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Le Dragon Impérial/IX

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Armand Collin et Ccie (p. 106-117).

CHAPITRE IX


LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L’ACIER FOUETTE


L’homme qui a lu les sentences des poètes et a reçu les enseignements des philosophes résiste avec courage aux plus dures épreuves ;

Car il sait qu’il faut frotter le diamant pour le polir,

Et que le Sage doit se plier aux circonstances, comme l’eau prend la forme du vase qui l’étreint.


Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent, s’enroulent, s’enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des couloirs sans issue, où l’atmosphère, prisonnière depuis des siècles, pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n’a vu ce sinistre labyrinthe, et le pâle condamné qu’y poussent des bras cruels, après avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains les murs humides, il jette un cri de désespoir ; mais son cri s’enfuit devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant, lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d’un monstre gigantesque ; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse choir, le cœur brisé, et meurt dans l’ombre intense, pleuré par la sueur froide des murailles.

Sous le palais même s’étendent des cachots affreux. Dans plusieurs tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour le corps d’un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s’appuie aux murs, mille blessures torturent ses membres ; alors lui-même, affolé et furieux, se jette sur la mort. D’autres cachots, à la place du sol, montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plate-forme de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place. Le condamné ne peut ni s’asseoir, ni se coucher, ni même changer de posture. Il est rare qu’après deux jours le malheureux ne se soit pas précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces prisons sont solitaires. L’empereur Kang-Shi est glorieux et clément.

Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants : bien des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir ; bien des aveux ont été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre les murailles de ce lieu morne ; et beaucoup d’innocents y ont avoué des crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.

C’est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d’instants après son arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu’un soldat tirait.

La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portées par les gardes, ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux voûtes et les murailles confuses où saillissent en caractères d’or les sentences des philosophes.

Au fond de la salle, sur une estrade, s’élève un fauteuil de laque, dont le dossier dessine une niche d’idole, et devant les marches de l’estrade sur un vaste écran de satin noir, apparaît, finement brodé, le mystérieux symbole du Tang. C’est un lion monstrueux qui veut dévorer le Soleil : les poils de sa queue retroussée retombent comme les branches d’un saule ; son corps est entièrement bleu ; sa face, hérissée de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, armée de dents : le Soleil est représenté sous la figure d’un jeune homme vêtu de blanc, dont le visage est rouge et qui a des yeux d’or.

Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s’asseoir sur le fauteuil de laque ; deux mandarins de second ordre se tinrent débout à côté de lui.

Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait le cou et lui enjoignirent de s’agenouiller. Mais il s’assit sur un bloc de marbre sellé au sol, qui était un tabouret de torture.

— Rebelle, dit le juge, quel est ton nom ?

— Un joli nom, dit le poète en s’inclinant avec politesse : Ko-Li-Tsin.

— Où es-tu né ?

— Ah ! j’étais fort jeune alors ! et, comme je n’ai jamais vu mes parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis rencontré j’avais huit ans ; c’était sur la place d’une belle cité, dans la province de Ho-Nan.

— Quels sont tes parents ?

— Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.

— Imprudent ! s’écria l’interrogateur, ne te moque pas de la justice !

— Qu’elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n’ai jamais vu mes parents, et elle me demande : quels sont tes parents !


Lorsqu’on a réuni les œufs dans une corbeille on ne saurait dire quelle poule a pondu cet, œuf-ci ou celui-là ;

Et quand les poulets, éclos dans le four de briques, se promènent dans la campagne, ils ne savent pas quels sont leurs parents.


— On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.

— C’est une largesse que je vous fais.

— D’ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis longtemps dans la Capitale du Nord ?

— Depuis deux jours.

— Et d’où viens-tu ?

— Des champs, où l’air est pur et le vent doux.

— Avec qui es-tu venu ?

— Avec l’empereur.

— Tais-toi, misérable ! cria le juge.

Ko-Li-Tsin continua :

— Pour quelques-uns, Kang-Shi est le Fils du Ciel ; pour moi, le Fils du Ciel, c’est un autre.

— Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps. Mais, parle, pourquoi t’es tu livré ? Plusieurs affirment que ce n’est pas toi qui as porté le coup criminel.

— Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j’ai frappé, si les troupes de cigognes n’arrivaient pas du septentrion.

— Tu as des complices : où sont-ils ?

Le poète se mit à balancer la tête en chantonnant.

— Ko-Li-Tsin ne le dira pas.

— Avoue, ou la torture saura t’arracher ton secret.

— Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts :


Lorsqu’on aura dépecé mon corps en cent morceaux et ouvert chacun de mes membres,

On ne découvrira pas dans quel lambeau de ma chair est caché le secret ;

Et quand je ne serai plus qu’une boue sanglante, les lâches oreilles penchées vers mes débris fumants n’entendront aucun souffle traître.

Ainsi, juge vénérable, prépare tes instruments, remplace dans les sentences des Sages Compassion par Cruauté,

Et que tes rêves soient sereins.


— Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.

Deux bourreaux s’emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses vêtements ; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un pinceau et un rouleau de papier s’assit à quelques pas.

— Tu peux jeter tout cela, dit le poète.

Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de ses ongles une lame aiguë de bambou.

— Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi longs que ceux d’un prince. Vous allez les briser et les rendre semblables à ceux d’un homme vulgaire qui s’occupe de vils travaux. N’importe, faites.

Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de bambou, qui s’enfoncèrent cruellement dans les doigts du poète.

Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences des philosophes en or sur le mur noir.

Lorsque de chacun de ses doigts s’élança un jet de sang vermeil, les bourreaux s’écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les étendit vers le juge.

— On parle beaucoup d’une fontaine qui se trouve dans les jardins de Yuan-Ming-Yuan, dit-il. Elle est construite d’après un modèle étranger ; c’est un grand cerf qui s’effraie au milieu d’un large bassin d’albâtre ; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets d’eau limpide, et des chiens furieux l’entourent, crachant sur lui des hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu’une fontaine vivante, pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux ?

— Veux-tu parler ? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe blanche et pointue.

— Je suis très bavard de ma nature, dit Ko-LiTsin, et tout disposé à te soumettre les ingénieuses observations que j’ai faites sur la culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela ne manquera pas de t’intéresser.

— Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.

— Non ! dit Ko-Li-Tsin.

Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui ; l’un portait de la poix enflammée dans un bassin de cuivre, l’autre tenait un poignard aigu.

— Maudits cuisiniers, dit le poète, que préparez vous là ? C’est au moins le repas du mandarin des enfers ; car je ne vis jamais pareil aliment.

— Tu vas en goûter, dit le juge.

— Tant mieux ! lorsque j’aurai la bouche calciné et la langue réduite en cendres, tu n’espéreras plus me faire trahir mes amis.

— Tu n’en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu’il ne soit rien fait à ta langue.

Le malheureux poète sut bientôt de quoi il s’agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l’autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.

Un silence profond régnait parmi les gardes : ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.

— Pauvre Yo-Men-Li ! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.

— Veux-tu parler enfin ? cria le juge.

— Attends, dit le poète d’une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir, sans avoir composé un poème philosophique des plus importants ; car, lorsqu’elle l’aura lu, la jeune fille adorable que j’aime se croira veuve et ne se mariera pas ; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d’en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.

— Cette fois ma patience est lassée ! s’écria le juge en se levant.

Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.

— Ah ! ah ! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie ; cela augmente le mépris que j’avais pour toi. Ton maître Kang-Shi, lui-même, a quelque estime pour les poètes.

Quand les tortionnaires revinrent, chacun d’eux tenait à la main un martinet dont les longues lamelles d’acier flexible avaient été rougies au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s’approcha pour compter les coups. L’un des affreux instruments s’éleva, jetant des étincelles, puis retomba sur les reins du poète. Les lames brûlantes s’enfoncèrent si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants. Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis retomba dans l’horrible blessure. Cette fois le poète crut qu’il allait mourir, et il poussa un long cri.

— Grand empereur, venge-moi ! hurla-t-il, en s’affaissant, évanoui.

Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.

— Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements, poussez-le dans un coin, et introduisez l’eunuque Koang-Tchou.

On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans un coin obscur.

Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand dignitaire. Il avait une corde au cou ; un soldat le tirait violemment. Sa large face était d’une lividité terreuse ; ses yeux obliques et bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse ; sa bouche épaisse se crispait de dédain dans sa face glabre. Il portait encore la robe couleur d’or et le manteau de cérémonie. Il jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché de lambeaux de chair. Bien qu’il demeurât impassible en apparence, il sentait l’effroi faire pâlir son cœur.

— Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui se tord sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui ; tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de saphir. Arrachez-lui ses insignes d’honneur, ajouta-t-il.

Deux gardes s’approchèrent de Koang-Tchou et portèrent leurs mains sur l’agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les saisit à la gorge, chacun d’une main, si violemment que ces hommes, la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koang-Tchou les lâcha alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus, ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles avec un bruit atroce.

Les gardes, poussant un cri d’horreur, se précipitèrent vers leurs compagnons expirants, et s’agenouillèrent près d’eux. Le juge était devenu blême sur son trône de laque.

— Monstre, cria-t-il, sacrilège ! que le Ciel me pardonne d’avoir vu cela ! L’empereur est outragé, et le Dragon Sacré devient complice d’un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements ; il est impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce meurtrier infâme.

Tous se ruèrent vers Koang-Tchou, qui se débattit furieusement. La robe couleur d’or s’empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin. Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.

— Faites-lui subir la torture, et qu’il dénonce ses complices, dit le juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.

Koang-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques instants auparavant.

— Tu n’auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.

— Parle donc, lâche ! s’écria le magistrat.

— Voici, dit Koang-Tchou. Il s’est formé une société révolutionnaire dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs ; ils ont élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au Règne aimé du Ciel. Un laboureur ! ajouta le mandarin d’une voix ironique. Celui qui a frappé Kang-Shi ne porte pas son vrai costume ; c’est une femme, une concubine de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas ? Je l’ignore. Celui qui s’est fait prendre pour elle se dit le poète ; il est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pei-King et réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Koan-In. Vous savez tout.

Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire les paroles du traître.

— Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers ; et il enverra dans la Pagode de Koan-In un pa-tsong suivi de deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans un cachot l’homme qui n’a point parlé. Quant à Koang-Tchou, qu’il subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté miséricordieuse de l’empereur.

Koang-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin où l’on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n’était plus là.