Le Crucifié de Keraliès/XV

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XV


On attendit la jeune fille jusqu’à huit heures. Thomassin arrivait de la foire ; il avait faim et, pour amuser son appétit, trempait une lèche de pain dans un bol de café. Comme Francésa tardait toujours, on envoya le petit pâtre Alanic à Morvic ; il revint, disant que Coupaïa s’étonnait fort et que Francésa avait quitté Morvic depuis longtemps, qu’elle-même avait dû s’absenter à cause d’Yves-Marie, tombé, d’après un faux bruit, dans une carrière de Trégastel, et qu’à son retour elle n’avait trouvé personne au logis.

Cette fois, Thomassin commença sérieusement de s’inquiéter. Il courut à Landrellec ; on n’y avait pas vu Francésa. De son côté, le vieux Prigent partit aux informations, mais son enquête n’eut pas un meilleur succès.

Cependant des pêcheurs qui revenaient avec le premier flux dirent qu’ils avaient entendu sur la grève de Roscané des gémissements pareils à ceux d’une bête blessée et qu’en prêtant attention ils avaient cru distinguer au pied de la dune une forme blanche, couchée, qui pouvait être Francésa… Thomassin ne respirait plus. Par les landes, les champs, il se lança sur Roscané. Du vaste segment de ciel hivernal qui se découpait sur sa tête s’épanchait une clarté laiteuse ; la grève baignait dans cette lueur diffuse et il put en embrasser l’étendue : elle était vide.

Il cria de toutes ses forces ; il appela Francésa sur la mer et sur la dune ; la mer couvrait sa voix, ou bien Francésa était morte, car il n’y eut pas d’autre bruit que celui d’une bande de courlieux qui prit le large en sifflant.

Il se rejetait vers Landrellec, perdu d’angoisse, les yeux fous, quand il avisa dans la brousse, au pied de Bringuiller, la cahute de la rebouteuse : un filet de lumière filtrait par ses ais disjoints. D’instinct il sentit que la clef du mystère était là. Il y courut. Au bruit de ses pas, la porte s’ouvrit, et il vit la vieille Môn qui le regardait venir, sa résine à la main.

— Francésa ? cria-t-il désespérément.

— Voici ce qui fut Francésa, dit Môn.

L’enfant, à demie nue, était étendue sur un lit de varech. Môn sans doute n’avait eu que le temps de l’y coucher. Une écume rougeâtre moussait entre ses lèvres ; ses bras pendaient ; sa jupe était toute souillée, comme si elle avait couru longtemps dans le sable ; par les déchirures du corsage, on voyait sa gorge douce et pâle que la respiration ne soulevait plus.

Ce fut un coup si vif pour Thomassin que tout son sang lui reflua au cœur et qu’il demeura sans pouvoir prononcer un mot, à regarder la jeune fille.

— Est-ce qu’elle est morte ? demanda-t-il enfin d’une voix éteinte.

— Non, répondit Môn en hochant la tête, elle n’est pas morte, mais elle n’en vaut guère mieux pour toi. Regarde.

Elle le prit par le bras et approcha la lumière de la blessée, et il comprit subitement. Il se dressa comme un halluciné…

— Oh ! qui a fait cela ? Qui a fait cela ?

— Va le demander à tes incendiaires.

— Il était déjà sur la grève, il courait éperdument, il enjambait les talus, les carrières, il fendait la lande d’un sillage de bête traquée. Il arriva en face de Morvic, et, comme la mer avait recouvert la chaussée, il s’y jeta tout vêtu, prit pied en quatre brasses, escalada le plateau et, d’une poussée d’épaules, se rua par la porte crevée dans la demeure des Salaün…

À genoux contre terre, mains jointes devant son grand crucifix de cuivre qu’elle avait placé sur la table entre deux bouts de suif, Coupaïa récitait les psaumes de la pénitence ; Salaün dans un coin, hébété d’eau-de-vie, faisait les répons machinalement. Thomassin ne vit que la femme ; il ne lui laissa pas le temps de se remettre debout ; il saisit le premier instrument qui lui tomba sous la main, le crucifix, et le levant à pleins poings sur la tête de Coupaïa :

— Tiens, pour toi, N… de D… de canaille !

— Le crucifix ! Le crucifix ! hurla la femme.

Ses yeux ardaient dans sa face, moins de terreur encore que d’abomination contre un tel sacrilège.

De toutes ses « saintetés », c’était ce crucifix la plus chère. Non qu’elle fût sensible à sa beauté, ni à sa forme étrange. Mais ce crucifix avait une histoire singulière, que Coupaïa tenait de sa tante, qui la tenait elle-même de ses grands-parents, à qui elle avait été contée par un patron de barque de Trébeurden, acteur ou témoin dans l’événement.

Au dire de ce lointain ancêtre, il avait été trouvé dans le chenal de l’île Milio, sur un navire à la dérive. Il était cloué au grand mât et, tout autour du mât, il y avait des cadavres allongés sur le ventre et qui, dans cette attitude se tenaient encore par la main, comme s’ils avaient été frappés de la foudre tous ensemble au moment où ils menaient autour de l’image cet abominable branle des sept péchés capitaux par lequel la perverse Ahès avait autrefois livré la ville d’Is et son père Grallon… Le navire non plus n’était pas gréé comme ceux du pays ; il portait un nom qu’on n’avait pu déchiffrer, un nom de chez les païens de Turquie, disaient les vieux rouleurs, et qui s’accordait assez bien avec les espèces de turbans dont l’équipage était coiffé. On tenta d’amariner l’épave : peine perdue. La mer s’était faite de plomb, et le gredin de bâtiment avait l’air vissé dessus. Alors, un des pêcheurs eut l’idée de déclouer le crucifix et de le transporter dans sa barque. Et aussitôt la mer se fendit et le navire s’abîma.

Cette légende, renouvelée peut-être ou contemporaine et jumelle de celle du mystérieux christ byzantin de Saint-Mathieu de Morlaix, avait profondément frappé Coupaïa. Le crucifix en gardait à ses yeux une vertu détournée et singulière, et c’est avec le tremblement de la peur et après s’être signée trois fois qu’elle-même se hasardait à y porter les mains.

Les Puissances, en l’en faisant dépositaire, pouvaient-elles n’avoir pas eu leur dessein ? Elle avait communiqué sa conviction et sa terreur révérentielle à son mari. Pour lui comme pour elle, le crucifix était à la fois une redoutable icone domestique et un talisman souverain contre les embûches de l’ombre, les assauts de l’impiété : malheur à qui l’approchait en état de péché mortel ! Déjà tout frémissant du sacrilège de Thomassin, les hurlements, l’appel désespéré de Coupaïa résonnèrent comme un tocsin de guerre dans cette tête malade et travaillée de rancune. Thomassin, qui tournait le dos à son frère, ne pouvait observer ses mouvements. Il continuait de ne voir que Coupaïa. La misérable, son cri expiré, avait fermé les yeux, et elle aussi peut-être, à cet instant suprême, connut la grande, la déchirante épreuve de tous les mystiques ; elle eut, la ténébreuse, sa sueur du Jardin des Olives : pourquoi ses saints, ses saintes l’avaient-ils abandonnée, comment avaient-ils pu permettre que ce crucifix, sa sauvegarde, son palladium, au lieu de foudroyer l’impie, comme sur le bateau pirate, devînt la massue dont il allait la broyer ? Si un miracle avait été dans les intentions du ciel, il se fût déjà opéré. « In manus tuas… » murmura Coupaïa. Et tout semblait consommé en effet, quand, dans la seconde même où le vent de la mort fonçait sur elle, Thomassin plia comme un arc tendu à force et lâcha le crucifix,

Coupaïa rouvrit les yeux… Dieu de justice ! Son ennemi, les jarrets cassés, se débattait en face d’elle sous la pression de deux mains furieuses qui s’étaient nouées par derrière autour de son cou et le serraient à l’étrangler !

Placé comme l’était Thomassin, aucune résistance n’était possible. Vainement ses doigts essayèrent de dénouer l’implacable étreinte ; vainement il rua des reins et des pieds : l’étreinte où s’exaspérait toute la sauvagerie d’une âme fanatique et jalouse et fouettée encore par l’eau-de-vie, ne fit que se resserrer. Les yeux de Thomassin jaillirent de l’orbite, sa bouche se tordit, et, tandis que Coupaïa, relevée d’un bond, tendait à deux bras vers lui le terrible crucifix, vengeur des profanations, rémunérateur des prières, il tomba, comme était tombée Francésa, presque à la même place…

……………

Le lendemain, à l’aube, vers sept heures et demie du matin, deux journaliers allant à leur travail aperçurent, en face du manoir de Prigent, dans la lande du convenant Lhostis, un homme pendu aux brancards d’une charrette. Le cadavre avait les bras en croix, la bouche serrée d’un mouchoir de poche en coton rouge ; les brancards de la charrette étaient calés par un manche de fourche placé sous l’avant.

La victime fut immédiatement reconnue. C’était un ancien douanier, nommé Louis Thomassin, âgé de vingt-neuf ans et domicilié à Morvic en Pleumeur. L’autopsie démontra que, surpris par derrière, environ deux heures après son dernier repas, il avait été étranglé presque sans résistance. De Morvic à Keraliès, les traces laissées sur le sol indiquaient qu’il avait été traîné jusqu’à la charrette, aux brancards de laquelle on l’avait crucifié en introduisant un bâton dans les manches de son paletot pour maintenir ses bras en croix.

L’opinion publique désigna immédiatement les époux Salaün comme les auteurs de cet assassinat. Ils avaient poursuivi leur victime par delà la mort : les bras qui s’étaient levés pour frapper avec le crucifix demeuraient étendus ; la bouche qui avait proféré un juron contre Dieu était bâillonnée.