Le Corset (1908)/05

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A. Maloine (p. 98-106).



CHAPITRE V


Le foie, organe glanduleux, est Le plus volumineux des viscères ; il est situé dans la partie supérieure de la cavité abdominale au-dessous du diaphragme qui le recouvre à la manière d’une vaste coupole, au-dessus de l’estomac et de la masse intestinale qui lui forment comme une sorte de coussinet élastique.

Les cellules hépatiques sont le siège de deux phénomènes simultanés, la sécrétion de la bile et la production de la matière glycogène, celle-ci se transforme en sucre par l’action d’un ferment.

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Fig. 54. — Divisions de la cavité abdominale.

Le foie occupe à lui seul la presque totalité de l’hypochondre droit, une grande partie de l’épigastre et la partie la plus élevée de l’hypochondre gauche, c’est-à-dire trois des divisions de la cavité abdominale établies anciennement et qu’une figure fixera dans l’esprit.

Pour établir cette figure, traçons sur la face antérieure de l’abdomen les quatre lignes suivantes : AB horizontale qui passe immédiatement au-dessous des fausses côtes (ligne sous-costale) ; A′B′ horizontale tangente au point le plus élevé des crêtes iliaques (ligne sus-iliaque) et CD, C′D′ verticales qui, au niveau du pli de l’aine, passent par le milieu de l’arcade fémorale ; nous obtenons ainsi neuf régions qui sont, en les numérotant de un à neuf :

1 L’épigastre, 2 l’hypochondre droit, 3 l’hypochondre gauche, 4 l’ombilic, 5 le flanc droit, 6 le flanc gauche, 7 la fosse iliaque droite, 8 l’hypogastre, 9 la fosse iliaque gauche.

Le foie est maintenu en place par différents vaisseaux : veine cave-inférieure, veines sus-hépathiques ; par plusieurs replis du péritoine dont le ligament gastro-hépatique qui relie le foie à l’œsophage, à l’estomac et au duodénum.

Malgré ces divers appareils de soutien, le foie n’est pas absolument fixe. Il suit les mouvements respiratoires que lui transmet le diaphragme ; c’est ainsi qu’il s’abaisse à chaque inspiration pour reprendre à l’expiration suivante sa position première.

La glande hépatique, arrivée à son complet développement, pèse de 1.450 à 1.500 grammes ; sa coloration est d’une façon générale rouge brunâtre.

Le foie a une consistance beaucoup plus grande que celle des autres glandes, malgré cela — chose importante à retenir — le foie est friable, il se laisse déchirer ou écraser avec la plus grande facilité, il est malléable, c’est pourquoi toute pression lente et continue se traduit par des déformations de la glande ou des empreintes à sa surface.

Pour bien comprendre l’action que peut exercer le corset sur le foie, il faut préciser les rapports les plus importants de cet organe avec les viscères avoisinants.

La face supérieure du foie est, ainsi qu’il a été indiqué plus haut, en rapport dans sa plus grande partie, avec le muscle diaphragme qui se moule exactement sur elle. Toutefois, au niveau de l’épigastre, le foie perd tout contact avec le diaphragme et vient se mettre en rapport immédiat avec la paroi antérieure de l’abdomen.

Par l’intermédiaire du diaphragme, la face supérieure ou convexe du foie est en rapport avec la base du poumon droit, la face postérieure du cœur, une partie de la base du poumon gauche, les dernières côtes du côté droit et les sixième, septième et huitième côtes gauches.

Du côté droit, on admet que le foie ne dépassé pas le rebord des fausses côtes, mais au moment de l’inspiration le diaphragme se contractant, s’abaisse et en même temps élève les côtes ; il en résulte alors un abaissement du foie qui descend d’une quantité variable au-dessous des fausses côtes droites.

La face postérieure au inférieure du foie divisée en zone moyenne, zone latérale gauche et zone latérale droite, est très accidentée, mais je ne noterai ici que les rapports qui intéressent directement cette étude, c’est-à-dire ceux de la zone latérale droite qui entre en contact d’avant en arrière avec le coude formé par le côlon ascendant et, le côlon transverse, avec la face antérieure du rein droit, et enfin avec la capsule surrénale qui coiffe le rein droit.

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Fig. 55. — Compression et déformation du foie par le corset.
Poitrine soulevée et reportée en haut. Ventre plus proéminent. Déformation du foie.   Formes et situation normales du tronc, de l’abdomen, du foie et des organes génito-urinaires.
D’après Dickinson.
P. poumon. — F. foie.

Des deux bords, le postérieur est en rapport surtout avec le diaphragme, l’antérieur avec le rebord des fausses côtes du côté droit. C’est sur le bord antérieur que l’on peut sentir la vésicule biliaire dont le fond dépasse ce bord de quelques millimètres.

Ces notions anatomiques font comprendre que La glande hépatique peut être facilement lésée par les influences extérieures et que cette lésion peut retentir à la fois, d’une façon désastreuse pour l’individu, et sur le fonctionnement du foie et sur le fonctionnement des organes, avec lesquels il prend plus ou moins directement contact.

L’étude des déplacements du foie et de ses déformations par le corset ont été l’objet de nombreux travaux parmi lesquels l’on peut citer ceux de Murchison, Engel, Frerichs, Gorbin, Gharpy, Glénard, etc.

Pour Dickinson, plus le corset est porté dans un âge tendre plus le foie est affecté, puisqu’il est proportionnellement plus gros chez l’enfant que chez l’adulte.

Corbin prétend que le foie étant fixe surtout en arrière, c’est sa partie antérieure qui sous l’influence d’une pression peut descendre de telle sorte que sa surface normalement supérieure devient antérieure et verticale. C’est, dit-il, un effet constant même avec une striction minime. Il a vu souvent le foie comme coupé en deux par un vaste sillon qu’Engel a trouvé une fois aussi large que la main ; une partie était véritablement flottante.

Tous ceux qui ont fait — post mortem — un certain nombre d’examens de viscères, ont constaté ces sillons ; moi-même, lors de mes dernières autopsies, j’ai pu constater sur le foie d’une jeune femme de profonds sillons dus à l’empreinte des côtes ; mais je m’empresse d’ajouter qu’il s’agissait d’une malade ayant succombé à des phénomènes d’alcoolisme, et que chez elle le foie était très considérablement hypertrophié, si bien que la glande était venue s’imprimer elle-même sur la paroi costale sans que celle-ci fût comprimée par un corset serré.

Les sillons anormaux observés sur le foie ont été signalés d’abord par Cruvelhier puis par plusieurs autres anatomistes, parmi lesquels le Dr Gharpy, qui en a fait une étude détaillée, dont j’extrais les lignes suivantes, les unes concernant les sillons costaux, les autres concernant les sillons dits diaphragmatiques.

Le sillon costal siège sur la partie latérale et antérieure du lobe droit. Il est transversal ou faiblement oblique dans le sens des côtes, d’aspect opalin, cicatriciel, long de 5 à 10 centimètres et plus. Il est ordinairement plat, superficiel, rarement profond et étroit. Il est le plus souvent unique ou, si l’on en observe un ou deux autres au-dessus de lui, ce sont de simples empreintes qui vont en diminuant.

Leue qui a examiné systématiquement 516 sujets d’autopsie à Kiel, a noté ce sillon chez l’homme dans 5 % des cas, chez la femme dans 56 %. Il ne se rencontre jamais avant quinze ans.

La cause paraît résider uniquement dans la constriction des vêtements, d’où sa fréquence considérable chez la femme. Il correspond tantôt à l’empreinte de l’a septième côte qui marque la limite supérieure de la partie comprimée, tantôt et le plus souvent au rebord costal de l’ouverture thoracique ; ce dernier cas suppose que l’empreinte s’est faite sur un foie abaissé ou débordant.

Le foie est ordinairement allongé dans le sens vertical et quand le sillon est profond il prend l’aspect d’un sablier, « hourglass shaped » des auteurs anglais.

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Fig. 56. — Abdomen ptosé et ventre sanglé

Les sillons diaphragmatiques diffèrent nettement du sillon costal avec lequel d’ailleurs ils coexistent fréquemment. Ils siègent sur le sommet du foie, sur son lobe droitsurtout et sur la limite des deux lobes, exceptionnellement à gauche. Leur direction est antéro-postérieure. Presque toujours multiples, de 2 à 6, profonds de 1 à 2 centimètres et étroits ; ils n’ont pas l’aspect cicatriciel ; le tissu du foie est normal et si on les observe sur les organes en place, on voit qu’ils contiennent un pli du diaphragme qui s’enchâsse exactement dans leur gouttière. Le diaphragme une fois retiré, montre une disposition fasciculée ; chaque faisceau hypertrophié correspond à un sillon. Les sillons diaphragmatiques sont fréquents chez la femme ; Mattei les a observés 35 fois sur 59 femmes.

J’en ai (Charpy) rassemblé un grand nombre de cas et quoi qu’en dise Zahn, ils sont rares chez l’homme. Comme les sillons costaux, ils n’existent pas avant l’âge de 15 ou 20 ans et sont d’autant plus accentués qu’on a affaire à des sujets plus âgés. On a fait tour à tour intervenir l’hypertrophie fasciculée du diaphragme, les lésions pulmonaires chroniques s’accompagnant de dyspepsie, la constriction des vêtements. Nous pensons que le rétrécissement de la base de la poitrine dans le sens transversal, c’est-à-dire de droite à gauche, est la condition fondamentale pour la production de ces sillons et que cette constriction, à son tour, est le plus souvent produite par les vêtements : celle-ci agira d’autant plus efficacement que le foie sera normalement ou pathologiquement plus volumineux. Les sillons hépatiques s’accompagnent presque toujours d’autres déformations du foie. L’organe prend une forme bombée, foie en dôme, dans le cas de sillon diaphragmatique.

Dans son étude sur les sillons costaux du foie (thèse de Toulouse 1902) M. Soulé décrit les impressions costales sous forme d’empreintes, de sillons simples et de sillons cicatriciels. M. Dieulafé a observé sur une femme âgée présentant tous les désordres habituels de la constriction une incisure profonde du lobe droit du foie, située dans le voisinage du bord inférieur. Cette incisure longue de 25 millimètres, correspondait à l’extrémité antérieure de la onzième côte ; elle détachait du restant de l’organe une sorte de lobe accessoire qui représente le lobe de constriction de Soule.

Dans les cas de constriction basse, sous-hépatique (ceinturons, cordons de jupe, ceintures de corsages), le foie déplacé peut aller se soumettre directement, à l’action de l’agent constricteur ou présenter à l’action des dernières côtes une région élevée de l’organe. Sur une femme présentant de l’hépatoptose et un resserrement très marqué des rebords costaux, le foie était parcouru par un sillon transversal étendu sur toute la face antérieure. Ce sillon correspondait à l’impression du rebord costal sur le lobe droit et sur le lobe gauche, à celle de l’agent constricteur dont la ligne d’action devait prolonger la direction des fausses côtes. (Dr Dieulafé, prof, agrégé à la Faculté de Toulouse.)

Mme Tylicka n’a pas manqué, dans sa thèse inaugurale, de relever les opinions et les observations relatives à l’action du corset sur le foie, mais pour rester fidèle à ce titre qu’elle avait choisi : Les méfaits du corset, elle a pris soin dans ce chapitre, comme dans d’autres, de ne citer que les cas extrêmes favorables à sa thèse, encore que ceux-ci soient par leurs auteurs eux-mêmes rapportés ou expliqués souvent d’une manière quelque peu générale ou incertaine.

Ainsi, elle fait intervenir :

Cruveilhier qui, dans son Anatomie, cite un cas où il a vu descendre le foie presque dans la fosse iliaque droite. Un cas, et encore le coupable était-il bien le corset ?

Testut qui, dans son Traité d’anatomie humaine, dit : J’ai remarqué que chez la femme qui a l’habitude du cor-sot le diamètre transversal du foie diminue, tandis que son diamètre antéro-postérieur augmente. Chez elle, la largeur se rapproche beaucoup de la longueur ou même la dépasse… on connaît les déformations parfois si profondes, que le corset imprime au foie.

Par l’habitude du corset, Testut entend certainement l’habitude, de se serrer et c’est pourquoi il parle de déformations « parfois » profondes ; là encore, l’anatomiste n’accuse que l’abus du corset.

Garny rapporte l’observation d’une fille de 38 ans qui se serrait beaucoup et dont l’autopsie démontra que le foie avait une dépression considérable à la face antérieure de son lobe droit ; ce lobe descendait de plusieurs pouces dans l’abdomen ; cette dépression était tellement profonde que cette partie du foie était bilobée.

Une fois de plus, on se sert pour combattre le port raisonnable du corset, des cas particulièrement exceptionnels de construction exagérée. J’en dirai autant des lignes empruntées à Frerichs qui dans son remarquable travail sur les maladies du foie parle à plusieurs reprises des vêtements fortement serrés que l’on porte pour se faire la taille mince, étreignant la cage thoracique plus ou moins haut suivant les caprices de la mode. Suit une description d’un cas où les vaisseaux veineux sont dilatés ainsi que les conduits biliaires pleins d’un mucus brunâtre, où le foie est presque coupé en deux.

Enfin, je trouve citée une observation de Corbin, qui la reçut du professeur Cayol : une jeune femme entra à l’hôpital, se plaignant d’une douleur profonde dans l’hypochondre droit, ayant le teint jaune, la bouche amère, de l’anorexie, des nausées et des vomissements. On ne savait à quelle cause rapporter ces symptômes, lorsqu’on apprit de la malade qu’elle avait porté un corset qui la serrait beaucoup et la faisait souffrir. À défaut d’autre cause, Cayol adopta cette étiologie. À l’autopsie, on trouve plusieurs abcès du foie, dont le tissu est très dense.

Combien peu marquée au coin de l’exactitude scientifique apparaît cette observation : à défaut d’autre cause, accusons le corset ! Et cette autopsie qui montre plusieurs abcès au foie, d’où ces abcès ? mais du corset !! Cela me remet en mémoire la scène où Toinette examine le malade imaginaire : c’est du poumon que vous êtes malade : et Argan de s’étonner : du poumon ? Oui, reprend Toinette ; vous avez bon appétit, vous trouvez le vin bon, vous rêvez la nuit, etc.. etc. ; Le poumon, le poumon vous dis-je.

Tous les auteurs n’ont pas imité cette façon de faire, mais ceux-ci, Mme Tylicka ne les cite pas. Parle-t-elle des travaux de M. Glenard et de M. Faure ?

M. P. Glenard pense que des causes multiples peuvent, sans le secours >du corset, déformer, abaisser le foie ; si j’admets parfaitement, dit-il, les déformations du foie par ce vêtement, il n’en est pas de même de son abaissement qu’on trouve toutes les fois que cet organe a été le siège de fréquentes congestions. Le lobe droit se déforme et s’abaisse, on trouve ce signe en particulier chez un grand nombre d’uricémiques. Je ne crois pas que l’action du corset sur le foie soit pathogène sauf en ce qui concerne le lobe gauche ou épigastrique, celui qui recouvre l’estomac ; il force les malades à quitter le corset après le repas lorsque leur foie est congestionné à l’épigastre.

Le Dr Paure, dans sa thèse de 1892 sur l’appareil sus-penseur du foie : L’hépatoptose et l’hépatopexie, soutient la même opinion : les corsets de tout genre et de tout mode, dit cet auteur, s’appliquent par leur point le plus rétréci, très exactement à la taille, immédiatement au-dessus de la hanche, c’est-à-dire de la crête iliaque, au-dessous du rebord costal. La constriction de l’abdomen, lorsque le corset est serré, se fait donc en avant, tout au-dessous des côtes et, par conséquent, au-dessous du foie. Il tend donc à soutenir le foie, à le soulever même et non à l’abaisser. Il ne peut avoir cette dernière influence que lorsque le foie est déjà descendu et c’est dans ces cas qu’on rencontre sans doute sur sa surface l’empreinte du corset, empreinte qui ne saurait évidemment se transmettre à travers la cuirasse costale. Il est donc probable que ? les cas assez nombreux où l’on a signalé une déformation du foie sous l’influence du corset étaient, eux aussi, des cas d’hépatoptose mal observés.

Je n’ajouterai, pour conclure, que peu de chose à ces lignes ; j’estime qu’une constriction très forte exercée sur le plastron costal peut produire sur le foie des empreintes costales, mais il faut alors que le corset exerce cette constriction très haut, ce qui n’a pas lieu avec les corsets modernes, même avec le corset cambré ; la cambrure coïncidant presque toujours avec la partie du tronc que l’on peut le plus facilement serrer, c’est-à-dire la partie située entre l’os de la hanche et les fausses côtes ; or, comme normalement le foie ne doit pas dépasser ce rebord costal, il s’ensuit que le laçage du corset étrangle le tronc au niveau des intestins mais au-dessous du foie, il faut donc, pour que celui-ci se trouve dans la région de constriction maxima des lacets, ou que le corset soit trop haut placé, ou que le foie soit déjà affecté d’une tare pathologique : déplacement, hypertrophie, etc.

C’est ce qu’exprimé, sous une forme différente, le Dr Glénard : La constriction par les vêtements et spécialement par le corset, ne me paraît pas suffisante à elle seule pour abaisser le foie, car j’ai observé plusieurs fois que l’organe très déformé était resté en place ou même était surélevé et rétroversé. Il est très vrai que dans la majorité des cas, on trouve le bord inférieur bien au-dessous des côtes et même dans la fosse iliaque ; mais, outre que dans ces cas l’abaissement est compliqué d’anteversion et d’allongement vertical du viscère, ce déplacement n’est rendu possible que par la détension abdominale qui accompagne ordinairement la constriction. L’intestin grêle prolabé, le côlon transverse vide ou abaissé, l’estomac plus ou moins disloqué ne fournissent plus au foie le coussin élastique qui le maintenait en place. Il fuit du côté de la moindre résistance.