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Le Décaméron du salon de peinture pour 1881/03

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Libr. des Bibliophiles (p. 38-49).
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TROISIÈME JOURNÉE

Peinture d’histoire et Peinture décorative. (Suite.)


MM. PAUL-JOSEPH BLANC, MAZEROLLE, PROTAIS, FERRIER, LE LIÈVRE.


Si l’art décoratif fleurit moins richement en France sous la présidence de M. Jules Grévy qu’en Italie sous le règne de Léon X, nous ne pouvons nous en prendre ni au gouvernement, ni aux municipalités, ni aux fabriques, ni même aux simples citoyens.

On construit ou l’on rebâtit des palais, on élève des théâtres, on remet à neuf des églises, on restaure des ministères, on pare les mairies comme des mariées ; la spéculation entreprend des auberges magnifiques, elle y prodigue l’or, le marbre et la couleur ; plus d’un particulier, dans son hôtel, voudrait bien se donner le luxe d’un plafond de maître.

Ce sont les maîtres qui font défaut.

Le XIXe siècle a beau jeter les millions par les fenêtres, la grande peinture ne lui donnera pas le sou pour livre de son argent.

Je ne sais ce qu’il adviendra de ce malheureux Panthéon, qui a reçu et mal gardé les cendres de Voltaire. Sera-t-il dieu, table ou cuvette ? Nos enfants verront-ils dans la vaste et médiocre bâtisse de Soufflot un temple de la Gloire ou une église de Sainte-Geneviève ? Il faudrait être sorcier pour le dire. Le peuple français est à la fois très conservateur et passablement révolutionnaire. Ajoutez que le temps des fureurs iconoclastes est passé. Nous déchirons plus volontiers une constitution qu’une gravure de Marc-Antoine ou de Rembrandt. Quand Napoléon III, en 1852, fit largesse du Panthéon au clergé qui avait béni le Deux-Décembre, il était imprégné de l’esprit anglais ; il avait passé des années chez ce peuple violent et respectueux qui a coupé la tête de Charles ier sans écorner le piédestal d’une seule de ses statues. Il laissa donc à la nouvelle église de Sainte-Geneviève le fronton patriotique et philosophique de David d’Angers. Le clergé intrus, mais soumis à je ne sais quelle autorité des mœurs publiques, respecta les cénotaphes de Voltaire et de Rousseau et le pâle troupeau des sénateurs obscurs qui dorment là-bas, sous la pierre. Que ferons-nous à notre tour si demain, c’est-à-dire à la prochaine législature, le culte catholique est banni de ce logement usurpé ? Un marquis sceptique et d’esprit déluré a mis en joie les puissants du 24 mai 1873 en imprimant sur les murs du Panthéon le sceau de Rome. Il convia pêle-mêle tous nos artistes de renom à une œuvre décorative dont le curé de la paroisse daignait contrôler le programme. On y fourra un peu de tout : de l’histoire, de la légende, de l’anecdote, et même de la farce : car, si j’ai bonne mémoire, les miracles de Lourdes et de Corps-la-Salette ont failli obtenir les honneurs de la fresque ou du marouflage. Beaucoup de ces tableaux sont achevés, quelques-uns sont mis en place. Qu’en fera-t-on si le grand gâteau de Savoie qui s’élève entre la Sorbonne et l’École normale est rendu au culte de la Gloire ? Il me semble que je n’aurais pas été un bon Vandale, car mon cœur saigne à la seule idée d’arracher une des toiles que je vois là. Mais le marquis de Chennevières, qui est homme d’esprit, doit savoir maintenant ce qu’on risque à jeter sur le tapis vert de la politique un enjeu comme le Panthéon. S’il pouvait conserver quelques illusions, chercher quelques excuses de son erreur, je le conduirais poliment au Triomphe de Clovis, fragment de frise dont M. Paul-Joseph Blanc est l’auteur, mais dont la culpabilité rejaillit largement sur l’éditeur responsable. Quelques-uns de mes confrères en critique, étonnés comme moi de voir dans un tableau d’église plusieurs hommes d’État bien connus pour leurs sentiments libéraux et adversaires déclarés du cléricalisme, ont cru que M. Blanc avait fait une mauvaise plaisanterie. On l’accuse, à tort selon moi, d’agir en écolier profane, lorsqu’il travestit en évêques coiffés du nimbe sacré des libres penseurs aussi connus que MM. Gambetta, Clemenceau et Lockroy, et même Coquelin, cet excommunié dont le masque pétille d’esprit. Il serait plus juste de dire que M. Blanc, comme la plupart des décorateurs du Panthéon, ne sait plus à quels saints se vouer. Travaillant pour un édifice dont la destination est plus incertaine que jamais, il a dû se dire souvent : « Que fera-t-on de ma peinture ? Son sort est entre les mains des députés. MM. Lockroy et Clemenceau permettront-ils longtemps qu’on dise la messe au Panthéon ? Le président de la Chambre, plus modéré, plus conservateur, plus enclin à ménager les opinions qu’il ne partage pas, plus politique en un mot, leur donnera-t-il tort ou raison ? Coquelin, ce railleur plein de verve, qu’il écoute, dit-on, volontiers comme un organe retentissant et gai de l’opinion publique, le poussera-t-il à droite ou à gauche ? »

Un artiste hanté par ces incertitudes a bien pu, machinalement, sans préméditation, canoniser à coups de brosse les arbitres de sa destinée. Mais il est plus probable que M. Blanc y a mis moins d’instinct et plus de raisonnement. Éclairé par l’expérience, il sait que Sainte-Geneviève a conservé le fronton de David et la coupole de Gros ; il doit penser que la Gloire, restaurée et remise en possession de son temple, n’exclura pas les tableaux dont le caractère est purement historique et l’esprit nullement religieux. Il a donc mis sa frise à cheval sur le temple et sur l’église ; c’est une œuvre à deux fins, assurée contre tous les événements.

Si vous objectez qu’elle n’en est pas plus logique, ni meilleure en soi, ni plus largement exécutée, je serai tout à fait de votre avis. Peut-être même en aurais-je parlé moins longuement sans le scandale.

M. Mazerolle, qui n’a jamais scandalisé personne, est un décorateur très appliqué et consciencieux. L’administration et les particuliers qui l’honorent d’une confiance sans limite peuvent lui demander indifféremment un carton pour les Gobelins, le décor d’un vase pour Sèvres, un vitrail pour une église, un plafond de salle de bal, deux panneaux pour un escalier. Ses deux figures qui représentent l’Agriculture et l’Industrie ont un aspect satisfaisant, elles respirent le calme et l’honnêteté ; elles n’ont pas plus d’éclat qu’il ne faut, et pourtant elles ne sont pas tristes ; je suis sûr qu’elles feront meilleur effet encore après leur mise en place que dans le tohu-bohu de l’Exposition.

L’Agriculture qu’il nous présente jouit de la plus florissante santé et s’habille de brocart rouge, malgré la concurrence des blés américains. C’est une très bonne personne qui semble dire aux regardants : « Voilà comme je suis. » Malheureusement elle est entourée d’attributs qui appartiennent au jardinage, comme l’arrosoir, la bêche et le râteau. Sans l’agneau et la gerbe de blé, on la prendrait pour sa petite sœur, si avantageusement connue dans la banlieue de Paris, l’Horticulture.

Le Commerce lève les yeux au ciel comme pour appeler les bénédictions d’en haut sur son prochain inventaire. Ici encore, si la robe verte est brillante, les accessoires laissent à désirer. Passe pour la rame et la caisse de bois blanc et le portefeuille de maroquin rouge, mais la corde et les tenailles sont de trop. L’enfant qui tient la plume, le génie aux écritures, a la poitrine singulièrement modelée, et son compagnon qui ficelle un ballot est d’une insigne maladresse. On ne le garderait pas vingt-quatre heures chez un commissionnaire de la rue d’Enghien.

L’administration a mal servi M. Protais en lui donnant un mur à couvrir dans les salons de la Guerre. Cette énorme machine intitulée : le Drapeau et l’Armée, a l’air d’une image d’Épinal mise au carreau. Le talent de M. Protais est fin, pénétrant, distingué comme le parfum de la vanille. Mais une gousse de vanille, qui aromatiserait délicieusement un gâteau de riz, à quoi servira-t-elle dans un sac de farine ? C’est du bien perdu.

Si Baudry n’avait pas exposé son plafond de la Loi, je crois bien que la palme de l’art décoratif reviendrait cette année à M. Gabriel Ferrier. Rien de plus vraiment jeune, de plus brillant, de plus heureux, que cette grande toile du Printemps, où les nymphes enivrées du parfum des fleurs chantent et dansent au milieu d’un paysage exquis, baigné d’une lumière éclatante. La principale figure de femme est si belle qu’elle vous fait penser aux mythologies exquises de Lesueur jeune, avant Saint Bruno.

J’adresserai cependant deux critiques à l’auteur de cette œuvre charmante et forte. Le vieux faune du premier plan est traité dans la manière réaliste des Espagnols et de Bonnat. Seul, je le louerais sans réserve ; il n’est pas à sa place ici, ou du moins il devrait être peint autrement à cette place. Les maîtres emploient volontiers la vieillesse, la laideur et même la rusticité comme les repoussoirs naturels de la jeunesse et de la beauté. Mais Ribera lui-même, dans ce Triomphe de Silène que l’on voit au musée de Naples, n’est pas allé aussi loin que M. Ferrier. Et Ribera n’est pas un délicat, tant s’en faut, et il peignait pour un public moins délicat que le nôtre.

L’observation qui me reste à faire s’applique à l’âge d’une des nymphes, la seconde, qui est une fillette de douze ans au plus. Il me semble qu’un casuiste païen la trouverait trop jeune pour assister à la fête. Maxima debetur puero reverentia est une maxime païenne. Les nymphes sont des divinités jeunes, elles ne vieillissent jamais, c’est chose connue ; mais l’âge du catéchisme n’existe pas pour elles : elles naissent toutes à quinze ans.

L’Actéon, de M. Le Lièvre, quoi qu’en dise le livret, n’est pas, à proprement parler, un panneau décoratif. Ce serait bien plutôt un paysage historique. La figure y tient peu de place. Le jeune chasseur, avec ses jambes modelées en rondins et ses chiens sortis du haras d’un conducteur de diligence, pourrait être effacé sans dommage sérieux. On pourrait également ôter le groupe vague et lointain de Diane. Et il resterait un paysage grandiose, harmonieux, bien composé, parfaitement éclairé, avec de bons morceaux de dessin, car l’anatomie des arbres qui figurent au premier plan est autrement soignée que celle du gamin chétif et sans conséquence que Diane va changer en cerf. On en ferait à peine un daim.



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