Le Comte Gaston de Raousset-Boulbon, sa vie et ses aventures, d’après ses papiers et sa correspondance/16

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XVI.

Dix jours se passèrent. Les Français, confiants en la parole donnée, s’attendaient d’un moment à l’autre à être renvoyés en Californie, lorsque tout à coup une lugubre nouvelle vint consterner tout le monde. Le comte Gaston de Raousset-Boulbon était traduit devant un conseil de guerre.

Il n’y eut qu’un cri contre le vice-consul, et sans se faire l’écho passionné des récriminations auxquelles M. Calvo est encore en butte à cette heure, on ne peut trop regretter que le gouvernement français n’ait pas eu à Guaymas un représentant plus énergique ; même sans en avoir pris l’engagement, un homme de cœur pouvait sauver la tète de M. de Raousset.

L’instruction commença. Elle dura une quinzaine de jours. On interrogea le commandant du bataillon et quelques officiers et sous-officiers. Nous regrettons de le dire, mais, à l’exception d’un seul, M. Bazajou, tous les Français interrogés cherchèrent à se disculper aux dépens du comte. Aucun témoin à décharge ne fut entendu.

Le jour du procès arriva : c’était le 9 août. M. de Raousset avait accepté pour défenseur M. *****, jeune capitaine mexicain qui, deux ans auparavant, avait été son prisonnier à Hermozillo. Devant ses juges, le comte ne se démentit pas : il resta calme, ferme, sincère. généreux envers ceux mêmes qui le chargeaient. Il dédaigna de se défendre.

Quand le jeune capitaine eut achevé son plaidoyer chaleureux, M. de Raousset parut ému un instant. Il prit la main de son défenseur et la serrant énergiquement :

« Merci, lui dit-il, vous m’avez défendu comme je désirais l’être. Je suis trop pauvre pour reconnaître convenablement ce que je vous dois ; acceptez ceci et gardez-le en mémoire de moi ! »

Et détachant sa bague chevalière, à ses armes, il la passa au doigt de M. ****, trop ému pour lui répondre une parole.

Cinq minutes après, l’arrêt était rendu. Le comte Gaston de Raousset-Boulbon, déclaré conspirateur et révolté, était, à l’unanimité des voix, condamné à être passé par les armes[1].

M. de Raousset sourit à cette lecture, salua ses juges, et, avec le plus grand calme, rentra dans sa prison.

Le lendemain matin, il fut mis en chapelle.

La condamnation du comte de Raousset, bien que prévue par tout le monde, détermina dans la ville la manifestation de sentiments très-divers. Les gardes nationaux vainqueurs du 13 juillet, et les gardes nationaux vaincus d’Hermozillo, se signalèrent par l’explosion de leur joie ; ils se promenèrent par la ville musique en tête. La plus grande partie de la population et la majorité même des officiers de l’armée étaient loin de partager ces sentiments hostiles. Par la noblesse de son caractère, par sa vaillance et aussi par son malheur, le comte avait conquis des sympathies ardentes. Il fut hautement question, dans des lieux publics, de soulèvement en sa faveur. Sur l’instance de quelques habitants notables, le major Roman, consul américain, promit sa médiation amicale.

N’ayant aucun titre pour agir de son chef, M. Roman envoya à deux reprises un négociant de la ville, M. Coindreau, près de M. Calvo, pour le décider à faire une démarche commune auprès du gouverneur général. À chaque visite, le vice-consul de France se contenta de répondre qu’il ne pouvait rien, que la justice devait avoir son cours, etc.

Le major Roman, désespéré de cette inaction, se rendit en personne au consulat de France : ses efforts réitérés ne purent vaincre l’inexplicable résistance de M. Calvo. L’impression produite par cette conduite du consul fut généralement pénible, encore aujourd’hui elle sert de texte à d’amères récriminations.

Le soir de sa condamnation, M. de Raousset fit appeler M. Pannetrat et resta avec lui une demi-heure environ. L’excellent homme fondait en larmes, et ce fut à celui qui allait mourir de le consoler. Il s’occupa avec sollicitude de mille petits détails et lui fit avec le plus grand calme ses recommandations dernières.

Jusqu’à une heure avancée de la nuit, il écrivit des lettres à sa famille et à ses amis des deux mondes. Puis il se coucha et dormit six heures de suite.

Le lendemain, après avoir écrit son testament, il fit de nouveau appeler M. Pannetrat.

« Mon ami, lui dit-il, j’ai mis en ordre, toutes mes petites affaires. Je n’ai plus maintenant à m’occuper de ce monde. Y a-t-il dans cette ville un prêtre éclairé que je puisse faire appeler ? »

M. Pannetrat lui nomma le curé de Guaymas, don Vicente Oviédo, un des rares prêtres qui honorent le clergé mexicain, le plus ignorant et à coup sûr le plus sordide clergé du monde.

M. de Raousset passa trois heures avec don Vicente : au moment de le quitter :

« Surtout, mon Père, lui dit-il, ne m’oubliez pas demain, ce sera sans doute de bonne heure… Je serai heureux de vous serrer la main une dernière fois. »

M. Calvo fut introduit à son tour. L’entrevue fut froide et réservée des deux parts. Le comte lui remit ses lettres, son testament, et divers papiers. M. Calvo s’engagea sur l’honneur à les faire parvenir à leur adresse. En échange, M. de Raousset lui écrivit une lettre dans laquelle il rétractait tout ce qu’il avait dit ou écrit autrefois contre lui.

Cette affaire faite, le consul allait se retirer lorsque le comte l’arrêtant ;

« Vous connaissez sans doute les lois du pays ? lui demanda-t-il, comment fusille-t-on un homme, ici ?

— Mais, répondit le consul avec embarras… je crois qu’on lui bande les yeux et qu’il reçoit la mort à genoux.

— À genoux ! les yeux bandés ! s’écria M. de Raousset, on n’attend pas cela de moi j’imagine ? Il faut voir le gouverneur, Monsieur, il faut le voir tout de suite ! Cela ne se peut pas, comprenez-vous ? »

M. Calvo sortit, et M. de Raousset resta en proie à une grande agitation. Il écrivit au gouverneur une lettre à la fois respectueuse et énergique, et ne retrouva son calme que lorsqu’une réponse officielle l’eut complètement rassuré à cet égard.

Nous croyons devoir donner ici, à la suite et sans commentaires, quelques-unes des dernières lettres du comte, elles en diront plus sur le calme de son esprit et la sérénité de son âme, à cette dernière heure, que tous les récits que nous pourrions faire.

« Mon cher frère, quand tu recevras cette lettre, je ne ne serai plus de ce monde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsque les Français sont entrés dans la maison du consul, tout était fini ; je les voyais clairement perdus. J’avais fait mon devoir et j’avais le droit de penser à ma sauvegarde. Plusieurs m’ont conseillé de fuir, je le pouvais ; il m’était facile de réunir une douzaine de matelots, de m’emparer d’un navire et de gagner la mer. J’étais venu pour partager le sort des Français, et j’ai voulu le partager jusqu’au bout ; j’ai fait de propos délibéré le sacrifice de ma vie, je ne me suis pas rendu, j’ai été fait prisonnier. Hier, 9 août, j’ai été jugé par un conseil de guerre et condamné à mort ; je serai fusillé demain ou après-demain. Le général Yanez a bien voulu m’accorder l’autorisation de t’écrire et me faire donner l’assurance que, sans avoir à subir aucune humiliation, je serais fusillé debout et les yeux non bandés, les mains libres.

» Lorsque je me suis laissé faire prisonnier, je savais que je faisais le sacrifice de ma vie. Depuis sept jours que je suis au secret et en prison, j’ai eu tout le temps de voir venir la mort et de penser à ce qu’elle est, quand on la reçoit à trente-six ans, de sang-froid, avec certitude, dans la plénitude de la vie et de la force. Ne crois pas qu’il y ait pour moi une souffrance dans cette situation ; ne t’affecte pas à la pensée qu’il faut considérer ceci comme une lente et douloureuse agonie ; non, mon frère, tu te tromperais ; je meurs avec un grand calme. Il y a dans ma vie une somme de bien et de mal, je considère le supplice comme une expiation du mal ; le peu de bien que j’ai fait et surtout que j’ai voulu faire, me donnent le calme de la conscience. Si je suis ici, c’est pour avoir tenu mes engagements, c’est ma fidélité à ma parole qui creuse ma tombe. J’ai voulu faire du bien aux hommes qui m’avaient donné leur confiance, j’ai sincèrement aimé le pays dans lequel je vais mourir. À part tous mes emportements de passion et de colère naturels à mon organisation, j’ai voulu sincèrement le bien de ce pays, et il ne pouvait que gagner à la réalisation de mes idées. Si la légation de France m’avait appuyé le moins du monde quand je suis allé à Mexico, j’ai la conviction qu’il en serait résulté de grands avantages pour le Mexique et pour les malheureux Français qui luttent en Californie contre un avenir sans issue. Il a dépendu de moi de faire beaucoup de mal si j’avais voulu flatter et exalter des passions mauvaises. Je puis dire que je n’ai fait appel qu’à de généreux sentiments ; ma conscience est donc en repos. J’ai dans l’immortalité de l’âme une foi profonde ; je crois fermement que la mort est l’heure de sa liberté, je crois fermement à la mansuétude infinie du Créateur envers sa créature. Lorsque je demeure quelque temps à suivre cet ordre d’idées, j’arrive à une exaltation qui me fait considérer la mort comme l’heure la plus fortunée de ma vie. Tu le vois, mon frère, je meurs tranquille, et tu ne dois avoir aucune inquiétude sur la manière dont se seront passés mes derniers instants. J’ai prié un officier mexicain de recueillir sur mon cadavre une petite médaille que je porte au cou ; il la remettra pour toi à un ami qui doit aller à Paris, et tu lui diras de se rappeler toujours, en la regardant, qu’une femme doit avoir une vie sérieuse et penser à son ménage, au lieu de rêver bals et colifichets. Tout ce que tu feras pour faire de ta fille une femme de cette nature, attachée à son mari, à ses devoirs, à sa maison, une femme enfin comme sa mère, tu le feras pour le bonheur de ta fille. Quant à tes fils, donne-leur une carrière à parcourir, donne à leur vie une occupation et un but, sinon tremble pour leur avenir. Méfie-toi de l’éducation universitaire, la plus détestable que je connaisse. Tu le sais comme moi, par expérience, les neuf dixièmes des élèves sortent des collèges sans avoir rien appris. Soigne l’éducation de les enfants, qu’ils apprennent beaucoup, et qu’ils apprennent surtout des choses pratiques. Le duc d’Aumale me disait : « Je ferai certainement apprendre à mon fils un état pratique et manuel, pour qu’il puisse gagner sa vie. » Médite cette parole, mon cher frère, et n’oublie pas que celui qui parle ainsi est fils de roi. Ta position de fortune te met à même de donner à tes enfants l’éducation la plus complète qu’il soit possible d’imaginer, ne néglige rien, c’est ton devoir, et leur avenir s’en ressentira. Je te parle ainsi de tes enfants et de toi parce que, après une séparation de quelques années, nous sommes destinés à nous revoir. Par des routes diverses, et en plus ou moins de temps, nous arrivons tous au même terme : la mort. La mort, c’est la réunion de ceux qui se sont aimés. Notre père était un homme qui n’avait guère l’habitude de dérider devant nous son visage sévère : comment se fait-il que depuis des années je le vois en rêve et toujours souriant et bon ? Comment se fait-il que j’aie conservé pour ma mère un culte et une affection tendres, et de continuelles aspirations vers elle, moi qui ne l’ai jamais connue ? C’est qu’il y a entre nous, sans doute, une chaîne mystérieuse qui commence avant le berceau, s’étend au delà de la tombe, et dont la vie n’est qu’un chaînon. Oui, nous nous reverrons. Il ne faut pas regretter ceux qui meurent, parce qu’ils vont rejoindre ceux qu’il ont aimé et attendre ceux qui les aiment.

» Je connais toute l’affection que ta mère a pour moi ; je sais combien ma mort va la désoler. Console-la. Dis-lui qu’après tout ma vie a été tellement attristée, gâtée, désenchantée par les déceptions qui l’ont traversée, qu’en vérité je dois bien peu regretter de la quitter. Remercie-la de toutes les bontés qu’elle a eues pour moi. Qu’elle me pardonne les ennuis que je lui ai causés. — Dis à ta bonne et excellente femme de faire prier pour moi ses petits enfants ; qu’elle habitue ces petits anges à parler de l’oncle Gaston et à aimer sa mémoire. Bonne Laurence ! combien de fois, dans le cours de mes aventures, n’ai-je pas pensé qu’il eût mieux valu pour moi vivre calme et retiré, dans les saintes joies de la famille, avec une femme excellente comme elle. — Tu sais quels étaient mes amis. Dis-leur que je ne les ai pas oubliés. Au seuil de la tombe où je descendrai demain, tous ceux qui m’ont aimé me deviennent plus chers, et, du plus profond de mon cœur, je leur suis reconnaissant pour les heures de joie que leur affection m’a données. N’oublie pas surtout Edme de Marcy, car il est celui de tous qui m’a le plus aime et à qui je l’ai le mieux rendu.

» J’ai laissé à San Francisco des papiers qui te seront envoyés et probablement apportés par une personne sûre. Tu retrancheras de ces papiers et tu brûleras tout ce qui te paraîtra peu convenable, ainsi que certains écrits tout à fait intimes. Après avoir émondé scrupuleusement ces manuscrits, tu les garderas, pour qu’ils servent de pièces justificatives dans le cas où ma mémoire étant attaquée, tu aurais à la défendre. Lorsque ton fils aura vingt ans, tu pourras les lui communiquer. Puisque tu veux en faire un homme, tu lui diras d’étudier un peu ce qu’était l’oncle Gaston.

» J’ai encore quelques recommandations à te faire ; je les écris à mesure qu’elles se présentent à mon esprit. J’ai laissé en Afrique, entre les mains de …, d’autres manuscrits, des livres et un portrait de ma mère. J’ai réclamé ces divers objets pendant des années, sans qu’il m’ait été possible de me faire rendre quoi que ce soit. Ce sont encore des choses qu’il te serait aussi agréable à toi de posséder, qu’il me ferait plaisir à moi de les savoir entre tes mains. — Il est temps de terminer cette lettre déjà longue. Lorsque tu réfléchiras à ma vie, pense qu’il est des natures exceptionnelles que leurs qualités et leurs défauts emportent à travers des voies étranges. Il ne faut les juger qu’avec une grande modération. Adieu, mon bon frère, continue ta vie comme tu l’as fait jusqu’à ce jour ; tu seras dans le vrai. Continue à te consacrer à ta femme et à tes enfants ; faites-moi revivre au milieu de vous par la pensée, et croyez bien que le plus vif regret que j’éprouve, c’est de n’avoir pas, avant de mourir, quelques heures à passer avec ma famille.

» Adieu encore pour la dernière fois, et au revoir dans un monde meilleur.

» Gaston. »

« P. S. Tu trouveras, ci-jointe, une copie de ma sentence. Tu verras que je suis condamné comme conspirateur et révolté, mais qu’elle ne renferme pour moi aucun terme flétrissant. Cette sentence doit être assimilée à une condamnation politique. M. Calvo, agent consulaire de France à Guaymas, a été parfait pour moi dans mes derniers instants. Il ma donné des marques d’intérêt dont je lui suis reconnaissant.

» Je dois ajouter pour l’honneur de ma mémoire, et M. Calvo, ainsi que tous ceux qui ont eu connaissance du procès, peuvent l’attester, que j’ai refusé de répondre à toute question relative à d’autres que moi. Je n’ai pas dit une parole qui ait pu faire élever sur qui que ce soit l’ombre d’un soupçon de complicité. Il n’en est pas de même des malheureux pour qui je me suis dévoué. Sur douze hommes du bataillon qui ont été interrogés, dont quatre officiers : le commandant, l’officier comptable et deux capitaines, onze ont essayé de se disculper à mes dépens ; un seul, nommé Bazajou, a répondu convenablement. — Je pardonne à ces ingrats. »


« Guaymas, le 10 août 1854.
« Mon bon frère,

» La personne qui te remettra cette lettre est M. Calvo, agent consulaire de France à Guaymas. M. Calvo m’a donné dans ces derniers jours des preuves d’intérêt dont je lui suis reconnaissant. Il se charge de faire parvenir mes lettres pour toi et quelques personnes à qui j’écris. M. Calvo te donnera sur ma mort les détails que tu désires sans doute connaître, et il pourra t’assurer, de visu, que j’ai franchi ce pas suprême comme il convient à un gentilhomme. Je suis à cette heure en capilla ; M. Calvo t’expliquera ce que c’est. Le curé de Guaymas sort d’ici ; c’est un homme intelligent et doux, un homme comme il en faut pour adoucir ce qu’il y a de trop léonin et d’indompté chez moi. Après demain matin, je verrai flamber la dernière capsule et brûler la dernière cartouche. Mes dernières heures ne devaient être que calmes, et grâce à cet excellent prêtre, je vois qu’elles vont être douces. Mon cœur se rouvre aux idées religieuses de la jeunesse, et je vais à la mort comme à une fête. Si le père Deschamps est toujours à Avignon, écris-lui de ma part ; je suis sûr que tu le combleras de joie. Si tes enfants tombaient quelque jour dans les idées ridiculement irréligieuses que j’ai eues quelquefois moi-même, fais leur lire cette lettre, et dis-leur que l’onde Gaston qui, plein de vie, de force et de raison, est mort entre les mains d’un prêtre, était cependant un homme intrépide. Certes, ce n’est pas la peur qui me fait agir ainsi, je ne vois pas en Dieu un être terrible, je le vois infiniment bon et miséricordieux, et si je vais à lui, c’est que j’y suis poussé par le sentiment et par le besoin d’aimer. — Allons, frère, il faut nous dire adieu et pour la dernière fois. Reçois M. Calvo comme un ami, c’est ton frère mourant qui te le demande.

» Gaston. »


« Guaymas, le 10 août 1854.
» Ma chère mère,

» Vous aurez eu connaissance de ma lettre à Victor, quand celle-ci vous sera remise par M. Calvo, agent consulaire à Guaymas. M. Calvo m’a donné récemment des marques d’intérêt qui doivent vous le faire considérer comme un ami. Recevez-le comme tel, et qu’il soit accueilli dans ma famille comme je l’ai été dans la sienne. Si M. Calvo avait pu quelque chose pour me sauver, je ne doute pas qu’il ne l’eût fait. Le général Yanez, lui-même n’a pas dû désirer ma mort, mais il est forcé d’obéir aux rancunes que j’ai soulevées chez certains hommes de ce pays, malgré le désir ardent que j’avais d’être utile au pays même. Le général agit noblement du reste ; la sentence qui me condamne ne porte aucune qualification injurieuse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ma chère mère, il m’en coûte de ne pouvoir vous embrasser avant de mourir ; c’est le plus grand regret que j’emporte, car pour ce qui est de la vie, je meurs dans un état de calme trop parfait pour la regretter, les sentiments de mon enfance me reviennent presque avec leur première fraîcheur. Vous pouvez prier pour moi, avec la certitude qu’étant mort religieusement, je puis profiter de vos prières.… Adieu, ma bonne mère, adieu et au revoir… J’oubliais, ingrat, de vous entretenir de notre bon cousin N***. Mme *** m’a aimé comme une mère ; dites-lui que je vais à la mort en gentilhomme, et que je meurs en chrétien. Adieu, ma mère, adieu encore pour la dernière fois.

» Gaston. »


« Guaymas, le 10 août 1854.
» Monsieur de Lachapelle,

» Vous avez été l’un de mes meilleurs et de mes plus fidèles amis ; vous m’avez, je crois, bien connu et apprécié ; vous avez compris ce qu’il y avait en moi de dévouement pour les intérêts et les affections des hommes qui m’entouraient ; vous savez combien peu me préoccupait ma propre personnalité. Vous êtes donc, parmi mes amis, l’un de ceux à qui je dois léguer le soin de ma mémoire ; je le fais avec confiance.

» À la suite d’événements dont je ne puis vous faire le récit, j’ai été fait prisonnier, traduit en conseil de guerre et condamné à mort, hier, 9 août. Ma sentence doit être exécutée demain ou après-demain. Je dois à la courtoisie du général Yanez de mourir convenablement, fusillé, debout, les yeux et les mains libres.

» Je ne veux accuser personne de ma mort et je pardonne à ceux qui l’ont causée ; je suis même jusqu’à un certain point satisfait des marques d’ingratitude qui m’ont été données. Tout homme emporte au delà de la tombe la responsabilité de sa vie ; l’ingratitude et le supplice me seront sans doute comptés comme une expiation du mal que j’ai pu faire.

» Je meurs à trente-six ans, plein de vie, plein de force, eh bien ! la vie me cause peu de regrets. La mienne a été traversée de beaucoup d’ennuis. J’ai une foi profonde dans l’immortalité de l’âme et dans une existence meilleure au delà du tombeau. La mort m’apparaît comme une heure de réveil et de liberté. Il ne faut pas plaindre ceux qui meurent ainsi.

» Il est encore une considération qui me donne beaucoup de calme ; c’est la grande quantité d’hommes qui, valant mieux que moi, ont, avant moi, péri par le supplice. Pourquoi me plaindrai-je de finir comme eux ?

» Je vous recommande de faire mes adieux à tous ceux que vous avez su être de mes amis. Si quelques-uns s’étonnaient que je ne me sois pas brûlé la cervelle, vous répondrez que j’ai considéré le suicide comme une désertion.

» À vous, à ceux qui m’ont apprécié et connu, je lègue le soin de ma mémoire. Je vous dis adieu du fond de mon âme et je vous attends dans un monde meilleur.

» Gaston de Raousset-Boulbon. »

« J’oubliais de dire particulièrement adieu à Mersoh, ce bon et noble cœur, cet esprit si délicat, si éclairé, si modeste ; lui pour qui j’ai eu tant d’estime et de sincère affection.


« Guaymas, le 11 août 1854.
À Monsieur ***,

» Mon ami, je serai fusillé demain matin ; je suis en capilla et c’est de là que je vous écris.

» Ma fidélité à ma parole et à des engagements qui se trouvent dans le livre de gravures que je vous ai confié, m’ont obligé à combattre le 15 juillet, malgré le doute où j’étais sur l’issue du combat. Le bataillon avait des officiers et un commandant dont j’ai dû respecter la susceptibilité et l’incapacité, jusqu’à lui laisser le commandement pendant le combat. Le malheureux n’a pas compris le premier mot des instructions que je lui avait données. Dès les premiers coups de feu, le bataillon est tombé dans un affreux désordre. On ne rallie pas sous le feu des gens qui ne sont pas soldats ; on ne les ramène pas non plus en arrière sans les démoraliser. . . . . . . . . . . . . . . . .

» . . . . . . . Pannetrat pourra vous donner de vive voix les détails de cette affaire ; je crois, mon ami, avoir fait mon devoir envers tout le monde.

» Le général Yanès, qui commandait les Mexicains, est un brave : ses soldats ont tenu ferme, car malgré leur mollesse, les Français ont eu hors de combat le tiers de leur effectif. J’ai de grandes obligations au général pour la courtoisie dont il use dans la rédaction de ma sentence et de son exécution. Je prie que l’on joigne à cette lettre une copie de la sentence. Vous y verrez que je suis condamné comme conspirateur et révolté, mais qu’on ne m’y qualifie ni de traître, ni de flibustier, ni de pirate. Vous pouvez, cette sentence à la main, faire rectifier tout ce qu’il y aurait d’erroné dans les publications américaines.

» En cela comme en toute autre chose, vous êtes naturellement de ceux à qui je lègue le soin de ma mémoire. . . . . . . .

» Pannetrat devant aller à Paris, je désire qu’il se charge de mes papiers pour les remettre à ma famille, à Avignon, ou à mon frère, au haras de Braisne, près Laon. Je vous prie de vouloir bien, avec M. Gouffier, faire de ces papiers un paquet ficelé et cacheté que vous confierez à M. Pannetrat au moment de son départ, ou à toute autre personne parfaitement sûre, dans le cas où M. Pannetrat ne partirait pas.

» Je meurs parfaitement calme, sans regrets.

» J’ai conservé la médaille que votre femme m’avait donnée ; elle sera reprise sur mon cadavre et envoyée à une fille de mon frère qui la portera toute sa vie.

» Rendez à votre femme le baiser d’adieu qu’elle me donna quand je quittai San Francisco.

» Adieu, mon ami, adieu ; pensez quelquefois à moi et ne me plaignez pas.

» Comte de Raousset-Boulbon. »
  1. Un incident marqua la lecture de la sentence : M. Martineau, Espagnol, interprète officiel du gouvernement, se refusa nettement à lire l’arrêt au condamné. Il prétendit que son estime pour le comte était trop grande et qu’il était trop sûr du repentir des juges eux-mémes. Il fut destitué séance tenante.