Le Dernier des flibustiers/III. Conseils d’enquête

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III

CONSEIL D’ENQUÊTE.


La frégate française la Pomone que commandait le jeune baron de Luxeuil, officier de cour honteusement favorisé par une coterie peu édifiante, était sortie de Macao avec une mission dont le commandant en chef, M. Cerné de Loris, capitaine de vaisseau, qui montait l’Aréthuse, n’avait pas jugé utile de garder le secret. Les subalternes parlaient donc tout à leur aise des actes de piraterie extraordinaires d’un aventurier français, se disant comte de Béniowski et battant les mers voisines sous pavillon polonais, par une fantaisie bien digne d’un flibustier.

L’on savait qu’un combat avait eu lieu dans le canal de Formose entre un vaisseau de la compagnie hollandaise des Indes et la corvette du pirate, laquelle avait coulé sans doute lors du fameux typhon qui fit tant de ravages la nuit suivante, et l’on s’émerveillait de l’heureuse audace des forbans qui, avec deux misérables radeaux, s’étaient emparés d’une jonque chinoise défendue par une nombreuse troupe d’infanterie. À cela s’ajoutait une lettre fort circonstanciée d’un officier russe, M. Estève Finvallen, donnant sur les expéditions antérieures de l’écumeur de mer, au Japon, sur les côtes de Saghalien, et dans des parages plus septentrionaux encore, des détails véritablement inimaginables.

Que faire dans une grande chambre d’officiers en station devant Macao ? – Causer, jaser, se perdre en suppositions. Du gaillard d’arrière, par l’entremise des domestiques et des mousses de l’état-major, l’histoire déjà si fabuleuse du comte de Béniowski passa sur le gaillard d’avant, où elle prit des proportions nouvelles. – Les matelots jurèrent que l’immortel Nathan-la-Flibuste flibustait dans les mers de la Chine.

À terre, dans les cabarets fréquentés par les marins des compagnies hollandaise, anglaise ou autres, les contes en vogue à bord de l’Aréthuse firent promptement invasion. Les Portugais furent bientôt au courant de la rumeur navale ; il fut donc avéré parmi les marins de toutes les nations que, si la frégate la Pomone parvenait à rejoindre la jonque de Nathan-la-Flibuste, se disant comte de Béniowski, l’on ne tarderait pas à jouir de l’agréable spectacle de sa pendaison en rade de Macao.

Or, ce bruit parvint aux oreilles du vénérable évêque de Mitélopolis, supérieur général des missions catholiques, au moment où il venait de donner audience à quelques missionnaires, récemment arrivés du midi de l’île de Formose sur une barque frétée à leurs frais. – L’évêque en fut vivement ému.

Accompagné d’une suite nombreuse, il se rendit sur le champ à bord de la frégate française, où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang ; mais, ne prenant aucun souci de l’étiquette navale :

— Monsieur le commandant, dit-il d’une voix tremblante dès qu’il fut sur le pont, je viens à vous pour une affaire de la plus grave importance, et vous adjure, au nom du ciel, de m’accorder une audience secrète.

Un jeune adolescent, que le prélat amenait avec lui, fut cependant admis à la conférence, qui se prolongea durant trois heures.

Ensuite l’évêque de Mitélopolis, le front serein, l’œil rayonnant d’une douce joie, donna sa bénédiction à l’équipage avant de redescendre à terre. – Et le capitaine Cerné de Loris appareilla, laissant la direction par intérim de la station navale à M. de Saint-Hilaire, officier distingué de la Compagnie française des Indes, pour laquelle il commandait le vaisseau le Dauphin.

L’Aréthuse, qui avait levé l’ancre avec tant de précipitation, ne s’éloigna pas des côtes. Elle établit sa croisière à peu de distance de l’embouchure du fleuve de Canton, ce qui surprit singulièrement tous les membres de l’état-major et tous les gens de l’équipage.

— Je gage, moi, disait à ce sujet le père Trousseau, l’un des fins matelots du bord, que nous sommes ici en faction par rapport à quelque satanée farce de Nathan-la-Flibuste

— Béniowski, ajouta un commentateur.

— Pas si béni que çà !… je t’en fiche qu’il est béni cet outil !… Donc, m’est avis que monseigneur l’évêque a eu connaissance de la chose ; et si la Pomone est aux noces, ça m’étonnerait… Voilà !…

— L’ancien, demanda un novice, vous parlez bien, mais on ne vous entend pas tous les jours.

— Je m’entends, ça m’est suffisant, jeune ver de cambuse ! Si le diable est pour ce Maudit-ou-ce-qu’il-dit, moi je dis que l’évêque est venu enseigner à notre commandant une prière, en façon de miracle, à l’effet de l’envaser…

— Oh ! les anciens ! les anciens ! sont-ils bouchés avec leur Nathan-la-Flibuste ! dit le novice, qui était Lorrain, incrédule et railleur, mais assez prudent pour ne faire qu’en a parte ses irrévérencieuses réflexions.

Aussi le vieux de la cale développait-il tout à son aise ses fantasques opinions au milieu d’un cercle de Bas-Bretons ébahis.

Ordre avait été donné de doubler le nombre des hommes de bossoir ou de vigie, de ne laisser passer aucun navire sans prévenir le commandant et surtout de signaler la Pomone, dès que l’on croirait l’apercevoir.

Le troisième jour, au lever du soleil, la vigie de misaine cria : – « Voile ! »

Peu d’instants après, la Pomone fut reconnue. Le commandant fut informé qu’elle traînait à la remorque une jonque chinoise.

L’Aréthuse se chargea de toile en déferlant un pavillon qui ordonnait à l’autre frégate de mettre en panne.

— Voilà du nouveau ! par exemple !… dit aussitôt le grand causeur du gaillard d’avant. – Elle en panne ! Nous en route !… Le monde renversé, quoi !…

Mais le commandant Cerné de Loris avait les plus graves motifs pour vouloir que la rencontre de l’Aréthuse avec la Pomone eût lieu hors de vue des terres, et que les Portugais ni les Chinois n’eussent aucune connaissance des mesures qu’il prendrait à l’égard des prisonniers.


Dans les eaux des Philippines, à l’aspect de la Pomone dont les couleurs françaises le firent tressaillir de joie, Béniowski s’était dirigé sur elle avec sa jonque la Pescadora.

Le baron de Luxeuil donna au porte-voix l’ordre au capitaine et au lieutenant de se rendre à son bord.

Béniowski et le chevalier du Capricorne devenu par la force des choses second du bâtiment, comparurent donc devant lui peu d’instants après.

Le général avait eu soin d’apporter tous les papiers de nature à établir son identité, son journal nautique et les plus importantes pièces des archives russes du Kamchatka, – documents précieux que, dans toutes les occasions périlleuses, il plaçait sur sa poitrine, de crainte de survivre à leur perte. Il ne s’attendait guère, cette fois, au traitement qu’on lui réservait, et ne s’était muni de son dossier de pièces justificatives que pour entrer plus promptement en rapports utiles avec un représentant du gouvernement français.

Le chevalier, profond connaisseur en matière de prises maritimes, hocha la tête, car le commandant de la Pomone, au lieu de venir au devant du général, l’attendait sur la dunette, en causant avec ses plus jeunes officiers.

— Vilains draps !… anguilles sous roches !… mauvaise odeur de corde !… murmura-t-il, ou je n’ai plus l’œil américain… Ah ! Madagascar ! Madagascar !… Enfin, le vin est tiré, il faut… voir comment s’en tirera le général.

Béniowski, blessé de la froideur insolite du capitaine français, s’avança d’un air digne, gravit l’escalier de la dunette, salua et fut encore plus profondément affecté de ne recevoir en échange de son salut qu’un petit signe de tête impertinent.

— Monsieur le commandant, dit-il alors, j’ai l’honneur d’être magnat de Pologne et de Hongrie, je suis allié aux plus illustres familles de l’Europe, et je me glorifie de compter, au nombre de mes plus proches parentes, Sa Majesté Marie Leczinska, reine de France et de Navarre !…

Le baron de Luxeuil, à ce début, se mordit les lèvres et salua ironiquement.

— Va mal ! va mal !… pensait le chevalier de Madagascar.

Le général polonais crut devoir poursuivre avec calme :

— Je m’appelle Maurice-Auguste de Béniowski, je suis fils du comte Samuel de Béniowski, général de cavalerie au service de Sa Majesté l’empereur d’Autriche ; j’ai été moi-même général en Pologne, et si les malheurs de la guerre ont fait de moi un proscrit, si la haine personnelle du comte Panin, ministre de l’impératrice de Russie, m’a réduit à n’être pendant quelques mois qu’un esclave, je puis déclarer hautement que je me suis affranchi par des actes d’énergie dignes, au moins, de l’approbation de tous les gens de cœur.

— Par la sambleu ! monsieur le comte de Béniowski, s’écria le baron d’un ton badin, pour un austro-polonais, vous parlez le français avec une rare pureté !

Le chevalier du Capricorne tortillait sa moustache par contenance, en se livrant à un lamentable monologue.

— Je parle français comme un gentilhomme qui a été reçu à la cour de Versailles, répondit le général.

— … Par Sa Majesté Votre cousine, c’est évident !… je n’y songeais plus ! riposta légèrement le baron. À propos, mon bon ami, vous ferai-je part de la mort de votre auguste parente ?… Une sainte âme, vertus du ciel !

— Monsieur ! interrompit Béniowski avec indignation, ai-je affaire à un officier du roi de France ou à un pasquin déguisé en capitaine de frégate ?

Le baron de Luxeuil frémit de colère à cette apostrophe :

— Faquin !… pirate insigne !… hâbleur !…

— Le faquin, c’est vous !… Et tôt ou tard, votre épée se mesurera contre la mienne !… Aujourd’hui, votre devoir est de m’entendre…

— Mon devoir serait de vous faire pendre à l’instant, si…

— Voici un si qui me rassure un peu, pensa le chevalier.

— Si j’étais commandant en chef, ajoutait le baron en rugissant de fureur.

Béniowski, pâle et se contenant à grand’peine, garda le silence.

Les officiers français s’entre-regardaient sans se permettre de donner aucune marque d’approbation ni d’improbation. Au fond, la plupart d’entr’eux blâmaient leur commandant, dont l’insolente légèreté convenait mal dans une circonstance où il s’agissait de vie ou de mort.

— Sans les ordres du commandant Cerné de Loris, continuait le baron de Luxeuil, tu achèverais tes contes à bout de vergue, insigne coquin !…

— Mordious ! grommelait le seigneur de Madagascar, le dicton des frères de la côte me chagrine fort à l’heure qu’il est… Ce museau rose nous ferait pendre sans autre forme de procès… Il n’entend rime ni raison… et j’ai grand’peur que M. Cerné de Loris n’entende raison ni rime.

— Sachez, maître forban, que vous êtes condamné d’avance !… Nous avons à bord la relation complète de vos prouesses à Formose, aux Îles Pouhou et ailleurs ! Vous déshonorez la France par vos brigandages…

— La France est déshonorée d’être représentée par des gens tels que vous ! répliqua Béniowski avec véhémence.

— Du calme, général, du calme ! dit le chevalier en souriant. Nous sommes dans d’assez vilains draps sans les salir davantage.

— Qu’on mette aux fers ces deux bandits !… commanda le baron ; puis, s’adressant à son état-major : – À table, Messieurs !… J’ai failli, je crois, me mettre en colère !

— Si jamais la veine tourne et que je tienne ce joli cœur, reprit le chevalier entre ses dents, je lui apprendrai à rire mieux que ça !

Béniowski promena un regard triste et fier sur les membres de l’état-major de la Pomone ; puis, élevant la voix :

— Au nom du roi votre maître, Messieurs ! je proteste contre la violation du droit des gens dont je suis victime !

— Silence ! cria Luxeuil, et aux fers !… Lieutenant Kerléan, faites donc exécuter mes ordres !

Le lieutenant Kerléan obéit militairement à son chef, mais sut mettre une courtoisie parfaite dans l’accomplissement de sa pénible mission :

— Messieurs, dit-il à Béniowski et au chevalier en se découvrant, veuillez me suivre.

Béniowski comprit que le vieil officier était convaincu de son innocence, mais ne pouvait, par respect pour la discipline, exprimer ouvertement ce qu’il pensait. Il le suivit donc sans résistance, après lui avoir rendu son salut avec une grâce remarquable.

— Bandit peut-être, mais à coup sûr gentilhomme et méritant au moins la faveur d’être fusillé ! se dirent à demi-voix deux enseignes de la frégate.

Quant au chevalier de Madagascar, il se préoccupa beaucoup de ses aises, demanda au lieutenant Kerléan des matelas et s’informa de la ration.

— Vous n’êtes encore que des accusés, Messieurs, dit le lieutenant ; votre détention préventive ne doit pas être une torture ; vous allez recevoir des matelas. Vous serez gardés à vue, mais un domestique sera mis à vos ordres. Je vais faire tendre un rideau en toile à voile devant le poste à canons qui vous servira de prison, afin que vous ne soyez pas fatigués par la curiosité des matelots. Quant à votre ration, j’aurai soin de vous faire traiter en officiers.

— Merci mille fois, M. le lieutenant, dit Béniowski, vous êtes un homme juste… Dieu veuille que M. le commandant Cerné de Loris ait le jugement et le cœur droits comme vous les avez !

— Le commandant Cerné de Loris est le plus loyal et le plus équitable des officiers de la marine française, répondit le lieutenant.

Amen ! fit le chevalier du Capricorne qui ne savait que ce seul mot de latin à ce qu’il disait, et s’était fort réjoui quand le vicomte de Chaumont lui avait appris que son latin était grec. – Courage, général !… Le petit bonhomme vit encore ! Allons ! allons ! Il n’est pas dit que nous ne nous en tirions point avec les honneurs de la guerre !

L’intrépide coureur d’aventures était en conséquence parfaitement tranquillisé, lorsque le baron de Luxeuil jugea bon de se le faire conduire :

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il.

— Un excellent maître d’escrime prêt à vous donner une leçon d’armes, M. le baron.

— Votre nom ?… et pas de mauvaises railleries !

— Mordious ! fit le Gascon, je me mets à votre diapason, mon cher Monsieur !… Il n’y a rien de sérieux dans cette causerie ; donc, j’en prends à mon aise.

— Vous êtes un exécrable bandit.

— Si vous en êtes sûr, pourquoi le demander ?

— Prenez garde à vous, maître coquin.

— Et pourquoi donc ?… Vous nous avez annoncé que nous étions perdus sans ressource !… Dans ce cas-là, on n’a plus de ménagements à garder. Voulez-vous rire, je suis bon compagnon !… je vous conterai quelques bonnes histoires ; mais je réserve la vérité pour M. Cerné de Loris, qui pourrait bien vous faire mentir, monsieur le baron.

Sur son rapport, Luxeuil inscrivit que le lieutenant pirate était un de ces vauriens sans foi ni loi qui ne respectent rien. Du reste, il trouva inutile et ennuyeux d’interroger aucun des prisonniers de la jonque, ramassis de brigands de toutes les nations, mais français pour la plupart. Il concluait à la pendaison générale.

Dans le canal de Formose, il devait être réveillé en sursaut par un timonier de service qu’accompagnait un garde-marine.

— Qu’y a-t-il donc de nouveau, Monsieur ? demanda-t-il en se frottant les yeux.

— Commandant, répondit le jeune homme, l’Aréthuse est en vue et nous signale l’ordre de mettre en panne.

— Où sommes-nous ?… Voit-on la terre ?

— Pas encore.

— Qu’on mette en panne, Monsieur !…

Et quand le garde-marine fut remonté sur le pont où le lieutenant Kerléan dirigeait la manœuvre :

— C’est bien, M. de Loris !… poursuivit amèrement le baron, vous venez me souffler l’honneur d’avoir capturé le soi-disant Béniowski !… Vous abusez de votre rang d’ancienneté ; vous m’avez fait tirer les marrons du feu et vous croyez être le plus habile !… Vous finirez par me payer tous vos mauvais procédés, monsieur le commandant en chef ! Rira bien qui rira le dernier, je vous le promets. Par la Sambleu ! j’ai eu le bon esprit de conserver le double de mon rapport et je sais à qui l’adresser.

Le capitaine de vaisseau Cerné de Loris, commandant en chef des forces navales françaises en station dans les mers de Chine, ayant fait arraisonner la frégate la Pomone, ordonna de mettre son canot à la mer et y descendit, accompagné de son chef d’état-major, du commissaire royal de la division et de deux officiers de son bord.

Sur quoi le gabier Trousseau, l’oracle du gaillard d’avant à bord de l’Aréthuse, et patron du canot de M. Cerné de Loris, fit une foule d’observations mentales, qui ne devaient pas tarder à charmer les rameurs ses camarades. Or, on voyait sur l’avant de la Pescadora un splendide dragon artificiel de provenance chinoise, en sorte qu’il put dire :

— Héler la Pomone à l’effet de bien savoir si la Jonque-au-Dragon a été prise avec tout son monde, et après, au lieu d’appeler son commandant à l’ordre, rallier ici avec une division d’officiers… Je vous dis, moi, que le commandant en chef a son idée, et j’ai aussi la mienne, comme de raison. Devine ! devinaille !

— Que vous ayez votre idée, père Trousseau, dit un des canotiers de l’Aréthuse, je ne vais pas à contre, mais je n’en ai d’aucune…

— Ni moi ! Ni moi !… Ni moi !… firent tous les autres.

— Innocents ! reprit le patron d’un air débonnaire, ils n’ont jamais réfléchi à rien de rien !… Et Nathan-la-Flibuste !… et notre Saint-Père le pape !… et Mahomet le renégat !… Si nous n’avons pas sur nos frégates une vingtaine de brasses de filin qui ait trempé quinze vendredis dans l’eau bénite, jamais le Beni-roussi ne pourra être pendu !…

— Monsieur le baron de Luxeuil, dit le chef des forces navales françaises en entrant à bord, je suis heureux de vous féliciter de la promptitude avec laquelle vous avez rempli votre mission. La jonque est prise, son équipage entier est en notre pouvoir ; je ne doute pas que vous n’ayez eu soin de faire en mer une enquête préparatoire qui va, sans doute, réduire à bien peu de chose le jugement du conseil de guerre dont je vous nomme rapporteur.

— Mon rapport est prêt, répondit le baron fort rasséréné par les éloges de M. Cerné de Loris.

— Ne perdons pas des instants précieux, reprit ce dernier ; entrons en séance.

Le chef d’état-major remit au lieutenant Kerléan et au plus ancien des enseignes de la Pomone des ordres réguliers en vertu desquels ils étaient nommés juges.

Ensuite, M. Cerné de Loris ayant appris, non sans quelque surprise, que l’équipage pirate était encore sur la jonque, donna l’ordre de transférer tous les accusés à bord, et le conseil s’assembla sous la présidence du commandant en chef.

Il était composé d’un lieutenant et d’un enseigne de l’Aréthuse, de Kerléan et d’un enseigne de la Pomone. Le baron faisait office de rapporteur, le commissaire royal de greffier. Le commandement supérieur des manœuvres était dévolu, pour la durée de la procédure, à M. le chef d’état-major, qui fit larguer la remorque de la jonque dès que le transbordement des prisonniers eut été opéré. Puis, au lieu de rester en panne, les trois navires firent route sous petite voilure dans la direction du Sud-Est.

Le patron Trousseau, monté avec ses gens à bord de la Pomone, où son canot fut hissé, avait déjà repris ses homériques discours :

— Gouverner au large !… filer hors de vue de terre !… ne pas rentrer à Macao, quand c’est pour l’agrément des Chinois, des Portugais et des Hollandais que la Pomone a donné la chasse à Nathan-la-Flibuste !… Oh ! voilà bien la preuve que nous manquons d’un filin assez bénit pour pendre ces renégats protégés par le Diable et par Mahomet.

— Mais si on ne peut pas les pendre, qu’on les trésillonne, qu’on les coule avec des boulets ramés aux pieds, qu’on les mitraille, qu’on les larde à la bayonnette !

— Pour trésillonner, faut une corde comme pour pendre, la corde casserait de même sans profit. Pour les couler, faudrait des boulets bénits par notre Saint-Père ; autrement, rien, les boulets les soutiendraient sur l’eau comme des bouchons de liége. Les fusiller, les mitrailler, c’est encore plus pire, balles et mitraille rebondiraient sur nous et nous escoffieraient !… Quant à la bayonnette…

Trousseau s’interrompit au beau milieu de ses ingénieuses démonstrations.

— Sans-Quartier et Jambe-d’Argent !… s’écria-t-il avec stupeur, car il venait de reconnaître les deux aventuriers parmi les prisonniers de la Jonque-au-Dragon. – À bord de Nathan-la-Flibuste !… ah ! les pauvres garçons !…

Il voulut s’approcher d’eux ; mais le sergent des soldats de marine, chargés de la garde des accusés, lui ordonna de s’éloigner sans leur adresser la parole.

Une foule de reconnaissances analogues avaient lieu en ce moment sur le pont de la Pomone, car un équipage de frégate est nécessairement composé de gens levés sur diverses parties du littoral de la France. Celui de la Douairière était de même composé de matelots de provinces différentes. En outre, quiconque a navigué sur plusieurs bâtiments, y a naturellement fait campagne avec des marins de toutes provenances. – Il est donc très rare que deux équipages, quelque peu nombreux, se rencontrent à l’étranger sans qu’il y ait eu des rapports antérieurs entre un certain nombre de gens de l’un, et de l’autre bord.

Cependant, le baron de Luxeuil avait donné lecture de toutes les pièces à charge, et notamment, avec une complaisance et une satisfaction marquées, de son chef-d’œuvre de style, dont on connaît la gracieuse conclusion.

— Est-ce tout, monsieur le rapporteur ? demanda le président.

— Sans doute !… répondit le jeune capitaine de frégate.

— J’en suis désolé pour messieurs les juges, reprit le commandant Cerné de Loris ; cette affaire que je croyais élaborée avec soin, n’est éclaircie sous aucun point de vue.

— Mais, monsieur le président !… objecta vivement le baron.

— Monsieur le rapporteur, vous n’avez plus la parole ! interrompit le capitaine de vaisseau.

Luxeuil trouva plus qu’injustes les observations de M. Cerné de Loris, qui poursuivit en ces termes :

— Je m’attendais, messieurs les juges, à trouver annexé au rapport un dossier complet sur chacun des quatre-vingts prisonniers parmi lesquels doivent se trouver des innocents, lors même que leur chef serait convaincu de piraterie. Nous savons tous comment se recrutent les équipages de forbans. Le plus honnête homme du monde, par violence ou par surprise, est exposé à embarquer sur leurs navires. Ainsi, Messieurs, parmi les pièces à charge, vous avez remarqué une lettre du sieur Estève Finvallen qui dit avoir été pris et enlevé de vive force par le Saint-Pierre et Saint-Paul du capitaine Béniowski. Aurait-il fallu pendre M. Finvallen, si le Saint-Pierre et Saint-Paul avait été capturé avant son combat contre le Sanglier Batave ? Non, évidemment. Le sieur Finvallen n’est assurément pas le seul qui ait été contraint à servir avec les pirates. Je vois figurer sur la liste des accusés une femme kamchadale ; comment se trouvait-elle à bord ? Que signifient les titres et qualités donnés à certains compagnons de Béniowski, officier français, interprète, chirurgien, soldat de Madagascar, ancien associé, etc. ? M. le commandant de la Pomone n’a point pris la peine d’essayer de résoudre ces questions préliminaires. Nous allons en porter la peine, messieurs les juges ; car, faute d’instruction préalable, notre tâche risque d’être extrêmement longue et compliquée.

Luxeuil recevait une leçon qui acheva de l’irriter.

Béniowski fut introduit.

À l’aspect du conseil de guerre, dont la composition lui offrait de véritables garanties de justice, il recouvra tout espoir. Il déclina donc ses noms et qualités avec calme, non sans jeter un regard de mépris au baron de Luxeuil. Après que le greffier lui eut donné connaissance de l’acte d’accusation et que le président lui eut accordé la parole :

— Je remercie le ciel, dit-il avec fierté, d’être enfin devant des juges éclairés et dignes de prononcer dans ma cause au nom du roi de France. Mais je l’espérais fort peu, je l’avoue, après l’accueil brutal qui m’a été fait à bord de cette frégate, lorsque je m’y suis rendu pour demander protection en ma double qualité de proscrit innocent et de naufragé.

Cet exorde motiva une brusque interruption du rapporteur :

— M. le président, s’écria-t-il, ce pirate m’insulte, et je…

— M. le rapporteur, ne passionnez point le débat ; les droits de la défense sont sacrés. Si l’accusé abuse de la parole, il n’appartient qu’à moi de le rappeler à l’ordre ou de le réduire au silence. – Accusé Béniowski, continuez.

— L’état-major et l’équipage entier de ce navire, reprit le général polonais, peuvent attester que M. le commandant de la Pomone s’est à peine enquis de mes noms et n’a rien fait pour s’assurer de mon identité. Trouvant singulier qu’un étranger parlât le français comme je le parle, il s’est raillé de moi dès l’abord, a traité avec peu de respect la mémoire de mon auguste parente feue Marie Leczinska, reine de France, et m’a injurié violemment dès que j’ai essayé de ramener notre conférence à des termes sérieux. Aussi ai-je protesté au nom du roi… J’en appelle à tous les gens du bord…

— Ces faits seront éclaircis, dit le président.

Le baron de Luxeuil pâlit de colère.

Béniowski dut reprendre au début toute l’histoire de sa vie : il parla de son intimité fraternelle avec le vicomte Richard de Chaumont-Meillant, de ses navigations avec lui, de son mariage, du soulèvement patriotique de la Pologne et de la mission du major Windblath. Il en vint rapidement ainsi à la relation de la journée du 19 mai 1768 :

— Le combat touchait à sa fin, dit-il, j’étais sûr de vaincre ; déjà le vicomte de Chaumont, qui venait de se conduire en héros, déclarait la partie gagnée, et avec sa gaieté ordinaire, divertissait tout mon état-major, quand Windblath, pâle et consterné, nous annonce l’arrivée d’un corps d’armée russe, qui menace de nous couper la route. – Un fort parti de Kosaques et de hussards ennemis se dirige au grand galop sur notre arrière-garde. Je rallie moi-même mes troupes pour marcher à leur rencontre ; mais, ce mouvement en apparence rétrograde, intimide nos jeunes soldats. Les fuyards russes, ne se voyant plus poursuivis, ont le temps de se reconnaître ; ils se reforment en bon ordre ; nous sommes pris en flancs. – Je manquais d’infanterie et d’artillerie. Il était impossible de se former en carré ; notre succès même m’avait fait perdre l’avantage du terrain. – Le vicomte, mon officier d’ordonnance, reçoit ordre de diriger un retour agressif contre les fuyards ralliés. – Accompagné de Windblath, je m’élance sur les Kosaques. Notre cavalerie les force à reculer ; mais c’était une mêlée corps à corps ; de général, transformé en simple soldat, j’attirai sur moi la furie des plus braves. – Deux coups de sabre me faisaient déjà perdre beaucoup de sang ; tout à coup une batterie se démasque, je suis démonté par un éclat d’obus et je tombe parmi les morts. – J’ai su plus tard que le vicomte de Chaumont finit par avoir le dessus, mais je ne revins à moi que pour me voir prisonnier des Russes et prisonnier pour la seconde fois. La première, j’avais payé rançon, et je devais me croire libre de retourner parmi les confédérés ; on me fit un crime de ma fidélité à la cause polonaise. Je fus traité en rebelle. Le ministre Panin que précédemment j’avais eu l’occasion de vaincre ne me pardonnait pas sa défaite. Je fus impliqué dans un procès de haute trahison et après des tortures odieuses exilé au Kamchatka. Au bout d’une année entière de voyage à travers la Sibérie, j’y arrivai en décembre 1770 avec plusieurs compagnons d’infortune, parmi lesquels je mentionnerai le Kosaque Stéphanof, qui signe aujourd’hui Estève Finvallen, comme je viens de l’apprendre par le résumé de l’acte d’accusation.

Béniowski raconta brièvement ensuite comment par un concours de circonstances assurément fort invraisemblables, mais rigoureusement vraies, il s’était trouvé, d’une part, choisi par tous ses compagnons de captivité pour diriger un grand complot d’évasion, et de l’autre, malgré son infime position d’esclave, admis dans l’intérieur de M. de Nilof, gouverneur du Kamchatka :

— Ma qualité de magnat de Hongrie et de staroste de Pologne, mon grade de général, ma réputation singulièrement exagérée me valurent l’accueil le plus inattendu, et mes liens de parenté avec la reine de France me firent traiter de prince. J’avais à peine trente ans. La famille de Nilof ignorant que je fusse marié en Hongrie rechercha mon alliance.

D’un accent douloureux, Béniowski s’écria :

— C’est peut-être le plus grand de mes malheurs ! La plus jeune des filles du gouverneur, mademoiselle Aphanasie de Nilof, un ange dont le sort m’affligera toujours, me fut destinée et bien malgré moi on alla jusqu’à nous fiancer. Sous peine de perdre mon crédit et de manquer à mes promesses envers les conjurés, je laissai faire avec l’espoir de m’emparer sous peu de jours du navire le Saint-Pierre et Saint-Paul alors dans le port. Par jalousie, Stéphanof, le prétendu Estève Finvallen, faillit m’assassiner ; mais il n’avait pas trahi notre complot, je ne permis pas qu’il fût puni. Enfin, l’insurrection générale éclate. Je voulais traiter avec l’excellent M. de Nilof, faire autant que possible qu’il ne fût pas compromis, le servir à mon tour ; j’eus la douleur de ne pas même lui sauver la vie. Transporté de fureur, il tire l’épée, se précipite dans la bagarre et y périt. J’en fus navré. J’étais devenu maître du gouvernement du Kamchatka. Les beaux-frères et les sœurs d’Aphanasie l’accusaient d’avoir causé la mort de leur père. Son infortunée mère vint me la confier comme à un futur époux. Ma situation était poignante. Dans ces tristes conjonctures, je fus secouru par un respectable prêtre catholique, ardent missionnaire, le père Alexis, mon compatriote, de dix ans plus âgé que moi, et qui, après avoir été notre aumônier en Pologne, devait être celui du Saint-Pierre et Saint-Paul. Il apaisa les angoisses de madame de Nilof et prenant sa fille sous sa pieuse sauvegarde, lui promit de la protéger jusqu’à ce qu’elle ne courut plus de péril. Nous devions avoir à ce sujet les plus douces illusions. Elles ont été cruellement déçues !

Béniowski s’interrompit avec un surcroît d’émotion. Touché de l’expression de ses paroles, M. Cerné de Loris fut sur le point de lui adresser des consolations de l’ordre le plus élevé. Il n’en fit rien. Avant et par-dessus tout, le conseil devait entendre son récit complet.

— Le Saint-Pierre et Saint-Paul mit sous voiles le 11 mai 1771, poursuivit Béniowski. J’y avais arboré le drapeau de la Pologne ; pouvais-je en prendre un autre ?… C’est ici que commencent les actes de mon commandement maritime, sur lesquels vous aurez à statuer. Suis-je un pirate pour avoir enlevé de vive force un bâtiment d’une nation ennemie de la mienne ? Suis-je un pirate pour avoir livré combat à des navires de cette nation ? – Mais avant ce combat, aux îles Aléoutes, j’opère jonction avec l’équipage d’un brig français naufragé, la Douairière, armée pour ma délivrance par mon ami le vicomte Richard de Chaumont-Meillant. N’y aurait-il dans la division navale française personne qui ait eu connaissance de l’armement de ce brig, le témoignage unanime des quarante marins de la Douairière qui ont survécu à nos désastres, serait une preuve suffisante pour convaincre M. le baron de Luxeuil lui-même.

— Je demande la parole ! s’écria le baron.

— Je vous l’accorde, M. le rapporteur, dit le président.

— Je ferai observer au conseil, s’empressa de dire le capitaine de frégate, que les faits de piraterie les mieux prouvés sont postérieurs à la jonction des divers équipages réunis sous les ordres de Béniowski, et j’ajouterai que tout navire dépourvu d’expéditions régulières est un navire pirate.

— En droit, oui, M. le rapporteur ; mais jusqu’ici nous voyons qu’en fait le Saint-Pierre et Saint-Paul était par force majeure dénué d’expéditions.

— Parmi les pièces à charge, poursuivit Béniowski, figure la traduction d’une lettre signée Estève Finvallen. Je démens tous les faits énoncés dans cette lettre, elle est signée d’un faux nom, elle me fait suivre un itinéraire différent du mien ; enfin, lorsqu’elle se rapproche de la vérité, c’est pour la dénaturer complétement. L’auteur de cet odieux factum ne peut être que le sieur Stéphanof à qui j’ai plusieurs fois fait grâce de la vie et avec lequel je regrette de ne pouvoir être confronté. Le véritable itinéraire de ma campagne existe. Ce sera, messieurs les juges, une pièce de la plus haute importance pour vous ; car ce n’est plus à présent une, deux ou dix personnes qui s’accorderont pour en attester l’exactitude, mais quatre-vingts… Oui, Messieurs, les quatre-vingts prisonniers, accusés d’avoir exercé la piraterie sous mes ordres, vous diront séparément où nous étions et ce que nous faisions, jour par jour, conformément au texte de ma relation de voyage, que voici.

À ces mots, le général polonais prit sous ses vêtements son journal de route et le déposa entre les mains du président du conseil, qui jeta un regard de mécontentement au baron de Luxeuil, dont l’incurie se révélait ainsi sous un nouvel aspect. En effet, si le baron avait cru que Béniowski fût un pirate, il aurait dû le faire fouiller dès son arrivée à bord et s’emparer de tous les papiers qu’il avait sur lui.

Le baron de Luxeuil traduisit si parfaitement le blâme muet du président, qu’il s’écria :

— M. le lieutenant Kerléan n’a point fait son devoir !

Kerléan demanda la parole. Il voulait déclarer que n’ayant pas reçu l’ordre formel de faire fouiller les prisonniers, il avait été heureux de pouvoir s’abstenir. Mais la parole lui fut refusée, et le président rappela le rapporteur à l’ordre avec une fermeté menaçante.

Béniowski relata l’étrange combat qu’il avait été contraint de livrer à un trois-mâts le Pierre-le-Grand, commandé par l’un des meilleurs officiers de la marine russe, hambourgeois de naissance, nommé Karl Marsen qui, préservé par le fait de la perfidie d’une bande de faux frères, lui en témoigna sa gratitude par le plus honorable traité, pièce à décharge qui fut remise au président avec la lettre suivante :


« Monsieur le comte,

« Il ne me suffit point d’avoir signé le traité ci-joint. Je tiens à vous déclarer que vous êtes un vaillant marin et un galant homme indignement calomnié par des gens qui avaient égaré mon jugement. Votre conduite modérée et votre générosité sont des preuves que l’on vous dépeint d’une manière infâme.

« Croyez, monsieur le comte, à ma profonde estime, à ma reconnaissance, à mon dévouement et à mon ardent désir de mériter votre amitié ; aussi ne négligerai-je rien pour venir en aide à l’infortunée veuve de M. de Nilof et à son jeune fils, comme j’ai eu l’honneur de vous le promettre.

Karl Marsen. »


Les navigations du Saint-Pierre et Saint-Paul dans des parages inconnus ont fait ranger Béniowski au nombre des explorateurs. Sa relâche à l’île des Eaux en juillet 1771, et son séjour à Usmay-Ligon où était en odeur de sainteté la mémoire d’Ignace Salis, missionnaire portugais de la Compagnie de Jésus[1], épisodes d’un haut intérêt, étant choses étrangères aux débats, il s’abstint d’abord d’en parler. Il ne se fit pas un mérite de sa conduite paternelle à l’égard de l’intéressante Aphanasie de Nilof, et ne dit pas comment, par un retour providentiel de la situation du château des Opales, il avait été conduit à plaider auprès d’elle la cause de son noble ami le vicomte Richard de Chaumont-Meillant.

La douleur filiale de la jeune passagère, sa résignation, ses vertus chrétiennes, le rôle d’hospitalière qu’elle remplit à bord où son infatigable charité lui valut toutes les sympathies, avaient profondément touché le jeune gentilhomme français. Ses grâces, ses charmes le captivèrent. Auprès d’elle il fut timide. Ce qu’il y avait en lui de frivolité n’était que superficiel ; il s’épancha en peignant Salomée, dont les angoisses émurent Aphanasie :

— Je l’aimerai comme une sœur, comme une seconde mère ! s’écria-t-elle.

Béniowski exerçait sur elle une influence qui s’accroissait chaque jour.

À Usmay-Ligon, dans l’oratoire d’Ignace Salis, le pieux aumônier du Saint-Pierre et Saint-Paul bénit les fiançailles du frère de cœur de Béniowski avec sa fille d’adoption, et de doux espoirs d’avenir tempérèrent de la sorte le douloureux souvenir des événements du Kamchatka.

En France, on retrouverait madame de Nilof, que le loyal Karl Marsen avait juré d’y conduire ; le grand deuil aurait pris fin, et une famille nouvelle entourerait de tendresse celle qui avait été si injustement traitée par ses frères et sœurs.

Hors d’œuvre pour le conseil d’enquête que semblables détails ; il suffisait d’expliquer la présence à bord de la jonque capturée d’un certain nombre de co-accusés, tels que Petrova servante attitrée de mademoiselle de Nilof et que le Kamchadale Chat-de-Mer qui l’avait épousée peu de jours avant l’insurrection.

Ces renseignements n’avaient qu’une minime importance, mais il n’en était point de même de l’accusation capitale d’avoir commis dans l’île de Formose des actes de violence très répréhensibles, d’y avoir troublé l’ordre public, d’avoir dévasté, pillé, massacré, soutenu des révoltes et livré bataille.

Or, le commandant en chef de la station navale française avait mission de ne point tolérer que des sujets français portassent atteinte aux droits du Céleste-Empire, afin d’obtenir de lui des priviléges en faveur des négociants français de la Compagnie des Indes. Eh bien, de l’aveu même de Béniowski, l’équipage du Saint-Pierre et Saint-Paul où se trouvaient le vicomte de Chaumont-Meillant, le chevalier Vincent du Sanglier et leurs gens, tous sujets français, avait fait la guerre aux troupes de l’empereur.

— Je n’ai jusqu’ici rien déguisé, reprit le général. Ma conduite à Formose, je m’en aperçois, contrarie les vues du gouvernement du roi de France ; mais, en saine justice, elle ne peut être assimilée à de la piraterie. J’accorde le secours de mes armes à un prince indépendant, par reconnaissance pour le noble accueil qu’il daigne me faire ; je l’aide à triompher de ses ennemis parmi lesquels se trouvent des Chinois. Serais-je au pouvoir des Chinois, je devrais tout au plus être traité en prisonnier de guerre. – D’ailleurs, ouvrant ici une parenthèse étrangère au débat, je ne craindrai pas de déclarer hautement que j’ai le bonheur d’être en mesure de rendre à l’empereur de la Chine un service signalé, qui me ferait pardonner amplement par lui-même la part que j’ai prise à l’expédition du roi Huapo.

Le commandant Cerné de Loris fit un mouvement de curiosité.

— Mais ce n’est ici ni le lieu, ni le moment de parler d’affaires diplomatiques dont la communication doit être confidentielle.

— Poursuivez ! dit le président.

Béniowski aborda le chef d’accusation relatif à son combat contre le Sanglier-Batave, vaisseau de compagnie commandé par le sieur Scipion-Marius Barkum, excellent père de famille, estimable commerçant, bon marin, prudent navigateur, brave et habile manœuvrier, mais crâne épais s’il en fut et le plus obstiné des hommes quand il s’était logé quelque sottise dans la tête. À la faveur d’un incendie allumé durant la nuit à bord du Saint-Pierre et Saint-Paul, Stéphanof vient d’enlever Aphanasie. On lui a mis un bandeau sur les yeux. On l’a bâillonnée. Elle sent une secousse terrible, comprend qu’elle est en canot, et va être portée à terre dans l’une des îles Pouhou. Le Sanglier-Batave apparaît au point du jour ; Stéphanof n’hésite pas à se rendre à bord et dès qu’il est sur le pont s’écrie en méchant patois prussien :

— Russes !… Captifs !… Pirates !… Asile et protection pour nous !

— Non ! non !… disait Aphanasie en joignant les mains, grâce ! pitié !…

— Madame Estève Finvallen, ma femme, dit Stéphanof.

— Voyez donc, capitaine, ce pavillon inconnu et ce monstre de toutes les couleurs, ajouta un officier hollandais qui observait attentivement le navire de Béniowski.

Le dragon chinois capturé à Formose par le chevalier du Capricorne fut pour Scipion-Marius Barkum une preuve décisive.

— Mettez-moi cette belle dans la dunette et ne perdons pas de temps en niaiseries !… commanda le capitaine hollandais, que l’approche du Saint-Pierre et Saint-Paul rendait fort insensible aux pleurs de sa passagère.

Grâce au vicomte Richard, au chevalier et à leurs intrépides camarades, l’incendie était éteint.

Béniowski avait hissé le pavillon blanc.

— Un pirate qui demande à parlementer, voici du nouveau par exemple ! dit le capitaine Barkum. À la vérité, il n’a que vingt-huit canons, et nous en portons cinquante. Le drôle voudrait s’approcher par surprise et venir à l’abordage… Attention, canonniers ! pointez en plein bois, à couler bas !

— Mordious ! général, vous jouez gros jeu, disait en ce moment le chevalier du Capricorne. Ces fromages de Hollande n’entendent rime ni raison ; n’en espérez rien de bon, croyez-moi !…

Le chevalier parlait encore lorsque, au mépris du droit des gens, Barkum fit feu de sa bordée de tribord qui se logea tout entière dans la flottaison du Saint-Pierre et Saint-Paul.

— Eh bien ?… pas de riposte !… fit le sire de Madagascar avec humeur.

— Tout le monde couché à plat pont !… que personne ne tire sans commandement ! s’écria Béniowski.

— Qu’est-ce que je disais !… ils veulent l’abordage !… mais on sait manœuvrer en Hollande, mes bons petits pirates…

À ces mots, le capitaine Barkum fit éventer ses voiles et prit chasse devant le Saint-Pierre et Saint-Paul.

Le vicomte Richard, jusque-là premier lieutenant, se jetait dans une légère embarcation pour porter secours à mademoiselle de Nilof qui venait de se précipiter à la mer. On ne devait les retrouver ni l’un ni l’autre.

Le plus terrible des phénomènes de la Malaisie, un typhon qui éclata soudain, en fut la cause.


La plainte officielle du capitaine Scipion-Marius Barkum était celle d’un honnête marin ; Béniowski démontra donc aisément qu’ayant été attaqué sans pourparlers, il s’était vu réduit à la nécessité de se défendre.

— Pouvait-il faire autrement ? – À qui la faute ? – Pourquoi Barkum avait-il ajouté foi aux calomnies de Stéphanof, le prétendu Estève Finvallen ? – Le grossier capitaine hollandais, comme son rapport en faisait foi, avait donc pris mademoiselle de Nilof pour une femme infidèle, pour une aventurière.

Ici l’indignation de Béniowski éclata en termes qui devaient trouver de nobles échos dans les cœurs de tous les membres du conseil, excepté dans celui du baron de Luxeuil.

Le portrait d’Aphanasie, le récit de ses malheurs, celui de son désespoir filial, et enfin de ses relations avec le vicomte de Chaumont-Meillant ; l’éloge de ce jeune et brillant gentilhomme que M. Cerné de Loris connaissait de réputation ; les cruelles suppositions de l’accusé, qui déplorait avec une touchante éloquence la perte de son loyal ami et celle de la jeune fille ; les larmes qu’on vit dans ses yeux ; sa profonde douleur enfin, produisaient un effet inexprimable.

Béniowski ne devait pas tarder à exciter l’admiration de son auditoire de marins, par la relation de son naufrage.

Quand il se montra gagnant enfin la terre avec deux radeaux et accueilli par la fusillade des Chinois qui montaient la Pescadora, le commandant Cerné de Loris lui-même n’eut point la force de le blâmer d’avoir capturé cette jonque. Aussi le rapporteur demanda-t-il la parole pour faire remarquer que l’accusé, de son propre aveu, avait par deux fois fait la guerre aux sujets de l’empereur du Céleste-Empire dont Sa Majesté le roi Louis XV recherchait l’alliance.

— Messieurs, s’écria Béniowski, M. le baron de Luxeuil est-il un rapporteur impartial ou un ennemi personnel ? Vous aurez à juger en conscience après cette simple question : – Qu’aux îles Pouhou, si l’on nous eût laissé débarquer, on nous eût fait prisonniers de guerre, l’on aurait usé d’un droit rigoureux, d’un droit cruel, mais non d’injustice… Au lieu de cela, on nous reçoit à coups de fusil… Que devions-nous, que pouvions-nous faire ?

— Continuez l’exposition des événements et ne plaidez pas votre cause, interrompit le président ; nous ne prononcerons point sans avoir écouté votre défense. À présent, il s’agit d’instruire l’affaire, puisque l’instruction préalable nous fait défaut.

Le baron de Luxeuil devint pourpre de dépit ; son mécontentement redoubla, lorsque M. Cerné de Loris ajouta d’un ton chaleureux :

— Des naufragés réfugiés sur leur planche de sauvetage sont semblables à des blessés qu’on épargne et qu’on doit secourir après le combat. L’accueil fait à Béniowski par la garnison des Pouhou est barbare, impie, contraire aux premières notions d’humanité. Si l’appui donné au prince Huapo dans l’île de Formose par l’équipage du Saint-Pierre et Saint-Paul est, politiquement, une fâcheuse affaire, l’embuscade des Chinois aux îles Pouhou est une de ces iniquités révoltantes que les ministres du Céleste-Empire ne sauraient approuver et n’approuveront pas.

— M. le président influence messieurs les membres du conseil en faveur du chef des accusés ! dit le baron de Luxeuil avec exaspération.

— Pour la seconde et dernière fois, M. le rapporteur, je vous rappelle à l’ordre ! répliqua vivement le capitaine de vaisseau président. Encore une interruption, Monsieur, je lève la séance, je dissous le conseil, et avant d’en convoquer un autre pour l’affaire qui nous occupe, je vous fais traduire vous-même devant une commission militaire sous l’accusation d’avoir entravé la justice du roi !… J’ai dit !

L’incident était inouï dans les fastes de la jurisprudence maritime ; il ajoutait aux débats un poids nécessairement favorable à l’accusé, puisque le rapporteur ne pouvait plus être que partial.

— Je me vengerai ! pensait le baron. Plions aujourd’hui devant la force brutale. Je suis, grâce au ciel, protégé par de puissants personnages, et M. de Loris, lui, est la créature de M. de Choiseul, l’ancien ministre. Malheur à tous ces gens-ci !

Kerléan, le commissaire royal, et les deux officiers de l’Aréthuse, ne dissimulaient pas leur satisfaction assez complétement pour que le baron ne s’aperçût de rien. L’enseigne de la Pomone, jeune renard de mer, eût volontiers donné six mois de sa solde pour n’être pas membre du conseil ; il ne put que baisser les yeux avec componction.

Quant à Béniowski, certain maintenant de ne plus être interrompu, il ne ménagea plus un homme qui devenait son ennemi mortel. – En conséquence, d’accusé, se transformant en accusateur, il accabla le commandant de la Pomone par l’exposé des derniers faits qui s’étaient passés à bord.

— Une jonque portant pavillon parlementaire et acceptant la remorque sans résistance, est capturée violemment. – Une frégate du roi de France s’éloigne du port de Manille, tandis que des navires du roi d’Espagne en sortent, et aucune explication de sa présence ne leur est donnée !

Le baron de Luxeuil, si protégé qu’il fût, se sentait fort mal à son aise ; ses chers patrons intriguaient à Paris ou à Versailles, l’Aréthuse et la Pomone naviguaient dans les mers de la Chine, le commandant Cerné de Loris était en ces parages beaucoup plus roi que Sa Majesté Louis XV, et tous les favoris de l’univers ne l’empêcheraient point de déployer sa sévérité, s’il se laissait persuader par le maudit Béniowski…

— Ah ! que ne l’ai-je fait pendre ! se disait le baron, j’en aurais été quitte pour huit jours d’arrêt.

Cet a parte achève de donner une idée de la moralité du jeune et bel officier de cour, dont le dépit ne touchait pas à son terme ; car le chevalier du Capricorne, Vasili, les officiers de la Douairière, et quelques autres accusés ayant successivement comparu, le président du conseil de guerre déclara qu’il suspendait l’interrogatoire pour entrer en délibération.

Le chevalier du Capricorne fut amusant comme toujours ; il régala le conseil d’un chapitre entier de son aventureuse biographie, et ne manqua pas de prouver qu’on peut être pirate malgré soi.

— Sous les ordres de notre vertueux général, – messieurs les juges, – nous avons été sages comme de petits saints, au risque de nous faire pendre par M. le baron de Luxeuil. J’ai toujours dit au comte de Béniowski que le trop en tout est un défaut… Ses chiennes de vertus m’ont cent fois fait donner au diable !… En résumé, nous n’avons pas flibusté une miette de pain, un grain de sel, une pipe de tabac !… L’accusation de piraterie est une niaiserie dont je me moque comme de ma première dent de lait, puisque nous voici devant des juges résolus à découvrir la vérité. Mais supposons que le comte de Béniowski fut pirate, archi-pirate, forban à trente-six karats, serais-je pour cela pirate, moi, capitaine d’infanterie pourvu d’une commission de la Compagnie française des Indes, aventurier, partisan, soudard, flambart, pillard, etc., d’accord !… pendable pour les Anglais, peut-être ; en somme, digne d’être récompensé par le gouvernement de la France ?… Comment suis-je arrivé à bord du Saint-Pierre et Saint-Paul ? – Par force majeure, à la suite du naufrage de la Douairière, et en qualité d’auxiliaire du loyal vicomte de Chaumont-Meillant. – Le comte de Béniowski m’eût-il contraint à écumer les mers sous ses ordres, je ne serais pas plus pirate que je ne le suis pour avoir navigué trois ans comme simple matelot-canonnier à bord du plus insigne bandit des temps anciens et modernes ; je veux parler de Nathan-la-Flibuste.

— M. le chevalier, dit le président, ce que vous nous dites par hasard peut être utile à l’instruction de la cause. Qu’entendez-vous par Nathan-la-Flibuste ?

— Plaisanterie à part, je crois que M. le comte de Saint-Germain a quarante ou cinquante ans aujourd’hui, que le Juif-Errant est un vieil israélite qui exploite la crédulité publique, et que Nathan-la-Flibuste n’est pas plus immortel que les deux autres. Mais cette opinion n’était pas soutenable à bord de son navire, où j’ai fait la traite à main armée, fort à contre-cœur, tant que je n’ai pu en déserter. Eh bien ! si les Français ou les Anglais nous eussent pris, j’aurais été pendu le plus injustement du monde. Nathan-la-Flibuste, que je n’ai jamais connu sous son vrai nom, me captura, il y a douze ans, dans le golfe de Fernando-Po, où je passais avec un chargement de nègres à destination de Saint-Domingue. J’ai fait six voyages à son bord, et je m’en suis évadé à la nage une nuit par le travers de la Martinique, où je trouvai asile sur un marchand de morue du Canada prêt à repartir pour Québec. – C’est alors, Messieurs, que reconnu par quelques camarades pour un vétéran de Royal-Marine, je fus nommé sergent dans Picardie. Nous faisions la guerre aux Iroquois ; ils me prirent, et j’allais être scalpé, quand mon tatouage brésilien me tira d’affaire. Ce tatouage, après Dieu, m’a sauvé la vie dans une foule de vilaines occasions. – Quand Picardie revint en France, je me présentai au directeur de la Compagnie des Indes-Orientales, qui voulut bien me faire breveter capitaine aventurier. Mes états de service dans l’Inde sont écrits sur toute ma personne ; j’ai vingt cicatrices à offrir au conseil ; six coups de feu, deux éclats de bois, quatre blessures à l’arme blanche, et spécialement un coup de kriss maratte dans le flanc gauche, dont le diable en personne n’eût pas réchappé ; mais j’ai la peau plus dure que le diable, sans avoir à l’immortalité aucune des prétentions du comte de Saint-Germain, du Juif-Errant, ni de Nathan-la-Flibuste. Au résumé, je crois que le comte de Saint-Germain sera enterré, que le Juif-Errant finira par pourrir en prison, mais que Nathan-la-Flibuste se perpétuera, le pendrait-on et le pendrait-on cent fois… – Moi qui vous parle, Messieurs, si j’avais jamais la malheureuse fantaisie de me faire forban, je ne balancerais pas à m’intituler Nathan-la-Flibuste. C’est un procédé infaillible pour racoler aussitôt les pires coquins de la mer : après quoi l’on complète son équipage par des prises, comme celle qui m’a forcé à exercer la piraterie pendant trois années durant. Monsieur le président, êtes-vous satisfait ?

Vasili, qui avait autrefois accompagné son maître à Versailles, et qui venait de faire campagne avec les gens de la Douairière, s’exprimait facilement en français, bien que son accent austro-polonais n’eût rien de mélodieux ; mais il pouvait se passer d’interprète, il pouvait faire pénétrer dans l’esprit des juges ses généreuses convictions.

Il était indigné, il traita le baron de Luxeuil, de Kosaque, de Chinois, de forban. Il ne trouva pas le mot pour rire, mais son attachement à la personne de Béniowski fit à la fois l’éloge du maître et celui du serviteur.

Aucun des associés, incapables de s’expliquer sans interprètes, ne fut interrogé.

Deux heures de l’après-midi sonnaient ; le conseil était en séance depuis le point du jour ; les juges, harassés et à jeun, furent donc ravis, lorsque M. Cerné de Loris annonça que, pour sa part, trouvant inutile de prolonger l’interrogatoire, il allait consulter les membres de la commission.

— Messieurs, dit-il, de deux choses l’une, ou notre tâche est terminée ou elle commence à peine ; je pourrais, usant de mes pouvoirs de chef de division, dissoudre le conseil et prononcer seul, je préfère prendre vos avis. – À vrai dire, nous n’avons aucun jugement à porter ; nous n’avons pas jusqu’ici fait office de juges, nous avons seulement suppléé par l’audition de quelques accusés au défaut absolu d’instruction préparatoire. Je pose la question : – « L’instruction préparatoire est-elle suffisante ? »

À l’unanimité des voix, attendu que le rapporteur n’avait pas voix délibérative, cette première question fut résolue affirmativement.

— Deuxième question, Messieurs : – « Y a-t-il lieu de poursuivre ? »

L’enseigne de vaisseau de la Pomone, obligé de se prononcer le premier en sa qualité de plus jeune, se dit que son chef direct était le baron de Luxeuil, ennemi évident de Béniowski.

— Je crois que oui, murmura-t-il d’une voix mal assurée.

Cette réponse timide ne satisfit qu’à demi le baron, mais déplut souverainement au commandant en chef, qui classa le jeune officier dans la détestable catégorie des courtisans.

L’enseigne et le lieutenant de l’Aréthuse ainsi que le lieutenant Kerléan dirent ensuite.

Non ! il n’y a pas lieu de poursuivre.

Le commandant Cerné de Loris, dont la voix prépondérante eut départagé le conseil en cas de doute vota le dernier.

— Non, il n’y a point lieu à poursuivre, dit-il, et, s’adressant aussitôt au baron de Luxeuil :

— Monsieur, vous n’avez rempli aucun de vos devoirs, vous vous êtes rendu coupable d’actes indignes d’un officier de la marine du roi, je vous démonte de votre commandement.

Luxeuil vomit des injures. Pour le contraindre, à se rendre aux arrêts, il fallut appeler la garde. Et le spectacle inouï de son arrestation produisit à bord un effet d’autant plus saisissant, que déjà l’assemblée avait été battue et que l’équipage de la Pomone était en rangs sur les gaillards.

Le père Trousseau et ses canotiers appartenant à l’Aréthuse avaient seuls été libres de former un groupe de causeurs rassemblés sur le petit tillac ; le vieux patron étendit le bras droit, leva le pouce et l’index et dit tout bas :

— Encore du nouveau !… mes fistaux !… N’y a pas de brume dans l’œil de Trousseau !

— Voyons voir ! firent les canotiers en formant cercle autour de lui.

Le plus grand silence était ordonné, si bien que le novice lorrain attaché au service de l’embarcation et qui s’y était glissé un peu en contrebande, se rapprocha comme les autres de l’oracle de son bord.

— Eh bien ! fit le patron, le conseil est embrumé si mon œil ne l’est pas !

— À quoi juges-tu ça, Trousseau ? demanda le brigadier du canot.

— La séance est levée, mes petits, puisque le lieutenant de la Pomone est sorti de la chambre du conseil. Les autres n’en sortent pas, et le lieutenant prend le commandement de la garde. Il y a une malice là-dessous.

— Belle malice ! Si les accusés sont acquittés, pourquoi se gêner !

— Quelque couleur de Nathan, soi-disant Béni-outil.

— Béniowski, dit le novice.

— Je veux dire Béni-tousse-t-il, jeune imbécile, suis-je pas libre ?

— Patron, répliqua le jeune Lorrain, appelez-vous vous-même Crousteau, Broute l’eau ou Trousse-peau, ça m’est bien égal !…

À ces mots irrévérencieux, le novice éclata de rire, mais beaucoup trop près, cette fois, du poing de Trousseau, qui replia brusquement son pouce et son index, avant de le faire rouler à croix ou pile du haut en bas du petit tillac.

L’appel de la garde, et les vociférations de Luxeuil qui disait avec fureur : – « Bandits ! pirates ! assassins ! » firent soudain un tout autre vacarme. – Mais dès qu’il eut été mis aux arrêts dans son appartement, le silence s’étant rétabli, ordre fut donné de faire immédiatement monter le comte de Béniowski, le chevalier Vincent du Capricorne et tous les prisonniers de leur équipage.

Un ban fut battu.

Puis, le commissaire royal, greffier du conseil, donna lecture de la délibération prise en ces termes :

« Au nom du Roi,

« Attendu que l’instruction relative à la campagne de mer dirigée par le comte Maurice-Auguste de Béniowski, a clairement mis à néant toutes les pièces à charge et accusations portées contre ledit comte Maurice-Auguste de Béniowski et ses compagnons,

« La commission militaire rassemblée sous la présidence du capitaine de vaisseau Cerné de Loris, commandant en chef les forces navales de Sa Majesté dans les mers de la Chine, décide qu’il n’y a pas lieu de poursuivre.

« En conséquence, tous les accusés sont reconnus innocents et déclarés libres à bord de la frégate de Sa Majesté la Pomone.

« Ce 12 janvier 1772. »

Des hourras de joie éclatèrent à ces mots.

Vasili versait des larmes de bonheur en se jetant aux pieds de son maître.

Le chevalier du Capricorne jurait dans toutes les langues connues, et avisant ses grognards Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et autres :

— Nous reverrons Madagascar tout de bon, cette fois-ci, dit-il ; mais n’oubliez jamais, mes jolis cœurs, que le baron de Luxeuil, s’il n’eût tenu qu’à lui, nous aurait fait mettre la cravate.

— Où est-il ce baron, s’il vous plaît, mon capitaine ?

— Qu’on prenne son relèvement et son signalement…

— Qu’on casse sa chienne de connaissance.

— Tiens… tiens… tiens !… je ne le vois pas, dit le chevalier en se retournant.

Les rangs étaient rompus. Les anciens camarades se serraient la main, s’embrassaient et fraternisaient. Le chevalier vit Béniowski causant enfin d’égal à égal avec M. Cerné de Loris ; il entendit le capitaine de vaisseau qui disait :

— M. de Luxeuil, en punition de sa négligence et de sa conduite envers vous, général, est cassé de son commandement…

— Mordious… fit le chevalier.

— Et M. de Kerléan ? demanda Béniowski.

— En récompense de sa fermeté, de son humanité à votre égard et de sa droiture, je vais lui confier le commandement de la Pomone.

Le chef d’état-major de la division fut appelé par le commandant Cerné de Loris qui lui donna des ordres assez détaillés, en sorte que le chevalier du Capricorne put s’approcher de Béniowski.

— Mordious ! général, que vous disais-je l’autre jour ? Vous voici déjà ici à peu près le maître comme à bord du Saint-Pierre et Saint-Paul. M’est avis, ventre de mandout ! que vos amis tiennent la corde. Le baron démonté, le lieutenant Kerléan nommé commandant, notre jonque et son chargement reconnus de bonne prise, et mon dragon de Formose encore une fois sauvé, mille noms d’un capricorne, bénissons la destinée, et vive Madagascar !

— Mon ami, votre belle humeur est toujours la même ; hélas ! notre triomphe actuel n’est pas sans amertume pour mon cœur… Richard et Aphanasie ne le partagent pas, et tous deux, sans doute, ont péri victimes de la trahison de Stéphanof…

— Non… pas tous les deux… dit à ces mots le commandant Cerné de Loris qui revenait après avoir achevé de donner ses instructions au chef de l’état-major.

Un signal venait d’être arboré au mât de la Pomone ; des flancs de l’Aréthuse se détachait une seconde embarcation.


  1. Voyages et mémoires de Bényowsky, t. II, p. 75.