Le Corset (1908)/04

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A. Maloine (p. 93-97).


CHAPITRE IV


Je compléterai l’étude de l’influence du corset sur le thorax en disant quelques mots de l’action du corset sur les glandes mammaires.

Les mamelles ou seins sont deux glandes destinées à la sécrétion du lait chez la femelle et situées de chaque côté de la ligne médiane sur la partie antérieure et supérieure de la cage thoracique, selon quelques auteurs elles auraient fortement à souffrir de l’usage que les femmes font du corset.

En 1792, Bernard-Christophe Faust adressa à l’Assemblée nationale un mémoire Sur un vêtement libre unique et national à l’usage des enfants, où il écrit : « La manière de s’habiller de nos femmes est très défectueuse…, les habillements serrés des hanches, partagent pour ainsi dire le corps en deux…, la chaleur de la partie supérieure amollit, affaiblit et gâte les mamelles ; la compression qu’éprouvent les seins dans l’enfance, non seulement les affaiblit, mais en détruit les bouts, une infinité d’enfants nouveaux-nés périssent parce que les mamelles de leur mère en sont dépourvues, dans les cas où les bouts ne sont pas absolument détruits, ils sont au moins en si mauvais état, si petits et si faibles, que la plupart des mères qui allaitent souffrent considérablement des inflammations et des abcès (sic) des mamelles. »

Bouvier, dans son Étude sur l’usage des corsets, parue en 1853, accuse un mauvais corset de produire les accidents suivants, parmi d’autres : aplatissement, froissement des seins et maladies diverses des ganglions lymphatiques ou des glandes mammaires, affaiblissement, déformations ou excoriations des mamelons.

Le Dr Butin écrit en 1900 : « Sur la question des seins, l’hygiène et l’usage du corset ne se rencontrent pas davantage. Ce n’est certainement pas le corset qui les fait naître quand il n’y en a pas, et lorsqu’il y en a, il les compromet en ne les laissant pas à leur place naturelle. »

Dans son réquisitoire contre le corset, Mme le Dr Tylicka affirme que « l’usage prématuré du corset avant que les glandes mammaires aient atteint leur développement parfait, nuit beaucoup au développement des seins, las quels s’atrophient sous la compression du corset ; les religieuses réussissent souvent à produire cette atrophie à un âge plus avancé. »

Dans The Lancet, 1904, (n° 4205), le Dr Lucas rapporte une série d’observations qui démontrent, selon lui, que chez les femmes sujettes à se servir beaucoup de leur bras droit, l’irritation locale provenant du frottement du bord du corset contre le tronc est une cause fréquente du cancer du sein droit.

Et je pourrais multiplier les citations d’après lesquelles le corset serait à la fois un instrument de lèse-esthétique en détruisant la forme des glandes mammaires ou en les atrophiant et une cause de mortalité infantile en empêchant les seins d’être après le port du corset, aptes à l’alimentation du nouveau-né.

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Fig. 51. — Un corset ancien.

Contre de telles assertions, je m’inscris en faux tout au moins en ce qui concerne le corset à notre époque. Un corset moderne bien fait ne peut produire les accidents que je viens d’énumérer.

Même quand le bord supérieur du corset est haut situé et que les seins viennent s’y appuyer, il n’en peut résulter une compression du mamelon. Celui-ci ne peut être lésé que lorsque le bord supérieur du corset remonte jusqu’au dessus des seins et que le lacet se trouve fortement serré au niveau de la gorge. Quant à la compression des glandes mammaires par le corset, compression telle que les seins en soient déformés ou atteints d’affections diverses, je ne saurais l’admettre à moins de cas exceptionnels où une hypertrophie mammaire pathologique est déjà en cause. Dans l’immense majorité des cas une femme de nos jours alors même que son corset est mal ajusté ne comprime pas fortement ses seins, d’abord parce que cette compression lui serait douloureuse et intolérable, ensuite parce que les corsets actuels ont des goussets qui revêtent le sein mais ne l’écrasent pas. Il suffit pour s’en rendre bien compte de considérer une femme vêtue d’un corset et inclinée en arrière, et l’on constatera toujours qu’il y a de l’espace entre les glandes mammaires et l’étoffe de la partie supérieure du corset.

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Fig. 52. — Un corset ancien.

Ce qui est vrai c’est que le corset peut être nuisible pour les femmes enceintes et pour les nourrices ; pour les femmes en état de grossesse, parce que le volume de leurs glandes mammaires s’accroît peu à peu et que le corset qui ne serait pas établi spécialement en vue de l’état de gestations de la femme pourrait, aux derniers mois de la grossesse, gêner le développement glandulaire des seins ; pour les femmes qui allaitent parce que le volume de leurs glandes et l’obligation de les présenter plusieurs fois par jour au nourrisson leur interdit le port d’un corset qui ne serait pas exclusivement adapté à la fonction momentanée qu’elles remplissent.

Quant aux fillettes et aux jeunes filles, les brassières que l’on met aux premières, les corsets que les autres portent ne doivent être absolument destinés qu’à soutenir les vêtements et une constriction même modérée étant absolument interdite, je ne pense pas que les seins aient à souffrir plus que la fonction respiratoire de la présence de ces brassières et de ces corsets légers.

Il reste entendu que ce que je viens de dire de l’influence du corset sur les mamelles serait infirmé s’il s’agissait d’un corset excessivement haut, ou d’un corset qui présenterait au niveau des goussets de seins, des baleines, des tuteurs quelconques capables de blesser par leur résistance les organes glandulaires avec lesquels ces soutiens artificiels se trouveraient en contact.

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Fig. 53. — Un corset ancien.

La défense que je viens de prendre du corset sur ce point particulier ne saurait en aucune façon être juste, si l’on parlait de l’action qu’ont pu exercer sur les seins les anciens corsets, que l’on ne peut considérer sans penser à des instruments de torture quand on compare leur rigidité, leur poids, leur armature, à la légèreté du vêtement moderne. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les figures pour voir combien ces cuirasses antiques pouvaient brutalement meurtrir et comprimer les glandes mammaires (fig. 51, 52, 53).

Il est vrai que nos vénérables aïeules échappaient le plus qu’elles pouvaient à cette horrible étreinte en usant avec prodigalité du décolletage, si bien qu’un prédicateur s’écriait un jour, parlant à ses ouailles dont les corsages étaient larges ouverts : « Vous verrez qu’il faudra que le roi envoie ses mousquetaires par la ville matin et soir, afin de faire rentrer nos coquettes dans le devoir et les gorges dans les corsets. »

L’influence néfaste du corset sur les seins a donc été exagérée ou mal interprétée. L’on ne saurait accepter que lorsqu’il est bien placé et fait sur mesure, notre corset moderne si léger puisse produire une atrophie des glandes mammaires, une déviation de la colonne vertébrale, une déformation du thorax. S’il amène quelque accident dans le fonctionnement des organes respiratoires et des glandes mammaires, c’est que ce corset est trop haut ou exagérément serré.

Je tirerai donc de ce début de mon étude médicale du corset, cette première conclusion pratique que le bord supérieur du corset doit être fait de telle sorte qu’en arrière, il atteigne l’angle inférieur des omoplates et que s’inclinant en avant il emprisonne légèrement les côtes flottantes laissant les seins dégagés et le thorax libre.

Si les seins sont volumineux et que l’on fasse le corset un peu plus haut, celui-ci présentera en avant deux goussets qui seront simplement des nids de repos et non des appareils compresseurs ; mieux vaudrait cependant une brassière spéciale pour soutenir les seins que de faire le corset trop montant.