Le Dernier des flibustiers/XIII. Le style, c’est l’homme

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XIII

LE STYLE C’EST L’HOMME.


L’Aphanasie, joli trois-mâts armé en guerre et marchandises, l’Aphanasie au nom d’heureux augure, était commandée par un jeune marin qui avait fait la campagne de la Douairière sous les ordres du vicomte de Chaumont.

Lestée en munitions, abondamment pourvue de tous les objets d’équipement et de campement nécessaires au général, elle cachait dans ses flancs cinquante bouches à feu que Richard fit secrètement acheter à Hambourg par l’obligeant intermédiaire du commandant Karl Marsen, dont on avait plusieurs fois reçu la visite à Chaumont-Meillant comme au château des Opales.

La cale du navire, disposée en écurie, resta vide jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, où le capitaine acheta trente chevaux.

Au Fort-Dauphin, il ne passa que le temps nécessaire pour prendre les dépêches du vice-roi d’Anossi, chevalier du Capricorne, faire un excellent repas en compagnie des dames de la maison présidées par Flèche-Perçante, débarquer vingt recrues et recevoir en échange autant d’aventuriers acclimatés, parmi lesquels on ne citera que le lieutenant Venturel, le plus subordonné, mais aussi le plus dangereux des adjudants de place :

« – Je me débarrasse de cette culotte de peau, mon général, écrivait le major, pour être libre, mordious ! d’entrer en campagne, sans avoir à craindre que le Fort-Dauphin me soit soufflé pendant mon absence… Si vous allez décidément tailler des croupières aux Sakalaves, adieu ma vice-royauté d’Anossi !… Mille cornes de licornes ! je veux être de la partie, dussé-je m’embarquer dans une calebasse pour vous rejoindre… Mais le capitaine Frangon, Maillart, Ternay et leur clique ne manqueront pas d’essayer de revenir dès que j’aurai tourné les talons. Laissez donc le commandement à un Venturel ; il reprendrait le Stéphanof sans dire un mot, et à mon retour je me verrais encore à la porte de chez moi.

« Par bonheur, Jean de Paris, que j’avais envoyé relever la garnison de notre poste de Saint-Augustin, est de retour depuis hier. Avec votre autorisation, mon général, je le nomme adjudant de place ; il ne se laissera pas intimider, le gaillard, je vous en réponds. Le roi de France en personne ne lui ferait pas lâcher un pouce de nos remparts.

« Du reste, Jean de Paris est dans les bons principes, pas vertueux du tout, un second moi-même.

« Au fort Saint-Augustin, Brise-Barrot, deux blancs et cinquante Anossiens tiennent en respect ces coquins de Buques, contre lesquels je vous demande votre secours après la grande guerre des Sakalaves. Rien à tirer de ces damnés sauvages ; ça ne connaît Dieu ni diable, Mahomet, ni Ramini ; ils sont, je crois, anthropophages. Nous les mangerons pour les civiliser, si vous voulez bien me le permettre.

« Venturel est un brave homme, bon père de famille, archi-vertueux et fort désireux au fond de retourner à l’Île-de-France. Faites de lui, mon général, tout ce que vous voudrez, mais ne me le renvoyez jamais, je n’en demande pas davantage.

« Enfin, par amitié, prévenez-moi de votre entrée en campagne : je me rouille, foi de soudard ! et si ce n’étaient vos ordres pacifiques !… Ah ! mordious !

« Mesdames du Capricorne, mère et filles, baisent les pieds de la comtesse de Béniowski, Ra-Salama, et me chargent de lui annoncer que toutes les femmes d’Anossi, depuis les grand-mères jusqu’aux grenouillettes, sont décorées de l’ordre d’Alihiza-Salama.

« La population augmente à vue d’œil ; ah ! les luronnes de ce pays-ci ont mille fois raison de nommer madame Râ-amini la mère des mères.

« Que le Zanhahare vous garde, mon général, amin.

« Le major Vincent du Sanglier, chevalier du Capricorne, lieutenant-colonel de la légion Béniowski, gouverneur du Fort-Dauphin, vice-roi d’Anossi, soudard, pillard, pendard et votre serviteur à mort ».


Reproduisons ici textuellement la description du royaume de Boyana, telle que Béniowski l’a donnée. Cette courte notice jettera un jour nouveau sur le célèbre aventurier lui-même, et permettra de juger sainement de ses vues sur l’île de Madagascar.


« Le royaume de Boyana s’étend sur la côte occidentale entre le quatorzième et le seizième degré de latitude, depuis la baie Massahéli jusqu’au cap Saint-André. Il ne doit pas être confondu avec l’ancien pays des Seclaves (sakalaves), qui se prolonge beaucoup au-delà vers le Sud et ne dépend plus du même Prince.

« L’autorité du roi, tel est son titre immémorial, est absolue et despotique ; tous ses sujets sont ses esclaves, et les chefs qui gouvernent les différentes provinces sont nommés par lui. Leurs propriétés et leurs vies sont en ses mains. Il a toujours sur pied une armée de trois mille hommes. Sa puissance, dont il abuse souvent, le rend formidable à son malheureux peuple, qui le hait mortellement.

« Les Arabes des îles Johanna (Anjouan), Comoro (la grande Comore) et Mayotto (Mayotte), avaient établi à Maronvaï (aujourd’hui Mouzangaye), capitale des Seclaves, un comptoir garni en tout temps d’effets et de marchandises, consistant en toiles de Surate, peignes, bracelets d’argent, boucles d’or, rasoirs, canifs, chapelets de verre, etc., qu’ils échangent contre des fourrures, de l’encens, du benjoin, de l’ambre, de la cire et diverses essences de bois.

« La facilité que le roi des Seclaves trouve dans le commerce avec les Arabes, celle qu’il a eue jusqu’ici d’obtenir des armes, de la poudre à canon et de l’eau-de-vie des vaisseaux particuliers qui abordent à Madagascar, et les tributs qu’il se faisait payer par diverses provinces de la côte orientale, sont autant de motifs pour qu’il soit ennemi de notre établissement et ne veuille pas d’un commerce direct avec les Français. Peut-être aussi les Arabes lui ont-ils, par jalousie, inspiré des sentiments hostiles.

« Mais depuis mon arrivée, toutes les provinces de la côte orientale ayant secoué le joug et n’achetant plus à Boyana ni armes ni munitions, les Seclaves ne peuvent manquer de succomber.

« Le royaume soumis à Cimanour jouit d’un air très-salubre. Il est aplati, peu boisé, baigné par un grand nombre de belles rivières et prodigieusement fertile. On y rencontre partout des plaines immenses, où paissent d’innombrables bœufs sauvages qui appartiennent à qui peut s’en servir.

Le roi des Seclaves pourrait lever une armée de trente mille hommes, s’il possédait l’amour de ses sujets mais, à la moindre apparence de guerre, ils ont coutume de s’enfuir dans les montagnes vers la côte orientale.

« De ces émigrations se sont formées plusieurs nations indépendantes, avec lesquelles je me suis mis en rapports depuis mon arrivée dans cette île.

« J’ai toujours entretenu des détachements sur les frontières seclaves, et mes hommes n’y ont été atteints d’aucune des maladies communes près de la côte de l’Est. Aussi ai-je la conviction que la côte occidentale serait plus favorable aux Européens. L’avantage du climat, joint à la possession de plusieurs havres excellents qui établiraient une communication avec la côte d’Afrique, favoriserait puissamment les opérations d’un gouverneur établi en cet endroit pour protéger la contrée.

« Il est donc de la plus grande importance d’engager toute la côte dans nos intérêts contre les Seclaves. Une occasion excellente s’en présente d’elle-même ; car le roi Cimanour ayant déclaré la guerre à l’établissement et à ses alliés, on n’est plus tenu à se borner à la défensive. Malheureusement l’extrême affaiblissement de mes troupes met des entraves à mes projets et à mon ardeur ».


Huit jours après l’arrivée de l’Aphanasie, Béniowski, de retour au centre de ses établissements, se préparait activement à porter la guerre chez les Sakalaves, Il avait tenu un kabar solennel à Louisbourg et concevait enfin les plus belles espérances.

Les motifs de l’expédition, les études approfondies qui l’ont précédée, les mesures de tous genres qui ont été prises doivent empêcher de confondre le comte de Béniowski avec un vulgaire coureur d’aventures. Sans cesse préoccupé de l’avenir commercial de la colonie dont il veut doter la France, on le voit se féliciter des agressions du prince contre lequel il a le désir secret de faire la guerre. Sa politique se fonde sur l’équité ; mais il a eu soin de préparer de longue main ses ressources.

L’Aphanasie arrive avec des munitions et des renforts. Il n’hésite plus.


La campagne s’ouvrit d’une manière brillante par de petites expéditions dans lesquelles se signala le courage d’Alexandre de Nilof. Béniowski, fort de ces premiers succès et des démonstrations sympathiques de tous les peuples de l’Est, du Nord au Midi de Madagascar, pouvait donc sans vaine fanfaronnade débuter en criant : Victoire ! Grande victoire !… enfin !…

La saison des pluies retarda pourtant de plusieurs mois l’entrée sur le territoire ennemi ; car ce ne fut qu’au mois d’avril 1776 que commencèrent les opérations décisives.

Mais le temps perdu pour les opérations militaires, ne le fut pas pour les travaux pacifiques, les négociations, l’organisation de l’armée, l’incorporation de Malgaches ou même de Mozambiques dans l’armée du comte, le ralliement des postes disséminées sur divers points secondaires et la création d’une flottille de rivière qui devait faire les transports par eau.

Le chevalier du Capricorne, selon son désir, fut invité à venir reprendre les fonctions de lieutenant-colonel dans la légion Béniowski. Le Desforges fut mis à ses ordres. Il devait à son tour visiter tous les postes du Midi au Nord, à commencer par Saint-Augustin, où il laissa Brise-Barrot, que ses anciennes blessures rendaient peu apte à une campagne active.

D’autres fortins, redoutes ou comptoirs étaient échelonnés sur toute la côte d’Anossi, chez les Mahafales, au cap Sainte-Marie, le plus méridional de l’île, dans l’anse aux Galions, célèbre par le massacre des Portugais, et enfin à Fanshère, où Dian Rassamb avait arboré le pavillon français. – Un ou deux invalides, quelques enfants de troupe à demi-Malgaches, leurs mères et des Ontsoas disciplinés tenaient garnison, percevaient les tributs et commerçaient pour le compte de Râ-amini dans ces divers comptoirs. L’organisation en était commerciale avant tout. – L’on vendait des bœufs, du riz et, il faut bien l’avouer, des esclaves noirs aux caboteurs des îles de France et Bourbon. Quelques barques, construites par le chevalier, avaient déjà établi certains rapports avec la côte de Sofala. Enfin, plusieurs navires européens et des Hollandais du cap de Bonne-Espérance commençaient à fréquenter les ports du Midi.

Au Fort-Dauphin, où le chevalier reparut un instant, Jean de Paris commandait, en se conformant de tous points à ses instructions.

Le Desforges alla inspecter Sainte-Luce, lieu du premier de tous les établissements des Français à Madagascar. Un frère de Flèche-Perçante y avait construit une redoute et commandait sous pavillon blanc à vingt hommes armés de six fusils de rempart.

Il sacrifia dix bœufs de sa main rohandrianne, les sala et les donna aux gens du Desforges.

Entre Sainte-Luce et Tamatave s’étendent les côtes des Antacimes, des Zaffi-Casimambous, des Matatanes et des Bétanimènes ; le chevalier et Flèche-Perçante firent escale, tinrent kabar et palabrèrent en dix points principaux.

Comme plus tard un jeune Français, M. Albrand qui, le 1er août 1819, rehissa le pavillon français au Fort-Dauphin, et reconquit par son éloquence une grande influence sur les naturels de ces contrées ; de même le chevalier du Capricorne, en 1776, obtint des succès éclatants partout où il assembla des naturels. Chez les Malgaches, tout se décide par le talent de la parole. Or, le chevalier, élève des sauvages du Brésil et vieux praticien des côtes de Guinée, le chevalier qui s’était assis autour du feu du conseil chez les Iroquois et les Hurons canadiens, qui avait eu affaire dans l’Inde aux Marattes et aux Arabes, sans parler des Aleutiens ni des Formosans qui le virent en compagnie de Béniowski, le chevalier gascon était doué de tous les genres d’éloquence. L’enthousiaste Flèche-Perçante ponctuait, du reste, ses triomphes oratoires.

À Tamatave, Jambe-d’Argent déjà fatigué de ses fonctions de gouverneur au petit pied, à Foule-Pointe Sans-Quartier qui succédait au capitaine Rolandron, supplièrent le major de les reprendre avec lui.

— Mille cornes de licornes ! je conçois cette fantaisie-là, dit-il, car elle me grillait moi-même dans ma vice-royauté.

Aux deux sergents français suppléèrent des caporaux olivâtres. Le Desforges arriva enfin devant Louisbourg, centre d’une activité prodigieuse.

Le roi Hiavi avait envoyé douze cents guerriers ; Lambouin, le roi du nord, douze chaloupes armées et deux cents hommes de guerre ; les Zaffi-Rabès et les Sambarives se levaient en masse ; diverses autres tribus fournissaient trois mille combattants, dont la moitié venait par terre, le reste dans des chaloupes.

Le roi détrôné Rozai, à qui l’adjudant Franche-Corde avait, pendant plusieurs mois, donné asile au Fort-Auguste, se présenta devant Béniowski dans un kabar composé de tous les officiers et de tous les chefs auxiliaires. Il avait la tête rasée en signe de soumission absolue, et tint un discours suppliant qui émut jusqu’à ses ennemis.

— Je suis, dit-il, le prince infortuné de Boyana ; je cherche parmi des étrangers du secours contre l’usurpateur de mon trône, qui, non content de m’avoir dépouillé, retient ma famille dans l’esclavage. Je me jette à tes genoux pour implorer ta protection. Tu es le père des malheureux, ne repousse donc point les prières d’un roi proscrit qui réclame ton assistance. Je serai ton serviteur dévoué ; daigne en recevoir le serment, et, dès aujourd’hui, compte-moi au nombre de tes plus fidèles amis.

Rozai ne fut point le seul chef Sakalave qui sollicita l’appui des Français contre le cruel Cimanour.

Béniowski se proposait de confier la garde d’Antimaroa au chevalier du Capricorne qui en rugit gaiement

— Moi, rester à Louisbourg ! mordious !… Général, suis-je venu pour cela du Fort-Dauphin ?… Donnez-moi l’avant-garde à commander, et bataille ! bataille ! mille cornes de licorne !…

Tous les officiers tenaient à être de l’expédition. Béniowski dut se féliciter alors d’avoir dans ses rangs l’adjudant Venturel qu’il nomma capitaine et qui fut, durant son absence, chargé de défendre les positions des bords de la Tingballe.

La comtesse de Béniowski ne voulut pas consentir à rester eu centre de la colonie.

— J’irai avec vous, dit-elle, et mon fils ne nous quittera pas !… Crois-moi, Maurice, ne nous séparons jamais ; nos ennemis les plus redoutables ne sont point les Sakalaves de Boyana !

L’armée du comte grossissait sans cesse et n’eut point tardé à affamer le pays. – Il importait d’entrer en campagne ; Béniowski, au moment du départ, fit appeler Venturel nommé capitaine depuis quatre mois :

— Vous êtes un subordonné fidèle, vous êtes un officier brave et expérimenté, lui dit-il, et je ne doute pas que les forts Auguste, Louis et Saint-Jean ne soient bien gardés tant qu’ils seront sous vos ordres immédiats. Mais je puis craindre de nouvelles intrigues de messieurs de Ternay, Maillart, Frangon ou autres. Je n’espère pas que vous y résistiez. – Jurez-moi donc, quoi qu’il arrive, de m’en faire transmettre la nouvelle sur-le-champ.

— Général, répondit Venturel, je vous en donne ma parole !

— Cela me suffit, Monsieur… Que Dieu vous ait en sa sainte garde !

Les troupes régulières consistaient en quatre mille cent treize hommes, tant officiers que soldats européens, Malgaches ou Mozambiques. Les combattants, rangés sous les ordres des chefs Zaffi-Rabès, Sambarives et autres, portaient ce nombre à seize mille.

Le 30 avril 1776, le général mit à la voile avec sa petite escadre, composée de cent quatre-vingt-seize bateaux du pays. – L’aile gauche, sous les ordres du chevalier, remontait la rive droite du fleuve, déblayait le terrain et mettait en déroute les bandes mal aguerries expédiées en avant par le roi Cimanour. L’aile droite, sous les ordres de M. de Malandre, chef de bataillon et du capitaine Rolandron de Belair, s’engageait dans les défilés des montagnes du Nord où des embuscades avaient été préparées par les Sakalaves. – Quelques escarmouches sans importance s’ensuivirent.

La navigation de l’escadrille, forcée de faire halte chaque nuit, ne fut pas sans dangers ; plusieurs chaloupes se brisèrent ; ordre dut être donné au major d’employer une partie de son monde à effectuer le difficile sauvetage de plusieurs pièces d’artillerie. D’habiles plongeurs anossiens y réussirent.

Le 7 du mois de mai, l’armée entière se trouva enfin réunie dans une immense savane couverte de bétail, où Béniowski établit son premier campement.

Les troupes s’y reposèrent pendant deux jours employés à faire reconnaître le pays par les éclaireurs Sakalaves des princes détrônés.

On apprit bientôt qu’au delà d’une forêt profonde d’environ six lieues, le roi Cimanour avait, de son côté, dressé trois camps considérables, entourés de palissades, pourvus de quelques bouches à feu, et fortifiés de manière à faire croire qu’il était secondé par des Européens.

— Ah ! mille cornes ! s’écria le major à cette nouvelle, si notre bonne chance voulait que Stéphanof fût par là, au lieu d’être en route, comme je le crains, pour mon pauvre Fort-Dauphin ! mordious ! avec quel plaisir je me passerais la fantaisie d’en finir avec ce coquin-là !… – Je vous aime, mon général, comme un frère et mieux encore ; mais tant que je vivrai je ne vous pardonnerai pas de m’avoir forcé à ménager votre damné Kosaque, qui a fini par tuer Grand-Merci et me voler sa niche.

Les suppositions du vice-roi d’Anossi, major du Capricorne, n’étaient que trop fondées à l’égard du Fort-Dauphin, et par conséquent ses espérances ne pouvaient se réaliser dans le pays des Sakalaves, où Stéphanof ne mit les pieds de sa vie. – Sa funeste influence ne s’y fit pas moins sentir.

Ulcéré de la conduite de Kerguelen, M. de Ternay refusa systématiquement toute espèce de concours à l’expédition d’Antongil ; mais il ne se rendit coupable d’aucune trahison. En 1775, lorsque le littoral de l’Est presque entier eut été assujetti au comte polonais, il se soumit à la nécessité, autorisa le commerce des caboteurs et facilita ainsi indirectement les opérations d’un homme qu’il était forcé d’admirer tout en désirant sa ruine.

Maillart et le capitaine Frangon procédèrent par les plus perfides moyens. Au garde-magasin Vahis succédèrent d’autres agents exécrables, et quand la grande guerre fut résolue, ils se hâtèrent de susciter de nouveaux embarras à Béniowski en expédiant au roi Cimanour divers aventuriers anglais et hollandais, dont l’un se fit fort de lui procurer l’appui du gouverneur du cap de Bonne-Espérance.

Cimanour l’y expédia. – Dans le doute, le gouverneur s’abstint ; mais un gros vaisseau de la compagnie des Indes-Orientales était sur le point de faire voiles pour Batavia ; il engagea le capitaine de ce navire à relâcher au port de Bombetoc et à s’y mettre en rapports avec le roi de Boyana.

Le capitaine hollandais, gros, gras et fleuri compère, n’était autre que Scipion-Marius Barkum en personne. Il comprit que le gouverneur ne voulait pas se compromettre, mais jugea dans sa haute sagesse que la compagnie serait charmée d’avoir un débouché à Bombetoc, à Mouzangaye et dans les divers autres ports Sakalaves, en sorte que l’artillerie du Sanglier-Batave flanquait les angles des palissades. Barkum avait fait creuser des fossés et des chemins couverts qui reliaient entre eux les trois camps retranchés situés en triangle équilatéral sur les trois collines au bas desquelles courait une rivière profonde, rapide, mais à la vérité fort étroite.

La lisière de la forêt était au-delà de portée de canon.

— Sire, disait le capitaine Barkum à Cimanour, soyez tranquille ! je défierais le diable en personne de nous débusquer d’ici.

Le major du Capricorne fit une reconnaissance et revint en jurant à faire trembler :

— Mes grognards, mes pendards, mes enragés en bloc, mon général, dit-il, ne seront pas de trop pour forcer la ligne. Permettez-moi de réformer ma vieille compagnie.

— Non ! certainement, cria Béniowski, vous désorganiseriez tous nos corps réguliers dont vos braves compagnons sont les adjudants ou les sergents ; un coup de canon à mitraille risquerait de les faucher d’un coup. Si la position de l’ennemi est trop forte, nous la tournerons. Je vous laisserais dans les bois et vous chargerais de la garde de notre camp, tandis qu’avec le reste de l’armée j’irais détruire les villages et les villes de Boyana.

Le chevalier, tout en mâchant sa moustache, se remit à la tête de l’aile gauche. L’armée s’engageait dans la forêt, où elle ne devait pas rencontrer d’ennemis, tant Barkum se croyait sûr de la victoire.

Béniowski, arrivé enfin sur la lisière des bois, sourit avec dédain :

— Eh ! quoi, s’écria-t-il, nos savants adversaires se barricadent, ils nous laissent le champ libre !… Le plus fort est fait puisque nous sommes hors des fourrés, où leur rôle eut été d’entraver notre marche par cent combats partiels.

L’aile droite reçut l’ordre d’aller jeter un pont hors de portée de canon au-dessous du courant ; l’aile gauche devait chercher un gué ; Béniowski se tint au centre avec toute son artillerie et sa petite cavalerie. La comtesse et Wenceslas, entourés par leurs gardes que commandait Alexandre de Nilof, restèrent sur une hauteur d’où l’on dominait l’immense plaine aux trois collines.

Les Sakalaves, réduits à l’inaction par la distance qui les séparait de l’ennemi, voyaient déjà, non sans craintes, la multitude armée qui se déroulait au nord et au sud de leurs retranchements.

— Tu réponds de la victoire sur ta tête ! s’écria Cimanour d’une voix menaçante qui donna beaucoup à penser au capitaine Scipion-Marius Barkum.

Le major, à défaut de ses vieux et fidèles grognards, avait du moins sous ses ordres cent Anossiens fanatiques, Franche-Corde, et environ cinq mille guerriers, entre lesquels on remarquait Raoul, Rafangour du sang de Ramini, Effonlahé dont la faiblesse n’excluait pas la bravoure, et enfin Dian Rassamb, venu de Fanshère à travers mille obstacles pour combattre sous les ordres de son frère Béniowski.

Dès que l’on eut franchi la rivière, le major harangua les chefs de sa nombreuse division :

— Pas de colonne où un seul coup de canon ferait des trouées, leur dit-il, disséminez votre monde, et à sauvage, sauvage et demi ! je suis un vieux soldat du Canada ! je m’y connais !… Les herbes sont hautes, ça va bien, mordious !… – À plat ventre, mes serpents malgaches. Attrape à ramper jusqu’aux palissades, et pas un coup de fusil, autrement que par les fentes à bout portant !… – Au premier coup de baguette, dispersez-vous ! Au second, ventre à terre !… – La charge, c’est en avant les serpents ! la retraite voudrait dire en arrière, le roulement, immobiles ! Qu’on se le répète sur toute la ligne.

Scipion-Marius Barkum avait posé quelques matelots hollandais derrière chaque canon. Suivi par le roi Cimanour, il se porta dans le camp que menaçait l’aile gauche, Il attendait le moment de commander le feu. Mais il fut fort désappointé par la manœuvre inattendue des gens du chevalier qui se tenait à cheval en arrière et n’avait gardé près de lui que Guy-Mauve Gobe-l’As le gamin de Paris.

Au premier coup de tambour, l’aile gauche s’éparpilla dans la plaine ; au second, elle disparut.

— Sauvages ! murmura Scipion-Marius Barkum fort désappointé.

Le roi Cimanour, tirant un magnifique sabre damassé dont le tranchant le fit frémir, poussa un cri de rage :

— Le feu aux herbes ! commanda-t-il.

Mais le vieux routier canadien avait en soin de se ménager l’avantage du vent ; il parcourait au galop les derrières de l’aile gauche en criant :

— Feu contre feu ! Restez dispersés ! Attention au tambour !

Des tourbillons de flammes et de fumée s’élevèrent dans les airs. Les craquements des bambous se firent entendre. Guy-Mauve Gobe-l’As battit la charge. L’aile gauche, sur les cendres brûlantes encore, se précipitait vers les palissades. Scipion-Marius Barkum faisait décharger au hasard ses canons ; les Sakalaves tiraient de même dans le nuage de fumée.

Béniowski, posté par le travers du vent, était garanti de l’incendie par la rivière et par plusieurs arpents de terrain sablonneux. Il envoya Jupiter porter l’ordre à l’aile droite de se réunir aux troupes du major.

À la faveur de l’incendie, l’aile gauche s’était approchée des fossés.

— À l’assaut… la charge, mon petit tambour ; à l’assaut, mordious ! Vive Ra-Zaffi-Ramini !

Flèche-Perçante montée sur un cheval noir, agitait le drapeau rouge, emblème de la guerre parmi les Malgaches, elle criait vive Râ-amini.

La mitraille des Hollandais, la fusillade nourrie des Sakalaves fauchaient des files d’assaillants ; mais Franche-Corde, Sans-Quartier et Jambe-d’Argent avaient rasé les fossés, gravi les talus, atteint les palissades.

L’herculéen adjudant en avisa une qui lui parut moins solide que les autres, d’un coup d’épaule il fit brèche, sauta dans le camp ennemi et poussa un cri de victoire qu’on entendit jusqu’aux confins de la plaine.

Les Sakalaves, épouvantés, s’enfuient en désordre vers le camp voisin. Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et Franche-Corde se battaient corps à corps avec les canonniers hollandais, qui firent leur devoir en périssant jusqu’au dernier pour la défense de leurs pièces.

Le roi Cimanour, exaspéré contre Scipion-Marius Barkum lève sur lui son cimeterre arabe, à quoi le capitaine Barkum répond en brûlant la cervelle de sa majesté. Mais ce coup de pistolet ne termina point la bataille.

Le camp du centre, devenu le refuge des fuyards, avait pour chef un intraitable bandit, qui dit à ses gens : – « Notre salut est dans les bois !… venez !… Siloulout vous donnera la victoire. »

Une multitude effrayante de Sakalaves, d’Arabes, de Mozambiques et de Navans, parmi lesquels se trouvaient quelques Européens, se précipita vers la forêt.

— Alerte !… les coquins veulent nous couper la retraite, s’écriait le major de son côté.

Siloulout n’avait feint de se réfugier dans les bois que pour prendre à revers la batterie de Béniowski. Peu importait de périr à ce fanatique Malgache ; à la tête de ses plus déterminés bandits, il se jeta sur la garde de la comtesse et de Wenceslas.

Béniowski s’élance à sa rencontre ; Alexandre de Nilof est aux prises avec dix Navans féroces ; la lutte se trouve resserrée sur un étroit plateau bordé par la forêt. La comtesse tient son jeune fils dans ses bras ; elle est armée d’un pistolet et fait feu sur un misérable qui menace son fils. Béniowski, blessé par Siloulout, tombe de cheval. Vasili le venge enfin.

Siloulout tombe frappé de mort en criant :

— Dian Bilis est vainqueur !…

Rafangour, Raoul, Ciévi, Dian Rassamb arrivent, alors trop tard pour être utiles, car tous les Sakalaves ont pris la fuite. – Le troisième camp vient d’être abandonné sans résistance.

Les vaincus répétant et dénaturant le cri de désespoir du philoubé Siloulout disaient et répétèrent dans tout le royaume de Boyana que ce n’était les blancs, ni leurs alliés qui les avaient écrasés, mais des démons sortis de l’enfer.

La victoire était complète, malheureusement elle ne terminait pas la guerre. – Il fallait soumettre les Sakalaves aux lois acceptées par les chefs de la côte orientale, fonder des postes et des comptoirs sur leur littoral, rétablir le roi Rozai à Bombetoc, dominer dans l’importante ville de Mouzangaye, et conduire à bon terme les opérations de la campagne. Béniowski, pansé par le chirurgien Desmazures, donnait des ordres en conséquence. Les alliés étaient autorisés à poursuivre les fuyards, mais les troupes régulières s’établiraient dans les camps abandonnés par l’ennemi jusqu’à ce que M. de Malandre, chef de la deuxième division, eut ramené à travers la forêt le convoi et le matériel laissés dans la première savane.

Ces ordres allaient être exécutés, lorsqu’un messager du capitaine Venturel, commandant provisoire de Fort-Louis, remit au général une dépêche secrète et pressante.

La douleur que lui faisait éprouver la grave blessure, dont il devait se ressentir jusqu’à la fin de ses jours, n’avait pu altérer la sérénité de ses traits ; – à la lecture de la dépêche, il pâlit et avec une amertume poignante, il dit à demi-voix :

— Je suis trahi, Salomée !… Je suis vaincu !