Le Couteau entre les dents/VII

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VII


Il faut que les travailleurs de l’esprit se rallient aujourd’hui à la conclusion ferme qui sort de tant de tâtonnements ; qu’ils en comprennent la grandeur, la beauté, et le prix infini pour le genre humain ; que, hardiment fidèles à la mission qu’ils ont choisie, ils se solidarisent avec les hommes qui ont raison.

Ceux-ci sont, dans les jours où nous sommes, des vaincus. Ils ne représentent qu’une infime minorité qui vient encore de se rétrécir par la dissidence de ceux qui sont au fond en dissidence avec l’idée. Cette minorité est assiégée par la haine, si savamment malsaine et contagieuse des grands privilégiés, dont ils contestent le droit divin. Elle est persécutée par tous les moyens. Jamais la battue contre les novateurs n’a été à ce point farouche et méticuleuse. Nous vivons — et nous rions — en des jours où pas une heure ne se passe dans le monde qui ne soit marquée par le supplice de quelque apôtre obscur du vrai et du bien. Il faudrait une imagination surnaturelle pour entrevoir la destruction qui s’accomplit sans cesse, partout, de par la sanglante volonté de ceux qui prétendent maintenir l’utopie capitaliste au moyen de la terreur, et la clouer sur l’humanité. Il ne peut en être autrement, puisque notre époque marque la rencontre de deux conceptions qui ne peuvent co-exister ici-bas.

Certes, les communistes sont forts d’avoir raison, de détenir le vrai sens de la chose publique, ce secret d’honnêteté et de simplicité. Ils sont forts de la malfaisance évidente du parasitisme, qui recourt trop manifestement à des truquages, à des fraudes et à des crimes, qui fait trop visiblement œuvre de mort, dont la laideur ne peut plus se masquer, dont le chancellement au-dessus des abîmes ne peut plus se dissimuler. Ils sont forts aussi à cause de la République Russe, par laquelle l’idéal essaye de prendre corps. Ils vaincront, ils changeront la face du monde et, par eux, les hommes seront sauvés. Mais il convient d’abréger les terribles conditions de ce conflit généralisé entre l’idéal rationnel et la situation de fait, en comblant l’écart qui sépare encore, dans le monde, la raison et l’opinion publique.

Que les intellectuels aient l’angoisse de leurs urgentes responsabilités. Il ne s’agit pas de subordonner toute la littérature et tout l’art à la sociologie et à la politique. Nous devons, à la grandeur de notre métier de faire cette réserve catégorique : il n’y a pas ici-bas que des vérités sociales. L’obligation pratique de faire intervenir, là où il le faut, les conceptions exclusivement positives, ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’autres problèmes, ni qu’une classification scientifique puisse tout embrasser. Il y a les sentiments, les passions, les émotions, l’abîme du bonheur et de la douleur intimes. Et là, l’homme n’est plus un élément restreint, positif et mesurable, de l’ensemble, mais un monde, un centre universel. La philosophie pure demeure sacrée, et les sottes paroles rôles de Voltaire sur la métaphysique, cette science de l’être, comparable à l’art parce qu’elle cherche la clarté suprême et le définitif appui du vrai, avilissent sa mémoire. Mais tout homme, quelle que soit l’étendue de son métier, a une mission civique, et le métier des intellectuels est tel qu’ils doivent être les premiers à accomplir cette mission. Si aucun homme n’a le droit de se résigner au malheur des autres, ceux qui représentent l’intelligence ont d’autant moins ce droit, qu’ici malheur est la même chose qu’incompréhension, et que la fantastique asymétrie du privilège n’a pu subsister si longtemps sur les générations que grâce à des miracles de confusion et d’inertie.

Ils doivent faire alliance avec la phalange communiste et reconnaître les affinités profondes de ces réalisateurs d’aujourd’hui et des penseurs de toujours. Avec ceux-là, et pas avec d’autres. La voie de la pensée créatrice, il faut la débarrasser des myopes et des fantoches du réformisme : il faut aller droit jusqu’au bout du raisonnement ; l’esprit humain n’est pas un malade ou un affaibli qui a besoin de se reposer ou de s’arrêter en route, et on ne s’acquitte pas avec sa conscience par petits acomptes. Il faut rompre avec tous les spécialistes, bien ou mal intentionnés, qui se cramponnent à leur spécialité et retombent en arrière, avec les pacifistes, dont la puérilité s’imagine qu’on peut tout bonnement appliquer la paix sur la guerre comme un emplâtre ; avec les anarchistes, ennemis de la contrainte collective, ennemis de l’organisation, qui profitent aujourd’hui de l’organisation socialiste, mais contribuent à faire méconnaître ce qu’elle a de raisonnable et de constructeur, et qui seront un jour les ennemis directs des réformateurs effectifs, ensanglanteront autant qu’ils le pourront et feront peut-être avorter l’œuvre de la révolution.

Il ne faut pas admettre la médication surnaturelle des communistes chrétiens. Ces hommes, qui méritent notre hommage par leur courageuse pureté, se doivent d’adhérer à notre conception révolutionnaire rationnelle, parce que celle-ci constitue une sorte de corps de doctrine minimum expressément contenu dans le leur. Mais la réciproque n’est pas vraie. Ils affirment tout ce que nous affirmons quant à la structure collective idéale, mais nous n’affirmons pas tout ce qu’ils affirment. C’est pourquoi l’adhésion ne peut, non plus, être réciproque, ni la fusion intime. Nous ne saurions, sans perdre tout le secret de notre force collaborer à l’intrusion dans le mouvement social, de principes directeurs dépendant du commandement de la foi et dont l’expérience nous oblige à dénoncer les méfaits sociaux et, partant, le danger social futur. L’Église chrétienne est devenue un long cachot. Comment les vaillants reconstructeurs de la beauté religieuse espèreraient-ils imprimer celle-ci dans les âmes mieux que l’a fait le Christ ?

Les intellectuels doivent dissiper les sophismes qu’on cultive et qu’on enchevêtre autour de ce Communisme, si grossièrement dénaturé à l’intention de la pauvre masse crédule des esprits faibles. Par suite d’une habile propagande, par suite aussi, il faut le reconnaître, de la maladresse de certains défenseurs du socialisme intégral, celui-ci apparaît à la généralité des hommes, soit comme un rêve enfantin et compliqué, qui ne tiendrait pas à l’usage, soit comme une contre-partie fruste et non moins enfantine, de la formule sociale actuelle : un pur et simple système de représailles du pauvre contre le riche, de l’ouvrier contre le bourgeois, et qui utilise, en en retournant la direction, les abus de la tyrannie bourgeoise. Que les hommes qui font profession de juger par eux-mêmes fassent justice de cette déformation et en éliminent, une fois pour toutes, ce qu’elle contient de généralisations illicites, de confusions voulues entre les commandements de la loi une fois établie, et les moyens nécessaires pour l’établir. Qu’ils disent, qu’ils montrent, que la formule communiste consiste beaucoup moins à surcharger le genre humain de réglementations nouvelles, qu’à le débarrasser d’anomalies qu’il faut notre habitude invétérée de l’esclavage, pour accepter encore : si elle apparaît anormale à d’aucuns, c’est précisément parce qu’elle est normale. Le principe du travail obligatoire, du travail considéré comme seule base de la vie générale, est beau et noble. L’humanité se pourrit dans l’oisiveté ; l’intelligence s’y stérilise, nous le savons bien. Les comédies qui se font autour de l’argent des autres sont écœurantes. Cette espèce de royauté dorée, née du hasard ou de l’exploitation, que s’arrogent quelques individus, donne un spectacle que toutes les consciences devraient se déshabituer radicalement d’admettre. De même qu’on a le mépris des voleurs et des escrocs, on devrait avoir le mépris de ceux qui — comme s’ils étaient des êtres d’une substance supérieure — vivent du travail des autres. Pour s’enrichir, c’est-à-dire pour jouir de la vie, pour passer ici-bas en dominateur et en heureux, il suffit trop souvent d’une chance, il suffit trop souvent de n’avoir ni scrupules, ni pudeur. Il ne faut plus que cela soit. D’autre part, il est évident que la communauté qui n’est pas une exploitation organisée, ni l’intrusion de l’État — l’État n’est, actuellement, qu’un roi à plusieurs têtes — mais une coopération réelle, profite à chacun à travers tous. N’est-il pas manifeste qu’autour de nous la répartition et l’utilisation des forces productrices sont conduites sans méthode, sans vues générales, sans souci intelligent et continu des grandes réalisations bienfaisantes, et dépendent du jeu intermittent de l’arbitraire individuel ? Et par quelle aberration admettre que les hommes puissent être, par blocs nationaux, dressés les uns contre les autres ?

Les critiques qu’on articule contre le Communisme reposent toutes sur des mensonges. La suppression de la propriété ? Le Communisme ne supprime pas définitivement toute la propriété individuelle, puisqu’il la réglemente. Lorsque les contre-révolutionnaires s’écrient que les communistes veulent supprimer la propriété privée, ils profèrent une contre-vérité, car on ne peut pas supprimer toute la propriété privée : une pareille élimination appartient au domaine purement verbal et utopique de l’abstraction : bornons-nous à constater que le salaire, quelles que soient les formes qu’il prenne, n’est qu’une consécration du principe et du fait de la propriété. Il faut dire, pour être exact, que le Communisme replace sur ses assises naturelles le droit de propriété et en règle : la formation selon la seule valeur de l’effort personnel, et les limitations, selon les seules exigences de l’intérêt général. La propriété est calquée étroitement sur le travail. De cette grande correction résultent la disparition automatique des grosses et longues fortunes, maladies du droit de propriété, la fin de toute usurpation et de toute exploitation, mais il reste une marge restreinte devant chaque aspiration individuelle. Cette marge — qui représente ce que l’intérêt général peut laisser de satisfactions égoïstes et d’émulation à l’intérêt particulier, sans en souffrir — est difficile à déterminer rigoureusement aujourd’hui. La déterminer à priori c’est aborder le problème par le « mauvais bout ». Elle se déterminera spontanément par la mise en usage d’une organisation intelligente et équitable. Ce n’est pas quelque chose de fixe et de froid comme une ligne. C’est par la base, non par la floraison, que la société doit s’ordonner. Au reste, les mentalités, à présent encore troublées par les scintillements et les sanctions de l’antique lutte pour la vie, à mesure qu’elles se débarrasseront de ce sombre idéal vicié d’absurdité et incompatible avec la vie en société, de « tout à chacun », et qu’elles s’imprégneront de la conception coordonnée, purifiée et lumineuse de « tout à tous », se modifieront dans ce grand sens. Elles comprendront de moins en moins l’attrait en grande partie artificiel, que présente encore pour les hommes de nos générations la faculté de posséder. L’idée de propriété personnelle s’atrophiera d’elle-même au profit de l’idée de propriété harmonieuse. La raison n’est pas seulement un mécanisme arithmétique : ce n’est là qu’une partie de la raison, une autre partie de la raison comprend la vie et entre dans toutes ses palpitations.

L’excès de l’égalitarisme ? Il n’y a pas d’excès du moment qu’on ne poursuit pas cette chimère de transformer toutes les personnalités en choses identiques, mais qu’on prétend seulement assurer à tous un maximum égal de moyens de vivre dans les contingences de la vie commune. On assure par cela même — bien plus, on suscite, en raison de la mise en demeure formelle de la loi — le développement de chacun selon l’effort, l’aptitude et la qualité, dans toutes les limites où la cause publique n’est pas lésée. Tout autant qu’elle élimine les hypertrophies, cette loi automatique de l’intérêt commun élimine les contraintes inutiles et nuisibles qui diminueraient chacun sans profit pour tous. La science de l’organisation des ensembles ne dépasse pas son but. On ne supprime pas pour supprimer. Le capitalisme, c’est : « Trop pour quelques-uns et pas assez pour les autres ». On met au point ce non-sens despotique, en faisant intervenir le principe contraire et non pas l’excès contraire.

L’insuffisance de la réalisation du régime des Soviets ? Nous disons que cette réalisation n’est incomplète que dans la mesure où elle a été paralysée et accablée par la Sainte-Alliance réactionnaire. La loi écrite et les efforts ébauchés le prouvent. Le seul fait qu’un gouvernement intégralement républicain ait duré à notre époque, est miraculeux. Dans les conditions où elle a été poursuivie, l’expérience vaut par ce qu’elle a apporté, et on ne peut pas lui reprocher ce qu’elle n’a pu faire matériellement.

La dictature du Prolétariat ? C’est une mesure provisoire. Elle résulte, non pas d’un article de la loi en vertu duquel les pauvres occuperaient dorénavant la place des riches et réciproquement, mais de la nécessité de la prise du pouvoir par les exploités, seuls capables de faire de leurs mains un état social où il n’y ait ni exploités ni exploiteurs.

L’Art et la Littérature sacrifiés au travail manuel ? La production intellectuelle et artistique, livrée actuellement au bon plaisir et au hasard, refoulée et décimée étrangement par la sélection arbitraire et grossière qu’introduit le privilège dans l’instruction, prendra toute sa valeur et toute son extension au sein d’une organisation dont la production — quantité et qualité — fait la raison d’être et la vitalité. Il est béatement admis, mais tout à fait faux, de croire que les grandes fortunes particulières sont indispensables pour développer les mouvements artistiques. Les grandes fortunes engendrent surtout la débauche et le mauvais goût. Le débordement d’or sert, avant tout, à entretenir les prostituées et les princes de Monaco ; ensuite à dorer les artistes médiocres — officiels ou mondains. La floraison actuelle de l’art pictural français sert, avant tout, à donner au consortium des marchands de tableaux des bénéfices comparables à ceux des propriétaires de mines, de chemins de fer ou de banques. L’amateur éclairé est aussi rare que l’artiste lui-même. Et il est indiscutable qu’une communauté sociale possédera seule l’amplitude et les moyens suffisants pour donner à l’extension et à la vulgarisation de la vie artistique une organisation sinon parfaite, car le talent et la beauté ne peuvent que partiellement s’organiser, du moins plus saine et moins hasardeuse que jusqu’à présent.

Dans toutes les circonstances où ils ont agi librement, les hommes de Moscou ont agi avec une sagesse impeccable. Ils ne peuvent pas se tromper à cause des dimensions même de leur conception du réalisme. Que les intellectuels, qui sont les détenteurs de la logique immanente, ne se donnent pas le ridicule de ne pas considérer à leur juste mesure ces hommes, qui peuvent proférer cette profession de foi formidable : « Pour la première fois depuis que le monde est monde, nous avons établi une réforme sociale fouillant jusqu’aux causes, jusqu’à toutes les causes ». On les maudit parce qu’ils imposent, dit-on, leur ordre raisonnable, alors que si c’était vrai, on devrait les bénir pour cela seul. La véritable définition du « dictateur » Lénine, c’est qu’il est surtout l’esclave d’une idée et cette idée est juste et, par conséquent, devrait régner dans l’esprit de chacun. Ceux qui se plient à une règle réfléchie et calculée s’obéissent à eux-mêmes. La grande parole de Sénèque s’étend sur eux : Deo non pareo sed assentior — Je n’obéis pas à Dieu, je pense ce qu’il pense. Se rebeller contre la dictature de la raison, c’est être fou, et c’est être fou aussi que de ne pas la discerner quand elle se montre. Il n’y a pas, en vérité, de tyrannie du bon sens. Et pas plus en fait qu’en principe : lorsqu’on s’est décidé à modeler la loi sur les hommes et non les hommes sur la loi, l’usage améliore l’institution au lieu de la momifier. Il se produit un dosage, et une adaptation à la vie mouvante, colorée, frémissante. Il s’établit un juste niveau, comme celui de l’océan lorsqu’il est libre tout entier. Lénine est l’homme le plus respectable de notre âge ; la constitution de la République Fédérative des Soviets de Russie, qui a éclos prématurément dans l’histoire, par suite de circonstances exceptionnelles, est, plus que le Christianisme, plus que la Révolution Française, l’événement capital, et le meilleur, de l’histoire du monde. Par elle, l’humanité commence une seconde phase.