Le Double Moi (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa MercœurMadame Veuve Mercœur2 (p. Ch1-341).


LE DOUBLE MOI.

I
LA CHATELAINE.


Orgueilleux apostats de ce culte ingénu, aux mystères duquel les récits d’une grand’mère ou d’une nourrice avaient initié votre ferveur d’enfant ; vous, qui ne croyez plus aux génies, aux fées, aux lutins, aux démons familiers,… malheureux incrédules, lisez ceci ; car c’est écrit pour vous convaincre. Prenez-vous à réfléchir sérieusement à ces légères vérités ; et quand vous aurez lu, si, honteux de vous-mêmes, le regret de voire douce croyance et le repentir de votre scepticisme ne vous ramènent pas à la foi de vos premières années… eh bien alors, anathème sur vous !

D’après ce précepte entièrement philosophique, dans le doute abstiens-toi, les géographes anciens et modernes, n’ayant jamais connu au juste la position du pays où se sont passés les graves événemens que nous allons raconter, ont jugé à propos de ne pas l’indiquer sur la carte. Quoique ce pays n’existe plus, comme beaucoup d’autres lieux que les changemens du globe ont effacés de la terre, cependant tout nous porte à croire qu’il se trouvait dans un coin ignoré d’un cercle d’Allemagne. Nous pensons que quelques baronnies ou principautés avaient eu la courtoisie de se fouler un peu entre elles pour lui faire une place, et que depuis qu’il a été emporté (on ne sait où ni par qui) ; elles se sont remises à l’aise comme auparavant.

Or, dans ce pays, une des plus étranges coutumes à l’usage des femmes était de s’ennuyer pendant l’absence de leurs maris. Très humblement soumise à cette loi singulière, une jeune et belle châtelaine s’ennuyait de toute son âme dans son vaste manoir, veuf depuis quelques jours de la très chère et très redoutée présence du seigneur suzerain. Un soir, qu’assise dans un grand fauteuil, devant un feu qu’alimentait une moitié d’arbre, elle lisait, à la clarté d’une petite lampe, un chapitre de la merveilleuse et authentique histoire de la princesse Rose d’amour, et de la fée Tubéreuse sa marraine, peu à peu sa pensée quitta la lecture, ses yeux continuèrent à parcourir les pages de vélin que retournait sa main distraite, et tout à coup posant le livre sur la table :

« C’est bien dommage, s’écria-t-elle avec l’accent d’un profond regret, qu’il n’y ait plus de fées comme autrefois ! car s’il y en avait encore, et si j’en avais une pour marraine !…

— Que lui demanderais-tu, jeune femme ? répondit à l’exclamation de la baronne une douce et noble voix.

À cette réplique inattendue, la pauvre dame frissonna de tout son corps. Cependant elle eut assez de courage pour regarder du côté d’où la voix était venue, et elle vit alors une forme idéale, aérienne, une blanche vision immobile à l’extrémité de la chambre.

« Écoute, poursuivit la fée, je ne suis point ta marraine, mais, invisible protectrice, j’ai veillé sur ta vie, je t’ai abritée sous mon aile. C’est moi qui ai guidé tes premiers sentimens, comme ta mère tes premiers pas. J’ai séché dans tes yeux ta première larme de douleur, j’ai recueilli ton premier soupir d’amour, et l’ai porté à qui tu l’envoyais. J’ai mis de touchantes paroles sur tes lèvres, de fraîches pensées dans ton âme, de suaves émotions dans ton sein. Parle, j’ai le pouvoir d’exaucer le vœu le plus cher qui soit au fond de ton cœur. Interroge-toi, compare tes désirs, et dis-moi, comme tu le dirais au ciel dans le secret d’une prière intérieure, dis-moi, jeune femme, de tous les présens de la destinée quel est celui que tu souhaites le plus d’obtenir.

— Eh bien, répondit la baronne confiante et rassurée, je dois être mère ; douez de bonheur l’enfant que je porte dans mon sein.

— De bonheur !… répéta lentement la fée. Il est bien difficile, même à une puissance surnaturelle, de réaliser un pareil vœu. Mais n’importe, il décèle trop de vertu, de noblesse et de générosité, pour que je néglige aucun moyen de l’accomplir. Adieu, c’est la dernière fois que je revêts une forme à les yeux. Tu ne me verras plus, mais tu me sentiras toujours auprès de toi. Jusqu’à ton dernier jour, mon influence mystérieuse se répandra sur ta vie ; mon amitié t’a prise au berceau, elle ne le quittera qu’à la tombe. Adieu. »

Et la blanche vision s’évanouit.

Fidèle à sa promesse, Amica (c’est le nom de la fée) se rendit au palais du Destin. Cette divinité au front sévère, au cœur de bronze était debout sur son trône, la Force, la Nécessité, le Temps et la Mort étaient assis à ses pieds. Là, ayant appris que c’était d’une fille que la jeune baronne devait être mère, la fée sollicita du Destin la permission de choisir elle-même, ou plutôt de faire composer à son gré l’âme qui devait habiter le corps de l’enfant de sa protégée.

L’objet de sa demande lui ayant été accordé, elle prit aussitôt congé du Destin, et se dirigea vers le laboratoire des âmes. Arrivée devant la porte, elle passa dans la serrure une toute petite clef de diamant. La porte colossale tourna silencieusement sur ses gonds d’airain, et la fée entra précédée de l’Expérience qui lui servait de cicérone.


II
LE LABORATOIRE.


C’était une salle immense et ténébreuse, malgré la pale et bleuâtre clarté phosphorique que répandaient, çà et là, de légères flammes semblables à celles qui voltigent sur de l’esprit-de-vin embrasé. Sur un grand nombre de fourneaux allumés, étaient placés des creusets, remplis chacun de la substance d’une passion ou d’une qualité de l’âme, et l’alchimiste qui en surveillait la préparation, était la passion ou la faculté personnifiée, mais privée, par la loi du Destin, de la puissance d’agir par elle-même, et réduite à la condition toute passive, celle de préparer éternellement l’inépuisable matière contenue dans son creuset. Cependant il était facile de reconnaître le caractère de chaque alchimiste, à l’immobile expression de sa physionomie. D’ailleurs, de fétides exhalaisons, de puantes odeurs, suffoquaient à l’approche du creuset d’une mauvaise passion, tandis que la substance des paisibles ou nobles sentimens embaumait l’air de purs et balsamiques parfums.

Des milliers d’esprits allaient et venaient dans la salle, prenant tantôt dans un creuset, tantôt dans un autre, et remplissant ensuite du mélange de ces doses plus ou moins nombreuses, comme chacune plus ou moins fortes, de petites fioles étiquetées. Chaque fiole étant remplie, contenait l’âme d’un mortel, composée de tels ou tels sentimens ; ces âmes restaient enfermées dans leur prison de verre jusqu’à ce qu’il plût au Destin, de créer les corps qu’elles devaient habiter. Alors la fiole se brisait, la liqueur réduite en essence par la fermentation, s’échappait en jets de flamme, et la vie intellectuelle allait prendre possession de la vie physique.

L’Expérience prit au hasard trois ou quatre fioles, et les présenta à la fée, qui lut sur les étiquettes :

« Âme d’un courtisan. Ambition, flatterie, mensonge, ingratitude, orgueil, hypocrisie, envie, égoïsme, ruse, vengeance, etc.

« Âme d’un poète. Mémoire, enthousiasme, amour de la gloire, jalousie, entêtement, misanthropie, volonté, colère, etc.

« Âme d’un usurier. Calcul, avarice, peur, vol, mensonge, vigilance, égoïsme, envie, défiance, ruse, ingratitude, etc. »

« Assez, poursuivit Amica, en repoussant de la main une quatrième fiole, que lui présenta l’Expérience. Je ne suis pas venue chercher ici une âme déjà composée. J’espère que vous voudrez bien me guider dans mon choix. Vous savez que j’ai promis à la jeune baronne de rendre son enfant heureux. Il faut que je place par conséquent dans l’âme de sa fille le plus d’élémens de bonheur et de vertu possible.

— Prenez d’abord dans ce creuset, dit l’Expérience en s’arrêtant devant le premier alchimiste ; c’est l’amour filial.

— Oui, répond Amica, c’est un noble et digne sentiment, c’est le premier qui s’éveille dans le cœur. Son langage est un doux salut à la vie. Heureux qui fait l’essai de son âme en éprouvant cette calme affection ! Passion tout instinctive, elle se suffit à elle-même pour s’enivrer de paisibles jouissances ; elle ne saurait être orageuse, car la raison l’approuve et les remords ne pourraient l’atteindre… Du moins les hommes n’ont point créé de loi qui dise à l’enfant : Tu n’aimeras point ta mère.

— Voici l’ambition.

— Passons à un autre creuset. Il est impossible qu’un être ambitieux approche de ses lèvres la coupe du bonheur. Que lui importent les faveurs de la fortune, les douceurs de l’amour, les présens de l’amitié, si sa chimère est un songe d’honneurs, de puissance ou de gloire ? Peut-il jouir d’un seul instant de paix, tant qu’il n’a point atteint l’objet de ses vœux ? et même, lorsqu’il le possède, peut-il être satisfait ? Non. Il lui semble alors tellement amoindri qu’il n’y retrouve plus aucun des charmes qui l’attiraient de loin ; il le rejette avec dépit, il s’écrie : Ce n’était donc que cela ! Ce qui lui paraissait un monde est alors à peine un atome, et, se retournant alors vers une autre chimère, il recommence à souffrir ses regrets, ses craintes, ses tortures d’espoir ; car l’espérance n’est pour lui qu’un breuvage empoisonné et puis arrive une autre déception… Oui, lorsqu’une fois l’ambition s’est cramponnée au cœur, comme un vautour à sa proie palpitante, il faut qu’elle le dévore en entier

— Prenez un peu d’amour-propre : si l’ambition est une arme offensive, l’amour-propre est un bouclier contre lequel s’émousse plus d’une flèche ennemie lancée par le vice.

— Oui, l’amour-propre est trop souvent confondu bien à tort avec la vanité qui n’en est que l’abus. C’est pour l’âme une sentinelle avancée ; elle jette son cri d’alarme, et la vertu se tient sur ses gardes.

— La paresse.

— Ne nous arrêtons pas. La paresse n’est qu’une léthargie continue, une paralysie morale ; c’est une mauvaise conseillère.

— La bienveillance.

— Oui, car la bienveillance décèle les vertus de l’âme, comme le parfum qui trahit la présence d’une fleur inaperçue.

— L’égoïsme.

— Allons plus loin : l’égoïste est comme l’avare qui meurt de faim auprès de son or ; il craint de dépenser de son âme, et il se prive, l’insensé, des plus douces jouissances qu’il pourrait obtenir en échange de ses affections.

— La haine.

— Ah ! fi la hideuse ! si elle sied mal au cœur d’un homme, elle est encore plus horrible dans celui d’une femme !

— La mémoire.

— La mémoire, répéta la fée en s’arrêtant devant ce creuset, c’est une lampe divine allumée dans la nuit du passé ; sans cette faculté magique, la vie de l’homme se bornerait à l’instant présent, et un moment ne suffit pas pour mûrir les fruits de l’esprit ou du cœur. La mémoire est l’œil de l’âme ; c’est un miroir placé en face du temps, et qui garde l’image de ce qu’il réfléchit. Sans doute elle est terrible et douloureuse, quand elle évoque le fantôme d’un crime ou celui d’un malheur ; mais qu’elle est douce et consolante lorsqu’elle fait apparaître aux regards de la pensée de frais souvenirs d’enfance, de patrie ou d’amour ! Ah ! si le coupable, avant son forfait, pouvait songer à elle, s’il pouvait pressentir combien seront accablantes à entendre les paroles vengeresses qu’elle doit prononcer en lui rappelant sa faute…, par pitié pour lui-même, ne repousserait-il pas le crime ? ne se rejetterait-il pas en arrière pour ressaisir l’innocence qui fuit ?

— La vengeance.

— C’est la fille de la haine, plus odieuse encore que sa mère ! Sa joie ressemble à celle du tigre affamé, frémissant d’allégresse à la vue de sa victime.

— L’amitié.

— Je n’en saurais prendre une dose trop forte. C’est une si douce passion ; si profitable au cœur ! On dirait que le temps lui donne ce qu’il ravit aux autres sentimens, qu’il ne les appauvrit que pour l’enrichir. L’amitié est une plante vivace, dont les fruits sont plus savoureux encore aux lèvres d’un vieillard qu’à celles d’un adolescent.

— L’amour.

— Un moment, dit la fée, je ne sais trop si je dois puiser dans ce creuset. Combien de maux dont l’amour seul est la source n’accablent-ils pas l’univers ! Passion reine et despote, ne soumet-elle pas toutes les autres à son pouvoir tyrannique ? Sa voix ne commande pas inobéie, et elle a tant de fois ordonné le crime !

— Elle a souvent aussi réveillé la vertu endormie, ranimé le courage expirant, fécondé le génie, et rempli des plus nobles et douces émotions le vide d’une âme incomplète avant de la connaître. L’amour est ce qui embaume la vie de ses plus suaves parfums, et la colore de ses plus vives couleurs.

— Eh bien ! mettons de l’amour.

— La prudence.

— Il est nécessaire d’en prendre après avoir puisé au creuset de l’amour. C’est un peu d’antidote à côte du poison. Dans le monde, ce qu’on appelle sagesse, n’est souvent que la pratique de cette utile faculté. La prudence est un phare dont la clarté tutélaire, en nous montrant l’écueil, nous garantit du naufrage, tant que, maîtres du gouvernail, il dépend de nous encore de conduire notre vaisseau.

— Le génie.

— Non, dit Amica avec un soupir de regret ; non, toutes les semences de bonheur que j’ai jetées dans cette âme se flétriraient sous le souffle brûlant du génie. Pourquoi faut-il que cette faculté puissante, qui initie la pensée de l’homme dans une partie des secrets de la Divinité, soit un don si fatal à celui qui le reçoit ! Hélas ! on dirait que le génie frappe au front de l’être qu’il subjugue un sceau réprobateur. La fortune se détourne de la voie qu’il parcourt, les honneurs l’évitent avec soin ; l’amour ne sait pas l’entendre, l’amitié lui sourit à peine… Mais la misère, l’envie, la haine, le mépris, l’isolement, voila ce qu’il rencontre sur son passage. Encore si la gloire, son altière idole, marchait auprès de lui, ou de loin lui tendait la main, et parsemait de quelques-unes de ses fleurs immortelles le sol aride de son chemin solitaire !… Mais non, tant qu’il existe, l’orgueilleuse rejette son hommage, et ce n’est qu’à son ombre qu’elle prodigue enfin ce qu’elle refusait à sa vie.

— Nous voici devant un creuset dans lequel vous ne pouvez vous dispenser de puiser. Cette passion entre par droit d’utilité dans la composition de toutes les âmes. C’est un élément aussi nécessaire à la vie morale que l’air à la vie physique.

— Et qu’est-ce donc ?

— L’espérance.

— Ah ! vous dites vrai ! L’espérance est une puissante magicienne aux ravissans prestiges. Sans elle, combien la vie serait pâle et froide ! C’est elle qui fait mouvoir tous les ressorts de l’âme ! Passion amie, on la dit fugitive, et pourtant nul sentiment n’est plus fidèle. Elle ne s’éloigne pas un instant d’auprès du cœur ; mais, Protée habile, elle sait prendre toutes les formes ; elle change de visage comme les désirs changent d’objet. Si le passé appartient à la mémoire, l’avenir est le domaine de l’espérance, qui, franchissant l’étroit espace de la réalité, emporte l’âme dans le vaste champ du possible. Quand l’homme épuise la coupe de l’infortune, l’espérance est comme une goutte de miel au fond du calice amer. Fantôme brillant du bonheur, elle est plus séduisante que le bonheur même. Sans doute, elle est souvent trompeuse ; mais, quelque prodigue qu’elle soit de mensongères promesses, c’est en vain que l’on reconnaît l’erreur de la confiance qu’elle inspire ; parle-t-elle, on la croit encore. Si les hommes sont des voyageurs dans la vie, l’espérance n’est-elle pas leur bâton de voyage ! C’est un doux oreiller où s’appuie le cœur du malheureux pour s’y délasser de ses maux. C’est une fraîche oasis dans un brûlant désert.

Comme il serait beaucoup trop long de rapporter ici toutes les réflexions qui se présentèrent à l’esprit d’Amica en s’arrêtant devant chaque alchimiste, nous dirons seulement qu’elle fit ajouter dans la fiole qu’elle tenait une dose de reconnaissance, de pitié, de musique, de religion, de peinture, de bienfaisance, de franchise, de justice, de persévérance et de résignation.

Quand la fiole fut pleine, et qu’on eut écrit dessus : Âme de Lénida, on la plaça dans une case séparée. Alors la fée et l’Expérience sortirent du laboratoire, dont la porte s’ouvrit, comme la première fois, au moyen de la petite clef de diamant que le Destin avait remise à Amica. Mais, comme cette clef ne devait pas servir à livrer deux fois aux mêmes visiteurs un passage dans ces sombres lieux, elle disparut dans la serrure, et les deux battans se rejoignirent avec le même silence qu’ils s’étaient séparés


III
LE JEUNE CHASSEUR.


Quelques mois après la visite d’Amica au laboratoire des âmes, la jeune baronne devint mère de la plus jolie petite fille du monde. Mais il était écrit que la belle châtelaine ne verrait pas éclore son tendre et frais bouton. Lénida n’avait que deux ans, lorsque le noble baron son père fut tué dans un combat singulier. La nouvelle de cette mort causa tant de douleur à la fidèle veuve, que bientôt la pauvre dame s’en alla de vie à trépas.

La fée, après avoir assisté aux funérailles de la baronne et répandu quelques larmes sur le triste sort de sa protégée, alla prendre dans son berceau l’orpheline endormie ; elle l’enveloppa dans son écharpe d’or et d’azur, et la transporta dans son palais, où elle la confia aux soins des sylphes et des fées d’un rang inférieur au sien, qui remplissaient auprès d’elle l’office de serviteurs.

Nous n’entrerons dans aucun détail sur la manière dont Lénida fut élevée. Nous nous bornerons à dire que dans cette éducation, bien qu’elle fût surveillée par une fée, la magie fut oubliée pour laisser tout faire à la nature, qui fit sans beaucoup de peine, de la jolie enfant, une charmante et gracieuse jeune fille.

Le temps, qui s’écoulait pour Lénida comme un ruisseau paisible qui passe entre deux rives de fleurs, avait chargé son front du léger poids de seize années. Déjà de jeunes chevaliers, de riches seigneurs, des princes même, avaient demandé sa main : mais on la leur avait très poliment refusée ; car la jeune fille, dans sa joyeuse insouciance, ne soupçonnait pas encore que l’on put aimer autrement qu’elle n’aimait Amica, les femmes qui la servaient, sa harpe, ses pinceaux, ses oiseaux et ses fleurs.

Un jour, un des domestiques de la fée entra dans un cabinet où elle dessinait avec Lénida, et dit à sa maîtresse, qu’en rentrant au palais il avait rencontré un jeune chasseur blessé, dont la vie paraissait en danger si de prompts secours…

« Et qu’avais-tu besoin, interrompit vivement Amica, de perdre du temps à prendre mes ordres ? Qu’on transporte au plus tôt cet étranger dans le salon qui est à côté de ce cabinet Eh bien, Lénida, où allez-vous donc ?

— Moi !… ma bonne amie, je ne sais pas.

— Restez ici, et tandis que je ferai donner au blessé tous les soins nécessaires, achevez de peindre la branche de myrte que vous avez commencée ce matin… Est-ce que vous ne m’entendez pas ?

— Pardon, ma bonne amie, répondit-elle toute préoccupée… Pardon.

La fée se rendit au salon, où Phédor (c’est le nom du chasseur) ne tarda pas a être amené. On l’étendit sur un sopha. La charitable fée visita elle-même les blessures du jeune homme ; elle les trouva profondes, mais non mortelles. Lorsque le sang qui s’en échappait encore avec abondance se fut arrêté, Amica fit laver les plaies avec une certaine eau merveilleuse, qu’elle versa d’un flacon d’émeraude dans une petite coupe de rubis. Quand on eut achevé de poser l’appareil, Phédor, qui tant que son sang avait coulé n’avait point perdu connaissance, voulut se soulever ;… mais ses lèvres devinrent livides, ses yeux se fermèrent, sa tête retomba sans mouvement sur l’oreiller du sopha : il s’évanouit. En même temps un cri aigu, déchirant, se fit entendre du côté du cabinet : la fée s’élança hors du salon.

« Lénida, s’écria-t-elle, en relevant la jeune fille étendue, froide et immobile, sur le parquet ; Lénida !… » Elle ouvrit les yeux.

« Ou suis-je… Ah !… il est mort, n’est-ce pas ?

— Mort ? Qui donc ?

— L’étranger !

— Non.

— Il vit !… Vous ne me trompez pas au moins… c’est bien vrai ?

— Sans doute.

— Mais, il n’en mourra pas !… Vous ne dites rien !… Mon Dieu, ma bonne amie ! parlez donc !… Vivra-t-il ?… Croyez-vous qu’il vive ?

— Je l’espère.

— Ah ! Dieu soit loué !

— Comment vous trouvez-vous maintenant ?

— Mieux, beaucoup mieux… presque tout-à-fait bien !

Amica jeta alors un regard sur le tableau posé sur le chevalet : il n’y avait pas même une feuille de myrte d’ajoutée ; la palette n’avait point été chargée de couleurs, ni les pinceaux ôtés de leur boîte.

— Lénida, poursuivit-elle, est-ce que vous ne vous étiez pas encore mise à votre ouvrage ? Au cri que vous avez jeté, votre évanouissement me paraît avoir été l’effet d’une crise subite ; et vous auriez dû, ce me semble…

— Ne me grondez pas, ma bonne amie… c’est que…

— Quoi ?

— Vous me pardonnerez ?

— Pas de condition à votre franchise, Lénida.

— Eh bien !… à peine avez-vous été sortie… (je ne comprends pas comment cela est arrivé), je ne me suis plus rappelé ce que vous m’aviez dit de faire. Je me suis mise à penser, malgré moi, à ce pauvre blessé que j’aurais bien voulu aider à secourir. Mais vous m’aviez ordonné de rester ici… Enfin, comme je pensais toujours à lui, et cela toujours malgré moi, je me suis aperçue qu’il y avait dans la boiserie une petite fente au travers de laquelle on pouvait voir dans le salon. Je me suis approchée, j’ai regardé, et lorsque j’ai vu ses yeux se fermer, ses lèvres pâlir, sa tête retomber… j’ai senti un froid de glace qui me saisissait au cœur… je me suis reculée, tous les objets m’ont paru tourbillonner devant moi ;…. et puis… je n’ai plus rien vu, plus rien senti !… »

Et la jeune fille, toute confuse et tremblante, se jeta au cou de la fée en répétant :

« Pardonnez-moi, ma bonne amie.

— Ce n’est qu’en faveur du sentiment d’humanité qui vous a fait oublier l’obéissance que vous devez à mes ordres, que je veux bien excuser la double faute que vous avez commise ; j’espère qu’une autre fois vous aurez plus de mémoire et moins de curiosité. Cependant pourriez-vous me montrer par quel endroit vous avez regardé dans le salon ?

— Par ici, ma bonne amie, par ici ! Et ne se bornant pas à l’indication d’un geste, elle approcha ses beaux yeux de la boiserie, laissant passer encore au travers de la petite fente un long et avide regard.

— « Ah ! continua-t-elle doucement émue et regardant toujours, il paraît mieux, il dort ; ses lèvres sont animées ; ses joues, pâles encore, ne sont plus livides Pauvre jeune homme ! s’il était mort, c’eût été bien dommage !

— Ôtez-vous de là, enfant. Descendez au jardin, allez cueillir sur la petite colline un bouquet des mêmes fleurs sauvages dont j’ai fait composer, l’autre jour, un breuvage pour cette pauvre vieille femme que vous avez soignée.

— J’y vais, j’y vais, répondit-elle impatiente d’obéir. » Et, déposant au plus vite un rapide baiser sur la main d’Amica, elle s’élança légère et bondissante, comme un faon des montagnes qui court après sa mère.

Vous pensez bien que la fée ne fut pas assez simple pour attribuer uniquement à la pitié l’évanouissement de sa pupille. Mais, loin d’en éprouver du mécontentement, elle s’applaudit au contraire de l’émotion que la vue de l’étranger venait de produire dans l’âme de Lénida. Depuis long-temps, Phédor, sans qu’il s’en doutât, était connu d’Amica. C’était elle qui l’avait égaré à la chasse et l’avait fait blesser à dessein par un sanglier qu’il poursuivait. Elle l’attendait, quand on le lui annonça comme nous l’avons vu. Peut-être était-ce aussi la baguette d’Amica qui avait séparé les planches de la cloison pour frayer un passage aux regards de la curieuse… c’est possible. Enfin, quoi qu’il en soit, tout s’était arrangé selon ses projets.

Phédor et Lénida se virent, et la pitié de l’une, la reconnaissance de l’autre éveillèrent à la fois dans ces deux jeunes cœurs un sentiment jusqu’alors endormi. Ils s’aimèrent donc, non point de cet amour exalté, frénétique, véritable fléau qui dévaste l’âme et n’y établit son trône que sur les ruines des affections qui l’ont précédé ; mais ils s’aimèrent de cet amour ingénu et paisible, qui glisse dans le cœur et s’y assied sans bruit, qui n’anéantit aucune des facultés de l’esprit, ne jette aucun voile sur la clarté de la raison, et qui, passion toute balsamique, répandant ses parfums sur les sentimens qui l’entourent, corrige l’âcreté des uns, ajoute à la douceur des autres.

Le retour de la santé de Phédor fut le signal de son départ du palais. En s’éloignant d’un séjour aussi cher à son cœur, il demanda la permission d’y revenir ; il l’obtint et en profita ; mais, quelque fréquentes que fussent les visites du beau chasseur, le temps, au gré de certaine personne, les amenait toujours avec trop de lenteur, tandis que le passé les emportait avec trop de vitesse.

Plusieurs mois s’écoulèrent, aucun nuage ne paraissait à l’horizon de ce tranquille amour ; cependant un orage se formait au loin. La fée, qui avait résolu d’unir les deux amans, n’avait encore parlé de mariage qu’avec Phédor. Elle se disposait à sonder à cet égard les dispositions de sa pupille, lorsqu’elle crut remarquer du changement dans la manière dont elle accueillait le jeune homme. Ce n’était plus avec la même impatience qu’elle l’attendait, avec la même joie qu’elle le revoyait. Elle ne se plaignait plus de la paresse du temps, de la diligence du passé ; et comme une semblable résignation n’est pas toujours un bon signe en amour, la fée s’alarma d’autant plus qu’elle ignorait la cause d’un pareil changement.

Un mois s’écoula encore. Lénida n’était plus cette joyeuse et simple jeune fille, qui naguère ne savait qu’être heureuse et gaie de son bonheur. Ses joues avaient perdu leurs couleurs veloutées ; ses yeux, leur vivacité séduisante. Souvent de longs soupirs entrecoupaient sa voix. Rêveuse, inattentive et lente à répondre, elle ne paraissait pas entendre ce qu’on lui disait…

Qu’avait-elle donc, la pauvre Lénida ?


IV
UNE CHIMÈRE.


Un jour, Amica, qui se demandait aussi ce qu’avait sa pupille, la trouva endormie dans un petit bosquet au bout du jardin. Le sommeil était venu la prendre au milieu d’une lecture, car elle tenait à la main un livre ouvert. La fée le lui ôta doucement, et regardant le titre :

« Ah ! grand Dieu ! s’écria-t-elle, le Traité de la Sympathie ! nous sommes perdus. Malheureux Phédor, ce maudit livre est plus funeste à la cause de ton amour que ne pourrait l’être le plus dangereux rival. Voilà donc le mot de l’énigme : le Traité de la Sympathie ! Je ne m’étonne plus maintenant du changement de Lénida. Cette lecture a été pour elle comme le serpent sous des fleurs ; le venin du reptile s’est mêlé au parfum des roses. Mais comment cet ouvrage insensé se trouve-t-il entre ses mains ! »

La fée quitta Lénida qui dormait toujours, et courut s’enfermer dans son cabinet, pour rêver aux moyens de guérir l’esprit de sa pupille, ou du moins d’arrêter les progrès du mal, s’il n’était déjà plus temps d’en arracher le germe.

Cependant Lénida s’était réveillée ; son premier mouvement avait été d’étendre la main pour prendre son livre. Ne le trouvant pas, elle le chercha dans le bosquet, elle le chercha dans tous les endroits du jardin qu’elle avait parcourus ce jour-là. Elle rentra au palais, inquiète, attristée, et ne pouvant comprendre comment elle l’avait perdu. Elle le cherchait encore, lorsqu’on vint l’avertir que la fée la demandait.

La première chose qu’elle vit en entrant dans le cabinet d’Amica fut le Traité de la Sympathie que lisait la fée. Elle rougit, baissa les yeux, et d’une voix timide :

« Que me voulez-vous, ma bonne amie ? demanda-t-elle en balbutiant.

— Lénida, répondit la fée d’un ton paisible mais sévère, pourriez-vous me dire qui vous a donné ce livre ?

— Personne… je l’ai trouvé dans le pavillon chinois.

— Et vous l’avez lu ?

— Je l’ai ouvert machinalement ; j’ai lu d’abord sans rien comprendre, et puis…

— Vous avez compris ?

— Parfaitement.

— Vous l’avez lu beaucoup de fois ?

— Mais oui… tous les jours.

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas montré, ne m’en avez-vous jamais parlé ?

— Je n’en sais rien. — Et que pensez-vous de cet ouvrage ? vous l’avez assez médité pour en pouvoir porter un jugement. Voyons !

— Ah ! ma bonne amie, je n’ai jamais rien lu qui m’ait paru aussi bien écrit ! C’est admirable ! Quel style enchanteur ! Quelle vérité dans les images ! Quel charme dans la moindre pensée ! Quelle harmonie dans le choix des mots ! On dirait que chaque ligne a été tracée par une plume de feu, sous la dictée d’un ange ! C’est un ouvrage divin ! C’est l’essence du sublime !

— Ainsi, d’après vous, c’est un chef-d’œuvre ; mais comme je ne me soucie nullement que vous lisiez davantage de semblables merveilles… tenez ! »

Et en même temps, la fée jeta sur un réchaud où brûlaient des parfums d’Arabie, le précieux livre, dont la flamme eut bientôt dévoré jusqu’au dernier vestige, avant que Lénida, stupéfaite, eût fait un mouvement pour le dérober au feu, qui métamorphosa le chef-d’œuvre en fumée.

— Maintenant, poursuivit Amica, toujours avec le même calme, asseyez-vous, et recueillez-vous bien, pour m’écouter et me répondre… Je veux vous marier, Lénida.

— Me marier ! ô ciel ! ma bonne amie ! y pensez-vous ?

— Très sérieusement.

— Me marier ! je suis si jeune ! Et puis, ajouta-t-elle avec des caresses dans la voix, je vous aime tant ! pourquoi vouloir que je partage mes affections ? mon cœur se trouve si bien de vous les donner toutes !

— Vous n’aimez que moi, Lénida ?

— Ah ! du moins, ma bonne amie, vous êtes ce que j’aime le mieux ! Et s’il me fallait aimer un mari…

— Vous ne cesseriez pas de m’aimer ; car votre cœur, pour donner à tous deux, ne puiserait pas à même source d’affections. Je vous le répète, je veux vous marier ; mais, comme dans une chose aussi importante à votre destinée, je ne veux pas vous faire une loi de l’obéissance, je vous laisse entière liberté pour le refus ou l’acceptation.

— Et ce mari, c’est ?

— Devinez.

— Attendez… Phédor peut-être ?

— Lui-même. Eh bien ?

— Eh bien, ma bonne amie, je ne crois pas que Phédor me convienne.

— Connaissez-vous quelqu’un qui vous convienne mieux que lui ?

— Oh ! non ! Si j’étais contrainte à choisir un mari, ce serait Phédor à qui je donnerais la préférence ; mais puisque vous me laissez libre je ne veux pas l’épouser.

— Cependant, Lénida, Phédor est bien aimable ; je vous ai entendue faire plus d’une fois un enthousiaste éloge des grâces de sa personne, de son caractère, de son esprit, de ses qualités : vous le trouviez charmant, vous en parliez sans cesse, vous y pensiez de même, et vous l’aimiez, enfin… oui, vous l’aimiez, vous dis-je.

— Je pensais l’aimer, mais…

— Vous ne l’aimez pas ?

— Eh ! mon Dieu, non ! Ce n’est pas que je ne lui trouve plus les mêmes qualités qui me plaisaient et me plaisent encore en lui, mais je sens que nous ne serions pas heureux ensemble. Nous ne pensons pas la même chose, Phédor et moi ; nous ne regardons pas la vie sous le même point de vue ; enfin, nous ne nous comprenons pas… Le ciel ne nous a pas créés l’un pour l’autre.

— Vous me rappelez qu’en effet depuis quelque temps vous semblez prendre à tâche de le contredire.

— Non, ma bonne amie, c’est lui plutôt. Tenez, vous savez que l’autre jour j’étais bien triste de la mort de ce joli petit serin que vous m’aviez donné ; je pleurais, il a voulu savoir pourquoi ; je le lui ai dit, et il s’est moqué de moi, il a ri de mes larmes ! Il est clair, d’après cela, qu’il y a entre nous incompatibilité d’esprit, et que nous ne pourrions jamais nous entendre.

— Ainsi, vous n’en voulez pas, seulement parce que son avis diffère quelquefois du vôtre ?

— Mais, ma bonne amie, c’est une puissante raison que celle-là. Pour vivre heureux ensemble, il faut n’avoir qu’une âme à deux ; il faut que chaque émotion qui frappe au cœur de l’un résonne au cœur de l’autre : il est si doux de pouvoir se dire : Je n’ai pas une pensée, un désir, un projet, qui ne soit dans son cœur comme dans le mien ; nous avons fait nos parts égales dans notre destinée, et ma douleur, ma joie, mes regrets ou mes espérances sont à lui comme à moi ; j’existe de sa vie, et lui vit de la mienne ; nos deux âmes se sont échappées ensemble du sein de la divinité, comme deux flammes pareilles, deux rayons frères, détachés du même flambeau, à la clarté duquel ils rejoindront, ensemble, leurs étincelles exilées.

— Ainsi le bonheur est impossible pour deux époux qui n’ont pas au juste et dans tout les mêmes pensées, les mêmes sentimens ?

— Sans doute, ma bonne amie.

— Vous admettez alors pour certain que chaque mortel a son double, et que les âmes sont créées par paires ?

— Oui. Il naît toujours à la fois deux âmes semblables de chaque soupir du souffle créateur de la divinité. Elles partent ensemble du ciel et se séparent en approchant d’ici-bas, l’une pour aller habiter le corps d’un homme, et l’autre celui d’une femme. Ces deux âmes séparées se cherchent et s’appellent au travers de l’espace. Elles ne se rencontrent pas toujours sur la terre, et alors elles sont à jamais malheureuses d’être ainsi désunies. La seule espérance qui leur reste est de se retrouver au ciel, où il est sûr qu’elles se rejoindront. Mais lorsque le hasard, qui le plus souvent est leur guide, les conduit l’une vers l’autre, s’il est alors de leur destinée de suivre le même chemin dans la vie, si ces deux âmes sont mari et femme, il ne manque plus rien à leur félicité,

— Qui vous a dit cela, Lénida ?

— Qui me l’a dit, ma bonne amie ? c’est ce beau livre que vous avez brûlé.

— Et vous êtes bien sure que ce beau livre n’a pas menti ?

— Comment donc ? rien n’est plus vrai.

— Rien n’est plus vrai ! répéta la fée avec un accent d’ironie amère. Malheureuse enfant, vous ne savez pas tout le mal que vous a causé cette pernicieuse lecture. Égarée par les mielleux sophismes de ce dangereux système de la sympathie des âmes, vous avez fait taire votre cœur pour n’écouter que votre imagination, et la tête remplie de ridicules chimères…

— Ah ! ma bonne amie, pouvez-vous appeler chimères d’aussi grandes vérités ?

— Oui, chimères, je vous le répète. Tout ce que vous avez lu n’est qu’un tissu de gracieux mensonges, un amas de petits riens, enjolivés de mots sonores et de fraîches images ; mais ces petits riens ont produit un grand mal, ils vous ont fait abandonner la réalité pour courir après une ombre qui vous échappe. Avant d’avoir lu ce traité, vous vous trouviez heureuse, et vous l’étiez ; vous aimiez Phédor, vous l’eussiez avec joie accepté pour époux ; vous saviez rendre votre vie compacte, vous ne gaspilliez pas alors le temps. Et depuis, qu’avez-vous fait ? vous vous êtes imaginée que vous n’aimiez pas Phédor, que vous seriez malheureuse avec lui, parce qu’il a eu assez de franchise pour ne pas toujours ployer servilement sa pensée à la vôtre, parce qu’il vous a plaisantée sur vos regrets de la mort d’un oiseau. Eh ! mon Dieu ! s’il se fût lamenté comme vous ; s’il eût pleuré aussi, vous n’en eussiez pas fini de vos larmes. Qu’avez-vous fait ? vous avez rêvé, et l’on n’avance pas à grand’chose avec des songes. Répondez : où en êtes-vous maintenant ? Les fleurs que vous vous plaisiez à cultiver courbent leurs têtes flétries sur leurs rameaux fanés ; vos oiseaux ne reçoivent plus leur pâture de vos mains ; votre harpe désaccordée ne résonne plus sous vos doigts ; vos couleurs ne chargent plus vos pinceaux inoccupés ; vous négligez les arts, ces bienfaits de l’intelligence divine à l’intelligence humaine ; vous abandonnez toutes les occupations qui charmaient votre vie, employaient à un facile travail l’activité de votre pensée. Pourquoi tout cela encore ? parce que vous attendez votre seconde âme, et que jusqu’à ce qu’elle vienne à vous, vous croyez que vous ne devez plus rien faire de la première. »

La fée se tut ; les larmes qui étaient venues lentement au beaux yeux de la coupable, et s’étaient arrêtées suspendues à ses longs cils noirs, comme son attention aux paroles de reproche qui tombaient sur son cœur, s’échappèrent enfin, et Lénida suffoquée répondit en pleurant à sanglots :

« J’ai eu tort, bien tort, je le sens ; ne m’en voulez plus, ma bonne amie, je réparerai ma faute, je reprendrai avec courage mes travaux habituels !… Mais ne me parlez plus d’épouser Phédor !

— Et si cette âme, ce double de vous-même, ne vient pas ?

— J’attendrai, répondit tristement la jeune fille en baissant les yeux.

— Mais, insensée que vous êtes, réfléchissez donc que cette prétendue ressemblance des âmes n’est qu’une pure fiction rencontrée par l’imagination de l’auteur dans un de ses voyages au pays de l’impossible.

— Oh ! ma bonne amie a beau dire, murmura l’obstinée dans sa pensée rebelle, que ce n’est qu’un mensonge ; moi, je suis sûre que non.

— Ce qu’il y a de plus beau, continua la fée, de plus admirable dans l’ordre de la nature, est sa diversité infinie. Il n’existe pas dans l’immensité de l’univers deux corps pareils, deux feuilles d’arbre semblables. Sans doute, beaucoup d’objets du même genre ont entre eux un extrême rapport ; mais la conformité n’en est jamais parfaite, et la différence n’en existe pas moins parce qu’elle échappe à la vue bornée des mortels.

— J’avoue bien cela quant aux objets matériels, je sais qu’il n’y a pas dans le monde deux personnes ayant le même visage ; mais ne saurait-il y avoir deux êtres possédant le même esprit, le même cœur… ?

— Pas plus que la même figure. Comment voudriez-vous que la puissance créatrice, qui trouve en elle-même assez de ressources, d’inventions pour ne pas former deux corps pareils, fût, dans l’ouvrage où brille le plus sa haute sagesse et sa sublime intelligence, réduite à copier son œuvre, c’est-à-dire fût obligée de calquer la moitié des âmes sur l’autre moitié ? »

Lénida ne répondit point ; mais son silence était loin d’être une adhésion mentale à ce que la fée venait de lui dire. Sa croyance à la sympathie était une conviction trop profondément incrustée dans son esprit, pour qu’une première réfutation en effaçât beaucoup ; et Amica, qui s’aperçut du peu de fruit de sa leçon, à la contenance embarrassée de la jeune fille, poursuivit après un mouvement de réflexion :

« Puisque vous êtes persuadée, ma chère Lénida, que l’esprit de chaque mortel a son double, si le vôtre a le sien, je vous engage, au nom de la puissance que je possède, et de l’amitié que j’ai pour vous, ma parole de fée et d’amie, de faire chercher par toute la terre ce cœur pareil au vôtre, et fait exprès pour vous… Mais s’il ne se rencontre pas…

— Je vous promets d’épouser Phédor !… Et combien de temps, ma bonne amie, ajouta-t-elle, pensez-vous qu’il faille pour me trouver ce double moi ?

— Huit jours seront assez, je l’espère.

— Huit jours c’est bien long !

— Eh quoi ! donnez-vous déjà le vol à votre patience ?

— Non, non ! Je serai raisonnable. Au fait, on peut bien acheter du bonheur pour toute sa vie en le payant d’une attente de huit jours. Quoique le bonheur se vende cher, on ne doit pas regarder au prix.

— Retirez-vous, Lénida, j’ai besoin d’être seule pour songer aux moyens d’accomplir ma promesse.

— Je vous laisse. Au revoir, ma bonne amie… Demain j’achèverai mon tableau, j’étudierai ma romance nouvelle… Oh ! vous serez contente de moi ! Vous verrez ! »

À peine fut-elle sortie, que la fée appela quelques-uns des sylphes les plus intelligens qui la servaient, et leur ayant donné à chacun la note exacte de l’âme de la jeune fille, elle les chargea de parcourir toute la terre, non point pour y chercher ce double qui n’existait que dans l’imagination de sa pupille, mais pour découvrir dans quels corps habitaient les âmes qui avaient le plus de ressemblance avec celle de la sentimentale ingénue.


V.
L’ATTENTE.


C’était le lendemain, Lénida n’avait pas sommeillé de toute la nuit, et cependant mille songes couleur de rose avaient caressé de leurs ailes légères son imagination enchantée d’espérance. Elle n’avait rêvé que de sympathie d’âme, d’amour partagé, de bonheur éternel. À peine le premier rayon du jour eut-il joué à travers les rideaux transparens de son alcôve, qu’elle se hâta de se lever. Elle s’habilla sans appeler à son aide le secours de sa femme de chambre, et quand sa simple toilette du matin fut achevée, elle se rendit dans l’atelier de peinture, bien résolue d’accomplir sa promesse de la veille.

Elle prit sa boîte à couleurs, chargea sa palette, choisit ses pinceaux, et se plaça devant son chevalet. Mais sa belle chimère ne tarda pas à venir se poser entre elle et son ouvrage. C’était une tête de chérubin qu’elle peignait, et son regard tombant sur la figure angélique dont les charmes étaient éclos sous ses doigts, elle se mit insensiblement à penser à une chose très importante à laquelle elle n’avait pas encore songé : au physique de son double.

« Je voudrais bien savoir, se demanda-t-elle, quel visage il a ! Je suis sûre qu’il est bien plus joli que Phédor… J’ai dans l’idée qu’il a de grands yeux bleus et de longs cils noirs… des cheveux blonds naturellement bouclés et du reflet le plus doux, le plus brillant… un front blanc et pur, aux tempes légèrement veinées… des joues rosées comme une feuille d’églantine… Ah ! mon mon Dieu ! qu’ai-je donc fait ? »

Ce qu’elle avait fait, la rêveuse ? Tandis que son imagination peignait ce portrait idéal de cet époux qu’elle attendait, portrait qui ressemblait assez bien à celui du peintre, car Lénida avait aussi, elle, de beaux yeux bleus, de longs cils noirs, des cheveux blonds naturellement bouclés, un front blanc et pur comme elle ajoutait les mouvemens de la main à ceux de la pensée, le pinceau, qu’elle avait chargé d’incarnat pour achever le contour des lèvres du chérubin, déviant de sa route, alla chercher un des yeux de l’ange, et, s’y appuyant, laissa une large tache rouge à côté de la prunelle. Elle voulut enlever la tache ; mais, dans son trouble, elle ne fit que l’étendre. Elle jeta à terre le pinceau maladroit, essuya sa palette, repoussa le chevalet, se leva, et sortit en disant :

« Je n’ai pas la main sure aujourd’hui… j’aurais tort de vouloir continuer… D’ailleurs, n’ai-je pas à étudier ma romance ? »

Poudreuse et détendue, sa harpe, indigente de cordes, ressemblait à celle d’un vieux barde, mélodieux héritage de quelque compagnon d’Ossian. Honteuse d’elle-même à l’aspect de l’instrument délabré, elle commença par enlever la poussière, arracha les vestiges des cordes brisées, en prit de nouvelles, et se disposa à les tendre, mais, soit que sa distraction continuât, soit que son oreille ne fut pas alors plus juste que sa main n’avait été sûre, les cordes qu’elle tendait se rompaient à mesure sous ses doigts impatiens.

« Je n’en viendrai jamais à bout, murmura-t-elle avec humeur… Mais j’oubliais ce qui presse beaucoup plus que d’accorder ma harpe ou d’achever mon tableau… mes pauvres fleurs malades !… un soleil de plus peut leur donner la mort ! »

Elle courut au jardin, armée d’un petit arrosoir d’argent. Elle pensa pleurer du remords de son abandon, lorsqu’en approchant du parterre elle vit ses pâles et tristes fleurs courbant la tête jusqu’au niveau du sol chargé de leurs débris. Elle ôta les rameaux fanés, jeta au vent toutes les feuilles mortes, versa de l’eau au pied des tiges altérées, et s’éloigna.

Elle marcha au hasard, et se dirigea vers la petite colline où la fée l’avait envoyée cueillir un bouquet de simples pour en composer un breuvage à Phédor, Arrivée là, elle s’assit toute pensive, dénoua les rubans de son chapeau de paille, livra les boucles soyeuses de ses beaux cheveux aux fraîches caresses du vent, écouta le bruit d’un filet d’eau qui descendait sur des cailloux, le léger tremblement du feuillage, le bourdonnement des insectes, le frémissement du vol des papillons, et, relisant dans sa mémoire le livre que ses yeux ne pouvaient plus lire : « Oh ! si mon cœur avait des ailes ! prononça-t-elle en soupirant d’amour ; s’il pouvait quitter sa prison ! je lui dirais : Sors de mon sein ; prends ton vol, ô mon cœur, et, rapide comme l’agile nuage qui fuit à l’horizon lointain, franchis l’espace qui nous sépare ; porte-lui tes regrets, tes vœux et ton espoir, et, léger voyageur, courbe tes ailes et reste auprès de lui. Prends une voix pour parler à son cœur ; révélez-vous tous deux vos intimes secrets ; échangez entre vous vos accens parfumés. Mais, hélas ! captif dans mon sein, ce triste cœur ne peut aller où volent ses désirs, il ne peut qu’espérer et t’attendre. Moitié de mon être ! toi, la plus douce part de ma vie séparée ! pourquoi le Ciel, qui, de la même essence, a formé nos deux âmes, n’a-t-il pas également confondu nos destinées ? Ah ! s’il est vrai que ma pensée soit le reflet de la tienne, tu m’appelles comme je t’appelle, et m’attends comme je t’attends. Que dis-je ?… peut-être as-tu déjà donné cette âme qui fut créée pour moi ! As-tu lié ta vie au sort d’une autre femme ?… Ô mon Dieu ! prends pitié de moi ; fais qu’il soit libre encore et qu’il soit mon époux. »

Le soir venu, Lénida n’avait fait autre chose que de barbouiller l’œil du chérubin, rompre des cordes, arroser ses fleurs et appeler son âme. Le lendemain, elle ne fit rien non plus ; le jour suivant fut comme la veille ; enfin, elle vécut dans toutes les angoisses de l’attente huit siècles de vingt-quatre heures. Le neuvième commençait son cours, lorsqu’Amica, l’ayant fait venir dans son cabinet, lui dit :

« Il a été impossible, ma chère Lénida, de rencontrer le double de votre esprit ; mais…

— C’est qu’on n’a pas bien cherché, ma bonne amie.

— Je vous demande pardon, obstinée que vous êtes. Mais, à défaut de ce double, il existe trois hommes ayant à peu près les mêmes passions et, les mêmes qualités que vous. Je vais vous les montrer tour à tour dans ce miroir magique. Si l’un des trois vous convient pour mari, d’un seul coup de baguette je pourrai vous transporter vers lui ou l’amener vers vous.

— Eh bien, voyons !


VI
LE MIROIR MAGIQUE.


— Regardez, dit la fée en dévoilant le miroir.

— Que vois-je ? » s’écria-t-elle en reculant d’horreur.

C’était un nègre, un sauvage assis devant sa hutte, et dévorant à belles dents des lambeaux de chair humaine qu’il avait fait rôtir sur des charbons, après les avoir coupés d’un cadavre à demi dépecé qui gisait à ses pieds.

« Eh bien, Lénida ?

— Vous dites que l’âme de ce monstre ressemble à la mienne ! Ah ! ma bonne amie, cela ne se peut pas.

— Je vous réponds qu’il ne s’en faut pas grand’chose.

— Est-ce que je suis aussi laide que cet odieux sauvage, moi ?

— Pas tout-à-fait ; mais comme la couleur de la peau et la forme des traits ne font rien à la laideur ou à la beauté de l’âme…

— Je sais bien cela, ma bonne amie ; cependant, il me semble qu’indépendamment du cœur il faut aussi que le physique corresponde un peu plus. Si vous n’aviez pas brûlé le Traité de la Sympathie, vous auriez vu que c’était l’âme d’un beau jeune prince qui ressemblait à celle de la princesse Elicienne ; que c’était un charmant berger qu’adorait la bergère Idaline. Et puis, même en mettant à part l’horrible figure de ce nègre effrayant, comment voulez-vous que son moral ressemble au mien ? Sait-il lire ? sait-il peindre ?

sait-il la musique ? sait-il tout ce que je sais ? Peut-il penser comme moi ? sentir comme je sens ? me comprendre, enfin ?

— Non, sans doute, il ne vous comprendrait pas plus que vous ne l’entendriez. Mais vous parlez de musique et de peinture, eh bien ! quoique ce nègre ne sache pas une note et n’ait jamais vu un crayon, cela n’empêche pas qu’il n’ait au même degré que vous la faculté de la musique et celle de la peinture.

— Comment cela, ma bonne amie ?

— Rien ne m’est plus facile que de vous l’expliquer. Les hommes, ma chère enfant, ont en eux le principe de certaines passions, de telles ou telles qualités, de tels ou tels vices, comme de certaines dispositions d’esprit. Tous ces principes divers qui résident dans le sein des mortels n’agissent pas toujours. C’est alors la cause sans effet. Ce qui fait mouvoir tous ces ressorts, c’est ordinairement l’éducation qu’on reçoit et l’usage du pays où l’on se trouve ; quelquefois aussi c’est le hasard qui apprend à un individu ce qu’il est capable de sentir ou de faire. Et si ce sauvage, dont l’aspect vous épouvante, eût habité, au lieu d’une contrée d’Afrique, un pays civilisé, s’il eut reçu l’éducation que je vous ai donnée, il posséderait les mêmes talens que vous. Chez lui, presque toutes ses facultés sont restées ensevelies, parce qu’aucune main ne s’est donné la peine de les déblayer en fouillant dans son cerveau. Quant à son cœur, vous vous imaginez qu’il ne renferme aucune affection douce, aucun sentiment élevé. Détrompez-vous, il possède, comme le vôtre, de l’amitié, de la bienveillance, de la pitié…

— De la pitié ! dites-vous ? un anthropophage, de la pitié ! lui !…

— Vous le croyez bien féroce, parce que vous le voyez se nourrir de chair humaine ! Il serait aussi sensible que vous à la vue d’une mouche qui se noie, si on lui eût appris à donner une autre direction à ses sentimens. Les coutumes de sa nation lui font regarder comme tout simple de dévorer la chair de ses ennemis. Ce n’est pas cruauté, c’est habitude, c’est imitation de l’exemple de ceux qui l’entourent.

— Ah ! c’est égal, tuer son semblable… c’est horrible !

— Un soldat sur le champ de bataille est donc un monstre, selon vous ?

— Non, un guerrier n’est pas un assassin : la mort qu’il donne en défendant sa vie ne peut être considérée comme un meurtre.

— Il en est de même pour ce sauvage : il tue l’ennemi qui l’attaque, et donne pour tombeau au cadavre du vaincu les entrailles du vainqueur. Me comprenez-vous, maintenant ?

— Oui, je commence à voir que tout ce que vous dites est juste. Je n’avais jamais songé à tout cela ; je ne m’étais pas encore dit qu’avant qu’on m’eût rien appris, j’avais en moi de quoi savoir, et qu’élevée dans un autre pays, soumise à d’autres usages, je serais tout autre que je ne suis. Oui, je conçois qu’un sauvage peut enfermer dans son âme autant de vertu que le premier sage du monde, autant de génie que celui dont l’intelligence, heureusement secondée, fait briller aux yeux de ses semblables les plus admirables productions de l’esprit humain. Seulement, dans le sage, dans le savant, ou dans l’homme de génie, ces semences diverses ont reçu des mœurs, du hasard et de l’éducation la culture nécessaire pour les féconder ; tandis que ces mêmes principes, dans l’âme du sauvage, ont été comme un diamant enfermé dans un bloc de rocher. Nul marteau n’a brisé l’enveloppe, et la pierre précieuse est restée ignorée. En vérité, je ne conçois pas comment une réflexion aussi simple ne s’était point encore offerte à ma pensée.

— Eh, mon Dieu ! ma chère enfant, cette réflexion si naturelle, qui devrait être une conviction d’instinct pour toute personne douée d’un peu de raison, ne s’offre que bien rarement à ceux dont l’intelligence et les facultés ont reçu le plus de développement. — Un général qui vient de remporter une victoire ne se demande pas si le moindre de ses soldats, mis à sa place, n’eût pas fait autant que lui. L’homme de bien qui s’applaudit d’une belle action ne s’inquiète pas si le mendiant qui poursuit son oreille du cri de sa misère n’aurait pas, à l’aide des mêmes circonstances qui l’ont mis à même d’employer utilement sa vertu, fait une action plus grande et plus généreuse que celle dont son âme s’applaudit. Le savant, orgueilleux d’une découverte qu’il doit à sa science et aux combinaisons de son esprit ; le poète, fier d’un ouvrage immortel créé par sa brillante imagination, ne se disent pas, à la vue d’un ignorant, d’un rustre, d’un paysan qui conduit sa charrue : Peut-être cet homme, placé au dernier barreau de l’échelle de la civilisation, en aurait-il atteint le plus haut degré si l’art eût servi de levier pour soulever la nature, et, parvenu là, aurait-il doté la science de la découverte la plus utile, la plus étonnante ; aurait-il charmé les loisirs de la pensée des autres par une œuvre sublime, production de la sienne !

— Mais pourquoi ne se dit-on pas tout cela ?

— Pourquoi ? Que sais-je ? Celui qui se trouve placé au-dessus du vulgaire se plaît à caresser l’idée qu’il ne doit son élévation qu’à lui seul, qu’il s’est lui-même enfanté noble et grand ; il mesure sa taille à celle des autres en comparant la hauteur de la tête, et l’orgueilleux s’applaudit de l’emporter ; mais il ne s’avise pas de baisser les yeux pour regarder le piédestal qui le hausse, ni de réfléchir que ceux qui lui semblent des nains à côté de lui, échafaudés comme il l’est, seraient peut-être des géans, et que lui, si ses pieds touchaient encore le sol, il pourrait se voir aussi dépasser de la tête en se mesurant au niveau de celles de la foule. Combien, dans cette foule, comme vous le disiez vous-même, Lénida, ne se trouve-t-il pas de diamans dans le sein d’un rocher ? combien de conquérans qui n’ont jamais touché l’épée, de savans qui n’ont point vu de livres, d’astronomes qui n’ont point aperçu de compas !… Mais aussi, que de meurtriers sans forfait, de traîtres sans parjure, et d’athées sans apostasie !

— C’est bien vrai répondit Lénida avec un gros soupir ; mais ce vilain nègre…

— Faut-il frapper la glace de ma baguette ?

— Oui, pour le faire disparaître, mais, non pour me l’amener ou me conduire à lui.

— Vous n’en voulez donc pas pour mari ?

— Oh ! non assurément.

— Tenez, regardez : celui-ci vous plaît-il ?

— Ah ! fi donc ! Qu’il est laid ! qu’il est dégoûtant, ce petit homme avec ses haillons ! C’était un chiffonnier, le dos courbé sous le poids de sa hotte, tenant d’une main une petite lanterne sourde, et, de l’autre, un crochet avec lequel il fouillait dans un monceau d’ordures déposé près d’une borne.

« Quelque dégoûtant que soit l’extérieur de ce chiffonnier, poursuivit Amica, son cœur renferme plus d’une vertu qui ferait honneur à lame d’un prince.

— C’est possible, ma bonne amie ; mais qu’il offre à qui il voudra l’hommage de ce noble cœur. Quant à moi, je ne m’en soucie pas, et si le troisième personnage n’est pas plus attrayant que les deux premiers…

— Le voici.

— Ma foi, ce n’est guère mieux !

C’était un vieillard malade, enveloppé en entier d’épaisses fourrures ; il était assis dans une bergère entourée d’oreillers, et portait d’une main sèche et tremblante une tasse de tisane à ses lèvres.

« Maintenant que vous les avez vus tous trois, lequel vous plaît le mieux ?

— Tous trois me déplaisent à l’excès, et j’aime mille fois mieux rester fille toute ma vie que d’épouser un sauvage, un chiffonnier ou un septuagénaire !

— Mais, ma chère Lénida, ces trois hommes ne forment pas à eux seuls toute la classe des maris, et dans ce qui reste…

— Non, non, je ne me marierai pas. Vous allez me parler de Phédor, n’est-ce pas ? Je serais en démence si je ne concevais pas qu’il est cent fois, mille fois préférable à de pareils gens. Mais, n’importe, je ne me trouverais pas heureuse d’être sa femme. Je ne serai celle de personne, voilà tout : ce n’est pas un si grand malheur que de rester fille !

— Il y a dans le monde de beaucoup plus grandes infortunes ; cependant…

— Je vous en prie, n’insistez pas ; ne me parlez plus ni d’hymen ni d’époux, et puisque nous avons ramené la conversation sur Phédor…

— Nous ?… je ne vous en parlais pas.

— Mais vous alliez m’en parler, et puisqu’il est question de lui, je vous dirai, ma bonne amie, que je suis enchantée qu’il ait été obligé de partir pour un long voyage : il m’aime, et je l’aurais affligé en lui apprenant que le seul sentiment que j’éprouve pour lui est celui d’une bonne et franche amitié. Il aurait voulu de l’amour, lui, et je n’en ai pas à lui donner. En voyageant, il m’oubliera peut-être ; il rencontrera peut-être aussi une femme sachant mieux le comprendre que moi. Il est possible qu’il en trouve une qui lui plaise : qu’il l’aime, qu’il l’épouse, qu’il soit heureux avec elle, et ne se souvienne de moi que comme il se rappellerait une sœur, une amie d’enfance. Puisse-t-il rencontrer auprès d’une autre ce qu’il croyait trouver auprès de moi ! puisse-t-il être heureux ! et moi, puissé-je apprendre qu’il l’est, être assurée que rien ne manque à sa félicité !… Cette nouvelle me sera bien douce ; je serai heureuse de son bonheur comme je le serais de celui d’un frère… J’en serais ravie… enchantée… oui, c’est bien sûr ! »

La pauvre enfant, tout attendrie, pleurait de grosses larmes en achevant ces paroles. Mais étaient-ce bien des pleurs d’espérance et de joie qui coulaient de ses yeux à la pensée du bonheur de Phédor auprès d’une autre femme ?

« Vous pleurez, Lénida ? lui demanda la fée du ton de la plus affectueuse sollicitude.

— Oui, c’est que… Mon Dieu ! ma bonne amie, je ne sais pas ce que j’ai… je ne me sens pas bien.

— Vous avez la fièvre, dit Amica avec douceur, en lui touchant le poignet. Venez avec moi ; un peu de repos vous remettra, je l’espère… Ne vous retenez pas de pleurer, les larmes allégissent le cœur. »

Elle l’emmena dans sa chambre, où elle la fit déshabiller et mettre au lit. Le sommeil ne tarda pas à fermer ses paupières mouillées. Alors la fée traça autour d’elle un cercle magique, et, lui découvrant la poitrine, lui toucha le sein au bout de sa baguette. Aussitôt une flamme brillante et nuancée de plusieurs couleurs en jaillit. Amica prit dans ses mains cette flamme légère, et, l’ayant séparée exactement en deux nuance par nuance, en renferma la moitié dans le chaton d’une bague enchantée qu’elle portait au doigt. L’autre moitié, qui, après cette séparation, avait pris le même volume que la flamme entière, restée libre, voltigeait au-dessus de Lénida, toujours endormie. Amica traça en sens inverse du premier un nouveau cercle autour d’elle. En même temps, la flamme s’abaissa peu à peu, et, s’étant posée sur le sein de la jeune fille, disparut là. La fée ramena sur les belles épaules nues de sa pupille la blanche couverture qu’elle en avait écartée, déposa sur son front candide un baiser maternel, rejoignit les rideaux de l’alcôve, et sortit de la chambre pour aller s’enfermer dans son laboratoire.


VII
LE MARIAGE.


La leçon que Lénida venait de recevoir, en lui démontrant que le Ciel place souvent les plus nobles cœurs, les plus vastes intelligences, dans les corps les plus disgraciés de la nature, chez les individus les plus mal partagés des dons de la fortune, n’ébranla en rien sa fatale croyance à une sympathie complète, et ne produisit d’autre effet sur elle que celui de lui inspirer la crainte poignante que le Destin n’eût rendu la contr’épreuve de son âme habitante d’un corps semblable à celui du sauvage, du chiffonnier ou du vieillard paralytique.

La dix-septième année de Lénida allait bientôt rejoindre ses sœurs et s’envoler dans le passé. Amica, qui, dans son officieuse amitié, cherchait tous les moyens d’arracher l’imagination de sa pupille à la noire mélancolie qui s’était emparée d’elle, donna, pour célébrer son anniversaire, une fête superbe où assista toute la noblesse des environs. On présume qu’une fée doit s’entendre à donner un bal ; rien ne manqua dans celui-ci pour le plaisir de tous les invités, ni même pour celui de l’héroïne, qui ne s’attendait qu’à y faire une longue séance d’ennui, et qui s’y plut de cœur et d’esprit, comme jamais encore elle ne s’était plue à aucun bal.

Le lendemain de cette fête, Amica entendit frapper d’un doigt timide trois ou quatre petits coups à la porte de son cabinet.

« Qui est là ? demanda-t-elle.

— C’est moi, ma bonne amie ; vous n’êtes pas occupée ?

— Non, entrez… Regardez-moi donc, enfant ; comme vous êtes fraîche aujourd’hui ! Il brille sur tout votre visage un air de santé et de joie que depuis long-temps vous n’y laissiez plus voir. Le bal ne vous a pas fatiguée, à ce qu’il parait ?

— Ob ! non, je me sens bien mieux ce matin… Mais je ne crois pas que ce soit à la danse que je sois redevable de l’effet salutaire produit sur ma santé.

— À quoi donc alors attribuez-vous…

— Je voudrais bien vous le dire, j’en ai besoin même, et pourtant je n’ose !… Ma bonne amie, si j’étais sûre que vous ne vous fâchassiez pas contre moi !…

— Parlez ! la crainte d’un reproche ne doit point faire reculer la franchise. Voyons, quel aveu avez-vous à me faire ? ne le retenez pas si long-temps sur vos lèvres. Je vous écoute.

— Dites-moi, ma bonne amie, avez-vous remarqué ce beau jeune homme, ce joli blond, avec qui j’ai dansé presque toute la nuit ?

— Le comte Similo ?

— Ah ! il s’appelle Similo !… Il n’est pas marié, n’est-ce pas ?

— Non, car il cherche une femme… Mais pourquoi cette question, Lénida ?

— C’est que voyez-vous… si vous voulez que je parle vrai… je crois que c’est lui…

— Lui ?… et qui donc ?

— Oui, lui, celui que j’attendais… Mon double moi…

— Vous l’avez enfin rencontré ! Et comment avez-vous découvert aussi vite que l’âme du comte et la vôtre formaient tout juste la paire ?

— Oh ! ma bonne amie, c’est que le cœur apprend plus vite encore un cœur qui lui ressemble, que les yeux n’apprennent un visage aimé. D’ailleurs, nos âmes s’étaient vues dans le ciel, il ne leur a fallu que le temps d’un éclair pour se reconnaître ici-bas. Je vous réponds que c’est lui. Et si vous voulez quelque preuve à l’appui de mes paroles, je vous dirai que ce qui m’a entièrement convaincue que l’émotion que j’ai éprouvée à la vue du jeune comte n’était point une émotion trompeuse, un faux pressentiment, c’est qu’il ne m’a pas adressé un seul mot, que je ne l’eusse d’avance dans ma pensée, tout prêt à le lui dire, comme lui avait aussi dans la sienne (je l’ai bien vu à ses réponses) toutes les questions que j’avais à lui faire. C’est une preuve, cela !

— Très convaincante en effet ; et pour en augmenter encore la force persuasive, s’il est possible toutefois qu’on puisse ajouter à votre conviction, je vous prierai de me faire lecture de cette lettre qu’un courrier vient de m’apporter à l’instant même. Elle est du comte Similo.

— De lui ! Déjà ! Qu’il est aimable !… C’est singulier, ma bonne amie, comme son écriture ressemble à la mienne ! »

Voici l’épître amoureuse du comte, que nous lirons nous-mêmes, si vous voulez bien ; car Lénida nous impatienterait à l’entendre se récrier à chaque ligne sur la beauté du style et la vérité des sentimens. La lettre est adressée à la fée.

« Noble Amica,

« Persuadé depuis long-temps que mon rang, ma fortune et ma liberté ne contenaient pour moi que de chétives parcelles de félicité ; convaincu que Dieu avait mis mon bonheur dans un cœur de femme semblable au mien, j’ai cherché sous divers cieux cette moitié de mon existence égarée, cette âme sœur de la mienne, que le destin créa pour moi. Mais jusqu’à ce jour je n’avais pu trouver cet être que j’aimais d’avance de tout mon amour, que j’appelais à moi de tous mes vœux. Nulle femme encore n’avait pu me comprendre, comme je voulais qu’elle m’entendît ; je n’avais vu, dans aucune pensée, l’entier reflet de la mienne, et je cherchais, triste de ma course inutile et de mes vœux perdus.

« Hier, noble Amica, hier enfin, mon âme a reconnu sa sœur, a retrouvé sa compagne du ciel. Oui, cet être enchanteur déjà vu tant de fois dans mes rêves d’amour, cet ange inconnu de mes yeux, s’est montré à moi sous la plus suave, la plus ravissante forme de femme, celle qu’a prise sur la terre la belle, l’adorable, la divine Lénida ! Oui, c’est bien elle, elle, dont le cœur palpite des mêmes battemens qui gonflent mon sein de jeune homme, dont la pensée renferme les mêmes désirs, les mêmes convictions que mon ardente pensée. Ô mes songes d’azur ! vous la caressez de vos ailes. Ô mes illusions parfumées ! vous embaumez aussi cette âme fraîche et pure ! Ciel ! de quel vague enchantement, de quelle idéale, extatique, ineffable ivresse n’ai-je pas été délicieusement transporté, quand sa douce voix de jeune fille a fait tomber une à une ses paroles sur mon cœur, comme des gouttes d’une rosée mystérieuse et divine ! Ô mon ciel d’amour ! de quels flots de lumière n’avez-vous pas été tout à coup inondé par la présence de cet astre brillant, dont vous attendiez la clarté pour vous dévoiler de la nuit !

« Respectable fée, vous dont les soins affectueux ont cultivé cette fleur charmante que les autans n’ont point encore battue ; ne foulez pas aux pieds ma brûlante prière de jeune homme et d’amant ! Laissez-vous toucher de pitié par les tourmens de l’angoisseuse incertitude dont je suis dévoré, en attendant votre noble réponse, cet arrêt de ma destinée. Ne soyez point amère et rigoureuse, soyez-moi douce et favorable ; accordez à mes vœux délirans la main de la belle Lénida. Si vous me la refusez pour épouse, à quel autre pourrez-vous la donner qui sache mieux la comprendre que moi, qui puisse mieux apprécier tout ce qu’il y a, dans cette âme, de fraîcheur et de suavité d’émotions ! Non, Dieu, qui n’a pas créé deux cœurs de femmes comme le sien, n’a pas non plus formé deux âmes d’hommes semblables à la mienne. Laissez-nous marcher dans la même voie, vivre de la même existence, être heureux du même bonheur !

« Noble Amica, ne brisez pas mon cœur par un cruel refus ; n’éteignez pas mon large foyer d’espérances ! ne désenchantez pas ma vie, ne décolorez pas mon prisme ravissant ; ne m’assombrissez pas mon brillant horizon ! Hélas ! je vis des siècles par minute, ou plutôt mon existence est suspendue au-dessus d’un abîme ! Ne me réduisez pas à chercher dans la mort le bonheur perdu pour ma vie. Oh ! pitié ! pitié ! »

« Ah ! ma bonne amie ! s’écria Lénida suffoquée d’admiration, l’inappréciable lettre ! Quel sentiment ! quel feu ! Comme c’est profondément senti ! comme c’est palpitant d’émotions ! Est-ce que vous ne trouvez pas ?

— Oui, répondit la fée, en hochant de la tête, c’est beau comme le Traité de la Sympathie.

— Que je la relise encore ! Comme c’est cela… Ma bonne amie, que lui répondrez-vous à ce pauvre jeune homme ?

— Ce que vous voudrez. Vous dicterez la réponse.

— Alors dites-lui Oh ! ma bonne amie, ne pourriez-vous pas deviner ce que je veux lui dire ?

— Que vous l’acceptez pour époux sur la terre, puisque le destin à marié autrefois vos deux âmes dans les cieux !

— Oui, c’est cela, oui ! Que vous êtes bonne de l’avoir dit vous-même ! Oh ! combien nous nous aimerons ! comme nous serons heureux !

— Je le désire.

— En doutez-vous ?

— Ma chère enfant, le bonheur a si peu de prise, que c’est une grande chance que de pouvoir l’arrêter au passage.

— Il faut espérer qu’à nous deux nous parviendrons à l’enchaîner. Maintenant que mon double moi est trouvé, avouez, ma bonne amie, que c’était dans la crainte-que je ne pusse le rencontrer que vous me disiez qu’il n’existait pas ; avouez-le.

— Mon Dieu, je conviendrai là-dessus de tout ce qu’il vous plaira que je convienne.

— J’étais bien sûre, moi, qu’il existait ! Mais ce pauvre comte, il souffre, il dépense beaucoup de sa vie à attendre votre réponse. Oh ! ne le faites pas languir ! »

Alors l’impatiente arrangea devant la fée tout ce qu’il lui fallait pour écrire, et Amica, prenant la plume, ne traça pour toute réponse à la longue épître du jeune amoureux qu’un seul mot au-dessus de la signature : « Venez ! »

« Ma bonne amie, n’oubliez pas de lui dire…

— C’est fini.

— Fini ? déjà !

— Tenez, lisez vous-même.

— « Venez ! » rien qu’un mot ! comme c’est froid !

— Aimeriez-vous mieux que je lui écrivisse quatre pages minutées, pour lui dire seulement que nous l’attendons ? Et son impatience, comment s’arrangerait-elle d’une pareille lecture ? vous n’y songez donc plus ?

— Au fait, ce mot dit tout… Envoyez-le donc bien vite. »

Un domestique fut sonné, et la réponse partit.

L’amour a des ailes, le comte ne se fit pas attendre.

Comme alors on n’avait pas besoin pour se marier de voir pendant plusieurs jours son nom de fiancé mis au carcan, sur une affiche de mairie, le mariage du comte et de la jeune fille ne fut retardé que le temps qu’il fallut pour les apprêts de la noce, et ce délai ne fut pas long, la complaisante fée accommodant sa diligence à l’impatience des deux amans. Il nous faudrait une plume trempée dans du phosphore, au lieu d’encre, pour décrire le ravissement, le délire, l’extase de bonheur, dont les deux sympathiques âmes furent transportées en prononçant l’irrévocable Oui. Aussi, ferons-nous beaucoup mieux de nous taire là-dessus, que de parler pour ne rien dire, ou à peu près.

Au retour de l’autel, la fée prit en particulier les deux époux, et leur dit que depuis long-temps elle remettait à faire un voyage de la dernière importance, qu’elle avait toujours ajourné, ne voulant pas laisser Lénida sans mentor pendant son absence. Mais qu’alors la jeune fille ayant l’appui d’un époux, elle allait profiter des premiers temps de leur mariage pour accomplir un devoir différé, que déjà ses ordres étaient donnés pour les apprêts de son voyage, et qu’elle partirait le soir même après le festin. Elle ajouta qu’elle les laissait maîtres absolus dans son palais, qu’ils y seraient libres dans toutes leurs actions, hors dans une seule, et c’était celle de sortir de ce palais avant son retour ; mais que probablement il ne leur prendrait pas envie de s’en éloigner, ayant le bonheur avec eux pour leur embellir leur demeure. Elle ajouta encore que si par hasard ils avaient besoin d’elle, ils n’auraient qu’à jeter à son adresse un mot d’écrit dans le tronc d’un vieux chêne qui se trouvait à l’une des extrémités du parc ; qu’elle arriverait aussitôt ; mais qu’ils ne devaient employer ce moyen que dans un cas urgent, dans un extrême besoin de sa présence ou de ses secours.

Amica partit le soir même, comme elle l’avait annoncé le matin.

Ce départ de la fée jeta bien un peu de tristesse au fond de la joie de Lénida ; mais ce jour-là l’amour avait la voix trop haute pour que celle de l’amitié fît beaucoup de bruit à se plaindre. Et pourtant, Lénida aimait sa bonne amie de toute la tendresse qu’elle n’avait pu donner à la baronne. Oui, mais quand on s’unit pour la vie à l’âme de son âme, il est bien pardonnable de ne pas éprouver trop de regrets de l’absence d’une mère.


VIII
PENDANT UN MOIS.


Le lendemain des noces, ils se disaient tous deux :

« Ô ma Lénida, que la vie paraît belle au cœur quand on aime et qu’on est aimé !

— Ô mon Similo, qu’un amour partagé prête à l’existence de charmes tout-puissans !

— Que nous serons heureux !

— De quel bonheur ne jouirons-nous pas !

— Tous les jours se lèveront pour nous calmes et purs dans un ciel azuré, ô mon idole chérie !

— Oui, tous nos instans s’écouleront tranquilles et colorés d’amour, ô mon ange adoré !

— Vois-tu là-bas, ma bien-aimée, comme les eaux du lac sont paisibles et transparentes ; une barque légère glisserait comme un cygne au cou blanc sur cette onde en repos, et nos âmes, au doux bruit de la rame frappant sur la vague docile, à l’humide soupir des flots, au frais baiser d’un souffle ami, confondraient leurs songes épars, se berceraient ensemble d’une suave et tendre rêverie !

— Oui, une promenade sur le lac ! viens, mon ange, et respirons nos âmes comme le parfum des fleurs de la rive embaumée ! »

Ils appelèrent leurs gens, et bientôt la barque légère glissa comme un cygne au cou blanc sur les vagues du lac.

Huit jours après, ils se disaient tous deux :

« Ne trouves-tu pas, mon ami, qu’il n’y a point de fonds aussi difficile à bien placer que le temps ?

— C’est vrai, ma bonne, on ne sait comment l’employer pour qu’il rapporte quelque chose au cœur. C’est presque toujours en pure perte qu’on le dépense. Cependant il faut chercher un moyen de le placer plus sûrement que nous n’avons fait jusqu’ici.

— Si nous partagions la journée en divers travaux, si tantôt nous nous occupions à peindre, tantôt à faire de la musique, ou à lire, à étudier, cela ôterait un peu de sa monotonie au temps dont nous ne savons que faire. La causerie, c’est bien ; mais on ne peut pas toujours causer, surtout quand l’un ne dit jamais que ce que l’autre pense ; car, avant que tu parles, mon ami, je sais déjà tout ce que tu vas dire. Et, vois-tu, la conversation n’est pas long-temps soutenable quand on ne fait que se servir d’écho : ayant toujours le même avis, nous ne nous apprenons rien ni l’un ni l’autre ; et comme l’esprit humain veut toujours savoir, je crois qu’une discussion, une dispute même, doit être préférable à ce tranquille échange de pensées semblables. C’est vraiment, vois-tu, mon ami, le troc de deux pièces de monnaie de la même valeur et frappées au même coin.

— Tu as grandement raison, Lénida, et quand tu as ouvert la bouche, j’avais sur les lèvres, pour te l’adresser, la même proposition que tu viens de me faire, et dans l’esprit la même réflexion qui est passée dans le tien.

— Allons dans l’atelier, prenons chacun une toile neuve de la même grandeur, et chargeons-la de couleurs comme nous l’entendrons, mais sans nous communiquer le sujet qu’il nous prendra fantaisie de représenter.

— Oui, allons. »

Ils se rendirent dans l’atelier, choisirent leur toile, se placèrent à leur chevalet, et commencèrent ensemble à donner le premier coup de pinceau, après être convenus que l’un ne viendrait pas regarder l’ouvrage de l’autre, à moins que l’autre ne l’appelât pour le lui montrer, et que tous deux garderaient un profond silence, afin de ne pas se troubler dans leurs méditations.

Il y avait trois grandes heures qu’ils travaillaient sans mot dire, à l’exception de quelques exclamations a parte, lorsqu’ils se levèrent en même temps, chacun disant à l’autre de venir voir ce qu’il faisait.

« C’est étrange ! s’écrièrent-ils en regardant leur ouvrage, c’est entièrement pareil à ce que je viens de faire ! »

En effet, les deux sujets massés n’en faisaient qu’un : même invention, même disposition, aussi ressemblans que deux exemplaires de la même gravure.

« Je voulais te prier, ma bonne, de me donner un conseil sur la manière d’éclairer cette figure ?

— J’allais te demander la même chose, mon ami ; quel côté penses-tu qu’il faille laisser dans l’ombre ?

— Je ne le sais pas mieux que toi ; voyons, réfléchis.

— Réfléchis toi-même ; est-ce que tune peux pas me donner un avis ?

— Mais toi, ne peux-tu me conseiller ?

— Comment, mon ami, tu n’en sais pas assez pour…

— Mon Dieu ! ma bonne, tu n’en sais pas plus que moi là-dessus.

— C’est vrai, il nous faudrait un tiers pour le consulter.

— Dis-moi, la feras-tu blonde, cette tête ?

— Non, brune, avec des cheveux noirs ; et toi ?

— Brune aussi, avec des cheveux de jais.

— Tiens, puisque nous parlons de cheveux, il me semble, Similo, que si tu les avais noirs, ou du moins châtain foncé, tu aurais l’air plus noble.

— Il me semble aussi, Lénida, que si tu avais de longues tresses d’ébène au lieu de tes boucles dorées, tu aurais la physionomie plus animée, plus spirituelle encore.

— C’est une idée ; peut-être des cheveux noirs ne feraient pas en harmonie avec la forme de mes traits. D’ailleurs, j’ai toujours entendu vanter la nuance de ma chevelure, et je la trouve bien comme elle est.

— Moi aussi, ma chère amie, j’ai entendu dire à beaucoup de femmes que j’avais une chevelure charmante ; ainsi, point de reproches. »

Quinze jours après le mariage, il se passa ceci :

Lénida était seule dans son cabinet, Similo était renfermé dans le sien : la jeune femme écrivit un billet, le ploya, le cacha dans son sein, et sortit furtivement. Elle se dirigea vers l’extrémité du parc, où se trouvait ce vieux chêne au tronc creusé par le temps, et dans lequel la fée avait dit aux deux époux de déposer les lettres à son adresse, s’ils avaient besoin de sa présence. Ce chêne était entouré d’un cercle de jeunes arbres, et l’on ne pouvait voir en arrivant d’un côté ce qui se trouvait de l’autre. Lénida s’avançait à pas légers et craintifs, prêtant l’oreille, et retenant sa respiration agitée. Arrivée près de l’arbre désigné, elle ôta de son sein le billet qu’elle venait y cacher, et avançant la main, elle allait le jeter dans le tronc, lorsqu’elle recula tout à coup en poussant un cri de surprise et presque d’effroi :

« Similo !

— Lénida ! »

Le jeune comte était venu du côté opposé au chemin qu’avait suivi sa femme ; il avançait également la main pour jeter aussi, lui, dans le creux du chêne une lettre à l’adresse de la fée, lorsque tous deux restèrent stupéfaits de cette rencontre inattendue. Chacun, par un mouvement convulsif, retint et froissa son billet ; leurs yeux se baissèrent, et leur front se couvrit de rougeur.

« Pourquoi vous rencontré-je ici, Lénida ?

— Mais vous-même, Similo, pourquoi vous y trouvé-je ?

— Que veut dire cette lettre que vous cachez dans votre main ?

— Que signifie ce billet qu’emprisonnent vos doigts ?

— Ai-je des comptes à vous rendre ? un mari n’est-il pas libre de ses actions ?

— Une femme n’a-t-elle pas sa part de liberté ?

— Oui, mais vous auriez dû me montrer cette lettre avant de l’apporter ici.

— M’avez-vous communiqué le contenu de votre billet ?

— Que pouvez-vous écrire à la fée ?

— Que pouvez-vous lui dire ?

— Tenez !

— Tenez !

Et tous deux, soit honte, soit humeur, échangèrent leurs épîtres.

Les deux lettres, en phrases différentes, signifiaient la même chose. Toutes deux disaient :

« Venez, nous nous ennuyons à la mort ; nous avons besoin de votre présence pour ramener la joie auprès de nous ; venez, nous ne pontons plus y tenir. »

— Ah ! vous vous ennuyez avec moi, Lénida ?

— Similo, vous vous déplaisez donc ici ?

— C’est votre faute, c’est vous qui me rendez la vie monotone.

— Hélas ! c’est vous aussi qui me faites l’existence insipide.

— Une femme qui ne sait me dire que ce que j’ai déjà prononcé !

— Un mari qui ne fait que me renvoyer mes paroles !

— Et puis ne pouvoir sortir d’ici ! C’est un séjour charmant, j’en conviens ; mais il n’y a pas de différence, entre le plus sombre cachot et le plus brillant palais dont la porte est fermée.

— Et moi, je sens que j’ai besoin de la présence de celle qui m’a tenu lieu de mère. L’amour ne suffit pas à toute la vie ; l’amitié emploie une large part de l’existence morale. Et si je ne vous ai pas parlé de cette bonne, de cette excellente Amica, c’est par égard pour vous, c’est parce que je craignais que vous ne pensassiez que je voulusse vous dérober quelques-uns des sentimens qui vous sont dus.

— Et moi aussi, Lénida, c’est par égard pour vous que je ne vous ai point parlé de mes amis absens. Mais je ne les ai point oubliés pour cela ; je sens comme vous que l’amitié a des droits que l’amour est contraint de reconnaître, et j’ai besoin de retrouver mes amis comme vous de revoir Amica.

Hélas ! répliqua tristement la jeune femme, nous qui pensions qu’avec de l’amour seul on avait de quoi remplir son cœur ! Qu’il a de place pour d’autres affections !

— Oui, l’amour ne remplit qu’une portion de l’âme. Combien il reste de pensées et d’émotions à donner à d’autres sentimens ! Insensé qui ne sait élever qu’un autel dans son cœur, celui de l’amour ! quand son idole est renversée, que peut-il faire de l’encens de son âme ! »

Leurs mains tenaient encore la supplique adressée à la fée ; tous deux hésitaient à jeter cet aveu de leur ennui mutuel. Ils se consultèrent et finirent par être d’avis de déchirer leurs billets, réfléchissant qu’il leur serait honteux d’avouer qu’ils n’avaient eu dans leur cœur que quinze jours d’amour, après avoir fait céder à la cause de cette passion l’intérêt de toutes les autres.

Une neige de papier tomba donc sur l’herbe, au pied du vieux chêne, et les deux époux, ennuyés, rentrèrent chez eux, chacun dans son appartement.

Voulez-vous savoir ce qui arriva un mois après le mariage ?

La jeune femme était assise, la tête appuyée sur une main, le front pâle, les joues livides, les yeux mornes et fixes, et le regard incliné vers la terre ; Similo était devant elle, pâle aussi, et l’œil tristement abaissé.

« Oui, dit enfin Lénida, avec un long et douloureux soupir, oui, la vie n’a plus de fleurs, plus de parfums pour nous !

— L’existence n’est plus à nos lèvres qu’un breuvage amer ; nous avons perdu toutes les illusions qui pouvaient, de leur miel, en adoucir l’acre saveur ! Le temps les a toutes emportées sur son aile rapide, et la vie doit s’en aller quand la dernière illusion s’en va.

— Arrachons-la de notre sein, cette existence défleurie comme on fait d’une plante effeuillée dont la tige ne doit plus verdir, et qui n’est plus qu’un bois inutile, chargeant la terre de sa triste parure, de son deuil infécond.

— Qu’importe que nous renversions la coupe encore presque remplie, que nous nous asseyions aux premiers pas du chemin ? À quoi bon aller plus loin dans une voie aride, sous un ciel orageux ? que nous resterait-il pour nous embellir le trajet ? Nous n’avons plus l’amour pour marcher avec nous et charmer le voyage !… Car, enfin, nous ne nous aimons plus !

— Non ! ce sentiment a passé dans notre cœur comme un rapide incendie ; il a tout consumé ce qu’il a rencontré d’affections. Non, nous ne nous aimons plus, et ce n’est pas seulement un effet détruit, c’est la cause elle-même anéantie. Mon Dieu, devions-nous donc aussi vite épuiser notre somme d’amour !

— Il faut mourir, il faut quitter une terre où ne peuvent éclore les germes du bonheur, où tout se flétrit et se décolore, où tout n’est que déception, que mensonge, qu’une raillerie continuelle du sort.

— Oui, allons chercher aux cieux ce que nous n’avons pu rencontrer ici-bas ; allons-y retrouver nos illusions perdues : peut-être nos âmes, rafraîchies d’un souffle céleste, pourront-elles encore se parfumer d’amour.

— Le bonheur, s’il est vrai qu’il en existe, si ce mot n’est pas un vain son, une parole vide de sens, ne peut prendre racine sur la terre ; c’est un fruit divin qui ne peut mûrir que dans les cieux, sa patrie éternelle.

— Eh bien ! pourquoi tenir encore nos ailes ployées ? pourquoi rester où l’air manque à notre âme ? Allons, partons ensemble, comme deux hirondelles qui reviennent à leur berceau de fleurs !

— Oui, retournons tous deux au ciel, puisqu’il n’est plus sur la terre de liens pour nos cœurs. »

Ils se levèrent, et s’approchèrent d’une table où étaient déposées deux coupes d’or remplies d’un breuvage empoisonné.

« Avant de boire la mort et l’oubli d’ici-bas, Similo, échangeons entre nous l’excuse de nos fautes. Mon ami, pardonne-moi de ne t’avoir fait que malheureux, après t’avoir promis un éternel bonheur.

— Et toi, Lénida, pardonne-moi de t’avoir appauvrie d’amour.

Le comte et sa femme se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et répandirent de silencieuses larmes. Mais bientôt leurs yeux furent secs, et leurs regards tranquilles se portèrent sur la pendule, dont l’aiguille allait bientôt passer sur la même heure à laquelle, il y avait un mois de cela, ils avaient, au pied de l’autel, juré de bouche et de cœur de s’adorer toujours.

« Il n’y a pourtant qu’un mois, Similo, que nous croyions, avec la foi la plus sincère, à la possibilité d’une félicité inépuisable, rien qu’un mois, et déjà la source en est tarie !

— Pour jamais ! Comme le temps va vite à moissonner les plus chères émotions ! que ferions-nous maintenant dans la vie ?

— Rien ! »

L’aiguille marchait toujours, le marteau sonore allait frapper l’heure suprême. Ils prirent tous deux le vase empoisonné ; mais avant de le porter à leurs lèvres, ils se regardèrent, et, par un mouvement spontané, ils échangèrent leurs coupes en se disant :

« Je t’ai ôté le bonheur, il est juste que je te le rende en te donnant la mort.

— Adieu, triste séjour, adieu !

— Adieu, pâle existence, adieu ! »

Et d’une main ferme, ils approchèrent la mort de leurs lèvres ouvertes.

Mais à l’instant même avant que la bouche de la jeune femme eut goûté au funeste breuvage, un son métallique et pur se fit entendre, et la coupe, violemment heurtée, s’échappa de ses mains.

Était-ce le bruit de l’heure que sonnait la pendule ? Non, c’était celui du choc de la baguette de la fée contre la coupe fatale, qui, toute pleine encore, se renversa aux pieds de Lénida.


IX
LE MOT DE L’ÉNIGME.


« Ma bonne amie ! ô ciel ! où me cacher ?

— Malheureuse ! qu’alliez-vous faire !

— Mourir, car la vie m’est odieuse Mourir ! comme Similo… Ah ! laissez-moi m’en aller avec lui !… il m’attend !… voyez-vous ! »

En effet, le pauvre comte était tout prêt à s’en aller. L’infortuné, après avoir vidé sa coupe, était tombé sur un sopha, et là expirait sans secousse, dans une silencieuse et tranquille agonie.

« Similo, continua sa femme en courant à lui, ne t’en va pas sans moi ! Nous devons partir ensemble, tu le sais : nous l’avons promis… Attends-moi !

— Lénida ! » dit la fée.

Mais Lénida n’entendait point. Agenouillée auprès du moribond, elle appuyait contre son sein sa tête défaillante ; elle pressait, pour les réchauffer dans ses mains brûlantes de fièvre, les froides mains du malheureux. Puis, tout à coup, elle se lève, se retourne, et, se précipitant aux pieds d’Amica :

« Au nom de votre puissance, au nom de l’amitié que vous eûtes pour moi, ma bonne amie, préservez-moi d’un crime ; secourez Similo ! Éloignez de lui la mort qui vient le prendre… Empêchez-moi d’être son assassin. Oh ! par pitié ! sauvez mon époux !

— Hélas ! répondit Amica, je n’ai point de droits sur la mort ; je ne puis la contraindre à me rendre la proie qu’elle emporte.

— Mais il vit encore, il vit !… Sentez-vous son cœur palpiter ?… Similo, tu m’entends, n’est-ce pas ? continua-t-elle avec égarement Tu m’entends, tu vas me répondre. Oh ! de grâce ! une parole ! une seule ! dût-elle être pour me maudire ! Dis-moi que tu me hais, mais parle, au nom du Ciel !… Tu ne me réponds pas… Mon Dieu !… Écoute, Similo, promets-moi de vivre et je mourrai, moi !… je mourrai pour te rendre libre et te redonner le bonheur avec la liberté ; ou bien si, pour mieux me punir, tu me condamnes à subir l’existence, j’obéirai ; je serai ton esclave, je vivrai courbée par ma honte sous ta haine et sous ton mépris. Quelque pesant que soit ton joug, je le porterai sans me plaindre, je me résignerai à mon avilissement. Mais réponds-moi ! dis-moi que tu vivras, Similo ! Ciel ! il se tait encore… Ma bonne amie, secourez-le donc… Vous ne voyez donc pas qu’il n’a plus qu’un instant !…

Amica ayant laissé aller le bras du comte, dont elle interrogeait les faibles pulsations, le malheureux fit un mouvement convulsif, se souleva et retomba en poussant un profond soupir : c’était le dernier. À peine se fut-il exhalé, qu’une flamme légère et nuancée vint se poser sur les lèvres bleues du cadavre, et s’en échappa aussitôt.

« Grand Dieu ! s’écria Lénida épouvantée, en fuyant à l’autre bout de la chambre. Ma bonne amie ! voyez-vous cette flamme qui me poursuit ? c’est le feu du ciel ! c’est la mort ! Ah ! sauvez-vous ! que ce feu vengeur ne consume que moi ! Sauvez-vous, vous devez vivre, et moi je dois mourir ! ajouta-t-elle en se cachant la tête.

— Calmez-vous, enfant ! rouvrez les yeux, regardez.

— Ah ! je ne la vois plus, cette flamme terrible. Vous l’avez éteinte. Oh ! merci, merci.

— Non, répondit la fée, le souffle de Dieu même n’éteindrait point une flamme semblable. Elle est passée dans votre sein.

— Dans mon sein, dites-vous ! c’en est donc fait, et je vais expirer dans d’horribles tortures ! Oh ! déjà quel feu dévorant circule dans mes veines ! quelle souffrance atroce !

— Oui, dans votre imagination, mais seulement là. Calmez-vous, vous ne mourrez point, vous n’êtes pas…

— Quoi ! interrompit la jeune femme d’un air égaré, il se pourrait… »

Mais Amica, par l’effet de son pouvoir, lui imposant le silence et l’immobilité, poursuivit ainsi :

— Écoutez-moi, Lénida. N’ayant plus qu’un moyen de vous guérir d’une manie dangereuse, de votre funeste croyance à la sympathie complète de deux âmes créées l’une pour l’autre, j’obtins du destin la permission de séparer la vôtre exactement en deux, en conservant à chacune de ces parts égales la force de l’âme entière. Je l’ôtai donc de votre corps, tandis que vous dormiez d’un magique sommeil. J’en enfermai la moitié dans le chaton de cette bague ; l’autre moitié rentra dans votre sein, dont elle était sortie. Je formai une statue d’argile représentant un jeune homme ayant l’âge, la taille et le visage que vous désiriez trouver dans votre époux. Quand la statue fut achevée, j’ouvris ma bague ; la flamme que j’y avais renfermée, devenue libre, alla se placer sur la bouche immobile de ce froid simulacre d’un être humain, sépara les lèvres et pénétra jusqu’à l’endroit du cœur. Cette flamme, c’était la vie intellectuelle, c’était l’âme. Mais cette existence n’était que prêtée pour un temps, et lorsque le fatal breuvage a coulé dans les veines du comte, l’époque expirait où il devait vous rendre la moitié de votre âme, qui vient de se réunir à l’autre moitié. Mais cet être fictif que je vous avais donné pour époux n’était rien par lui-même, n’avait pas plus d’existence à lui que la glace qui vous rend votre image n’a de couleurs et de formes à elle. C’était tout simplement un miroir moral où se reflétait votre âme ; c’était vous qui pensiez d’abord, et lui qui vous renvoyait votre pensée, comme l’écho qui renvoie les sons qu’on lui jette.

— Serait-il possible ! dit la jeune fille en revenant à elle ; ma bonne amie, ne me trompez-vous pas ? Quoi ! Similo n’aurait été…

— Qu’une terre insensible, une froide statue ; regardez. »

Alors, le cadavre de Similo, s’éclipsant par degrés, comme une vision du sommeil, ne fut bientôt plus qu’un petit monceau de poussière argileuse qui se dissipa dans l’air en nuage léger.

« Ah ! continua Lénida soulagée de la peur d’un crime, grâce à vous, je ne suis pas coupable, car je n’ai pu donner la mort à qui n’avait point la vie. Ma bonne amie, la leçon a été terrible, mais qu’elle sera féconde !

— Croyez-vous encore que le bonheur ne peut exister que dans la sympathie ?

— Non ! ce que je crois, c’est qu’il est impossible de rencontrer deux êtres entièrement sympathiques, et que, si par hasard pourtant la puissance créatrice, par une exception à l’ordre de sa diversité sublime, formait deux esprits tout semblables, elle se garderait bien de les destiner l’un à l’autre. Car le sentiment qui chez eux parlerait le plus haut serait celui d’une haine mutuelle, d’un réciproque ennui.

— Vous avez vu par vous-même ce qui résulterait d’une telle union : ne possédant qu’une pensée à deux, si l’un des époux s’égarait, l’autre le suivrait nécessairement dans la voie de l’erreur ; éprouvant à la fois le même désir, lequel pourrait céder à l’autre objet souhaité ? si quelque danger menaçait l’un, l’autre pourrait-il le secourir quand il tremblerait aussi de la même frayeur ? Quel secours, soit physique, soit moral, pourrait-on se prêter ? quels conseils se donner ? En marchant au juste du même pas dans la route de la vie, ni l’un ni l’autre ne pourrait se faciliter le passage, tous deux se heurteraient ensemble à chaque pierre du chemin.

— Que vous avez bien raison, ma bonne amie ! Comment ai-je pu être assez en démence pour croire à la possibilité du bonheur d’une pareille union ?

— Vous n’êtes pas la seule personne qui se soit bercée d’une telle chimère. Il y a bien des gens qui voudraient aussi rencontrer leur reflet de cœur, et ce désir insensé ne vient chez eux que d’un excès d’amour-propre.

— Comment ?

— Oui, dans l’examen qu’on fait de soi-même, on se croit si avantageusement partagé des dons de la nature, qu’on se paie un tribut d’admiration et de préférence sur le reste du monde. On ne trouve que soi d’assez digne d’amour, et, pour l’aimer alors, on cherche son semblable, s’imaginant que l’ayant trouvé, tout ce qu’on ferait serait bien, car on ne s’avoue pas capable de rien faire de mal.

— C’est encore vrai ce que vous dites là, ma bonne amie. J’y réfléchis maintenant, mon choix était fait par ma vanité. Ce qui me le prouve, c’est que j’ai souvent fait des reproches à Similo sans m’apercevoir que je commettais les mêmes fautes. Je voyais ses torts et je ne regardais pas aux miens, j’en avais pourtant comme lui ! Et l’accuser, c’était me fâcher contre l’écho et gronder un miroir.

— Quel chemin alliez-vous prendre pour échapper à votre ennui ? la mort. N’ayant plus d’amour, vous croyiez qu’il fallait mourir, et vous ne songiez pas à moi, à ma douleur, à mes regrets. Vous ne pensiez pas qu’il est du devoir de l’homme d’essayer son courage à lutter contre le malheur ; que le Ciel ordonne la résignation aux peines qu’il envoie ; qu’on n’est pas maître de sa vie, et que se l’ôter est un crime comme de l’arracher à un autre.

— Hélas ! je ne pensais pas que le meurtre de soi-même fût un assassinat ; je voulais mourir, parce que je n’avais plus d’illusions pour m’enchanter la vie.

— Parce que vous n’étiez plus amoureuse. Le bonheur n’est-il donc possible qu’à l’amour ? Pour être heureux encore lorsqu’on a perdu ce sentiment, ne reste-t-il pas (doux charmes de la vie) l’amitié, la bienfaisance, la pitié, la vertu, enfin ? Croyez-vous qu’il n’existe pas de vieillard qui se trouve heureux, et qui le soit ?

— Oh si ! J’étais bien aveugle et bien coupable ! Mais, dites-moi, ma bonne amie, si l’on se hait quand l’on se ressemble, pour s’aimer il faut donc être l’opposé l’un de l’autre ?

— Pas en tout, mais en beaucoup de choses. Entre une parfaite ressemblance et une opposition complète, il est un milieu qu’il faut choisir. Sans doute l’être vertueux ne doit point s’unir au scélérat, ni un esprit doucement policé à un esprit encore brut. D’abord, il faut qu’il y ait sympathie d’estime et d’amour, rapports d’âge et de condition. Je n’entends pas par là qu’il faille toujours un rapprochement de naissance, de rang et de fortune, non ; mais, par ses qualités, son éducation et sa manière d’être, il est à propos de se trouver à peu près au même plan dans la carrière du monde : voilà, dans le mariage, les points de conformité nécessaires pour maintenir un juste équilibre entre les deux époux. Mais, de même que les blonds plaisent aux bruns, et les grands aux petits, à l’emporté il faut un caractère paisible, dont la patience déroute la colère ; au mélancolique, il faut un esprit gai pour chasser sa tristesse ; au babillard, quelqu’un qui l’écoute en silence ; à l’étourdi, un être raisonnable, calme, dont la prudence empêche ou répare les torts que peut commettre sa folie. Pour être heureux, enfin, il faut se comprendre, et ce n’est pas dire que les deux époux ne doivent penser qu’ensemble. Comprendre quelqu’un, ma chère amie, c’est l’apprécier à sa valeur ; c’est deviner, sans l’éprouver soi-même, ce qui se passe dans le cœur de l’être aimé ; c’est aller au-devant de ses désirs ; c’est l’aider de sa protection ou s’abriter sous son appui ; c’est pouvoir lui servir de guide ou le suivre soi-même, recevoir ses conseils ou lui donner les siens, l’éclairer de sa raison ou s’instruire de la sienne. Voilà ce qui s’appelle se comprendre, quoiqu’on ait dans son cœur et dans son esprit une case à part que l’on garde pour soi. Voilà comment Phédor vous eût comprise et comment vous l’eussiez entendu.

— Phédor ! répliqua vivement la jeune fille, et qu’est-il devenu ?

— Que doit vous importer ? vous ne prenez pas assez d’intérêt à son sort…

— Oh ! je vous en prie, ma bonne amie, dites-moi…

— Eh bien, Phédor est revenu de son voyage, et, comme il vous aime toujours…

— Il m’aime !

— Ignorant votre singulier mariage, il a remis à mon amitié la cause de son amour ; il m’a priée de sonder votre cœur… Mais vous ne l’aimez plus ?

— Et si je l’aimais encore !… dit-elle en cachant sa rougeur sur le sein de la fée. »

Quelques jours après Lénida et Phédor s’inclinaient sous la bénédiction nuptiale Nous pouvons affirmer que la veuve de Similo, devenue l’épouse du beau chasseur, ne reprit pas l’envie de mourir, et que les deux époux vécurent ensemble tout simplement, heureux d’un tranquille bonheur, quoique le destin n’eût pas fait mettre leurs âmes dans deux fioles semblables.