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Le Feu (D’Annunzio)/06

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Traduction par G. Hérelle.
La Revue de Paristome 4, juillet-août (p. 378-428).


Elle s’humilia, eut honte d’elle-même. Depuis ce jour, en chacun de ses actes, elle implora silencieusement le pardon et l’oubli.

Alors parut naître en elle une grâce neuve. Elle se fit plus légère, parla bas, marcha dans la maison à pas discrets, se vêtit d’étoffes calmes, voila sous l’ombre des cils ses beaux yeux qui n’osaient pas regarder son ami. La crainte d’être à charge, de déplaire, d’ennuyer, lui donna les ailes de la divination. Sa sensibilité, toujours en éveil, fut aux écoutes et aux aguets devant la porte inaccessible des pensées. À de certaines heures, elle parvint à sentir dans son pouls battre le rythme de cette autre vie.

Son âme, appliquée à créer un nouveau sentiment capable de vaincre les violences de l’instinct, révéla sur son visage par des indices merveilleux la difficulté de cette tâche secrète. Jamais son art parfait n’avait trouvé d’expressions si singulières, ni jamais, de l’ombre de ses traits, n’étaient nées des significations si obscures. Un jour, en la regardant, Stelio lui parla de la puissance infinie qui se recueille dans l’ombre produite par le casque sur le visage du Pensieroso.

— Michel-Ange, dit-il, dans une petite cavité de son marbre, a concentré tout l’effort de la méditation humaine. De même que le fleuve remplit la paume qui se creuse, de même l’éternel mystère dont nous sommes environnés remplit ce peu d’espace ouvert dans la matière des montagnes par le ciseau du Titan ; et il y est resté, il s’y est condensé dans la suite des siècles. Je ne connais que l’ombre mobile de votre visage, Fosca, qui parfois égale cette ombre en intensité, qui parfois même la surpasse.

Avide de poésie et de savoir, elle se tendait toute vers l’animateur. Elle fut pour lui la figure idéale de celle qui écoute et comprend. Le pli fort et sauvage de ses cheveux imita l’impatience des pennes autour de son front pur. Une parole belle tira subitement les larmes de ses yeux, comme la goutte qui tombe dans un vase plein et qui le fait déborder.

Elle lui lut les pages des souverains poètes. La forme auguste du Livre parut magnifiée par les attitudes qu’elle prit en le tenant, par les gestes qu’elle fit en tournant les feuillets, par la religieuse gravité de l’attention, par l’harmonie des lèvres qui changeaient en cadences vocales les signes imprimés. Pour lire le poème de Dante, elle fut sévère et noble comme les sibylles qui, aux voûtes de la Sixtine, soutiennent le poids des saints volumes avec tout l’héroïsme de leur corps ému par le souffle des prophéties. Les lignes de son maintien et jusqu’aux moindres plis de sa tunique, aussi bien que les modulations de sa voix, éclaircirent le texte divin.

La dernière syllabe exhalée, elle vit Stelio se lever d’un bond, trembler comme dans la fièvre, errer à travers la chambre sous l’aiguillon du dieu, haleter de l’angoisse que lui donnaient les tumultes confus de sa force créatrice. Parfois, elle le vit venir à elle avec les yeux rayonnants, transfiguré par une.soudaine béatitude, illuminé par une flamme intérieure, comme si tout à coup se fût allumée en lui une surhumaine espérance ou que se fût révélée une vérité immortelle. Prise d’un frisson qui abolissait dans son sang le souvenir de toutes les caresses, elle le vit venir à elle et courber la tête sur ses genoux, abattu par l’ébranlement terrible du monde qu’il portait en lui-même, par la secousse qui accompagnait quelque métamorphose cachée. Elle souffrit et elle jouit, ne sachant pas s’il souffrait ou s’il jouissait ; elle eut pitié, peur et révérence, à sentir ce corps voluptueux travaillé si profondément par la genèse de l’idée. Elle se tut ; elle attendit ; dans ce front incliné sur ses genoux, elle adora les pensées inconnues.

Mais elle comprit mieux ce grand émoi, un jour que, après la lecture, il lui parla de l’Exilé.

— Imaginez, Fosca, si vous le pouvez sans épouvante, le transport et l’ardeur de cette âme démesurée tandis qu’elle se mêlait aux énergies élémentaires pour concevoir ses mondes ! Imaginez l’Alighieri, déjà plein de sa vision, sur les routes de l’exil, implacable pèlerin, chassé par sa passion et sa misère de contrée en contrée, de refuge en refuge, à travers les plaines, à travers les montagnes, le long des fleuves, le long des mers, en toute saison, suffoqué par la douceur du printemps, flagellé par l’âpreté de l’hiver, toujours en éveil, toujours attentif, ouvrant des yeux voraces, anxieux du travail intérieur par lequel allait se former son œuvre gigantesque. Imaginez la plénitude de cette âme parmi le contraste des nécessités communes et des apparitions flamboyantes qui, soudainement, se dressaient devant lui au détour d’un chemin, sur une berge, dans le creux d’une roche, sur le penchant d’une colline, dans le fourré d’un bois, dans une prairie où chantaient les alouettes. Par les canaux de ses sens, la vie multiple et multiforme se précipitait dans son esprit où elle transfigurait en vivantes images les idées abstraites dont il était encombré. Partout, sous son pas douloureux, naissaient des sources imprévues de poésie. Les voix, les apparences et les essences des éléments entraient dans ce travail occulte et l’enrichissaient de sons, de lignes, de couleurs, de mouvements, de mystères innombrables. Le Feu, l’Air, l’Eau et la Terre collaboraient au poème sacré, pénétraient la somme de la doctrine, réchauffaient, l’aéraient, l’arrosaient, la couvraient de feuilles et de fleurs… Ouvrez ce livre chrétien, et imaginez en face, ouverte aussi, la statue d’un dieu grec. Ne voyez-vous pas jaillir de l’une et de l’autre la nuée ou la lumière, les foudres ou les vents du ciel ?

Alors elle commença d’entrevoir comment sa propre vie dérivait dans l’œuvre, qui absorbait tout, comment, goutte à goutte, son âme même entrait dans le personnage du drame, et comment ses aspects, ses attitudes, ses gestes, ses accents concouraient à former la figure de l’héroïne « vivante au de la de la vie ». Elle fut comme une proie pour ces yeux voraces qui parfois la regardaient fixement avec une violence intolérable. Elle connut ainsi une autre façon d’être possédée. Il lui sembla qu’au feu de cette intelligence elle se dissolvait en ses éléments, et puis qu’elle se reconstituait sous une forme parfaite, par la nécessité d’un héroïsme dominateur du Destin. Sa tâche secrète concordant avec la vertu de la créature idéale, elle était induite à ne pas discorder de l’image qui devait lui ressembler. L’art secondait l’apparition du sentiment nouveau déjà préparée par elle.

Toutefois, elle souffrit de ce simulacre qui jetait son ombre sur la réalité de son renoncement et de sa douleur. Une étrange ambiguïté naquit de cette similitude entre son être et la fiction. À certains moments, il lui semblait que son effort caché la préparait à la réussite du jeu scénique et non à une conquête de sa conscience sur l’instinct obscur. Il lui semblait, à certains moments, qu’elle perdait sa sincérité humaine et se retrouvait dans l’état d’excitation factice où elle avait coutume de se mettre lorsqu’elle étudiait le caractère de la personne tragique qu’elle devait incarner. Elle connut ainsi un autre tourment. Elle se ferma et se contracta sous le regard de l’investigateur, comme pour empêcher celui-ci de la pénétrer et de lui ravir cette vie secrète. Elle eut peur du voyant. « Il lira dans mon âme les muettes paroles qu’il mettra dans la bouche de sa créature ; et moi, je ne pourrai les prononcer que sur la scène, derrière le masque ! » Elle sentit que sa spontanéité s’arrêtait. Elle éprouva des égarements et des découragements confus, suivis parfois de révoltes que provoquait un besoin impétueux de rompre cette fascination, de se faire différente, de disjoindre d’elle-même cette image qui .devait lui ressembler, de briser ces lignes de beauté qui l’emprisonnaient et la contraignaient à un sacrifice déterminé. — N’y avait-il pas aussi dans la tragédie une vierge assoiffée d’amour et avide de jouissance, en laquelle un haut esprit reconnaissait l’apparition vivante de son rêve le plus ailé, la Victoire invoquée qui devait couronner sa vie ? Et n’y avait-il pas aussi une amante qui n’était plus jeune, qui avait déjà le pied dans l’ombre et à qui restaient seulement quelques pas à faire pour disparaître ? — Plus d’une fois, elle fut tentée de contredire par un acte violent sa résignation.

Alors elle tremblait devant la possibilité de retomber dans l’horreur, d’être reprise par l’horrible furie, d’être à nouveau terrassée par le monstre insidieux qui n’était pas mort mais qui, toujours vivant, guettait dans l’obscurité le moment de bondir. Semblable à la pénitente, elle multipliait contre le péril sa ferveur, endurcissait sa discipline, aiguisait sa vigilance. Elle répétait avec une sorte d’ivresse l’acte de suprême renoncement qui avait surgi du fond de sa misère a l’aspect du feu purificateur : « Il faut que tu aies tout. Je serai contente de te voir vivre, de te voir jouir, Et fais de moi ce que tu voudras ! »

Lui, alors, il l’aima pour les visions inattendues qu’elle faisait naître dans son âme, pour le sens mystérieux des événements intérieurs qu’elle lui communiquait par ses aspects changeants. Il s’étonna que les lignes d’un visage, les allures d’un corps humain pussent toucher et féconder si fortement l’intellect. Un jour, il frissonna et pâlit en la voyant entrer de son pas silencieux, le visage composé dans une douleur extraordinairement calme, aussi sûre que si elle arrivait des profondeurs de la Sagesse, de là où toutes les agitations humaines semblent un jeu des vents sur la poussière d’une route sans fin.

— Ah ! c’est moi qui t’ai créée, c’est moi qui t’ai créée ! — s’écria-t-il, trompé par l’intensité de cette hallucination, croyant voir, son héroïne même apparaître sur le seuil de la chambre lointaine qu’occupaient les trésors enlevés aux tombeaux des Atrides.— Arrête-toi une seconde ! Ne bats plus des paupières ! Tiens tes yeux immobiles comme s’ils étaient pétrifiés ! Tu es aveugle. Et tu vois tout ce que les autres ne voient pas. Et nul ne peut rien te cacher. Et ici, dans cette chambre, l’homme que tu aimes a révélé son amour à l’autre, qui en frémit encore. Et ils sont ici ; et leurs mains viennent de se disjoindre, et leur ardeur est dans l’air. Et la chambre est pleine de trésors funèbres ; et, sur deux tables, sont disposées les richesses qui revêtaient les cadavres d’Agamemnon et de Cassandre ; et là sont les coures remplis de colliers, et là sont les vases remplis de cendres. Et le balcon est ouvert sur la plaine d’Argos et sur les lointaines montagnes. Et c’est le crépuscule, et, dans l’ombre, luit tout cet or terrible. Comprends- tu ? Tu es là, sur le seuil, conduite par la nourrice. Tu es aveugle, et rien n’est inconnu pour toi… Arrête-toi une seconde !

Il parlait dans la fièvre subite de l’invention. Tour à tour, la scène lui apparaissait et disparaissait, comme submergée par un torrent de poésie.

— Qu’est-ce que tu feras ? Qu’est-ce que tu diras ?

Elle sentait se glacer la racine de ses cheveux. Son âme vibrait à la limite de ses membres comme une force sonore. Elle devenait aveugle et voyante. L’orage de la tragédie descendait et s’arrêtait sur sa tête.

— Qu’est-ce que tu diras ? Tu les appelleras ; tu les appelleras l’un et l’autre par leur nom, dans le silence où reposent les grandes dépouilles royales.

L’actrice entendait dans ses oreilles la rumeur de ses veines. Sa voix devait résonner dans le silence des millénaires, dans le lointain des temps ; elle devait réveiller l’antique souffrance des hommes et des héros.

— Tu les prendras par la main ; et tu sentiras ces deux vies se tendre Tune vers l’autre de toutes leurs forces et se regarder fixement à travers ta douleur immobile comme à travers un cristal près de se rompre.

Elle eut dans ses yeux la cécité des statues immortelles. Elle se vit elle-même sculptée dans le grand silence ; et elle sentit le frémissement de la fouie muette, saisie aux entrailles par la sublime puissance de cette altitude.

— Et ensuite ? et ensuite ?

L’animateur s’élança brusquement vers l’actrice, comme s’il voulait la frapper pour en tirer des étincelles.

— Tu dois évoquer Cassandre de son sommeil, tu dois sentir revivre entre tes mains ses cendres, tu dois l’avoir pré- sente dans ta lumière intérieure. Veux-tu ? Comprends-moi ! Il faut que ton âme vive entre en contact avec l’âme antique et se confonde avec elle et fasse avec elle une seule âme et une seule souffrance, de telle sorte que l’erreur du temps paraisse détruite et que soit manifestée cette unité de la vie à laquelle tend l’effort de mon art. Cassandre est en toi, et tu es en elle. Ne l’as-tu pas aimée, ne l’aimes-tu pas, toi aussi, la fille de Priam ? Qui oubliera jamais, après t’avoir une fois entendue, qui oubliera jamais le son de ta voix et la convulsion de tes lèvres, au premier cri de la fureur fatidique : « Ô Terre ! Ô Apollon ! » Je te revois muette et sourde sur ton char, avec cet aspect de bête sauvage qu’on vient de prendre. Mais, entre tant de cris terribles, ah ! il y avait aussi quelques soupirs infiniment doux et tristes. Les Vieillards te comparaient au ce fauve rossignol ». Comment disaient, comment disaient tes paroles, quand tu le rappelais ton beau fleuve ? et quand les vieillards t’interrogeaient sur l’amour du Dieu ? Ne te rappelles-tu pas ?

La tragédienne palpitait comme si de nouveau le souffle du dieu l’eût envahie, Elle était devenue une matière ardente et ductile, soumise à toutes les inspirations du poète.

— Ne te rappelles-tu pas ?

— 0 noces, noces de Paris, funestes aux siens ! Ô vous, ondes paternelles du Scamandre ! Alors, près de vos rives, se nourrissait de vous mon adolescence…

— Ah ! divine ! ta mélodie fait qu’on ne regrette pas les syllabes d’Eschyle ! Je me souviens. L’âme de la foule, étreinte par la lamentation a aux sons discordants », se détendit et s’apaisa dans ce mélodieux soupir ; et chacun de nous recouvra la vision de ses années lointaines et de son bonheur innocent. Tu peux dire : « Je fus Cassandre ». En parlant d’elle, tu te rappelleras une vie antérieure… Son masque d’or sera sous tes mains…

Il lui saisit les mains ; et, sans y prendre garde, il les tourmentait. Elle ne sentait pas la douleur. Tous deux étaient attentifs aux étincelles qui s’engendraient de leurs forces mêlées. Une même vibration électrique parcourait leurs nerfs merveilleux.

— Tu es là, près de la dépouille de la princesse esclave ; et tu palpes le masque… Qu’est-ce que tu diras ?

Il y eut une pause où il sembla qu’ils attendissent un éclair pour voir. Les yeux de l’actrice redevinrent immobiles : la cécité les avait repris. Tout sou visage se fit de marbre.

Instinctivement, l’animateur lui laissa les mains libres ; et elles firent le geste de tâter l’or sépulcral.

Elle dit, d’une voix qui créa la forme tangible :

— Comme elle est grande, sa bouche !

Il palpita d’une anxiété semblable à la frayeur.

— Tu la vois donc ?

Elle restait les yeux fixes et sans regard.

— Moi aussi, je la vois. Elle est grande. Le travail horrible de la divination l’avait dilatée. Elle criait, implorait, se lamentait sans trêve. Imagines-tu sa bouche dans le silence ?

Toujours dans la même attitude, comme en extase, elle dit lentement :

— Quelle stupeur, quand elle se tait !

Il semblait qu’elle répétât des paroles suggérées par un génie mystérieux, tandis qu’il semblait au poète, en les entendant, que lui-même était sur le point de les proférer. Un tremblement profond l’agitait, comme en présence d’un prodige.

— Et ses yeux ? — demanda-t-il, tremblant. — De quelle couleur crois-tu qu’étaient ses yeux ?

Elle ne répondit pas. Les lignes marmoréennes de son visage s’altérèrent comme s’il y passait une onde légère de souffrance. Un sillon se creusa entre ses sourcils.

— Noirs, peut-être ? ajouta-t-il tout bas. Elle parla.

— Non, ils n’étaient pas noirs, mais ils le paraissaient : car, dans l’ardeur fatidique, les pupilles étaient si dilatées qu’elles dévoraient les iris…

Elle s’arrêta, comme si tout à coup le souffle lui eût manqué. Un voile de sueur se répandait sur son front. Stelio la regardait, ne disant plus rien, très pâle ; et la pause était remplie par les grandes palpitations de son cœur agité.

— Dans les intervalles, — continua la révélatrice avec une lenteur pénible, — quand elle essuyait l’écume de ses lèvres livides, ses yeux étaient doux et tristes comme deux violettes.

De nouveau elle s’arrêta, oppressée, avec l’aspect d’une personne qui rêve et que son rêve fait souffrir. Sa bouche était sèche, ses tempes étaient moites.

— Tels ils devaient être avant de se fermer pour toujours.

Alors il fut enveloppé complètement par le tourbillon lyrique ; il ne respira plus que dans l’éther enflammé de sa poésie. Le sentiment musical, générateur du drame, se détermina dans les formes du Prélude qu’il composait. Sur ce soutien sonore, la tragédie trouva son équilibre parfait entre les deux forces qui devaient l’animer, entre la force de la scène et la force de l’orchestre. Un motif d’une extraordinaire puissance signala dans la mer symphonique l’apparition de l’antique Destin.

— Tu représenteras sur le nouveau Théâtre l’Agamemnon, l’Antigone, et enfin la Victoire de l’Homme. Ma tragédie est un combat : elle célèbre la rénovation du drame par la défaite de la Volonté monstrueuse qui dévora les races de Labdacos et d’Atrée. Elle s’ouvre par le gémissement d’une antique victime et se clôt par le « cri de la lumière ».

Ressuscitée par la mélodie, la Moire revécut pour lui sous une forme visible, telle qu’elle dut apparaître aux yeux sauvages des Choéphores près du tombeau du roi égorgé.

— Te rappelles-tu, — disait-il à l’actrice pour lui figurer cette présence violente, — te rappelles-tu la tête coupée de Marcus Crassus, dans le récit de Plutarque ? Un jour, je me suis promis d’en tirer un épisode scénique. Sous la tente royale, l’Arménien Artuasde fête dans un grand banquet le roi des Parthes, Hyrode ; et les capitaines sont assis alentour et boivent ; et l’esprit de Dionysos envahit ces barbares, qui ne sont pas insensibles au pouvoir du rythme : car, devant les tables, un Trallien joueur de tragédies, appelé Jason, chante les aventures d’Agave, dans les Bacchantes d’Euripide. Les tables ne sont pas encore desservies lorsque soudain entre Sillaces, apportant la tête de Crassus ; et, après avoir adoré le roi, il la jette au milieu de la salle, toute sanglante. Les Parthes poussent de grands cris de joie. Alors, Jason donne à un homme du chœur le costume de Penthée ; et lui, empoignant la tête de Crassus, tout plein de la fureur dionysiaque, il chante ces vers :

Nous apportons des montagnes
À nos demeures un lierre coupé récemment,
Insigne proie…

» Et le chœur saute d’allégresse. Et, comme Agave dit qu’elle a pris sans filet ce lionceau, le chœur demande qui lui a donné le premier coup. Et Agave répond :

J’ai eu cet honneur…

» Mais Pomaxathrès, l’un des convives, se dresse d’un bond, et arrache la tête aux mains de l’acteur furieux, et s’écrie qu’il lui appartient bien mieux qu’à Jason de dire cela, puisque c’est lui qui a tué le Romain. Sens-tu la beauté prodigieuse de cette scène ? Le visage féroce de la Vie flamboie subitement à côté du Masque en métal et en cire ; l’odeur du sang humain excite la frénésie rythmique du Chœur ; un bras donneur de mort déchire les voiles de la fiction tragique. Cet épilogue inouï, par lequel se termine l’expédition de Crassus, m’enthousiasme. Eh bien, l’irruption de la Moire antique dans ma tragédie moderne ressemble à l’arrivée inattendue de Sil- laces dans le banquet de l’Arménien. Au début, la vierge, sur la terrasse qui regarde les murs cyclopéens et la Porte des Lions, tient entre ses mains le livre des Tragiques et lit la lamentation d’Antigone. La divinité fatale est enfermée dans ce livre, dominant les images de la douleur et du crime. Mais ces images sont évoquées par les vivantes paroles ; et, près du pur péplum de la martyre thébaine, rougeoie l’insidieuse pourpre déployée par Clytemnestre ; et les héros de l’Orestie recommencent à vivre, tandis qu’un homme explore leurs tombeaux dans l’Agora. Ils s’agitent obscurément au fond de la scène comme des Ombres, se penchent pour écouter les dialogues, empoisonnent l’air avec leur haleine. Tout à coup, on entend les cris qui annoncent le grand événement. Le voilà, l’homme qui a ouvert les sépulcres et vu le visage des Atrides ; le voilà, tout irradié par l’émerveillement de la mort et de l’or ! Il est là, avec l’aspect de celui qui délire. Les âmes sont tremblantes. La fable ressort-elle du sol pour tromper les humains encore une fois ? Les âmes sont tremblantes et vigilantes. Soudain, la puissance de malédiction et de ruine se précipite et les saisit pour les entraîner vers les fautes infâmes. Le combat désespéré commence. La Tragédie n’a plus son masque immobile : elle montre à nu son visage. Et le livre que lisait la vierge pure ne peut plus être ouvert sans un frisson ; car les âmes ont le sentiment que cette horreur lointaine s’est faite présente et vivante, et qu’elles y respirent et qu’elles y délirent comme dans une réalité inévitable. Le Passé est en acte. L’illusion du Temps est abolie. La Vie est une.

La grandeur même de sa conception l’effrayait. Quelque- fois il cherchait autour de lui anxieusement, scrutait les horizons[1], interrogeait les choses muettes, comme s’il eût imploré un secours, comme s’il eût espéré un message. Il restait longtemps silencieux, renversé, les yeux clos, dans l’attente.

— Il faut, comprends-tu ? il faut que je soulève devant les yeux de la multitude cette masse énorme, d’un seul coup. Voilà en quoi consiste la difficulté de mon Prélude. Ce premier effort est le plus grand que l’œuvre exige de moi. Je dois en même temps tirer du néant le monde que je crée et mettre l’âme de la foule dans l’état musical le plus apte à recevoir l’insolite révélation. Ce prodige, c’est à l’orchestre de l’accomplir. « L’art, comme la magie, est une métaphysique pratique », dit Daniele Glàuro. Et il a raison.

Quelquefois, il arrivait chez son amie à l’improviste, hale- tant et agité comme s’il était poursuivi par une Érinnys. Elle ne l’interrogeait pas ; mais toute sa personne était pour le maître inquiet un apaisement.

— J’ai eu peur, — lui dit-il un jour avec un sourire, — peur de rester suffoqué… Tu me crois un peu fou, n’est-ce pas ? Te rappelles-tu ce soir de tempête où je revenais du Lido ? Comme tu fus douce, Fosca ! Peu auparavant, sur le pont du Rialto, j’avais trouvé un Motif ; j’avais traduit en notes la parole de l’Élément… Sais-tu ce que c’est qu’un Motif ? Une petite source d’où peut naître un troupeau de fleuves, une petite semence d’où peut naître une couronne de forêts, une petite étincelle d’où peut naître une chaîne d’incendies sans fin : bref, un noyau producteur de forces infinies. Dans le monde des origines idéales, il n’y a pas un être plus puissant, un organe de génération plus efficace. Et, pour un cerveau actif, il n’y a pas de joie plus haute que celle que peuvent lui donner les développements d’une telle énergie… De la joie, oui ; et quelquefois aussi de l’épouvante !

Il rit de son rire ingénu. Dans la façon dont il parlait de ces choses, il y avait l’indice de l’extraordinaire faculté qui égalait son esprit à celui des primitifs transfigurateurs de la Nature. Il existait une analogie profonde entre la formation spontanée des mythes et son instinctif besoin d’animer tout ce qui lui tombait sous les sens.

— Tantôt, je m’étais mis à développer le Motif de ce soir orageux, que je veux appeler l’Outre d’Éole. Le voici.

Il s’approcha du clavier, frappa d’une seule main quelques louches.

— Cela, et rien de plus ! Mais tu n’imagines pas la force génératrice de ces quelques notes. Il est né d’elles un tourbillon de musique, et je n’ai pas réussi à le dominer… Vaincu, suffoqué, contraint de fuir !

Il rit encore ; mais son âme était houleuse comme une mer.

— L’outre du prince Éole ouverte par les compagnons d’Ulysse ! Tu te souviens ? Les vents prisonniers s’élancent et repoussent le navire. Les hommes tremblent d’effroi.

Mais son âme n’avait pas de repos, et rien ne pouvait la délivrer de ce travail. Et il baisa les mains de son amie, et il s’éloigna d’elle ; et il alla errant à travers la chambre, il s’arrêta près du clavecin sur lequel Donatella s’était accompagnée, quand elle avait chanté la mélodie de Monteverde ; toujours inquiet, il s’approcha de la fenêtre, vit le jardin dépouillé, les beaux nuages solitaires, les tours saintes. Son aspiration allait vers la créature musicale, vers celle qui devait chanter les hymnes au sommet des symphonies tragiques.

L’actrice lui dit, d’une voix douce et limpide :

— Si Donatella était ici, avec nous !…

Il se retourna, fit quelques pas vers elle ; et il la regarda fixement, sans parler. Elle sourit de ce faible sourire dont elle voilait sa souffrance, à le voir si près d’elle et toutefois si distant. Elle sentit qu’à cette heure il n’aimait personne, ni elle, ni Donatella, mais qu’il les considérait l’une et l’autre comme de purs instruments de l’art, comme des forces à employer, « des arcs à tendre». Il brûlait dans sa poésie ; et elle, avec son pauvre cœur blessé, avec son secret supplice, avec son imploration silencieuse, elle était là, attentive seulement à préparer son holocauste, à outrepasser l’amour et la vie, comme l’héroïne du drame futur.

« Ah ! qu’est-ce qui pourrait jamais te rapprocher de moi, te jeter sur mon cœur fidèle, te faire trembler d’une autre angoisse ?» pensait-elle en le voyant étranger, perdu dans le rêve. « Une grande douleur, peut-être : un coup imprévu, une désillusion cruelle, un mal irréparable. »

Elle retrouva dans sa mémoire ce vers de Gaspara Stampa, loué par lui :

Vivere ardendo a non sentire il male !

Et elle revit la soudaine pâleur du jeune homme quand elle s’était arrêtée dans le sentier, entre les deux murs, et qu’elle avait déclaré ses premiers titres de noblesse dans la lutte pour l’existence.

« Ah ! si un jour tu pouvais sentir vraiment toute la valeur d’une dévotion comme la mienne, d’une servitude comme celle que je t’offre ! Si vraiment, un jour, tu avais besoin de moi, et que, ayant perdu courage, tu reprisses de moi la confiance, et que, fatigué, tu retrouvasses la force en moi ! »

Elle était réduite à invoquer la douleur au secours de son espérance ; et, tandis qu’elle se disait à elle-même : « Si, un jour… », le sens du temps lui revenait, le sens du temps qui fuit, de la flamme qui se consume, du corps qui se fane, des innombrables choses qui se corrompent et péris- sent. Désormais, chaque jour devait creuser une ride sur son visage, décolorer ses lèvres, éclaircir ses cheveux ; désormais, chaque jour était au service de la vieillesse, hâtait l’œuvre de destruction sur la chair misérable. « Eh bien ?… »

Elle reconnut encore une fois que toujours le désir, le désir invaincu, était l’artisan de toutes les illusions et de toutes les espérances qui paraissaient l’aider à accomplir « cette chose que l’amour ne peut pas ». Elle reconnut que tout effort pour l’extirper serait vain ; et, découragée, elle vit se détruire en une seconde l’artifice auquel sa volonté avait contraint son âme. Avec une honte secrète, elle sentit combien misérablement elle ressemblait en ce point à l’actrice qui, au sortir de la scène, dépose son déguisement. Tout à l’heure, lorsqu’elle avait proféré ces paroles qui, interrompant le silence, avaient exprimé avec l’accent de la sincérité un regret feint, n’avait-elle pas agi comme celle qui récite un rôle ? Mais elle en avait souffert, mais elle avait du tordre son cœur vivant, mais c’était du plus amer de son sang qu’elle avait extrait une telle douceur. « Eh bien ?… »

Elle reconnut que l’atroce contrainte de ces derniers jours n’avait pas même réussi à créer en elle un indice du sentiment nouveau où son amour devait se sublimer. Elle était comme ces jardiniers qui, avec les ciseaux, donnent une forme artificielle aux plantes ; mais celles-ci n’en conservent pas moins leur tronc vigoureux et toutes leurs racines intactes pour franchir par une rapide expansion sauvage le contour imposé, si l’œuvre du fer n’est pas assidue autour de leurs branches. Son effort était donc aussi douloureux qu’inutile : car il n’avait qu’une efficacité extérieure et laissait le fond immuable, y accroissait même l’intensité du mal en le comprimant. Sa tâche secrète se réduisait donc à une constante dissimulation ! Cela valait-il la peine de vivre ?

Elle ne pouvait et ne voulait continuer de vivre qu’à la condition de trouver finalement son harmonie. Mais, par l’expérience de ces derniers jours, elle n’avait réussi qu’à rendre plus grave la discordance entre sa bonté et son désir, elle n’avait réussi qu’à exaspérer son inquiétude et sa tristesse ou à se perdre tout entière dans l’ardeur de l’âme créatrice qui l’attirait pour la fondre comme une substance plastique. Et elle était si loin de l’harmonie cherchée qu’à certains moments elle avait senti sa spontanéité s’arrêter et sa sincérité s’obscurcir et un sourd ferment de révolte gonfler son cœur et de nouveau souffler ce vent de la folie qu’elle redoutait.

Là, sur les coussins du divan, dans l’ombre, n’était-elle pas la même femme qui, un soir d’octobre, toute brûlée par le poison, avait dit à son ami : « Il faut que je meure » ? N’était-elle pas la même femme qui, de là, furieuse, avait fait un bond vers lui comme pour le dévorer ?

Si alors le trouble désir du jeune homme la faisait pâtir cruellement, ne pâtissait-elle pas aujourd’hui, d’une façon plus cruelle encore, à s’apercevoir que cette ardeur s’était apaisée et qu’une sorte de réserve lui succédait, et même, quelquefois, une impatience des plus légères caresses ? Elle avait honte de s’en affliger : car elle le voyait possédé par l’idée et attentif à concentrer toutes ses énergies dans le seul effort mental. Mais une sombre rancune s’emparait d’elle, certains soirs, quand il lui disait adieu ; et, la nuit, les aveugles soupçons déchiraient son âme sans sommeil.

Elle céda au mal nocturne. Palpitante et fébrile dans l’obscurité du felse, elle erra sur les canaux ; avant de donner au rameur le nom d’un rio lointain, elle hésita ; elle voulut retourner en arrière ; elle pleura sur sa plaie avec des sanglots étouffés ; elle sentit sa torture devenir intolérable ; elle s’inclina vers la mortelle fascination de l’eau ; elle s’entretint avec la mort ; et puis, elle s’abandonna à sa misère. Elle épia la maison de son ami. Elle resta de longues heures dans une attente craintive et inutile.

Elle eut ses pires agonies dans ce triste Rio délia Panada, que termine un pont par-dessous l’arche duquel on aperçoit l’île mortuaire de San-Michele, dans la lagune ouverte. Le vieux palais gothique, à l’angle de San-Canciano, était comme une ruine suspendue qui menaçait de se précipiter sur elle d’un instant à l’autre et de l’ensevelir. Les péottes noires pourrissaient le long des murs corrodes, mis à découvert par la marée basse, exhalant l’odeur de la dissolution. Et, une fois, elle entendit à l’aube s’éveiller les petits oiseaux dans le jardin des Clarisses.

« Partir ! » La nécessité du départ tomba sur elle avec une subite urgence. Déjà, en un jour mémorable, elle avait dit à son ami : « Maintenant, il me semble qu’une seule chose est possible pour moi : m’en aller, disparaître, te laisser libre avec ton destin. Je puis cette chose que l’amour ne peut pas 1 » Désormais, aucun retard ne lui, était plus accordé. Il fallait qu’elle s’affranchît de toute hésitation, qu’elle sortît enfin de cette sorte d’immobilité fatale où, depuis si longtemps, elle s’agitait entre la vie et la mort comme si elle était tombée dans cette eau stagnante et muette, là-bas, près de l’île funèbre, et qu’elle s’y débattît anxieusement, et qu’elle sentît le fond mou céder sous ses pieds, croyant toujours qu’elle allait être engloutie, et ayant toujours devant les yeux l’étendue plane des eaux tranquilles, et ne se noyant jamais.

Par le fait, rien n’était arrivé, rien n’arrivait. Depuis cette aube d’octobre, la vie extérieure continuait sans changement. Nulle parole n’avait été proférée qui fixât un terme, qui fît prévoir une interruption. Il semblait même que la douce promesse du voyage aux Monts Euganéens allait être tenue, puisque la floraison des pêchers approchait. Et néanmoins, à présent, elle sentait l’impossibilité absolue de continuer à vivre de la façon dont elle vivait à côté de l’aimé. C’était un sentiment défini et indiscutable, comme celui de l’homme qui se trouve dans une maison en feu, ou qui, dans la montagne, est arrêté par un précipice, ou qui, dans le désert, à bu la dernière gorgée de son outre. Il y avait en elle quelque chose d’accompli, comme dans l’arbre qui a donné tout son fruit, comme dans le champ qui a été moissonné, comme dans le fleuve qui est arrivé à la mer. Sa nécessité intérieure était comme la nécessité des faits naturels, des marées, des saisons, des révolutions célestes. Elle l’accepta, sans examen.

Et son courage ressuscita, son âme se redressa, son activité se réveilla, toutes ses qualités viriles reparurent. En peu de temps elle établit son itinéraire, réunit ses gens, fixa la date du départ. « Tu iras travailler, là-bas, chez les Barbares, dans les pays d’outre-mer », se dit-elle durement à elle-même. « De nouveau tu iras errant de ville en ville, d’hôtel en hôtel, de théâtre en théâtre ; et, chaque soir, tu feras hurler la foule qui te paie. Tu gagneras beaucoup d’argent. Tu reviendras chargée d’or et de sagesse, s’il ne t’arrive pas de rester écrasée par hasard sous une roue, dans un carrefour, un jour de brouillard…»

« Qui sait ? » se dit-elle encore. « De qui as-tu reçu l’ordre de partir ? De quelqu’un qui est en toi, tout au fond de toi, et qui voit ce que tu ne vois pas, comme l’aveugle de la tragédie. Qui sait si, là-bas, sur un de ces grands fleuves pacifiques, ton âme ne trouvera pas son harmonie et si tes lèvres n’apprendront pas ce sourire, qu’elles ont tant de fois essayé inutilement ! Peut-être découvriras-tu à la même heure dans ton miroir un cheveu blanc et ce sourire. Va en paix ! » Elle prépara son viatique.

Il semblait que, de temps à autre, passât dans le ciel de février le souffle du précoce renouveau.

— Sens-tu le printemps ? dit Stelio à son amie. Et ses narines palpitèrent.

Elle se laissa légèrement aller en arrière, parce que son cœur défaillait ; elle offrit son visage au ciel tout parsemé de vapeurs comme de plumes tournoyantes. Le hurlement rauque d’une sirène se prolongeait dans le pâle estuaire, se faisant peu à peu doux comme une note de flûte. Il lui sembla que quelque chose s’échappait du fond de sa poitrine et se dispersait dans le lointain avec cette longue note, comme une douleur qui, peu à peu, se changerait en un souvenir.

Elle répondit :

— Le printemps est arrivé aux Trois-Ports.

Encore une fois ils voguaient à l’aventure sur la lagune, sur cette eau familière à leur rêve comme le tissu au tisseur.

— Tu as dit : « aux Trois-Ports » ? — s’écria le jeune homme avec vivacité, comme si un esprit se fût éveillé en lui. — C’est là, justement, près de la plage basse, qu’au coucher de la lune les marins font prisonnier le Vent, le Venticello, puis l’amènent chargé de liens à Dardi Seguso… Je te raconterai un jour l’histoire de l’Archi-orgue.

La façon mystérieuse dont il avait indiqué l’acte des ma- rins fil sourire la Foscarina.

— Quelle histoire ? — demanda-t-elle, s’inclinant vers cette séduction. — Et que vient faire ici Seguso ? Est-ce du maître verrier qu’il s’agit ?

— Oui, mais d’un maître d’autrefois, qui savait le latin et le grec, la musique et l’architecture, admis dans cette Académie des Pellegrini qui avait ses jardins à Murano, et souvent invité à souper par le Titien dans sa maison du quartier des Biri, ami de Bernardo Cappello,de Jacopo Zane et d’autres patriciens pétrarquistes… Ce fut chez Gaterino Zeno qu’il vit l’orgue fameux construit pour Mathias Corvin, roi de Hongrie ; et sa belle idée lui vint au cours d’une discussion avec cet Agostino Amadi, qui avait réussi à mettre dans sa collection d’instruments une vraie lyre grecque, un grand heptacorde lesbien, riche d’or et d’ivoire… Ah ! te l’imagines-tu, cette relique de l’école de Mytilène apportée à Venise par une galère qui, en traversant les eaux de Sainte-Maure, entraîna jusqu’à Malamocco dans son sillage le cadavre de Sapho comme une touffe d’herbes arides ? Mais cela, c’est une autre histoire.

Encore une fois la femme nomade retrouva sa jeunesse pour sourire, étonnée comme une enfant à qui l’on montre un livre d’images. Combien d’histoires merveilleuses, combien de délicieuses inventions l’Imaginifique n’avait-il pas trouvées pour elle sur cette eau, durant les heures lentes ! Combien d’enchantements n’avait-il pas su composer pour elle, au rythme de la rame, avec sa parole qui rendait tout visible ? Combien de fois, au flanc de l’aimé, sur le léger esquif, n’avait-elle pas savouré cette espèce de sommeil lucide où s’interrompaient toutes les peines et où seules flottaient les visions de la poésie !

— Raconte ! pria-t-elle.

Et elle aurait voulu ajouter : « Cette histoire sera la dernière ! » Mais elle se retint, parce qu’elle avait caché à son ami ce qu’elle avait résolu.

Il se mit à rire.

— Ah ! tu es avide de fables comme Sofia !

À ce nom, comme au nom du printemps, elle sentit son cœur défaillir, la cruauté de son sort lui transpercer l’âme, tout son être se retourner vers les biens perdus.

— Regarde ! — dit-il, en indiquant la muette plaine lagunaire qui, çà et là, se ridait au passage de la brise. — N’aspirent-elles pas à devenir musique, ces lignes infinies de silence ?

Pâle dans le calme de l’après-midi, l’estuaire portait légèrement ses îles comme le ciel porte ses nuages les plus doux. Les longues bandes fines du Lido et de la terre ferme avaient l’inconsistance de ces débris noirâtres qui flottent en cordons sur les eaux apaisées. Torcello, Burano, Mazzorbo, San-Francesco-del-Deserto, l’eau comme les hunes des navires coulés à pic. Faibles étaient les traces des hommes sur cette solitude plane, comme les lettres rongées par le temps sur les sépulcres antiques.

— Or donc, le maître verrier, entendant chez Zeno célébrer le fameux orgue du roi de Hongrie : « Corpo de Baco ! » s’écria-t-il. « I vedarà che organo che savard far anca mi co’ la mia cana, liquida musa canente ! Vogiofar el Dio de i organi ! Dant sonitum glaucœ per stagna loquacia cannœ… Vogio che l’acqua de la laguna ghe daga el son e che i pâli, le piere,

i pessi, i canta anca lori ! Multisonum silentium… I vedarà,

corpo de Diana ! [2] » Tous les assistants se mirent à rire, sauf Giulia da Ponte, parce qu’elle avait les dents noires. Et le Sansovino fit une dissertation sur les orgues hydrauliques. Mais le fanfaron, avant de prendre congé, convia la compagnie à entendre sa nouvelle musique le jour de la Sensa et promit que le Doge sur son Bucentaure s’arrêterait au milieu de la lagune pour écouter. Ce soir-là, le bruit courut à Venise que Dardi Seguso avait perdu le sens ; et le Conseil, qui était plein de tendresse pour ses verriers, envoya un messager à Murano pour prendre des nouvelles. Le messager trouva l’artisan avec sa courtisane Perdilanza del Mido qui le caressait, inquiète et effrayée parce qu’il lui semblait qu’il extravaguait. Le maître après avoir regardé le messager avec des yeux de flamme, éclata d’un rire puissant qui rassura sur l’état de son esprit mieux que toute parole ; et, très calme, il lui ordonna de rapporter au Conseil que, pour la Sensa, Venise, avec Saint-Marc, le Grand-Canal et le palais des Doges, posséderait une autre merveille. Et, le jour suivant, il présenta requête pour obtenir une des cinq petites îles qui entouraient Murano comme les satellites d’une planète, disparues aujourd’hui ou changées en bas-fonds. De Temòdia, Trencòre, Galbaia, Mortesina et la Fólega, après avoir exploré les eaux, il choisit Temôdia comme on choisit une fiancée. Et Perdilanza del Mido commença à entrer en affliction… Regarde, Fosca ! Nous passons sur le souvenir de Temòdia, peut-être ! Les tuyaux de l’orgue sont ensevelis dans la vase, mais ils ne pourriront pas. Il y en avait sept mille. Nous passons sur les ruines d’une forêt de verre mélodieux. Comme les algues sont délicates, ici !

Il se penchait sur les belles eaux, et elle aussi, à l’autre bord. Les rubans, les plumes, le velours, toutes les matières ténues qui composaient avec un art sobre et fin le chapeau de la Foscarina ; ses yeux et l’ombre glauque dont ils étaient cernés ; le sourire même par où elle rendait charmante la grâce de son défleurir ; le bouquet de jonquilles fixé sur la proue à la place du petit fanal ; les imaginations rares de l’animateur ; les noms rêvés des îles disparues ; l’azur qui tour à tour se découvrait puis se cachait dans la brume neigeuse , les cris étouffés des oiseaux invisibles ; toutes les choses les plus délicates étaient vaincues par les jeux de ces apparences fugitives, par les couleurs de ces chevelures salines qui vivaient dans la vicissitude du flux et du reflux, se tournant comme sous des caresses alternées. Deux miracles confondus paraissaient les colorer. Vertes comme le blé qui naît dans le sillon, fauves comme le feuillage qui meurt sur le jeune chêne, et vertes et fauves avec les innombrables nuances des plantes qui naissent et qui meurent, elles offraient l’image d’une saison ambiguë qui serait propre à la lagune dans son Ut. Le jour, en les éclairant à travers l’eau limpide, ne perdait rien de sa force, mais il acquérait plus de mystère ; de telle sorte que, dans leur mollesse, il y avait un souvenir de leur obéissance aux attractions de la lune.

— Et pourquoi donc Perdilanza s’affligeait-elle ? — demanda la Foscarina, toujours penchée sur les belles eaux.

— Parce que, dans la bouche et dans le cœur de son amant, son nom, à elle, était vaincu par le nom de Temòdia, qu’il prononçait avec ferveur, et parce que cette île était l’unique endroit où il ne lui fût pas permis de le suivre. Il avait construit là son nouvel atelier, et il s’y tenait la plus grande partie du jour et la nuit presque entière, assisté de ses ouvriers qu’il avait astreints au secret par un serment devant l’autel. Le Conseil, en ordonnant que le maître fût pourvu de tout ce dont il aurait besoin pour sa terrible besogne, décréta qu’il aurait la tête tranchée dans le cas où son œuvre se montrerait inférieure à son orgueil. Alors, Dardi mit un fil d’écarlate autour de son cou nu.

La Foscarina se redressa pour s’abandonner de nouveau sur les coussins noirs, éblouie. Entre les apparences de la prairie marine et celles du conte, elle s’égarait comme dans le labyrinthe ; et elle commençait à éprouver la même anxiété qu’alors, parce que, dans son esprit, la réalité se confondait avec les fantômes. Stelio semblait parler de lui-même au moyen de ces étranges figures, comme en ce dernier soir de septembre où il lui avait expliqué le mythe de la grenade ; et le nom de la femme imaginaire commençait justement par les deux premières syllabes du nom qu’en ce temps-là il lui donnait !

Voulait-il, sous le voile de ce récit, lui faire entendre quelque chose ? Et quelle chose ? Et pourquoi, dans le voisinage du lieu où elle avait été prise de l’horrible rire, se complaisait-il à cette fantaisie qui semblait inspirée par le souvenir de la coupe brisée ? L’enchantement se rompit, l’oubli se dissipa. En tâchant de comprendre, elle se façonna elle-même, avec cette matière de rêve, un instrument de torture. Elle ne se souvint plus que son ami ignorait encore le prochain adieu. Elle le regarda, lui reconnut sur le visage cette félicité intellectuelle qui brillait d’ordinaire en lui comme quelque chose d’adamantin et d’aigu. Instinctivement, elle lui dit au dedans d’elle-même : « Je m’en vais ; ne me blesse pas ! »

— Zorzi, quelle est cette chose blanche qui flotte là-bas, sous la muraille ? — demanda-t-il au rameur de l’arrière.

Ils côtoyaient Murano. On apercevait les enceintes des jardins, les cimes des lauriers. La fumée noire des fournaises ondulait comme un crêpe suspendu dans l’air argentin.

Alors l’actrice, avec une subite horreur, eut la vision du port lointain où l’attendait le navire énorme et palpitant ; elle revit le nuage perpétuel sur la cité brutale aux mille et mille cheminées, aux montagnes de charbon, aux forêts de mâts, aux monstrueuses armatures ; elle réentendit le fracas des marteaux, le grincement des treuils, le ronflement des machines, l’immense gémissement du fer dans le brouillard enflammé.

El xe un can morto[3], dit le rameur.

Une charogne enflée et jaunâtre flottait près du mur en briques rouges, dans les crevasses duquel tremblaient les herbes et les fleurs, filles de la ruine et du vent.

— Rame ! — cria Stelio, pris de dégoût.

La Foscarina ferma les yeux. Sous l’effort des rames, l’esquif s’élança, fila sur l’eau laiteuse. Le ciel se faisait tout blanc. Une égale splendeur diffuse régnait sur l’estuaire. Des voix de marins venaient d’une barque chargée de verdures. De San-Giacomo-di-Palude venait un ramage de moineaux. Une sirène hurla dans le lointain.

— Eh bien, l’homme au fil d’écarlate… — demanda la Foscarina, anxieuse d’entendre la suite du récit, parce qu’elle voulait comprendre.

— Il sentit plus d’une fois sa tête branler sur son cou, — reprit Stelio en riant. — Il avait à souffler des tubes gros comme des troncs d’arbre, et non avec la force d’un soufflet, mais avec l’art d’une bouche vivante, tout d’une haleine, sans interruption. Imagine ! Les poumons d’un cyclope n’y auraient pas suffi. Ah ! je te raconterai, un jour, l’ardeur de cette existence placée entre la hache du bourreau et la nécessité du prodige, en colloque avec les éléments ! Il avait le Feu, l’Eau et la Terre ; mais l’Air, le mouvement de l’Air, lui manquait. Cependant, chaque matin, les Dix envoyaient un homme rouge lui donner le bonjour : cet homme rouge, tu sais, qui, le capuchon sur les yeux, embrasse la colonne dans l’Adoration des Mages du second Bonifazio. Après des essais infinis, Seguso eut une bonne idée. Ce jour-là, sous les lauriers, avec le Priscianèse, il s’était entretenu de la demeure d’Éole et de ses douze fils et de l’atterrissage du fils de Laërte à l’île occidentale. Il relut Homère, Virgile et Ovide, dans les belles impressions aldines. Puis, il alla trouver un mage esclavon qui avait la renommée d’enchanter les Vents en faveur des longues navigations :

« Mi g avaria bisogno de un ventesèlo né tropo forte né tropo Jiapo, docile, da podermelo manipolar corne che vogio mi, un ventesèlo che me serva per supiar certi veri che go in testa… Lenius aspirans aura secunda venit… M’astu capto, vechio [4] ? »

Le conteur eut un sonore éclat de rire, parce qu’il voyait la scène avec tous ses détails dans une maison sise rue de la Testa, à San-Zanepolo, où l’Esclavon vivait avec sa fille Cornelia l’Esclavonette, honorata cortegiana (piezo so pare, scudi 2)[5].

— Cossa galo ? Savàrielo ? [6] — pensaient les deux gondoliers, surpris d’entendre Stelio mêler des paroles de leur langue aux syllabes obscures.

La Foscarina essayait de seconder cette gaieté ; mais elle souffrait du rire juvénile comme naguère dans les détours du labyrinthe.

— L’histoire est longue, dit-il encore. Un jour, j’en ferai quelque chose. Je me la réserve pour une saison de loisirs… Imagine ! L’Esclavon fait le sortilège. Dardi envoie chaque nuit les marins aux Trois-Ports pour dresser l’embuscade au Venticello. Une nuit enfin, peu avant l’aube, au moment où la lune se couche, ils le surprennent endormi sur un banc de sable, au milieu d’une troupe d’hirondelles lasses qu’il conduisait… Il est là, couché sur le dos, respirant aussi légèrement qu’un enfant, dans l’arôme salin, presque recouvert par les innombrables queues fourchues ; la houle berce son sommeil ; les noires et blanches voyageuses palpitent sur lui, fatiguées du long vol…

— Oh ! doux ami ! — s’écria-t-elle, à cette fraîche peinture. — Où as-tu vu cela ?

— C’est ici que commence la grâce de la légende… Les marins le saisissent, le lient avec des brins d’osier, l’emportent à bord et font voile vers Temòdia. La barque est envahie par les hirondelles, qui n’abandonnent point le meneur de leur vol…

Stelio s’arrêta parce que les particularités de l’aventure se pressaient dans son imagination si nombreuses qu’il ne savait plus en choisir aucune. Mais il prêta l’oreille à un chant aérien qui venait du côté de San-Francesco-del-Deserto. On apercevait le clocher un peu oblique de Burano, et, derrière l’île aux fleurs de fil, les clochers de Torcello dans la splendeur solitaire.

— Eh bien ? sollicita sa compagne.

— Je ne puis en dire davantage, Fosca. Je sais trop de choses… Figure-toi que Dardi s’éprend de son prisonnier !… Celui-ci s’appelle Ornitio, parce qu’il est meneur d’oiseaux migrateurs. Un continuel gazouillement d’hirondelles entoure Temòdia ; les nids pendent aux poutres et aux solives des échafaudages qui entourent l’œuvre ; quelques ailes se grillent aux flammes de la fournaise, quand Ornitio souffle dans la canne pour créer une colonne lumineuse et légère avec la boule de pâte incandescente. Mais, avant de l’apprivoiser et de lui enseigner l’art, ah ! que de peine ! Le maître du feu commence par lui parler latin et lui réciter des vers de Virgile, croyant être compris. Mais Ornitio à la chevelure bleue parle grec, naturellement, avec un accent qui siffle un peu… Il sait par cœur deux odes de Sapho, inconnues des humanistes : les deux odes qu’un jour de printemps il porta de Mytilène à Chio ; et, lorsqu’il souille les tubes inégaux, il se rappelle la syrinx de Pan… Je te dirai, je te dirai un jour toutes ces choses.

— Et de quoi se nourrissait-il ?

— De pollen et de sel.

— Et qui lui en donnait ?

— Personne. Il lui suffisait de respirer le pollen et le sel épars dans l’air.

— Et il ne cherchait pas à s’enfuir ?

— Toujours. Mais Seguso prenait des précautions infinies, comme un amoureux qu’il était.

— Et Ornitio répondait-il à cet amour ?

— Oui, il commença de l’aimer, surtout à cause de ce fil d’écarlate que le maître portait continuellement autour de son cou nu.

— Et Perdilanza ?

— Abandonnée, elle languissait de douleur. Je te raconterai, un jour… J’irai un été sur la plage de Pellestrina pour t’écrire ce beau conte dans le sable d’or.

— Mais comment cela finit-il ?

— Le prodige s’accomplit. L’Archi-orgue s’élève à Temòdia avec ses sept mille tuyaux de verre, pareil à une de ces forêts congelées qu’Ornitio — enclin à magnifier ses voyages — disait avoir vues dans le pays des Hyperboréens. Vient le jour de la Sensa. Le Sérénissime, entre le Patriarche et l’Archevêque de Spalatro, s’avance hors du bassin de Saint-Marc sur le Bucentaure. Si grande est la pompe qu’Ornitio croit au retour triomphal du fils de Chronos. Autour de Temòdia les vannes s’ouvrent ; et, animé par le silence éternel de la lagune, l’instrument gigantesque, sous les doigts magiques du nouveau musicien, répand une onde si vaste d’harmonies qu’elle arrive jusqu’à la terre ferme et se propage dans l’Adriatique. Le Bucentaure s’arrête, parce que ses quarante rames se sont abaissées le long de ses flancs comme des ailes qui se relâchent, abandonnées sur les tolets par la chiourme frappée de stupeur. Mais, tout à coup, l’onde se brise, se réduit à quelques sons discordants, s’affaiblit, s’éteint. Tout à coup, Dardi sent l’orgue s’assourdir sous ses doigts, comme si l’âme de l’instrument défaillait, comme si, dans ses profondeurs, une force étrangère dévastait le prodigieux appareil. Qu’est-il advenu ? Le maître n’entend que la grande clameur de raillerie qui lui arrive à travers les tuyaux muets, le bruit des canons qui tonnent, le brouhaha de la populace. Une embarcation se détache du Bucentaure, amenant l’homme rouge avec le billot et la hache. Le coup, dont la place est marquée par le fil d’écarlate, est précis. La tête tombe ; elle est lancée dans l’eau, où elle flotte comme celle d’Orphée…

— Qu’est-il advenu ?

— Perdilanza s’est jetée dans les vannes ! L’eau l’a entraînée dans les profondeurs de l’orgue. Son corps avec toute sa chevelure fameuse, est resté en travers de l’appareil vaste et délicat, dont il a obstrué le cœur sonore.

— Mais Ornitio ?

— Ornitio recueille sur l’eau la tête sanglante et s’envole vers la mer. Les hirondelles sentent sa fuite et le suivent. En quelques instants se forme derrière le fugitif un nuage blanc et noir d’hirondelles. A Venise et dans les îles tous les nids sont déserts, par suite de ce départ hors de saison. L’Eté est sans vols. Septembre est sansles adieux qui le faisaient triste et gai.

— Et la tête de Dardi ?

Dove sia nessun lo sa ![7] — conclut en riant le conteur. Et, de nouveau, il prêta l’oreille à ce chant aérien où il commençait à distinguer un rythme.

— Entends-tu ? dit-il.

Et il fit signe aux gondoliers de s’arrêter. Les rames demeurèrent levées sur les fourches. Le silence était si profond que, comme on entendait de loin le chant des oiseaux, on entendait de près l’égouttement des pales.

Le xe le calandrine, — avertit Zorzi à voix basse, — che, povarele, le canta anca lore le Iode de San Francesco[8].

— Rame !

La gondole glissa sur l’eau comme sur un lait diaphane.

— Veux-tu, Fosca, que nous allions jusqu’à San-Francesco ?

Elle avait la tête basse, et elle songeait.

— Peut-être y a-t-il un sens caché dans ton invention, — lui dit-elle après un moment de silence. — Peut-être ai-je compris.

— Oui, hélas ! entre mon audace et celle du maître verrier, il y a peut-être quelque ressemblance. Je devrais peut-être, moi aussi, porter autour du cou un fil d’écarlate, en guise d’avertissement.

— Tu l’auras, toi, ta belle destinée. Pour toi, je ne crains rien.

Il cessa de rire.

— Oui, mon amie, il me faut vaincre. Et tu m’y aideras. Tous les matins j’ai, moi aussi, une visite menaçante

l’attente de ceux qui m’aiment et de ceux qui me haïssent,

de mes amis et de mes ennemis. Or, le rouge costume du bourreau convient à l’attente : car il n’y a rien sur terre de plus impitoyable.

— Mais c’est la mesure de ta puissance.

Il sentit dans son foie le bec de son vautour. Instinctivement il se redressa, pris d’une aveugle impatience qui le fit souffrir aussi de cette lente façon d’aller. — Pourquoi vivait-il dans l’oisiveté ? A chaque heure, à chaque minute, il fallait essayer, lutter, s’affermir, se fortifier contre la destruction, la diminution, la violation, la contagion. À chaque heure, à chaque minute, il fallait tenir l’œil fixé au but, concentrer là toutes ses énergies, sans trêve, sans défaillance. — Ainsi, toujours, le besoin de la gloire éveillait-il au fond de son être un instinct sauvage, une fureur de lutte et de représailles.

— Connais-tu cette parole du grand Héraclite ? « L’arc a pour nom Bios et pour œuvre la mort ? » C’est une parole qui, avant de communiquer aux âmes sa signification certaine, les excite. Je l’entendais en moi continuellement, ce soir d’automne où j’étais assis à ta table, lors de l’Épiphanie du Feu. Ce soir-là, j’eus vraiment une heure de vie dionysiaque, une heure de délire secret, mais terrible, comme si j’avais contenu la montagne incendiée où hurlent et se déchaînent les Thyades. Vraiment, il me semblait entendre par intervalles des clameurs et des chants et les cris d’un lointain carnage. Et je m’étonnais de rester immobile, et le sentiment de mon immobilité corporelle augmentait ma frénésie profonde. Et je ne voyais plus rien, hormis ta figure qui tout à coup était devenue extraordinairement belle, et, dans ta figure, la force de toutes tes âmes, et, derrière, les pays et les multitudes. Ah ! si je pouvais te dire comment je t’ai vue ! Dans ce tumulte, alors que passaient des images merveilleuses accompagnées par des tourbillons de musiques, je te parlais comme à travers une bataille, je te jetais des appels que tu entendais peut-être, non pour l’amour seulement, mais pour la gloire, non pour une soif unique, mais pour deux soifs ; et je ne savais laquelle était la plus ardente. Et, de même que m’apparaissait ta face, de même aussi m’apparaissait la face de mon œuvre. Je l’ai vue ! Tu comprends ? Avec une rapidité incroyable, dans la parole, dans le chant, dans le geste, dans la symphonie, mon œuvre s’intégra et vécut d’une vie telle que, si je réussissais à en infuser seulement une partie dans les formes que je veux exprimer, je pourrais vraiment enflammer de moi l’univers. Il parlait d’une voix contenue ; et la véhémence réprimée de ses paroles avait une étrange répercussion sur cette eau paisible, dans cette lumière blanche où se prolongeait la cadence régulière des deux rames.

— Exprimer ! Voilà ce qui est nécessaire. La plus haute vision n’a aucune valeur si elle n’est pas manifestée et condensée en formes vivantes. Et moi, j’ai tout à créer. Je ne verse pas ma substance dans des moules reçus en héritage. Mon œuvre est toute de mon invention. Je ne dois et ne veux obéir qu’à mon instinct et au génie de ma race. Et, néanmoins, comme Dardi qui vit chez Gaterino Zeno le fameux orgue, j’ai, moi aussi, devant l’esprit une autre œuvre exécutée par un créateur formidable, une œuvre gigantesque, là, au milieu des hommes.

L’image du créateur barbare lui réapparut : les yeux bleus brillèrent sous le front vaste, les lèvres se serrèrent sur le menton robuste, armées de sensualité, d’orgueil et de mépris. Puis, il revit les cheveux blancs que le vent brutal agitait sur celte nuque sénile, sous les larges bords du feutre, et l’oreille livide, au lobe gonflé. Puis, il revit le corps immobile, abandonné sur les genoux de la femme au visage de neige, et le léger tremblement de ce pied qui pendait. Il se rappela son indicible frisson d’épouvante et de joie lorsqu’à l’improviste il avait senti sous sa main repalpiter le cœur sacré.

— Ah ! ce n’est pas devant, c’est autour de mon esprit que je devrais dire. Parfois, cela ressemble à un océan furieux qui essaierait de me renverser et de m’engloutir. Ma Temòdia est une roche de granit en haute mer ; et je suis, moi, comme un ouvrier occupé à y construire un pur temple dorique, parmi la violence des flots contre lesquels il doit défendre l’ordonnance de ses colonnes, l’esprit incessamment tendu pour ne jamais cesser d’ouïr, parmi ce fracas, le rythme intérieur qui seul réglera les intervalles de ses lignes et de ses espaces. En ce sens encore, ma tragédie est un combat.

Il revit le palais patricien tel qu’il lui était apparu dans la première aube d’octobre, avec ses aigles, avec ses coursiers, avec ses amphores, avec ses roses, clos et muet comme un haut sépulcre, tandis que, sur le faîte, le ciel s’enflammait au souffle de l’aurore.

— Dans cette aube, continua-t-il, — après la nuit de délire, comme je passais par le canal et longeais le mur d’un jardin, je cueillis de petites fleurs violettes poussées dans les interstices de la brique, et je fis aborder la gondole au palais Vendramin pour les jeter devant la porte. L’offrande était trop mince, et je pensai aux lauriers, aux myrtes et aux cyprès. Mais, par cet acte spontané, j’exprimais ma reconnaissance envers Celui qui devait imposer à mon esprit la nécessité d’être héroïque dans son effort pour s’affranchir et pour créer.

S’animant d’un rire subit, il se tourna vers le rameur de l’arrière :

— Te rappelles-tu, Zorzi, cette régate que nous courûmes un matin pour.accoster le bragozzoV

Altro che ricordarme ! Che uogada ! Go cuicora i brazzi indolentrai ! E quela sgnèsola de famé, paroncin, dove la metelo} Ogni volta che vedo el paron de la barea, el me domanda sempre de quel foresto che se ga slapà quel lantin de pagnota co’quel corbato de fighi e de ua… El dkee che no’l se desmentegarà mai de quel zorno, perché el ga fato la pià bêla pescada de la so vila. El ga tira su dei sgombri corne no seghe ne vede mai[9]

Le rameur n’interrompit son bavardage qu’au moment où il s’aperçut que le seigneur ne l’écoutait plus et qu’il convenait de se taire et même de retenir son haleine.

— Tu entends le chant ? — dit Stelio à son amie en lui prenant doucement une main, parce qu’il regrettait d’avoir ravivé ce souvenir qui la faisait souffrir.

Elle releva son visage et dit :

— Où est-il ? Dans le ciel ? Sur la terre ?

Une mélodie infinie se répandait dans la blanche paix.

Elle dit :

— Comme il monte !

Elle sentit tressaillir la main de son ami.

— Lorsque Alexandre arrive dans la chambre lumineuse où la vierge a lu la lamentation d’Antigone, — dit-il, surprenant dans sa conscience un indice du travail obscur qui se poursuivait au fond de son mystère, — il raconte qu’il a chevauché dans la plaine d’Argos et qu’il a traversé l’Inachus, fleuve de cailloux brûlés. Toutes les campagnes sont couvertes de petites fleurs sauvages qui se meurent ; et le chant des alouettes remplit tout le ciel… Des milliers d’alouettes, une multitude sans nombre… Il raconte que, tout à coup, l’une d’elles est tombée aux pieds de son cheval, pesante comme une pierre, et qu’elle est restée là, silencieuse, foudroyée par son ivresse, pour avoir chanté avec trop de joie. Il l’a ramassée. « La voici ! » Alors, tu tends vers lui ta main, tu la prends, et tu murmures : « Oh ! elle est tiède encore… « Pendant que tu parles, la vierge tremble. Tu la sens trembler…

La tragédienne sentit de nouveau se geler la racine de ses cheveux, comme si, de nouveau, l’âme de l’aveugle fût entrée en elle.

— À la fin du Prélude, l’impétuosité des progressions chromatiques exprime cette joie grandissante, cette anxiété d’allégresse… Écoute ! écoute… Ah ! quelle merveille ! Ce matin, Fosca, ce matin je travaillais… ! C’est ma mélodie, la même, qui maintenant se développe dans le ciel… Ne sommes-nous pas en état de grâce ?

Un esprit de vie courait à travers la solitude, une aspiration véhémente rendait le silence ému. Il semblait que dans les lignes immobiles, dans les horizons vides, dans les eaux planes, dans les terres couchées, une volonté naturelle de s’élever passât comme un réveil ou comme l’annonce de quelque grand retour. L’âme de la femme s’y abandonna toute comme une feuille à un tourbillon, et elle fut ravie aux sommets de l’amour et de la foi. Mais l’impatience fébrile de l’action, la hâte d’entreprendre, le besoin d’exécuter, assaillirent le jeune homme. Sa capacité de travail sembla se multiplier. Il se représenta la plénitude de ses heures à venir. Il vit les aspects concrets de son œuvre, l’entassement des pages, et les parties d’orchestre, et la variété de la besogne, et la richesse des matières aptes à recevoir le rythme. Il vit de la même façon la colline romaine, l’édifice naissant, l’équilibre des pierres taillées, les ouvriers appliqués au maçonnage, l’architecte vigilant et sévère, la masse du Vatican vis-à-vis du Théâtre d’Apollon, la ville sainte étendue au dessous. Il évoqua en souriant l’image de ce petit homme qui soutenait l’entreprise avec une magnificence papale ; il salua la figure exsangue et nasue de ce prince romain qui, ne forlignant pas de l’honneur de son nom, employait l’or accumulé durant des siècles de rapine et de népotisme à élever un temple harmonieux consacré à la renaissance des Arts qui avaient illuminé de beauté la vie forte de ses ancêtres.

— Dans une semaine, Fosca, mon Prélude sera terminé, si la grâce m’assiste. Je voudrais tout de suite l’essayer à l’orchestre. Peut-être irai-je à Rome pour cela. Antimo délia Bella est plus impatient que moi-même. Presque chaque matin, je reçois une lettre de lui. Je crois que ma présence à Rome pour quelques jours sera nécessaire aussi afin d’empêcher certaines erreurs dans la construction du Théâtre. Antimo m’écrit que l’on discute sur l’opportunité d’abattre le vieil escalier de pierre qui, du jardin des Corsini, monte au Janicule ! Je ne sais si tu as dans la mémoire l’image de ce lieu. La rue qui conduira au Théâtre, après avoir passé sous l’Arc de Septimius, contourne le flanc du Palais Corsini, traverse le jardin et arrive au pied de la colline. La colline — tu l’as dans la mémoire ? — est toute verdoyante, couverte de petites prairies, de roseaux, de cyprès, de platanes, de lauriers et d’yeuses : elle a un aspect silvestre et sacré, avec sa couronne de hauts pins d’Italie. Sur la pente se trouve une véritable forêt d’yeuses, arrosée par des courants souterrains. Toute la colline est riche d’eaux vives. À gauche, s’élève comme un château-fort la Fontaine Paolina. Plus bas, est la tache noire du Bosco Parrasio, où siégeaient autrefois les Arcadiens. Un escalier de pierre, partagé en deux branches par une succession de larges vasques débordantes, monte à une terrasse où aboutissent deux avenues de lauriers vraiment apolloniennes et dignes de conduire les hommes vers la Poésie. Qui pourrait imaginer une entrée plus noble ? Les siècles y ont mis l’ombre du mystère. La pierre des marches, des balustres, des vasques, des statues, rivalise d’âpreté avec l’écorce des platanes vénérables, devenus creux par la vieillesse. On n’entend que le chant des oiseaux, le clapotement des jets d’eau, le murmure de la feuillée ; et je crois que les poètes et les simples pourraient y entendre la palpitation des Hamadryades et le souffle de Pan…

Infatigable, le chœur aérien montait, montait, sans défaillances, sans pauses, emplissant de lui-même tous les espaces, pareil au désert immense, pareil à la lumière infinie. Dans le sommeil des lagunes, l’impétueuse mélodie créait l’illusion d’une anxiété unanime qui se fût élevée des eaux, des sables, des herbes, des vapeurs, de toutes les choses naturelles, pour en suivre l’essor. Toutes les choses, qui naguère semblaient inertes, avaient maintenant une respiration profonde, une âme émue, un désir de s’exprimer.

— Écoute ! écoute !

Et les images de la Vie évoquées par l’animateur, et les antiques noms des énergies immortelles qui circulent dans l’Univers, et les aspirations des hommes à franchir le cercle de leur supplice quotidien pour s’apaiser dans la splendeur de l’Idée, et les vœux et les espérances et les audaces et les efforts, dans ce lieu d’oubli et de prière, en vue de l’île humble où l’Époux de la Pauvreté avait laissé ses traces, furent exemptes de l’ombre de la Mort par la seule vertu de cette mélodie.

— Ne dirait-on pas l’allégresse frénétique d’un assaut ? En vain les rives pâles, les pierres émiettées, les racines

pourries, les vestiges des œuvres détruites, les odeurs de la dissolution, les cyprès funèbres, les croix noires, en vain tout cela rappelait-il la parole même que, le long du fleuve, les statues avaient exprimée avec leurs lèvres de pierre. Plus fort que tous les signes, ce seul chant de liberté et de victoire touchait le cœur de celui qui devait créer avec joie, « En avant ! en avant ! Plus haut, toujours plus haut ! »

Et le cœur de Perdita, pur de toute lâcheté, prêt à toutes les épreuves, imitant l’ascension de l’hymne, se repromit à la Vie. Comme à l’heure lointaine du délire nocturne elle répétait : ce Servir ! servir ! »

L’esquif entrait dans un eanal renfermé entre deux berges vertes qui arrivaient si exactement au niveau de l’œil que l’on y apercevait les tiges innombrables de l’herbe et que l’on y distinguait les nouvelles à leur couleur plus tendre.

Laudato si, mi Signore, per sora nostra maire terra,
la quale ne sustenta et governa
et produce diversi fructi con coloriti fiori et herba [10].

À la plénitude de son âme, l’amante mesurait l’amour du Poverello pour les créatures. Telle était son abondance qu’elle cherchait partout des choses vivantes à adorer ; et ses yeux redevenaient enfantins, et toutes ces choses s’y miraient comme dans la paix de l’eau, et quelques-unes semblaient remonter de son plus lointain passé pour se faire reconnaître et se présentaient à elle sous un aspect d’apparitions inattendues.

Quand l’esquif aborda, elle s’étonna d’être arrivée.

— Veux-tu descendre ? Ou bien, préfères-tu retourner en arrière ? — lui demanda Stelio, secouant sa rêverie.

D’abord elle hésita, parce que sa main était dans la main de l’aimé, et que se détacher de lui la fâchait comme une diminution de douceur.

— Oui, — répondit-elle avec un sourire. — Marchons un peu aussi sur cette herbe.

Ils débarquèrent dans l’île de Saint-François. Quelques jeunes cyprès les accueillirent timidement. Nul visage humain ne se montra. La myriade invisible emplissait de son cantique le désert. La brume se déchirait, s’agglomérait en nuages, au déclin du soleil.

— Sur combien d’herbe nous avons marché, n’est-ce pas, Stelio ?

Il dit :

— Mais à présent vient la montée rocheuse. Elle dit :

— Vienne la montée, et qu’elle soit rude !

Il s’étonna de la gaieté inaccoutumée qu’il y avait dans l’accent de sa compagne. Il la regarda ; au fond de ces beaux yeux, il vit l’ivresse.

— Pourquoi, dit-il, nous sentons-nous si joyeux et si libres dans cette île perdue ?

— Tu le sais, toi ?

— Pour les autres, c’est un pèlerinage triste. Quand on vient ici, on s’en retourne avec le goût de la mort dans la bouche.

Elle dit :

— Nous sommes en état de grâce. Il dit :

— Plus on espère, plus on vit. Et elle :

— Plus on aime, plus on espère.

Le rythme du chant aérien ne cessait pas d’attirer à lui leurs essences idéales.

Il dit :

— Comme tu es belle !

Une subite rougeur inonda ce visage passionné. Elle s’arrêta, palpitante. Elle ferma presque les paupières. Elle dit, d’une voix étouffée :

— Il passe un courant chaud. Sur l’eau, de temps en temps, ne sentais-tu pas une bouffée de tiédeur ?

Elle aspira l’air.

— Il y a comme une odeur de foin fauché. Ne la sens-tu pas ?

— C’est l’odeur des algues : les bancs commencent à dé- couvrir.

— Regarde les belles campagnes !

— Ce sont les Vignole. Et là-bas, c’est le Lido. Et, là-bas, c’est l’île de Sant’Erasmo.

Le soleil, sans voile maintenant, dorait tout l’estuaire. L’humidité des bancs émergés imitait l’éclat des fleurs. Les ombres des petits cyprès devenaient plus longues et plus bleues.

— Je suis certaine, dit-elle, que, quelque part, dans le voisinage, les amandiers fleurissent. Allons sur la digue.

Elle secoua la tête en arrière, par un de ces mouvements instinctifs qui semblaient rompre un frein ou se débarrasser d’une entrave.

— Attends !

Et, retirant vite les deux longues épingles qui fixaient son chapeau, elle se découvrit la tête. Elle revint sur ses pas vers la rive et jeta dans la gondole la chose scintillante. Elle rejoignit son ami, légère, en relevant avec les doigts la masse de ses boucles où l’air pénétra et où brillèrent les rayons. Elle parut éprouver un grand soulagement, comme si sa respiration se fût élargie.

— Les ailes souffraient ? dit Stelio en riant.

Et il regarda le pli rude, fait, non par le peigne, mais par la tempête.

— Oui ; le moindre poids me gêne. Si je ne craignais de paraître singulière, j’irais toujours tête’ nue. Mais quand je vois les arbres, je ne puis plus résister. Mes cheveux se souviennent qu’ils sont nés d’espèce sauvage, et ils veulent respirer à leur guise, du moins dans le désert…

Franche et vive, elle cheminait sur l’herbe avec une svelte ondulation. Et il se rappela ce jour où, dans le jardin Gradenigo, elle lui avait paru ressembler au beau lévrier fauve.

— Oh ! voici un capucin !

Le frère gardien venait à leur rencontre, en les saluant avec affabilité. Il s’offrit au visiteur pour l’introduire dans le couvent ; mais il l’avertit que la règle interdisait l’entrée à sa compagne.

— Irai-je ? — dit Stelio, interrogeant du regard son amie qui souriait.

— Oui, va.

— Mais tu resteras seule ?

— Je resterai seule.

— Je te rapporterai une écaille du pin vénéré.

Il suivit le franciscain sous le petit portique au plafond de solives, d’où pendaient les nids vides des hirondelles. Avant de franchir le seuil, il se retourna pour envoyer un salut à son amie. La porte se referma.

O BEATA SOLITVDO !
O SOLA BEATITVDO !

Alors, de même que, dans l’orgue, un changement de re- gistre change instantanément les sons, de même toutes les pensées de la femme se transfigurèrent soudain. L’horreur de l’absence, le pire des maux, apparut à cette âme aimante. Son ami n’était plus là : elle n’entendait plus cette voix, ne sentait plus cette haleine, ne touchait plus cette main douce et ferme. Elle ne le voyait plus vivre ; elle ne voyait plus l’air, la lumière, l’ombre, toute la vie du monde, s’harmoniser avec cette vie. ce S’il ne revenait plus ! Si cette porte ne se rouvrait plus ! » Cela ne pouvait être. Certainement, dans quelques minutes, il repasserait le seuil, et elle le recevrait encore dans ses prunelles et dans son sang. Mais, hélas, dans quelques jours, ne devait-il pas disparaître ainsi ? Et d’abord la plaine, et puis la montagne, et puis les plaines et les montagnes, et encore les fleuves et le détroit et l’océan, l’espace infini que ne franchissent ni les cris ni les pleurs, ne devaient-ils pas s’interposer entre elle et ce front, ces yeux, ces lèvres ? L’image de la ville brutale, noire de charbon, hérissée d’armatures, occupa l’île paisible ; le fracas des marteaux, le grincement des treuils, le halètement des machines, l’immense gémissement du fer couvrirent la printanière mélodie. Et, à chacune de ces simples choses, à l’herbe, aux sables, aux eaux, aux algues, à cette plume suave qui descendait de là-haut, tombée peut-être d’une petite gorge chantante, s’opposèrent les rues inondées par les torrents humains, les maisons aux mille yeux difformes, pleines de fièvres ennemies du sommeil, les théâtres occupés par le trouble ou par la stupeur des hommes qui accordaient une heure de relâche à leurs volontés férocement tendues pour la guerre des lucres. Et elle revit son image et son nom sur les murailles contaminées par la lèpre des affiches, sur les tableaux promenés à la ronde par les porteurs hébétés, sur les ponts gigantesques des fabriques, sur les portières des véhicules, en haut, en bas, partout.


— Tiens ! regarde ! une branche d’amandier ! L’amandier est fleuri dans le jardin du couvent, au second cloître, près de la grotte du pin vénéré… Et tu le savais !

Stelio accourait, joyeux comme un enfant, suivi par le capucin souriant qui apportait un bouquet de thym.

— Tiens ! regarde, quel miracle !

Tremblante, elle prit la branche et ses yeux se voilèrent de larmes.

— Tu le savais !

Il aperçut entre les cils de son amie la lueur soudaine, quelque chose d’argenté et de tendre, une humidité lumineuse et fluide qui rendit le blanc de l’orbite semblable aux pétales des fleurs. Alors, dans toute la personne de l’amante, il ’aima éperdument, les stries délicates qui rayonnaient du coin des yeux vers les tempes, et les petites veines sombres qui rendaient les paupières pareilles à des violettes, et l’ondulation des joues, et le menton effilé, et tout ce qui ne pouvait plus refleurir, toute l’ombre répandue sur ce passionné visage.

— Àh ! mon père, — dit-elle avec une apparente gaieté, en réprimant son angoisse, — le Poverello ne va-t-il pas pleurer en paradis pour cette branche cassée ?

Le père sourit avec une malicieuse indulgence.

— Quand ce bon seigneur, répondit-il, a vu l’arbre, il ne m’a pas donné le temps d’ouvrir la bouche. Il avait déjà sa branche dans la main, et j’ai pu dire seulement amen. Mais l’amandier est riche.

Il était placide et affable, avec sa [couronne de cheveux presque tous noirs encore autour de la tonsure, avec son visage olivâtre et fin, avec ses grands yeux fauves qui resplendissaient, limpides comme des topazes.

— Voici le thym qui embaume, — ajouta-t-il, en offrant les petites herbes.

On entendait un chœur de voix juvéniles qui chantaient un répons.

— Ce sont les novices. Nous en avons quinze.

Et il accompagna les visiteurs jusqu’au pré qui s’étendait derrière le couvent. Debout sur la digue, au pied d’un cyprès fendu par la foudre, le bon franciscain montra d’un geste les îles fécondes, célébra leur abondance, dénombra les espèces des fruits, loua les plus exquises selon la saison, indiqua du doigt les barques faisant voile vers le Rialto avec les verdures nouvelles.

Laudato si, mi signore, per sora nostra mettre terra ! — dit la femme à la branche fleurie.

Le franciscain fut sensible à la beauté de cette voix féminine. Il se tut.

De hauts cyprès entouraient la prairie pieuse ; et quatre d’entre eux, les plus vieux, portaient la marque de la foudre, étêtés et sans moelle. Immobiles étaient les cimes, seules formes ressortant sur la nappe unie des terres et des eaux qui s’égalisaient à la ligne de l’horizon. Pas la moindre bave de vent ne ridait le miroir infini. Les fonds algueux transparaissaient comme de clairs trésors ; les roseaux palustres brillaient comme des verges d’ambre ; les sables émergés imitaient le chatoiement de la nacre ; la vase simulait la mollesse opaline des méduses. Un enchantement profond comme une extase béatifiait le désert. La mélodie des créatures ailées continuait encore dans les régions invisibles ; mais il semblait qu’elle fût près de s’apaiser enfin dans la sainteté du silence.

— À cette heure, sur les collines de l’Ombrie, — dit celui qui avait blessé l’amandier claustral, — chaque olivier a près de son pied, telle une dépouille, sa botte de branches taillées ; et l’arbre semble plus doux parce -que la botte cache la force des racines tordues. Saint’ François. passe au milieu de l’air et, avec son doigt, calme la douleur dans les plaies faites par la serpe.

Le capucin se signa et prit congé.

— Loué soit Jésus-Christ !

Les visiteurs le regardèrent s’éloignant sur les ombres que jetaient les cyprès dans la prairie.

— Il a trouvé la paix, — dit la Foscarina. — Ne te semble-t-il point, Stelio ? Il y avait une grande paix sur son visage et dans sa voix. Regarde aussi sa démarche.

Alternativement, une raie de soleil et une raie d’ombre touchaient la tonsure et le froc.

— Il m’a donné une écaille de pin, dit Stelio. Je l’enverrai à Sofia, qui a une dévotion pour le Séraphique. La voilà. Elle n’a plus l’odeur de la résine. Sens.

À l’intention de Sofia, elle baisa la relique. Les lèvres de la bonne sœur se poseraient là où s’étaient posées les siennes.

— Envoie-la.

Ils s’acheminèrent en silence, la tête penchée, sur les traces de l’homme pacifié, dans la rangée des cyprès chargés de cônes, allant vers la rive.

— Ne désires-tu pas la revoir ? — demanda la Foscarina à son ami, avec une timide tendresse.

— Oui, beaucoup.

— Et ta mère ?…

— Oui ; mon cœur s’en va vers elle, qui m’attend chaque jour.

— Et tu ne voudrais point retourner là-bas ?

— Oui, j’y retournerai, peut-être.

— Quand ?

— Je ne sais pas encore. Mais je désire revoir ma mère et ma sœur. Je le désire beaucoup, Foscarina.

— Et pourquoi ne pas y aller ? Qu’est-ce qui te retient ?

Il prit la main qu’elle abandonnait le long de son flanc. Ils continuèrent à marcher ainsi. Comme le soleil oblique les éclairait sur la joue droite, ils voyaient à côté d’eux s’avancer de pair sur l’herbe leurs ombres unies.

— Quand tu te représentais tout à l’heure les collines ombriennes, dit-elle, peut-être pensais-tu aux collines de ton pays. Cette image des oliviers taillés n’était pas pour moi une chose nouvelle. Je me rappelle qu’un jour tu m’as parlé de la taille… En aucune autre de ses œuvres, l’homme de la glèbe n’a un plus profond sentiment de la vie muette qui réside dans l’arbre. Quand il est là, devant le poirier, le pommier ou le pêcher, tenant la serpette ou le sécateur qui doit accroître les forces et qui peut causer la mort, de toute la sagesse acquise par lui durant ses longs colloques avec la terre et avec le ciel surgit l’esprit génial de la divination. L’arbre est à son heure la plus délicate, lorsque sa sensibilité réveillée afflue dans les bourgeons qui se gonflent et sont près de s’ouvrir. Et l’homme, avec son fer impitoyable, doit régler l’équilibre dans le mystérieux mouvement de la sève ! L’arbre est là, encore intact, ignorant d’Hésiode et de Virgile, en travail pour sa fleur et pour son fruit ; et chaque branche dans l’air est vivante comme l’artère dans le bras de celui qui taille. Quelle est celle qui sera taillée ? La sève guérira-t-elle la plaie ?… Ainsi me parlais-tu, certain jour, de ton verger. Je me rappelle. Tu me disais que toutes les blessures devaient être tournées au septentrion, pour que le soleil ne les vît pas…

Elle parlait comme ce soir lointain de novembre, quand le jeune homme était arrivé chez elle, haletant, à travers la bourrasque, après avoir transporté le héros.

Il sourit. Et il se laissait entraîner par la chère main. Et il sentait l’odeur de la branche fleurie, pareille à l’odeur d’un lait un peu amer.

— C’est vrai, — dit-il. — Et Láimo, qui pétrissait dans le mortier l’onguent de Saint-Fiacre, et Sofia, qui lui apportait la toile forte pour bander les plus larges plaies, après le pansement…

Il revoyait le paysan à genoux, qui, dans le mortier de pierre, pétrissait la fiente de bœuf, l’argile et les balles d’orge, selon les règles de l’antique sagesse.

— Dans dix jours, — continua-t-il, — toute la colline, vue de la mer, sera comme un nuage frais et rosé. Sofia m’a écrit pour m’en faire souvenir… Elle ne t’est point réapparue ?

— Elle est avec nous, maintenant.

— Maintenant, elle s’approche de la fenêtre et regarde la mer qui s’empourpre ; et notre mère, accoudée près d’elle, lui dit : ce Qui sait si Stelio n’est pas sur ce voilier qui est en panne devant le chenal pour attendre le vent ? Il m’a promis de revenir à l’improviste par la voie de la mer, sur une goélette… » Et le cœur lui fait mal.

— Ah ! pourquoi trompes-tu son attente ?

— Oui, Fosca, tu as raison. Je peux vivre loin d’elle pendant des mois et des mois, et avoir le sentiment que ma vie est pleine. Et puis, une heure vient où rien au monde ne me paraît plus doux que ces yeux-là, et il y a une partie de moi-même qui reste inconsolable. J’ai entendu les marins de la Mer Tyrrhénienne appeler l’Adriatique le golfe de Venise. Ce soir, je songe que ma maison est sur le golfe, et elle me semble plus voisine.

Ils avaient rejoint la gondole. Ils se retournèrent pour regarder l’Ile de la prière où se dressaient les cyprès implorants.

— Il est là-bas, le canal des Trois-Porls, qui conduit à la mer libre ! — dit le nostalgique, s’imaginant déjà lui-même sur le pont de la goélette, en vue de ses tamaris et de ses myrtils.

Ils s’embarquèrent. Longtemps ils se turent. La mélodie continuait à descendre sur l’archipel clément. De même que la lumière du ciel imprégnait de soi les eaux, de même le chant du ciel se posait sur les terres. Mais, en face de la splendeur occidentale, Burano et Torcello apparaissaient comme deux galions ensablés ; mais les nuages se disposaient en phalanges, là-bas, vers les Dolomites.

— Maintenant que le dessein de ton œuvre est achevé, — dit-elle, continuant sa douce persuasion, tandis que son âme tremblait dans sa poitrine, — tu n’as plus besoin que de paix pour ton travail. N’as-tu point toujours travaillé là-bas, dans ta maison ? En nul autre lieu tu ne pourras apaiser l’anxiété qui te suffoque. Je le sais.

Il dit :

— C’est vrai. Quand la fureur de la gloire nous prend, nous croyons que la conquête de l’art ressemble au siège d’une ville forte et que les fanfares et les clameurs accompagnent dans l’assaut le courage, tandis que rien ne vaut, sinon l’œuvre qui croît dans le. silence austère, rien ne vaut, sinon l’obstination lente et indomptable, rien ne vaut, sinon la dure et pure solitude, rien ne vaut, sinon l’entier abandon de l’esprit et de la chair à l’Idée que nous voulons faire vivre pour toujours au milieu des hommes comme une force dominatrice.

— Ah ! tu le sais ! — s’écria la femme.

Et ses yeux se remplirent de larmes, à ces paroles sourdes où elle avait senti la profondeur de la passion virile, le besoin héroïque de la domination morale, le ferme propos de se surpasser soi-même et de forcer sans trêve son destin.

— Tu le sais !

Et elle eut le frisson que donnent les spectacles fiers ; et, devant cette volonté courageuse, tout le reste lui parut vain ; et les autres larmes, celles qui avaient voilé ses yeux à l’offrande des fleurs, lui parurent féminines et viles en comparaison de celles qui maintenant lui montaient aux paupières et qui seules étaient dignes d’être bues par son ami.

— Eh bien, va en paix : retourne à ta mer, à ta terre, à ta maison. Rallume ta lampe avec l’huile de tes oliviers !

Il serrait les lèvres, et un sillon s’était creusé entre ses sourcils.

— La bonne sœur viendra encore mettre un brin d’herbe sur la page difficile.

Il pencha son front alourdi par une pensée.

— Tu te reposeras en parlant avec elle, à la fenêtre ; et peut-être verrez-vous repasser les troupeaux voyageant de la plaine vers la montagne.

Le soleil allait toucher la gigantesque acropole des Dolomites. La phalange des nuages s’agitait comme dans un combat, traversée par d’innombrables dards de lumière, et se couvrait d’un sang merveilleux. Les eaux élargissaient l’immense bataille livrée aux environs des tours inexpugnables. La mélodie s’était dissoute dans l’ombre des iles déjà éloignées. Tout _l’estuaire se couvrait d’une sombre et guerrière magnificence, comme si une myriade d’étendards s’y fut inclinée. Et le silence n’attendait qu’un éclat de trompettes impériales.

Il dit, lentement, après une longue pause :

— Et si elle m’interroge sur le destin de la vierge qui lit la lamentation d’Antigone ?

La femme tressaillit.

— Et si elle m’interroge sur l’amour du frère qui fouille les tombeaux ?

La femme eut peur de ce fantôme.

— Et si la page où elle pose le brin d’herbe est celle où cette âme tremblante raconte sa lutte secrète et désespérée contre l’horrible mal ?

Dans son effroi soudain, la femme ne trouva pas de paroles. Ils se turent tous les deux et regardèrent fixement les pics aigus de la chaîne lointaine qui flamboyaient comme s’ils venaient de sortira l’instant même du feu primordial. Le spectacle de cette grandeur déserte et éternelle éveillait dans leur esprit un sentiment de mystérieuses fatalités et comme une terreur confuse qu’ils ne savaient ni surmonter ni comprendre. Venise était obscurcie par cette masse de porphyres ardents : elle gisait sur les eaux, toute enveloppée dans un voile violacé d’où émergeaient les stèles marmoréennes édifiées par le travail des hommes pour garder les bronzes qui donnent le signal des prières accoutumées. Mais les œuvres et les prières accoutumées des hommes, mais l’antique cité lasse d’avoir trop vécu, mais les marbres disjoints et les bronzes usés, mais toutes ces choses opprimées par le fardeau des souvenirs et condamnées à périr, se faisaient humbles en comparaison de la terrible Alpe embrasée qui déchirait le ciel de ses mille pointes inflexibles, cité énorme et seule, attendant peut-être un jeune peuple de Titans.

Soudain, après un long silence, Stelio demanda :

— Et toi ?

Elle ne répondit rien.

Les cloches de Saint-Marc donnèrent le signal de la Salutation angélique ; et leur bourdonnement puissant se propagea en larges ondes sur la lagune encore sanglante qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San-Giorgio-Maggiore, de San-Giorgio-dei-Greci, de San-Giorgio-degli-Schiavoni, de San-Giovanni-in-Bragora, de San-Moisè, de la Salute, du Redentore et ainsi de suite, par tout le domaine de l’Evangéliste, depuis les tours écartées de la Madonna-dell’ Orto, de San-Giobbe, de Sant’Andrea, les voix du bronze répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense d’invisible métal qui, par ses vibrations, parut communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Ils frissonnèrent tous les deux lorsque la gondole, passant sous l’arche du pont qui regarde l’île de San-Michele, pénétra dans l’humidité du rio obscur et rasa les péottes noires qui pourrissaient le long des murs corrodés. Des campaniles voisins, de San-Lazzaro, de San-Canciano, de San-Giovanni-e-Paolo, de Sanla-Maria-dei-Miracoli, de Santa-Maria-del-Pianto, répondirent d’autres voix ; et le bourdonnement sur leurs têtes était si fort qu’ils croyaient le sentir dans les racines de leurs cheveux comme un frisson de leur propre chair.

— C’est toi, Daniele ?

Stelio crut reconnaître à la porte de sa maison, sur le quai Sanudo, la figure de Daniele Glàuro.

— Ah ! Stelio, je t’attendais ! — lui cria dans la rafale des sons la voix haletante de son ami. — Richard Wagner est mort !

Le monde parut diminué de valeur.

La femme nomade se réarma de son courage et prépara son viatique. Du héros étendu dans le cercueil montait à tous les cœurs nobles une haute et pressante admonition. Elle sut la recevoir et la convertir en actes et en pensers de vie.

Or, il arriva que son ami survint au moment où elle réunissait les livres familiers, les petites choses chères dont elle ne consentait jamais à se séparer, les images qui avaient pour elle un pouvoir de rêve ou de consolation.

— Que fais-tu ? lui demanda-t-il.

— Je me prépare à partir.

Elle vit le visage du jeune homme s’altérer ; mais elle ne chancela pas.

— Où vas-tu ?

— Loin. Je traverse l’Atlantique.

Il pâlit. Mais tout de suite il douta : il pensa qu’elle ne disait pas la vérité, qu’elle voulait seulement le mettre à l’épreuve ou que sa résolution n’était pas ferme encore, et qu’elle s’attendait à être retenue. Sa désillusion inopinée sur le rivage de Murano lui avait laissé dans le cœur une trace.

— Tu t’es décidée ainsi à l’improviste ?

Elle fut simple, résolue, prompte.

— Non, pas à l’improviste, — répondit-elle. — Mon oisiveté dure depuis trop longtemps, et j’ai sur moi le poids de toute ma troupe. En attendant que le Théâtre d’Apollon soit ouvert et que la Victoire de F Homme soit terminée, je vais prendre congé des Barbares. Je travaillerai pour ta belle entreprise. À refaire les trésors de Mycènes, beaucoup d’or sera indispensable ! Et il faut qu’autour de ton œuvre tout présente un insolite aspect de magnificence. Je ne veux pas que le masque de Cassandre soit d’une matière vile… Et surtout je veux avoir le moyen de contenter ton désir : que, pendant les trois premiers jours, le peuple ait libre accès au Théâtre, et que, par la suite, il continue à y entrer librement un jour chaque semaine. C’est ma foi qui m’aide à te quitter. Le temps vole. Il est nécessaire que chacun soit prêt, à son poste, et avec toutes ses forces, quand l’heure sera venue. Moi, je n’y faillirai point. J’espère que tu seras content de ton amie. Je vais travailler ; et, certes, cela m’est un peu plus difficile cette fois-ci que les autres, Mais toi, mais toi, mon pauvre enfant, quel fardeau tu as à porter 1 Quel effort te demandons-nous ! Quelle grande chose attendons-nous de toi ! Ah ! tu le sais…

Elle avait commencé courageusement, sur un ton qui parfois semblait presque joyeux, s’efforçant d’apparaître ce qu’avant tout elle devait être : un bon et fidèle instrument au service d’une puissance géniale, une compagne virile et vaillante. Mais quelques ondes de son émotion réprimée lui échappaient, lui montaient à la gorge et passaient dans sa voix. Ses pauses devenaient plus longues, et ses mains erraient, incertaines, parmi les livres et les reliques.

— Que tout soit toujours propice à ton travail ! Cela seul importe, et le reste n’est rien. Haut les cœurs !

Elle secoua en arrière son front aux ailes sauvages et tendit à son ami ses deux mains. Il les serra, pâle et grave. Dans les chers yeux qui se firent semblables à une eau jaillissante, il vit passer ce même éclair de beauté qui l’avait ébloui un soir, dans la chambre où sifflaient les tisons et où se développaient les deux grandes mélodies.

— Je t’aime et je crois en toi, dit-il. Jamais je ne te manquerai, et tu ne me manqueras jamais. Quelque chose naît de nous qui sera plus fort que la vie.

Elle dit :

— Une mélancolie !

Devant elle, sur la table, étaient les livres familiers, avec leurs pages à la corne pliée, à la marge notée d’un signe, avec des fleurs et des brins d’herbe entre les feuillets, avec les marques de la douleur qui avait demandé et obtenu un réconfort de lumière ou d’oubli. Devant- elle étaient les petites choses chères, étranges, diverses, presque toutes sans valeur : le pied d’une poupée, un cœur en argent, — un ex-voto, — une petite boussole en ivoire, une montre sans cadran, une vieille lanterne en fer, une boucle d’oreille dépareillée, une pierre a fusil, une clef, un cachet, d’autres bagatelles ; mais toutes consacrées par un souvenir pieux, animées par une croyance superstitieuse, touchées par le doigt de l’amour ou de la mort : reliques qui parlaient à une âme seule, et qui lui parlaient de tendresse et de cruauté, de guerre et de trêve, d’espérance et d’abattement. Devant elle étaient les images qui excitaient la pensée et disposaient à la méditation, figures auxquelles les artistes avaient confié une secrète confession, entrelacs de signes où ils avaient enfermé une énigme, lignes simples qui donnaient la paix comme la vue d’un horizon, allégories mystérieuses où se voilaient des vérités que, comme le soleil, ne pouvaient contempler fixement les yeux mortels.

— Regarde, — dit-elle à son ami, en lui indiquant du doigt une estampe. — Tu la connais bien.

Ils la connaissaient bien tous les deux ; mais ils se penchèrent ensemble pour la regarder, et elle leur paraissait nouvelle comme une musique qui, à ceux qui l’interrogent, répond toujours une chose différente. Elle était de la main d’Albert Durer.

Le grand Ange terrestre aux ailes d’aigle, l’Esprit sans sommeil, couronné de patience, était, assis sur la pierre nue, le coude appuyé au genou, la joue soutenue par le poing, ayant sur la cuisse un livre, et le compas dans l’autre main. À ses pieds gisait, ramassé en rond comme un serpent, le lévrier fidèle,, le chien qui le premier, à l’aube des temps, chassa en compagnie de l’homme. À son flanc, perché sur l’arête d’une meule comme un oiseau, dormait l’enfant déjà triste, tenant le stylet et la tablette où il devait écrire la première parole de sa science. Et à l’entour étaient épars les outils des œuvres humaines ; et, sur la tête vigilante, vers la pointe d’une aile, coulait dans la double ampoule le sable silencieux du Temps ; et l’on apercevait dans le fond la Mer avec ses golfes, avec ses ports, avec ses phares, calme et indomptable, sur laquelle, tandis que le Soleil se couchait dans la gloire de l’arc-en-ciel, volait la chauve-souris crépusculaire, portant inscrite sur ses membranes la parole révélatrice. Et ces ports et ces phares et ces villes, c’était lui qui les avait construits, l’Esprit sans sommeil, couronné de patience. Il avait taillé la pierre pour les tours, abattu le pin pour les navires, trempé le fer pour toutes les luttes. Lui-même avait imposé au Temps l’instrument qui le mesure. Assis, non pour se reposer, mais pour méditer un nouveau labeur, il regardait fixement la Vie, de ses yeux forts où resplendissait l’âme libre. De toutes les formes environnantes montait le silence, excepté d’une. On entendait la seule voix du feu rugissant dans le fourneau, sous le creuset où, de la matière sublimée, devait s’engendrer quelque vertu nouvelle pour vaincre un mal ou pour connaître une loi. Et le grand Ange terrestre aux ailes d’aigle, qui, à son flanc bardé d’acier, portait suspendues les clefs qui ouvrent et qui ferment, répondait ainsi à ceux qui l’interrogeaient : « Le soleil se couche. La lumière, qui naît du ciel, meurt dans le ciel ; et un jour ignore la lumière d’un autre jour. Mais la nuit est une ; et son ombre s’étend sur tous les visages, sa cécité sur toutes les paupières, hormis sur le visage et sur les paupières de celui qui tient son feu allumé pour éclairer sa force. Je sais que le vivant est comme le mort, l’éveillé comme le dormant, le jeune homme comme le vieillard, puisque la mutation de l’un donne l’autre ; et toute mutation a la douleur et la joie pour compagnes égales. Je sais que l’harmonie de l’Univers est faite de discordes, comme dans la lyre et dans l’arc. Je sais que je suis et que je ne suis pas, et qu’il n’y a qu’un seul et même chemin, en bas et en haut. Je sais les odeurs de la pourriture et les infections sans nombre qui sont inséparables de la nature humaine. Toutefois, par delà mon savoir, je continue à accomplir mes œuvres, manifestes ou occultes. J’en vois qui périssent tandis que je dure encore ; j’en vois d’autres qui semblent destinées à durer, éternellement belles et indemnes de toute misère, n’étant plus miennes, bien que nées de mes maux les plus profonds. Je vois devant le feu se changer toutes les choses, comme les biens devant l’or. Une seule est constante ; mon courage. Je ne m’asseois que pour me relever. »

Le jeune homme entoura de son bras la ceinture de son amie. Et ils allèrent ainsi vers la fenêtre, sans parler.

Ils virent les cieux très lointains, les arbres, les coupoles, les tours, l’extrême lagune où s’inclinait la face du crépus- cule, les Monts Euganéens, bleuâtres et paisibles comme les ailes repliées de la terre dans le repos du soir.

Ils se tournèrent l’un vers l’autre, et ils se regardèrent jusqu’au fond des prunelles.

Puis ils s’embrassèrent, comme pour sceller un pacte silencieux.

Le monde semblait diminué de valeur.

S telio Effrena demanda à la veuve de Richard Wagner que les deux jeunes Italiens qui, un soir de novembre, avaient transporté du bateau à la rive le héros évanoui, et quatre de leurs compagnons avec eux, fussent admis à l’honneur de transporter le cercueil depuis la chambre mortuaire jusqu’à la barque et depuis la barque jusqu’au char. Cet honneur leur fut accordé.

C’était le 16 de février ; c’était une heure après midi. Stelio Effrena, Daniele Glàuro, Francesco de Lizo, Baldassare Stampa, Fabio Molza et Antimo délia Bella attendaient dans le vestibule du palais. Le dernier était arrivé de Rome avec deux artisans attachés à l’œuvre du Théâtre d’Apollon, qui apportaient pour la cérémonie funèbre les faisceaux des lauriers cueillis sur le Janicule.

Ils attendaient sans parler, sans échanger un regard, dominés tous par le battement de leur propre cœur. On n’entendait qu’un faible clapotis sur les marches de cette grande porte où sont sculptées aux candélabres des chambranles ces deux mots : Domus pacis.

L’homme de la rame qui avait été cher au héros vint les appeler. Dans ce visage mâle et fidèle, les yeux étaient brûlés par les larmes.

Stelio Effrena s’avança le premier ; ses compagnons le suivirent. L’escalier monté, ils entrèrent dans une salle basse et peu éclairée qu’emplissait une odeur triste de baumes et de fleurs. Ils attendirent quelques instants. Une autre porte s’ouvrit. Ils entrèrent l’un après l’autre dans une pièce contiguë. Ils pâlirent tous l’un après l’autre.

Le cadavre était là, renfermé dans le cercueil de cristal ; et, à côté, debout, était la femme au visage de neige. Le second cercueil, en métal poli, brillait sur le plancher, ouvert.

Les six porteurs se rangèrent devant la dépouille mortelle, attendant un signe. Haut était le silence, et leurs paupières n’avaient pas un battement ; mais une douleur impétueuse assaillait leurs âmes comme une ratale et les secouait jusque dans leurs racines les plus profondes.

Tous avaient les regards fixés sur l’élu de la Vie et de la Mort. Un sourire infini illuminait la face du héros étendu : infini et distant comme l’éclat des glaciers, comme le tremblement des mers, comme le halo des astres. Les yeux ne pouvaient le soutenir ; mais les cœurs, avec un émerveillement et une terreur qui les faisait religieux, crurent en recevoir la révélation d’un secret divin.

La femme au visage de neige eut un geste à peine visible, qui la laissa rigide en son altitude comme une statue.

Alors les six compagnons s’approchèrent du corps ; ils tendirent leurs bras, recueillirent leur vigueur. Stelio Effrena eut son poste à la tête et Daniele Glàuro aux pieds, comme l’autre fois. D’un même effort, sur un signal donné à voix basse par le chef, ils soulevèrent le fardeau. Tous eurent dans les yeux un éblouissement, comme si tout à coup une zone de soleil eût traversé le cristal. Baldassare Stampa éclata en sanglots. Un même nœud serra toutes les gorges. Le cercueil ondula ; puis il s’abaissa ; il entra dans l’enveloppe de métal comme dans une armure.

Les six compagnons demeurèrent prosternés à l’entour. Avant de rabattre le couvercle, ils hésitèrent, fascinés par le sourire infini. Stelio Effrena, qui venait d’entendre un léger frôlement, leva les yeux : il vit la face de neige inclinée sur le cadavre, surhumaine apparition de l’amour et de la douleur. L’instant fut égal à l’éternité. La femme disparut.

Quand le couvercle fut abaissé, ils soulevèrent de nouveau le fardeau, plus lourd. Ils le transportèrent hors de la salle, puis le descendirent par l’escalier, lentement. Ravis d’une sublime angoisse, ils voyaient dans le métal du cercueil se refléter leurs visages fraternels.

La barque funèbre attendait devant la porte. Sur le cercueil fut étendu le drap mortuaire. Les six compagnons attendirent, tête découverte, que la famille descendît.

Elle descendit, toute ensemble. La veuve passa, voilée ; mais la splendeur de son visage était dans la mémoire des témoins, pour toujours.

Le convoi fut bref. La barque funèbre allait en avant ; derrière venait la veuve, avec les siens ; puis venait le groupe juvénile. Sur le grand chemin d’eau et de pierre, le ciel était encombré de nuages. Le profond silence était digne de Celui qui, pour la religion des hommes, avait transformé en chant infini les forces de l’Univers.

Un vol de colombes, parti des marbres des Scalzi avec un frémissement d’éclair, passa par-dessus le cercueil à travers le canal, et enguirlanda la coupole verte de San-Simeone.

Sur la rive, quelques fidèles attendaient, taciturnes. Les larges couronnes embaumaient l’air cendré. On entendait clapoter l’eau sous la courbe des proues.

Les six compagnons enlevèrent de la barque le cercueil et le portèrent sur leurs épaules dans le char préparé sur la voie ferrée. Les fidèles s’approchèrent et déposèrent leurs couronnes sur le drap mortuaire. Nul ne parlait.

Alors s’avancèrent les deux artisans, avec leurs faisceaux de lauriers cueillis sur le Janicule.

Membrus et puissants, choisis entre les plus beaux et les plus forts, ils semblaient coulés dans le moule antique de la race romaine. Ils étaient graves et tranquilles, avec la sauvage liberté de l’Agro dans leurs yeux veinés de sang. Leurs traits accentués, leur front bas, leur chevelure courte et crépue, leurs solides mâchoires, leur cou de taureau, tout en eux rappelait les profils consulaires. Par leur attitude exempte de toute obséquiosité servile, ils se montraient dignes de leur charge.

Les six compagnons, que la ferveur avait rendus égaux, prirent les branches et les répandirent sur le cercueil du héros.

Très nobles étaient ces lauriers latins, coupés sur la colline où, en des temps reculés, les aigles descendaient pour apporter les présages, où, en des temps nouveaux et cependant fabuleux, un fleuve de sang fut versé pour la beauté de l’Italie par les légionnaires du Libérateur. Ils avaient les branches droites, robustes, sombres, les feuilles dures, fortement nervées et marginées, vertes comme le bronze des fontaines, riches d’un arôme triomphal.

Et ils voyagèrent vers la colline septentrionale encore endormie sous le gel, tandis que les troncs insignes poussaient déjà leurs branches nouvelles dans la lumière de Rome, au murmure des sources cachées.


Gabriele d’Annunzio
(Traduction de G. Hérelle.)
  1. WS : typo : lesh orizons -> les horizons
  2. « Corps de Bacchus ! Vous verrez quel orgue je saurai faire, moi aussi, avec ma canne, liquida musa canente ! Je veux faire le Dieu des orgues ! Dant sonitum glaucæ per stagna loquacia cannæ… Je veux que l’eau de la lagune lui donne le son, et que les pieux, les pierres, les poissons chantent aussi ! Multisonum silentium… Vous verrez, corps de Diane ! »
  3. « C’est un chien mort. »
  4. « Il me faudrait un petit vent ni trop fort ni trop faible, bien docile, que je pourrais manier comme je voudrais ; un petit vent qui me servirait pour souffler certains verres que j’ai en tète… Lenias aspirans aura secunda venit… M’as-tu compris, vieux ? »
  5. « Honorable courtisane (chez son père, deux éccus). »
  6. « Qu’est-ce qu’il a ? Devient-il fou ? »
  7. « Où elle est, nul ne le sait. » — Vers traditionnel qui clôt les contes popu- laires en Italie.
  8. « Ce sont les alouettes qui, les pauvres, chantent, elles aussi, les louanges de saint François. »
  9. « Je crois bien que je me rappelle ! Quelle nagel J’en ai encore les bras endoloris ! Et cette coquine de faim, où la mettez-vous, seigneur ? Chaque fois que je vois le patron de la barque, il ne manque pas de me demander des nouvelles de cet étranger qui a avalé cette petite miche de pain avec cette corbeille de raisins et de figues… Il dit qu’il n’oubliera jamais ce jour-là, parce qu’il a fait la plus belle pêche de sa vie. Il a tiré de l’eau des maquereaux comme il n’en avait jamais vus… »
  10. « Loué sois-tu, mon Seigneur, par-dessus notre mère la terre, — qui nous soutient, nous nourrit — et produit les fruits variés avec les fleurs colorées et l’herbe. »