Le Décaméron/Septième Journée

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SEPTIÈME JOURNÉE




La sixième journée du Décaméron finie, commence la septième, dans laquelle, sous le gouvernement de Dioneo, on devise des tromperies que les femmes, poussées par l’amour ou en vue de leur propre salut, ont faites à leurs maris que ceux-ci s’en soient aperçus ou non.


Toutes les étoiles avaient déjà disparu du côté de l’Orient, excepté celle que nous appelons Lucifer et qui brillait encore au milieu de l’aurore blanchissante, quand le sénéchal s’étant levé, s’en alla avec un nombreux bagage à la Vallée des Dames pour y disposer tout selon l’ordre qu’il en avait reçu de son maître. Après son départ, le roi ne tarda guère à se lever, réveillé qu’il avait été par le bruit des chargeurs et des bêtes de somme, et une fois levé, il fit également lever les dames et les jeunes gens. Les rayons du soleil pointaient à peine, quand tous se mirent en chemin, et il leur semblait que jamais les rossignols et les autres oiseaux n’avaient chanté si joyeusement qu’en cette matinée. Accompagnés par ces chants ils allèrent jusqu’à la Vallée des Dames, où ils furent accueillis par une multitude encore plus grande d’oiseaux qui leur parurent se réjouir de leur arrivée. Là, ils firent le tour de la vallée, l’examinant de nouveau dans tous ses détails, et elle leur parut d’autant plus belle que la veille, que l’heure du jour était plus conforme à sa beauté. Quand ils eurent rompu le jeûne avec de bons vins et des confetti, pour ne pas être en reste avec les oiseaux, ils se mirent à chanter, éveillant les échos de la vallée qui redisaient après eux les mêmes chansons auxquelles tous les oiseaux, comme s’ils ne voulaient pas être vaincus, mêlaient de nouveaux et de doux accents. L’heure de manger venue et les tables ayant été mises sous des lauriers touffus et les autres beaux arbres voisins du lac, ils allèrent s’y asseoir, selon qu’il plut au roi, et tout en mangeant, ils voyaient les poissons nager par bandes nombreuses dans le lac, ce qui leur donnait parfois occasion de deviser tout aussi bien que de regarder. Le dîner fini, et les victuailles et les tables enlevées, ils se remirent à chanter, plus joyeux qu’auparavant. Puis, des lits ayant été disposés en plusieurs endroits de la vallée par le discret sénéchal qui les avait fait entourer de serges de France et fermer de rideaux, ceux à qui cela plut, purent aller dormir avec la permission du roi ; ceux qui ne voulurent pas dormir purent se livrer selon leur fantaisie aux autres passe-temps d’usage. Mais quand eut sonné l’heure où tous devaient être debout, et où l’on devait se réunir pour conter des nouvelles, le roi ayant fait étendre des tapis sur l’herbe, non loin de l’endroit où l’on avait mangé, ils s’assirent près du lac et le roi ordonna à Emilia de commencer. Celle-ci se mit à dire en souriant d’un air joyeux :



NOUVELLE I


Gianni Lotteringhi entend frapper la nuit à sa porte et réveille sa femme. Celle-ci lui fait croire que c’est un fantôme. Tous deux vont le conjurer avec une prière, et le bruit cesse.


« — Mon seigneur, il m’aurait été très agréable, si pourtant cela vous avait plu, qu’une autre eût entamé une aussi belle matière que celle sur laquelle nous devons parler ; mais puisqu’il vous agrée que je rassure en cela toutes nos compagnes je le ferai volontiers. Je m’ingénierai donc, très chères dames, à vous dire chose qui puisse vous être utile dans l’avenir, pour ce que si les autres sont aussi peureuses que moi, surtout quand il s’agit de fantômes que nous craignons toutes également — quoique, Dieu le sait, j’ignore ce que c’est et que je n’aie jamais trouvé personne qui le sût — vous pouvez, en retenant bien ma nouvelle, apprendre une sainte et bonne oraison très efficace pour chasser les fantômes quand ils viendront vers vous.

« Il y eut autrefois à Florence, dans la rue San Brancazio, un cardeur de laine nommé Gianni Lotteringhi, homme plus heureux en son art que sage dans les autres choses, car bien qu’il fût simple d’esprit, il avait été à plusieurs reprises fait chef des chantres de Santa Maria Novella, ce qui l’obligeait à recevoir chez lui leurs assemblées et à d’autres charges de ce genre, dont il était très fier. Et cela lui arrivait parce qu’étant à son aise, il donnait de bons repas à ses confrères. Ceux-ci qui en tiraient souvent qui des chausses, qui une cape, qui un scapulaire, lui apprenaient de bonnes oraisons, et lui donnaient le Pater-Noster en langue vulgaire, la complainte de saint Alexis, les lamentations de saint Bernard, l’hymne de madame Mathilde, et les autres balivernes qu’il tenait pour très précieuses et qu’il conservait avec grand soin pour le salut de son âme.

« Or, ce Gianni Lotteringhi avait pour femme une très belle et charmante dame, nommée Monna Tessa, fille de Mannuccio de la Cuculia, sage et fort avisée. Cette dame, connaissant la simplicité de son mari, et s’étant amourachée de Federigo di Neri Pegolotti, beau et fringant jeune homme dont elle était également aimée, s’arrangea avec sa servante pour que Federigo vînt lui parler dans une fort belle maison de plaisance que le susdit Gianni avait à Camerata, et où elle résidait pendant tout l’été, tandis que Gianni n’y venait que rarement souper et coucher, après quoi il s’en retournait le lendemain matin à sa boutique et le plus souvent à ses chantres. Federigo, qui désirait ardemment cela, ne manqua point d’y aller au jour qui lui avait été désigné, et Gianni n’y venant point ce soir-là, il soupa et coucha tout à son aise et à son grand plaisir avec la dame ; quant à celle-ci, pendant qu’il la tenait la nuit dans ses bras, elle lui apprit bien six des oraisons de son mari. Mais comme elle n’entendait pas que ce rendez-vous fût le dernier, ayant été le premier, ils convinrent ensemble du moyen suivant, afin que la servante n’eût pas besoin d’aller chaque fois le prévenir : chaque jour, en allant à une maison de campagne qu’il avait un peu plus haut, ou quand il en reviendrait il jetterait un coup d’œil dans une vigne qui se trouvait à côté de la maison de la dame et où il verrait une tête d’âne posée sur un des échalas de cette vigne ; quand il verrait la tête le museau tourné vers Florence, il pourrait en toute sécurité et sans crainte venir la trouver le soir à la nuit, et s’il ne trouvait pas la porte ouverte, il n’aurait qu’à frapper doucement trois coups et la porte s’ouvrirait ; et quand il verrait la tête le museau tourné vers Fiesole il ne devrait pas venir, pour ce que Gianni y serait.

« Procédant de cette façon, ils eurent plusieurs rendez-vous. Mais un jour que Federigo devait souper avec Monna Tessa, et que celle-ci avait fait cuire deux gros chapons, il advint que Gianni, qu’on n’attendait point, arriva et fort tard ; de quoi la dame fut très fâchée ; aussi, son mari et elle soupèrent d’un peu de viande salée qu’elle avait fait bouillir à part ; quant aux deux chapons, elle les fit mettre par sa servante dans une nappe blanche, et porter, avec plusieurs œufs frais et un flacon de bon vin, dans son jardin où l’on pouvait aller sans passer par la maison et où elle avait l’habitude de souper quelquefois avec Federigo. Elle recommanda à la servante de poser toutes ces choses au pied d’un pêcher qui était au coin d’un pré. La précipitation fut si grande, qu’elle ne se souvint pas de dire à la servante d’attendre jusqu’à ce que Federigo arrivât, et de lui dire que Gianni y était, et qu’il eût à emporter ce qui était dans le jardin.

« Sur ces entrefaites, la dame et Gianni étant allés au lit, ainsi que la servante, Federigo ne tarda guère à venir, et frappa doucement un coup à la porte, laquelle était si voisine de la chambre que Gianni l’entendit aussitôt ; la dame l’entendit de son côté, mais pour que Gianni n’eût aucun soupçon sur elle, elle fit semblant de dormir. Mais après avoir attendu un instant, Federigo frappa un second coup ; de quoi Gianni s’étonnant, il poussa la dame du coude et dit : « — Tessa, entends-tu comme moi ? Il semble qu’on frappe à notre porte. — » La dame, qui l’avait mieux entendu que lui, fit semblant de s’éveiller et dit : « — Que dis-tu ? Qu’est-ce ? — » « — Je dis — reprit Gianni — qu’il semble qu’on frappe à notre porte. — » La dame dit : — On frappe ? Hélas ; mon cher Gianni, ne sais-tu donc pas ce que c’est ? c’est le fantôme, grâce auquel j’ai eu ces nuits passées la plus grande peur qui s’est jamais vue, de sorte que, quand je l’entendais, je mettais ma tête sous les couvertures, et je n’osais pas la retirer avant que le jour fût revenu. — » Gianni dit alors : « — Va, femme, n’aie pas peur ; si c’est cela, je n’aurai qu’à dire le Te Lucis et la Intemerata et d’autres bonnes oraisons de ce genre, quand nous irons au lit, et à faire à chaque coin du lit le signe de la croix aux nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour que nous n’ayions rien à craindre, car le fantôme, quelque puissance qu’il ait, ne pourra nous nuire. — »

« La dame, craignant que Federigo ne la soupçonnât et ne se fâchât contre elle, résolut de se lever et de lui faire comprendre que Gianni y était ; c’est pourquoi elle dit à son mari : « — Bien, bien ! tu dis de belles paroles, toi ; pour moi, je ne me croirai pas en sûreté, ni sauve, tant que nous ne l’aurons pas conjuré pendant que tu es là. — » Gianni dit : — « Et comment le conjure-t-on ? — « La dame dit : « — Je sais bien le conjurer, car l’autre jour, quand j’allai au pardon, à Fiesole, une de ces recluses qui sont bien, mon cher Gianni, la chose la plus sainte qu’au nom de Dieu je puisse te dire, me voyant si peureuse, m’apprit une bonne et sainte oraison et me dit qu’elle l’avait éprouvée plusieurs fois avant d’être recluse, et qu’elle lui avait toujours réussi. Mais Dieu sait que je n’aurais jamais osé aller l’essayer seule ; mais maintenant que tu es ici, je veux que nous allions conjurer le fantôme. — » Gianni dit que cela lui plaisait fort ; sur quoi, s’étant levés, ils allèrent tous deux doucement jusqu’à la porte, au dehors de laquelle Federigo, déjà soupçonneux, attendait. Arrivés là, la dame dit à Gianni ; — « Tu cracheras, quand je te le dirai, — » Gianni dit : « — Bon ! — » et la dame, commençant l’oraison, dit : « — Fantôme, fantôme, qui vas de nuit, tu es ici la queue levée et tu t’en retourneras la queue levée. Vas dans le jardin, tu trouveras, au pied du gros pêcher, deux chapons cuits et cent œufs de ma poule ; mets les lèvres au flacon et va-t-en, et ne nous fais pas de mal, à moi et à mon mari Gianni. — » Après quoi, elle dit à son mari : « — Crache, Gianni. — » Et Gianni cracha.

« Federigo, qui était en dehors, et qui entendait tout cela avait déjà chassé tout soupçon, et malgré sa mauvaise humeur, il avait si grande envie de rire, qu’il en crevait et disait tout bas, quand Gianni crachait : « — Crache tes dents ! — » Quand la dame eut conjuré trois fois le fantôme de cette manière, elle retourna au lit avec son mari. Federigo, qui s’attendait à souper avec elle, et qui par conséquent n’avait pas soupé, comprit fort bien le sens de l’oraison ; il s’en alla au jardin, et ayant trouvé, au pied du gros pêcher, les deux chapons, le vin et les œufs, il les porta chez lui, où il soupa tout à son aise. S’étant ensuite plusieurs autres fois trouvé avec la dame, il rit beaucoup avec elle de sa façon de conjurer les fantômes.

« Il est vrai que d’aucuns disent que la dame avait bien tourné la tête d’âne du côté de Fiesole, mais qu’un laboureur, passant par la vigne, lui avait donné un coup de bâton qui lui avait fait faire plusieurs tours sur elle-même, et qu’elle était restée tournée vers Florence ; pour quoi, Federigo croyant être attendu par la dame, était venu. Quant à la dame, elle avait fait l’oraison en cette guise : « — Fantôme, fantôme, va-t-en avec Dieu ; car ce n’est pas moi qui ai tourné la tête de l’âne ; c’est un autre qui l’a fait, et que Dieu l’en punisse. Moi je suis ici avec mon mari Gianni. — » Pour quoi Federigo s’en était allé, sans souper et sans gîte. Mais une mienne voisine, qui est une dame fort vieille, m’a dit que l’une et l’autre version sont vraies, selon ce qu’elle avait su, étant enfant ; mais que la dernière n’était pas arrivée à propos de Gianni Lotteringhi, mais à un certain individu nommé Gianni di Nello, qui demeurait près la porte San Pierro, et qui était non moins sot que Gianni Lotteringhi. Et pour ce, mes chères dames, c’est à vous de choisir celle des deux versions qui vous plaira le plus, à moins que vous ne vouliez les adopter toutes les deux. Elles ont une grandissime vertu en pareilles occasions, comme vous venez de le voir. Apprenez-les ; elles pourront encore vous servir. — »



NOUVELLE II


Peronella entendant son mari rentrer, fait cacher un sien amant dans un cuvier que le mari venait justement de vendre. Elle lui dit qu’elle l’a vendu de son côté à quelqu’un qui est entré dedans pour voir s’il est en bon état. L’amant étant sorti du cuvier, le fait nettoyer par le mari pendant qu’il caresse la femme, puis le fait porter chez lui.


La nouvelle d’Emilia fut écoutée avec de grands éclats de rire, et l’oraison tenue pour bonne et sainte. La nouvelle venue à sa fin, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre, et celui-ci commença aussitôt : « — Mes très chères dames, les tromperies que vous font les hommes, et spécialement les maris, sont si nombreuses, que lorsqu’il arrive parfois qu’une femme trompe son mari, non seulement vous devriez être satisfaites que cela soit arrivé et vous montrer contentes de le savoir ou de l’entendre dire à d’aucuns, mais vous devriez aller vous-mêmes le dire partout, afin d’apprendre aux hommes que, s’ils savent de bons tours, les femmes, de leur côté, en savent autant qu’eux ; ce qui ne peut qu’être fort utile, pour ce que quand on sait que les autres savent aussi, on ne se hasarde pas à la légère à vouloir les tromper. Il n’est pas douteux que ce que nous dirons aujourd’hui sur ce sujet étant su par les hommes, ce ne leur soit une fort belle occasion de refréner leur envie de vous tromper, quand ils sauront que vous sauriez aussi les tromper, si vous le vouliez. J’ai donc l’intention de vous dire ce que, bien qu’elle fût de basse condition, une jeune femme fit à son mari, pour se tirer d’embarras.

« Il n’y a pas encore longtemps qu’un pauvre homme de Naples prit pour femme une belle et avenante jeune fille nommée Peronella. Tous deux travaillant, lui de son état de maçon et elle à filer, ils gagnaient assez péniblement leur vie, et se tiraient d’affaire de leur mieux. Il advint qu’un jeune galant, ayant vu un jour cette Peronella, et celle-ci lui plaisant fort, il s’amouracha d’elle ; et d’une façon ou d’une autre, il la pressa si vivement, qu’elle finit par se familiariser avec lui. Afin de pouvoir se trouver ensemble, ils convinrent de ceci : quand le mari la quitterait le matin pour aller travailler, le jeune homme devrait se tenir aposté de façon à le voir sortir, et comme la rue où il restait, et qui s’appelait Avorio, était fort solitaire, aussitôt que le mari serait sorti, l’amoureux entrerait ; et ainsi ils firent plusieurs fois. Mais il advint qu’un matin, le brave homme étant sorti et Giannello Strignario — c’est ainsi qu’avait nom le jeune homme — se trouvant avec Peronella, le mari, qui ne devait pas rentrer de tout le jour, revint au bout de peu de temps à la maison. Trouvant la porte fermée, il frappa, et après avoir frappé il se dit en lui-même : « — Mon Dieu, sois à jamais loué ; car bien que tu m’aies fait pauvre, tu m’as au moins récompensé en me donnant pour femme une brave et honnête jeune fille. Voyez comme elle a tout de suite fermé la porte, dès que j’ai été sorti, afin que personne ne pût entrer et me causer de l’ennui ! — »

« Peronella, ayant reconnu son mari à sa manière de frapper, dit : « — Hélas ! mon Giannello, je suis morte, et je ne sais ce que cela veut dire, car il ne revient jamais à cette heure ; peut-être t’a-t-il vu quand tu es entré. Mais, pour l’amour de Dieu, quoi qu’il en soit, entre dans ce cuvier que tu vois là ; puis j’irai lui ouvrir et nous verrons ce que cela veut dire de revenir si matin à la maison. — » Giannello entra lestement dans le cuvier, et Peronella étant allée à la porte, ouvrit au mari et lui dit d’un air de mauvaise humeur : « — Qu’est-ce qu’il y a de nouveau, que tu reviens de si bonne heure à la maison ce matin ? À ce qu’il me semble tu ne veux rien faire aujourd’hui, que je te vois revenir avec tes outils en main ; et si tu fais ainsi, de quoi vivrons-nous ? où prendrons-nous du pain ? Crois-tu que je souffrirai de te voir mettre en gage mes jupes et mes autres nippes ? Moi qui ne fais, le jour et la nuit, que filer, tellement que la chair m’en tombe des ongles, pour pouvoir au moins avoir assez d’huile pour faire brûler notre lampe ! Mari, mari, il n’y a pas de voisine qui ne s’étonne et ne se moque de moi, à cause de la grande peine que j’endure ; et toi, tu me reviens à la maison les mains pendantes, quand tu devrais être à travailler ! — » Cela dit, elle se mit à pleurer et à dire de nouveau : « — Hélas ! malheureuse, en quelle male heure suis-je née, à quelle extrémité suis-je venue ! J’aurais pu épouser un jeune homme si bien, et je n’ai pas voulu pour prendre celui-ci qui ne pense pas le moins du monde à la femme qu’il a chez lui ! Les autres se donnent du bon temps avec leurs amants, et il n’y en a pas qui n’en ait deux et même trois ; et elles mènent joyeuse vie, et elles font prendre à leurs maris la lune pour le soleil. Et moi, malheureuse, parce que je suis bonne et que je ne me soucie pas de ces sortes de choses, je souffre mal et male heure. Je ne sais pas pourquoi je n’en prends pas de ces amants, comme font les autres ; j’en trouverais bien un, car il n’en manque pas de beaux et bien faits qui m’aiment et qui me veulent du bien, et qui m’ont envoyé offrir de grosses sommes, des robes ou des bijoux. Mais jamais je n’ai consenti à les entendre, pour ce que je ne suis pas fille de femme à cela. Et toi, tu me reviens à la maison, quand tu devrais être à travailler ! — »

« Eh ! femme — dit le mari — ne te fais, par Dieu, pas de chagrin. Tu dois savoir que je connais qui tu es, et certes ce matin je m’en suis bien aperçu. Il est vrai que j’étais parti pour travailler, mais je vois que tu ne sais pas, comme je l’ignorais moi-même, que c’est aujourd’hui la fête de San Galeone, et qu’on ne travaille pas ; pour quoi, je suis revenu à la maison. Mais j’ai néanmoins pourvu à la chose et trouvé moyen d’avoir du pain pour plus d’un mois, car j’ai vendu à celui que tu vois avec moi le cuvier que tu sais, et qui embarrasse depuis si longtemps la maison ; et il m’en donne cinq sequins. — » Peronella dit alors : — Et j’en suis fâchée ; toi qui es un homme, et qui vas partout et qui devrais être au courant des choses, tu as vendu cinq sequins un cuvier que moi, femme, qui ne sors presque jamais, et voyant l’embarras qu’il nous causait, j’ai vendu sept sequins à un brave homme qui venait d’y entrer comme tu es revenu, pour voir s’il était en bon état. — » Quand le mari entendit cela, il fut plus que content et dit à celui qui était venu avec lui : « — Mon brave homme, va-t-en avec Dieu ; tu entends que ma femme l’a vendu sept sequins, tandis que tu ne m’en donnes que cinq. — » Le bon homme dit : « — À la bonne heure ! — » Et il s’en alla.

« Peronella dit alors à son mari : « — Viens, toi, puisque tu es ici, et règle avec lui nos affaires. — » Giannello, qui se tenait les oreilles dressées, pour voir ce qu’il avait à craindre ou à espérer, oyant les paroles de Peronella, sortit précipitamment du cuvier, et, comme s’il n’avait rien entendu de l’arrivée du mari, il se mit à dire : « — Où es-tu, brave femme ? — » À quoi le mari, qui était entré, dit : — Me voici, que veux-tu ? — » Giannello dit : « — Qui es-tu ? Je demande la femme avec qui j’ai fait marché de ce cuvier. — » Le bonhomme dit : « — Fais sans crainte avec moi, car je suis son mari. — » Giannello dit alors : « — Le cuvier me paraît en bon état, mais il me semble que vous y avez tenu des ordures, car il est tout embrenné de je ne sais quoi de sec que je ne peux enlever avec les ongles ; et je ne le prendrais pas avant de le voir nettoyé. — » Peronella dit alors : « — Non, le marché ne sera point rompu pour cela ; mon mari va tout le nettoyer. — » Et le mari dit : « — Oui, bien. — » Et ayant déposé ses outils, et s’étant mis en manches de chemise, il se fit donner une lumière et un racloir ; puis il entra dans le cuvier et se mit à racler. Et Peronella, comme si elle voulait voir ce qu’il faisait, mit la tête à l’ouverture du cuvier qui n’était pas grande, et passant aussi l’un de ses bras et toute l’épaule, elle commença à dire : « — Racle ici, racle là ; racle de ce côté ; vois, il est resté là un peu de saleté. — » Et pendant qu’elle se tenait dans cette posture, et qu’elle donnait ces indications à son mari, Giannello, qui ce matin-là n’avait pas entièrement fourni son office au moment où le mari était revenu, voyant qu’il ne pouvait se contenter comme il aurait voulu, résolut de faire comme il pourrait. S’étant approché de la jeune femme qui fermait totalement l’ouverture du cuvier, il satisfit son juvénile désir à la façon dont les chevaux emportés et échauffés d’amour saillissent les cavales dans les vastes champs de Parthe. Et quasi en un même temps, l’affaire fut menée à bonne fin et le cuvier raclé ; sur quoi le galant s’étant éloigné, la Peronella retira sa tête du cuvier et le mari sortit. Alors Peronella dit à Giannello : « — Prends cette lumière, brave homme, et vois s’il est nettoyé à ton idée. — » Giannello, ayant regardé dedans, dit que cela allait bien et qu’il était satisfait ; et, ayant donné les sept sequins, il fit porter le cuvier chez lui. — »



NOUVELLE III


Frère Renauld couche avec sa commère. Le mari le trouve dans la chambre de celle-ci, et tous deux lui font croire qu’ils conjuraient les vers de son petit enfant.


Philostrate ne sut point parler des cavales de Parthe à mots si couverts, que les malignes dames n’en rissent, tout en faisant semblant de rire d’autre chose. Mais quand le roi eut reconnu que sa nouvelle était achevée, il ordonna à Elisa de conter à son tour. Celle-ci, toute prête à obéir, commença : « — Plaisantes dames, la façon de conjurer les fantômes, dont a parlé Emilia, m’a fait revenir en la mémoire une nouvelle à propos d’une autre façon de les exorciser. Bien que cette manière ne vaille pas la précédente, je vous la raconterai cependant, pour ce que présentement il ne m’en revient point d’autre concernant notre sujet.

« Il faut que vous sachiez qu’à Sienne fut jadis un jeune garçon très beau et de famille honorable, nommé Renauld. Il aimait souverainement une sienne voisine, fort belle dame et femme d’un homme riche, et vivait dans l’espoir que, s’il pouvait trouver un moyen de lui parler sans qu’on le sût, il obtiendrait d’elle tout ce qu’il désirait. Mais n’en voyant aucun, et la dame étant grosse, il songea à devenir son compère ; sur quoi, ayant fait la connaissance du mari, il lui fit part le plus adroitement qu’il put, de son désir, et il fut fait selon qu’il le voulait ; Renauld étant donc devenu le compère de madame Agnès, et ayant par là un prétexte de pouvoir lui parler plus sûrement, lui fit connaître son intention, qu’elle avait du reste déjà devinée aux regards qu’il lui décochait. Mais cela l’avança peu, bien qu’il ne déplût point à la dame de l’avoir entendu. Il advint peu de temps après que Renauld, pour une raison ou pour une autre, se fit moine, et quelque goût qu’il trouvât à la pâture, il y persévéra. Et bien que, au moment où il se fit moine, il eût quelque peu mis de côté l’amour qu’il portait à sa commère ainsi que certains autres vains désirs, cependant, avec le temps, sans abandonner pour cela l’habit de religieux, il y revint, et recommença à prendre plaisir à se montrer, à se vêtir de beaux et bons habits, à être en toutes choses élégant et paré, à composer des canzoni, des sonnets et des ballades et à les chanter, et tout plein d’autres choses semblables.

« Mais que dis-je de notre frère Renauld, dont nous parlons ? Quels sont les moines qui n’en font pas autant ! Ah ! honte du monde mauvais ! Ils n’ont point vergogne de se montrer gros et gras, colorés de visage, efféminés dans leurs vêtements et dans tous leurs actes ; ils marchent la poitrine bombée, la crête levée, non comme des colombes, mais comme des coqs triomphants. Et, ce qui est pis — sans parler de leurs cellules, remplies de petites fioles de pommades et d’onguents, de pots de confitures variées, de flacons d’eaux de senteurs, d’huiles parfumées, de bouteilles de malvoisie et d’autres vins grecs très rares et très estimés, tellement qu’on se croirait non dans des cellules de moines, mais dans des boutiques de pharmaciens ou de parfumeurs — ce qui est pis, c’est qu’ils ne rougissent pas qu’on sache qu’ils sont goutteux ; ils s’imaginent qu’on ne sait pas que les jeûnes, une nourriture peu abondante et simple, une vie sobre font devenir les hommes maigres, dégagés et plus sains, et que si parfois cette façon de vivre les rend malades, il ne sont pas du moins malades de la goutte, à laquelle on a coutume de donner pour remède la chasteté et choses semblables qui conviennent au genre de vie d’un modeste moine. Ils s’imaginent aussi qu’on ne sait pas qu’en dehors d’une existence sobre, les longues veilles, les prières et les disciplines rendent les hommes pâles et sérieux, et que ni saint Dominique, ni saint François n’avaient quatre robes pour une, et qu’ils se vêtissaient non d’habits de draps richement teints ou d’autres vêtements somptueux, mais d’habits fait de grosse laine de couleur naturelle, pour se défendre du froid et non pour faire belle figure. À toutes ces choses, Dieu veuille pourvoir, comme aux âmes des gens simples qui nourrissent ces fainéants, car il en est bon besoin.

« Frère Renauld étant donc retourné à ses premiers appétits, recommença à faire de fréquentes visites à la commère et, son audace croissant, il se mit à la presser, avec de plus vives instances qu’auparavant, pour ce qu’il désirait d’elle. La bonne dame se voyant pressée de la sorte, et frère Renauld lui paraissant plus bel homme qu’il ne lui avait paru tout d’abord, eut recours, un jour qu’il la sollicitait vivement, au moyen qu’emploient toutes celles qui ont bonne envie d’accorder ce qu’on leur demande, et elle dit : « — Comment, frère Renauld, les moines font-ils de pareilles choses ? — » À quoi frère Renauld répondit : « — Quand j’aurai ôté de mon dos ce capuchon — et je ne serai pas long à l’ôter — je vous semblerai un homme fait comme les autres, et non un moine. — » La dame fit bouche souriante, et dit : « — Hélas ! malheureuse que je suis ; vous êtes mon compère, comment une telle chose pourrait-elle se faire ? Ce serait un trop grand mal ; et j’ai souvent entendu dire que c’est un très gros péché ; et certes, s’il n’en était point ainsi, je ferais ce que vous voulez. — » À quoi frère Renauld dit : « — Vous êtes une sotte, si vous vous laissez arrêter par cela. Je ne dis pas que ce ne soit point un péché, mais Dieu en pardonne de plus grands à qui se repent. Mais dites-moi : qui est plus proche parent de votre fils, ou moi qui le tins au baptême, ou votre mari qui l’engendra ? — » La dame répondit : « — C’est mon mari qui est plus proche parent. — » « — Et vous dites vrai — repartit le moine — et moi qui suis moins proche parent de votre fils que ne l’est votre mari, je dois pouvoir coucher avec vous, absolument comme le fait votre mari. — » La dame, peu forte en logique et qui aurait eu besoin d’un peu d’esprit, crut ou fit semblant de croire que le moine disait vrai, et répondit : « — Qui saurait répondre à vos sages paroles ? — » Puis, nonobstant le compérage, elle consentit à faire selon son plaisir.

« Ils ne se bornèrent pas à cette première expérience, mais, sous le couvert du compérage, ayant toutes leurs aises, ils se retrouvèrent ensemble plus d’une fois. Mais il advint un jour que frère Renauld étant venu chez la dame, et voyant qu’il n’y avait personne qu’une petite servante très belle et très appétissante, l’envoya au colombier avec un sien compagnon qu’il avait avec lui, pour lui enseigner le Pater noster ; quant à lui, il entra avec la dame qui tenait son petit enfant par la main, dans la chambre à coucher, et s’étant enfermé avec elle, ils montèrent tous deux sur le lit et se mirent à se trémousser de leur mieux. Sur ces entrefaites, le compère revint, et sans avoir été entendu de personne, arriva jusqu’à la porte de la chambre, frappa et appela la dame. Madame Agnès, l’entendant, dit : « — Je suis morte, car voici mon mari ; il va maintenant voir quel est le motif de notre liaison. — » Frère Renauld était déshabillé, c’est-à-dire sans capuchon et sans robe, en simple jaquette ; à ces mots de la dame il dit : « — Vous dites vrai ; si pourtant j’étais habillé, on trouverait quelque moyen de s’en tirer ; mais si vous lui ouvrez et qu’il me trouve en cet état, on ne pourra inventer aucune excuse. — » La dame, frappée d’une idée soudaine, dit : « — Habillez-vous vite, et dès que vous serez habillé, prenez votre filleul dans vos bras, et écoutez bien ce que je dirai à mon mari, de façon que vos paroles s’accordent ensuite avec les miennes, et laissez-moi faire. — »

« Le bonhomme n’avait pas encore achevé de frapper, quand sa femme répondit : « — Je viens t’ouvrir. — » Et s’étant levée, elle alla d’un air souriant à la porte de la chambre qu’elle ouvrit, et dit : « — Mon mari, je te dirai que frère Renauld, notre compère, est venu nous voir, et que c’est Dieu qui l’a envoyé, car certainement s’il n’était pas venu, nous aurions aujourd’hui perdu notre enfant. — » En entendant cela, notre imbécile de mari faillit s’évanouir, et il dit : « — Comment ? — » « — Ô mon mari, reprit la dame — il lui est venu aujourd’hui une telle faiblesse, que je crus qu’il était mort, et je ne savais que faire ni que dire, quand frère Renauld est arrivé. Il a pris l’enfant dans ses bras et a dit : « — Commère, ce sont des vers qu’il a dans le corps et qui, lui remontant au cœur, l’auraient bientôt tué ; mais n’ayez pas peur ; je vais les exorciser et je les ferai mourir tous, et avant que je m’en aille d’ici, vous verrez votre enfant aussi sain que vous l’avez jamais vu. — » Et comme nous avions besoin de toi pour dire certaines prières, et que la servante n’a pas su te trouver, Renauld a fait dire ces prières à son compagnon dans l’étage le plus élevé de la maison et lui et moi nous sommes entrés ici. Et pour ce que personne autre que la mère de l’enfant ne peut assister à pareille cérémonie, nous nous sommes enfermés pour qu’aucun étranger ne vienne nous déranger ; il a encore notre fils dans ses bras, et je crois qu’il n’attend plus que son compagnon ait fini de dire ses prières, pour que tout soit fait, car l’enfant est déjà tout à fait revenu à lui. — »

« Le benêt, croyant tout cela, fut tellement saisi, à cause de l’affection qu’il avait pour son fils, qu’il ne lui vint pas à l’esprit que sa femme le trompait ; mais, poussant un grand soupir, il dit : « — Je veux aller le voir. — » La dame dit : « — Non, n’y va pas ; tu gâterais ce qui a été fait ; attends, je vais voir si tu peux y aller, et je t’appellerai. — » Frère Renauld, qui avait tout entendu et s’était habillé en toute hâte, avait pris l’enfant dans ses bras, et les choses étant disposées à son gré, il appela : — Eh ! commère, n’entends-je pas là-bas le compère ? — » L’imbécile répondit : « — Oui, messire. — » « — Donc — dit le moine — venez ici. — » Le nigaud y alla ; sur quoi, frère Renauld dit : « — Vous voyez votre fils sain et sauf par la grâce de Dieu ; il y a un moment, j’ai cru que vous ne le verriez pas vivant à vêpres ; vous ferez mettre une image de cire, de sa grandeur, en l’honneur de Dieu, devant la statue de messer saint Ambroise, par les mérites duquel Dieu vous a fait cette grâce. — » L’enfant, voyant son père, courut à lui et lui fit fête, comme font les petits enfants, et le père, l’ayant pris dans ses bras, se mit à l’embrasser en pleurant, comme s’il venait de le retirer du tombeau, et à rendre grâce à son compère qui le lui avait guéri.

« Le compagnon de frère Renauld, qui avait appris à la jeune servante non pas un, mais au moins quatre Pater noster, et lui avait donné une petite bourse de soie blanche qu’il avait reçue lui-même d’une dame veuve, l’une de ses dévotes, entendant le niais de mari frapper à la porte, était venu tout doucement jusqu’à un endroit d’où il pouvait voir et entendre ce qui se passait ; voyant que tout s’était bien terminé, il descendit, et entra dans la chambre en disant : « — Frère Renauld, j’ai dit en entier les quatre prières que vous m’aviez ordonné de dire. — » À quoi frère Renauld dit : « — Mon frère, tu as bonne haleine, et tu as bien fait. Pour moi, quand mon compère est arrivé, je n’en avais encore dit que deux ; mais Dieu, ayant en égard ta peine et la mienne, nous a fait la grâce de guérir l’enfant. — » Sur ce, le brave mari fit venir du bon vin et des confetti, et en fit les honneurs au compère et à son compagnon qui en avaient meilleur besoin que d’autre chose. Puis, étant sorti de la maison avec eux, il les recommanda à Dieu. Enfin, ayant fait faire sans retard l’image de cire, il la fit mettre avec les autres devant la statue de saint Ambroise, mais pas celui de Milan. — »



NOUVELLE IV


Tofano laisse une nuit sa femme à la porte de sa maison. La dame voyant que les prières sont inutiles, fait semblant de se jeter dans un puits et y jette une grosse pierre. Tofano sort de la maison et court au puits ; pendant ce temps, sa femme rentre dans la maison, le ferme dehors et lui dit des injures par la fenêtre.


Le roi, dès qu’il comprit que la nouvelle d’Elisa était finie, se tourna sans plus attendre vers la Lauretta, lui montrant par là qu’il lui plaisait qu’elle dît la sienne ; pour quoi, elle, sans hésiter, commença ainsi : « — Ô Amour, quelles et combien grandes sont tes forces ! combien admirables sont ton jugement et ta prévoyance ! quel philosophe, quel artiste aurait jamais pu ou pourrait montrer ces subterfuges, ces prévoyances, ces démonstrations que tu enseignes soudain à qui suit tes traces ? Certes, toute autre science est tardive auprès de la tienne, ainsi qu’on peut très bien le voir par les ruses dont on vient de parler. À ces ruses, amoureuses dames, j’en ajouterai une employée par une femme toute simple, et telle que je ne sais pas quel autre qu’Amour aurait pu la lui enseigner.

« Il y avait donc autrefois à Arezzo un homme riche qu’on nommait Tofano. Ou lui donna pour femme une très belle jeune fille nommée Monna Ghita, dont sans savoir pourquoi il devint bientôt jaloux. La dame, s’en étant aperçu, en eut du dépit, et lui ayant plusieurs fois demandé la raison de sa jalousie sans qu’il sût lui en donner une, sinon de vagues et de mauvaises, il lui vint en l’esprit de le faire mourir du mal dont il avait peur sans motif. Ayant remarqué qu’un jeune homme, fort bien à son avis, la courtisait, elle commença par s’aboucher discrètement avec lui, et les choses étant allées entre eux si loin qu’il ne leur manquait plus que d’ajouter les actes aux paroles, la dame songea à trouver également un moyen pour en venir là. Elle avait déjà remarqué qu’un des défauts de son mari était d’aimer à boire ; non seulement elle se mit à l’y encourager, mais elle l’y poussa adroitement le plus qu’elle put. Elle l’y habitua si bien que, aussi souvent qu’elle voulait, elle l’amenait à boire jusqu’à s’enivrer et quand elle le voyait tout à fait ivre, elle l’envoyait dormir ; c’est ainsi qu’elle put se rencontrer une première fois avec son amant, et qu’elle continua à le voir ensuite à diverses reprises en toute sécurité.

« Elle prit tellement confiance dans l’ivresse de son mari, que non seulement elle s’enhardit à mener son amant chez elle, mais qu’elle s’en allait parfois passer une grande partie de la nuit dans la maison de ce dernier, laquelle maison n’était pas très loin de la sienne. L’amoureuse dame continuant ce manège, il arriva que le malheureux mari vint à s’apercevoir que chaque fois qu’elle le poussait à boire, elle ne buvait jamais elle-même ; il soupçonna alors la vérité, c’est-à-dire que sa femme l’enivrait pour pouvoir faire tout à son plaisir pendant qu’il était à dormir ; et voulant, s’il était ainsi, en avoir la preuve, il fit un soir semblant, sans avoir bu de la journée, par ses actes et par ses paroles, d’être l’homme le plus ivre qui fût jamais. La dame le crut, et ne pensant pas qu’il fût besoin de le faire boire davantage, elle le fit promptement coucher. Cela fait, selon son habitude, elle sortit et s’en alla chez son amant où elle demeura jusqu’à minuit.

« Tofano, dès qu’il n’entendit plus sa femme, se leva, alla à la porte, la ferma en dedans se mit à la fenêtre, afin de voir la dame quand elle reviendrait, et de bien lui faire comprendre qu’il s’était aperçu de sa conduite ; là, il attendit jusqu’à ce qu’elle revînt. La dame, étant revenue chez elle, et trouvant la porte fermée, fut très marrie, et essaya de l’ouvrir de force. Quand Tofano l’eut laissée faire pendant quelque temps, il dit : « — Femme, tu te fatigues en vain, pour ce que tu ne pourras point entrer céans. Va, retourne la d’où tu viens, et sois assurée que tu ne reviendras jamais ici, jusqu’à ce qu’en présence de tes parents et des voisins, je t’aie fait, à ce sujet, l’honneur qui te convient. — » La dame se mit alors à le prier pour l’amour de Dieu qu’il voulût bien lui ouvrir, car elle ne venait point d’où il croyait, mais bien de veiller chez une sienne voisine, pour ce que les nuits étant longues, elle ne pouvait dormir tout le temps, ni veiller seule à la maison. Mais les prières ne servaient à rien, sa brute de mari étant résolu à faire connaître son déshonneur à tous les habitants d’Arezzo, alors que personne n’en savait rien.

« La dame, voyant qu’il était inutile de prier, eut recours aux menaces, et dit : « — Si tu ne m’ouvres pas, je te ferai l’homme le plus malheureux qui soit en vie. — » À quoi Tofano répondit : « — Et que peux-tu me faire ? — » La dame, dont Amour avait déjà aiguisé l’esprit de ses conseils, répondit : « — Plutôt que de souffrir la honte que tu veux me faire bien à tort, je me jetterai dans ce puits qui est là ; et quand ensuite on m’y trouvera morte, il n’est personne qui ne croira que c’est toi qui m’y auras jetée, étant ivre ; alors il te faudra fuir, abandonner tout ce que tu as et t’exiler, ou bien on te coupera la tête comme à mon assassin, ce que tu auras véritablement été. — » Ces paroles ne firent en rien démordre Tofano de sa sotte résolution ; pour quoi, la dame dit : « — Or ça, je ne puis supporter plus longtemps ce traitement de ta part ; Dieu te pardonne ; tu feras prendre ma quenouille que je laisse ici. — » Et cela dit, comme la nuit était tellement obscure qu’à peine on eût pu se voir dans la rue, la dame alla vers le puits, prit une grosse pierre qui était à côté, et criant : Dieu te pardonne ! elle la laissa tomber dans le puits.

« La pierre, en entrant dans l’eau, fit un grand bruit ; ce qu’entendant Tofano, il crut qu’elle s’était réellement jetée dans le puits ; pour quoi, ayant pris le seau et la corde, il sortit précipitamment de la maison pour aller à son secours, et courut au puits. La dame, qui s’était cachée tout contre la porte de la maison, dès qu’elle vit son mari courir vers le puits, rentra vivement et se fermant en dedans, elle alla à la fenêtre et se mit à dire : « — Il faut mettre de l’eau dans son vin quand on le boit, mais non après, et surtout la nuit. — » Tofano, l’entendant, comprit qu’il était joué, il revint vers la porte, mais ne pouvant entrer, il se mit à dire à sa femme de lui ouvrir. Mais elle, après l’avoir laissé un instant se morfondre, comme il l’avait fait pour elle, se mit à lui crier : « — À la croix de Dieu, fastidieux ivrogne, tu n’entreras point cette nuit ; je ne puis plus supporter ta conduite ; il faut que je montre à tous qui tu es, et à quelle heure de la nuit tu rentres à la maison. — » De son côté, Tofano, irrité, se mit à lui dire des injures et à crier ; sur quoi, les voisins, entendant tout ce bruit, se levèrent et tous, hommes et femmes, se mirent aux fenêtres et demandèrent ce qu’il y avait. La dame se mit à dire en pleurant : « — C’est ce malheureux homme qui me revient ivre le soir à la maison, et qui, après s’être endormi dans les tavernes, rentre ensuite à une heure pareille. Je l’ai longtemps supporté, bien que cela ne me plût pas, mais ne pouvant plus le souffrir, j’ai voulu lui faire cette honte de le fermer dehors pour voir s’il se corrigera. — » D’un autre côté, cette brute de Tofano disait comment la chose s’était passée et proférait de grosses menaces. La dame disait à ses voisins : « — Or, voyez quel homme c’est ! que diriez-vous si j’étais dans la rue, comme il y est, et qu’il fût dans la maison, comme j’y suis ? Sur ma foi en Dieu, je ne puis croire que vous pensiez qu’il dise la vérité. À cela, vous pouvez bien juger de son état. Il dit précisément que j’ai fait ce que je crois qu’il a fait lui-même. Il a cru m’effrayer en feignant de se jeter dans je ne sais plus quel puits ; mais plût à Dieu qu’il s’y fût vraiment jeté et qu’il s’y fût noyé ; il aurait ainsi mis un peu d’eau dans le vin qu’il a bu en trop grande quantité. — »

« Les voisins, hommes et femmes, se mirent tous à blâmer Tofano, à lui donner tort et à l’apostropher sur ce qu’il disait contre sa femme ; enfin, de voisin en voisin, la rumeur devint si grande, qu’elle parvint jusqu’aux parents de la dame. Ceux-ci étant accourus, et ayant entendu l’histoire de la bouche d’un voisin ou d’un autre, empoignèrent Tofano, et ils lui donnèrent tant de coups, qu’ils le laissèrent tout rompu. Puis, étant entrés dans la maison, ils prirent ce qui appartenait à la dame et s’en retournèrent avec elle chez eux, menaçant Tofano d’un traitement pire. Tofano se voyant en méchante situation, et comprenant où sa jalousie l’avait conduit, pour ce qu’il voulait toute sorte de bien à sa femme, pria quelques amis de s’interposer et fit tant qu’il obtint la paix et ramena la dame chez lui, lui promettant de ne plus jamais être jaloux ; en outre, il lui donna licence de faire selon son bon plaisir, mais de façon qu’il ne s’aperçût de rien. Ainsi, comme un fou, il fit la paix après avoir reçu le dommage. Et vive Amour, et meure la guerre et toute la boutique ! — »


NOUVELLE V


Un mari jaloux se déguise en prêtre et confesse sa femme. Celle-ci lui fait croire qu’elle aime un prêtre, lequel vient la trouver toutes les nuits. Pendant que le jaloux fait le guet pour surprendre le prêtre, la dame fait venir par les toits un sien amant et se divertit avec lui.


La Lauretta avait terminé son récit, et chacun ayant fort loué la dame, disant qu’elle avait bien fait et comme le méritait son méchant mari, le roi, pour ne point perdre de temps, se tourna vers la Fiammetta et lui ordonna gracieusement de dire une nouvelle ; pour quoi celle-ci commença de la sorte : « — Très nobles dames, la précédente nouvelle m’amène à vous parler aussi d’un jaloux, car j’estime que ce que les femmes font à leurs maris, surtout quand ceux-ci sont jaloux sans motif, est bien fait. Et si les faiseurs de lois avaient bien pesé toute chose, je pense qu’en ceci ils n’auraient pas plus prononcé de peine contre les femmes, qu’ils n’en ont prononcé contre celui qui en frappe un autre pour se défendre, pour ce que les jaloux sèment de pièges la vie des jeunes femmes et poursuivent ardemment leur mort. Pour elles, renfermées toute la semaine, et livrées aux occupations de la famille et de la maison, elles désirent, comme tout le monde, avoir les jours de fête quelque soulagement et quelque repos, pouvoir prendre quelques ébats, comme en prennent les laboureurs des champs, les ouvriers de la ville et les régisseurs des cours, comme fit Dieu lui-même, qui, le septième jour, se reposa de toutes ses fatigues, et comme enfin le veulent les lois divines et humaines qui, en l’honneur de Dieu et pour le bien commun de tous, ont fait une distinction entre les jours de travail et les jours de repos. À quoi les jaloux ne veulent même pas consentir ; au contraire, ces jours-là, où tout le monde est joyeux, ils tiennent leurs femmes plus serrées, plus recluses et les rendent plus misérables et plus à plaindre. Dans quel ennui se consument les malheureuses, celles-là seules le savent qui l’ont éprouvé. Pour quoi, je conclus que ce qu’une femme fait à son mari injustement jaloux, doit être non point blâmé mais approuvé.

« Donc, il y eut à Arimino un marchand, riche de domaines et d’argent comptant, qui avait pour femme une fort belle dame dont il devint jaloux outre mesure. Il n’avait pas en cela d’autre motif que celui-ci : l’aimant beaucoup et la tenant pour belle, et reconnaissant qu’elle mettait tous ses soins à lui complaire, il pensait que tous les hommes devaient l’aimer, que tous devaient la trouver belle, et qu’elle devait s’efforcer de plaire aux autres comme à lui, raisonnement d’homme mauvais et de peu de sens. Étant jaloux de la sorte, il en prenait une telle garde et la tenait si strictement, que bien des gens condamnés à la peine capitale ne sont point gardés en prison avec de telles précautions. La dame, bien loin de pouvoir aller aux noces, aux fêtes ou même à l’église, loin de pouvoir mettre un pied dehors de chez elle, n’osait point paraître à la fenêtre, ni regarder hors de la maison, pour quelque motif que ce fût ; aussi, sa vie était fort malheureuse, et elle supportait d’autant plus impatiemment cet ennui, qu’elle ne se sentait coupable en rien. Pour quoi, voyant que son mari lui faisait à tort injure, elle s’avisa, pour sa propre consolation, de chercher s’il n’y aurait pas moyen que cette injure lui fût faite à bon droit. Et comme elle ne pouvait pas se mettre à la fenêtre, et qu’ainsi elle n’avait aucun moyen de pouvoir se montrer contente de l’amour de quelqu’un qui aurait pu la remarquer en passant dans sa rue, sachant en outre que dans la maison attenante à la sienne demeurait un jeune homme beau et aimable, elle pensa que s’il existait quelque trou dans le mur qui séparait les deux maisons, elle pourrait voir ce jeune homme, de façon à lui donner son amour, s’il voulait l’accepter ; puis, s’il y avait moyen de se voir, qu’elle pourrait se rencontrer quelquefois avec lui et, de la sorte, se distraire de son ennuyeuse vie, jusqu’à ce que le diable fût sorti du ventre de son mari. En furetant tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, quand le mari n’y était pas, elle s’aperçut, à force d’examiner le mur, que ce mur était, par hasard, dans une de ses parties les plus cachées, légèrement entr’ouvert par une fente. Pour quoi, ayant regardé par cette fente, bien qu’elle pût mal discerner ce qu’il y avait de l’autre côté, elle comprit néanmoins que c’était une chambre, et elle se dit à part soi : Si c’était la chambre de Filippo — c’est-à-dire du jeune homme son voisin — la moitié de ma besogne serait faite. En conséquence, elle fit secrètement guetter par sa servante qui s’intéressait à elle, et elle s’assura qu’en effet le jeune homme couchait seul dans sa chambre. Pour quoi elle allait souvent regarder par la fente, et quand elle savait que le jeune homme était dans sa chambre, elle faisait tomber par l’échancrure de petites pierres, et autres broutilles semblables, si bien qu’un jour le jeune homme s’étant approché pour voir ce que c’était, elle l’appela doucement. Le voisin, reconnaissant sa voix, lui répondit ; sur quoi, elle, profitant du moment, lui ouvrit en peu de mots toute son âme. Enchanté de l’aventure, le jeune homme fit de son côté si bien qu’il agrandit l’ouverture, de façon toutefois que personne ne pût s’en apercevoir. Là, ils purent à diverses reprises se parler et se toucher la main, mais il leur était impossible de pousser plus avant à cause de l’extrême vigilance du jaloux.

« Sur ces entrefaites, les fêtes de Noël approchant, la dame dit à son mari que, s’il y consentait, elle désirait aller à l’église le matin de la fête pour se confesser et communier, comme font tous les chrétiens. À quoi le jaloux dit : « — Et quels péchés as-tu faits, que tu veux te confesser ? — » La dame dit : « — Comment ! crois-tu que je sois une sainte parce que tu me tiens enfermée ? Tu sais bien que j’ai commis des péchés, tout comme les autres personnes qui vivent ici ; mais je ne veux pas te les dire, car tu n’es point prêtre. — » Le jaloux conçut du soupçon de ces paroles, et voulant savoir quels péchés elle avait commis, il songea à trouver un moyen pour parvenir à ses fins. Il répondit à sa femme qu’il y consentait, mais qu’il ne voulait pas qu’elle allât à une autre église qu’à leur chapelle ; qu’il entendait qu’elle y allât pendant la matinée et qu’elle se confessât à leur chapelain, ou à un prêtre que le chapelain lui indiquerait et non à un autre, puis qu’elle revînt sur le champ à la maison. Il sembla à la dame qu’elle comprenait à demi ; mais sans plus rien dire, elle répondit qu’elle ferait ainsi.

« Le jour de la fête venu, la dame se leva dès l’aurore, et s’étant apprêtée, elle s’en alla à l’église qui lui avait été assignée par son mari. De son côté notre jaloux s’étant levé, s’en alla à la même église où il arriva avant elle. Comme il s’était déjà concerté avec le chapelain pour ce qu’il voulait faire, il endossa à la hâte une robe de prêtre avec un grand capuchon qui lui couvrait les oreilles, comme nous voyons les prêtres en porter, et le ramenant le plus en avant qu’il put, il alla s’asseoir dans le chœur. La dame, arrivée à l’église, fit demander le chapelain, celui-ci vint, et apprenant de la dame qu’elle voulait se confesser, il dit qu’il ne pouvait pas l’entendre, mais qu’il allait l’adresser à un de ses confrères, et s’étant retiré il alla trouver le jaloux en sa male heure. Celui-ci vint aussitôt en se dissimulant de son mieux ; mais bien qu’il ne fît pas encore grand jour et qu’il se fût mis fort avant le capuchon sur les yeux, il ne sut pas tellement se cacher, qu’il ne fût promptement reconnu par la dame, laquelle, le voyant se dit à part soi :« — loué soit Dieu ! le voici de jaloux devenu prêtre ! mais laissons faire ; je lui ferai trouver ce qu’il va chercher. — » Ayant donc fait semblant de ne pas le reconnaître, elle s’agenouilla à ses pieds. Messire le jaloux s’était mis de petits cailloux dans la bouche, afin de s’embarrasser la voix, de façon qu’elle ne pût pas être reconnue par sa femme, estimant qu’en tout le reste il était assez bien déguisé pour qu’elle ne devinât point que c’était lui.

« Or, ayant commencé sa confession, la dame, entre autres choses qu’elle lui dit, lui déclara qu’elle était mariée et que cependant elle était amoureuse d’un prêtre qui venait toutes les nuits coucher avec elle. Quand le jaloux entendit cela, il lui sembla qu’on lui donnait un coup de couteau dans le cœur ; et n’eût été le désir qui l’étreignait d’en savoir davantage, il aurait renoncé à continuer la confession et s’en serait allé. Faisant donc ferme contenance il demanda à la dame : « — Et comment cela se peut-il ? Votre mari ne couche-t-il pas avec vous ? — » La dame répondit : « — Messire, oui — » « — Donc — dit le jaloux — comment le prêtre peut-il y coucher aussi ? — » « Messire — dit la dame — je ne sais comment le prêtre s’y prend, mais il n’y a point à la maison de porte si bien fermée qu’elle ne s’ouvre dès qu’il y touche : et il m’a dit que, quand il est arrivé à la porte de ma chambre, avant de l’ouvrir il prononce certaines paroles qui font qu’incontinent mon mari s’endort ; alors, il ouvre la porte, entre et se couche près de moi, et cela ne manque jamais. — » Le jaloux dit alors : « — Madame, cela est très mal, et il faut que vous cessiez tout à fait. — » À quoi la dame dit : « — Messire, je ne crois pas pouvoir jamais faire comme vous dites, pour ce que je l’aime trop. — » « — Alors — dit le jaloux — je ne pourrai vous donner l’absolution. — » À quoi la dame dit : « — J’en suis fâchée ; je ne suis pas venue ici pour vous dire des mensonges ; si je croyais pouvoir le faire, je vous le dirais. — » Le jaloux dit alors : « — En vérité, madame, j’ai pitié de vous, car je vois qu’en cette circonstance vous perdez votre âme ; mais moi, pour vous rendre service, je veux prendre peine à faire spécialement mes prières à Dieu en votre nom ; peut-être vous aideront-elles. Je vous enverrai aussi quelquefois un mien petit clerc, à qui vous direz si elles vous ont servi ou non ; et si elles vous ont été utiles, nous verrons à faire mieux. — » À quoi la dame dit : « — Messire, gardez-vous de m’envoyer personne chez moi, car si mon mari le savait, il est si fort jaloux que rien au monde ne lui ôterait de la tête qu’on vient dans une mauvaise intention, et de toute l’année je n’aurais pas un moment de tranquillité avec lui. — » À quoi le jaloux dit : « — Madame, ne vous mettez pas en peine de cela, car je m’arrangerai certainement de façon que vous n’aurez jamais de reproche de lui à ce sujet. — » La dame dit alors : « — Si cela vous encourage à le faire, j’y consens. — » Et la confession finie et la pénitence donnée, elle se leva et alla entendre la messe.

« Le jaloux soufflant de fureur en sa male aventure, alla dépouiller ses habits de prêtre et retourna chez lui, brûlant de surprendre ensemble le prêtre et sa femme, et disposé à faire un mauvais parti à l’un et à l’autre. La dame revenue de l’église, vit bien, à l’air de son mari, qu’elle lui avait donné la male Pâques ; mais lui, s’efforçait de son mieux à cacher ce qu’il avait fait et ce qu’il croyait savoir. S’étant décidé à guetter la nuit suivante derrière la porte de la rue, et attendre pour voir si le prêtre viendrait, il dit à la dame : « — Il faut que ce soir j’aille souper et coucher au dehors ; pour ce, tu fermeras bien la porte de la rue, celle du milieu de l’escalier et celle de ta chambre, et quand bon te semblera, tu te mettras au lit. — » La dame répondit : « — À la bonne heure. — » Puis, aussitôt qu’elle en eut le loisir, elle alla au trou et fit le signal accoutumé ; sur quoi, l’ayant entendu, Filippo accourut aussitôt. La dame lui dit ce qu’elle avait fait dans la matinée et ce que son mari lui avait dit après avoir déjeuné ; puis elle ajouta : « — Je suis certaine qu’il ne sortira point de la maison, mais qu’il se mettra aux aguets près de la porte ; pour ce, trouve un moyen de venir cette nuit par le toit, de façon que nous puissions nous trouver ensemble. — » Le jeune homme, très content de cela, dit ; « — Madame, laissez-moi faire. — »

« La nuit venue, le jaloux alla se cacher tout armé et sans bruit dans une chambre basse. Quant à la dame, après avoir fait fermer toutes les portes et principalement celle du milieu de l’escalier, afin que le jaloux ne pût monter la déranger, elle fit, quand le moment lui sembla venu, entrer le jeune homme par un chemin fort secret, et tous deux allèrent au lit où ils se donnèrent l’un à l’autre plaisir et bon temps ; le jour venu, le jeune homme s’en retourna chez lui. Le jaloux, de fort méchante humeur et n’ayant pas soupé, mourant de froid, se tint quasi toute la nuit en armes près de la porte, attendant que le prêtre vînt ; enfin, à l’approche du jour, ne pouvant plus veiller, il s’endormit dans la chambre basse. Vers la troisième heure il se leva, et la porte de la maison étant déjà ouverte, il fit semblant de revenir du dehors, monta dans sa chambre et déjeuna. Quelques instants après, ayant fait venir un jeune garçon, comme si c’était le petit clerc du prêtre qui avait confessé la dame, il l’envoya vers celle-ci pour lui demander si celui qu’elle savait était venu. La dame qui connaissait fort bien le messager, répondit qu’il n’était pas venu cette nuit, et que s’il continuait ainsi, elle pourrait se l’ôter de l’esprit, bien qu’elle ne le désirât point.

« Maintenant, que vous dirai-je ? Le jaloux passa plusieurs nuits à guetter le prêtre à la porte, et la dame à se donner du bon temps avec son amant. À la fin, le jaloux, ne pouvant se contenir davantage, demanda d’un air courroucé à la dame ce qu’elle avait dit au prêtre le matin qu’elle s’était confessée. La dame répondit qu’elle ne voulait pas le lui dire, pour ce que ce n’était chose honnête ni convenable. À quoi le jaloux dit : « — Mauvaise femme, en dépit de toi je sais ce que tu lui as dit ; et il faut en fin de compte que je sache quel est le prêtre dont tu t’es si fort amourachée et qui, grâce à ses enchantements, couche avec toi toutes les nuits, sinon, je te saignerai les veines. — » La dame dit qu’il n’était point vrai qu’elle fût amoureuse d’un prêtre. « — Comment ! — dit le jaloux — n’as-tu pas dit ainsi et ainsi au prêtre qui t’a confessée ? — » La dame dit : « — Il ne te l’a point redit, mais si tu avais été présent, tu ne le saurais pas mieux. Eh bien ! oui, je le lui ai dit. — » « — Donc — dit le jaloux — dis-moi quel est ce prêtre et promptement. — » La dame se mit à sourire et dit : « — Je me réjouis fort quand un homme sage se laisse mener par une femme simple comme on mène un mouton à la boucherie par les cornes, ce qui ne veut pas dire que tu sois sage, ni que tu l’aies été depuis le jour où tu as laissé entrer dans ton cœur le mauvais esprit de la jalousie sans savoir pourquoi ; aussi, plus tu es bête et sot, moins je dois être glorieuse de ma ruse. Crois-tu, ô mon mari, que je sois aveugle des yeux de la tête, comme tu l’es, toi, des yeux de l’esprit ? Certes, non ; au premier coup d’œil, j’ai reconnu, le prêtre qui m’a confessée, et j’ai parfaitement vu que c’était toi ; mais je me mis en tête de te donner ce que tu venais chercher, et je te l’ai donné. Mais, si tu avais été sage comme il te semble, tu n’aurais pas essayé de savoir par ce moyen les secrets de ton excellente femme, et, sans prendre un vain soupçon, tu aurais vu que ce qu’elle te confessait était vrai, sans qu’elle eût pour cela commis la moindre faute. Je t’ai dit que j’aimais un prêtre : ne t’étais-tu pas, toi que j’ai grand tort d’aimer, déguisé en prêtre ? je t’ai dit qu’il n’y avait pas de porte à la maison qu’on pût tenir fermée quand il voulait coucher avec moi : et quelle porte te fut jamais tenue fermée à la maison, quand tu as voulu venir me trouver où j’étais ? Je t’ai dit que le prêtre couchait toutes les nuits avec moi : et quand donc n’as-tu pas couché avec moi ? Et toutes les fois que tu m’as envoyé ton petit clerc, tu sais bien que tu n’avais pas couché avec moi ; aussi je te faisais répondre que le prêtre n’était pas venu. Quel étourneau, si ce n’est toi qui t’es laissé aveugler par la jalousie, n’aurait compris ces choses ? Et tu es resté à la maison, la nuit, à faire le guet à la porte, et tu as cru m’avoir persuadée que tu étais allé souper et coucher ailleurs ! Ravise-toi désormais et redeviens l’homme que tu étais d’habitude ; ne te fais pas jouer par qui connaît toutes tes façons d’agir, comme je les connais, et renonce à cette garde solennelle que tu fais, car je jure Dieu que si l’envie me venait de te faire porter les cornes, quand même tu aurais cent yeux au lieu des deux que tu as, je me ferais forte de faire à mon plaisir sans que tu t’en aperçusses. — »

« Le méchant jaloux, qui s’imaginait avoir fort adroitement appris le secret de la dame, entendant ces paroles, comprit qu’il avait été joué ; sans plus rien répondre, il la tint pour bonne et sage ; et il dépouilla toute jalousie, alors qu’elle lui aurait été le plus nécessaire, de même qu’il s’en était affublé quand il n’en avait nul besoin. Pour quoi, la dame avisée, ayant quasi pleine licence pour ses ébats, sans plus faire venir son amant par-dessus le toit comme font les chattes, le fit entrer tout simplement par la porte, prenant ses précautions, et, menant vie joyeuse, se donna souvent par la suite du bon temps avec lui. — »


NOUVELLE VI


Madame Isabetta, se trouvant chez elle avec son amant Leonetto, reçoit la visite de messer Lambertuccio qui l’aime. Son mari étant survenu sur ces entrefaites, la dame fait sortir de chez elle messer Lambertuccio avec un couteau à la main, comme s’il était à la poursuite de Leonetto qu’elle fait ensuite reconduire par son mari.


La nouvelle de la Fiammetta avait merveilleusement plu à tous, chacun affirmant que la dame avait fort bien fait et comme le méritait un homme si bestial ; mais quand la nouvelle fut finie, le roi ordonna à Pampinea de poursuivre. Celle-ci commença et dit : « — Ils sont nombreux, ceux qui, parlant sottement, disent qu’Amour enlève aux gens tout bon sens et fait perdre la mémoire à quiconque aime. Cela me semble une sotte opinion ; les nouvelles déjà racontées l’ont bien démontré, et j’entends le démontrer encore.

« En notre cité, où tous les biens abondent, était jadis une jeune dame noble et très belle et qui fut la femme d’un chevalier plein de valeur et de mérite. Et comme il arrive souvent qu’on ne peut se contenter de manger toujours d’un même plat, mais qu’on désire parfois en changer, cette dame, son mari ne la satisfaisant pas entièrement, s’amouracha d’un jeune homme appelé Leonetto, plaisant et de belles manières bien que n’étant pas de haute naissance, lequel, de son côté, s’énamoura de la dame. Il est rare, vous le savez, que ce que chacune des parties veut bien n’arrive pas à bon effet ; aussi, il ne se passa guère de temps sans que leur amour ne reçut son dénouement ordinaire. Sur ces entrefaites, il advint, la dame étant belle et avenante, qu’un chevalier nommé messer Lambertuccio en devint fort amoureux ; mais comme il lui faisait l’effet d’un homme déplaisant et grossier, la dame ne pouvait, pour quoi que ce fût au monde, se décider à l’aimer. Le chevalier la pressant beaucoup par de nombreux messages, mais en vain, il la menaça, étant un homme puissant, de la couvrir de honte si elle ne faisait point à son plaisir. Pour quoi, la dame qui le craignait et savait de quoi il était capable, se résigna à faire selon sa volonté.

« La dame, qui avait nom madame Isabetta, étant allée, comme c’est notre habitude pendant l’été, demeurer dans une de ses belles maisons de campagne des environs, il advint qu’un matin son mari monta à cheval pour se rendre en un certain endroit où il devait passer quelques jours ; aussitôt la dame manda à Leonetto de venir la rejoindre, ce que le jeune homme, fort joyeux, fit incontinent. De son côté, messer Lambertuccio, apprenant que le mari de la dame était absent, monta à cheval et, sans être accompagné de personne, alla frapper à la porte de la belle. La servante de la dame l’ayant aperçu, alla sur le champ trouver sa maîtresse qui était dans sa chambre avec Leonetto, et l’ayant appelée elle lui dit : « — Madame, messer Lambertuccio est en bas tout seul. — » Ce qu’entendant la dame, elle fut la plus ennuyée femme qui fût au monde ; mais comme elle le craignait beaucoup, elle pria Leonetto de consentir à se cacher un moment derrière les courtines du lit, jusqu’à ce que messer Lambertuccio s’en fût allé. Leonetto, qui n’avait pas moins peur de lui que la dame, s’y cacha, et elle ordonna à la servante d’aller ouvrir à messer Lambertuccio. Celui-ci, une fois la porte ouverte, entra dans la cour, descendit de cheval qu’il attacha à un gond, et monta vers la dame, laquelle faisant bon visage, vint au devant de lui jusque sur l’escalier, le reçut aussi joyeusement qu’elle put et lui demanda ce qu’il venait faire. Le chevalier l’ayant accolée et baisée, dit : « — Mon âme, j’ai appris que votre mari n’était point ici et je suis venu rester quelque peu avec vous. — » Sur ces paroles, ils entrèrent dans la chambre, s’y enfermèrent, et messer Lambertuccio se mit à prendre plaisir d’elle.

« Pendant qu’il était ainsi avec la dame, il advint que le mari de celle-ci, contre toute attente, s’en revint à la maison Dès que la servante le vit, elle courut en toute hâte à la chambre de la dame et dit : « — Madame, voici messer qui revient ; je crois qu’il est déjà dans la cour. — » La dame, voyant cela, se rappela qu’elle avait deux hommes chez elle et comprenant qu’elle ne pouvait pas cacher le chevalier à cause de son cheval qui était dans la cour, elle se tint pour morte. Néanmoins, sautant vivement en bas du lit, elle prit sur le champ son parti et dit à messer Lambertuccio : — « Si vous me voulez quelque bien, et si vous voulez me sauver la vie, vous ferez ce que je vais vous dire. Vous allez prendre en main votre couteau tiré de sa gaîne, et l’air furieux et courroucé vous allez descendre l’escalier, et vous vous en irez en disant : Je jure Dieu que je le trouverai ailleurs ! et si mon mari veut vous retenir et vous demander quelque chose, vous ne répondrez rien autre que ce que je vous ai dit, vous monterez à cheval, et ne resterez avec lui pour aucune raison. — » Messer Lambertuccio dit : « — Volontiers. — » Et ayant tiré son couteau, le visage enflammé autant parla fatigue qu’il venait de se donner que par dépit du retour du mari, il fit comme la dame lui avait ordonné.

« Le mari de la dame était déjà descendu de cheval dans la cour, et voyant le palefroi qui y était attaché il s’en étonna, et il allait monter quand il vit descendre messer Lambertuccio. Surpris de son air et de ses paroles, il dit : « — Qu’est-ce donc, messire ? — » Messer Lambertuccio, le pied à l’étrier et déjà à cheval, ne répondit rien sinon : « — Ah ! corps de Dieu ! je le retrouverai ailleurs. — » Et il partit. Le gentilhomme, étant monté, trouva la dame au haut de l’escalier toute troublée et remplie d’épouvante, et il lui dit : « — Qu’est-ce ? qui donc messer Lambertuccio menace-t-il ainsi d’un air si colère ? — » La dame, rentrée dans la chambre, afin que Leonetto l’entendît, répondit : « — Messire, je n’ai jamais eu peur semblable à celle-ci. Tout à l’heure est entré ici en fuyant un jeune homme que je ne connais pas et que messer Lambertuccio poursuivait un couteau à la main ; trouvant par hasard cette chambre ouverte, il me dit, tout tremblant : Madame, pour Dieu, secourez-moi, que l’on ne me tue point dans vos bras ! je me levai toute droite, et comme j’allais demander qui il était et ce qu’il avait, messer Lambertuccio s’est mis à monter à son tour en disant : « — Où es-tu, traître ? — Je m’avançai sur la porte de la chambre, et comme il voulut entrer, je le retins ; il fut assez courtois, voyant que cela ne me plaisait point qu’il entrât céans, pour s’arrêter, et après beaucoup de menaces, il est descendu comme vous l’avez vu. — »

« Le mari dit alors : — Femme, tu as bien fait ; ç’aurait été un trop grand blâme pour nous, si quelqu’un avait été tué ici, et messer Lambertuccio a commis une grande inconvenance en poursuivant une personne qui s’était réfugiée chez moi. — » Puis il demanda où était ce jeune homme. La dame répondit : « — Messire, je ne sais où il s’est caché. — » Le chevalier dit alors : « — Où es-tu ? sors sans crainte. — » Leonetto, qui avait tout entendu, et qui était tremblant comme quelqu’un qui aurait eu un juste sujet de peur, sortit de l’endroit où il était caché. Alors le chevalier dit : « — Qu’as-tu donc à faire avec messer Lambertuccio ? — » Le jeune homme répondit : — Messire, rien au monde, et pour ce je crois fermement qu’il n’est point dans son bon sens, ou qu’il m’a pris pour un autre ; en effet, à peine m’a-t-il aperçu de loin sur la route près de ce palais, qu’il a mis son couteau à la main et a dit : — Traître, tu es mort ! — Je ne me suis point amusé à lui demander pourquoi, mais je me suis enfui le plus vite que j’ai pu et je suis venu ici, où grâce à Dieu et à cette gente dame, j’ai été sauvé. — » Le chevalier dit alors : « — Allons, n’aie plus aucune crainte, je te conduirai chez toi sain et sauf, et puis tu verras ce que tu auras à faire avec lui. — » Et quand ils eurent soupé, l’ayant fait monter à cheval, il le mena à Florence et ne le laissa que chez lui. Suivant recommandation de la dame, Leonetto parla le soir même en secret à messer Lambertuccio et s’arrangea avec lui de telle façon que, bien qu’on parlât beaucoup de cette aventure, le chevalier ne s’aperçut jamais du tour que lui avait joué sa femme. — »



NOUVELLE VII


Ludovic découvre à madame Béatrice l’amour qu’il lui porte. La dame envoie son mari Égano à sa place dans le jardin, et couche avec Ludovic, lequel s’étant ensuite levé, va dans le jardin et bâtonne Égano.


La présence d’esprit de madame Isabetta racontée par Pampinea fut tenue pour merveilleuse par toute la compagnie. Mais Philomène, à qui le roi avait ordonné de poursuivre, dit : « — Amoureuses dames, si je ne me trompe, je vais, je crois, vous en conter une non moins belle, et tout de suite.

« Il faut que vous sachiez qu’il fut autrefois à Paris un gentilhomme florentin qui, par pauvreté, s’était fait marchand, et auquel le commerce avait si bien réussi, qu’il était devenu richissime. Il avait eu de sa femme un fils unique qu’il avait nommé Ludovic ; et pour qu’il tînt de la noblesse de ses aïeux et non de la profession de marchand, le père n’avait pas voulu qu’il entrât comme apprenti dans aucune boutique, mais il l’avait mis avec les autres gentilshommes au service du roi de France, où il avait appris les belles manières et toutes sortes de bonnes choses. Le jeune homme étant à la cour, il advint que plusieurs chevaliers de retour du Saint-Sépulcre, se mêlèrent à une conversation de jeunes gens parmi lesquels se trouvait Ludovic, et que, les entendant parler entre eux des belles dames de France, d’Angleterre et des autres parties du monde, l’un d’eux se mit à dire que parmi toutes les dames qu’il avait vues en parcourant l’univers, il n’en avait pas trouvé une qui égalât en beauté la femme d’Egano de’ Galluzzi de Bologne, appelée madame Béatrice ; ce que tous ses compagnons, qui avaient vu comme lui cette dame à Bologne, s’accordèrent à reconnaître. En entendant cela, Ludovic qui n’était encore amoureux d’aucune dame, s’enflamma d’un tel désir de la voir, qu’il ne pouvait penser à autre chose, et ayant résolu d’aller jusqu’à Bologne pour voir la dame et pour s’y fixer si elle lui plaisait, il donna à entendre à son père qu’il voulait aller visiter le Saint-Sépulcre, ce dont il obtint à grand’peine la permission.

« En conséquence, ayant pris le nom d’Anichino, il arriva à Bologne, et, la fortune le favorisant, dès le lendemain il vit cette dame à une fête ; elle lui parut beaucoup plus belle qu’il ne se l’était imaginé ; pour quoi, s’étant épris passionnément d’elle, il résolut de ne pas quitter Bologne avant d’avoir conquis son amour. En songeant à part soi au moyen qu’il devait employer pour y parvenir, il lui sembla, laissant de côté tous les autres, que s’il réussissait à devenir le familier du mari, lequel en avait beaucoup, il pourrait d’aventure venir à bout de ce qu’il désirait. Ayant donc vendu ses chevaux, et tout concerté avec ses gens pour le mieux, il leur recommanda de feindre de ne point le connaître ; puis il alla trouver l’hôtelier et lui dit qu’il entrerait volontiers au service de quelque gentilhomme si cela pouvait se faire. À quoi l’hôtelier dit : « — Tu es justement un familier comme il en faudrait un à un gentilhomme de cette ville qui a nom Egano, lequel en a déjà beaucoup et les veut tous de bonne tournure, comme toi ; je lui en parlerai. — » Et comme il avait dit, il fit ; de sorte qu’avant de quitter Egano, il lui fit accepter Anichino, ce qui fut on ne peut plus agréable à ce dernier.

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit : « — Qu’as-tu Anichino ? cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? — » « Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors : — « Eh ! dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs. À quoi Anichino dit : « — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

« Ô singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours été digne d’éloges en ces sortes de cas ! Tu n’aimas jamais les larmes ni les soupirs, et toujours tu te rendis aux humbles prières et aux amoureux désirs ; et si j’avais des louanges assez dignes de toi, ma voix ne se lasserait jamais de te louer. La gente dame, pendant qu’Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses prières, elle reçut son amour dans le cœur avec une telle force, qu’elle aussi se mit à soupirer, et, après quelques soupirs, elle dit : « — Mon doux Anichino, reprends courage, ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentilshommes, de seigneurs, ni d’aucun autre — car j’ai été et je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n’ont pu émouvoir mon âme, et je n’en ai aimé aucun ; mais toi, dans le peu de temps que tes paroles ont duré, tu as fait que je t’appartiens bien plus que je ne m’appartiens à moi-même. J’estime que tu as parfaitement gagné mon amour, et pour ce je te le donne, et je te promets que je t’en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entièrement passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de venir vers minuit en ma chambre ; je laisserai la porte ouverte ; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y viendras, et une fois là, si je dors, tu me toucheras jusqu’à ce que je m’éveille, et alors je te récompenserai du long désir que tu as eu. Et pour que tu croies à ce que je te dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et lui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ce qu’Anichino lui rendit de bon cœur.

« Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer à quelques affaires, attendant avec la plus grande joie du monde que la nuit vînt. Egano de retour de la-chasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu’il eut soupé, et sa femme le suivit, après avoir laissé, comme elle l’avait promis, la porte de la chambre ouverte. À l’heure dite, Anichino s’y rendit, et après être entré doucement dans la chambre et avoir fermé la porte en dedans, il se dirigea vers l’endroit où la dame était couchée, et lui ayant mis la main sur la poitrine, il vit qu’elle ne dormait pas. Celle-ci, dès qu’elle sentit qu’Anichino était arrivé, lui prit la main dans les deux siennes, et les tenant fortement, elle se tourna dans le lit jusqu’à ce qu’elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n’ai voulu te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué ; mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano, quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meilleur de tes familiers, celui que tu aimes le plus de tous ceux qui sont en ta maison ? — » Egano répondit : — Qu’est-ce, femme, que tu me demandes ? Ne le sais-tu pas ? je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu auquel j’aie accordé, j’accorde plus de confiance et que j’aime plus qu’Anichino ; mais pourquoi me fais-tu cette demande ? — »

« Anichino, voyant qu’Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s’en aller, craignant fort que la dame n’eût voulu se jouer de lui ; mais elle l’avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu’il n’avait pu se dégager ni ne le pouvait. La dame répondit à Egano et dit : « — Je te le dirai ; je croyais qu’il en était comme tu dis, et qu’il t’était plus fidèle qu’aucun autre ; mais il m’a détrompée, pour ce que, hier, quand tu as été parti pour la chasse, il est resté à la maison, et quand le moment lui a paru propice, il n’a pas eu honte de me demander de satisfaire son désir. Moi, pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin d’autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui ai répondu que j’y consentais et que, cette nuit, après minuit, j’irais dans notre jardin l’attendre au pied du pin. Or, pour moi, je n’ai nulle envie d’y aller ; mais si tu veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux facilement, en endossant une de mes robes en mettant un voile sur ta tête, descendre et aller voir s’il viendra, ce dont je suis sûre. — » En entendant cela, Egano dit : « — Certainement, il faut que je le vois. — » Et s’étant levé, il s’affubla du mieux qu’il sut d’une des robes de la dame, mit un voile sur sa tête, et s’en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d’un pin.

« Dès que la dame l’eut vu se lever et sortir de la chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu’il eût eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la maudissant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l’homme le plus content qui fût jamais. Sur quoi, la dame étant revenue dans le lit, il se déshabilla sur son invitation, et ils prirent ensemble plaisir et joie pendant un bon moment. Puis, la dame jugeant qu’Anichino ne devait pas rester plus longtemps, elle le fit lever, s’habiller et lui dit : « — Mon doux ami, tu vas prendre un bon bâton et tu t’en iras au jardin ; là feignant de m’avoir demandé ce rendez-vous pour m’éprouver, tu diras toutes sortes d’injures à Egano que tu feras semblant de prendre pour moi, et tu me le bâtonneras de la belle façon, pour ce que de tout cela il s’en suivra pour nous merveilleuse joie et plaisir. — »

« Anichino s’étant levé et étant allé dans le jardin, un gros bâton de saule à la main, s’approcha du pin où Egano, qui le vit venir, se leva comme pour lui faire grandissime fête, et courant à sa rencontre. Sur quoi Anichino dit : « — Ah, mauvaise femme ! tu es donc venue, et tu as cru que je voulais faire cette honte à mon maître ? sois mille fois la mal venue. — » Et, le bâton levé, il se mit à frapper. À ces paroles, Egano voyant le bâton se mit à fuir sans dire mot, et Anichino le poursuivit en disant : « — Va, que Dieu te mette en mal an, femme coupable, car je le dirai certainement à Egano demain matin. — » Egano ayant reçu plusieurs coups de bâton, et des bons, s’en revint en toute hâte à la chambre où la dame lui demanda si Anichino était venu au jardin. Egano dit : « — Plût à Dieu qu’il n’y fût pas venu, pour ce que, croyant que c’était toi, il m’a tout rompu de coups de bâton, et m’a dit les plus grosses injures qu’on ait jamais dites à une mauvaise femme ; et certainement je m’étonnais fort qu’il t’eût fait cette proposition dans l’intention de me déshonorer ; mais te voyant l’air enjoué et avenant, il a voulu t’éprouver. — » Alors la dame dit : « — Loué soit Dieu, car il m’a éprouvé en paroles seulement, tandis qu’il t’a éprouvé, toi, par des coups ; et je crois qu’il pourra dire que je supporte plus patiemment les paroles que tu ne supportes les coups ; mais puisqu’il t’est si fidèle, je veux l’avoir pour cher et lui faire honneur. — » Egano dit : « — Certes, tu dis vrai. — »

« Et depuis ce jour, se reposant là-dessus, Egano fut convaincu qu’il avait la femme la plus fidèle et le serviteur le plus loyal qu’eût jamais eus un gentilhomme. Pour quoi, Anichino et la dame rirent plus d’une fois de ce bon tour, et pendant tout le temps qu’il plut à Anichino de rester au service d’Egano à Bologne, lui et sa maîtresse eurent, pour prendre leurs ébats, toutes les aises qu’ils n’auraient probablement pas eues sans cela. — »


NOUVELLE VIII


Un mari devient jaloux de sa femme. Celle-ci s’attache la nuit une ficelle au doigt de pied pour connaître quand son amant vient la trouver. Le mari s’aperçoit du stratagème ; il poursuit l’amant, et pendant ce temps la dame fait coucher à sa place, dans son lit, une autre femme qu’à son retour le mari bat et à qui il arrache les cheveux. Il va ensuite chercher les frères de sa femme ; ceux-ci, trouvant que ce qu’il leur a dit n’est point vrai, l’accablent d’injures.


Tous jugèrent que madame Béatrice avait été extraordinairement malicieuse dans sa façon de se moquer de son mari, et chacun affirmait que la peur d’Anichino avait dû être très grande quand, retenu fortement par la dame, il l’entendit parler de l’amour dont il l’avait requise ; mais le roi voyant Philomène se taire, se tourna vers Néiphile et dit : « — C’est à vous de parler. — » Celle-ci, souriant d’abord un peu, commença : « — Belles dames, j’aurais fort à faire si je voulais vous contenter par une belle nouvelle comme celles dont vous avez été jusqu’ici si satisfaites ; mais avec l’aide de Dieu j’espère m’en tirer assez bien.

« Il faut donc que vous sachiez qu’en notre cité fut jadis un richissime marchand nommé Arriguccio Berlinghieri, lequel, comme font encore aujourd’hui tous les marchands, s’imagina sottement de s’anoblir en prenant femme, et épousa une jeune et gente dame peu en rapport avec sa condition et qui s’appelait Monna Sismonda. Celle-ci, pour ce que son mari, comme font tous les marchands, était toujours en voyage et restait peu avec elle, s’énamoura d’un jouvenceau appelé Ruberto qui l’avait longtemps courtisée. La dame ayant lié des relations intimes avec lui, et ces relations étant moins secrètes qu’il n’eût fallu, pour ce qu’elles lui plaisaient souverainement, il arriva qu’Arriguccio, soit qu’il en eût appris quelque chose, soit pour un autre motif, devint l’homme le plus jaloux du monde, et que, laissant là ses voyages et toutes ses affaires, il mit quasi toute sa sollicitude à bien garder sa femme. Il ne se serait point endormi s’il ne l’avait vue entrer la première dans le lit ; pour quoi, la dame ressentait grand chagrin, ne pouvant en aucune façon se trouver avec son Ruberto.

« Or donc, après avoir longuement songé à trouver quelque moyen de le voir, ce dont elle était aussi vivement sollicitée par lui, il lui vint en la pensée de procéder de cette façon ; comme sa chambre était très loin de la rue, et qu’elle s’était aperçue qu’Arriguccio restait fort longtemps à s’endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut de faire venir Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, d’aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pendant que le mari dormait. Et, pour qu’elle pût être avertie de son arrivée sans que personne s’en aperçut, elle imagina d’installer en dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelle dont l’un des bouts retomberait à terre et dont l’autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu’à son lit et entrerait sous les couvertures, de façon à l’attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions prises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle ; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir ; s’il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelle à soi, afin qu’il n’attendît point. Cela plut à Ruberto, qui étant allé au rendez-vous, put quelquefois la voir, d’autres fois non.

« Ce stratagème continuant entre eux, il advint qu’une nuit, la dame dormant, Arriguccio en étendant le pied dans le lit trouva la ficelle ; pour quoi, y portant la main et voyant qu’elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse ; ce dont il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenêtre ; sur quoi, l’ayant enlevée du doigt de sa femme, il l’attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d’habitude, il réveilla Arriguccio ; mais comme celui-ci se l’était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu’il devait rester et attendre — ce qu’il fit — Arriguccio, s’étant levé précipitamment et ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l’audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu’il fût un marchand, Arriguccio était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l’ouvrit pas tout doucement ainsi qu’avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fut surpris et soupçonna la vérité, c’est-à-dire que c’était Arriguccio qui avait ouvert la porte ; pour quoi, il se mit à fuir en toute hâte, et Arriguccio se lança à sa poursuite.

« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arriguccio le poursuivant toujours, Ruberto, qui était également armé, tira son épée et fit volte-face ; de sorte qu’ils se mirent l’un à attaquer, l’autre à se défendre. La dame s’était réveillée quand Arriguccio avait ouvert la chambre, et s’apercevant qu’on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle comprit soudain que sa ruse avait été découverte ; voyant qu’Arriguccio s’était mis à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de tout cela ; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la supplia tant, qu’elle la fit consentir à se mettre à sa place dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se faire connaître les mauvais traitements que pourrait lui faire Arriguccio, pour ce qu’elle l’en récompenserait si bien qu’elle n’aurait point occasion de s’en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brûlait dans la chambre, elle sortit, et s’étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer.

« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur dire des injures ; sur quoi Arriguccio craignant d’être reconnu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser ; puis, en colère et de méchante humeur, il s’en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, femme coupable ? Tu as éteint la lumière afin que je ne te trouve pas ; mais tu t’es trompée. — » Et étant allé droit au lit, il saisit la suivante, croyant prendre sa femme, et s’escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu’il lui meurtrit toute la figure ; il finit par lui arracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu’on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignait fort, et elle avait de quoi ; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu ! assez ! sa voix était si brisée par les plaintes, et Arriguccio était animé d’une telle fureur, qu’il n’aurait pas pu reconnaître si c’était la voix d’une autre femme que la sienne. Pendant qu’il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « — Méchante femme, je n’entends pas te punir autrement ; mais j’irai trouver tes frères ; je leur dirai tes belles actions ; ils viendront te chercher et te feront ce qu’ils croiront que leur honneur exige ; puis ils t’emmèneront ; car pour sûr, tu ne resteras plus désormais en cette maison. — » Cela dit, il sortit de la chambre, la ferma en dehors et s’en alla.

« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, ralluma la lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu’elle put, et la reconduisit dans sa chambre, où elle la fit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d’Arriguccio, de façon à la laisser satisfaite. Et aussitôt qu’elle eut ramené la servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s’y fût couché ; elle ralluma la lampe, s’habilla et se rajusta comme si elle n’avait pas encore été au lit ; puis ayant allumé une lanterne et pris ses vêtements, elle alla s’asseoir à la cime de l’escalier où elle se mit à coudre et à attendre ce qui allait advenir de tout cela.

« Arriguccio, sorti de chez lui, s’en alla du plus vite qu’il put chez les frères de sa femme, et frappa à leur porte jusqu’à ce qu’on l’eût entendu et qu’on lui eût ouvert. Les frères de la dame, qui étaient au nombre de trois, ainsi que sa mère, entendant que c’était Arriguccio qui venait, se levèrent tous et, ayant fait allumer des lumières, vinrent à lui et lui demandèrent ce qu’il allait cherchant ainsi à cette heure et tout seul. Sur quoi Arriguccio, depuis l’incident de la ficelle qu’il avait trouvée attachée au doigt de pied de Monna Sismonda, jusqu’à ce qu’il avait vu et fait ensuite, leur raconta tout ; et pour leur donner une bonne preuve de ce qu’il avait fait, il mit dans leurs mains les cheveux qu’il croyait avoir arrachés à sa femme, ajoutant qu’ils pouvaient venir et qu’ils lui pourraient faire ce qu’ils croiraient que leur honneur exigeait, pour ce qu’il n’entendait pas la garder plus longtemps chez lui. Les frères de la dame, fortement courroucés de ce qu’ils avaient entendu, car ils le tenaient pour vrai, et furieux contre elle, firent allumer des torches, et s’étant mis en route avec Arriguccio, s’en allèrent chez lui avec l’intention de faire un mauvais parti à leur sœur. Ce que voyant leur mère, elle se mit à les suivre en pleurant, les suppliant tour à tour de ne point croire si vite de pareilles choses sans en avoir vu ou en avoir appris davantage, pour ce que le mari pouvait fort bien s’être mis en colère contre elle et l’avoir battue pour un tout autre motif, et donner maintenant cette raison pour excuse ; elle ajoutait aussi qu’elle s’étonnait beaucoup que cela eût pu arriver, car elle connaissait bien sa fille, l’ayant élevée dès son plus jeune âge ; et elle leur tenait bon nombre de propos semblables.

« Arrivés à la maison d’Arriguccio et y étant entrés, ils se mirent à monter l’escalier. Monna Sismonda, les entendant venir dit : « — Qui est là ? — » À quoi l’un de ses frères répondit : « — Tu le sauras bien, qui c’est, femme coupable. — » Monna Sismonda dit alors : « — Que veut donc dire ceci ! Seigneur, aidez-nous ! — » Et, s’étant levée tout debout, elle dit : « — Mes frères, soyez les bien venus ; que cherchez-vous tous trois à cette heure ? — » Ceux-ci, l’ayant vue assise et en train de coudre et sans qu’aucune trace sur sa figure n’indiquât qu’elle eût été battue, alors qu’Arriguccio leur avait dit qu’il l’avait toute meurtrie, s’étonnèrent tout d’abord, et, refrénant l’impétuosité de leur colère, lui demandèrent des explications sur ce dont Arriguccio se plaignait à son sujet, la menaçant vivement si elle ne leur disait pas tout. La dame leur dit : « — Je ne sais ce que j’ai à vous dire, ni de quoi Arriguccio a pu se plaindre. — » Arriguccio, en la voyant, la regardait comme un homme tout abasourdi, se rappelant lui avoir donne plus de mille coups de poing sur la figure, l’avoir égratignée, bref lui avoir fait tout le mal du monde, tandis que maintenant il la voyait comme si rien ne s’était passé. Les trois frères lui racontèrent brièvement ce qu’Arriguccio leur avait dit au sujet de la ficelle, des mauvais traitements qu’il lui avait infligés, enfin tout. La dame, se tournant vers Arriguccio, dit : « — Eh ! mon mari, qu’est-ce que j’entends ? Pourquoi me fais-tu passer, à ta grande vergogne, pour une femme coupable, alors que je ne le suis pas, et te fais-tu passer, toi, pour l’homme méchant et cruel que tu n’es point ? Avec qui as-tu été céans cette nuit, si ce n’est avec moi ? Quand m’as-tu battue ? Pour moi, je ne m’en souviens point ? — »

« Arriguccio se mit à dire : « — Comment, méchante femme, n’avons-nous pas été ensemble au lit ? Ne suis-je point revenu ici, moi, après avoir poursuivi ton amant ? Ne t’ai-je pas donné mille coups et arraché les cheveux ? — » La dame répondit : « — Tu n’as point couché céans hier soir. Mais laissons cela, car je ne puis en donner d’autres preuves que mes paroles qui disent vrai, et venons-en à ce que tu dis de m’avoir battue et arraché les cheveux. Tu ne m’as jamais battue ; que tous ceux qui sont ici et toi-même me fassiez voir si j’ai aucune trace de coups sur toute ma personne ! Et je ne te conseillerais pas d’être assez hardi pour porter la main sur moi, car, par la croix de Dieu, je te dévisagerais de belle sorte. Tu ne m’as pas davantage arraché les cheveux ; du moins je ne l’ai ni senti ni vu ; mais peut-être me les as-tu arrachés sans que je m’en aperçusse. Voyons voir si je les ai arrachés ou non. — » Et, ayant ôté ses voiles de sa tête, elle montra que ses cheveux n’avaient point été arrachés, mais qu’ils étaient entiers.

« Ce que voyant et entendant les trois frères et la mère, ils se mirent à dire à Arriguccio : « — Que veux-tu dire, Arriguccio ? Ce n’est pas là ce que tu es venu nous dire que tu avais fait, et nous ne savons pas comment tu pourras prouver le reste. — » Arriguccio était comme dans un rêve et voulait parler, mais voyant que ce qu’il croyait pouvoir facilement prouver n’existait pas, il n’osait rien dire. La dame, s’étant tournée vers ses frères, dit : « — Mes frères, je vois qu’il est allé chercher ce que je ne voulais jamais faire, à savoir que je vous raconte ses misères et sa méchanceté ; et bien, je le ferai. Je crois fermement que ce qu’il vous a dit lui est arrivé et qu’il l’a fait ; écoutez comment. Ce galant homme à qui pour male heure vous m’avez donnée pour femme ; qui se fait appeler marchand et veut passer pour l’être ; qui devait être plus sobre qu’un religieux et plus honnête qu’une demoiselle, il se passe peu de soirs qu’il n’aille s’enivrer par les tavernes, courant les mauvaises femmes, tantôt celle-ci, tantôt celle-là ; pour moi, il faut que je l’attende jusqu’à minuit et parfois jusqu’au matin, comme vous venez de me trouver. Je suis sûre, qu’étant complètement ivre, il est allé se coucher avec une de ces tristes créatures, et qu’en se réveillant il lui a trouvé une ficelle attachée au pied, et qu’alors il lui a fait toutes les belles prouesses qu’il dit : il est retourné près d’elle, l’a battue et lui a arraché les cheveux, et, comme il n’était pas encore bien revenu en lui-même, il a cru, et je suis persuadée qu’il croit encore, m’avoir fait tout cela à moi. Et si vous l’examinez bien au visage, il est encore à moitié ivre. Mais pourtant, quoi qu’il ait dit de moi, je veux que vous n’en teniez pas plus compte que de ce que dit un homme ivre, et puisque je lui pardonne, je veux que vous lui pardonniez aussi. — »

La mère de la dame, entendant cela, commença à crier et à dire : « — Par la croix de Dieu, ma fille, cela ne devrait pas se passer ainsi ; il faudrait, au contraire, tuer ce chien fastidieux et ingrat, car il n’a jamais été digne d’avoir une jeunesse comme toi. Voyez un peu ! il n’aurait pas fait autrement s’il t’avait trouvée dans la fange ! Puisse-t-il désormais vivre à la male heure, si tu dois rester sous le coup des propos d’un mauvais marchand de fressure d’âne ! Ils viennent tous ici de leur village, sortis de la canaille et vêtus de gros drap de Romagne, les chausses tombantes et la plume au cul, et dès qu’ils ont trois sols, il leur faut pour femmes les filles des gentilshommes et des nobles dames ; ils se font faire des armoiries et ils disent : je suis de telle famille ; ceux de ma maison ont fait ceci et cela. Que je voudrais donc que mes fils n’eussent point suivi mes avis, car ils te pouvaient si honorablement faire entrer dans la maison des comtes Guidi, avec une petite dot ! Mais ils ont voulu te donner cette belle joie, à savoir que, tandis que tu es la meilleure fille de Florence et la plus honnête, ton mari n’a pas eu honte de venir dire en plein minuit que tu es une putain, comme si nous ne te connaissions pas ! Mais par ma foi en Dieu, si l’on voulait m’en croire, on lui donnerait une telle correction qu’il s’en repentirait. — » Et, s’étant tournée vers ses fils, elle dit : « — Mes fils, je vous disais bien que cela ne pouvait pas être. Avez-vous entendu comment votre cher beau-frère traite votre sœur ? Mauvais marchand de quatre deniers qu’il est ! Si j’étais de vous, après ce qu’il a dit d’elle et ce qu’il a fait, je ne me tiendrais pas pour satisfaite ni vengée avant de l’avoir fait disparaître de ce monde ; et si j’étais un homme, comme je suis une femme, je ne voudrais pas qu’aucun autre que moi se chargeât de son affaire. Seigneur, punis-le, ce méchant ivrogne, qui n’a point de honte. — »

Les jeunes gens, voyant et entendant tout cela, se tournèrent vers Arriguccio et lui adressèrent les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un méchant homme ; finalement ils lui dirent : « — Nous te pardonnons celle-là comme à un homme ivre ; mais garde-toi sur ta vie que nous entendions jamais plus de semblables nouvelles, car pour sûr, s’il nous en parvient encore aux oreilles, nous te paierons en même temps celle-là et les autres. — » Ayant ainsi parlé, ils s’en allèrent.

« Arriguccio était resté tout ébahi, ne sachant en lui-même si ce qu’il avait fait était vrai ou s’il avait rêvé ; sans plus rien dire, il laissa sa femme en paix. Celle-ci, par sa sagacité, non seulement évita le péril survenu, mais trouva le moyen de faire selon son plaisir, sans avoir plus aucune peur de son mari. — »


NOUVELLE IX


Lidia, femme de Nicostrate, aime Pirrus. Celui-ci, pour croire à son amour, lui demande trois choses qu’elle fait toutes les trois ; en outre, en présence de Nicostrate, elle se satisfait avec lui et fait croire à Nicostrate que ce qu’il a vu n’est point vrai.


La nouvelle de Néiphile avait paru si plaisante, que les dames ne pouvaient se tenir d’en rire et d’en parler, bien que le roi leur eût imposé plusieurs fois silence, ayant ordonné à Pamphile de dire la sienne. Cependant, quand elles se turent, Pamphile commença ainsi : « — Je ne crois pas, révérentes dames, qu’il existe chose au monde, quelque grave et douteuse qu’elle soit, que n’ose faire quiconque aime ferventement. Bien que cela ait été démontré dans nombre de nouvelles, néanmoins je crois que je vous le démontrerai bien plus encore par une que j’entends vous dire, et où vous entendrez parler d’une dame à qui la fortune fut d’autant plus favorable qu’elle avait montré peu de prudence ; et pour ce, je ne conseillerais à aucune de vous de marcher sur les traces de la dame dont je veux parler, attendu que la fortune n’est pas toujours favorablement disposée, et que les hommes ne sont pas tous également sots en ce monde.

« Dans Argos, très ancienne cité d’Achaïe que ses anciens rois ont rendue plus fameuse que grande, fut jadis un noble homme appelé Nicostrate, et à qui, déjà voisin de la vieillesse, la fortune donna pour femme une grande dame non moins ardente que belle, dont le nom était Lidia. Notre homme, étant noble et riche, entretenait un nombreux domestique, des chiens et des oiseaux, et prenait un grandissime plaisir à chasser. Il avait, parmi ses autres familiers, un jeune homme bien fait, élégant et beau de sa personne, adroit à tout ce qu’il entreprenait, nommé Pirrus. Nicostrate l’aimait par-dessus tout, et avait en lui la plus entière confiance. Lidia s’en énamoura fortement, à tel point que, ni de jour ni de nuit, elle ne pouvait penser à autre chose. Mais de cet amour, soit qu’il ne s’en fût point aperçu ou qu’il n’en voulût pas, Pirrus ne paraissait se préoccuper, de quoi la dame portait en son cœur un intolérable ennui. Résolue à lui dévoiler toute son ardeur, elle fit venir près d’elle une sienne camériste nommée Lusca, en qui elle avait grande confiance, et elle lui parla ainsi : « — Lusca, les bienfaits que tu as reçus de moi doivent te rendre obéissante et fidèle ; pour ce, garde-toi de faire jamais connaître à personne ce que je vais te dire présentement, sinon à celui à qui je t’ordonnerai de le dire. Comme tu vois, Lusca, je suis dame, jeune et fraîche, et abondamment pourvu de tout ce qu’une femme peut désirer ; bref, hors une chose, je ne puis me plaindre, et cette chose c’est que les années de mon mari sont trop nombreuses si on les mesure aux miennes ; pour quoi, je vis dans la privation de ce que les femmes ont le plus de plaisir à avoir. Cependant, comme je désire cette chose autant que les autres femmes, j’ai depuis longtemps résolu, puisque la fortune m’a été si peu amie de me donner un mari si vieux, de ne pas être assez ennemie de moi-même pour ne pas trouver un moyen de satisfaire mes plaisirs et de me soulager. Pour avoir ces plaisirs aussi complets en cela qu’en toute autre chose, j’ai pris un parti, à savoir que notre Pirrus, comme plus digne de cela que quiconque, y supplée par ses embrassements, et je lui ai voué un tel amour, que je n’éprouve de plaisir qu’en le voyant ou qu’en pensant à lui ; bref, si je n’ai pas sans retard un rendez-vous avec lui, pour sûr je crois que je mourrai. Pour quoi, si ma vie t’est chère, tu lui dévoileras mon amour de la façon qui te paraîtra la meilleure, et tu le prieras de ma part qu’il consente à venir me trouver quand tu iras le chercher. — »

« La camériste dit qu’elle le ferait volontiers ; et ayant trouvé le moment et le lieu propices, elle prit Pirrus à part et du mieux qu’elle sut, elle s’acquitta de l’ambassade dont sa dame l’avait chargée. En entendant cela, Pirrus s’étonna fortement, en homme qui ne s’était aperçu de rien, et craignit que la dame ne lui fît tenir ce langage pour l’éprouver ; pour quoi, il répondit sur le champ d’une façon rude : « — Lusca, je ne puis croire que ces paroles viennent de ma dame, et pour ce, prends garde à ce que tu dis ; si elles viennent bien d’elle, je ne crois pas qu’elle te les fasse dire de bon cœur ; et si elle te les fait dire de bon cœur, comme mon maître me traite mieux que je ne mérite, je ne lui ferais pas sur ma vie un pareil outrage ; donc, garde-toi de me tenir plus longtemps de semblables propos. — » La Lusca, nullement troublée par son air rigide, lui dit : « — Pirrus, de cela et de tout ce que ma dame voudra, je te parlerai toutes les fois qu’elle me l’ordonnera, que cela te doive procurer plaisir ou ennui ; mais tu es une bête. — » Et toute courroucée par les paroles de Pirrus, elle s’en revint vers la dame qui, en l’entendant, désira mourir. Mais, au bout de quelques jours, ayant reparlé à la camériste, elle lui dit : — « Lusca, tu sais que le chêne ne tombe pas du premier coup ; pour quoi, je crois qu’il faut que tu retournes vers celui qui, à mon grand dommage, veut m’être déloyal, et, choisissant le moment convenable, que tu lui démontres bien quel est mon amour pour lui ; qu’enfin tu t’efforces d’amener la chose à bon résultat, pour ce que si on la laissait ainsi, j’en mourrais, et il croirait avoir été bafoué ; de sorte qu’au lieu de son amour que je cherche, je n’obtiendrais que sa haine. — » La camériste réconforta la dame, et s’étant mise à la recherche de Pirrus, elle le trouva joyeux et dispos, et elle lui dit ainsi :

« — Pirrus, je t’ai montré, il y a quelques jours, de quel feu brûle notre maîtresse à cause de l’amour qu’elle te porte, et je t’en assure aujourd’hui de nouveau ; si tu persistes dans la dureté que tu as témoignée l’autre jour, tu peux être certain qu’elle ne vivra pas longtemps ; pour quoi, je t’en prie, consens à satisfaire son désir ; et si tu persistes dans ton obstination, moi qui te croyais très sage, je te tiendrai pour un sot. Quelle plus grande gloire peut-il t’arriver que de te voir aimer par-dessus tout par une telle dame, si belle et si noble ? En outre, combien n’as-tu pas à te reconnaître obligé de la fortune, en pensant qu’elle a mis devant toi toute prête une chose si conforme aux désirs de ta jeunesse, et un tel soulagement à tes besoins ? Quel est l’homme, de ta condition que tu pourras voir en meilleure position pour ses ébats que tu le seras, toi, si tu es avisé ? quel autre pourras-tu voir mieux fourni en armes, en chevaux, en vêtements et en argent, que tu le seras si tu consens à donner ton amour à cette dame ? ouvre donc ton cœur à mes paroles et retourne en toi-même ; rappelle-toi qu’une fois seulement, et jamais plus, il arrive que la fortune vient à nous d’un air joyeux et les bras ouverts ; celui qui ne sait alors l’accueillir et qui plus tard se voit pauvre et misérable, ne doit se plaindre que de soi-même et non d’elle. Puis, il ne doit point exister une même loyauté entre les serviteurs et les maîtres, qu’entre les amis et les parents ; au contraire, les serviteurs doivent, en tant qu’ils peuvent, traiter les maîtres comme ils sont eux-mêmes traités par eux. Crois-tu, si tu avais une belle femme, une mère, une fille, ou une sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu’il observerait envers toi la loyauté que tu veux lui garder au sujet de sa femme ? aie pour certain que, si les promesses et les prières ne suffisaient pas, il emploierait la force, quoi que tu dusses en penser. Traitons-les donc, eux et leurs choses, comme ils nous traitent nous et les nôtres. Use du bénéfice de la fortune, ne la repousse pas ; fais-lui face et reçois-la quand elle vient, car pour sûr, si tu ne le fais pas, sans compter que ta dame en mourra, tu t’en repentiras toi-même tant de fois que tu désireras mourir aussi. — »

« Pirrus, qui avait plusieurs fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si elle revenait le trouver, de faire une toute autre réponse et de consentir en tout à complaire à la dame, pourvu qu’il pût être certain qu’elle ne voulait pas l’éprouver ; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu me dis ; mais d’autre part, je sais que mon maître est fort sage et fort avisé. Comme il a remis toutes ses affaires en mes mains, je crains bien que Lidia, sur son avis et d’après son ordre, ne fasse ainsi que pour m’éprouver ; et pour ce, si elle veut faire trois choses que je demanderai pour éclaircir mes doutes, il n’est rien ensuite que je ne fasse promptement quand elle me commandera. Les trois choses que je veux sont celles-ci : Premièrement, qu’en présence même de Nicostrate, elle tue son bon épervier ; puis qu’elle m’envoie une touffe de la barbe de Nicostrate, et enfin une dent de celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame ; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en fait de conseils, la fit se décider à tenter l’aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu’elle ferait pleinement et vite ce qu’il avait demandé ; en outre, puisqu’il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu’elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même et qu’elle ferait croire à Nicostrate que ce n’était pas vrai. Sur quoi Pirrus attendit ce que ferait la gente dame.

« À quelques jours de là, Nicostrate ayant donné à quelques gentilshommes un grand dîner, comme il avait coutume de le faire assez souvent, et les tables étant déjà levées, la dame, vêtue d’un voile vert et fort parée, sortit de sa chambre et s’en vint en la salle où étaient les convives. Là, voyant Pirrus et les autres, elle alla droit au perchoir sur lequel se tenait l’épervier que Nicostrate aimait tant, le délia, comme si elle voulait le prendre sur sa main, et le saisissant par ses attaches, elle le lança contre la muraille et le tua. Comme Nicostrate lui criait : « — Eh ! femme, qu’as-tu fait ? — » elle ne lui répondit rien, mais s’étant retournée vers les gentilshommes qui avaient dîné avec lui, elle dit : « — Seigneurs, j’aurais peine à me venger d’un roi qui m’aurait fait outrage si je n’osais pas me venger d’un épervier. Il faut que vous sachiez que cet oiseau m’a enlevé tout le temps que les hommes doivent consacrer longuement aux plaisirs des dames ; pour ce que, dès qu’apparaît l’aurore, Nicostrate se lève, monte à cheval, et, son épervier en main, s’en va à travers les plaines pour le voir voler ; et moi, telle que vous me voyez, je reste au lit seule et mal satisfaite. Pour quoi, j’ai voulu faire ce que je viens de faire maintenant ; et aucun autre motif ne m’en a empêchée, sinon que j’attendais de le pouvoir faire en présence d’hommes qui fussent justes juges de mes griefs, comme je crois que vous le serez. — » Les gentilshommes qui l’écoutaient, croyant que son affection pour Nicostrate était conforme à ce que dénotaient ses paroles, se tournèrent tous en riant vers Nicostrate qui était tout courroucé, et se mirent à dire : « — Eh ! comme la dame a bien fait de venger son injure par la mort de l’épervier ! — » Et par divers propos sur cette matière, la dame étant déjà retournée dans sa chambre, ils changèrent en rire le courroux de Nicostrate. Pirrus, ce voyant, dit en lui-même : « — La dame a donné un excellent commencement à mes heureuses amours ; fasse Dieu qu’elle continue. — »

« La dame ayant donc tué l’épervier, elle se trouva peu de jours après dans sa chambre avec Nicostrate : tout en lui faisant des caresses, elle se mit à plaisanter, et comme il lui tirait les cheveux par manière d’amusement, elle saisit cette occasion de faire la deuxième des choses que lui avait demandées Pirus ; l’ayant saisi vivement par une petite touffe de la barbe et se mettant à rire, elle tira si fortement qu’elle la lui arracha toute du menton. De quoi Nicostrate se plaignant, elle dit : « — Qu’as-tu donc, que tu me fais une pareille mine ? Est-ce parce que je t’ai arraché peut-être six poils de la barbe ? Tu n’as pas éprouvé ce que j’ai senti moi, quand tu m’as tiré tout à l’heure les cheveux. — » Et continuant d’une parole à une autre, à plaisanter sur ce ton, la dame conserva sans qu’il s’en aperçut la touffe de barbe qu’elle lui avait arrachée, et l’envoya le jour même à son cher amant.

« Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe ; pourtant, comme elle était fort ingénieuse et qu’Amour la rendait plus ingénieuse encore, elle imagina un moyen de faire cette troisième chose. Nicostrate avait près de lui deux jeunes enfants que leurs pères lui avaient confiés pour que dans sa maison, étant gentilshommes, ils en apprissent les manières. De ces deux garçons, quand Nicostrate mangeait, l’un lui découpait les plats devant lui, l’autre lui servait à boire. La dame les ayant fait appeler, les persuada qu’ils sentaient mauvais de la bouche, et leur conseilla, quand ils serviraient Nicostrate, de tenir le plus qu’ils pourraient la tête en arrière, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garçons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que leur avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle demanda à Nicostrate : — T’es-tu aperçu de ce que font ces garçons quand ils te servent ? — » Nicostrate dit : « — Mais oui, j’ai même voulu leur demander pourquoi ils faisaient ainsi. — » À quoi la dame dit : « — Ne le fais pas ; je saurai te le dire, moi ; et je te l’ai caché un bon temps, pour ne pas te causer de l’ennui ; mais aujourd’hui je vois que d’autres que moi commencent à s’en apercevoir, et je ne dois plus te le cacher. Cela ne t’arrive pas pour autre motif, sinon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n’était point d’habitude. C’est là une chose très fâcheuse pour toi qui as coutume de fréquenter des gentilshommes, et pour ce, il faudrait voir à soigner cela. — » Nicostrate dit alors : — Que pourrait ce bien être ? Aurais-je dans la bouche quelque dent gâtée ? — » À quoi Lidia dit : « — Peut-être bien. — » Et l’ayant mené vers une fenêtre, elle lui fit ouvrir la bouche, et quand elle eut regardé de tous côtés, elle dit : « — Oh ! Nicostrate, comment peux-tu l’avoir supportée si longtemps ? Tu en as une, de ce côté, qui, à ce qu’il me semble, est non seulement gâtée, mais qui est toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps dans la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du même côté ; pour quoi, je te conseillerais de l’arracher avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit alors : « — Puisqu’il te semble ainsi, cela me plaît également ; envoie sans plus de retard chercher un praticien qui me l’arrache. — » À quoi la dame dit : « — Ne plaise à Dieu qu’un praticien vienne ici pour cela ; il me semble que cette dent tient si peu que, sans le secours d’aucun praticien, je l’arracherai moi-même très bien. D’un autre côté ces praticiens sont si cruels dans ces sortes d’opérations, que je ne pourrais souffrir en aucune façon de te voir ou de te sentir entre les mains de quelqu’un d’eux ; et pour ce, je veux tout faire moi-même ; car au moins, si cela te fait trop de mal, je te laisserai tout de suite, ce que ne ferait pas un praticien. — »

« S’étant en conséquence fait apporter les fers pour une semblable besogne, et ayant renvoyé tout le monde de la chambre, elle retint seulement la Lusca, et s’enferma avec elle. Puis elle fit étendre Nicostrate sur un siège, et lui ayant mis les tenailles dans la bouche et ayant saisi une de ses dents, elle la lui arracha de vive force pendant que sa camériste le tenait solidement, et bien que la douleur le fît crier beaucoup. Lidia ayant mis la dent de côté et en ayant pris une autre très gâtée qu’elle tenait dans sa main, elle la lui montra, quasi mort de douleur qu’il était, en disant : « — Vois ce que tu as gardé si longtemps dans ta bouche. — » Nicostrate, la croyant, bien qu’il eût éprouvé une vive douleur et qu’il s’en plaignît beaucoup, s’imagina pourtant être guéri dès que la dent eut été arrachée ; et réconforté par une chose et par une autre, sa douleur apaisée, il sortit de la chambre. La dame prit aussitôt la dent et l’envoya à son amant, lequel, désormais certain de son amour, se déclara prêt à faire selon son plaisir.

« Mais la dame, désireuse de le rendre encore plus certain de son amour, et s’imaginant qu’elle resterait encore mille ans avant d’être réunie à lui, voulut tenir ce qu’elle lui avait promis en plus. Ayant feint d’être malade, elle fut un jour visitée par Nicostrate après dîner, et voyant que Pirrus était seul avec lui, elle les pria de l’aider à descendre au jardin pour se désennuyer. Pour quoi, Nicostrate l’ayant prise d’un côté et Pirrus de l’autre, ils la portèrent dans le jardin et la posèrent sur un petit pré, au pied d’un beau poirier. S’y étant assise, au bout d’un moment la dame qui avait déjà fait informer Pirrus de ce qu’il avait à faire, dit : « — Pirrus, j’ai grand désir d’avoir de ces poires ; monte donc sous le poirier et jette-nous en quelques-unes. — » Pirrus, y étant monté sur le champ, se mit à jeter des poires, et pendant qu’il les jetait, il se mit à dire :« — Hé ! messire, qu’est-ce que vous faites ? Et vous, madame, comment n’avez-vous pas vergogne de permettre cela en ma présence ? Croyez-vous que je sois aveugle ? Vous étiez cependant si malade tout à l’heure ; comment êtes-vous si vite guérie, que vous fassiez de telles choses ? Si vous voulez les faire, vous avez tant de belles chambres à votre disposition ; pourquoi n’allez-vous pas en l’une d’elles ; ce sera plus honnête que de faire de pareilles choses en ma présence. — » La dame, se tournant vers son mari, dit : « — Que dit Pirrus ? Est-il fou ? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, madame ; ne croyez-vous donc pas que je vous vois ! — » Nicostrate s’étonna fort et dit : « — Pirrus, je crois vraiment que tu rêves. — » À quoi Pirrus répondit : « — Mon seigneur, je ne rêve nullement, et vous non plus vous ne rêvez pas ; vous vous démenez si bien au contraire, que si ce poirier se démenait de la sorte, il n’y resterait rien dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela ? serait-il vrai qu’il lui parût comme il dit ? Par mon salut en Dieu, si j’étais bien portante comme je l’étais naguère, je monterais sur le champ sur le poirier pour voir quelles sont ces choses étonnantes qu’il prétend voir. — »

« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propos. Sur quoi, Nicostrate dit : « — Descends. — » Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : « — Qu’est-ce que tu dis que tu vois ? — » Pirrus dit : « — Je crois que vous m’avez pris pour un homme sans jugement ou pour un endormi ; je vous voyais couché sur votre femme, puisqu’il faut vous le dire ; puis, pendant que je descendais, je vous ai vu vous lever et vous rasseoir comme vous êtes maintenant. — » « — Vraiment — dit Nicostrate — as-tu perdu l’esprit à ce point ? Quand tu as été monté sur le poirier, nous n’avons pas bougé et nous sommes restés comme tu nous vois. — » À quoi Pirrus dit : « — Pourquoi discutons-nous là-dessus ? je vous ai bien vu ; et si je vous ai vu, vous étiez sur votre propre bien. — » Nicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : « — Je vais bien voir si ce poirier est enchanté, et si ceux qui y montent voient les merveilles que tu dis. — » Et il y monta. À peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble ; ce que voyant Nicostrate, il se mit à crier : « — Ah ! femme criminelle, qu’est-ce que tu fais là ? « Et toi, Pirrus, en qui j’avais le plus de confiance ! — » Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame et Pirrus disaient : « — Rasseyons-nous — » Et le voyant descendre, ils se rassirent comme ils étaient quand il les avait laissés.

Quand Nicostrate fut à terre et qu’il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. À quoi Pirrus dit : « — Nicostrate, maintenant j’avoue que, comme vous me le disiez auparavant, j’ai mal vu pendant que j’étais sur le poirier ; et je le reconnais à cela seul que je vois et que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui est la plus honnête et la plus sage qu’il y ait, voulant vous faire un tel outrage, se garderait de le faire devant vos yeux. De moi, je ne veux rien dire, mais je me laisserais écorcher avant même d’en avoir la pensée, loin par conséquent de le faire en votre présence. Pour quoi, la faute de cette apparence doit certainement provenir du poirier ; pour ce que le monde entier ne m’aurait pas dissuadé que vous n’ayez été là, avec votre femme, goûtant tous deux le plaisir charnel, si je ne vous avais entendu dire à vous qu’il vous avait semblé que j’eusse fait ce à quoi je n’ai certes jamais songé, loin de l’avoir jamais fait. »

« Après qu’il eut ainsi parlé, la dame qui se montrait fort courroucée, s’étant levée, se mit à dire : « — Soit à la male aventure si tu m’as crue si peu avisée que, voulant me livrer aux tristes choses que tu dis avoir vues, je serais venu les faire devant tes yeux. Sois sûr que si le désir m’en prenait, je ne viendrais point ici ; mais je saurais bien m’enfermer dans une de nos chambres de façon à m’assurer que tu ne le saurais jamais. — » Nicostrate à qui semblait vrai ce qu’un et l’autre disaient, à savoir qu’ils ne se seraient pas laissés entraîner à commettre un pareil acte devant lui, laissant de côté les reproches, se mit à parler de la nouveauté du fait et du miracle de la vue qui changeait ainsi les choses pour quiconque montait sur le poirier. Mais la dame qui se montrait encore courroucée de l’opinion que Nicostrate avait eue un instant sur elle, dit : « — Vraiment, ce poirier ne fera plus désormais de ces hontes ni à moi ni à aucune autre femme, si je peux ; pour ce, Pirrus, cours et va chercher une scie, et venge-nous d’un seul coup toi et moi en le coupant, quoiqu’il vaudrait peut-être mieux d’en donner sur la tête à Nicostrate qui, sans aucune considération, s’est laissé si promptement éblouir les yeux de l’intellect ; car bien qu’à ceux que tu portes à la tête il parût comme tu le dis, pour aucune raison tu ne devais dans ta pensée consentir à croire que c’était vrai. — »

« Pirrus alla promptement chercher une scie et coupa le poirier. Dès que la dame l’eut vu par terre, elle dit à Nicostrate : « — Puisque je vois abattu l’ennemi de mon honneur, ma colère s’en est allée. — » Et elle pardonna généreusement à Nicostrate qui l’en priait, lui imposant pour condition de ne plus jamais la soupçonner, elle qui l’aimait plus que soi-même, d’une pareille chose. Sur quoi, le malheureux mari bafoué s’en revint avec elle et avec son amant au palais où, depuis ce jour, Pirrus et Lidia prirent à leur aise plaisir l’un et l’autre. Dieu nous en accorde autant à nous ! — »








NOUVELLE X


Deux Siennois aiment une dame commère de l’un d’eux. Le compère meurt et revient trouver son ami, selon la promesse qu’il lui avait faite, et lui raconte ce qu’il y a dans l’autre monde.


Il ne restait plus qu’au roi à dire sa nouvelle. Quand il vit que les dames, qui avaient été fort marries de la chute du poirier — lequel n’en pouvait mais — étaient un peu consolées, il commença : « — C’est chose très manifeste que tout roi juste doit être le premier serviteur des lois faites par lui ; et, s’il fait autrement, on doit le regarder comme un esclave digne de punition, et non comme un roi. C’est pourtant dans cette faute et dans cette répréhension que moi, qui suis votre roi, je me vois quasi contraint de tomber. Il est vrai qu’hier, en donnant la loi pour nos récits d’aujourd’hui, j’avais l’intention de ne pas user de mon privilège et de me conformer comme vous au sujet sur lequel vous avez tous parlé ; mais non seulement il a été parlé de ce que j’avais imaginé de dire moi-même, mais il a été dit sur ce sujet tant d’autres choses, et des plus belles, que, pour moi, quelque soigneusement que je cherche en ma mémoire, il m’est impossible de rien me rappeler qui se puisse comparer à ce qui a déjà été dit. Pour ce, forcé de contrevenir à la loi par moi faite, et méritant en cela une punition, je me déclare prêt à subir dès à présent toute amende qui me sera infligée, et je reprends mon privilège accoutumé. Je dis donc que la nouvelle dite par Elisa sur le compère et la commère, et d’autre part la sottise des Siennois, ont tant de force, très chères dames, que — laissant de côté les tromperies faites aux maris imbéciles par leurs femmes rusées — elles m’amènent à vous conter une petite nouvelle concernant aussi les Siennois, et qui, bien qu’elle contienne beaucoup de choses qu’on ne doit point croire, sera néanmoins en partie plaisante à entendre.

« Il y eut donc autrefois à Sienne deux jeunes gens du peuple, nommés l’un Tingoccio Mini, l’autre Meuccio di Tura. Ils habitaient près de la porte Salaja, étaient presque toujours ensemble et paraissaient s’aimer beaucoup. En allant, comme font les hommes, aux églises et aux sermons, ils avaient entendu à diverses reprises parler de la gloire ou de la misère qui, suivant leurs mérites, étaient concédées dans l’autre monde aux âmes des morts. Désirant être renseignés d’une manière certaine sur tout cela, et ne sachant comment, ils se promirent l’un à l’autre que celui des deux qui mourrait le premier, reviendrait, si c’était possible, trouver celui qui serait resté vivant, et lui donnerait des nouvelles de ce qu’il désirait savoir ; ils s’engagèrent par serment à faire ainsi. Cette promesse faite, et les deux amis continuant à vivre en étroites relations, comme il été dit plus haut, il advint que Tingoccio devint le compère d’un Ambruogio Anselmini, qui demeurait à Camporeggi et qui avait eu un fils de sa femme nommée Mona Mita.

« Tingoccio, visitant parfois en compagnie de Meuccio sa susdite commère qui était une très belle et très appétissante dame, s’énamoura d’elle nonobstant le compérage ; de son côté, Meuccio, soit qu’elle lui plût aussi, soit qu’il l’entendît beaucoup vanter par Tingoccio, en devint amoureux. Ils se gardaient de se découvrir l’un à l’autre cet amour, mais non pour le même motif : Tingoccio se gardait de le découvrir à Meuccio pour ce qu’il lui semblait commettre une mauvaise action en aimant sa commère, et qu’il aurait rougi que quelqu’un le sût ; Meuccio, lui, avait une tout autre raison, il cachait son amour parce qu’il s’était aperçu que la dame plaisait à Tingoccio. Il se tenait ce raisonnement : « — Si je le lui découvre, il en prendra de la jalousie contre moi ; et comme il peut tout à son aise parler à la dame en sa qualité de compère, il me rendra odieux le plus qu’il pourra, et de la sorte je n’aurai jamais d’elle chose qui me plaise. — »

« Les deux jeunes gens étant ainsi amoureux, comme je viens de le dire, il arriva que Tingoccio, auquel il était plus facile d’ouvrir son désir à la dame, sut si bien faire par ses actes et par ses paroles, qu’il obtint d’elle ce qu’il voulait ; de quoi Meuccio s’aperçut bien, et quoique cela lui déplût fort, pourtant, espérant aussi arriver un jour à ses fins, il fit semblant de ne point s’en apercevoir, afin que Tingoccio n’eût aucun prétexte de gâter ou d’entraver ses projets. Les deux compagnons aimant ainsi, l’un plus heureusement que l’autre, Tingoccio trouvant le terrain doux et propice dans les domaines de la commère, y bêcha et y laboura tellement, qu’il y prit une maladie, laquelle au bout de quelque temps devint si forte, qu’il ne put en guérir et passa de cette vie. Trois jours après son trépas — il n’avait probablement pas pu le faire plus tôt — il s’en vint la nuit, suivant la promesse faite, dans la chambre de Meuccio qui dormait profondément, et l’appela. Meuccio, s’étant réveillé, dit : « — Qui es-tu ? — » À quoi il répondit : « — Je suis Tingoccio ; suivant la promesse que je t’ai faite, je suis venu te dire des nouvelles de l’autre monde. — » Meuccio fut d’abord un peu épouvanté en le voyant, mais pourtant, s’étant rassuré, il dit : « — Sois le bien venu, mon frère. — » Puis il lui demanda s’il était perdu. À quoi Tingoccio répondit : « — Les choses perdues sont celles qui ne se retrouvent point ; et comment serais-je ici, si j’étais perdu ? — » « — Eh ! — dit Meuccio — je ne dis pas cela, mais je te demande si tu es parmi les âmes damnées dans le feu vengeur de l’enfer. — » À quoi Tingoccio répondit : « — Non ; mais je suis, pour les pèches par moi commis, en grandissime peine et en grave angoisse. — » Meuccio demanda alors en détail à Tingoccio quelle peine on infligeait là-bas pour chacun des péchés qui se commettent ici, et Tingoccio les lui dit toutes. Puis Meuccio lui demanda s’il voulait qu’il fît quelque chose pour lui sur la terre. À quoi Tingoccio répondit que oui, à savoir qu’il fît dire pour lui des messes et des prières et qu’il fît faire des aumônes, pour ce que ces choses aident fort ceux qui sont là-bas. Meuccio dit qu’il le ferait volontiers ; et comme Tingoccio allait le quitter, Meuccio se souvint de la commère, et ayant soulevé un peu la tête il dit : « — À propos, Tingoccio, je me rappelle : et la commère avec laquelle tu as couché, quand tu étais en ce monde, quelle peine t’a-t-on infligée là-bas, à son sujet ? — » À quoi Tingoccio répondit : « — Mon frère, comme j’arrivai là-bas, j’en trouvai un qui paraissait savoir tous mes péchés par cœur, et qui m’ordonna d’aller en un lieu où je devais pleurer mes fautes au milieu de grands tourments ; là, je trouvai de nombreux compagnons condamnés à la même peine que moi ; et, comme je me tenais parmi eux, me rappelant ce que j’avais fait avec la commère et attendant pour ce péché une peine plus grande encore que celle qui m’était imposée, bien que je fusse en un grand feu très ardent, je tremblais cependant de peur. Ce que voyant, quelqu’un qui était à côté de moi dit : « — Qu’as-tu fait de plus que les autres qui sont ici, que tu trembles étant dans le feu ? — » « — Oh ! — dis-je — mon ami, j’ai grand’peur du jugement auquel je m’attends pour un grand péché que j’ai commis autrefois. — » Il me demanda alors quel péché c’était. À quoi je dis : « — Ce péché fut celui-ci : Je couchais avec une mienne commère, et j’y ai tellement couché que j’y ai laissé la peau. — » Alors, lui, riant de cela, me dit : « — Va, sot que tu es, ne crains rien ; ici l’on ne tient aucun compte des commères. — » Ce qu’entendant je fus complètement rassuré. — » Cela dit, et le jour s’approchant, Tingoccio ajouta : « — Meuccio, adieu, car je ne puis plus longtemps rester avec toi. — » Et soudain il disparut.

« Meuccio, ayant appris qu’on ne tenait là-bas aucun compte des commères, commença à se moquer de sa sottise, pour ce que déjà il en avait épargné plusieurs. Pour quoi, son ignorance ayant été mise de côté, il devint par la suite fort savant sur ce point. Et si frère Renauld avait su cela, il n’aurait pas eu besoin de tant de frais d’éloquence pour amener sa bonne commère à faire selon son plaisir. — »

Zéphire était déjà levé, pour ce que le soleil s’approchait du ponant, quand le roi, sa nouvelle finie, et personne n’ayant plus à parler, ôta sa couronne et la mit sur la tête de la Lauretta en disant : « — Madame, je vous couronne de vous-même en vous faisant reine de notre compagnie ; sur quoi, c’est à vous d’ordonner désormais, comme Dame, ce que vous croirez nous être à tous plaisir et soulagement. — » Et il se rassit. La Lauretta, devenue reine, fit appeler le sénéchal à qui elle ordonna de faire dresser les tables dans la plaisante vallée, un peu avant l’heure habituelle, afin qu’ensuite on pût retourner au palais tout à son aise ; puis elle lui dit en détail ce qu’il avait à faire pendant que durerait son pouvoir. Ensuite, s’étant tournée vers la compagnie, elle dit : « — Dioneo voulut hier qu’on parlât aujourd’hui des tromperies que les femmes font aux maris ; et n’était que je veux montrer que je ne suis pas de la race des petits chiens hargneux qui se veulent sur-le-champ venger, je dirais que l’on devra parler demain des tromperies que les hommes font à leurs femmes. Mais, laissant cela de côté, je dis que chacun ait à songer à parler sur les tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes et les hommes aux femmes, réciproquement les uns aux autres ; et je crois qu’en cela le plaisir ne sera pas moindre qu’il ne l’a été aujourd’hui. — » Cela dit, elle se leva debout, et donna congé à la compagnie jusqu’à l’heure du souper.

Sur ce, les dames se levèrent, ainsi que les hommes ; les uns, s’étant déchaussés, entrèrent dans l’eau claire ; les autres allèrent se promener parmi les beaux arbres qui se dressaient tout droits sur le pré vert. Dioneo et la Fiammetta chantèrent ensemble un grand morceau d’Arcita et Palémon ; et chacun variant ainsi ses ébats, ils passèrent en grandissime plaisir le temps jusqu’à l’heure du souper. Cette heure venue, ils se mirent à table au bord du petit lac, et là, aux chants de milliers d’oiseaux, sans cesse rafraîchis par un air suave qui venait des collines environnantes, sans être en aucune façon importunés par les mouches, ils soupèrent tranquillement et très gaîment. Les tables levées, quand ils eurent fait quelques tours dans la plaisante vallée, et comme le soleil était encore haut, ils reprirent à pas lents, sur l’heure de vesprée, suivant le désir de la reine, le chemin de leur demeure, et tout en parlant et devisant de mille choses, aussi bien de celles qui avaient été racontées ce jour-là que d’autres encore, ils arrivèrent au palais à la tombée de la nuit. Là après s’être réconfortés, par des vins frais et des confetti, de la fatigue de leur petite promenade, ils se mirent à danser autour de la belle fontaine, tantôt aux sons de la cornemuse de Tindaro, tantôt aux sons d’autres instruments. La reine finit par ordonner à Philomène de dire une chanson, et Philomène commença ainsi :

 Hélas ! que ma vie est malheureuse !
    Me sera-t-il jamais possible de revenir
    En l’état d’où m’arracha fâcheuse départie ?

 Certes, je l’ignore, si grand est le désir
    Qui me brûle la poitrine
    De me retrouver en l’état où j’ai jadis été.
    Ô cher bien, ô ma seule paix,
    Toi qui m’étreins le cœur,
    Dis-le moi, toi ; car le demander à autrui,
    Je n’ose, et je ne sais du reste à qui.
    Hélas ! mon Seigneur, hélas ! fais-le moi espérer,
    Pour que je réconforte mon âme éperdue.

 Je ne sais bien redire, quel fut le plaisir
    Qui m’a si fort enflammée
    Que, ni jour ni nuit, je ne puis trouver de repos ;
    Pour ce que l’ouïr, le sentir et le voir
    M’embrasent chacun d’un nouveau feu
    Avec une force inaccoutumée,
    Et que nul autre que toi ne peut réconforter
    Ou faire revenir ma vertu effrayée.

 Hélas ! dis-moi s’il doit arriver, — et quand cela sera —
    Que je retrouve jamais le plaisir que j’éprouvai
    Quand je baisai ces yeux qui m’ont fait mourir.
    Dis-moi, mon cher bien, mon âme,
    Quand tu reviendras,
    Et, en me le disant vite, réconforte-moi un peu.
    Que soit courte l’attente
    De l’heure où tu viendras, puis que ton séjour soit long,
    Pour que j’aie moins de regret qu’Amour m’ait ainsi blessée.

 S’il advient jamais que je te possède encore,
    Je ne crois pas que je serai aussi sotte
    Que je fus quand je te laissai partir,
    Je te retiendrai, et il en arrivera ce que pourra.
    Et de ta douce bouche
    Il faut que je satisfasse mon désir.
    Je n’en veux pas dire davantage maintenant.
    Donc, viens vite, viens m’embrasser ;
    Rien que cette pensée à chanter m’invite.


Cette canzone fit penser à toute la compagnie qu’un nouvel et plaisant amour étreignait Philomène, et pour ce que les paroles semblaient dire qu’elle avait joui d’autre chose que de la simple vue de son amant, on la tint pour plus heureuse, et il y en eut qui lui portèrent envie. Mais quand la canzone fut finie, la reine se souvenant que le lendemain était un vendredi, dit gracieusement à tout le monde : « — Vous savez, nobles dames, et vous aussi, jeunes gens, que c’est demain le jour consacré à la passion de Notre Seigneur, et que, si je me souviens bien, nous l’avons dévotement célébrée, pendant que Neiphile était reine, en suspendant les joyeux récits, de même que pour le samedi suivant. Pour quoi, voulant suivre le bon exemple que nous a donné Neiphile, j’estime que c’est chose honnête que demain et après-demain, ainsi que nous avons fait précédemment, nous nous abstenions du plaisir de conter des nouvelles, et nous remettions en mémoire ce qui arriva autrefois en de pareils jours, pour le salut de nos âmes. — » La pieuse proposition de leur reine plut à tous, et après qu’elle leur eut donné congé, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, ils allèrent se reposer.