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Le Comte de Sallenauve/Chapitre 24

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L. de Potter (Tome IVp. 3-44).


XXIV

Le contrat de mariage.


Grévin n’avait pas ignoré la liaison de sa fille avec M. de Chargebœuf, mais l’ineptie du mari qu’il lui avait donné lui avait semblé une circonstance très atténuante, et jamais il n’avait eu l’air de s’apercevoir de ce désordre.

Après avoir rappelé madame Beauvisage par une lettre pressante, il ne lui fit pas à son arrivée une morale trop vive, et, suivant la marche convenue avec M. de Trailles, il lui laissa ignorer la manière précise dont il avait été renseigné.

Malgré toutes ses instances, Séverine ne put obtenir de connaître le nom de ses dénonciateurs. L’important était qu’on pût lui assurer que leur mauvais vouloir et la méchanceté de leur langue étaient désormais paralysés.

En homme d’expérience, Grévin était convaincu que les bavardages et propos d’une petite ville sont un de ces ferments que l’on aigrit à mesure qu’on les remue ; il les comparait à ces sales ruisseaux des rues qui n’exhalent jamais une odeur plus infecte que quand on prétend les assainir en les balayant.

M. de Trailles fut représenté comme un bon porte-respect, dont on était censé avoir invoqué l’intervention ; dès-lors il n’y avait plus lieu d’hésiter, et il fallait en finir avec lui.

Séverine ne fit aucune objection à ce nouvel arrêt de la prudence paternelle, et Maxime fut décidément admis dans la maison des Beauvisage, sur le pied d’un prétendu déclaré.

À dater de ce moment, il put déployer auprès de Cécile tous ses moyens de séduction ; en dépit et peut-être à cause de sa grande maturité, qui, à vrai dire, n’était que de l’expérience, aidé d’ailleurs de l’influence que mademoiselle Anicette, la femme de chambré débauchée à Cinq-Cygne, avait prise sur sa jeune maîtresse, il ne tarda pas à faire dans le cœur de sa prétendue tout le chemin qu’il avait pu désirer.

Quand tout fut en bon ordre, il se rendit à Paris afin d’aviser à la corbeille. Dès longtemps au fait du mariage près de s’accomplir, Franchessini fut pris par M. de Trailles pour le confident de ses embarras, ce qui était une invitation à en devenir le consolateur et le banquier.

Le colonel savait à fond son Maxime, et il ne se souciait pas d’entrer avec lui en affaires. Il allégua les courses de Chantilly, où il avait parié malheureusement, et dans son impuissance ainsi expliquée d’aider personnellement l’ami qui venait faire appel à sa bourse, il l’adressa à la Saint-Éstève.

Par l’intermédiaire de Vautrin, Franchessini avait toujours auprès de cette Madame la Ressource ses grandes entrées ; mais, dans le cas particulier, Maxime fut présenté au chef de la police de sûreté comme un client d’autant plus acceptable, qu’on pouvait maintenant lui supposer un avenir politique et par conséquent la puissance ultérieure d’appuyer auprès de Rastignac les aspirations pour le succès desquelles le comte Halphertius avait déjà fait tant de sacrifices.

Maxime ne déploya pas auprès de Jacqueline Collin moins de séductions qu’il n’en avait mis en œuvre auprès de Cécile, et comme d’ailleurs, dépêché à Arcis un homme intelligent et sûr de la brigade de Vautrin, en rapporta sur la réalité de l’heureuse fin qu’allait faire M. de Trailles, les renseignements les plus précis et les plus concluants ; dans une dernière visite qu’il fit à l’agente matrimoniale, le futur gendre des Beauvisage emporta la promesse que, le lendemain sans faute, son emprunt pourrait être conclu.

Mais le lendemain, ces sortes d’affaires étant invariablement soumises à une désespérante série de délais qui ont pour but, en surexcitant l’impatience et le besoin de l’emprunteur, de surexciter en même temps le taux de l’intérêt, la Saint-Estève ne fut plus en mesure. Toutes ses combinaisons dérangées par un contre-temps, elle ne se voyait plus qu’une ressource, qui était de mettre son désespéré client en rapport avec le comte Halphertius. Déjà pressenti à ce sujet, le gentilhomme suédois avait montré, sur le nom seul de M. de Trailles, les dispositions les plus favorables, et probablement ses conditions seraient infiniment moins dures que celles qui auraient dû être faites par l’agente matrimoniale, attendu que le comte se piquait d’être très grand seigneur, et qu’il avait le bonheur de pouvoir opérer avec ses capitaux.

— Mais ce comte Halphertius, objecta Maxime, c’est un mythe : tout le monde en parle et personne ne l’a vu.

— Excepté Desroches et presque tous les hommes influents de la presse, répondit la Saint-Estève, qui ont dîné avec lui chez moi ; excepté le directeur du théâtre Italien de Londres dans la caisse duquel il a versé rectà trois cents bons mille francs ; excepté enfin Cardot, le notaire. Informez-vous auprès de ce tabellion, il vous dira que de sa personne, le comte Halphertius est allé, il y a quelques semaines, payer dans son étude trois cent deux mille francs, prix de l’acquisition du pavillon de Ville-d’Avray, plus frais, et, ce qui est assez régence, au fond du portefeuille renfermant la somme, le notaire a trouvé un petit paquet à l’adresse de mademoiselle Malaga, l’écuyère, que tout le monde sait entretenue par lui. Dans trois billets de mille francs, collés ensemble, et pliés à la manière des marchands merciers, étaient fichées quelques centaines d’épingles dorés par le procédé Ruolz ; si bien que, pour le quart d’heure, dans le quartier Breda, il n’y a rien d’aussi demandé que le riche étranger.

— Eh bien ! dit Maxime, qui ne put contester la galanterie du procédé, où verrai-je cet homme des Mille et une Nuits, car je suis pressé de conclure ; vous m’avez fait perdre un temps considérable.

— Pas plus tard que demain, répondit la Saint-Estève, à son pavillon de Ville-d’Avray où il vous prie d’accepter à dîner.

— Soit ; à moins d’un imprévu dont j’aurais soin de vous aviser à temps, j’accepte, répondit M. de Trailles.

Et il courut consulter Franchessini.

Celui-ci fut assez empêché de donner un conseil : ce Vautrin, pensa-t-il, a le diable au corps ! pour faire cuire l’œuf de sa nomination politique, il mettrait le feu à Paris !

En somme, c’était chose délicate que de prêter les mains à la mystification dont Maxime était menacé et que de le laisser donner tête baissée dans l’indigne relation qui s’offrait à lui.

Mais, d’autre part, il était acculé ; son crédit était tel que dans aucun endroit il n’avait l’espérance de trouver à emprunter les trente mille francs qui lui étaient nécessaires.

— Dame ! mon cher, dit le colonel, ces riches étrangers qui tombent du ciel à Paris, on ne sait jamais qui ils sont et d’où ils sortent. J’ai bien entendu dire qu’on soupçonnait ce Suédois d’être un espion de la Russie ; mais, après tout, les gens qui font le métier de prêter à usure, valent-ils beaucoup mieux que cela ? On emprunte à qui on peut, et, pourvu que l’on paie, je ne vois pas qu’on puisse être très compromis.

— Sans doute, mais je m’attends à être égorgé, l’usurier élégant et extérieurement millionnaire, c’est une variété que je n’ai pas encore abordée, et dont je m’épouvante beaucoup.

— Moi, dit Franchessini, ce qui m’épouvanterait le plus, ce serait que votre homme voulût trancher du grand seigneur et ne vous demandât qu’un intérêt insignifiant ; je craindrais alors un dessous de carte.

— Mais, dit Maxime, où peuvent être les chausse-trappes quand on veut et qu’on peut payer ?

— C’est vrai. Il est pourtant des relations dont on ne se débarrasse pas comme on l’entend, et souvent on regrette de les avoir nouées.

— Tout bien considéré, dit M. de Trailles en prenant congé, je ne suis pas une vierge très immaculée, et je crois qu’il faut voir cet homme, sauf à ne conclure qu’à bon escient.

— Voyez, mon cher, dit le colonel ; seulement rappelez-vous que j’ai fait comme le tiers-parti, et que je n’ai voté ni pour ni contre.

Maxime n’emportait aucun avis concluant ; mais on ne l’avait pas dissuadé de la chose qu’instinctivement il se sentait engagé à faire : cela ne suffisait-il pas pour qu’il fût décidé ?

Le lendemain, il arriva, vers les six heures, au pavillon de Ville-d’Avray qui allait subir le dernier coup de la profanation.

Il va sans dire que le vieux Philippe n’y était plus ; il était entré au service de Sallenauve qui l’avait recueilli comme un débris du naufrage de ses plus chères affections.

Un domestique en habit bleu à boutons d’argent et portant un gilet et une veste de panne jaune, introduisit Maxime dans un salon, vrai bijou d’élégance. Pour rompre le tête-à-tête, le comte Halphertius avait réuni Desroches, Bixiou, Cardot le notaire et quelques journalistes attachés au service de la Luigia, Malaga, Jenny Cadine du Gymnase, et Carabine, les deux dernières élèves de madame Saint-Estève, achevaient de reconstituer à Maxime son atmosphère habituelle et allaient le décarêmer de sa rude et bourgeoise existence d’Arcis.

Il fut enchanté de trouver là Desroches, d’abord parce que sa présence lui donna confiance dans le prêteur qui, dès-lors, lui parut un homme possible, et ensuite parce qu’il avait à lui parler relativement aux clauses de son contrat de mariage. Plusieurs fois en vue de l’entretenir à ce sujet, il était passé à son étude sans le rencontrer.

Le comte Halphertius, comme s’il eût tenu à constater qu’il ne se gênait pas avec ses autres convives, n’était pas présent quand M. de Trailles arriva ; mais, quelques minutes après l’entrée du héros de la fête, Vautrin, ayant revêtu sa peau de gentilhomme suédois, parut dans le salon, en s’excusant sur quelques lettres qu’il avait à faire passer à Stockholm, et qu’un de ses compatriotes, venu brusquement le prévenir de son départ, devait emporter avec lui.

Après ce compliment général et quelques galanteries très sommaires adressées au quartier des dames, il s’empressa d’aller à M. de Trailles, et le remercia avec effusion de la grâce qu’il avait bien voulu lui faire en acceptant l’invitation transmise par madame de Saint-Estève.

Peu après, le dîner fut servi : comme celui auquel nous avons déjà assisté, il était sorti des ateliers de Chevet ; mais il n’y avait pas, cette fois, de cadenas mis à la bouche des convives, et Bixiou eut toute la liberté de sa verve et de ses charges, dont le comte Halphertius parut beaucoup s’amuser, en disant que, dans son pays, on n’avait aucune idée pour cet esprit français si extraôôrdinaire et si pétillant.

Malaga essaya bien d’entreprendre Maxime sur la Smala provinciale avec laquelle il avait été vu pendant quelques jours dans tous les lieux publics ; mais Maxime était très vénéré en même temps que très redouté dans le monde des lorettes, et aussitôt qu’il eut témoigné que le sujet ne lui était pas agréable, on passa au chapitre d’un sieur Célestin Crevel, ancien parfumeur, chef de bataillon de la garde nationale et protecteur opulent et généreux de mademoiselle Héloïse Brisetout, une autre élève de madame Saint-Estève, dont Bixiou était, en même temps, comme il le disait plaisamment, le pauvre honteux.

Quand on fut un peu plus avancé dans le dîner et que le vin de Champagne eut produit son effet, on tenta de se hausser jusqu’à un sujet infiniment plus délicat, à savoir celui de la Luigia. Sur les trois impures (style d’avant 89), deux étaient de théâtre, ce qui, jusqu’à un certain point, autorisait entre elles et la diva une idée lointaine de confraternité ; elles crurent donc pouvoir se laisser aller sur son compte à quelques curiosités plus ou moins discrètes.

— Je crois, répondit sèchement le comte Halphertius, que nous ferons bien, mesdames, pour ne pas parler ici de la signora Luigia, ce n’est pas la même religion, et les Italiennes ne sont pas si gaies dans l’amour que vous me paraissez prendre la question.

— Mais, au moins, dites-nous, cher comte, demanda insolemment Malaga, si elle en est toujours de la vôtre, de religion, maintenant que cet imbécile d’Anglais a eu l’idée de se tuer pour la faire hériter ?

— Ce n’est pas, comme beaucoup d’autres, une femme vénale, répondit Vautrin, et pour ce qu’elle a hérité, je ne crois pas qu’elle manque à la reconnaissance et oublie ses amis.

— Alors, dit Carabine, nous l’entendrons cet hiver, car vous n’êtes pas, monsieur le comte, pour nous quitter de sitôt ?

— Je ne sais vous dire, je suis ici plus en vue des affaires que des plaisirs et je puis être forcé pour partir tout à coup.

On voit que Vautrin ménageait la disparition du gentilhomme suédois pour le cas où le rôle qu’il jouait serait devenu tout à coup dangereux ou moins utile à continuer.

Après le dîner, sous le prétexte de donner à Maxime un aperçu de la propriété, le comte Halphertius l’emmena dans le parc, et, sans plus de préambule, abordant la question :

— Madame de Saint-Estève, lui dit-il, qui est une très bonne femme, et que j’aime pour quelques petits services de jeunesse qu’elle m’a rendus il y a des années, m’a dit qu’une somme de trente mille francs vous gênait pour l’instant, de ce que vous étiez sur le point de faire un riche mariage.

— En effet, dit Maxime, cette somme me fait faute, et j’avais dit à madame Saint-Estève que je ne regarderais pas aux conditions avec la personne qui me la procurerait.

— Je suis heureux pour avoir toujours cette somme à la disposition de mes amis, sans que j’ose m’honorer de ce titre avec M. le comte Maxime de Trailles, il est un gentilhomme des plus connus dans Paris et dont tout le monde serait empressé de lui rendre ce service.

— Il m’est offert avec tant de grâce, que je l’accepterais volontiers ; mais puis-je savoir à quelles conditions ?

— Les plus simples ; que M. le comte de Trailles me remboursera quand il pourra, et qu’il me paiera l’intérêt à cinq pour cent, selon l’usage.

— Mais ce n’était pas dans ces termes que je comptais traiter avec madame de Saint-Estève. Comme propriétaire, je ne présente pas beaucoup de surface, et d’ordinaire, quand les garanties sont médiocres, l’intérêt s’élève d’autant.

— Vous vous mariez, voilà la garantie ; si j’avais l’honneur pour être votre ami, je ne prends aucun intérêt ; vous connaissant peu, je demande l’intérêt légal ; je ne puis pas, pour que votre délicatesse est satisfaite, me mettre au niveau de madame de Saint-Estève, qui est une bonne femme, mais qui aime un peu l’argent.

— Mais sous quelle forme, demanda Maxime, la dette serait-elle reconnue ?

— Vous me faites un billet de la somme payable à votre commodité, comme il convient entre des gentilshommes.

— En France, monsieur, on trouve bien peu de gens qui traitent les affaires avec cette rondeur.

— Mais il faut les traiter ainsi pour se faire des amis ; et des amis comme M. le comte de Trailles, si connu et si considéré dans la société, ne se payent jamais de trop.

Est-ce qu’il se moquerait de moi, pensa Maxime en entendant parler de sa considération ?

— Voulez-vous que nous montons, continua Vautrin, nous pouvons terminer tout de suite.

— À vos ordres, répondit Maxime, qui un peu après, fut placé devant une table à écrire.

— Voilà l’encrier que se servait la belle Louise de Chaulieu, dit le comte Halphertius en présentant une plume à M. de Trailles.

— Avez-vous pensé à vous procurer du papier de proportion ? demanda l’emprunteur.

— Je ne suis pas au courant pour cette espèce de papier.

— Du papier timbré, expliqua Maxime.

— Oh ! fit le Suédois avec un geste de dédain, entre marchands, mais pas entre gentilshommes. Et tirant une feuille d’un cahier de papier bleu azuré, toujours celui dont se servait Louise de Chaulieu, et qu’à cause de la roture de son mari elle ne faisait timbrer à aucunes armes, il plaça cette feuille à portée de M. de Trailles.

— Nous disons donc ? demanda celui-ci, s’apprêtant à écrire.

— Je reconnais, dit Vautrin, pour avoir reçu de M. le comte Halphertius la somme de trente mille francs espèces, que je m’engage pour lui rendre à ma volonté. — Paris, le trente-un juin.

— Je reconnais, dit Maxime en parlant à haute voix ce qu’il écrivait, avoir reçu de M. le comte Halphertius la somme de trente mille francs espèces, que je m’engage à lui rendre dans six mois, à partir de la date de la présente reconnaissance. — Paris, le trente-un juin mil huit cent trente-neuf. — Bon pour la somme de trente mille francs. — Et il signa.

— Vous voulez dans six mois ? dit le comte.

— Sans doute, répondit M. de Trailles, faisant preuve d’une certaine connaissance du droit : payable à ma volonté constituerait une condition potestative, et l’acte serait nul.

M. le comte Halphertius tira alors d’un portefeuille une botte de billets de banque et en étala trente sur la table par paquets de dix : après avoir plié la reconnaissance, il la mit à la place où étaient précédemment les billets.

— Monsieur le comte, dit Maxime en se levant, l’avenir, je l’espère, me permettra de vous faire savoir à quel point je suis sensible à la délicatesse de tout votre procédé.

— J’oserai seulement, répondit Vautrin en donnant habilement un prétexte à sa générosité, demander l’appui d’un homme si à la mode pour la pauvre signora Luigia, quand elle vient à Paris.

— En toute chose qui paraîtra utile à vos intérêts, je vous prie de disposer de moi de la manière la plus absolue.

Après ces protestations on redescendit au salon.

En 1839, le lansquenet n’était pas encore redevenu à la mode. C’était la bouillote qui faisait fureur. Le comte Halphertius en organisa deux tables, et avant de s’installer à l’une d’elles avec l’intention bien préméditée de se laisser décaver, il dit à Maxime :

— Je ne vous engage pas pour jouer ; je sais que vous avez beaucoup d’affaires et vous rends votre liberté. Je pars moi-même demain pour un petit voyage qui pourra bien durer une quinzaine.

— Du côté de Londres ? dit en riant Maxime.

— Il est possible, dit Vautrin ; ainsi je prends congé de vous et l’on vous reverra marié.

— C’est au moins très probable, répondit M. de Trailles.

Avant de se retirer il prit Desroches à part et lui dit :

— Ainsi, à demain, neuf heures pour traiter la question dont je vous ai dit deux mots.

— Très bien ! je vous attendrai, répondit l’avoué.

— Eh bien ! sans adieu, dit Maxime, et il reprit la route de Paris.

En deux jours tous ses achats furent faits, et Arcis ne tarda pas à le revoir brillant et radieux.

Il s’informa du côté de Grévin pour savoir si pendant son absence quelques bavardages n’avaient pas signalé le retour de madame Mollot.

Pas le plus petit mot sur madame Beauvisage ; ses menaces avaient donc fait leur effet.

Une indisposition assez grave d’Ernestine, résultat de la fatigue du voyage de Paris, avait fait reculer son mariage. Raison de plus pour hâter celui de Cécile. Le jour même de la cérémonie, elle devait partir avec son mari et presqu’aussitôt suivie de son père et de sa mère, qu’Arcis ne devait plus espérer revoir qu’à de longs intervalles. En mariant madame de Trailles la première, on esquiverait la corvée d’assister à l’hyménée de Simon Giguet. Tacitement un grand froid s’était glissé entre les Giguet, les Mollot et les Beauvisage. Extérieurement, on gardait les apparences ; mais personne ne se trompait à cette surface : la discorde était partout ; et, prenant secrètement parti d’un côté ou de l’autre, la ville, si la situation eût duré, menaçait de se diviser en deux camps.

Le jour de la signature du contrat, solennité à laquelle madame Beauvisage, sur les indications de son gendre, s’était proposé de donner une allure toute parisienne, son salon redevint un terrain neutre où, pour un moment, se reconstitua l’antique union. Le chiffre de la dot à connaître au juste ; une exhibition annoncée de la corbeille ; la toilette de la fille, celle de la mère à inventorier ; ce comte Maxime de Trailles dont il avait été tant parlé, et qu’on aurait sous son œil et à portée de ses oreilles, que de raisons pour expliquer comment pas une des invitations qui avaient été répandues à profusion n’avait fait long feu !

Malgré les nuages que le concours donné à l’élection de Sallenauve avait jetés entre les Beauvisage et Achille Pigoult, comme successeur de Grévin, il avait été chargé de la rédaction du contrat, et, à huit heures du soir, le douze juillet, assis dans le salon des Beauvisage, devant une table recouverte d’un tapis vert, il était prêt à donner lecture de l’acte, ayant auprès de lui le vieux Grévin, qui, malgré la solennité du jour, n’avait quitté ni sa calotte de velours noir, ni sa redingote de drap gris de fer, ni ses souliers cirés à l’huile

Comme il vivait très retiré, beaucoup des assistants depuis longtemps n’avaient pas vu son visage, et l’on remarquait qu’il avait bien vieilli, qu’il était bien cassé, et que la joie d’établir sa petite-fille ne paraissait pas lui communiquer l’animation qu’on aurait pu supposer.

À huit heures un quart, l’assemblée étant au grand complet, et Achille Pigoult paraissant se disposer à prendre la parole, un bruit de voiture et de chevaux de poste annoncé de loin par les claquements du fouet du postillon vient mourir à la porte de la maison Beauvisage.

Maxime se lève, va au-devant du survenant, et, le présentant à son beau-père, à sa belle-mère et à M. Grévin ;

— Monsieur Desroches, dit-il, avoué de Paris, mon ami et mon conseil.

Cette intervention inattendue dans la forme d’ailleurs assez dramatique où elle avait lieu, parut à tout le monde singulière, et quelques esprits plus enclins à penser à mal allèrent jusqu’à y entrevoir une inquiétante portée.

Desroches prit place à côté de Maxime, et fut surtout l’objet de l’attention des avoués de l’endroit qui avaient sous les yeux cette grande chose : un avoué de Paris !

Engagé enfin à donner communication du contrat, Achille Pigoult fit son office ; la commune renommée n’avait pas été surfaite : tant en immeubles qu’en rentes, la dot de Cécile était bien de soixante mille livres de rente, plus l’hôtel Bauséant, que Grévin, comme cadeau de noces, lui donnait en propriété, l’usufruit étant réservé à madame Beauvisage.

Tout alla bien jusqu’au moment où l’on arriva à l’article qui établissait entre Cécile et son mari la clause de séparation de biens.

Ici Desroches se leva, et, au milieu d’un inexprimable silence, de sa voix vibrante et sonore :

— Comme conseil de M. le comte Maxime de Trailles, dit-il, j’ai le devoir de lui demander s’il s’est bien rendu compte de la portée de cet article.

— Mais oui, en gros, répondit Maxime.

— Qu’il me permette alors de la lui expliquer avec quelque détail, car personne ne veut de surprise ici.