Le Décaméron/Sixième Journée

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SIXIÈME JOURNÉE




La cinquième Journée du Décaméron finie, commence la sixième, dans laquelle, sous le gouvernement d’Elisa, on devise de ceux qui, provoqués par quelque bon mot, ont riposté, ou qui, par une prompte réponse ou une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou honte.


La lune, parvenue au milieu du ciel, avait perdu ses rayons, et déjà, sous la lumière naissante, toutes les parties de notre monde étaient éclairées, quand la reine s’étant levée et ayant fait appeler la compagnie, ils s’éloignèrent à pas lents du beau coteau, s’éparpillant sur l’herbe humide de rosée, discutant du plus ou moins de beauté des nouvelles racontées et recommençant à rire des aventures variées qui y étaient contenues, jusqu’à ce que, le soleil commençant à devenir plus chaud, il parut temps à tous de revenir à la maison. Pour quoi, ayant rebroussé chemin, ils y revinrent ; et là, trouvant les tables mises et couvertes d’herbes odorantes et de belles fleurs, ils se mirent, sur l’ordre de la reine, à manger avant que la chaleur devînt plus grande. Le repas terminé, avant de faire autre chose, on chanta quelques belles et plaisantes chansons, puis les uns allèrent dormir, d’autres restèrent à jouer aux échecs, d’autres au jeu des tables, tandis que Dioneo et Lauretta se mirent à chanter de Trojolo et de Criseida.

Quand l’heure où ils devaient se réunir fut venue, la reine les ayant tous fait appeler, selon l’habitude, ils s’assirent autour de la fontaine, et la reine allait ordonner de dire la première nouvelle, quand il advint une chose qui n’était pas encore arrivée, à savoir que la reine et tous ses compagnons entendirent une grande rumeur, produite par les servantes et les domestiques, dans la cuisine. On fit aussitôt venir le sénéchal, et on lui demanda qui criait ainsi et quelle était la cause de tout ce bruit ; à quoi le sénéchal répondit que c’était une dispute entre Licisca et Tindaro, mais qu’il en ignorait la cause, et qu’il se disposait à les faire taire quand on l’avait fait appeler. Sur quoi, la reine ordonna qu’on fît venir incontinent la Licisca et Tindaro. Dès qu’ils furent arrivés, la reine demanda la cause de leur querelle. Tindaro voulant répondre, la Licisca, qui était une femme d’un certain âge, aussi altière que pas une et fort échauffée de crier, se tourna vers lui, la mine furieuse et dit : « — Voyez cette bête d’homme qui est assez hardi de parler avant moi, quand je suis là ! Laisse-moi parler. — » Et s’étant tournée vers la reine, elle dit : « — Madame, celui-ci veut m’apprendre ce qu’était la femme de Sycophant ; il veut ni plus ni moins, comme si je ne l’avais pas fréquentée, me persuader que la première nuit que Sycophant coucha avec elle, Messer Mazza entra dans la montagne noire de force et après grande perte de sang. Et moi je dis que ce n’est pas vrai ; qu’au contraire il y entra tout pacifiquement et au grand plaisir de ceux qui y étaient. Et celui-ci est si bête, qu’il croit les jeunes filles assez sottes pour rester à perdre leur temps, à la merci de leur père ou de leurs frères, qui, six fois sur sept, tardent trois ou quatre ans de plus qu’ils ne devraient pour les marier. Elles s’en trouveraient bien, ma foi, si elles attendaient tant ! Par la foi du Christ — et je dois savoir ce que je me dis, quand je jure — il n’y a pas une de mes voisines qui soit allée pucelle à son mari ; et pour celles qui sont mariées, je sais combien et quels bons tours elles font à leurs maris ; et cette brute veut m’apprendre à connaître les femmes, comme si j’étais née d’hier. — »

Pendant que la Licisca parlait, les dames faisaient de si grands éclats de rire, qu’on aurait pu leur arracher toutes les dents. La reine lui avait bien imposé silence plus de six fois, mais rien ne faisait ; elle ne s’arrêta point qu’elle n’eût dit tout ce qu’elle voulait. Mais quand elle eut fini, la reine, se tournant vers Dioneo, dit en riant : « — Dioneo, voici qui te regarde ; et pour ce, quand nous autres nous aurons fini nos nouvelles, tu feras en sorte de décider finalement sur ce point. — » À quoi Dioneo répondit sur le champ : « — Madame, la sentence est prononcée, sans qu’il soit besoin d’en entendre davantage ; et je dis que la Licisca a raison, et je crois qu’il en est comme elle dit, et que Tindaro est une bête. — » Ce qu’entendant la Licisca, elle se mit à rire, et se tournant vers Tindaro, elle dit : « — Je te disais bien, moi ! Va-t’en à la grâce de Dieu. Crois-tu en savoir plus que moi, toi qui n’as pas encore les yeux secs ? Grand merci, ce n’est pas en vain que j’ai vécu, moi ! — » Et n’eût été que la reine lui imposa silence d’un air irrité, et lui ordonna de ne plus ajouter un mot et de cesser toute querelle, si elle ne voulait être fouettée et chassée ainsi que Tindaro, on n’aurait rien eu à faire de tout ce jour que de s’occuper d’elle. Quand ils furent partis, la reine ordonna à Philomène de commencer les nouvelles. Celle-ci commença joyeusement ainsi :



NOUVELLE I


Un cavalier engage madame Oretta à monter en croupe derrière lui, lui promettant de lui raconter une nouvelle. La dame trouvant qu’il raconte fort mal, le prie de la remettre à terre.


« — Jeunes dames, de même que dans les nuits sereines les étoiles sont l’ornement du ciel, et qu’au printemps les fleurs parent les prés verts et les arbustes revêtus de leurs feuilles parent les collines, de même les bons mots sont l’ornement des plaisantes coutumes et des agréables devis ; et pour ce qu’ils doivent être brefs, ils siéent mieux aux dames qu’aux hommes, d’autant plus que les longs discours sont beaucoup moins du ressort des femmes que des hommes. Vrai est que, quelle qu’en soit la raison, tant par l’infériorité de notre esprit, que par l’inimitié singulière que les cieux témoignent à notre siècle, il est aujourd’hui peu de dames, ou même pas une, qui sache dire à propos un bon mot ou qui, si on lui en dit un, sache l’entendre comme il convient, et ce à la honte générale de nous toutes. Mais comme il en a déjà été assez dit sur ce sujet par Pampinea, je ne veux pas en dire davantage ; seulement, pour vous faire voir combien les bons mots, dits en temps voulu, ont en soi de beauté, il me plaît de vous raconter la façon dont une gente dame imposa courtoisement silence à un cavalier.

« Comme beaucoup d’entre vous ont pu le voir ou l’entendre dire, il y avait, en notre cité, il n’y a pas longtemps encore, une gente dame, de manières agréables et parlant bien, et d’une valeur telle que je ne saurais vous cacher son nom. Elle s’appelait donc madame Oretta et fut la femme de messer Geri Spina. Étant, par hasard, à la campagne, comme nous le sommes présentement, elle alla par passe-temps se promenant en un certain endroit, en compagnie de dames et de cavaliers qu’elle avait eus à dîner ce jour-là. Comme l’endroit où on allait était assez éloigné du point de départ, et qu’on avait résolu d’y aller à pied, un des cavaliers dit : « — Madame Oretta, si vous voulez, je vous porterai à cheval une grande partie du chemin que nous avons à faire, et je vous conterai une des plus belles nouvelles du monde. — » À quoi la dame répondit : « — Messire, je vous en prie beaucoup ; cela me sera très agréable. — » Messire le cavalier qui n’était peut-être pas plus à son aise l’épée au côté qu’à jouer de la langue, ayant entendu cette réponse, commença une nouvelle qui, selon lui, était très belle ; mais comme il répétait souvent trois ou quatre fois les mêmes mots, qu’il revenait sur ce qu’il avait déjà dit, s’écriant parfois : je me trompe ! et qu’il embrouillait le plus souvent les noms de ses personnages, prenant les uns pour les autres, il gâtait complètement ladite nouvelle ; sans compter qu’il s’exprimait on ne peut plus mal eu égard à la qualité des personnes qu’il faisait parler et des actes qu’il leur attribuait. Aussi, madame Oretta qui l’écoutait éprouvait à chaque instant comme une sueur, un défaillement de cœur, comme si elle avait été malade et près de rendre l’âme. Enfin, ne pouvant en supporter davantage, et voyant que le cavalier s’était engagé dans un labyrinthe dont il ne pouvait sortir, elle dit d’un air plaisant : « — Messire, notre cheval a le trot beaucoup trop dur ; pour quoi, je vous prie d’avoir la bonté de me mettre à terre. — » Le cavalier, qui était par aventure meilleur entendeur que conteur de nouvelles, comprit la plaisanterie, et l’ayant prise en riant, se mit à parler d’autres choses, laissant inachevée la nouvelle qu’il avait commencée et si mal poursuivie. — »



NOUVELLE II


Le boulanger Cisti fait d’un mot revenir messer Geri Spina de sa demande indiscrète.


La répartie de madame Oretta fut fort louée de chacune des dames ainsi que des hommes, et la reine ordonna à Pampinea de poursuivre ; pour quoi, celle-ci commença en ces termes : « — Belles dames, je ne saurais juger par moi-même qui pèche le plus, ou la nature en accouplant un corps vil à une âme noble, ou la fortune en imposant un vil métier à un corps doué d’une âme généreuse, comme nous avons pu le voir dans notre concitoyen Cisti et dans beaucoup d’autres, lequel Cisti, bien qu’il fût doué d’une âme très haute, la nature avait fait boulanger. Et certes, je maudirais également la nature et la fortune, si je ne savais que la nature est on ne peut plus prudente et que la fortune a mille yeux, bien que les sots la donnent comme aveugle. Je crois qu’en personnes prévoyantes, elles font comme font souvent les hommes qui, incertains des événements, enfouissent pour les mettre en sûreté leurs objets les plus précieux dans les endroits les plus abjects de leurs maisons, comme moins susceptibles d’inspirer le soupçon, et les en sortent selon leurs besoins les plus pressants, les lieux ignobles les ayant plus sûrement gardés que la plus belle chambre ne l’aurait fait. De même, les deux ministres qui gouvernent le monde, cachent souvent leurs choses les plus précieuses à l’ombre des métiers réputés les plus vils, afin que, les en retirant selon la nécessité, leur splendeur apparaisse plus éclatante. Il me plaît de vous faire voir, dans une nouvelle très courte, comment le boulanger Cisti en donna la preuve en une circonstance, en remettant les yeux de l’entendement à messer Geri Spina, que m’a remis en mémoire la nouvelle de madame Oretta qui fut sa femme.

« Je dis donc que le pape Boniface, auprès duquel messer Geri Spina fut en grande situation, ayant envoyé à Florence quelques-uns de ses gentilshommes comme ambassadeurs, pour traiter certaines affaires d’importance le concernant, ceux-ci étaient descendus dans la maison de messer Geri qui les aidait à faire les affaires du pape. Il arriva que, quelle qu’en fût la raison, messer Geri et les ambassadeurs du pape passaient tous les matins à pied devant Santa Maria Ughi, où le boulanger Cisti avait sa boutique et exerçait en personne son état. Bien que la fortune lui eût donné une profession très humble, elle lui avait été en cela si favorable, qu’il était devenu très riche, et il vivait très largement, sans jamais avoir voulu abandonner sa profession pour une autre. Il avait toujours, entre autres bonnes choses, les meilleurs vins blancs et rouges qui se trouvassent à Florence ou dans le pays. Voyant tous les matins passer devant sa porte messer Geri et les ambassadeurs du pape, et la chaleur étant extrême, il pensa que ce serait une grande courtoisie de leur donner à boire de son bon vin blanc ; mais songeant à sa condition et à celle de messer Geri, il ne lui paraissait pas convenable d’oser l’inviter ; il avisa en conséquence à trouver un moyen pour amener messer Geri à s’inviter lui-même. Ayant endossé une veste parfaitement blanche, et mis devant lui un tablier sortant de la lessive, qui lui donnaient plutôt l’air d’un meunier que d’un boulanger, il se faisait porter devant sa porte, tous les matins à l’heure où il savait que messer Geri et les ambassadeurs devaient passer, un seau tout neuf plein d’eau fraîche, et un pichet bolonais, neuf aussi, de son bon vin blanc, ainsi que deux verres qui semblaient d’argent tant ils étaient brillants. Puis il s’asseyait, et, quand ils passaient, après avoir craché une ou deux fois, il se mettait à boire et à savourer son vin de telle façon qu’il en aurait fait venir l’envie à des morts.

« Messer Geri, ayant remarqué ce manège deux matins de suite, dit le troisième : « — Eh, bien ! Cisti, est-il bon ? — » Cisti s’étant levé aussitôt, répondit : « — Oui, messire ; mais je ne puis vous en donner une idée exacte que si vous l’essayez vous-même. — » Messer Geri, à qui la chaleur de la température et un travail plus grand que d’habitude, ou même l’air de contentement avec lequel il avait vu Cisti boire, avait donné soif, se tourna en souriant vers les ambassadeurs, et dit : « — Seigneurs, nous ferons bien de goûter le vin de ce brave homme ; peut-être est-il tel que nous ne nous en repentirons pas. — » Et il s’approcha avec eux de l’endroit où était Cisti. Celui-ci, ayant fait sur le champ apporter un beau banc hors de la boutique, les pria de s’asseoir ; puis, aux domestiques qui s’avançaient déjà pour laver les verres, il dit : « — Compagnons, retirez-vous et laissez-moi faire ce service, car je ne suis pas moins bon échanson que bon boulanger ; et ne vous attendez pas à en goûter une gorgée. — » Cela dit, ayant lavé lui-même quatre beaux verres tout neufs, et ayant fait venir un petit pichet de son bon vin, il s’empressa de verser à boire à Messer Geri et à ses compagnons.

« Le vin parut à ceux-ci le meilleur qu’ils eussent bu depuis longtemps, et ils le louèrent beaucoup ; pour quoi, pendant tout le temps que les ambassadeurs restèrent à Florence, Messer Geri vint presque tous les matins en boire avec eux. Leurs affaires terminées, comme ils étaient sur le point de partir, messer Geri leur donna un magnifique banquet auquel il invita une grande partie des citoyens les plus honorables ; il y invita aussi Cisti, mais celui-ci n’y voulut aller sous aucun prétexte. Messer Geri ordonna alors à un de ses familiers d’aller demander à Gisti un flacon de son vin, afin qu’il pût en donner un demi-verre à chacun de ses convives comme entrée de table. Le familier, fort dédaigneux, probablement parce qu’il n’avait jamais pu goûter de ce vin, prit un grand flacon ; mais dès que Cisti vit ce flacon, il lui dit : « — Fils, messer Geri ne t’a point envoyé vers moi. — » Le familier lui affirmant plusieurs fois le contraire et ne pouvant avoir d’autre réponse, s’en revint vers messer Geri auquel il conta la chose. À quoi messer Geri dit : « — Vas-y de nouveau et dis-lui que c’est bien moi qui t’envoie, et s’il te répond de même, demande-lui vers qui est-ce que je t’envoie. — » Le familier, revenu vers Cisti, dit : « — Cisti, pour sûr, messer Geri m’envoie vers toi. — » À quoi Cisti répondit : « — Pour sûr, mon fils, ce n’est pas vrai. — » « — Donc, — dit le familier, — à qui m’envoie-t-il ? — » Cisti répondit : « — à l’Arno. — » Le familier ayant rapporté cette réponse à messer Geri, celui-ci ouvrit soudain les yeux, et dit au familier : « — Fais-moi voir le flacon que tu lui as porté. — Et l’ayant vu, il dit : « — Cisti a raison. — » Et ayant grondé le familier, il lui fit prendre un flacon plus convenable. Cisti, voyant le nouveau flacon dit : « — Maintenant, je vois bien que ton maître t’envoie vers moi. — » Et il le lui emplit d’un air joyeux. Le même jour, ayant fait remplir un tonneau de ce même vin, il le fit doucement transporter chez messer Geri, où il se rendit ensuite lui-même ; et l’ayant trouvé il lui dit : « — Messire, je ne voudrais pas que vous crussiez que le grand flacon de ce matin m’avait épouvanté ; mais, comme il m’avait semblé que vous aviez oublié ce que je vous avais montré ces jours derniers avec mes petits pichets, à savoir que ce vin n’est pas vin de domestiques, j’ai voulu vous le rappeler ce matin. Maintenant, pour ce que je n’entends pas en rester plus longtemps le gardien, je vous l’ai fait tout apporter ; faites-en dorénavant ce qu’il vous plaira. — » Messer Geri tint le présent de Cisti pour très agréable et lui rendit telles grâces qu’il crut convenables ; et depuis, il le tint en grande estime et l’eut pour ami. — »



NOUVELLE III


Monna Nonna de’ Pulci, par une prompte répartie à une plaisanterie rien moins qu’honnête de l’évêque de Florence, lui impose silence.


« Quand Pampinea eut fini sa nouvelle, et que tous eurent fort approuvé la réponse et la libéralité de Cisti, il plut à la reine que Lauretta prît ensuite la parole, et celle-ci commença joyeusement à parler ainsi : « — Plaisantes dames, Pampinea d’abord, puis Philomène, ont dit très vrai touchant notre peu de présence d’esprit et le mérite des bons mots ; il n’est donc pas besoin d’y revenir, mais en sus de ce qu’il a été dit au sujet des bons mots, je veux vous rappeler que leur nature est telle qu’ils doivent mordre celui qui les entend comme la brebis, et non comme le chien ; pour ce que si le bon mot mordait comme le chien, il ne serait plus un bon mot, mais une injure. C’est ce que firent très bien et les paroles de madame Oretta et la réponse de Cisti. Il est vrai que, si le bon mot est lancé comme une riposte, et qu’il morde comme un chien celui à qui il est adressé et qui, le premier, a mordu lui-même comme un chien, il ne me semble pas devoir être blâmé, comme il devrait l’être s’il en eût été autrement ; il faut donc considérer comment, quand et à qui le bon mot est adressé, comme aussi le lieu où il est dit. C’est pour n’avoir point pris garde à toutes ces considérations, qu’un de nos prélats reçut un affront parfaitement mérité, et que je veux vous montrer en une petite nouvelle.

« Messer Antonio d’Orso, valeureux et sage prélat, étant évêque de Florence, il vint en cette ville un gentilhomme Catalan, nommé messer Dego della Ratta, maréchal du roi Robert. Comme ce gentilhomme était très beau de sa personne et plus que grand amateur de femmes, il advint que parmi les autres dames florentines une surtout lui plut ; c’était une très belle dame, nièce d’un frère dudit évêque. Le maréchal ayant appris que son mari, bien que d’une bonne famille, était fort avare et mauvais homme, convint avec lui de lui donner cinq cents florins d’or s’il voulait le laisser coucher une nuit avec sa femme. Pour quoi, ayant fait dorer des popolins d’argent, qui avaient cours alors, et ayant couché avec la femme, bien que ce fût contre le gré de celle-ci, il les lui donna. Ce fait ayant été su de tous, le malhonnête homme en fut pour son dommage et son ridicule. Quant à l’évêque, en homme sage, il fit semblant de ne rien savoir de cette aventure.

« Sur ces entrefaites, le maréchal et l’évêque se fréquentant beaucoup, il advint que le jour de Saint-Jean, chevauchant à côté l’un de l’autre et voyant un grand nombre de dames par la rue où l’on court le palio, l’évêque aperçut une jeune dame que la présente peste vient de nous enlever, nommée Monna Nonna de’ Pulci, cousine de messer Alessio Rinucci, et que vous devez toutes avoir connue. C’était alors une fraîche et belle jeune femme, bien parlant et d’un grand cœur ; elle attendait depuis un moment son mari à la porte Saint-Pierre. L’évêque la montra au maréchal, et quand il fut près d’elle, ayant mis la main sur l’épaule du maréchal, il dit : « — Nonna, que te semble de celui-ci ? Croirais-tu pouvoir en faire la conquête ? — » Il sembla à la Nonna que ces paroles entamaient un peu son honneur et étaient de nature à la compromettre dans l’esprit de ceux — et ils étaient nombreux — qui les avaient entendues. Pour quoi, sans essayer de se justifier, mais pour rendre coup pour coup, elle répondit promptement : « — Messire, peut-être ferait-il ma conquête, mais je voudrais de la bonne monnaie. — » En entendant ces mots, le maréchal et l’évêque se sentant pareillement atteints, l’un comme auteur de la tromperie faite au neveu de l’évêque, l’autre comme frappé en la personne de la nièce de son propre frère, s’en furent tout honteux, sans se regarder et sans plus rien dire de tout le jour. Ainsi donc, la jeune femme ayant été piquée, il ne lui était point défendu de piquer les autres par un bon mot. — »



NOUVELLE IV


Chichibio, cuisinier de Conrad Gianfigliazzi, par une prompte répartie, change en rire la colère de Conrad, et échappe au châtiment dont ce dernier l’avait menacé.


Déjà la Lauretta se taisait et la Nonna était souverainement approuvée par tous, quand la reine ordonna à Néiphile de poursuivre. Celle-ci dit : « — Amoureuses dames, bien que la promptitude d’esprit fournisse souvent des paroles belles et utiles à ceux qui les disent, selon les circonstances, la fortune, qui vient parfois en aide aux gens timides, en place aussi d’une façon soudaine sur la langue de ces derniers qui n’auraient, à tête reposée, jamais su les trouver. C’est ce que j’entends vous montrer par ma nouvelle.

« Conrad Gianfigliazzi, comme chacun de vous a pu l’entendre et le voir, a toujours été regardé comme un noble citadin de notre ville. Libéral et magnifique, il mène une existence chevaleresque, continuellement à se divertir avec les chiens et les oiseaux, pour ne point parler présentement de ses occupations plus sérieuses. Ayant tiré un jour, avec un de ses faucons, une grue près de Peretola, et la trouvant grasse et jeûne, il la fit porter à son bon cuisinier, nommé Chichibio et qui était Vénitien, en lui faisant dire de la faire rôtir pour le souper et d’en prendre bien soin.

« Chichibio, qui était aussi sot qu’il le paraissait, apprêta la grue, la mit devant le feu et commença soigneusement à la faire cuire. Elle était presque cuite et il s’en échappait une odeur succulente, quand survint une femme du pays, appelée Brunetta, et dont Chichibio était fortement amoureux. Brunetta étant entrée dans la cuisine vit la grue, et sentant son parfum, pria instamment Chichibio de lui en donner une cuisse. Chichibio lui répondit en chantant, et dit : « — Vous ne l’aurez pas de moi, dame Brunetta, vous ne l’aurez pas de moi. — » De quoi dame Brunetta, toute courroucée, dit : « — Sur ma foi en Dieu, si tu ne me la donnes pas, tu n’auras jamais de moi chose qui te plaise. — » Et en peu de temps ils échangèrent force paroles. À la fin, Chichibio, pour ne point courroucer sa dame, ayant détaché une des cuisses de la grue, la lui donna. La grue ayant été servie devant Conrad et un étranger qu’il avait invité, sans cette cuisse bien entendu, Conrad s’en étonna, fit appeler Chichibio, et lui demanda ce qu’était devenue l’autre cuisse de la grue. À quoi le stupide Vénitien répondit aussitôt : « — Seigneur, les grues n’ont qu’une cuisse et une jambe. — » Alors Conrad, courroucé, dit : « — Comment diable ! elles n’ont qu’une cuisse et qu’une jambe ? n’ai-je pas vu d’autres grues que celle-ci ? — » Chichibio reprit : « — C’est comme je vous le dis, messire ; et quand il vous plaira, je vous le ferai voir dans celles qui sont vivantes. — » Conrad, par déférence pour les étrangers qu’il avait avec lui, ne voulut pas continuer cette altercation, mais il dit : « — Puisque tu dis que tu me le feras voir dans celles qui sont en vie, chose que je n’ai jamais vue ni entendu dire, je veux le voir dès demain matin, et je me tiendrai pour content ; mais je te jure sur le corps du Christ, que s’il en est autrement, je te ferai arranger de façon que tu te souviendras à ton grand dommage de mon nom, tant que tu vivras. — »

« L’entretien se termina là, pour ce soir, et le lendemain matin, dès que le jour parut, Conrad, que la colère avait empêché de dormir, se leva encore tout irrité. Et ayant fait monter Chichibio sur un roussin, il le mena à la rivière, sur le bord de laquelle on pouvait toujours voir des grues, au lever du jour, et lui dit : « — Nous allons voir tout à l’heure qui a menti hier, de toi ou de moi. — » Chichibio, voyant que la colère de Conrad durait toujours et qu’il lui fallait justifier sa fourberie, ne savait comment le faire, et chevauchait derrière Conrad avec la plus grande peur du monde, et volontiers il se serait enfui, s’il avait pu, mais ne le pouvant, il regardait tantôt devant, tantôt derrière, tantôt à côté, et tout ce qu’il voyait, il s’imaginait que c’étaient des grues se tenant sur deux pieds. Mais à peine furent-ils arrivés à la rivière, que la première chose qu’ils virent fut une douzaines de grues qui se tenaient toutes sur un pied, comme elles ont coutume de faire quand elles dorment. Pour quoi, Chichibio les montra vivement à Conrad et dit : « — Vous pouvez bien voir, messire, qu’hier je vous ai dit vrai, et que les grues n’ont qu’une cuisse et qu’une jambe, si vous regardez celles qui sont là. — » Conrad, les ayant vues, dit : « — Attends ; je vais te montrer qu’elles en ont deux. — » Et, s’étant rapproché d’elles un peu plus, il cria : Hop ! hop ! À ce cri, les grues, ayant abaissé leur autre jambe, se mirent à s’enfuir toutes après avoir fait quelques pas. Sur quoi, Conrad s’étant retourné vers Chichibio, dit : « — Que t’en semble, fripon ? crois-tu qu’elles en aient deux ? — » Chichibio, tout ébahi, et ne sachant lui-même d’où il venait, répondit : « — Oui, messire ; mais vous n’avez pas crié : hop ! hop ! à celle d’hier soir ; car si vous aviez crié ainsi, elle aurait aussi fait voir l’autre cuisse et l’autre pied, comme ont fait celles-ci. — » Cette réponse plut tellement à Conrad, que toute sa colère se changea en joie et en rire, et il dit : « — Chichibio, tu as raison, j’aurais dû le faire. — » Ainsi, par sa prompte et plaisante réponse, Chichibio évita d’être battu, et fit sa paix avec son maître. — »



NOUVELLE V


Messer Forese da Rabatta et maître Giotto, le peintre, revenant de Mugello, se moquent mutuellement de leur laide apparence.


Dès que Néiphile se tut, les dames ayant pris beaucoup de plaisir à la réponse de Chichibio, Pamphile, sur l’ordre de la reine, dit ainsi : « — Très chères dames, il arrive souvent que, de même que la fortune cache parfois de grands trésors de vertus sous des professions viles, comme Pampinea nous l’a montré naguère, de même aussi sous les plus ignobles formes humaines on trouve de merveilleux esprits qui y ont été déposés par la nature. C’est ce qui apparut fort bien chez deux de nos concitoyens, dont j’entends vous parler brièvement. L’un d’eux, nommé messer Forese da Rabatta, pour ce qu’il était de sa personne petit et difforme, avec un visage plat et rechigné — tellement qu’en le comparant à l’un quelconque des Baronci, il eût encore été trouvé laid — fut si versé dans la science des lois, que la plupart des hommes savants le tenaient pour une vraie armoire de raison civile. L’autre, dont le nom était Giotto, fut doué d’un esprit si excellent, qu’il n’y avait rien dans la nature, mère et créatrice de toutes choses par la continuelle rotation des cieux, qu’il ne reproduisît par le stylet, la plume ou le pinceau, avec une si parfaite ressemblance, que l’on aurait dit la nature elle-même et non sa copie ; à tel point que souvent, dans les choses faites par lui, les sens des hommes furent induits en erreur, et qu’on prit pour vrai ce qu’il avait peint. Et comme il avait remis en pleine lumière cet art qui était resté enseveli pendant plusieurs siècles, grâce à l’erreur de peintres plus disposés à réjouir les yeux des ignorants qu’à satisfaire l’esprit des sages, il peut à juste titre être regardé comme un des rayons de la gloire florentine ; d’autant plus, qu’il acquit cette gloire avec une grande humilité, et qu’étant de son vivant le maître de tous, il refusa toujours d’être appelé maître. Ce titre, repoussé par lui, resplendissait d’autant plus en lui, qu’il était ardemment désiré et avidement usurpé par ceux qui en savaient moins que lui, ou par ses élèves. Mais bien que son art fût très grand, il n’en était pas pour cela, de corps et de prestance, plus beau que messer Forese. Mais venons à la nouvelle.

« Je dis donc que messer Forese et Giotto ayant leurs domaines à Mugello, et messer Forese étant allé voir les siens à ce moment de l’été où les tribunaux sont en vacances, et cheminant par aventure sur un méchant roussin, il rencontra Giotto qui s’en revenait à Florence après avoir également visité ses domaines. Tous deux n’étaient pas mieux montés l’un que l’autre en chevaux ni en bagages ; ils s’en vinrent donc, comme des vieillards, pas à pas, se tenant compagnie. Il advint, comme cela se voit parfois l’été, qu’une pluie subite les ayant surpris, ils se réfugièrent pour l’éviter, le plus tôt qu’ils purent, dans la maison d’un laboureur que chacun d’eux connaissait et qui était leur ami. Mais, au bout d’un moment, la pluie ne faisant pas mine de vouloir s’arrêter, et comme ils voulaient arriver le jour même à Florence, ils empruntèrent au laboureur deux vieux mantelets en drap de Romagne, et deux chapeaux tout roussis de vieillesse, parce qu’il n’y en avait pas de meilleurs, et ils se remirent en route. Quand ils eurent marché quelque temps, mouillés et crottés par les éclaboussures que les roussins font en quantité avec leurs pieds — ce qui ne contribue pas d’ordinaire à donner meilleure tournure au cavalier — le temps vint à s’éclaircir un peu, et nos voyageurs qui étaient restés longtemps silencieux, commencèrent à deviser. Messer Forese, tout en chevauchant et en écoutant Giotto qui était très beau parleur, se mit à le considérer de pied en cap, et le voyant de tout point si difforme et si mal accoutré, sans avoir la moindre considération pour sa propre personne, se mit à rire et dit : « — Giotto, s’il venait maintenant à notre rencontre un étranger qui ne t’aurait jamais vu, crois-tu qu’il croirait que tu es le plus grand peintre du monde, comme tu l’es en effet ? — » À quoi Giotto répondit aussitôt : « — Messire, je crois qu’il le croirait, si, en vous regardant, il pouvait croire que vous savez l’A, B, C. — » Ce qu’entendant messer Forese, il reconnut son erreur, et se vit payé de la même monnaie qu’il avait vendu ses denrées. — »



NOUVELLE VI


Michele Scalza prouve à certains jeunes gens comme quoi les Baronci sont les plus anciens gentilshommes du monde et de la Maremme, et gagne un souper.


Les dames riaient encore de la prompte répartie de Giotto, quand la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci se mit à parler ainsi : « — Jeunes dames, Pamphile, en rappelant les Baronci que, d’aventure, vous ne connaissez pas comme il les connaît, m’a remis en la mémoire une nouvelle dans laquelle, sans dévier de notre sujet, vous sera démontré combien grande est leur noblesse ; et pour ce, il me plaît de vous la raconter.

« Il n’y a pas grand temps encore qu’en notre cité était un jeune homme appelé Michele Scalza. C’était le plus plaisant, le plus agréable homme du monde, et qui avait les mains pleines de nouvelles neuves ; c’est pourquoi les jeunes Florentins, quand ils se trouvaient réunis, étaient très aises de l’avoir avec eux. Or, il advint qu’un jour, étant avec quelques compagnons à Mont’Ughi, il s’éleva entre eux la question de savoir quels étaient les meilleurs et les plus anciens gentilshommes de Florence. D’aucuns disaient que c’était les Uberti, d’autres les Lamberti, et qui un et qui l’autre, selon ceux qui leur venaient à l’esprit. En les entendant, le Scalza se mit à ricaner et à dire : « — Allons, allons, sots que vous êtes, vous ne savez pas ce que vous dites ; les meilleurs gentilshommes, et les plus anciens, non pas seulement de Florence, mais du monde ou de la Maremme, sont les Baronci, c’est ce que s’accordent à dire tous les philosophes et tous ceux qui les connaissent, comme moi. Et pour que vous ne croyiez pas que j’entends parler d’autres que d’eux, je veux dire les Baronci qui sont vos voisins de Santa Maggiore. — »

« Quand les jeunes gens, qui s’attendaient à ce qu’il allait dire tout autre chose, entendirent cela, ils se moquèrent tous de lui et dirent : « — Tu te gausses de nous, comme si nous ne connaissions pas les Baronci aussi bien que toi. — » Le Scalza dit : « — Sur ma foi, je ne plaisante point ; je dis au contraire très vrai, et s’il en est parmi vous qui veuille parier un souper à payer à celui qui aura gagné, avec les six compagnons qui lui conviendront, j’accepterai le pari ; et je ferai plus encore : je m’en rapporterai au jugement de qui vous voudrez. — » L’un des assistants qui s’appelait Neri Mannini, dit : « — Je suis tout disposé à parier ce souper. — » Et étant tombés ensemble d’accord de prendre pour juge Piero di Fiorentino, chez qui ils étaient, ils allèrent le trouver, suivis de tous les autres, pour voir le Scalza perdre son pari et jouir de son ennui, et ils contèrent l’affaire.

« Piero, qui était un jeune homme prudent, ayant d’abord écouté les raisons de Neri, se tourna vers le Scalza et dit : « — Et toi, comment pourras-tu démontrer ce que tu affirmes ? — » Le Scalza dit : « — Comment ? je le montrerai par une preuve telle, que non-seulement toi, mais celui-ci, qui le nie, direz que je vous dis la vérité. Vous savez que plus les hommes sont de race ancienne, plus ils sont nobles ; et c’est ce qui se disait tout-à-l’heure parmi ceux-ci. Les Baronci sont plus anciens que tous les autres citoyens, ils sont donc les plus nobles ; en vous démontrant qu’ils sont les plus anciens, j’aurai sans conteste gagné le pari. Vous devez savoir que les Baronci ont été faits par Dieu dans le temps qu’il commençait à apprendre à peindre ; mais les autres hommes furent faits alors que Dieu savait peindre. Et pour voir que je dis vrai en cela, rappelez-vous les Baronci et les autres hommes : alors que vous verrez tous les autres avec des visages bien faits et dûment proportionnés, vous pourrez voir les Baronci, l’un avec le visage long et étroit, l’autre avec une figure démesurément large, celui-ci avec le nez trop long, celui-là avec le nez trop court, un autre avec le menton hors du visage et recourbé sur lui-même, et des mâchoires qui ressemblent à celles d’un âne. Tel d’entre eux a un œil plus gros que l’autre, ou bien l’a placé plus bas, comme sont d’ordinaire les figures que font tout d’abord les enfants quand ils apprennent à dessiner. Pour quoi, comme je l’ai déjà dit, il apparaît très bien que Dieu les fit quand il apprenait à dessiner ; de sorte qu’ils sont plus anciens que les autres, et partant plus nobles. — » De quoi, Piero qui était pris pour juge, et Neri qui avait parié le souper, ainsi que tous les autres, se souvenant, et ayant entendu les plaisantes raisons du Scalza ils se mirent tous à rire et à affirmer que le Scalza avait raison et qu’il avait gagné le souper, et que pour sûr les Baronci étaient les plus anciens gentilshommes qui fussent non pas seulement de Florence, mais du monde et des Maremmes. Et c’est pourquoi Pamphile voulant dépeindre la laideur du visage de messer Forese, a dit avec raison qu’il aurait paru laid à côté d’un Baronci. — »



NOUVELLE VII


Madame Filippa, trouvée par son mari avec un sien amant, et appelée en justice se sauve par une prompte et plaisante réponse, et fait changer la loi.


Déjà la Fiammetta se taisait, et chacun riait encore du nouveau raisonnement employé par le Scalza pour anoblir par dessus tous les autres les Baronci, quand la reine enjoignit à Philostrate de conter sa nouvelle, et celui-ci se mit à dire : « — Valeureuses dames, c’est une belle chose que de savoir bien parler à tout propos, mais j’estime qu’il est bien plus beau de savoir parler quand la nécessité l’exige. C’est ce que sut bien faire une gente dame dont j’entends vous entretenir, laquelle non seulement força ses auditeurs à rire, mais évita pour elle-même une mort honteuse, comme vous allez l’entendre.

« Dans la cité de Prato, il y avait autrefois une loi non moins blâmable que sévère et qui, sans faire aucune distinction, condamnait à être brûlée toute femme qui avait été trouvée par son mari avec un amant en flagrant délit d’adultère, aussi bien que celle qui avait été surprise se livrant pour de l’argent à un autre homme. Pendant que cette loi était en vigueur, il advint qu’une gente et belle dame, plus qu’aucune autre amoureuse, nommée madame Philippa, fut trouvée une nuit, dans sa propre chambre, par Rinaldo de’ Pugliesi, son mari, dans les bras de Lazzarino de’ Guazzagliotri, noble et beau jeune homme de cette ville, et qu’elle aimait plus qu’elle-même. Ce que voyant Rinaldo, il fut fort courroucé, et eut peine à se retenir de leur tomber sus et de les tuer ; et n’eût été qu’il avait peur pour lui-même, il aurait suivi l’impulsion de sa rage, et l’aurait fait. S’étant donc contenu sur ce point, il voulut essayer d’obtenir par la loi de Prato, ce qu’il ne lui était pas permis de faire lui-même, c’est-à-dire la mort de sa femme. Et pour ce, ayant rassemblé assez de témoignages pour prouver la faute de la dame, dès que le jour fut venu, sans prendre aucun conseil, il courut l’accuser et la fit requérir. La dame qui était d’un grand cœur, comme le sont généralement celles qui sont vraiment amoureuses, bien que le nombre de ses parents et de ses amis lui conseillassent le contraire, résolut de comparaître et de mourir plutôt courageusement en confessant la vérité, que de fuir lâchement, et d’aller vivre contumace en exil, en se montrant indigne d’un amant comme celui dans les bras duquel elle avait été la nuit précédente.

« Étant donc bien accompagnée de femmes et d’hommes qui tous l’engageaient à nier, elle vint devant le Podestat, et lui demanda d’un visage ferme et d’une voix sûre ce qu’il lui voulait. Le Podestat l’ayant regardée et la voyant si belle et d’un si fier maintien, et, à en juger par ses paroles, d’une âme si grande, se prit de compassion pour elle, craignant qu’elle ne fît tel aveu qu’il fût forcé, pour sauvegarder son propre honneur, de la faire mourir. Mais cependant, comme il ne pouvait se dispenser de l’interroger sur ce qui l’avait fait appeler, il lui dit : « — Madame, comme vous voyez, voici votre mari Rinaldo qui se plaint de vous, et qui dit vous avoir trouvée en flagrant délit d’adultère avec un autre homme ; et pour ce, il demande, d’après une loi qui le veut ainsi, que je vous condamne à mort pour vous punir. Mais je ne puis le faire si vous n’avouez pas votre faute ; et pour ce prenez bien garde à ce que vous répondrez, et dites-moi si ce dont votre mari vous accuse est vrai. — » La dame, sans se troubler un seul instant, répondit d’une voix fort plaisante : « — Messire, il est vrai que Rinaldo est mon mari, et que la nuit dernière il m’a trouvée dans les bras de Lazzarino avec lequel, pour le bon et parfait amour que je lui porte, j’ai été souvent ; je ne le nierai donc point ; mais comme je suis certaine que vous le savez, les lois doivent être communes et faites avec le consentement de ceux qu’elles intéressent. C’est ce qui n’arrive pas pour celle-ci ; qui n’est rigoureuse qu’envers les malheureuses femmes, lesquelles pourtant pourraient beaucoup mieux que les hommes satisfaire à plusieurs. En outre, quand elle a été faite, aucune femme non seulement ne l’a acceptée, mais n’a été consultée pour la faire, pour quoi elle peut donc justement être appelée mauvaise. Et si vous voulez, au préjudice de mon corps et de votre âme vous en faire l’exécuteur, cela vous regarde ; mais avant que vous procédiez à prononcer aucun jugement, je vous prie de me faire une grâce, c’est de demander à mon mari si toutes les fois qu’il lui a plu, et sans que j’aie jamais dit non, je ne lui ai pas fait tout entier abandon de moi-même. — » À quoi Rinaldo, sans attendre que le Podestat le lui demandât, répondit aussitôt que, sans aucun doute, la dame, à chacune de ses requêtes lui avait pleinement concédé selon son désir. « — Donc — poursuivit vivement la dame — je demande, moi, messire le Podestat, puisqu’il a toujours eu de moi ce qu’il lui fallait et ce qu’il voulait, ce que je devais ou ce que je dois faire de ce qu’il laisse. Dois-je le jeter aux chiens ? Ne vaut-il pas mieux en gratifier un gentilhomme qui m’aime plus que soi-même, que de le laisser perdre ou gâter ? — »

« Il y avait là, attirés par une semblable affaire et par la renommée d’une telle dame, presque tous les habitants de Prato, lesquels, en entendant une si plaisante demande, se mirent soudain à rire aux éclats, et crièrent tous d’une seule voix que la dame avait raison et qu’elle disait bien. Aussi, avant qu’ils s’en allassent, et sur le conseil du Podestat, ils modifièrent la cruelle loi, décidant qu’elle s’appliquerait seulement aux femmes qui tromperaient leur maris pour de l’argent. Sur quoi Rinaldo, resté tout confus d’une si sotte entreprise, quitta l’audience. Quant à la dame, joyeuse et libre, et quasi ressuscitée du feu, elle revint triomphante chez elle. — »



NOUVELLE VIII


Fresco invite sa nièce à ne pas se regarder en un miroir, puisque, comme elle le disait, les gens laids lui déplaisaient à voir.


La nouvelle contée par Philostrate émut tout d’abord d’un peu de vergogne les cœurs des dames qui l’écoutaient, et elles le firent voir par une honnête rougeur apparue sur leur visage ; puis, se regardant l’une l’autre, et pouvant à peine se retenir de rire, elles l’écoutèrent en souriant. Mais quand la nouvelle fut arrivée à sa fin, la reine, se tournant vers Emilia, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, soupirant comme si elle venait de dormir, commença : « — Amoureuses jouvencelles, pour ce qu’un long penser m’a tenue longtemps loin d’ici, je serai forcée, pour obéir à notre reine, de vous conter, en une nouvelle plus courte que je ne l’aurais fait peut-être si mon esprit avait été présent, la sotte erreur d’une jeune fille, erreur qui fut corrigée par un plaisant mot de son oncle, si tant est que ce mot ait été compris par elle.

« Donc, un individu qui se nommait Fresco da Celatico avait une nièce appelée plaisamment Ciesca, laquelle, bien qu’elle fût belle de corps et de figure — non point pourtant comme ces anges que nous avons déjà vus souvent — se croyait si noble, si accomplie, qu’elle avait pris l’habitude de blâmer tout le monde, hommes et dames, ainsi que tout ce qu’elle voyait, sans considérer qu’elle-même était aussi déplaisante, aussi ennuyeuse, aussi irascible qu’aucune autre. C’était au point qu’on ne pouvait rien faire à sa guise ; en outre, elle était si hautaine, que si elle eût appartenu à la famille royale de France, elle ne l’aurait pas été davantage. Et quand elle allait par la rue, elle paraissait si incommodée par la mauvaise odeur, qu’elle ne faisait que s’essuyer le nez, comme si une insupportable puanteur lui fût venue de tous ceux qu’elle voyait ou qu’elle rencontrait.

« Or — pour laisser de côté ses nombreuses autres manies déplaisantes ou fâcheuses — il advint qu’un jour, étant de retour en sa maison où se trouvait Fresco, elle alla s’asseoir auprès de lui, avec un air plein d’affectation et soufflant comme si elle était en colère. Sur quoi Fresco l’interrogeant, lui dit : « — Ciesca, que veut dire ceci ? aujourd’hui, qui est jour de fête, tu es revenue bien vite à la maison ! — » À quoi, d’un ton pincé, elle répondit : « — C’est vrai ; je m’en suis revenue vite, pour ce que je ne crois pas qu’il y ait jamais eu sur terre autant d’hommes et de femmes si déplaisants ni si ennuyeux qu’aujourd’hui ; il n’en passe pas un dans la rue qui ne me déplaise comme la male aventure ; et je ne crois pas qu’il y ait au monde une femme plus ennuyée que moi de voir tous ces visages déplaisants, et c’est pour ne point les voir que je suis revenue si vite à la maison. — » Fresco, à qui les manières fastidieuses de sa nièce déplaisaient souverainement, dit : » — Ma fille, si les visages déplaisants t’agacent autant que tu le dis, ne te regarde jamais dans un miroir, si tu veux vivre tranquille. — » Mais elle, plus vide qu’une canne, et qui croyait égaler Salomon en sagesse, n’entendit pas autrement le bon mot de Fresco qu’un mouton ne l’aurait entendu. Au contraire, elle dit qu’elle voulait se regarder comme les autres femmes, et resta ainsi enfoncée dans sa grossièreté d’esprit, et y est encore. — »



NOUVELLE IX


Guido Cavalcanti injurie en termes polis certains chevaliers florentins qui l’avaient surpris.


La reine voyant qu’Émilia s’était libérée de sa nouvelle, et qu’excepté celui qui avait pour privilège de parler le dernier, il ne restait plus qu’elle à conter, commença ainsi : « — Bien que, charmantes dames, vous m’ayiez aujourd’hui pris au moins deux nouvelles sur lesquelles je pensais vous en dire une, il m’en reste cependant une troisième à raconter, dont la conclusion contient un tel bon mot que peut-être il n’en a jamais été dit un de tant de sens.

« Vous saurez donc qu’autrefois existaient dans notre cité plusieurs belles et louables coutumes dont il ne reste plus aujourd’hui une seule, grâce à l’avarice qui, en même temps que les richesses, s’y est développée outre mesure et les en a toutes chassées. Parmi ces coutumes, il en était une d’après laquelle les gentilshommes de Florence se réunissaient en divers endroits et formaient des sociétés composées d’un certain nombre d’entre eux ; ayant bien soin de n’y admettre que ceux qui pouvaient facilement en supporter les dépenses, ils tenaient de la sorte table ouverte, aujourd’hui chez l’un, le lendemain chez l’autre, et ainsi de suite pour tous les membres de la société dont chacun avait son jour. Ils invitaient souvent à leurs réunions les gentilshommes étrangers, quand il en arrivait, et parfois aussi des gens de la ville. Ils s’habillaient également tous, au moins une fois l’an, d’une façon uniforme, et les plus notables chevauchaient ensemble par la ville ou bien donnaient des joutes, surtout aux principales fêtes, ou bien quand la joyeuse nouvelle d’une victoire ou d’un autre événement heureux était arrivée dans la cité.

« Parmi ces sociétés, il y en avait une de messer Betto Brunelleschi, dans laquelle messer Betto et ses compagnons s’étaient efforcés d’attirer Guido, fils de messer Cavalcante de Cavalcanti et cela non sans raison ; pour ce que, outre qu’il était un des meilleurs logiciens qu’il y eût au monde, et excellent philosophe touchant les choses de la nature — ce dont se souciait peu, il est vrai, la compagnie — il était fort bien, homme de belles manières et beau parleur, et qu’il savait faire mieux que tout autre tout ce qu’il lui prenait fantaisie de faire, ou qui était du ressort d’un gentilhomme. De plus, il était richissime et savait à merveille honorer ceux qu’il en jugeait dignes. Mais messer Betto n’avait jamais pu réussir à l’avoir, et il croyait, ainsi que ses compagnons, que cela provenait de ce que Guido étant lancé dans les idées spéculatives, vivait fort retiré des hommes. Et comme il partageait quelque peu l’opinion des Épicuriens, on disait dans le vulgaire que toutes ces études spéculatives n’avaient d’autre but que de chercher s’il se pourrait faire que Dieu n’existât point.

« Or, il advint un jour que Guido, parti d’Orto san Michele, s’en venait par le corso degli Adimari jusqu’à san Giovanni, ce qui était assez souvent le chemin qu’il prenait. Il y avait alors, tout autour de san Giovanni, de grandes tombes en marbre et en pierres qui sont aujourd’hui à santa Reparata. Comme Guido se trouvait arrivé entre les colonnes de porphyre qu’on y voit et ces tombes, près de la porte de san Giovanni qui était fermée, messer Betto et sa société arrivèrent à cheval par la place de santa Reparata. Ayant vu Guido au milieu de ces tombes, ils dirent : allons le taquiner. Et ayant éperonné leurs chevaux, ils coururent sur lui avant qu’il eût pu les voir, comme s’ils voulaient lui donner assaut, et se mirent à lui dire : « — Guido, tu refuses d’être de notre société ; mais quand tu auras trouvé que Dieu n’existe pas, qu’auras-tu fait ? — » Guido, se voyant le chemin fermé par eux, dit soudain : « — Seigneurs, vous êtes chez vous, et vous me pouvez dire ce qu’il vous plaît. — » Et ayant posé la main sur une des tombes qui était fort large, il sauta légèrement par-dessus et retomba de l’autre côté ; sur quoi, délivré de ces importuns, il s’en alla.

« Ceux-ci restèrent tous à se regarder l’un l’autre, et se mirent à dire que Guido avait perdu l’esprit et que ce qu’il avait répondu ne voulait rien dire, attendu qu’ils n’avaient pas plus de droits sur l’endroit où ils étaient que tous les autres citadins, et Guido pas plus qu’aucun d’eux. Mais messer Betto s’étant tourné vers eux, dit : « — Ceux qui ont perdu l’esprit, c’est vous, puisque vous n’avez pas compris. Il nous a honnêtement, et en peu de mots, dit la plus grande injure du monde ; car, si vous y réfléchissez bien, ces tombes sont les demeures des morts, puisque c’est là qu’on dépose et que demeurent les morts. En disant que nous y sommes chez nous, il a voulu nous montrer que nous, ainsi que les autres hommes grossiers et illettrés, sommes, en comparaison de lui et des hommes de science, pires que des morts ; et pour ce, cela étant vrai, nous sommes ici chez nous. — » Alors chacun comprit ce que Guido avait voulu dire, et en eut vergogne. Ils ne lui cherchèrent plus jamais noise, et tinrent à partir de ce moment messer Betto pour un cavalier subtil et avisé. — ».



NOUVELLE X


Frère Cipolla promet à des paysans de leur montrer la plume de l’ange Gabriel. Trouvant à la place de celle-ci des charbons, il leur dit que ce sont les charbons qui avaient fait griller saint Laurent.


Chacun ayant débité sa nouvelle, Dioneo comprit que c’était à lui à dire la sienne. Pour quoi, sans attendre un ordre solennel, il imposa silence à ceux qui louaient fort le mot piquant de Guido, et commença : « Charmantes dames bien que j’aie pour privilège de dire ce qui me plaît le plus, j’entends pour aujourd’hui ne pas m’écarter du sujet sur lequel vous avez toutes très sagement parlé. Mais, suivant vos traces, je veux vous montrer avec quelle prudence et par quelle répartie soudaine un moine de san Antonio sortit de l’embarras que deux jeunes gens lui avaient préparé. Cela ne vous ennuiera point si, pour vous dire la nouvelle bien complète, j’étends quelque peu mon récit, car ainsi que vous pouvez le voir, le soleil est encore au beau milieu du ciel.

« Certaldo, comme vous avez peut-être pu l’entendre dire, est un bourg du val d’Elsa, situé sur notre territoire, et bien qu’il soit petit, il a été jadis habité par des hommes nobles et aisés. Comme il y trouvait bon profit, un des moines de san Antonio, nommé frate Cipolla, avait depuis longtemps l’habitude d’y aller une fois par an pour recueillir les aumônes que lui faisaient les imbéciles, et il y était bien accueilli, moins par dévotion qu’à cause de son nom, cet endroit produisant des oignons renommés dans toute la Toscane. Ce frère Cipolla était petit de sa personne, roux de poil et d’air joyeux, et le meilleur diable du monde. N’ayant pas le moindre savoir, il était si beau et si prompt parleur, que quiconque ne l’eût point connu, non seulement l’aurait tenu pour un grand rhétoricien, mais l’aurait pris pour Cicéron ou Quintilien eux-mêmes. Il était le compère, l’ami ou le familier de tous les gens du bourg. Étant, selon son habitude, venu une fois pendant le mois d’août, et les hommes et les femmes des villages voisins s’étant, le dimanche matin, rendus à la messe à l’église paroissiale, frère Cipolla s’avança vers eux, quand le moment lui sembla venu, et dit : « — Messieurs et dames, comme vous le savez, vous êtes dans l’usage d’envoyer chaque année aux pauvres du baron messer saint Antoine de votre grain et de votre avoine, qui peu, qui beaucoup, selon son pouvoir et sa dévotion, afin que le bienheureux saint Antoine prenne sous sa garde vos bœufs, vos ânes, vos porcs et vos brebis. En outre, vous avez coutume de payer, et cela spécialement à ceux qui sont inscrits à notre confrérie, ce petit tribut qu’on paie une fois l’an. C’est pour recueillir ces dons que j’ai été envoyé par mon supérieur, c’est-à-dire par messer l’abbé ; et pour ce, avec la bénédiction de Dieu, quand vous entendrez les cloches après nones, vous viendrez ici, en dehors de l’église, ou, selon l’usage, je vous ferai le sermon, et où vous baiserez la croix. De plus, pour ce que je vous connais tous pour très dévots à messer le baron saint Antoine, je vous montrerai par grâce spéciale une très sainte et belle relique que j’ai moi-même rapportée de la terre sainte d’outremer ; c’est une des plumes de l’ange Gabriel, laquelle est restée dans la chambre de la vierge Marie, quand il vint lui faire l’annonciation à Nazareth. — » Ayant ainsi parlé, il se tut et retourna dire sa messe.

« Pendant que frère Cipolla tenait ce discours, il y avait dans l’église, parmi les nombreux assistants, deux jeunes gens très malicieux nommés l’un Giovanni del Bragoniera, l’autre Bagio Pizzini. Après qu’ils eurent quelque peu ri entre eux de la relique de frère Cipolla, bien qu’ils fussent de ses amis et de sa compagnie, ils complotèrent de lui jouer un tour à propos de cette plume. Ayant appris que frère Cipolla déjeunait ce matin-là au château avec un de ses amis, dès qu’ils le surent à table, ils descendirent dans la rue et se rendirent à l’auberge où le moine était descendu, après être convenu que Bagio lierait conversation avec le valet de frère Cipolla, et que Giovanni chercherait la plume parmi les objets appartenant au moine, et l’enlèverait pour voir ce qu’il dirait au peuple à ce sujet. Frère Cipolla avait un valet que d’aucuns appelaient Guccio Balena, et d’autres Guccio Imbratta ; d’autres enfin Guccio Porc. Ce valet était si laid, que Lippo Topo n’en a jamais véritablement fait de semblable. Frère Cipolla en faisait souvent des gorges chaudes avec sa compagnie, et disait en parlant de lui : « — Mon valet possède en lui neuf choses telles que si une seule de ces choses avait existé chez Salomon, Aristote ou Sénèque, elle aurait suffi pour gâter toute leur vertu, tout leur sens, toute leur sainteté. Pensez donc quel homme il doit être, puisqu’en ayant neuf, il n’a ni vertu, ni sens, ni sainteté. — » Et comme on lui demandait parfois quels étaient ces neuf choses, il les avait mises en vers et il répondait : « — Je vais vous le dire : il est lent, souillard et menteur ; négligent, désobéissant et médisant ; sans soin, sans esprit, sans conduite. De plus, il a bien d’autres vices qu’il vaut mieux taire. Et ce qu’il y a de plus risible chez lui, c’est que partout il veut prendre femme et louer une maison. Parce qu’il a la barbe forte, noire et brillante, il se croit si beau et si plaisant, qu’il s’imagine que toutes les femmes qui le voient s’amourachent de lui ; et si on le laissait faire, il courrait après jusqu’à en perdre sa ceinture. Il est vrai qu’il m’est d’un grand aide, pour ce qu’il n’est personne qui ne me parle si secrètement qu’il n’en veuille sa part ; et s’il arrive qu’on me demande quelque chose, il a si grand peur que je ne sache pas répondre, qu’il répond aussitôt oui et non, comme il le juge à propos. — »

« Frère Cipolla, l’ayant laissé à l’auberge, lui avait commandé de bien prendre garde que personne ne touchât à ses bagages, et spécialement à ses besaces, pour ce qu’en celles-ci étaient les choses sacrées. Mais Guccio Imbratta, qui était plus désireux de rester à la cuisine que le rossignol sur les vertes branches, surtout s’il y sentait quelque servante, ayant vu dans la cuisine de l’aubergiste une grasse et grosse maritorne petite et mal faite, avec une paire de tétons qui ressemblaient à deux paniers à fumier et un visage qui rappelait les Baronci, toute suante, graisseuse et enfumée, comme un vautour qui se jette sur la charogne laissa la chambre de frère Cipolla et tout son bagage à l’abandon et descendit à la cuisine. Bien qu’on fût au mois d’août, il s’assit près du feu et se mit à lier conversation avec cette maritorne qui avait nom Nuta, et à lui dire qu’il était gentilhomme par procureur, et qu’il avait des écus par milliers, sans compter ceux qu’il avait à payer à autrui, et de ceux-là plus que moins, et qu’il savait faire et dire tant de choses, que c’était merveille. Et sans prendre garde à son capuchon sur lequel il y avait une telle couche de graisse qu’elle aurait assaisonné le chaudron d’Altopascio, à son pourpoint tout déchiré et rapiécé, émaillé de sueur autour du col et sous les aisselles, et marqueté de plus de taches de couleurs qu’aucun tapis turc ou indien le fût jamais, à ses souliers tout éculés, à ses chausses déchirées, il dit, comme s’il avait été le sire de Castiglione, qu’il voulait lui donner beaux habits, la remettre en meilleur état, la délivrer de cette misérable condition de servir les autres, et, sans avoir de grands biens, lui donner espoir d’une meilleure fortune, et beaucoup d’autres choses ; mais tout cela, bien que dit d’un air très affectueux, se convertissait en fumée, comme la plupart de ses belles entreprises, et n’aboutissait à rien.

« Les deux jeunes gens trouvèrent donc Guccio Porc occupé autour de la Nuta. Enchantés de cette circonstance, qui leur enlevait moitié de la peine, et ne rencontrant aucun obstacle, ils entrèrent dans la chambre de frère Cipolla qu’ils trouvèrent tout ouverte et où la première chose qui tomba sous leurs yeux fut la besace dans laquelle était la plume. La besace ouverte, ils trouvèrent, roulée dans une grande enveloppe de taffetas, une petite cassette où était une plume de la queue d’un perroquet et qu’ils pensèrent bien être celle que le moine avait promis de montrer aux habitants de Certaldo. Et certes, il pouvait à cette époque leur faire prendre facilement le change, pour ce que les raffinements du luxe d’Égypte n’étaient pas encore, sinon en petite partie, passés en Toscane, comme ils y sont venus depuis en foule, au grand dommage de l’Italie. Et si ces raffinements étaient déjà connus en certaines contrées, presque aucun des habitants de ce canton n’en savait rien, et non seulement n’avait pas vu de perroquets, mais n’aurait pu se rappeler en avoir jamais entendu parler. Les jeunes gens donc, enchantés d’avoir trouvé la plume, la prirent et, pour ne pas laisser la cassette vide, ayant vu des charbons dans un coin de la chambre, ils en emplirent la cassette, la refermèrent et remirent toutes choses en place comme ils les avaient trouvées. Puis, sans avoir été vus, ils s’en allèrent joyeux avec la plume, et attendirent ce que frère Cipolla dirait en trouvant des charbons à la place.

« Les hommes et les femmes simples étaient dans l’église, ayant entendu qu’on devait voir après none la plume de l’ange Gabriel, aussitôt la messe dite, s’en retournèrent chez eux, et la nouvelle s’étant répandu de voisin à voisin et de commère à commère, aussitôt que chacun eut dîné, une telle foule d’hommes et de femmes coururent au château qu’à peine pouvaient-ils y tenir, attendant tous avec grande curiosité de voir cette plume. Frère Cipolla, ayant bien dîné, puis quelque peu dormi, se leva un moment après none, et voyant la multitude des paysans accourus pour voir la plume, il envoya dire à Guccio Imbratta de monter avec les clochettes et d’apporter ses besaces. Guccio, après s’être arraché à regret de la cuisine et des cotillons de la Nuta, monta avec les objets demandés. Quand il fut arrivé, comme la trop grande quantité d’eau qu’il avait bue lui avait fait gonfler le ventre, il s’en alla, sur l’ordre de frère Cipolla, à la porte de l’église, et se mit à sonner fortement les cloches.

« Quant tout le peuple fut réuni, frère Cipolla, sans s’être aperçu qu’on eût touché à aucune de ses affaires, commença sa prédication, et dit force paroles à l’appui de ses assertions, puis voulant en arriver à montrer la plume de l’ange Gabriel, la confession ayant été faite en grande solennité, il fît allumer deux torches, déroula avec componction l’étoffe, ôta son capuchon, et sortit la cassette, qu’il ouvrit après avoir prononcé quelques paroles à la louange et en l’honneur de l’ange Gabriel et de sa relique. En voyant la cassette pleine de charbons, il ne soupçonna point Guccio Balena de lui avoir fait ce tour, pour qu’il ne l’en connaissait pas capable ; il ne le maudit pas davantage de l’avoir si mal gardée que d’autres eussent fait le coup, mais il jura tout bas contre lui-même de lui avoir confié la garde de ses reliques, le connaissant si négligent, si désobéissant, si paresseux et si dépourvu de mémoire. Mais néanmoins, sans changer de visage, ayant levé les yeux et les mains au ciel, il dit de façon à être entendu de tous : « — Mon Dieu, que ta puissance soit louée à jamais ! — » Puis, ayant refermé la cassette, et s’étant tourné vers le peuple, il dit :

« — Messieurs et mesdames, il faut que vous sachiez qu’étant encore tout jeune ; je fus envoyé par mon supérieur en ces pays où le soleil se lève, et qu’il me fut ordonné d’une manière expresse de chercher jusqu’à ce que j’eusse trouvé les privilèges de Porcellana, lesquels, bien qu’ils ne coulent rien à sceller, sont beaucoup plus utiles aux autres qu’à nous. Pourquoi, m’étant mis en chemin, je partis de Venise, et m’en allai par le bourg des Grecs : de là, chevauchant par le royaume de Garbe et par Baldaca, je parvins en Parion ; puis, non sans avoir eu soif, j’arrivai au bout de quelque temps en Sardaigne. Mais pourquoi vais-je vous parler de tous les pays où j’ai cherché ? J’arrivai, après avoir traversé le bras de Saint-Georges, en Truffie et en Buffie, pays fort habités et très populeux, et de là je parvins en terre de Mensonge où je trouvai beaucoup de nos frères et d’autres religieux, qui tous allaient par ces pays fuyant la peine, pour l’amour de Dieu, se souciant peu des peines des autres, pourvu qu’ils crussent y voir leur profit, ne dépensant rien autre sinon monnaie sans coin. Et de là je passai en terre des Abbruzzes, où les hommes et les femmes vont en sabots sur les montagnes, habillant les cochons de leurs propres boyaux. Un peu plus loin, je trouvai des gens qui portaient le pain avec des bâtons et le vin dans les sacs ; de ces pays, je gagnai les montagnes de Bacchus, où toutes les eaux courent en descendant, et en peu de temps je pénétrai si avant, que je parvins jusqu’à l’Inde-Pastinaca où je vous jure par l’habit que je porte sur le dos, je vis voler les serpettes, chose incroyable à qui ne l’eût pas vue. Mais en cela je ne serai point démenti par Masio del Saggio, grand marchand que je trouvai là occupé à casser des noix et à vendre les coquilles en détail. Mais ne pouvant trouver ce que je cherchais, pour ce que d’ici à ce pays on va par eau, je revins en arrière et j’arrivai dans ces lieux saints où l’an de l’été le pain frais vaut quatre deniers, et où le pain chaud se vend pour rien. Et là, je trouvai le vénérable père messer. Ne me blâmez pas. S’il vous plaît, le dignissime patriarche de Jérusalem, lequel, par révérence pour l’habit de messer le baron saint Antoine que j’ai toujours porté, voulut que je visse toutes les saintes reliques qu’il avait par devers lui ; elles étaient si nombreuses, que si je voulais vous les compter toutes, je n’en viendrais pas à bout avant plusieurs milles. Mais, pour ne pas vous laisser inconsolables, je vous parlerai de quelques-unes. Il me montra premièrement le doigt de l’Esprit Saint aussi entier, aussi sain qu’il fut jamais ; le museau de Séraphin qui apparut à saint François : un des ongles des Chérubins ; une des côtes du Verbum Caro mets-toi aux fenêtres ; des vêtements de la sainte foi catholique ; quelques rayons de l’étoile qui apparut aux trois mages en Orient ; une fiole pleine de la sueur de saint Michel quand il combattit contre le diable ; la mâchoire de la mort de saint Lazare, et d’autres encore. Et comme, de mon côté, je lui fis libéralement présent des plages du Mont-Morello en vulgaire, et de quelques chapitres du Caprezio, qu’il avait longtemps cherchés, il me fit participer à ses saintes reliques, et me donna une des dents de la Sainte-Croix, une petite fiole contenant un peu du son des cloches du temple de Salomon, la plume de l’ange Gabriel dont je vous ai déjà parlé, et l’un des sabots de San Gherard la Villa Magna, que je donnai, il n’y a pas longtemps, à Florence, à Gherard di Bonsi qui a pour lui une grandissime dévotion. Il me donna aussi des charbons sur lesquels fut rôti le bienheureux martyr saint Laurent. Toutes ces choses, je les ai apportées ici dévotement avec moi, et je les ai toutes. Il est vrai que mon supérieur n’a jamais permis que je les montrasse jusqu’à ce qu’il ait eu la certitude que c’étaient bien elles et non d’autres. Mais aujourd’hui que par certains miracles accomplis par elles, et par lettres reçues du patriarche, il en est certain, il m’a octroyé la permission de les montrer ; mais craignant de les confier à d’autres, je les porte toujours avec moi. Il est bien vrai que je porte la plume de l’ange Gabriel dans une cassette, afin qu’elle ne se gâte point, et dans une autre cassette les charbons sur lesquels fut rôti saint Laurent ; ces deux cassettes se ressemblent tellement, que souvent il m’arrive de les prendre l’une pour l’autre, ce qui m’arrive présentement ; de sorte que, croyant avoir apporté ici la cassette où était la plume, j’ai apporté celle où sont les charbons. Je ne pense pas que ce soit là l’effet d’une simple erreur ; il me semble au contraire que cela se soit fait par la volonté de Dieu, et qu’il a lui-même mis en mes mains la cassette des charbons, car je viens de me rappeler que la fête de saint Laurent est dans deux jours. Et pour ce, Dieu voulant qu’en vous montrant des charbons avec lesquels il a été rôti, je rallume en vos âmes la dévotion que vous devez avoir pour lui, il m’a fait prendre non pas la plume que je devais vous faire voir, mais les bienheureux charbons encore imprégnés de l’odeur du sanctissime corps de saint Laurent. C’est pourquoi, fils bénis, ôtez vos capuchons, et approchez-vous dévotement pour les voir. Mais auparavant, je veux que vous sachiez que quiconque est marqué avec ces charbons du signe de la croix, peut vivre toute l’année assuré que le feu ne le touchera point sans qu’il le sente. — »

« Ayant ainsi parlé, il chanta un hymne à la louange de saint Laurent, ouvrit la cassette et montra les charbons. Quand la sotte multitude les eut quelque temps regardés avec une révérente admiration, tous s’approchèrent en grande presse de frère Cipolla et lui donnant une plus forte offrande que de coutume, chacun le priait de vouloir bien l’en marquer. C’est pourquoi frère Cipolla tenant les charbons à la main, se mit à faire sur les chemisettes blanches, sur les habits et sur les voiles des femmes les plus grandes croix qu’il y pouvait tracer, affirmant que plus les charbons s’usaient à tracer ces croix, plus ils augmentaient dans sa cassette, ainsi qu’il l’avait déjà éprouvé maintes fois. Et de cette façon, ayant non sans grandissime profit pour lui crucifié tous les habitants de Certaldo, il se moqua par sa présence d’esprit de ceux qui, en lui enlevant la plume, avaient cru se moquer de lui. Ces derniers qui avaient assisté à la prédication, et qui avaient entendu la façon nouvelle dont il s’était tiré d’affaire, bien qu’en s’y prenant de loin et à grande longueur de paroles, avaient tellement ri, qu’ils avaient cru s’en démonter les mâchoires. Quand la foule fut partie, ils allèrent le trouver et lui racontant de la meilleure grâce du monde ce qu’ils avaient fait, ils lui rendirent sa plume qui, l’année suivante, ne lui valut pas moins de profit que les charbons ne lui avaient valu en ce jour. — »

Cette nouvelle procura également à toute la compagnie plaisir et contentement, et tous rirent beaucoup de frère Cipolla, et surtout de son pèlerinage et des reliques vues et apportées par lui. La reine voyant qu’elle était finie, et que son commandement était également expiré, se leva debout, ôta sa couronne, la mit en riant sur la tête de Dioneo et dit : « — Il est temps, Dioneo, que tu éprouves un peu quelle charge c’est que d’avoir à régir et à guider des femmes. Sois donc roi, et régis-nous de telle façon qu’une fois ta royauté finie, nous ayons à t’en louer. — » Dioneo ayant pris la couronne, répondit en riant : « — Vous pouvez en avoir déjà beaucoup vus, je dis des rois d’échecs, bien plus précieux que je ne suis ; et certainement si vous m’obéissez comme on doit obéir à un vrai roi, je vous ferai jouir d’un avantage sans lequel il n’y a certainement pas de fête complète ni joyeuse. Mais laissons là ces propos ; je gouvernerai comme je saurai. — » Et ayant fait, selon la coutume adoptée, venir le sénéchal, il lui indiqua en détail ce qu’il aurait à faire pendant tout le temps que durerait sa royauté ; puis il dit : « — Valeureuses dames, il a été devisé en tant de formes diverses de l’industrie humaine et de ses différents cas, que si dame Licisca n’était pas venue tantôt ici me fournir par ses propos matière aux futurs entretiens de demain, je crois que j’aurais eu grand peine à trouver un sujet de nouvelles. Comme vous avez entendu, elle a dit qu’elle n’avait pas une voisine qui fût allée pucelle à son mari, et elle a ajouté qu’elle savait bien toutes les tromperies que celles qui étaient mariées faisaient à leurs maris. Mais, laissant de côté la première partie de son assertion qui est œuvre enfantine, j’estime que la seconde doit être un plaisant sujet à traiter ; et pour ce, je veux que demain on parle, puisque dame Licisca nous en a donné l’occasion, des tromperies, que, poussées par l’amour ou en vue de leur propre salut, les dames ont faites à leurs maris, que ceux-ci s’en soient aperçus ou non. — »

Parler sur une telle matière paraissait à quelques-unes des dames peu convenable pour elles, et elles le prièrent de changer le sujet proposé. À quoi le roi répondit : « — Mesdames, je connais le sujet que j’ai imposé non moins bien que vous le connaissez vous-mêmes, et ce que vous voulez me démontrer ne saurait me détourner de l’imposer, car je pense que le moment est tel, qu’alors que les hommes et les dames se donnent de garde d’agir malhonnêtement, il leur est permis de deviser de tout. Or ne savez-vous pas que, grâce à la perversité de cette époque, les juges ont délaissé les tribunaux ; que les lois, les divines comme les humaines ; se taisent, et qu’une ample licence est concédée à chacun pour la conservation de la vie ? Pour quoi, si votre honnêteté s’élargit quelque peu en racontant des nouvelles, ce n’est pas pour commettre aucune action répréhensible, mais pour vous distraire vous et autrui ; je ne vois donc pas quel motif on pourrait invoquer pour vous blâmer plus tard. En outre, votre compagnie, depuis le premier jour de sa réunion jusqu’à cette heure, étant restée très honnête quelque chose qu’on y ait dite, il ne me semble pas qu’elle se soit entachée d’aucune mauvaise action, et j’espère qu’avec l’aide de Dieu, elle ne sera entachée en rien. Puis, est-il quelqu’un qui ne connaisse votre honnêteté ? Pour moi, je ne crois pas que cette honnêteté puisse être détournée non seulement par des propos plaisants, mais même par la crainte de la mort. Et à vous dire vrai, si l’on savait que vous vous êtes un instant arrêtées de deviser de ces plaisanteries, on soupçonnerait que vous êtes peut-être coupables en ceci, et que c’est pour cette raison que vous ne voulez pas qu’on en parle. Sans compter que vous me feriez un bel honneur, à moi qui ai obéi jusqu’ici à tous ; maintenant que vous m’avez fait votre roi, vous voudriez me faire la loi et ne point deviser sur le sujet que j’ai imposé ! Laissez donc cette préoccupation qui convient mieux à des esprits mauvais qu’aux vôtres, et que chacune de vous songe à dire à la bonne aventure une belle nouvelle. — » Quand les dames eurent entendu ce raisonnement, elles dirent qu’il en serait comme il lui plairait ; pourquoi le roi donna licence à chacun de faire à sa fantaisie jusqu’à l’heure du souper.

Le soleil était encore haut sur l’horizon pour ce que la discussion avait été courte ; c’est pourquoi Dioneo et les autres jeunes gens s’étant mis à jouer aux tables, Élisa après avoir appelé les dames d’un autre côté, dit : « — Puisque nous sommes ici, je désire vous mener en un endroit qui n’est pas fort éloigné, et où je crois qu’aucune de vous n’est jamais venue. Cet endroit s’appelle la Vallée des Dames, et je n’ai pas encore trouvé l’occasion de vous y mener. Aujourd’hui, le soleil est encore très haut, et pour ce, s’il vous plaît d’y venir, je ne doute point, quand vous y serez, que vous ne soyez très contentes d’y être allées. — » Les dames répondirent qu’elles étaient prêtes. Alors, ayant appelé une de leurs servantes, sans en rien dire aux jeunes gens, elles se mirent en chemin, et ne marchèrent guère plus d’un mille pour arriver à la Vallée des Dames. Elles y pénétrèrent par un sentier très étroit, sur l’un des côtés duquel courait un petit ruisseau aux eaux limpides, et elles la trouvèrent si belle et si agréable, surtout par ce temps de grande chaleur, qu’on n’aurait pu se la représenter sous un meilleur aspect. Et, selon ce qu’une d’elles m’a redit depuis, la plaine qui formait le fond de la vallée était aussi ronde que si elle eût été tracée au compas, bien qu’elle parût l’œuvre de la nature et non faite de main d’homme. Elle avait un peu plus d’un mille de circonférence et était entourée par six petites montagnes peu élevées, sur le haut de chacune desquelles on voyait un palais ayant à peu près la forme d’un beau château. Les pentes de ces petites montagnes descendaient doucement vers la plaine, comme nous voyons dans les amphithéâtres les gradins s’étager successivement et dans un ordre régulier du sommet jusqu’à la base, restreignant de plus en plus leur cercle. Ces pentes, du moins celles qui regardaient au midi, étaient couvertes de vignes, d’oliviers, d’amandiers, de cerisiers, de figuiers et d’un grand nombre d’autres arbres fruitiers, sans qu’un pouce de terre fût perdu. Celles qui étaient exposées au vent du nord, étaient toutes couvertes de bosquets de chênes, de frênes et d’autres arbres au vert feuillage et plantés avec autant d’ordre que possible. La plaine qui venait ensuite, et qui n’avait pas d’autre entrée que celle par où les dames étaient venues, était pleine de sapins, de cyprès, de lauriers et de pins arrangés et ordonnés comme si l’artiste le plus habile en cette matière les eût plantés. Même au plus haut de sa course, le soleil y pénétrait à peine et n’arrivait pas jusqu’au sol formé d’un pré d’herbe très menue et pleine de fleurs pourprées et de toutes couleurs. En outre, et ce n’était pas la chose la moins agréable, il y avait un ruisselet qui, du haut d’une des vallées séparant deux des petites montagnes susdites, tombait en bondissant sur la roche vive, et, dans sa chute, produisait un murmure fort plaisant à entendre. Il semblait de loin un filet d’argent qui aurait jailli sous une légère pression. Arrivé dans la plaine, et reçu dans un beau petit canal, il courait rapide jusqu’au milieu du vallon, et là, formait un petit lac semblable à ces étangs que les citadins font dans leurs jardins quand ils le peuvent. Le lac n’était pas plus profond que n’est haute une stature d’homme jusqu’à la poitrine. Ses eaux que ne troublaient aucun mélange, montraient son fond de sable très fin, de telle sorte que quiconque n’aurait pas eu autre chose à faire aurait pu en compter les grains s’il l’eût voulu. Et ce n’était pas seulement le fond que laissait voir l’eau limpide, mais des poissons courant çà et là en telle quantité, qu’outre le plaisir c’était une merveille. Le lac n’avait pas d’autre rive que le pré qui étalait tout autour d’autant plus de beauté qu’il recevait plus d’humidité. L’eau surabondante était reçue dans un autre petit canal par lequel, sortant du vallon, elle s’échappait en courant vers les parties plus basses.

« Arrivées en cet endroit les jeunes dames, après avoir regardé partout, admirèrent fort le site. Puis, comme la chaleur était grande, et voyant devant elle cette jolie nappe d’eau où il n’y avait pas à craindre qu’elles fussent vues, elles résolurent de se baigner. Ayant ordonné à leur servante de demeurer sur le chemin par lequel elles étaient venues, afin de guetter si personne ne venait et de les avertir au besoin, elles se déshabillèrent toutes les sept et entrèrent dans l’eau qui ne cachait pas plus la blancheur de leur corps qu’un verre transparent ne ferait d’une rose vermeille. Y étant toutes entrées, et l’eau n’en étant aucunement troublée, elles se mirent çà et là à poursuivre de leur mieux les poissons qui avaient fort à faire de se cacher, et à essayer de les prendre avec les mains. Quand, au milieu de leurs joyeux ébats, elles en eurent pris quelques-uns, et qu’elles furent restées quelque temps dans l’eau, elles en sortirent, se revêtirent, et sans pouvoir plus louer cet endroit qu’elles ne l’avaient déjà fait, le temps leur paraissant venu de regagner la maison, elles se mirent en chemin d’un pas tranquille, ne cessant de parler de la beauté de ce vallon. Arrivées de très bonne heure au palais, elles trouvèrent les jeunes gens qui jouaient encore à la place où elles les avaient laissés. Sur quoi, Pampinea leur dit en riant : « — Aujourd’hui, ma foi, nous vous avons trompés. — » « — Et comment ? — dit Dioneo — commencez-vous donc d’abord par des actes avant les paroles ? — » Pampinea dit : « — Oui, mon seigneur. — » Et elle lui raconta tout au long d’où elles venaient, comment était fait l’endroit, à quelle distance il était et ce qu’elles y avaient fait. Le roi, entendant parler de la beauté de l’endroit, et étant désireux de le voir, fit sur le champ commander le souper. Après que tous eurent soupé à leur grand plaisir, les trois jeunes gens, suivis de leurs laquais, s’en allèrent à cette vallée, et après avoir tout vu, aucun d’eux n’y étant jamais venu, ils l’admirèrent comme une des plus belles choses du monde. Puis, quand ils se furent baignés et rhabillés, comme il se faisait tard, ils retournèrent à la maison où ils trouvèrent les dames qui dansaient une danse sur un air que chantait la Fiammetta. La danse finie, ils se mirent à causer avec elle de la Vallée des Dames dont ils dirent force bien et louanges. Pour quoi, le roi ayant fait venir le sénéchal, lui ordonna d’y apprêter le dîner pour le lendemain, et d’y faire apporter des lits dans le cas où quelqu’un voudrait y dormir ou y faire la sieste. Après quoi, ayant fait venir des lumières, du vin et des confetti avec lesquels ils se réconfortèrent légèrement, il ordonna que chacun se préparât à danser. Pamphile, ayant sur son ordre organisé une danse, le roi se tourna vers Elisa et lui dit gracieusement : « — Belle jeune dame, tu m’as fait aujourd’hui honneur de la couronne, et je veux, ce soir, te faire honneur de la chanson ; et pour ce, dis celle qui te plaira le mieux. — » À quoi Elisa répondit en souriant qu’elle le ferait volontiers ; pais elle commença d’une voix suave de la façon suivante :

  Amour, si je puis sortir de tes griffes,
     J’ai peine à croire
     Qu’aucun autre croc me prenne jamais.

  Je me jetai toute jeune à travers ta bataille,
     La croyant une suprême et douce paix,
     Et je déposai toutes mes armes
     Comme fait celui qui a confiance,
     Mais toi, tyran déloyal, âpre, et rapace,
     Tu te jetas aussitôt sur moi
     Avec tes armes et tes ongles cruels.

  Puis, une fois que je fus liée de tes chaînes,
     À celui qui est né pour me faire mourir,
     Moi, pleine de larmes amères et de chagrins,
     Tu me livras prisonnière et me mis en son pouvoir.
     Et sa tyrannie est si cruelle,
     Que jamais ne l’ont émue
     Soupirs, ni pleurs qui me tuent.

  Toutes mes prières, le vent les emporte ;
     Il n’en écoute et n’en veut écouter aucune.
     Pour quoi mon martyre croît à chaque heure,
     La vie m’est un ennui, et je ne sais pas mourir.
     Hélas ! Seigneur, aie pitié de ma peine
     Et fais, toi, ce que je ne puis faire :
     Livre-le moi lié de tes liens.

  Si tu ne veux pas faire cela, dénoue au moins
     Les liens noués par l’espérance.
     Hélas ! je te prie, Seigneur, de le vouloir.
     Si tu le fais, j’emporte encore la certitude

     De redevenir belle, comme j’avais coutume de l’être,
     Et, le chagrin étant oublié,
     De me parer encore de fleurs blanches et vermeilles.

Quand Élisa eut terminé sa canzone en poussant un pitoyable soupir, bien que tous eussent été étonnés de telles paroles, personne néanmoins ne put deviner le motif qui lui faisait chanter de pareilles plaintes. Mais le roi, qui était de bonne humeur, ayant fait appeler Tindaro, lui ordonna de tirer sa cornemuse, au son de laquelle il fit organiser force danses. Puis, une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, il dit à chacun d’aller dormir.