Le Crucifié de Keraliès/Post-scriptum

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Le Crucifié de Keraliès (1892; post-scriptum de 1914)
Plon (pp. 149-184).




POST-SCRIPTUM




Le petit roman qu’on vient de lire comptera bientôt un quart de siècle. Il parut en 1891 ; il n’a pas été réédité depuis 1897 : c’est cependant, avec l’Âme bretonne, celui de mes livres de prose qui est le plus fréquemment cité, même de l’autre côté du détroit, grâce à l’excellente traduction qu’en a donnée Mme Wingate Rinder sous le titre de The dark way of Love. Comme il eut autrefois la bonne fortune d’intéresser, par son raccourci dramatique, Ludovic Halévy et Victor Cherbuliez qui se firent ses parrains près de l’Académie, il rencontre aujourd’hui de précieuses sympathies chez les folkloristes et les historiens du droit comparé, voire chez d’illustres philosophes : M. Jobbé-Duval le range parmi les sources essentielles à consulter pour ceux qui s’occupent de rechercher les survivances des institutions primitives dans la Bretagne contemporaine ; M. Félix Le Dantec, décrivant les phénomènes de la « possession par l’image », ne dédaigne pas de rapporter comme un bon type du genre le cas de l’héroïne du Crucifié, sœur inconsciente et barbare de l’Hermione racinienne. À défaut de mérites littéraires vraisemblablement périmés, cette valeur documentaire que le livre a prise en vieillissant lui assurera peut-être la sympathie d’une certaine catégorie de lecteurs. Ma part d’invention dans l’intrigue du Crucifié fut en effet des plus restreintes : je me suis borné le plus souvent à déplacer l’action et à changer les noms des personnages. Le lecteur s’en convaincra aisément si, malgré le temps qui s’est écoulé depuis la consommation du crime mystique qui donna naissance à mon livre, il veut bien prendre la peine de visiter avec moi les lieux où périt Loïz-ar-béo. Outre que ces lieux n’ont guère changé, la plupart des témoins du drame vivent encore. On peut les interroger : ils ont connu Coupaïa, Yves-Marie Salaün, Cato Prunennec, mais ils n’en parlent qu’avec une secrète répugnance ; j’en ai vu qui s’arrêtaient, interdits, au moment d’évoquer la victime, comme elle leur apparut dans l’aube trouble d’une pluvieuse matinée de septembre, bâillonnée, les bras en croix, les poignets ficelés aux branches de son gibet. Une sorte de stupeur tragique continue, après trente-deux ans, de paralyser les êtres et les choses autour de ce cadavre mal enseveli.

Dans la réalité, Loïz-ar-béo s’appelait Philippe Omnès. Il n’était pas douanier, mais cultivateur ; il n’habitait pas Landrellec, mais Hengoat. On voit encore sa maisonnette, à l’écart du bourg, dans la jolie vallée du Bizien, petit affluent du Jaudy qu’il rejoint à Pouldouran. Orientée vers le midi, coiffée de tuiles roses, elle s’égaye d’un pied de vigne et de deux gros bouquets de fuchsias qui secouent leurs pendeloques aux deux côtés du seuil. Sur le linteau de la porte on lit, en caractères romains : « 1840 F. F. (fait faire) par Yves Omnès. » Yves Omnès était le père de Philippe. La maison devait être primitivement flanquée d’un four, car on l’appelle encore la ty-forn ; Philippe y vivait avec sa mère, restée veuve, et c’était bien la maison qui convenait à ce garçon charmant, bien découplé, vif et rieur, ne boudant pas plus à l’ouvrage qu’à la danse, très pratique, mais très droit en affaires et dont j’ai retrouvé l’éloge sur toutes les lèvres [1]. Fiancé à une jolie pennérez (héritière) de la paroisse, Mélanie Tilly, il comptait se marier à la fin du mois : les bans allaient être publiés ; par acte passé devant notaire le 7 juillet précédent, Philippe s’était rendu acquéreur des biens de sa mère, de son beau-frère et de sa sœur, ce qui portait sa fortune personnelle à 10 000 francs. Grosse somme pour l’endroit ! Mélanie possédait de son côté quelque avoir – et des « espérances ». La veille du 2 septembre 1882, Philippe travailla dans une ferme voisine, le convenant Guyader, où l’on battait le blé. Il y porta le sien, qu’on battit après celui du convenant et dont le grain fut provisoirement remisé dans une grange attenante qui n’avait pas de clôture. Quelqu’un lui fit remarquer qu’il n’était guère prudent d’exposer ainsi sa récolte ; à quoi la convenantière, Hélène Loyer, femme Trémel, répliqua qu’il n’y avait rien à craindre, que le pays était sûr et que, d’ailleurs, ses trois enfants, dont l’aîné avait seize ans et le plus jeune dix, couchaient au fond de la grange, dans le même lit-clos.

— N’importe, dit l’homme. À la place de Philippe, je me méfierais.

— Tu as raison, dit Philippe, une nuit est vite passée. Je coucherai dans la grange, sur une botte de paille. Gare aux maraudeurs, s’il s’en présente !

La femme Trémel, dans la suite, ne put établir avec précision l’identité de l’interlocuteur de Philippe [2]. On voit tant de visages au cours d’une journée de batterie ! Et la fièvre où elle vivait depuis le matin, ses responsabilités de ménagère, au milieu d’un peuple de travailleurs dont il lui fallait assurer les quatre repas réglementaires et stimuler le zèle par de fréquentes rasades de cidre et d’eau-de-vie, ne lui laissaient guère le loisir de la réflexion. Enfin la conversation s’était tenue entre chien et loup, sur le seuil du logis. Le souvenir des paroles échangées ne revint que plus tard à la femme Trémel, quand des cris, au petit jour, l’appelèrent au dehors et qu’ayant à peine pris le temps de passer un jupon, elle courut dans la direction des voix et aperçut, en arrivant sur l’aire, le cadavre de Philippe Omnès se balançant aux brancards d’une charrette dont on avait fait basculer l’arrière. Un bout de langue pendait sous le mouchoir à carreaux qui comprimait la bouche affreusement tordue ; la face était noire, les yeux exorbités. Preuve évidente que la victime avait d’abord été étranglée : surprise au milieu de son sommeil, on l’avait ensuite traînée sur l’aire, bâillonnée, puis crucifiée à ce gibet de fortune en introduisant un bâton dans les manches de sa veste. Et tout cela s’était exécuté si prestement, si clandestinement aussi, que les enfants couchés à deux pas n’en furent pas dérangés dans leur sommeil.

— Nous n’avons rien entendu, dirent-ils. Sûrement, si Philippe avait crié, l’un de nous trois se serait éveillé.

Le chien lui-même n’aboya pas. Jamais exécution ne fut plus silencieuse, comme jamais criminels, leur coup fait, ne l’entourèrent d’une mise en scène mieux réglée et plus propre à frapper les imaginations.

À quelques jours de là, dans la semaine qui suivit les obsèques de Philippe Omnès, la justice procédait à l’arrestation d’Yves-Marie et de Marguerite G…, beau-frère et sœur de la victime, que la rumeur publique, à tort ou à raison, dénonçait pour ses assassins. L’affaire, après une enquête qui dura plusieurs mois et qui ne réussit pas à établir la preuve matérielle du crime, vint devant les assises des Côtes-du-Nord le 16 avril 1883 et occupa quatre audiences. M. Perussel, conseiller, présidait. M. Quesnay de Beaurepaire remplissait les fonctions de ministère public. La défense était présentée par Me Lebrun, du barreau de Lannion, avocat frénétique, doublé d’un rusé compère et le plus honnête homme du monde au demeurant, que je revois toujours, dans mes souvenirs d’enfance, accoutré en lieutenant de louveterie ; qui, sous la casquette du veneur, forçait la grosse bête dans les halliers de Coatfrec et de Trédez et qui, sous la toque du robin, l’aidait à s’évader du maquis de la procédure. Il terrorisait son auditoire par ses éclats de voix, ses roulements d’yeux, son masque flamboyant, et, dans ses péroraisons, tel un Jupiter tonnant métamorphosé en Jupiter imbrique, noyait sous un déluge de larmes les résistances qu’il n’avait point pulvérisées. Les accusés savaient bien ce qu’ils faisaient en chargeant Me Lebrun de leur défense ; ce Lachaud de sous-préfecture remporta en l’occurrence le plus beau de ses triomphes oratoires : Yves-Marie et Marguerite G… furent acquittés.

Mais l’enquête et les débats révélèrent à leur charge de singuliers agissements.

Marguerite et Yves-Marie G… tenaient à Hengoat, presque en face de l’église, dans une maison du dix-septième siècle appartenant à leur frère et que celui-ci devait leur reprendre à la Saint-Michel, un commerce de boissons dont certaines dépositions donneraient à penser qu’ils étaient les meilleurs et à peu près les uniques clients : on ne s’achalandait guère chez eux que de tabac ; la femme était une « harpie », l’homme un « envieux » et un « sournois » [3]. La maison, restaurée dernièrement, n’a plus guère de remarquable que les blocs cyclopéens qui forment l’entourage de sa grande porte cintrée et qui, même sous Louis XIII, durent paraître un peu anachroniques. Ailleurs qu’en Bretagne, un appareil aussi massif dénoncerait la féodalité ou les temps mérovingiens ; le chiffre 1620, lisible sur la clef de voûte, ne laisse aucune incertitude sur l’époque où fut édifié l’immeuble, qui comprend un grenier, un étage percé de quatre fenêtres et un rez-de-chaussée élevé sur caves, chose assez rare dans les demeures paysannes, mais il se pourrait fort que cette demeure-ci, avant de déchoir, ait appartenu à quelque bourgeois aisé ou fait office de cure. Quoi qu’il en soit, alors que le couvre-feu était sonné depuis longtemps et que toutes les autres maisons de la localité avaient rabattu leur capuchon, – sauf la maison Bomboni, où il y avait un malade, et la maison Chapelain, où la femme s’occupait à une besogne de repassage, – des journaliers que la moisson avait retenus aux champs plus tard que de coutume et qui rentraient chez eux vers dix heures, dans la nuit du 1er au 2 septembre, ne furent pas sans remarquer la lumière insolite qui brillait aux vitres des époux G… Quelle était la raison de cette veillée anormale ? Catherine Briand, veuve Le Corre (la Cato Prunennec du roman) assistait-elle au conciliabule ? Ce qui paraît certain, c’est qu’on n’y faisait pas des vœux pour la prochaine félicité conjugale de Philippe Omnès.

— Jamais mon frère n’aura Mélanie Tilly ! avait dit la femme G… à un témoin…. Tout le monde parle du mariage de mon frère, dit-elle une autre fois. Ce n’est pas encore fait : je saurai y mettre un arrêt.

Sans insister sur le caractère équivoque de ces déclarations, bien faites pour surprendre dans la bouche d’une sœur, même fanatisée par la haine, l’acte d’accusation se borne à rappeler que Philippe Omnès et les époux G… étaient en contestation au sujet d’une somme de 150 francs que lesdits G… devaient à Philippe et à sa mère et qu’ils prétendaient leur avoir versée, mais dont ils ne pouvaient rapporter la quittance. Poursuivis devant le juge de paix, les époux G… avaient déféré le serment aux demandeurs. Philippe « jura » [4] ; sa mère aussi. L’accusation ne voulut pas rechercher s’ils étaient de bonne foi ; mais la défense ne se fit pas faute de plaider le contraire. Son meilleur argument et qui mérite considération est tiré de l’état d’esprit des accusés, en particulier des dispositions mystiques de Marguerite G…, qui n’aurait pas osé jouer son salut contre celui de son frère, si elle n’avait été sûre d’avoir le bon droit de son côté. D’autre part, tout le passé de Philippe proteste contre l’hypothèse d’un serment prêté à l’encontre de la vérité dans un misérable but d’intérêt. Il y eut là très probablement un malentendu et l’on sait par ailleurs de quels sophismes, et le plus innocemment du monde, est capable une âme féminine. Les G… étaient à peu près ruinés ; un témoin dira même qu’ils avaient « mangé tout leur saint-frusquin ». Pendant ce temps, Philippe augmentait son patrimoine : il allait se marier dans le courant du mois à la fille d’un riche cultivateur. Une fortune si rapide et qui ne pouvait s’expliquer que par quelque pacte diabolique insultait à leur écroulement personnel. Les poursuites exercées par Philippe et sa mère achevèrent d’aigrir ces êtres superstitieux et jaloux ; contraints de s’exécuter, ils en éprouvèrent un violent ressentiment à l’endroit de leur frère, qui leur apparaissait comme l’instigateur de la machination, et, après s’être répandus en menaces contre lui (« Philippe devra prendre garde, disait l’un d’eux, s’il veut mourir dans son lit ! »), ils avisèrent aux moyens de mettre ces menaces à exécution.

Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il faut se rappeler qu’Hengoat est dans le Trégorrois. Et je crois nécessaire aussi d’avertir que l’on ne doit pas juger du Trégorrois par Tréguier – tout au moins par le Tréguier sécularisé de 1914 qui n’a plus rien de commun avec le Tréguier conventuel de saint Yves et de Renan. « La législation anticléricale est passée par là, » dit mélancoliquement Pierre Lasserre. Il n’est que trop vrai. Et, quand on ne se placerait pas au point de vue de M. Lasserre, quand on ne considérerait les choses que sous l’angle de l’archéologie, que de réserves il faudrait encore élever sur la transformation de ces petites villes claustrales de la Bretagne d’il y a quinze ou vingt ans, un peu chenues sans doute, bancales et brèche-dents, mais si jolies sous leurs tons cireux toutes confites en mysticité et dont les verrières, dans un masque ossifié, ouvraient au dedans de si beaux yeux d’améthyste !

Sans être un barbon, j’ai vu s’éteindre ainsi l’une après l’autre Saint-Pol-de-Léon, Dol, Lesneven, Guérande, Tréguier. C’étaient les villes saintes de Bretagne. Les heures y sonnaient un autre âge, d’autres croyances ; le pas s’étouffait, dans les rues, sur l’herbe qui ouatait la chaussée ; on avançait entre de hauts murs de communautés dont l’ombre vous suivait jusqu’au cœur de la ville, où s’épanouissait la cathédrale, merveille de sveltesse, de force et de grâce, qui semblait avoir absorbé tous les sucs spirituels de ces terres de silence pour en composer un mystique hosanna de pierre… Aujourd’hui les murs croulent ; la cathédrale s’effrite, la collégiale penche. Le cœur de la ville est toujours à la même place, mais il ne bat plus, ou, s’il bat, ce n’est plus à son rythme que s’accorde la vie de la cité. Entre le temporel et le spirituel, le divorce est bien définitivement consommé.

Il l’est même à un point dont ne se doute certainement pas M. Lasserre et dont je ne me doutais pas plus que lui avant d’avoir assisté, il y a trois ou quatre ans, en simple curieux, avec mon ami Georges de Lys, à la grande fête patronale de saint Yves.

Ce saint Yves, c’est notre saint national à nous autres Bretons. De plus grand saint que lui, il n’y en a pas dans le ciel, dit un cantique, et, s’il n’est pas le bon Dieu, c’est sans doute qu’il ne l’a pas voulu. La justice humaine est sujette à faillir : celle de saint Yves jamais. On ne cite point un cas où ce redresseur de torts n’ait vu clair et prononcé en connaissance de cause dans les litiges les plus embrouillés, car, même mort, il continue à rendre des arrêts. Justice silencieuse et d’autant plus terrible ! Les hommes ont toujours eu besoin d’un recours céleste contre les iniquités terrestres, et ce saint Yves, en somme, incarne une des aspirations les plus légitimes de la conscience armoricaine.

De fait, la dévotion à saint Yves est restée très vive au fond des campagnes. J’imagine qu’on y aura peine à déraciner son culte. Et ce sont les campagnes, en somme, qui donnent encore quelque éclat à son « pardon » annuel. Elles emplissent dès la veille les hôtelleries de la petite ville ; leurs processions pavoisent d’oriflammes les chemins creux de la presqu’île ; sur une houle de têtes, dans le vent des cantiques, les statues voguent entre deux berges d’ajoncs dorés : tout le calendrier armoricain est venu saluer le « défenseur de la veuve et de l’orphelin ». Seule, la ville du saint, Tréguier, qui vit de lui, qui ne serait rien sans lui, boude et s’abstient.

Une rue, une pauvre petite rue, celle qui mène au Minihy, avait « sorti » quelques banderoles. Dans les autres, sur les quais, autour de la place, rien. Il pleuvait sans doute. Belle excuse ! « Nous avons craint de mouiller nos pavillons, » me dit un cafetier. Plutôt de mouiller leurs opinions, si fraîchement radicales qu’elles auraient pu déteindre. Et il fallait voir le sourire de ce cafetier — et de ses confrères ! On n’est pas encore si sot, là-bas, d’interdire les processions. Les affaires sont les affaires. Renié par ses concitoyens, saint Yves, au prix d’une petite concession à l’obscurantisme des campagnes, donne encore un bon rendement. Mais comme on la lui fait payer, cette concession, et de quel air ironique et supérieur tous ces boutiquiers, sur le pas de leur porte, regardaient passer la théorie bêlante des pèlerins !

Au Minihy, sur le tombeau du saint, des mendiantes de la ville débitaient, à raison d’un sou la coquillée, de ces petits fragments de quartz provenant du chemin que suivait à Louannec le bon Yves Hélory quand il lisait son bréviaire et qu’on appelle encore là-bas hent ar zant, le chemin du saint. Jetez-les dans vos allées : vous marcherez dans les voies du juste ; dans vos champs : ils les purgeront de l’ivraie. Superstition, direz-vous, mais si charmante ! Cependant le « pardon » touche à sa fin ; les mendiantes, tout à l’heure si papelardes, rient, plaisantent, et, voyant deux « Parisiens » (tous les étrangers en Bretagne sont des Parisiens et tous les Parisiens passent pour sceptiques), veulent se montrer « à la hauteur ». Les cailloux ? Leur vertu ? expliquent-elles à mon compagnon et à moi. La bonne blague ! Comme si, depuis qu’on exploite le hent ar zant, il y restait encore des cailloux ! Ceux-ci viennent tout simplement de la grève voisine. Et allez donc : il n’y a que la foi qui sauve !

Et, tout de même, ces pierres de mensonge sur le tombeau du saint de la Vérité !…

La foi, personne ne l’a plus ici – que les prêtres et les pèlerins. Tout ce peuple qui vit de l’autel, bourgeois, artisans ou mendiants, se moque crûment de l’autel. Un incendie, il y a quatre ans, a consumé le manoir patrimonial du saint, et, près de l’échalier du cimetière, dans le fossé, d’où il braque sur nous sa sébile comme une escopette, un stropiat à figure de bandit romantique, ivre du reste comme toute la Pologne, goguenarde :

— Saint Yves ? Il n’est pas plus puissant qu’un autre !… Et la preuve c’est qu’il a laissé brûler sa maison !…

Nous avons, depuis, entendu quelque chose d’analogue à la Chambre, quand Barrès interpellait sur les églises. Ces anticléricaux trégorrois n’ont plus rien à apprendre et leurs mendiants eux-mêmes raisonnent comme M. Beauquier. Cependant, sortez de la ville, franchissez le Jaudy, pénétrez sur le territoire de Trédarzec, obliquez à gauche et suivez, le long du fleuve, ce sentier de blaireau qui, après avoir contourné une enfilade de maisons basses et proprettes appartenant à des retraités de la marine, s’ombrage un moment de beaux châtaigniers, grimpe au flanc d’une genetaie tendue de blanc, comme pour quelque Fête-Dieu, par les ménagères qui y font essorer leur lessive, plonge dans la fraîcheur d’une petite combe moussue et toute sonore du caquet des lavandières prochaines, puis reprend son escalade solitaire et débouche, en face même de Tréguier, au hameau de Porz-Bihen. Avant d’emprunter l’échalier d’accès, faites halte près de ces ormes : le champ que vous foulez est sacré. Il affecte la disposition d’un trapèze ; rien ne le distinguerait à première vue des champs voisins ; les levées de pierres sèches et de terre qui le bordent, sauf au levant, sont couvertes d’un manteau uniforme de ronces, de lierre et de chèvrefeuille entrelacés et, si l’on ne vous avertissait de leur présence, vous ne remarqueriez probablement pas le pan de mur à hauteur d’appui et le rentrant de maçonnerie enclavés dans le talutage. Ce pan de mur, ce rentrant et le bouquet d’ormes qui l’abrite, c’est tout ce qui reste de l’ossuaire désaffecté où l’on « vouait », jusqu’en 1879, au terrible, saint Yves-de-Vérité, les débiteurs de mauvaise foi et les personnes qui s’étaient rendues coupables d’un faux serment : le saint les faisait mourir dans l’année [5].

Il avait là son tribunal. Il y siégeait à droite, dans le coin le plus sombre, sous la forme d’une vieille statue en bois grossièrement équarrie, dont les couleurs s’étaient effacées à la longue, ne laissant subsister qu’un plâtras blanchâtre qui lui donnait un air fantomal. Il tenait ses audiences le lundi, au crépuscule. Aucun témoin n’était appelé. L’édifice, de style Louis XIII, ne possédait qu’une petite fenêtre d’aération ; la porte en était fermée à clef et la clef déposée chez le locataire du champ, qui la remettait au pèlerin contre une modique redevance. Celui-ci, après avoir lancé une poignée de clous par la lucarne, pénétrait à rebours dans l’ossuaire, refermait la porte, se signait, puis allumait une chandelle devant l’image du saint et jetait une pièce de monnaie à ses pieds. L’audience commençait. Et c’était, dans toute sa rigueur, une audience à huis clos : de la formule d’adjuration, marmonnée plus qu’articulée par le demandeur, à l’arrêt silencieux du juge, rien n’en transpirait au dehors. Elle durait en moyenne un quart d’heure et n’était troublée que par le bruit du vent dans les brèches de la toiture ou le frôlement velouté d’une aile de chauve-souris rasant la corniche. Yves-de-Vérité, dont l’œil scrute les âmes jusqu’au tréfonds, n’avait pas besoin qu’on lui fît un long exposé de l’affaire évoquée à sa barre. Il suffisait de lui dire, après avoir secoué sa statue pour y faire descendre l’esprit :

— Tu es le saint chéri de la Vérité (littéralement Zantic-ar-Wrionez, le petit saint de la Vérité). Je te voue un tel. Si le droit est pour lui, condamne-moi ; si le droit est pour moi, fais qu’il meure dans les délais rigoureusement impartis.

Ces délais étaient de neuf mois. La sommation s’accompagnait d’un cérémonial compliqué, dont la marche est décrite tout au long dans le beau livre désormais classique d’Anatole Le Braz : Au Pays des Pardons. En y renvoyant le lecteur, je l’engage à ne pas oublier le commentaire juridique que M. Jobbé-Duval a présenté de ce même cérémonial dans la première de ses études sur les Ordalies bretonnes et qui en éclaire merveilleusement l’origine et le sens. Il est à remarquer, en effet, que l’adjuration à saint Yves-de-Vérité emprunte sur beaucoup de points les procédés habituels de l’ancienne citation en justice, notamment la wadiatio (remise d’une pièce de monnaie) et la constitution d’avoué. C’est tout à fait par exception qu’un plaideur s’adresse directement à saint Yves et, le plus généralement, il recourt à l’intermédiaire d’une pèlerine de métier, coutumière de ces missions clandestines et qui connaît sur le bout du doigt la procédure à suivre pour se faire écouter du saint. Procédure secrète en outre, pleine de rites bizarres et qui paraît avoir comporté d’assez nombreuses variantes, sauf en ce qui concerne la formule d’adjuration [6]. Il n’en pouvait être autrement d’une pratique qui n’a rien d’officiel ; encore n’est-ce pas assez dire, puisque le clergé, de tout temps, condamna l’adjuration à saint Yves-de-Vérité et qu’en fin de compte, ne pouvant obtenir la cessation des pèlerinages nocturnes à l’oratoire de ce saint, il prit le parti de supprimer l’oratoire lui-même.

La chose remontait à quelques années déjà et, chez les « pèlerines par procuration », comme on appelle en Bretagne les membres de cette corporation équivoque et vaguement redoutée des pèlerines de profession, elle n’était pas sans avoir fait scandale. Plus d’une maudissait in petto l’auteur de la démolition, le courageux abbé Kerlo, recteur de Trédarzec. L’ossuaire de saint Yves ne faisant point partie du domaine ecclésiastique, il avait fallu obtenir le consentement de la propriétaire, Mlle Pécault, qui le donna de bonne grâce : à la fin de 1879, il ne restait plus du sinistre édifice, rasé jusqu’en ses fondements, que le pan de mur et le rentrant de maçonnerie dont je vous ai parlé ; l’autel fut acquis par un antiquaire de la région qui le revendit plus tard à Ambroise Thomas et, quant à la statue du Justicier, on la transporta dans l’église paroissiale.

Pénitence un peu rude, mais nécessaire. L’abbé Kerlo respirait. Comment supposer que, dans cette église de construction récente, sous ces voûtes sans mystère et l’étroite surveillance du clergé local, la terrible icone ferait encore des siennes ? Mais le fait est que les pèlerinages nocturnes à saint Yves-de-Vérité continuèrent comme devant. Les Bretons – et surtout les Bretonnes – ne sont point gens qui se laissent arrêter par de misérables contingences. Au lieu de pèleriner à l’intérieur de l’ossuaire, on pèlerina sur son emplacement, et le reste de la cérémonie, l’offrande du cierge et l’adjuration, se firent à la muette, au nez du clergé, dans l’église même de Trédarzec.

La femme G… le savait. On l’a peinte comme une débile. Quelle erreur ! Marguerite, dans sa jeunesse, s’était destinée au cloître ; un témoin prétend même qu’elle fit son noviciat. Relativement instruite, orgueilleuse, volontaire, très supérieure à son mari qu’elle menait tambour battant et à qui elle avait communiqué sa haine pour Philippe, c’était une de ces mystiques dévoyées, comme il en est tant par le monde, qui font servir la religion à leurs intérêts et mettent Dieu de moitié dans leurs horribles calculs. Elle connaissait la spécialité ou, comme on dit en Bretagne, l’arouez du Justicier de Trédarzec ; elle était informée des avatars de sa statue. Il s’en fallait que Catherine Le Corre fût aussi bien renseignée : cette septuagénaire avait dû prendre sa retraite de bonne heure, si tant est qu’elle eût jamais exercé la profession de « pèlerine par procuration », puisque, trois années après la démolition de l’ossuaire, elle ignorait encore un événement de cette importance. C’est pourtant aux offices de Catherine, soit qu’elle ne voulût accorder sa confiance qu’à bon escient, soit qu’elle n’eût pas de meilleur truchement sous la main, que la femme G… recourut pour se venger de son frère et le « vouer » (gwestla) à saint Yves-de-Vérité.

— Quinze jours avant l’assassinat de Philippe, déposa la veuve Le Corre, Marguerite me raconta qu’elle avait été obligée de payer son frère deux fois. « Il faut que tu ailles trouver saint Yves, me dit-elle en me remettant cinq francs pour ma commission. Sa chapelle a été démolie, mais tu n’auras pas de peine à découvrir le saint dans le coin de l’église de Trédarzec où on l’a relégué. » Rendue à l’église, j’y cherchai vainement le saint. On m’apprit, dans une auberge, que le recteur de Trédarzec l’avait fait enlever à cause de son sacristain qui avait été « voué » et qui était mort quelque temps après. Pour être sûr qu’on ne « vouerait » plus personne, le recteur avait caché le saint dans son grenier. Ma mission n’avait plus d’objet.

D’autres pèlerines, par la suite, ne se montrèrent pas d’aussi bonne composition que Catherine et tentèrent – avec plus ou moins de succès – de pénétrer dans le grenier du presbytère. Maintes histoires singulières courent à ce propos dans le pays. Elles ne seraient pas à leur place ici [7]. Ce qui paraît constant, c’est que l’adjuration à saint Yves-de-Vérité n’a pas perdu tout crédit près des fidèles et que M. Jobbé-Duval s’est un peu trop hâté d’annoncer sa fin. J’ai connu à Ploumanac’h un « voueur » nommé Job Le M… qui, à deux reprises, en 1897 et en 1900, s’est adressé au Justicier incorruptible ; je pourrais citer encore à M. Jobbé-Duval un certain G…, de Perros-Guirec, qui, lésé ou se prétendant lésé par une décision de la municipalité touchant un fossé qu’il revendiquait et dont celle-ci s’était emparée, « voua » en bloc à saint Yves-de-Vérité le maire, l’adjoint et les dix-neuf conseillers municipaux de la commune. Le saint, sans doute, recula devant la perspective d’un tel massacre, car aucun des édiles ne trépassa dans l’année.

Mais il n’est que d’interroger les gens de Trédarzec ou, de préférence, les riverains de Porz-Bihen.

— L’ossuaire a disparu, me disait l’un d’eux, le maçon Laz-Bleiz, et l’herbe pousse sur son emplacement, mais la mémoire des Bretons est tenace. Depuis trente ans que j’habite ici, il ne s’est guère passé de saison où je n’aie vu s’en venir, au brun de nuit, par le sentier de la falaise, quelque ombre silencieuse qui se glissait sous les ormes, plantait une chandelle dans le sol, l’allumait, s’agenouillait et priait face au mur où s’adossait autrefois la statue du saint. Si j’avais gardé le moindre doute sur le caractère de la cérémonie qui s’accomplissait de l’autre côté du talus, le bruit des clous et de la pièce de monnaie que la pèlerine jetait à terre après avoir allumé la chandelle eût suffi à m’édifier. Le saint s’en est allé, mais son esprit est toujours là…

Voilà ce qu’aurait dû se dire Catherine Le Corre. Mais, désemparée sans doute par l’enlèvement de la statue, elle ne réfléchit pas plus avant et s’en retourna le soir même à Hengoat. Toute courbée sous le poids de son vœu, dont elle n’avait pu se décharger, elle se présenta dans la nuit à Marguerite G… qui l’accueillit par un silence farouche. Yves-Marie n’était pas moins abattu que sa femme. Il s’arrachait les cheveux de désespoir. Et la colère l’emportant :

— Tu ne sais pas ton métier ! dit-il à Catherine.

— Que pouvais-je faire en l’absence du saint ? répliqua piteusement la veuve Le Corre.

— Il fallait le trouver. Ah ! moi, pour ne pas manquer Philippe, j’aurais bien fait toute la route nu-pieds !

Marguerite intervint pour calmer son mari.

— Tais-toi et assieds-toi, lui dit-elle.

L’homme, avec un grognement, se rencogna près des cendres. Alors Marguerite expliqua que tout n’était point perdu peut-être, qu’à défaut de saint Yves-de-Vérité, on pourrait, recourir à une autre intervention.

— N’est-ce pas ton avis, Cato ? Voyons, cherche, fouille dans ta mémoire. Sûrement il doit y avoir un moyen !

Mais Catherine secoua la tête. En dehors de saint Yves, elle ne connaissait pas d’intercesseur céleste qui se chargeât de la punition des parjures.

— Va à la messe tous les matins et aie recours à la prière, finit-elle par conseiller à la femme G… Si elle m’avait écouté, ajoutait Catherine dans sa déposition, je suis sûre que le bon Dieu aurait été plus fort que le diable…

Conception toute manichéenne, observe M. Jobbé-Duval, qui fait remarquer en outre que cette messe quotidienne tendait au même but que l’adjuration manquée, qu’il s’agissait, au fond, d’une messe à saint Yves-de-Vérité. « Notre rite n’ayant pu s’accomplir suivant la tradition, Catherine Le Corre songeait à recourir à une variété de ce même rite. »

Je n’en suis pas aussi sûr que M. Jobbé-Duval. Catherine dit : « Va à la messe ; » elle ne dit point : « Commande une messe. » Et le tout n’était point, en effet, de commander une messe à saint Yves-de-Vérité : il eût fallu trouver un prêtre pour la dire. Or, en 1882 tout au moins, ce prêtre ne se fût pas rencontré, même à l’état d’exemplaire unique, dans tout le clergé bas-breton, mis en garde depuis longtemps contre les pièges tendus à sa bonne foi par des chrétiens peu scrupuleux. Et ce qui prouve l’exactitude de cette interprétation, c’est que Marguerite ne se rendit pas aux conseils de la vieille pèlerine ; elle n’y vit avec raison qu’une échappatoire. Nous voici au nœud de la crise. Catherine, si elle avait mieux lu dans l’âme de ses hôtes, pouvait encore sauver Philippe au prix d’un léger mensonge : il eût suffi qu’elle se montrât moins décourageante, qu’elle ne leur fermât pas tout espoir ; d’arriver jusqu’au Justicier. Cet espoir leur étant ôté et les scandaleuses manœuvres du clergé ayant provisoirement suspendu le cours de la justice céleste, Marguerite et son mari (je continue de suivre pas à pas l’acte d’accusation) décidèrent de passer outre et de substituer, dans le châtiment du parjure, leur action personnelle à celle de saint Yves empêché. D’assassins vulgaires, ils s’élevaient ainsi à la dignité de ministres du Très-Droit ; ils n’assouvissaient pas une vengeance personnelle : ils tuaient pour le compte du Justicier, sur ses ordres et en son nom.

S’il est vrai que les choses se passèrent de la sorte – et le verdict de la cour d’assises ne laisse pas d’infirmer légalement cette supposition, – il faut reconnaître qu’aucune heure et aucun lieu n’étaient mieux choisis pour l’exécution d’un tel dessein que cette sinistre nuitée du 1er au 2 septembre 1882, durant laquelle la pluie et le vent firent rage jusqu’à une heure du matin, comme s’ils avaient été de connivence avec les assassins, et cette aire abandonnée du convenant Guyader, l’un des plus déshérités qu’il m’ait été donné de voir et dont toute la physionomie, si je puis dire, sue l’hostilité, le guet-apens et le crime. On y accède par un petit chemin cahoteux, sans lumière, qui rampe comme un voleur entre des talus de quinze pieds tout barbelés de chênes nains et d’ajoncs. Nulle échappée sur les grands horizons vaporeux qu’on découvrait naguère du haut de la montée d’Hengoat. C’est comme une plongée brusque dans le mystère. Et l’oppression ne diminue pas, elle augmenterait plutôt, quand, à la croisée du chemin et d’une autre petite route de traverse qui mène à Ploezal, on se trouve devant la cour du convenant, un carré assez large bordé sur deux de ses côtés par un muretin en pierres sèches, à droite par les bâtiments d’habitation, au fond par les communs, et dont un puits, avec son auge et son tourniquet, occupe le coin à gauche.

Les lieux, m’assure-t-on, sont restés dans le même état qu’à l’époque du crime : on a seulement remplacé par des tuiles la toiture de glui du bâtiment principal ; elles ne suffisent point à l’égayer. Peut-être apportais-je à ma visite une secrète prévention et peut-être aussi les drames qu’ils couvèrent laissent-ils leurs stigmates sur certains édifices : le fait est que je trouvai un accent tragique à ces pierres d’un brun roux, couleur de sang séché, comme la litière de la cour, comme le clayonnage de la grange. Rien ici de la grâce bretonne. Les murs sont nus, sans la plus petite frise de verdure, sans cet aimable quadrillage de chaux vive qui relève ailleurs la sévérité du granit et donne comme un air de candeur aux façades les plus décrépites. Et il n’est pas jusqu’au puits, bas, carré, trapu, qui n’ait quelque chose de déprimé. Mais c’est la grange qu’il faut voir : encapuchonnée de chaume pourri et toute de guingois sur ses jambes comme une vieille ivrognesse, elle porte un étage qui ouvre de plain-pied par derrière sur le liorz, grand champ d’un hectare, plus élevé que la cour et servant d’aire au moment de la moisson. En 1882, cet étage n’avait pas de clôture : les assassins, tapis sous la paille d’une meule voisine ou rasés derrière l’épaulement du talus, purent épier tout à l’aise leur victime et surveiller en même temps la route et les abords du convenant. Vers minuit, quand les dernières rumeurs se furent éteintes avec les dernières clartés et qu’il n’y eut plus que le vent et la pluie à troubler le silence nocturne, l’homme se détacha, rampa jusqu’à la grange dans « le sol boueux », où l’enquête releva plus tard les empreintes de ses genoux, se jeta sur Philippe et, d’une seule main, l’étrangla. « D’un côté du cou et parfaitement évidentes, dit le rapport médical, se trouvaient quatre marques de doigts, de l’autre côté la marque du pouce. » Si foudroyante fut l’attaque que la victime, d’après l’acte d’accusation, ne put « faire un mouvement ». De vulgaires criminels s’en fussent tenus là. Ceux-ci n’avaient encore exécuté que la moitié de leur tâche, et le saint qui avait armé leur bras et favorisé leur entreprise exigeait maintenant qu’un signe, une marque quelconque, authentiquât sa vengeance et servît de leçon aux parjureurs à venir : et c’est pourquoi, au risque d’être surpris dans l’accomplissement de leur sinistre besogne, malgré la lune qui s’était levée et qui éclairait la scène « comme en plein jour [8] », les assassins traînèrent le corps de la victime jusqu’à la charrette qui avait, la veille, apporté son blé au convenant et l’y crucifièrent, après l’avoir bâillonnée. Ce supplice posthume, dit en toutes lettres l’acte d’accusation, « était la réalisation de leurs menaces et de leurs vœux : le bras qui s’était levé, à leur dire, pour prêter un faux serment demeurait étendu ; la bouche qui l’avait prononcé était bâillonnée. »

— Vois donc, disait plus tard Marguerite à sa tante la femme Lasbleiz en lui montrant le cadavre ; il a tellement juré à faux que sa bouche en est restée tordue !

Elle n’ajoutait pas, mais elle le pensait : « Cela aussi c’est la signature du saint. » Au petit jour, Yves-Marie sella sa jument et partit pour Ploezal, où il travaillait chez un cultivateur du nom de Gouriou ; Marguerite, sitôt le crime découvert, lui dépêcha la femme Guyomard avec un billet ainsi libellé : « Yves-Marie, viens vite à la maison : Philippe Omnès est tué. – Marguerite. » Bien que ce billet n’eût rien de compromettant et qu’on ne pût lui reprocher que la sécheresse de sa rédaction, Marguerite avait recommandé à la messagère « de ne le lire ni de ne le montrer à personne ». Yves-Marie ne manifesta aucune émotion en le recevant.

— Il le plaça entre sa chemise et sa blouse, dit le témoin, et ne s’en préoccupa point davantage, malgré mes avis. Je m’en revins au bourg sans presser le pas. Néanmoins, j’y arrivai encore avant Yves-Marie qui était à cheval.

Marguerite, dans l’intervalle, s’était rendue au convenant Guyader. Tous les yeux l’observaient. La mère de la victime était déjà sur place.

— Non seulement, dit la femme Trémel, Marguerite ne donna aucun signe de douleur, mais elle ne trouva pas une parole de pitié pour sa mère. Elle se contenta de dire qu’elle allait prévenir son mari. « Il n’y a pas besoin de lui », répondit la veuve Omnès.

Tant de sang-froid, une maîtrise de soi si persistante ont fourni à la défense un de ses arguments les plus contestables, mais dont l’effet fut très grand sur les jurés. « De vrais coupables, s’écria Me Lebrun, eussent joué la comédie des larmes ! Marguerite et Yves-Marie n’aimaient pas leur frère qui leur avait fait tort » n’éprouvant de sa mort qu’un chagrin relatif, ils ne croient pas nécessaire de feindre une émotion qu’ils ne ressentent à aucun degré. Cœurs durs, si l’on veut : âmes d’assassins, jamais ! C’est s’ils avaient pleuré que je les aurais crus coupables. Mais pas un moment ils ne se troublent… » On croit même distinguer un accent de sourde gouaillerie et de défi dans certaines de leurs réponses. La veuve Bomboni, qui affirmera plus tard les avoir parfaitement reconnus, tandis que vers deux heures du matin ils se glissaient « à travers champs dans la direction du bourg [9] », étant allée chez eux dans la journée sous prétexte de regarnir sa tabatière et leur ayant témoigné toute l’horreur que lui inspirait un crime perpétré avec une barbarie dont il n’y avait pas d’exemple :

— Oui, dit d’un ton dégagé Yves-Marie, c’est un crime d’un nouveau genre.

— On découvrira les coupables, riposta son interlocutrice, et on saura bien trouver aussi pour eux un nouveau genre de châtiment.

— On ne découvrira rien du tout, trancha Marguerite, parce qu’on n’a rien vu. Il en sera de cet assassinat comme de celui de la servante du docteur Tilly, à La Roche-Derrien, que personne n’avait vu commettre et dont l’auteur a si facilement dépisté la justice.

— Va ! jeta la veuve Bomboni indignée, tu ne seras pas plus riche pour avoir tué ton frère !

— Il m’en reviendra bien toujours quelque chose, dit Marguerite avec un sourire acide.

Elle ignorait que, le 15 août précédent, Philippe avait fait un testament olographe en faveur de sa mère : si insoucieux qu’il fût de son naturel, si gai et si allant, il prenait ses précautions contre les G…. sans se garder encore assez au gré de sa mère, troublée de sombres pressentiments et qui le suppliait de « ne jamais sortir tard ni seul ». La veuve Le Corre elle-même, édifiée par les propos de G… et l’insuccès de sa tentative près du Justicier de Trédarzec, avait cru devoir prévenir Philippe :

— Méfie-toi d’Yves-Marie et de Marguerite, Philippe.

— Je fais ce que je peux, dit Philippe. Mais, sous prétexte qu’ils m’en veulent, je ne puis pourtant pas me fourrer dans un sac !

Il craignait pour sa fiancée autant que pour lui-même. Mélanie Tilly déposait à l’audience qu’un jour les G… lui offrirent une place dans leur tilbury « pour aller aux courses de Pontrieux ». Elle déclina l’offre et Philippe l’en félicita :

— Tu as bien fait. Ils ne t’avaient peut-être invitée que pour qu’il t’arrivât un accident. Ces G… sont capables de tout.

C’était l’opinion générale à Hengoat. Aussi n’y eut-il qu’un cri après la découverte du cadavre : « Ce sont les G… qui ont fait le coup ! » Et d’autres que la veuve Bomboni ne se gênèrent pas pour les traiter en pleine face d’assassins. L’altière Marguerite, à ces accusations, n’opposait d’abord qu’un silence dédaigneux, et le fait est que ses actes répondaient pour elle : sans affecter à l’endroit de la victime une tendresse qu’elle ne ressentait pas et uniquement pour accomplir ses devoirs de sœur, elle-même avait couché Philippe dans son linceul et fourni les épingles pour son ensevelissement ; le repas des funérailles devait se donner chez elle et à ses frais [10]. Plus tard, énervée par le défilé des commères, qui, l’une après l’autre, en venant charger leurs tabatières, lui décochaient quelque trait de leur façon, elle prit une attitude agressive ou sarcastique et, finalement, à son tour, d’accusée se fit accusatrice.

— Tu dois savoir, dit-elle un matin à la veuve Bomboni, qu’il y avait de la chandelle chez les Chapelain dans la nuit du crime. Certainement on a dû tenir le conseil pour tuer mon frère.

La veuve Gaouyat [11], présente à l’entretien, releva vivement cette insinuation et dit en propres termes à Marguerite qu’elle prenait des détours bien inutiles, attendu qu’on savait parfaitement que c’était elle qui avait tué son frère. Par ailleurs, l’enquête de la gendarmerie avait amené la découverte, dans les cendres du foyer des époux G…, de deux clous « se rapportant aux empreintes laissées dans la terre humide de l’aire par le pied droit de l’assassin », dont le talon était ferré comme un sabot de cheval. Or, un témoin avait remarqué que le talon droit d’Yves-Marie G… présentait cette particularité ; la chaussure n’avait pas été retrouvée au domicile des accusés, mais, outre les clous, on y avait « retrouvé deux socques dépareillées toutes deux du pied gauche »,

Ainsi pressée de toutes parts, Marguerite ne se démonta pas.

— Lève la tête, l’entendit-on dire à son mari qui n’avait pas la même force de résistance, n’aie pas peur, ou sinon on dira que c’est nous qui avons tué Philippe [12].

Et peut-être était-elle sincère en parlant ainsi ; même coupable – ce qui n’a pas été prouvé – elle pouvait croire encore une fois qu’elle n’avait été que l’instrument de la vindicte céleste. Concevrait-on autrement qu’une âme aussi imprégnée de toutes les vieilles superstitions de la terre celtique ait osé s’adresser aux puissances d’En-Haut pour faire éclater son innocence ou, à tout le moins, détourner le cours de la justice humaine ? Parmi les pauvresses de la paroisse se trouvait une veuve Le Goaziou, qu’on employait de temps en temps, comme Catherine Le Corre, à des pèlerinages par procuration.

— Quelques jours après l’assassinat de Philippe, déposa cette femme, Marguerite me dit qu’elle avait besoin d’envoyer trois cierges à Notre-Dame de Bon-Secours de Guingamp et me demanda si je voulais me charger de la commission avec une autre pèlerine de la paroisse. Il s’agissait d’implorer le ciel pour la découverte des assassins de Philippe Omnès et la justification des innocents qu’on accusait de sa mort. J’acceptai et m’adjoignis la veuve Conan. La veuve Le Corre, avec qui j’en causai, ne voyait pas d’un bon œil ce pèlerinage ; elle me conseilla d’y renoncer. « C’est une vilaine affaire, » me dit-elle. Mais il était trop tard pour me dégager. Marguerite, au moment du départ, me remit vingt-cinq centimes pour le tronc de la Vierge et vingt centimes pour celui de saint Yves. C’est la veuve Conan qui, pendant que j’étais en prière, alluma les cierges : au bout de quelques instants ils s’éteignirent. Nous les rallumâmes une seconde, puis une troisième fois et ils s’éteignirent encore. Alors nous sortîmes de l’église. L’échec de ces trois tentatives nous avait convaincues de la culpabilité des G… Mais, pour ne pas leur faire de peine, en arrivant à Hengoat, nous leur dîmes que tout s’était bien passé.

Peut-être n’est-il pas inutile d’ajouter que Marguerite, soit directement, soit par l’intermédiaire de quelque mendiante, avait fait des tentatives analogues à l’église d’Hengoat et que la consultation n’avait pas été plus heureuse : « On fut obligé d’allumer les cierges deux ou trois fois, dit un témoin, Marivonne André, et encore ils brûlaient mal. » Mais Marguerite, plus forte que les Sorts, se roidissait contre le ciel qui semblait l’abandonner. Yves-Marie, au contraire, commençait visiblement à vaciller : sans sa femme, lovée dans son ombre, qui lui faisait honte de sa faiblesse lui soufflait ses réponses et ses attitudes et le remontait un peu, il n’eût offert aucune résistance à l’instruction. Malgré tout, pendant les obsèques de la victime, il eut un moment de défaillance, constaté par l’acte d’accusation, mais dont l’enquête ne tira aucun profit, et voici l’étrange explication qu’on en donne dans la contrée :

Le recteur (curé) d’Hengoat était alors M. Gélard, ecclésiastique du plus grand mérite et qui passait pour versé dans la connaissance des choses de l’Au-Delà.

— Ne vous tourmentez pas, dit-il aux personnes qui venaient l’informer du crime. L’assassin se révélera de lui-même. Il assistera aux obsèques, il pénétrera même dans l’église, mais la force lui manquera devant les tréteaux funèbres et il s’affaissera ; qu’on ait soin de ne pas le relever : il confessera son crime.

La première partie de la prédiction au moine se réalisa. Comme le bedeau lui tendait le goupillon pour en asperger le catafalque, Yves-Marie G…, qui n’avait pas osé se mêler au cortège et que l’un de ses frères était allé prévenir de l’arrivée du corps à l’église, fut pris d’une syncope et s’abattit sur les dalles. Mais sa femme veillait. Elle se précipita pour le relever. « Ainsi, me disait la veuve Boucher, qui me faisait ce récit dans la vaste cuisine de l’auberge où habitait Marguerite et où se tinrent tant de mystérieux conciliabules, l’aveu du crime ne put être recueilli. »

Telle est la véridique histoire du Crucifié d’Hengoat, comme les journaux du temps baptisèrent la ténébreuse affaire qui passionna pendant huit mois l’opinion bretonne et qui se termina par l’acquittement des accusés. Mais, si les auteurs du crime sont restés inconnus, laissant un vide, d’ailleurs facile à combler, dans cette grande fresque barbare où gravite autour de saint Yves-de-Vérité la plus étrange théorie de pèlerines, de mendiantes et de veuves qui ait jamais paru au grand jour d’une audience de cour d’assises, les circonstances qui accompagnèrent l’accomplissement de ce crime mystique, l’heure, le lieu, la nature de l’attentat, la physionomie sauvage des accusés, l’espèce de lueur d’enfer qui enveloppe tout le drame, c’est plus qu’il n’en faut, je pense, pour expliquer l’émotion du public et qu’après trente-deux ans le souvenir de Philippe Omnès soit aussi vivant dans la mémoire populaire qu’au lendemain de son assassinat.

Je n’étais moi-même qu’un adolescent à l’époque du crime. J’en reçus cependant une impression si profonde que, dès ce moment, je fus hanté par l’idée d’essayer une interprétation raisonnable ou à tout le moins plausible de la conduite des assassins ; ce que n’avait pu faire l’enquête judiciaire, je voulais le faire sur des personnages fictifs de même formation et tâcher de pénétrer dans l’âme de ces êtres rongés de superstition, de jalousie et d’alcool, pour reconstituer le processus de leur chute. Quelques années plus tard, je publiai mon livre dans l’état où il reparaît aujourd’hui. Et ce n’est pas que la tentation ne me soit venue, en revoyant les épreuves, d’atténuer la crudité de certains épisodes ou de creuser davantage certains caractères de second plan, comme celui de Môn-ar-Mauff et celui de Cato Prunennec : ce qu’ils pouvaient avoir de conventionnellement moyenâgeux pour un lecteur mal averti paraîtra d’un romantisme bien inférieur à la réalité maintenant que le lecteur connaît la véritable histoire du Crucifié et peut mettre un nom de la vie sous chacun ou presque des héros de ma fiction. Que sont mes deux vieilles sibylles auprès de la demi-douzaine de mentons en galoche qu’on croise à tous les coins de l’affaire d’Hengoat, pèlerinant au crépuscule, sous leur capuchon de veuves, par les chemins creux du Trégor, pour demander la mort de Philippe ou la délivrance de ses assassins ? De quelles profondeurs de la conscience armoricaine sortent tous ces nocturnes effarouchés par la subite projection de l’instruction judiciaire ? Et que ma Coupaïa surtout est pâle près de la fière Marguerite violentant le ciel qui lui résiste, anticipant sur les arrêts du Justicier de Trédarzec et continuant la tradition de ces étranges chrétiens à mentalité de pandours qui, selon Renan et peut-être dans le même sanctuaire, s’en venaient trouver avec un forgeron et des fers rougis au feu le saint préposé à la guérison des fièvres et lui disaient : « Si tu ne tires pas la fièvre à cet enfant, je te ferre comme un cheval ! »

… À bien considérer, le cas de Coupaïa Salaün est aussi fortement représentatif que celui d’un Léopold Baillard ; il manifeste à sa façon, qui est celle des primitifs, les ravages que peut causer la déviation du sentiment religieux dans une âme naturellement frénétique, renfermée et jalouse ; on y assiste à la même poussée sourde des vieilles superstitions païennes qui continuent de sommeiller au fond de la conscience populaire en Bretagne comme autour de la colline de Vaudémont. Si leurs réveils ne sont pas plus fréquents, c’est à la forte discipline de l’Église qu’on le doit. Que le clergé ne soit plus là pour sarcler cette flore malsaine à mesure qu’elle reparaît à la surface, et elle aura bientôt tout envahi ; suivant le mot de Barrès, tous les délires s’épanouiront et des places désignées pour être des lieux de perfectionnement par la prière deviendront des lieux de sabbat.

20 mai 1914.
  1. Pierre Menguy, maire d’Hengoat, dans sa déposition, dit qu’ « il était le modèle de la jeunesse ».
  2. Les trois frères G… furent tout d’abord impliqués dans les poursuites, sur la dénonciation de leur belle-sœur, et relaxés faute de « charges suffisantes ».
  3. Dépositions des témoins.
  4. Toued eo. Nous traduisons littéralement.
  5. Le président au témoin Catherine Le Corre : « Quel est le sens de l’adjuration à saint Yves-de-Vérité ? » Le témoin : « Vouer quelqu’un à saint Yves-de-Vérité, quand il a fait un faux serment, c’est le vouer à la mort. »
  6. C’est ainsi que la petite-fille du fermier qui avait le dépôt de la clef nous disait que, dans son enfance, elle avait vu par la lucarne des pèlerines, devant la statue du Justicier, « disposer des épingles en croix dans leur main ».
  7. Comment ne pas transcrire cependant l’édifiant récit que me faisait l’an passé, sur l’emplacement même de l’ossuaire, un vieux maçon du nom de Laz-Bleiz, domicilié à Porz-Bihen ? « L’ossuaire de saint Yves-de-Vérité, dépendant d’une ancienne chapelle de Saint-Sul, démolie sous la Révolution, avait environ quatre mètres carrés. C’est M. Kerlo, recteur, qui en ordonna la démolition après entente avec Mlle Pécault, propriétaire. Les matériaux furent acquis par l’antiquaire Picard, du Minihy. M. Ambroise Thomas, en 1896, se servit de ces matériaux pour la chapelle qu’il fit construire (ou restaurer) dans l’île d’Iliec : l’autel qui se trouve dans cette chapelle et qui est supporté par des piliers en pierre de taille provient de l’oratoire de saint Yves et j’ai donné moi-même la main à son transfert et à sa mise en place. M. Kerlo devait payer cher sa témérité. Les pèlerines qui fréquentaient à Saint-Yves-de-Vérité n’étaient pas femmes à se laisser abattre par une décision ecclésiastique. L’oratoire démoli, elles s’enquirent de ce qu’on avait fait de la statue du saint et, ayant appris qu’on l’avait transportée dans l’église de Trédarzec, elles se rendirent dans cette église et firent clandestinement leurs adjurations, Elles osèrent plus. Deux d’entre elles, qu’on croit être du Goëlo, demandèrent au recteur de dire une messe à saint Yves-de-Vérité pour obtenir la condamnation d’un homme qu’elles lui avaient voué. M. Kerlo s’emporta, les traita de « charognes » et de « ruzerès » (mot breton sans analogie dans notre langue et qui correspond à peu près au mot « coureuses », mais avec cette nuance qu’il indique un glissement des pieds). « C’houi ruzo ié », répondirent-elles à l’abbé Kerlo. Autrement dit : « Vous traînerez aussi la jambe. » Et, pendant trois ans en effet, un rhumatisme aussi soudain que miraculeux le contraignit de marcher en « ruzant ». Ce ne fut pas tout. Au bout de ces trois ans, on revit les deux pèlerines. C’était un dimanche de grand matin, le 17 novembre 1889. « L’abbé Kerlo est-il mort ? demandèrent-elles, – Non, il se porte même assez bien, leur répondit-on. – Il est donc temps qu’il mette sa conscience en règle », répliquèrent-elles. Ce disant, elles se rendirent devant la statue du saint et allumèrent une chandelle sur son if. « Quand cette chandelle aura cessé de brûler, dirent-elles, l’abbé Kerlo aura cessé de vivre. » Et les choses se passèrent comme elles l’avaient dit. Au moment où la chandelle s’éteignait, M. Kerlo, qui était en train d’enfiler sa soutane, fut pris d’une défaillance subite. Il n’y eut pas de messe ce jour-là à Trédarzec. »
    Mon interlocuteur ajoutait qu’à la suite de ce scandale, l’autorité ecclésiastique, pour couper court aux étranges pratiques dont elle était le prétexte, avait décidé d’enlever la statue, de l’église et de la cacher dans le grenier de la cure. Ceci, comme on vient de le voir, est en contradiction avec la déposition de Catherine Le Corre, qui dit que la statue fut transportée dans le grenier après le décès du sacristain. L’opinion publique, quoi qu’il en soit, ne se montre nullement hostile aux pèlerines qui continuent, malgré la défense du clergé, à invoquer saint Yves-de-Vérité : j’ai cru distinguer chez mon interlocuteur et chez d’autres une secrète sympathie pour ces suprêmes représentantes d’un ordre de choses aboli. Ce n’est pas la première fois que les puissances populaires et occultes entrent en lutte avec l’autorité ecclésiastique et ce n’est pas la première fois non plus qu’on verrait les fidèles, dans cette lutte, prendre parti contre l’Église. Tant le vieux fond celtique et païen reparaît facilement chez les Bretons sous le vernis, déjà si fortement écaillé, de l’éducation romaine !
  8. Déposition de la veuve Bomboni, couturière à Hengoat. V. plus loin.
  9. « J’avais ma fille malade et je suis restée près d’elle jusqu’à trois heures. J’avais de la lumière dans ma chambre. J’ai eu besoin d’ouvrir ma fenêtre après minuit (vers deux heures, précisera l’acte d’accusation) et j’ai vu Marguerite et son mari traverser le champ David. Yves-Marie était nu-tête, et Marguerite avait un mouchoir sur la tête. Ils se sont arrêtés près d’un massif de saules ; c’est là que je les ai d’abord vus. Ils ont traversé le champ Bertho, lequel touche le convenant Guyader. Ils ont quitté ce champ, suivi le chemin pour prendre la barrière et sont entrés dans le champ Pen-ar-C’hoat ; c’est là qu’après quelques instants je les ai perdus de vue. Ils se dirigeaient sûrement à travers champs dans la direction du bourg d’Hengoat. » (Déposition de la veuve Bomboni.)
    Prévenue par le président de l’importance de sa déclaration, le témoin affirme qu’elle a parfaitement reconnu les époux G… « Grâce au clair de lune, dit-elle, on y voyait comme en plein jour. »
  10. « Le 2 septembre, à la brume de nuit, j’allai prendre du tabac chez les G… Rendue dans la cour, je dis à Marguerite : « Tu es bien hardie. – Pourquoi ? – Comment pourquoi ? Tu as eu l’audace d’ensevelir ton frère et de donner des épingles pour son ensevelissement après l’avoir tué ! Tu prépares un repas de réjouissance, toi qui as tué ton frère ! » Son mari, qui arrivait à ce moment, avait une figure effrayante. » (Déposition de la veuve Le Corre.)
  11. Mère de Marie Gaouyat, la petite servante des G…, qui, d’après l’acte d’accusation, avait d’abord déclaré, pour répondre à leurs sollicitations, qu’elle avait été réveillée dans la nuit par G… et lui avait parlé, puis qui, revenant sur cette déclaration, affirmait avoir dormi toute la nuit sans s’être réveillée.
  12. Déposition du sieur Briand, un des rares témoins masculins de cette affaire, où l’on ne voit pour ainsi dire défiler que des veuves.