousset, malgré ses exhortations énergiques, ne put réunir plus de vingt hommes pour se porter en avant ; il comprit en ce moment la faute qu’il avait commise en refusant le commandement en chef, et résolut de se faire tuer plutôt que de fuir.

Faute de servants, les canons mexicains venaient de se taire. M. de Raousset tenta un dernier effort.

« À la baïonnette ! » cria-t-il, et il se précipita en avant la carabine au poing. Quelques hommes le suivirent. M. de Raousset s’élança sur le mur d’enceinte de la caserne, et de là, exposé à tout le feu des Mexicains, il cria une dernière fois : En avant ! Son chapeau fut criblé de balles ; il reçut deux coups de baïonnette dans la manche de sa chemise ; à ce moment, si cinquante hommes seulement l’avaient soutenu, la caserne était emportée.

Il fallut céder. M. de Raousset revint au milieu des débris de la compagnie, tête nue, les yeux brillants de larmes de rage impuissante.

En se retirant de rue en rue, en tirailleurs, il réunit environ soixante hommes. Les munitions manquaient. Le combat durait depuis près de trois heures. La démoralisation était générale. Une fusillade bien nourrie se fit entendre du côté de l’hôtel de Sonore. C’était la 4e compagnie qui se retirait en assez bon ordre. — « Allons, mes amis, encore un effort, s’écria M. de Raousset, qui me suit ? »

Deux ou trois voix à peine répondirent à ce dernier appel. Le comte brisa son épée.

Ce fut à ce moment que quelqu’un proposa de se rendre tous ensemble au consulat de France, et sans délibération, sans approbation ni opposition aucune, on se mit en marche.

M. de Raousset marchait confondu dans la colonne.

Le vice-consul déclara que tous ceux qui déposeraient les armes dans ses mains seraient placés sous la protection du pavillon français et auraient la vie sauve.

Une voix cria :

« — Et M. de Raousset, nous garantissez-vous sa vie ? »

M. Calvo parut hésiter. Un grand mouvement se fit dans la foule toujours croissante des Français.

« — Il nous faut la vie de Raousset, s’écria le docteur Pigné Dupuytren, ou nous recommençons le combat ! »

M. Calvo étendit la main, et d’une voix très-nette et très-claire : — « M. de Raousset aussi aura la vie sauve, » dit-il.

Un silence morne suivit cette affirmation. Les Français encombraient de plus en plus la cour du consulat ; on entendait à chaque instant, moins nourrie, la fusillade de la 4e compagnie, qui se repliait. Le consul arbora un drapeau blanc. À six heures et demie, le feu avait cessé de toute part, et la presque totalité des Français s’était réfugiée au consulat.

Les pourparlers commencèrent entre le gouverneur et le consul. Le général Yanès se refusa à une capitulation discutée ou écrite. Il demanda péremptoirement que toutes les armes lui fussent remises. À cette condition seulement il accordait la vie sauve à tous.

Une heure après, les armes étaient livrées, et les prisonniers, divisés en deux catégories, étaient écroués dans les deux prisons de la ville.

Quant à M. de Raousset, il était resté au consulat dans la chambre à coucher du consul. Vers huit heures du soir, cinq officiers vinrent le réclamer au nom du gouverneur général. M. Calvo le livra, sans protestation ; il fut immédiatement écroué et mis au secret le plus absolu.

Le combat de Guaymas avait duré trois heures ; trente-trois Français étaient morts sur le champ de bataille ; cinquante-neuf furent blessés ; treize de ces derniers moururent dans les jours suivants. MM. Edgard de Dion et Justin de Novion étaient au nombre des morts. Les Mexicains avaient engagé environ dix huit cents hommes : vingt-neuf furent tués pendant le combat ; cent vingt furent blessés ; trente-deux moururent des suites de leurs blessures. Les vainqueurs, on le voit, étaient aussi maltraités que les vaincus.

  1. Cette pièce a trop d’importance pour que nous omettions de la citer ; la signature du vice-consul lui donne d’ailleurs une force légale. Elle établit péremptoirement que jusqu’au 13 les Français n’ont fait que repousser des agressions multipliées.
    « Monsieur le consul,

    « En présence des regrettables événements qui viennent de se passer dans la ville de Guaymas, le bataillon français, représenté par ses officiers, croit devoir vous adresser l’exposé des faits suivants :

    » Arrivés il y a trois mois, sur la foi de vagues promesses dont la réalisation a été loin de répondre à notre attente, nous avons conservé, au milieu d’une population prévenue contre nous, hostile peut-être, le calme, la fermeté, la dignité, premier devoir des Français. Nos vœux étaient de rendre par notre intelligence, notre travail, au prix même de notre sang, notre bien-être personnel solidaire du bien-être du pays. Quelques malveillants, aveuglés par un égoïsme intéressé et s’abritant sous de faux semblants de nationalité, se sont, depuis notre arrivée, donné la mission de semer entre nous et la population des ferments de haine et de discorde ; menaces, provocations directes, rien ne leur a jusqu’ici coûté pour chercher à nous faire sortir des bornes de la modération que nous nous étions imposée.

    « Devinant le but de ces ténébreuses menées, nous nous sommes contentés de les signaler, à plusieurs reprises, à l’attention des autorités supérieures.

    « Sous la pression de la panique qu’ils s’étaient plu à entretenir depuis si longtemps, ils sont parvenus à donner lieu, la nuit du 11 juillet, à une manifestation armée contre nous, manifestation que les autorités, par une méprise que nous regrettons, ont semblé autoriser par leur présence.

    « Toute la journée du 11, les munitions qui restaient dans le fort avaient été transportées au quartier général. Des ordres spéciaux avaient convoqué la garde nationale en armes dans ce quartier, qui, quelques heures plus tard, renfermait les notabilités commerciales et administratives, ainsi que les familles fallacieusement alarmées.

    « À la vue de ces préparatifs, dont nous ne comprenions ni le but ni la

    portée, nous nous sommes bornés à prendre quelques mesures de précaution pour nous mettre à l’abri d’un coup de main qui aurait pu être tenté

    pendant la nuit.

    Ce matin, 12 du courant, les Français, convaincus d’une solution pacifique, se répandaient comme de coutume, et sans armes, dans la ville ; des misérables, soldés sans doute, se portèrent à des voies de fait directes contre nos nationaux désarmés, en blessèrent trois ; il fallut toute l’autorité des chefs pour sauvegarder la vie des agresseurs, qui furent depuis réclamés par la justice du pays.

    « Pendant ce temps-là, Son Excellence le gouverneur général se transportait successivement aux deux quartiers français, pour visiter d’un côté les blessés, de l’autre les prisonniers.

    « Si nos intentions avaient été celles que l’on nous a si calomnieusement prêtées, il nous eût été facile de nous donner des garanties en retenant parmi nous le gouverneur et l’état-major qui l’accompagnait. Nous avons eu jusqu’au bout confiance dans la légalité de notre cause et dans les promesses verbales dont on nous berçait depuis si longtemps, nous avons laissé partir librement le gouverneur. Quelques minutes après, les individus dont nous avons signalé plus haut la malveillance faisaient traîtreusement feu sur des Français paisibles passant dans les rues.

    « En présence des faits sus mentionnés et des dangers qui peuvent nous

    menacer dans l’avenir, nous venons nous mettre sous la sauvegarde du

    pavillon national.

    « Nous vous prions donc, Monsieur le consul, pour prouver au gouvernement français qu’au milieu d’agressions de toute nature nous avons conservé intacte notre réputation proverbiale d’honneur et de loyauté, de certifier, par votre signature, la véracité des faits signalés dans le procès-verbal ci-dessus.

    » Au nom de l’équité, nous vous prions, nous vous requérons au besoin, de vous entendre avec nous et les autorités mexicaines, pour obtenir toutes les garanties que réclament les difficultés de notre position.

    » Le commandant du bataillon, L. Lebourgeois-Desmarais.
    Loiseau. Martincourt. S. Perret. Terral. E. Laval.
    A. Bazajou. E. de Fleury. Didier. F. Canton. A. Sueur.

    « P. S. — À l’heure même où nous vous adressons ce procès-verbal, nous apprenons que des bandes armées arrivent, nous ne savons sous quels ordres, et envahissent la ville. »

    Le vice-consul de France, sachant combien étaient vrais les faits articulés dans la pièce précédente, n’hésita pas à écrire au bas des quatre expéditions les lignes suivantes :

    « Je certifie que le bataillon français, depuis son arrivée, s’est montré fidèle aux traditions d’honneur et de loyauté, et qu’il ne s’est jamais rendu coupable jusqu’à ce jour d’aucune agression envers la population de Guaymas.

    » 12 juillet 1854.
    »Le vice-consul, Joseph Calvo. »