Le Feu (D’Annunzio)

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Traduction par Georges Hérelle .
La Revue de Paris (pp. 1-368).



LES ROMANS DE LA GRENADE[1]



LE FEU


fa come natura face in foco.
DANTE


I
L’ÉPIPHANIE DU FEU


— Stelio, le cœur ne vous tremble-t-il pas un peu, pour la première fois ? — demanda la Foscarina avec un faible sourire, en touchant la main de l’ami taciturne assis à son côté. — Je vous vois pâle et pensif. Quel beau soir de triomphe, pour un grand poète !

D’un regard, divinement, elle recueillit dans ses yeux experts toute la beauté répandue à travers ce dernier crépuscule de septembre, de telle sorte qu’en leur vivant ciel brun les guirlandes de lumière créées sur l’eau par la rame environnèrent les hauts anges d’or qui resplendissaient au loin sur les campaniles de Saint-Marc et de Saint-Georges-Majeur.

— Comme toujours, — continua-t-elle de sa plus douce voix, — comme toujours, tout vous est favorable. Par un soir comme celui-ci, quelle âme pourrait demeurer close aux rêves qu’il vous plaira d’évoquer par la parole ? Ne sentez-vous pas déjà que la foule est disposée à recevoir votre révélation ?

Ainsi caressait-elle son ami délicatement ; ainsi elle l’exaltait par une louange incessante.

— Il n’était pas possible d’imaginer une fête plus magnifique et plus insolite, pour tirer de sa tour d’ivoire un poète dédaigneux tel que vous. À vous seul était réservée cette joie : communiquer pour la première fois avec la multitude en un lieu souverain comme cette salle du Grand Conseil, du haut de cette estrade où jadis le doge haranguait l’assemblée des patriciens, avec le Paradis du Tintoret pour fond et, sur votre tête, la Gloire du Véronèse !

Stelio Effrena la regarda au fond des prunelles.

— Vous voulez m’enivrer, — dit-il avec un rire soudain. — C’est la coupe que l’on offre au condamné s’acheminant vers le dernier supplice. Eh bien, mon amie, cela est vrai : je vous confesse que mon cœur tremble un peu.

Le bruit d’une acclamation s’éleva du traghetto de San-Gregorio, résonna dans le Grand Canal, se répercuta sur les disques de porphyre et de serpentin qui ornent le palais des Dario, incliné comme une courtisane décrépite sous la pompe de ses colliers.

La barque royale passait.

— Voilà celle de vos auditrices que l’étiquette vous prescrit d’enguirlander dans l’exorde, — dit la femme ingénieuse à flatter, faisant allusion à la Reine. — Vous avez, je crois, dans un de vos premiers livres, confessé votre respect et votre goût pour le Cérémonial. Une de vos imaginations les plus extraordinaires est celle qui a pour motif une journée de Charles II, roi d’Espagne…

Quand la barque passa près de la gondole, ils saluèrent tous les deux. La Reine, reconnaissant le poète de Perséphone et l’illustre tragédienne, se retourna par un mouvement de curiosité instinctive : — toute blonde et rose, toute fraîche dans la lumière de ce grand sourire inextinguible qui s’épanchait comme une source parmi les pâles méandres des dentelles de Burano. Elle avait à son côté cette Andriana Duodo qui, dans la petite île industrieuse, cultivait le jardin de fil où renaissaient merveilleusement ces fleurs anciennes.

— Ne vous semble-t-il pas que les sourires de ces deux femmes sont jumeaux ? — dit la Foscarina en regardant l’onde bouillonner dans le sillage de la poupe fuyante, où semblait se prolonger le reflet de cette clarté double.

— La comtesse a une âme ingénue et magnifique, une de ces âmes vénitiennes, si rares, qui ont gardé le coloris des vieilles toiles, — dit Stelio sur un ton de gratitude. — J’ai une dévotion profonde pour ses mains sensitives. Ces mains-là frémissent de plaisir lorsqu’elles touchent une belle dentelle ou un beau velours, et elles s’y attardent avec une grâce presque honteuse d’être une volupté. Un jour que je l’accompagnais à travers les salles de l’Académie, elle s’arrêta devant le Massacre des Innocents, du premier Bonifazio (vous vous rappelez sans doute le vert de la femme abattue que le soldat d’Hérode se dispose à tuer : c’est une chose inoubliable !). Elle s’arrêta longuement, ayant diffuse[2] par toute sa personne la joie de la sensation pleine et parfaite ; puis elle me dit : « Allons-nous-en, mais conduisez-moi, Effrena ; il faut que je laisse mes yeux sur cette robe, et je ne peux plus voir autre chose. » Ah ! chère amie, ne souriez pas ! En parlant ainsi, elle était ingénue et sincère ; elle avait réellement laissé ses yeux sur ce morceau de toile dont l’Art, avec un peu de couleur, a fait le centre d’un mystère infiniment joyeux. Et c’était vraiment une aveugle que je conduisais, tout saisi de respect pour cette âme privilégiée où la vertu de la couleur avait suscité un enthousiasme capable d’abolir pour un temps les moindres traces de la vie ordinaire et d’empêcher toute autre communication. Comment appelez-vous cela ? Remplir le calice jusqu’au bord, ce me semble. Voilà, justement, ce que je voudrais faire ce soir, si je n’étais pas découragé…

Une clameur nouvelle, plus forte et plus longue, s’éleva d’entre les deux tutélaires colonnes de granit, pendant que la barque royale abordait à la Piazzetta noire de peuple. Quand le bruit cessait, la foule épaisse avait des remous ; et les galeries du Palais des Doges s’emplissaient d’une rumeur confuse, pareille au bourdonnement illusoire qui anime les volutes des conques marines. Puis, tout à coup, la clameur rejaillissait dans l’air limpide, montait se briser contre la légère forêt marmoréenne, franchissait les têtes des hautes statues, atteignait les pinacles et les croix, se dispersait dans le lointain crépusculaire. Puis, c’était une autre pause pendant laquelle, imperturbable, dominant l’agitation inférieure, continuait l’harmonie multiple des architectures sacrées et profanes où couraient comme une agile mélodie les modulations ioniques de la Bibliothèque et s’élançait comme un cri mystique la cime de la tour nue. Et cette musique silencieuse des lignes immobiles était si puissante qu’elle créait le fantôme presque visible d’une vie plus belle et plus riche, superposé au spectacle de la multitude inquiète. Celle-ci sentait la divinité de l’heure ; et, lorsqu’elle acclamait cette forme nouvelle de la royauté abordant au rivage antique, cette fraîche Reine blonde qu’illuminait un inextinguible sourire, peut-être exhalait-elle son obscure aspiration à dépasser l’étroitesse de la vie vulgaire et à recueillir les dons de l’éternelle Poésie épars sur les pierres et sur les eaux. L’âme avide et forte des ancêtres saluant au retour les triomphateurs de la Mer se réveillait confusément chez ces hommes opprimés par l’ennui et par le labeur des longs jours médiocres ; et elle se rappelait l’ondulation des grands étendards de bataille qui se repliaient comme les ailes de la Victoire après le vol, ou leur claquement sonore qui insultait jadis aux Hottes fugitives, inapaisé.

— Connaissez-vous, Perdita, demanda soudain Stelio, connaissez-vous au monde un autre lieu qui, autant que Venise, possède, à certaines heures, la vertu de stimuler l’énergie de la vie humaine par l’exaltation de tous les désirs jusqu’à la fièvre ? Connaissez-vous une plus redoutable tentatrice ?

Celle qu’il appelait Perdita, le visage penché comme pour se recueillir, ne fit aucune réponse ; mais elle sentit passer dans tous ses nerfs l’indéfinissable frisson que lui donnait la voix de son jeune ami, quand cette voix devenait révélatrice d’une âme véhémente et passionnée vers qui elle était attirée par un amour et une terreur sans limites.

— La paix, l’oubli ! Est-ce que vous les retrouvez là-bas, au fond de votre canal désert, lorsque vous rentrez épuisée et brûlante pour avoir respiré l’haleine des foules qu’un de vos gestes rend frénétiques ? Moi, lorsque je vogue sur cette eau morte, je sens ma vie se multiplier avec une rapidité vertigineuse ; et, à certaines heures, il me semble que mes pensées s’enflamment comme à l’approche du délire.

— La force et la flamme sont en vous, Stelio ! — dit la Foscarina, presque humblement, sans relever les yeux.

Il se tut, absorbé : dans son esprit s’engendraient des images et des musiques impétueuses, comme par la vertu d’une brusque fécondation ; et, sous le flot inattendu de cette abondance, il éprouvait un délice.

C’était encore l’heure vespérale que, dans un de ses livres, il avait appelée l’heure du Titien, parce que toutes les choses y resplendissent finalement d’un or très riche, comme les figures nues de cet ouvrier prestigieux, et illuminent le ciel plutôt qu’elles n’en reçoivent la lumière. De sa propre ombre glauque émergeait l’église octogonale que Baldassare Longhena emprunta au Songe de Polyphile, avec sa coupole, avec ses volutes, avec ses statues, avec ses balustres, étrange et somptueuse comme un temple neptunien imitant les torsions des formes marines, blanche d’une blancheur de nacre, où la diffusion de l’humidité saline semblait créer dans les creux de la pierre une fraîcheur gemmée qui leur donnait l’apparence de valves perlières entr’ouvertes sur les eaux natales.

— Perdita, — dit le poète qui, à voir ainsi tout s’animer autour de lui selon sa pensée, sentait courir par tout son être une sorte de félicité intellectuelle, — ne vous semble-t-il pas que nous suivons le convoi de l’Été, de la Saison morte ? Elle gît dans la barque funèbre, vêtue d’or comme une dogaresse, comme une Loredana, une Morosina ou une Soranza du siècle vermeil ; et son cortège la conduit vers l’île de Murano, où quelque maître du feu l’enfermera dans un coffre de verre opalin, afin que, submergée au fond de la lagune, elle puisse du moins, à travers ses paupières diaphanes, contempler les souples jeux des algues, avec l’illusion d’avoir toujours autour de son corps la vie de sa chevelure voluptueuse, en attendant que le Soleil la rappelle.

Un sourire spontané se répandit sur le visage de la Foscarina, coulant de ses yeux qui avaient eu la réelle vision de la belle morte. En effet, par l’image et par le rythme, cette représentation poétique inattendue exprimait à merveille le sentiment dont étaient imprégnées les apparences environnantes. De même que le lait bleuâtre de l’opale est plein de feux cachés, de même l’eau immobile du grand bassin recélait une splendeur secrète, que réveillaient les heurts de la rame. Derrière la rigide forêt des vaisseaux fixés sur leurs ancres, Saint-Georges-Majeur apparaissait sous la forme d’une vaste galère rose, la proue tournée vers la Fortune qui l’attirait du haut de sa sphère d’or. Dans l’intervalle s’ouvrait le canal de la Giudecca, pareil à une paisible embouchure où les navires chargés, descendus par les voies des fleuves, semblaient apporter, avec leur cargaison d’arbres coupés et fendus, l’esprit des forêts inclinées sur les courants lointains. Et, du Môle où, sur le double prodige des portiques ouverts au souffle populaire, s’élevait la blanche et rouge muraille close pour enserrer la somme des volontés dominatrices, le quai des Esclavons allongeait doucement son arc vers les Jardins et vers les Iles, comme pour conduire au repos des formes naturelles la pensée exaltée par les sublimes symboles de l’Art. Et, pour favoriser l’évocation de l’Automne, passait une file de barques débordantes de fruits, semblables à de grandes corbeilles qui nageraient, répandant le parfum des vergers insulaires sur ces ondes où se mirait le perpétuel feuillage des ogives et des chapiteaux.

— Connaissez-vous, Perdita, — reprit Stelio en regardant avec un plaisir ingénu les figues violettes et les blonds raisins, accumulés non sans harmonie depuis la poupe jusqu’à la proue, — connaissez-vous une particularité gracieuse de la chronique des Doges ? La Dogaresse, pour les frais de ses vêtements solennels, jouissait de certains privilèges sur l’impôt des fruits. Ce détail ne vous réjouit-il pas ? Les fruits des Iles l’habillaient d’or et la couronnaient de perles. Pomone payant tribut à Arachné : voilà une allégorie que le Véronèse pouvait peindre à la voûte du Vestiaire. Pour moi, quand je me figure la noble dame dressée sur ses hautes socques gemmées, je suis heureux de penser qu’elle porte quelque chose d’agreste et de frais dans les plis de son lourd brocart : le tribut des fruits ! Quelles saveurs acquiert ainsi son opulence ! Eh bien, mon amie, figurez-vous que ces raisins et ces figues du nouvel Automne acquittent le prix de la robe d’or où est enveloppée la Saison morte.

— Quelles fantaisies délicieuses, Stelio ! — dit la Foscarina, qui retrouva sa jeunesse pour sourire, étonnée comme une enfant à laquelle on montrerait un livre historié. — Qui donc vous surnomma un jour l’Imaginifique ?

— Ah ! les images ! — s’écria le poète envahi par une chaleur féconde. — À Venise, de même qu’il est impossible de sentir autrement que selon des modes musicaux, de même il est impossible de penser autrement que par images. Elles viennent à nous de toutes parts, innombrables et diverses, plus réelles et plus vivantes que les personnes qui nous heurtent du coude dans la ruelle obscure. En nous penchant, nous pouvons scruter la profondeur de leurs pupilles suiveuses et deviner, au pli de leurs lèvres, les paroles qu’elles vont nous dire. Les unes sont tyranniques comme d’impérieuses maîtresses et nous tiennent longuement sous le joug de leur puissance. Les autres sont enfermées dans un voile comme les vierges ou emmaillotées étroitement comme les nourrissons ; et celui-là seul qui sait déchirer leur enveloppe peut les amener à la vie parfaite. Les dernières sont peut-être les plus nombreuses. Ce matin, au réveil, mon âme en était déjà toute pleine : elle ressemblait à un bel arbre chargé de chrysalides.

Il s’arrêta et se mit à rire.

— Si ces images s’ouvrent toutes ce soir, ajouta-t-il, je suis sauvé ; si elles restent closes, je suis perdu.

— Perdu ? — dit la Foscarina en le regardant au visage, avec des yeux si pleins de confiance qu’il en éprouva une gratitude infinie. — Non, Stelio, vous ne pouvez pas vous perdre. Vous êtes sûr de vous, toujours ; vous portez vos destinées entre vos mains. Votre mère, je crois, n’a jamais rien dû craindre pour vous, même dans les plus graves circonstances. N’est-il pas vrai ?… L’orgueil seul fait trembler votre cœur….

— Ah ! chère amie, combien je vous aime et combien je vous suis reconnaissant pour ce que vous me dites là ! — confessa-t-il avec candeur, en lui prenant une main. — Vous ne faites qu’alimenter mon orgueil et me donner l’illusion d’avoir acquis déjà ces vertus auxquelles j’aspire sans cesse… Il me semble parfois que vous avez le pouvoir de conférer une qualité divine aux choses qui naissent de mon âme, et de faire qu’à mes propres yeux elles apparaissent distantes et adorables. Parfois, vous renouvelez dans mon esprit l’émerveillement de ce statuaire qui, ayant transporté le soir dans le temple les simulacres des dieux encore chauds de son travail et pour ainsi dire encore adhérents à son pouce plastique, le matin d’après les revit dressés sur leurs piédestaux, enveloppés dans un nuage d’aromates et respirant la divinité par tous les pores de la sourde matière en laquelle il les avait modelés de ses mains périssables. Vous n’entrez jamais dans mon âme, chère amie, que pour y accomplir de telles exaltations. Aussi, chaque fois que ma bonne chance m’accorde la faveur d’être auprès de vous, il me semble alors que vous êtes nécessaire à ma vie ; et toutefois, pendant nos trop longues séparations, je puis vivre sans vous et vous pouvez vivre sans moi, quoique nous sachions tous deux quelles splendeurs pourraient naître de la parfaite alliance de nos deux vies. De sorte que, sachant tout le prix de ce que vous me donnez et plus encore de ce que vous pourriez me donner, je vous considère comme perdue pour moi, et, par ce nom dont il me plaît de vous appeler, je veux exprimer à la fois cette conviction et ce regret.

Il s’interrompit, parce qu’il avait senti vibrer la main qu’il tenait encore dans la sienne.

Et, après une pause :

— Quand je vous nomme Perdita, — reprit-il d’une voix plus basse, — je m’imagine que vous voyez mon désir s’avancer avec un fer mortel planté dans son flanc qui palpite…

Elle souffrait une peine bien connue, à entendre ces belles paroles couler des lèvres de son ami avec une spontanéité qui les démontrait sincères. Une fois de plus, elle éprouvait cette inquiétude et cette crainte qu’elle-même ne savait pas définir. C’était comme si elle perdait le sentiment de sa vie propre et qu’elle se trouvât transportée dans une sorte de vie fictive, intense et hallucinante, où sa respiration devenait difficile. Attirée dans cette atmosphère aussi ardente que le foyer d’une forge, elle se sentait capable de toutes les transfigurations qu’il plairait à cet animateur d’opérer sur elle pour satisfaire son continuel besoin de beauté et de poésie. Elle comprenait que, dans cet esprit génial, son image était de même nature que celle de la Saison défunte, enfermée sous l’enveloppe de verre, évidente jusqu’à paraître tangible. Et elle fut assaillie par l’envie puérile de se pencher vers les yeux du poète comme vers un miroir, pour y contempler son visage véritable.

Ce qui rendait sa peine plus lourde, c’était de reconnaître une vague analogie entre ce sentiment inquiet et l’anxiété qui s’emparait d’elle au moment où elle entrait dans la fiction scénique pour y incarner quelque sublime créature de l’Art. — En effet, ne l’entraînait-il pas à vivre dans cette même zone de vie supérieure ; et, pour la rendre capable d’y figurer sans se ressouvenir de sa personne quotidienne, ne la couvrait-il pas de splendides déguisements ? — Mais, tandis qu’il ne lui était donné, à elle, de se soutenir à un tel degré d’intensité que par un pénible effort, elle voyait l’autre y persister aisément, comme dans sa naturelle manière d’être, et jouir sans fin d’un monde prodigieux qu’il renouvelait par un acte de continuelle création.

Il était parvenu à réaliser en lui-même la concordance intime de l’art avec la vie et à retrouver ainsi au fond de son être une source d’harmonies intarissables. Il était parvenu à perpétuer dans son esprit, sans lacune, l’état mystérieux qui engendre l’œuvre de beauté, et, par suite, à transformer soudainement en types idéaux toutes les figures passagères de sa changeante existence. C’était pour célébrer cette conquête qu’il avait mis ces paroles dans la bouche d’un de ses héros : « J’assiste en moi-même à la continuelle genèse d’une vie supérieure, où toutes les apparences se métamorphosent comme parla vertu d’un miroir magique. » Doué d’une extraordinaire faculté verbale, il arrivait à traduire instantanément par les mots jusqu’aux faits les plus compliqués de sa sensibilité, avec une exactitude et un relief si vifs que parfois, sitôt exprimés, rendus objectifs par la propriété isolatrice du style, ils semblaient ne plus lui appartenir. Sa voix limpide et pénétrante, qui pour ainsi dire dessinait d’un contour précis la figure musicale de chaque mot, donnait plus de relief encore à cette singulière qualité de sa parole. Aussi tous ceux qui l’entendaient pour la première fois éprouvaient-ils un sentiment ambigu, mêlé d’admiration et d’aversion, parce qu’il se manifestait lui-même sous des formes si fortement marquées qu’elles semblaient résulter d’une volonté constante d’établir entre lui et les étrangers une différence profonde et infranchissable. Mais, comme sa sensibilité égalait son intelligence, il était facile à tous ceux qui le fréquentaient et l’aimaient de recevoir à travers le cristal de son verbe la chaleur de son âme passionnée et véhémente. Ceux-là savaient combien était illimité son pouvoir de sentir et de rêver, et de quelle combustion sortaient les belles images en lesquelles il avait coutume de convertir la substance de sa vie intérieure.

Elle le savait aussi, celle qu’il appelait Perdita ; et, de même que l’âme pieuse attend du Seigneur un secours surnaturel pour opérer son salut, de même elle semblait attendre qu’il la mît enfin dans l’état de grâce nécessaire pour s’exalter et se maintenir en un feu de ce genre, vers lequel la poussait le désir de brûler et de se consumer, par désespoir d’avoir perdu jusqu’au dernier vestige de sa jeunesse et par effroi de se retrouver seule dans un désert de cendres.

— C’est vous, Stelio, — dit-elle avec ce faible sourire qui voilait sa pensée, en dégageant doucement sa main de celle de son ami, — c’est vous maintenant qui voulez m’enivrer… Regardez ! — s’écria-t-elle pour rompre le charme, en montrant du doigt une barque chargée qui venait lentement à leur rencontre. — Regardez vos grenades !

Mais sa voix était émue.

Alors, dans le rêve crépusculaire, sur l’eau délicatement verte et argentée comme les jeunes feuilles du saule, ils regardèrent passer le bateau débordant de ces fruits emblématiques qui font penser à des choses riches et cachées, à des écrins en cuir vermeil surmontés de la couronne d’un roi donateur, les uns clos, les autres entr’ouverts sur les gemmes agglomérées.

À mi-voix, la tragédienne rappela les paroles adressées par Hadès à Perséphone dans le drame sacré, au moment où la fille de Dêmêter goûte la grenade fatale :

Quando tu coglierai il colchico in fiore su’l molle
Prato terrestre[3]

— Ah ! Perdita, comme vous savez répandre l’ombre sur votre voix ! — interrompit le poète, qui sentait une nuit harmonieuse enténébrer les syllabes de ses vers. — Comme vous savez devenir nocturne innanzi sera[4] !… Vous souvient-il de la scène où Perséphone est sur le point de s’abîmer dans l’Érèbe, tandis que gémit le chœur des Océanides ? Son visage est pareil au vôtre, quand le vôtre s’obscurcit. Rigide dans son peplum couleur de safran, elle penche en arrière sa tête couronnée ; et il semble que la nuit coule en sa chair devenue exsangue et s’amasse au-dessous du menton, dans la cavité des yeux, autour des narines, lui donnant l’aspect d’un sombre masque tragique. C’est votre masque, Perdita. Quand je composais mon Mystère, la mémoire que j’avais de vous m’a aidé à évoquer la personne divine. Ce petit ruban de velours safrané que vous portez habituellement au cou m’a indiqué la couleur convenable pour le peplum de Perséphone. Et un soir, dans votre maison, comme je prenais congé de vous sur le seuil d’une pièce où les lampes n’étaient pas encore allumées, — ; un soir agité du dernier automne, vous en souvient-il ? — vous avez réussi, par un seul de vos gestes, à mettre dans la pleine lumière de mon âme la créature qui s’y trouvait encore gisante et enveloppée ; et puis, sans vous douter de cette nativité subite, vous êtes rentrée dans l’intime obscurité de votre Érèbe. Ah ! j’étais sûr d’entendre vos sanglots ; et cependant il courait en moi un torrent de joie indomptable. Jamais, je crois, je ne vous ai raconté ces choses. J’aurais dû vous consacrer mon œuvre comme à une Lucine idéale.

Elle souffrait, sous le regard de l’animateur ; elle souffrait de ce masque qu’il admirait sur son visage et de cette joie qu’elle sentait sourdre en lui continuellement, comme une fontaine perpétuelle. Elle souffrait d’elle-même tout entière : de la mobilité qu’avaient ses traits, de la vertu mimique étrange que possédaient les muscles de sa face, et de cet art involontaire qui réglait la signification de tous ses gestes, et de cette ombre expressive que, tant de fois, au théâtre, dans une minute de silence anxieux, elle avait su étendre sur sa face comme un voile de douleur, et aussi de cette ombre dont s’emplissaient maintenant les sillons creusés par l’âge dans sa chair qui n’était plus jeune. Elle souffrait cruellement par cette main qu’elle adorait, par cette main si délicate et si noble qui, même avec un don ou avec une caresse, pouvait lui faire tant de mal.

— Ne croyez-vous pas, Perdita, — reprit Stelio après une pause, en s’abandonnant au cours lucide et tortueux de sa pensée qui, telle un fleuve dont les méandres forment, enserrent et nourrissent les îles dans la vallée, laissait isolés dans son esprit d’obscurs espaces où il savait bien qu’à l’heure opportune il trouverait quelque richesse nouvelle, — ne croyez-vous pas à l’occulte bienfaisance des signes ? Je ne parle ni de science astrale ni de signes horoscopiques. Ce que je veux dire, c’est que, à la façon de ceux qui croient subir l’influence d’une planète, nous pouvons créer une idéale correspondance entre notre âme et un objet terrestre, de telle sorte que cet objet, s’imprégnant peu à peu de notre essence et magnifié par notre illusion, devienne à la fin pour nous le symbole représentatif de nos destinées inconnues et revête un aspect de mystère quand il nous apparaît en certaines conjonctures de notre vie. Voilà le secret pour rendre une partie de sa fraîcheur primitive à notre âme un peu desséchée. Je connais par expérience l’effet bienfaisant que nous procure l’intense communion avec une chose terrestre. Il faut que, de temps à autre, notre âme se fasse pareille à l’hamadryade, pour sentir circuler en elle la fraîche énergie de l’arbre auquel sa vie est unie… Vous avez déjà compris que je fais allusion aux paroles prononcées par vous tout à l’heure, quand passait la barque. Ces mêmes pensées, vous les avez exprimées avec une brièveté obscure, lorsque vous avez dit : « Regardez vos grenades ! » Pour vous et pour ceux qui m’aiment, les grenades ne pourront jamais être que miennes. Pour vous et pour eux, l’idée de ma personne est indissolublement liée à ce fruit que j’ai choisi pour emblème et chargé de significations idéales, plus nombreuses que ses grains. Si j’eusse vécu au temps où les hommes désensevelissaient les marbres grecs et retrouvaient sous terre les racines humides encore des fables antiques, nul peintre n’aurait pu me représenter sur la toile sans placer dans ma main la pomme punique. Séparer de ma personne ce symbole aurait semblé à l’artiste ingénu l’amputation d’une vivante partie de moi-même ; car, dans son imagination païenne, le fruit aurait paru attaché à mon bras comme à sa branche naturelle ; et, en somme, il n’aurait pas conçu de mon être une idée autre que celle qu’il devait avoir d’Hyacinthe ou de Narcisse ou de Cyparisse, qui précisément devaient tour à tour lui apparaître sous l’aspect d’une plante et sous la figure d’un jeune homme. Mais il existe encore à notre époque des esprits agiles et colorés qui comprennent tout le sens et goûtent toute la saveur de mon invention.

» Vous-même, Perdita, ne vous plaisez-vous pas à cultiver dans votre jardin ce grenadier, ce bel arbuste « effrénien », pour me voir fleurir et fructifier chaque été ? Une de vos lettres, vraiment ailée comme une messagère divine, me décrivait la cérémonie gracieuse où vous l’avez orné de colliers, le jour même où vous reçûtes le premier exemplaire de Perséphone. Donc, pour vous et pour ceux qui m’aiment, j’ai véritablement renouvelé un mythe ancien lorsque, d’une manière idéale, je me suis assimilé à une forme de la Nature éternelle. C’est pourquoi, quand je serai mort (et puisse la nature m’accorder de me manifester tout entier dans mon œuvre avant que je meure !), mes disciples m’honoreront sous l’espèce de cet arbuste ; et, dans l’acuité de la feuille, dans la flamme de la fleur et dans le trésor interne du fruit couronné, ils voudront reconnaître certaines qualités de mon art ; et, par cette feuille, par cette fleur et par ce fruit, comme par autant d’enseignements posthumes du maître, leurs esprits, dans les œuvres mêmes, seront amenés à cette acuité, à cette flamme et à cette opulence enclose.

» Vous découvrez maintenant, Perdita, ce qui fait la réelle bienfaisance du signe. Moi-même, par affinité, je suis amené à me développer conformément au génie magnifique de la plante en laquelle il m’a plu de figurer mes aspirations vers une vie riche et ardente. Cette image végétale de moi-même suffit à m’assurer que mes énergies se déploient toujours selon la nature pour atteindre naturellement la fin qui leur est assignée. « Natura cosi mi dispone. — Ainsi Nature me dispose », telle est la vincienne épigraphe que je plaçai au frontispice de mon premier livre. Eh bien, le grenadier fleurissant et fructifiant me répète continuellement cette simple parole. Nous n’obéissons qu’aux lois gravées dans notre substance ; et, par ce moyen, nous demeurons intacts au milieu de dissolutions sans nombre, dans une unité et dans une plénitude qui font notre joie. Il n’existe nul désaccord entre mon art et ma vie.

Il parlait avec un fluide abandon, car il voyait l’esprit de la femme attentive se faire concave comme un calice pour recevoir cette onde et voulait le remplir jusqu’au bord. Une félicité spirituelle de plus en plus limpide se répandait en lui, jointe à une conscience vague de l’action mystérieuse par où son intelligence se préparait à l’effort prochain. De temps à autre, comme dans un éclair, tandis qu’il se penchait vers cette amie seule et entendait la rame mesurer le silence du large estuaire, il entrevoyait l’image de la foule aux visages innombrables, pressée dans la salle profonde ; et un tremblement rapide lui agitait le cœur.

— C’est chose très singulière, Perdita, — dit-il en regardant les lointaines eaux pâles, où la marée descendante commençait à découvrir les bas-fonds noirâtres, — combien facilement le hasard vient en aide à notre fantaisie par le caractère mystérieux qu’il prête au concours de certaines apparences en rapport avec une fin imaginée par nous. Je ne comprends pas pourquoi les poètes s’indignent aujourd’hui contre la vulgarité de l’époque présente et se plaignent d’être nés trop tard ou trop tôt. J’ai la conviction que tout homme d’intelligence, aujourd’hui comme toujours, a le pouvoir de se créer dans la vie sa belle fable.

» Dans le tourbillon confus de la vie, il faut regarder avec ce même esprit imaginatif avec lequel Vinci conseillait à ses disciples d’observer les taches des murailles, la cendre du foyer, les nuages, la fange et autres objets de cette sorte, pour y trouver « des inventions admirables » et « une infinité de choses », — « invenzioni mirabilissime » et « infinite cose ». — De même, ajoutait Léonard, vous trouverez dans le son des cloches tous les noms et tous les vocables qu’il vous plaira d’imaginer. Ce maître savait bien que le hasard — comme l’a démontré jadis l’éponge d’Apelles — est toujours ami de l’artiste ingénieux. Moi, par exemple, je suis sans cesse étonné par la facilité et la grâce que met le hasard à seconder le développement harmonique de mes inventions. Ne croyez-vous pas que le noir Hadès ait fait manger à son épouse les sept grains de grenade pour me fournir le sujet d’un chef-d’œuvre ?

Il s’interrompit par un de ces éclats de rire juvéniles qui révélaient si clairement la persistance de la joie native au fond de son être.

— Voyez, Perdita, — reprit-il en riant, — voyez si je ne dis pas vrai. L’autre année, dans les premiers jours d’octobre, je fus invité à Burano par Donna Andriana Duodo. Nous passâmes la matinée dans le jardin de fil ; et, l’après-midi, nous allâmes visiter Torcello. Comme, en ce moment-là, j’avais commencé à vivre dans le mythe de Perséphone et que déjà mon œuvre se formait secrètement au fond de mon esprit, il me semblait que je naviguais sur les eaux du Styx et que j’arrivais au pays des Mânes. Jamais je n’avais éprouvé un plus pur et plus doux sentiment de la mort ; et ce sentiment me rendait si léger que j’aurais pu, sans laisser nulle trace de mes pas, cheminer sur la prairie d’asphodèles. L’air était humide, tiède et cendré ; les canaux serpentaient parmi les bancs recouverts d’herbes pâles… Vous connaissez Torcello, peut-être, par le soleil ?… Mais, de temps à autre, quelqu’un parlait, discutait, déclamait dans la barque de Charon ! Le bruit de la louange me rappela de mon trépas. Francesco de Lizo, faisant allusion à ma personne, regrettait qu’un tel artiste, si magnifiquement sensuel (je répète ses propres termes), fût contraint de vivre à l’écart, loin de la foule obtuse et hostile, et de célébrer « les fêtes des sons, des couleurs et des formes » dans le palais de son rêve solitaire. Il s’abandonnait à un élan lyrique, rappelait la vie splendide et joyeuse des peintres vénitiens, la faveur populaire qui les portait comme un tourbillon jusqu’au faîte de la gloire, la beauté, la force et l’allégresse qu’ils multipliaient autour d’eux en les reproduisant par d’innombrables images sur les voûtes concaves et sur les hautes murailles. Alors Donna Andriana dit : « Eh bien ! je promets solennellement que Stelio Effrena aura sa fête triomphale à Venise. » La Dogaresse avait parlé. Au même instant, sur la rive basse et verdâtre. je vis un grenadier lourd de fruits qui, comme une halluci- nante apparition, rompait la tristesse infinie de ces lieux. Donna Orsetta Gontarini, qui était assise à mon côté, poussa un cri de joie et tendit ses deux mains, aussi impatientes que ses lèvres.

» Il n’y a xùen qui me plaise tant que l’expression franche et forte du désir. «J’adore les grenades ! » s’écria -t-elle ; et on sentait que déjà elle en avait sur la langue la fine saveur aigre- lette. Elle était enfantine comme son nom archaïque. Ce cri me toucha ; mais Andréa Contarini semblait désapprouver sévè- rement la vivacité de sa femme. Voilà, ce me semble, un Hadès qui a peu de foi en la vertu mnémonique des sept grains appliquée au mariage légitime… Cependant les rameurs s’étaient émus aussi, et ils abordaient au rivage ; de sorte que je pus sauter le premier sur l’herbe et me mis à dépouiller l’arbre fraternel. C’était bien le cas de répéter, avec une bouche païenne, les paroles de la Cène : « Prenez et mangez, car ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci eu mémoire de moi… » Que vous en semble, Per- ditaP N’allez pas croire, au moins, que j’invente. Je dis la pure vérité.

Elle se laissait séduire à ce jeu libre et élégant où il essayait l’agilité de son esprit et la facilité de sa parole. Il y avait en lui quelque chose d’ondoyant, de mobile et de vigoureux qui suggérait à cette femme la double et diverse image de la flamme et de l’eau.

— Or, — continua-t-il,— Donna Andriana a tenu sa pro- messe. Guidée par ce goût héréditaire de la magnificence qui se conserve en elle si parfaitement, elle a préparé une véritable fête ducale dans le palais des Doges, à l’imitation de celles que l’on y célébrait vers la fin du xvie siècle. L’idée lui est venue de tirer de l’oubli l’Ariane de Marcello et de la faire soupirer en ce même lieu où le Tintoret a peint la fille de Minos recevant d’Aphrodite la couronne d’étoiles. Ne reconnaissez-vous pas dans la beauté de cette idée la femme dont les chers yeux furent pris par l’ineffable robe verte ? Ajoutez que cette représentation musicale dans la salle du Grand Conseil a un précédent historique. Dans cette même salle, en 1573, fut jouée une composition mythologique de Cornelio Frangipani, avec musique de Claudio Merulo, en l’honneur du roi très chrétien Henri Hï… Avouez, Perdita, que mon érudition vous étonne. Ah ! si vous saviez tout ce que j’ai recueilli là-dessus ! Je vous lirai mon discours, un jour où vous aurez mérité quelque châtiment grave.

— Comment ! vous ne le prononcerez pas ce soir, à la fête ? — demanda la Foscarina surprise, craignant déjà qu’avec son insouciance bien connue des engagements, il n’eût résolu de tromper l’attente publique.

Il comprit l’inquiétude de son amie et voulut s’en amuser.

— Ce soir,— répondit-il avec une tranquille assurance, — j’irai prendre un sorbet dans votre jardin et me délecter à la vue de l’arbuste paré d’orfèvreries sous les étoiles.

— Ah ! Stelio, qu’allez-vous faire ? s’écria-t-elle en se levant à demi.

Dans cette parole et dans ce geste, il y avait un si vif regret et en même temps une si étrange évocation de la foule déçue et irritée, que cela le troubla. L’image du formidable monstre aux mille visages humains lui réapparut parmi l’or et la pourpre sombre de la salle immense, et il en pressentit sur sa personne le regard fixe et la chaude haleine, et il mesura soudain le péril qu’il avait résolu d’affronter en se fiant à la seule inspiration du moment, et il éprouva l’horreur de la soudaine obscurité mentale, du soudain vertige.

— Rassurez-vous, dit-il. J’ai voulu plaisanter. J’irai ad bestias, et j’irai sans armes. N’avez-vous pas tout à l’heure vu réapparaître, le signe ? Croyez-vous qu’après le miracle de Torcello il soit réapparu en vain ? Une fois de plus, le signe est venu m’avertir que la seule attitude qui me convienne est celle à laquelle Nature me dispose. Or, vous le savez, mon amie, je ne sais bien parler que de moi-même. Donc, il faut que là, du trône des Doges, je ne parle à l’auditoire que de ma chère âme, sous le voile d’une allégorie séduisante, avec le prestige de quelques belles cadences. Et je me propose de parler ex tempore, pourvu que, du haut de son Paradis, l’esprit enflammé du Tintoret m’en communique la fougue et l’audace. Le risque me tente. Mais en quelle singulière erreur étais-je tombé, Perdital Lorsque la Dogaresse m’annonça la fête et me pria d’en faire les honneurs, j’entrepris de composer un discours d’apparat, une .véritable prose de cérémonie, ample et solennelle comme une de ces grandes robes qu’enferment les vitrines du Musée Correr, non sans faire dans l’exorde une profonde génuflexion à l’adresse de la Reine, non sans tresser une pompeuse guirlande pour la tête de la Sérénissime Andriana Duodo. Et curieusement, durant plusieurs jours, je me complus à vivre en communion d’esprit avec un patricien de la Venise du xvie siècle, « orné de toutes les bonnes lettres, — orhato di tutte lettere » comme le cardinal Bembo, membre de l’Académie des Vranici où des Adorai, hôte assidu des jardins de Murano et des collines d’Asolo. Je sentais, cela est certain, une sorte de correspondance entre le tour de mes périodes et les massives corniches d’or qui encadrent les peintures au plafond de la Grande Salle. Mais, hélas ! lorsque j’arrivai hier matin à Venise et qu’en passant par le Grand Canal je baignai ma fatigue dans l’ombre humide et transparente où le marbre exhalait encore son esprit nocturne, j’eus l’impression que mes papiers valaient beaucoup moins que les algues mortes roulées par le flux ; et ils me semblèrent aussi étrangers à ma personne que les Triomphes de Celio Magno et les Fables marines d’Anlon Maria Gonsalvi, cités et commentés par moi. Que faire, alors ? Autour de lui, d’un regard il explora le ciel et l’eau, comme pour y découvrir une invisible présence, pour y reconnaître un fantôme survenu. Une lueur jaunâtre se répandait vers les dunes solitaires qui se dessinaient en linéaments minces, comme les veines sombres des agates. En arrière, vers la Salute, le ciel était parsemé de légères vapeurs, roses et violettes. qui le faisaient ressembler à une mer glauque, peuplée de méduses. Des Jardins, tout proches, descendaient les effluves du feuillage saturé de lumière et de chaleur, si lourds qu’ils semblaient visibles et flottants sur l’eau bronzée comme des huiles aromatiques.

— Sentez-vous l’automne, Perdita ? demanda-t-il à son amie absorbée, d’une voix pénétrante.

De nouveau elle eut la vision de la Saison morte, enfermée sous l’enveloppe de verre opalin et submergée dans la prairie des algues.

— Oui, en moi ! répondit-elle avec un sourire de mélancolie.

— Vous ne l’avez pas vu hier, lorsqu’il est descendu sur la ville ? Hier, au coucher du soleil, où étiez-vous ?

— Dans un jardin de la Giudecca.

— Moi, j’étais ici, au quai des Esclavons. Quand des yeux humains ont contemplé un pareil spectacle de beauté et de joie, ne pensez-vous pas que les paupières devraient s’abaisser et se sceller pour jamais ? Ce soir, Perdita, je voudrais parler de ces choses vues intérieurement. Je voudrais célébrer en moi-même les noces de Venise et de l’Automne, à peu près dans la tonalité dont usa le Tintoret lorsqu’il peignit les noces d’Ariane et de Bacchus pour la salle de l’Anticollège : azur, pourpre et or. Hier, soudainement, s’est épanoui dans mon âme un germe ancien de poésie. Ma mémoire a retrouvé un fragment de ce poème oublié, que j’avais commencé d’écrire in nona rima, ici même, à Venise, il y a plusieurs années, la première fois que j’y suis venu, par mer, en un septembre de ma prime jeunesse. Ce poème avait justement pour titre : l’Allégorie de l’Automne ; et le dieu y était représenté, non plus enguirlandé de pampres, mais couronné de gemmes comme un prince du Véronèse, enflammé de passion et de volupté, au moment où il approche de la Ville Anadyomène, aux bras de marbre et aux mille ceintures vertes. L’idée alors n’avait pas atteint le degré d’intensité qu’il lui fallait pour entrer dans la vie de l’Art ; et, instinctivement, je renonçai à l’effort de la manifester tout entière. Mais comme, dans un esprit actif pas plus que dans un terrain fertile, aucune semence ne se perd, cette idée me revient aujourd’hui à l’heure opportune et réclame son expression avec une sorte d’urgence. Quelles fatalités mystérieuses et justes gouvernent le monde mental ! Ce premier germe, il était nécessaire de le respecter pour le sentir aujourd’hui développer en moi sa vertu multipliée. Vinci, qui a plongé son regard dans toutes les choses a certainement voulu signifier une vérité de ce genre par sa fable du grain de mil disant à la fourmi : « Si tu me fais le grand plaisir de me laisser contenter mon envie de naître, je te rendrai cent moi-mêmes. » Admirez quelle touche de grâce avaient ces doigts capables de briser le fer. Ah ! il reste bien toujours le maître incomparable. Comment ferai-je pour l’oublier et me donner aux Vénitiens ?

Brusquement s’éteignit l’ironie enjouée que, dans sa dernière phrase, il s’adressait à lui-même ; et il parut se replier tout entier sur sa pensée. La tête basse, le corps contracté par une sorte de correspondance avec l’extrême tension de son esprit, il tâchait maintenant de découvrir quelques-unes des analogies secrètes qui devaient relier les images multiples et diverses entrevues en de rapides éclairs ; il tâchait maintenant de déterminer quelques-unes des lignes maîtresses suivant lesquelles devait se développer la nouvelle création. Tel était son effort qu’on voyait sous la peau trembler les muscles de son visage ; et la tragédienne, en le regardant, éprouvait à son tour un malaise un peu semblable à celui qu’elle eût éprouvé si, en sa présence, il eût voulu tendre violemment la corde d’un arc gigantesque. Et elle le savait très loin, étranger, indifférent à tout ce qui n’était pas sa pensée propre.

— Il est déjà tard, l’heure approche ; il faut rentrer, — dit-il, secoué par un sursaut, comme poursuivi par l’anxiété ; car il avait vu réapparaître le formidable monstre aux mille visages humains, remplissant le large espace de la salle sonore. — Il faut que je regagne mon hôtel assez tôt pour m’habiller.

Puis, par un retour de sa vanité juvénile, il pensa aux yeux des femmes inconnues qui le verraient ce soir-là pour la première fois.

— À l’hôtel Danieli ! ordonna la Foscarina au rameur. Et, tandis que le fer dentelé de la proue évoluait sur l’eau

avec une lente oscillation pareille à un mouvement animal, ils ressentirent l’un et l’autre une angoisse différente, mais également douloureuse, à l’instant où, laissant derrière eux le silence infini de l’estuaire envahi déjà par l’ombre et la mort, ils retournaient vers la ville magnifique et tentatrice dont les canaux, comme les veines d’une femme voluptueuse, commençaient à s’embraser de la fièvre nocturne.

Ils se turent quelques minutes, absorbés par le tourbillon intérieur qui ébranlait leur être jusqu’aux racines, comme pour les arracher. Des Jardins, les effluves descendaient autour d’eux et nageaient comme des huiles sur l’eau qui, çà et là, portait dans ses plis le lustre du vieux bronze. Il y avait dans l’air comme un reflet épars du faste d’autrefois, et leurs yeux le percevaient de la même façon que, en contemplant les palais noircis par les siècles, ils avaient, dans l’harmonie des marbres durables, retrouvé la note éteinte de l’or. Il semblait qu’en ce soir magique revinssent tous les souffles et les mirages de l’Orient lointain, tels que les apportait jadis, dans ses voiles creuses et dans ses flancs recourbés, la galère pleine de belles proies. Et toutes les choses d’alentour exaltaient la puissance de la vie chez cet homme qui voulait attirer à soi l’univers afin de ne plus mourir, chez cette femme qui voulait jeter au bûcher son âme trop lourde afin de mourir pure. Et ils palpitaient l’un et l’autre, sous l’oppression d’une anxiété croissante, l’oreille attentive à la fuite du temps, comme si l’eau sur laquelle ils naviguaient eût coulé dans une clepsydre effroyable.

Ils sursautèrent l’un et l’autre, au fracas imprévu d’une salve qui saluait le pavillon amené sur la poupe d’un vaisseau de guerre à l’ancre devant les Jardins. Au sommet de la masse noire, ils virent le drapeau tricolore descendre le long du mât et se replier, comme un rêve héroïque évanoui. Pendant quelques secondes, tandis que la gondole glissait dans l’ombre plus épaisse, rasant le flanc du colosse armé, le silence parut plus profond.

— Connaissez-vous — demanda tout à coup Stelio — cette Donatella Arvale qui doit chanter dans Ariane ?

Sa voix, en se répercutant contre le cuirassé, dans l’ombre plus épaisse, prit une sonorité singulière.

— C’est la fille du grand sculpteur Lorenzo Arvale, — répondit après un instant d’hésitation la Foscarina. — Je n’ai pas d’amie plus chère, et même je lui donne en ce moment l’hospitalité. Vous la rencontrerez chez moi, ce soir, après la fête.

— Hier soir, donna Andriana m’a parlé d’elle avec beaucoup de chaleur, comme d’un prodige. Elle m’a dit que la pensée de désensevelir Ariane lui était venue à entendre Donatella Arvale chanter divinement l’air : « Come tu puoi — Vedermi piangere [5]?… » Nous aurons donc chez vous une musique divine,

Perdita. Oh ! comme j’en ai soif ! Là-bas, dans ma solitude, pendant des mois et des mois, il ne m’est donné d’entendre que la seule musique de la mer, trop terrible, ou la mienne, trop tumultueuse encore.

Les cloches de Saint-Marc donnèrent le signal de la Salutation angélique ; et leurs puissants éclats se dilatèrent en larges ondes sur le miroir du bassin, vibrèrent dans les vergues des navires, se propagèrent sur la lagune infinie. De Saint-Georges-Majeur, de Saint-Georges-des-Grecs, de Saint- Georges-des-Esclavons, de Saint-Jean-en-Bragora, de Saint- Moïse, de la Salute, du Rédempteur, et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours lointaines de la Madonna dell’Orto, de Saint-Job, de Saint-André, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet amas des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations atteignirent le scintillement des premières étoiles. Ces voix sacrées donnaient une idéale grandeur infinie à la Ville du Silence. Partant delà cime des temples, des hauts clochetons ouverts aux vents marins, elles répétaient aux hommes anxieux la parole de cette multitude immortelle que recélaient maintenant les ténèbres des nefs profondes ou qu’agitaient mystérieusement les clartés des lampes votives ; aux esprits fatigués par le jour elles apportaient le message des surhumaines créatures qui annonçaient un prodige ou promettaient un monde, figurées sur les parois des secrètes chapelles, dans les icônes des autels intérieurs. Et toutes les apparitions de la Beauté consolatrice qu’invoque la Prière unanime s’élevaient avec cette immense rafale de sons, chantaient en ce chœur aérien, illuminaient la face de la nuit merveilleuse.

— Pouvez-vous prier encore ? — demanda Stelio à mi-voix, en regardant la femme qui, les paupières baissées et immobiles, les mains jointes sur les genoux, se recueillait toute dans une oraison intérieure.

Elle ne répondit pas ; et même, ses lèvres se serrèrent plus fort. Et tous deux restèrent à écouter, sentant revenir encore leur angoisse, comme un fleuve qui, après la cataracte, reprend la rapidité de son cours. Ils avaient tous deux la conscience confuse de l’étrange intervalle où avait soudainement surgi entre eux une figure nouvelle, où avait été proféré un nom nouveau. Le fantôme de la brusque sensation qu’ils avaient reçue en pénétrant dans l’ombre projetée par le flanc du vaisseau demeurait en eux comme un écueil isolé, comme un point indistinct mais persistant, autour duquel s’ouvrait une sorte de vide inexplorable. L’angoisse et la passion les reprenaient maintenant à l’improviste et les jetaient l’un vers l’autre, les rapprochaient avec tant de force qu’ils n’osaient pas se regarder dans les pupilles, par crainte d’y découvrir une convoitise trop brutale,

— Vous reverrai-je ce soir, après la fête ? — demanda la Foscarina, avec un tremblement dans sa voix éteinte. — Êtes-vous libre ?

Elle s’empressait maintenant de le retenir, de le faire prisonnier, comme si elle eût craint qu’il ne lui échappât, comme si elle eût espéré découvrir cette nuit-là quelque philtre capable de l’enchaîner à elle définitivement. Et, si elle comprenait que désormais le don de son corps était devenu nécessaire, pourtant, à travers la flamme qui la brûlait toute, elle reconnaissait aussi avec une atroce lucidité la misère de ce don refusé si longtemps. Et une pudeur douloureuse, mêlée d’effroi et d’orgueil, contractait ses membres défleuris.

— Je suis libre, je suis à vous, — répondit le jeune homme, tout bas, sans lever les yeux sur elle. — Vous savez que pour moi rien ne vaut ce que vous pouvez me donner.

Il tremblait, lui aussi, au fond de son cœur, devant les deux buts vers lesquels, ce soir-là, toute son énergie se tendait comme un arc : — la ville et la femme, toutes les deux tentatrices et mystérieuses, et lasses d’avoir trop vécu, et lourdes de trop nombreuses amours, et trop magnifiées par son rêve, et destinées à tromper son attente.

Son âme resta opprimée quelques instants, sous un flot impétueux de regrets et de désirs. L’orgueil et l’ivresse de son dur et persévérant labeur, son ambition sans frein et sans limite, resserrée dans un champ trop étroit, son âpre intolérance de la vie médiocre, sa prétention aux privilèges des princes, le goût dissimulé de l’action qui le poussait vers la foule comme vers la proie préférable, le songe d’un art plus grand et plus impérieux qui fût tout à la fois entre ses mains un flambeau de lumière et un instrument de domination, tous ses rêves superbes et empourprés, tous ses besoins insatiables de prééminence, de gloire et de plaisir, s’insurgèrent avec un tumulte confus et l’éblouirent et le suffoquèrent. Et le poids de la tristesse l’inclina vers le suprême amour de cette femme solitaire et nomade qui, dans les plis de ses vêtements, paraissait lui apporter, recueillie et muette, la frénésie de ces multitudes lointaines où son art avait excité le frisson divin et foudroyant par un cri de passion, ou par un sanglot de douleur, ou par un silence de mort ; une trouble convoitise le plia vers cette femme savante et désespérée, où il croyait découvrir les vestiges de toutes les voluptés et de toutes les fièvres, vers ce corps qui n’était plus jeune, qu’avaient amolli toutes les caresses et qu’il ne connaissait pas encore.

— C’est une promesse ? — reprit-il, le front penché, se resserrant tout entier en lui-même pour contenir son agitation. — Ah ! enfin !…

Elle ne répondit pas ; mais elle fixa sur lui un regard où brûlait une ardeur presque folle.

Stelio ne vit pas ce regard. Et ils demeurèrent silencieux, tandis que le bourdonnement du bronze passait au-dessus de leurs têtes, si fort qu’ils le sentaient dans la racine de leurs cheveux comme un frémissement de leur propre chair.

— Adieu, — dit—elle, au moment où ils abordaient. — À la sortie, nous nous retrouverons dans la cour, près du second puits, le plus voisin du Môle.

— Adieu, dit-il. Faites que je vous aperçoive au milieu de la foule, quand je serai sur le point de prononcer ma première parole.

Une clameur confuse arriva de Saint-Marc avec le son des cloches, se propagea sur la Piazzetta, se perdit vers la Fortune.

— Que toute la lumière soit sur votre front, Stelio ! — dit-elle en guise de bon présage.

Et, passionnément, elle lui tendit ses mains arides.

*
* *

Lorsqu’il entra dans la cour par la porte du midi, Stelio, en voyant l’escalier des Géants assailli par la noire et blanche multitude qui fourmillait sous la rougeâtre lueur des torches fixées dans les candélabres de fer, eut un mouve- ment soudain de répugnance et s’arrêta sous le porche : il avait senti le contraste entre cette cohue mesquine et les aspects de ces architectures qui, magnifiées par l’insolite illumination nocturne, exprimaient avec des harmonies variées la force et la beauté de la vie d’autrefois.

— Quelle misère ! — s’écria-t-il en se retournant vers les amis qui l’accompagnaient. — Dans la salle du Grand Conseil, sur l’estrade du Doge, trouver des métaphores pour émouvoir mille plastrons empesés ! Retournons en arrière ; allons respirer l’odeur de l’autre foule, de la foule véritable. La Reine n’est pas sortie encore du Palais Royal. Nous avons le temps.

— Jusqu’au moment où je te verrai sur l’estrade, — dit en riant Francesco de Lizo, — je ne serai pas sûr que tu parleras.

— Stelio, je crois, préférerait le balcon a l’estrade, — dit Piero Martello, qui voulait flatter chez le maître ce goût de sédition et cet esprit factieux qu’il affectait lui-même pour l’imiter. — Haranguer entre les deux colonnes rouges le peuple mutiné qui menacerait de mettre le feu aux Procuraties et à la Libreria Vecchia !

— Oui, certainement, dit Stelio, si la harangue avait le pouvoir d’empêcher ou de précipiter un acte irréparable. Je conçois que l’on use de la parole écrite pour créer une pure forme de beauté que le livre encore non coupé contient et renferme comme un tabernacle auquel on n’accède que par élection, avec la même volonté préméditée qui est nécessaire pour briser un sceau. Mais il me semble que le discours parlé, quand il s’adresse directement à une multitude, doit avoir pour fin l’action seule. C’est uniquement à cette condition qu’un esprit fier peut, sans s’amoindrir, communiquer avec la foule par les vertus sensuelles de la voix et du geste. En tout autre cas, son jeu serait de nature histrionique. Aussi, ai-je un repentir amer d’avoir accepté cette fonction d’ovateur décoratif et de pur agrément. Considérez, je vous prie. ce qu’il y a d’humiliant pour moi dans l’honneur qu’on me fait ; et considérez aussi l’inutilité de mon prochain effort. Tous ces gens-là, foule étrangère enlevée un soir à ses occupations médiocres ou à ses récréations favorites, viennent m’écouter avec la même curiosité vaine et stupide qui les porterait ù écouter un « virtuose » quelconque. Pour les femmes qui m’entendront, l’art que je mets à composer le nœud de ma cravate sera beaucoup plus appréciable que l’art avec lequel je coordonne mes périodes. Et, au fond, il est probable que l’unique effet de mon discours sera un battement de mains assourdi par les gants ou un bref murmure discret auquel je répondrai par une gracieuse inclination de tête. Ne vous semble-t-il pas que je vais atteindre le terme suprême de mon ambition ?

— Tu as tort, — dit Francesco de Lizo. — Tu devrais te féliciter d’avoir cette heureuse occasion d’imprimer durant quelques heures le rythme de l’art à la vie d’une cité oublieuse et .de nous faire entrevoir les splendeurs dont notre existence pourrait s’embellir par l’accord renouvelé de l’Art et de la Vie. Si l’homme qui éleva le Théâtre de Fête était là, il te louerait pour cette harmonie qu’il a prédite. Mais ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’en ton absence et à ton insu la fête semble avoir été préparée sous l’inspiration de ton génie. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de restaurer et de répandre le goût, même au milieu de la barbarie présente. Ton influence est plus profonde aujourd’hui que tu ne le crois. La dame qui a voulu te glorifier, celle que tu nommes la Dogaresse, à chaque idée nouvelle qui lui venait à l’esprit se posait la question : « Cela plaira-t-il à Effrena ?… » Si tu savais combien de jeunes gens se posent aujourd’hui la même question, lorsqu’ils considèrent les aspects de leur vie intérieure !

— Et pour qui parleras-tu, sinon pour eux ? — dit Daniele Glàuro, lé fervent et stérile ascète de la Beauté, avec cette voix toute spirituelle où semblait se refléter l’ardeur candide et inextinguible d’une âme que le maître préférait comme la plus fidèle. — Si, quand tu seras sur l’estrade, tu jettes autour de toi un regard, tu les reconnaîtras aisément à l’expression de leurs yeux. Et ils sont là en grand nombre, et plusieurs sont même venus de très loin ; et ils attendent ta parole avec une anxiété que tu ne comprends pas, peut-être. Qui sont-ils ? Ce sont tous ceux qui ont bu ta poésie, qui ont respiré l’éther enflammé de ton rêve, qui ont senti la griffe de ta chimère ; tous ceux à qui tu as annoncé la transfiguration du monde par le prodige d’un art nouveau. Grand, très grand est le nombre de ceux que tu as séduits par ton espérance et par ta joie. Or, ils ont ouï dire que tu parlerais à Venise, dans le Palais des Doges, dans l’un des endroits les plus glorieux et les plus splendides qu’il y ait sur la terre. Us pourront donc te voir et t’écouter pour la première fois au milieu de cette inestimable magnificence qui leur paraît le cadre approprié à ta nature. Le vieux Palais des Doges, resté dans les ténèbres pendant une si longue succession de nuits, s’illumine tout d’un coup et revit, ce soir. Pour eux, toi seul as eu le pouvoir d’en rallumer les torches. Comprends-tu, maintenant, leur anxieuse attente ! Et ne te semble-t-il pas que c’est pour eux seuls que tu dois parler ? Cette condition que tu imposes à l’homme haranguant une multitude, elle peut s’accomplir. Il dépend de toi de soulever dans leurs âmes une émotion forte qui les tourne et les oriente pour toujours vers l’Idéal. Combien d’entre eux, Stelio, garderont de cette nuit vénitienne un souvenir inoubliable ?

Stelio mit la main sur les épaules prématurément courbées du docteur mystique et, en souriant, répéta les paroles de Pétrarque :

Non-ego loquar omnibus, sed tibi, sed mihi, et his[6]

Il voyait en lui-même resplendir les yeux de ses disciples inconnus ; et il entendait maintenant résonner en lui-même avec une clarté parfaite, comme une modalité tonique, l’accent de son exorde.

— Néanmoins, — répliqua-t-il gaiement en s’adressant à Piero Martello, — il serait plus amusant de soulever dans cette mer une tempête.

Ils étaient sous le portique, près du pilastre angulaire, en contact avec la foule unanime et bruyante qui se pressait sur la Piazzetta, s’allongeait vers la Zecca, s’engouffrait sous les Procuraties, barrait la Tour de l’Horloge, occupait tous les espaces libres comme eût fait l’onde sans forme, communiquait sacbaleur vivante au marbre des colonnes et des murs heurtés avec violence par son continuel remous. De temps à autre, une clameur plus forte s’élevait, lointaine, à l’extrémité de la Grande Place, et se propageait ; et tantôt sa force allait croissant jusqu’à éclater près d’eux comme un tonnerre, tantôt elle allait diminuant jusqu’à expirer près d’eux comme un murmure. Les archivoltes, les galeries, les flèches, les coupoles de la Basilique dorée, l’attique de la Loggetta, les architraves de la Bibliothèque resplendissaient d’innombrables petites flammes ; et la pyramide du Campanile, très haute, scintillante parmi les constellations silencieuses dans le sein de la nuit, évoquait sur la multitude ivre de clameur l’immensité du silence bleu, le navigateur à l’extrémité de la lagune où cette lumière lui apparaissait comme un phare nouveau, le rythme d’une rame solitaire agitant sur l’eau dormante le reflet des astres, la paix sacrée : recueillie dans les murs de quelque couvent des Iles.

— Je voudrais, cette nuit, me trouver pour la première fois avec la femme que je désire, par delà les Jardins, vers le Lido, sur une couche flottante,— dit le poète érotique Paris Eglano, un jeune homme blond et imberbe, dont la belle bouche purpurine et vorace faisait contraste avec la délicatesse presque angélique de ses traits.— A quelque amant néronien caché sous le felze, Venise offrira dans une heure le spectacle d’une ville délirante qui s’incendie.

Stelio sourit en remarquant à quel point ses familiers s’étaient imprégnés de son essence et combien profondément le sceau de son style s’était imprimé sur leurs esprits. Subitement s’offrit à son désir l’image de la Foscarina empoisonnée par l’art, chargée d’expérience voluptueuse, ayant le goût de la maturité et de la corruption dans sa bouche éloquente, ayant l’aridité de la vaine fièvre dans ses mains qui avaient exprimé le suc des fruits fallacieux, gardant les vestiges de cent masques sur ce visage qui avait simulé la fureur des passions mortelles. C’était ainsi que se la représentait son désir ; et il palpitait à la pensée que, tout à l’heure, il la verrait émerger de la foule comme de l’élément dont elle était l’esclave, et qu’il puiserait dans le regard de cette femme l’ivresse nécessaire.

— Allons ! dit-il brusquement à ses amis ; il est l’heure. Un coup de canon annonçait que la Reine était sortie du

Palais Royal. Un long frémissement courut parmi la vivante masse humaine, pareil à celui qui, en mer, précède la rafale. Sur le quai de Saint-Georges-Majeur, une fusée partit avec un long sifflement, s’éleva droit dans les airs comme une tige de feu, jeta au sommet une tonnante rose de splendeurs ; puis elle se courba, se raréfia, se dispersa en étincelles tremblantes, s’éteignit dans l’eau avec une crépitation sourde. Et la clameur joyeuse qui s’adressait à la belle femme couronnée, — le nom de la fleur et de la perle[7], répété dans un cri d’amour aux échos du marbre, — évoqua la pompe de l’ancienne Promission, le cortège triomphal des Arts escortant jusqu’au Palais la nouvelle Dogaresse, le flot d’allégresse sur lequel Morosina Grimani montait jusqu’à son trône, resplendissante d’or, tandis que tous les Arts s’inclinaient devant elle, chargés de dons comme des cornes d’abondance.

— Assurément, — dit Francesco de Lizo, — si la Reine aime tes livres, elle doit porter ce soir toutes ses perles au cou. Tu auras devant toi un buisson ardent : tous les joyaux héréditaires du patriciat vénitien.

— Regarde au pied de l’escalier, Stelio, — dit Daniele Glàuro. — Il y a là un groupe de fanatiques t’attendant au passage.

Stelio s’arrêta près du puits indiqué par la Foscarina ; il se pencha sur la margelle de bronze, dont ses genoux effleurèrent les petites cariatides en relief ; et. dans le sombre miroir intérieur, il aperçut le vague reflet des lointaines étoiles. Pendant quelques instants son âme s’isola, se fit sourde aux rumeurs environnantes, se recueillit dans ce disque d’ombre d’où montait une légère fraîcheur qui révélait la muette présence de l’eau. Et il sentit la fatigue de son esprit trop tendu, et le désir d’être ailleurs, et le vague besoin d’outre-passer aussi cette ivresse que lui promettaient les heures nocturnes, et, dans la dernière profondeur de son être,, une âme secrète qui, à la ressemblance de ce miroir d’eau, demeurait immo- bile, étrangère et intangible.

— Que vois-tu ? — lui demanda Piero Martello en se pen- chant comme lui sur la margelle usée par les cordes séculaires.

Il répondit :

— Le visage de la Vérité.


*
* *

Dans les pièces contiguës à la salle du Grand Conseil, jadis habitées par le Doge et maintenant par les statues païennes prises avec les antiques butins de guerre, Stelio attendait l’avertissement du maître des cérémonies pour monter sur l’estrade. Calme, il souriait aux amis qui lui parlaient ; mais leurs paroles arrivaient à son oreille comme les grondements interrompus que le vent apporte de loin entre deux pauses. De temps à autre, par un brusque mouvement involontaire, il s’approchait d’une statue et la palpait d’une main convulsive, comme s’il eût cherché à y découvrir un point faible pour la briser, ou il se penchait curieusement sur une médaille, comme pour y lire un signe indéchiffrable. Mais ses yeux ne voyaient pas : leur regard était tourné en dedans, là où le pouvoir multiplié de la volonté suscitait les formes silencieuses qui devaient, dans le flux de la voix, atteindre la perfection de la musique verbale. Tout son être se contractait dans un effort pour élever au plus haut degré de l’intensité la représentation du sentiment extraordinaire qui le possédait. Puisqu’il ne pouvait parler que de lui-même et de son propre univers, il voulait au moins réunir dans une idéale figure les qualités souveraines de son art et manifester par des images à l’esprit de ses disciples quelle invincible force de désir le lançait à travers la vie. Une fois de plus il voulait leur montrer que, pour obtenir la victoire sur les hommes et sur les choses, rien ne vaut la persévérance à s’exalter soi-même et à magnifier son propre rêve de beauté ou de domination.

Penché sur une médaille de Pisanello, il sentait dans ses tempes ardentes battre avec une rapidité incroyable le pouls de sa pensée.

— Yois,’Stelio, —vint lui dire Daniele Glàuro, avec ce pieux respect qui mettait un voile sur sa voix lorsqu’il parlait de sa religion, — vois comment opèrent sur toi les affinités mystérieuses de l’Art et comment un infaillible instinct, à l’heure où ta pensée est sur le point de se révéler, la conduit, entre tant de formes, vers l’exemplaire de la plus exacte expression, vers l’empreinte du plus haut style. C’est au moment où tu vas frapper ton idée que l’attrait du semblable t’incline sur une médaille de Pisanello, que tu te rencontres avec la marque de celui qui fut un des plus grands stylistes apparus dans le monde, l’âme la plus franchement hellénique de toute la Renaissance. Et voilà que ton front est soudain éclairé d’un signe de lumière.

Le bronze pur portait l’effigie d’un jeune homme à la belle chevelure onduleuse, au profil impérial, au cou apollonien, type souverain d’élégance et de vigueur, si parfait que. l’imagination ne pouvait se le figurer dans la vie qu’exempt de toute décadence, immuable, tel que l’artiste l’avait enfermé dans le cercle de ce métal pour l’éternité. — Dux equitum præstans Malatesta Novellus Cesenae Dominus. Opus Pisani pictoris. — Et, à côté, il y avait une autre médaille, œuvre du même créateur, où se voyait l’effigie d’une vierge à la poitrine mince, au cou de cygne, à la chevelure ramassée par derrière en forme de bourse pesante, le front haut et fuyant déjà promis à l’auréole de la béatitude : vase de pureté scellé pour toujours, dur, précis et limpide comme le diamant ; ciboire adamantin où était conservée une âme consacrée comme l’hostie au sacrifice. — Cicilia Virgo filia Johannis Francisci primi Marchionis Mantuae.

— Vois, — reprit le subtil exégète, — vois comme Pisanello savait cueillir d’une main également prodigieuse la plus superbe fleur de la vie et la plus pure fleur de la mort. Dans le même bronze, il a coulé l’image du désir profane et l’image de l’aspiration sacrée, toutes les deux fixées dans la même idéalité du style. Ne reconnais-tu pas ici les analogies qui rattachent à cet art ton art propre ? Quand ta Perséphone détache de l’arbre infernal la grenade mûre, son beau geste de convoitise a aussi quelque chose de mystique : en fendant, l’écorce pour manger les grains, elle déterminera inconsciemment sa destinée. L’ombre du mystère plane donc sur cet acte sensuel. Par là, tu as manifesté le caractère de ton œuvre tout entière. Nulle sensualité n’est plus ardente que la tienne ; mais tes sens ont une telle acuité qu’en jouissant des apparences ils pénètrent au plus profond des choses, et qu’ils y rencontrent le mystère, et qu’ils en frissonnent. Ta vision se prolonge par delà le voile sur lequel la vie peint ses images voluptueuses, où tu te complais. Ainsi, conciliant en toi-même ce qui paraît inconciliable, fondant sans effort en toi-même les deux termes de l’antithèse, tu donnes aujourd’hui l’exemple d’une vie complète et extraordinairement puissante. Voilà ce que tu dois faire entendre à tes auditeurs : car c’est cela surtout qu’il importe à ta gloire que l’on reconnaisse.

Et il avait célébré l’idéal hymen entre ce fier Malatesta, le chef des cavaliers, et Cécile de Gonzague, la bienheureuse vierge mantouane, avec la foi du bon prêtre officiant à l’autel. C’était pour cette foi que Stelio l’aimait, et aussi parce qu’en nul autre il ne sentait plus profonde et plus sincère la croyance à la réalité du monde poétique, et enfin parce qu’en celui-là il retrouvait souvent une sorte de conscience révélatrice et quelquefois une illumination imprévue de ses propres œuvres.

— La Foscarina entre, accompagnée de Donatella Arvale ! annonça Francesco de Lizo, qui observait le passage de la foule montant par l’Escalier des Censeurs et se pressant dans la salle immense.

Et alors Stelio Effrena fut ressaisi par l’anxiété. Et il entendait le murmure de la multitude se confondre pour son oreille avec le battement de ses artères comme dans un lointain infini, et revenir, sur cette rumeur, les dernières paroles de Perclita.

*
* *

Le murmure grandit, s’affaiblit, cessa, tandis que Stelio gravissait d’un pas ferme et léger les marches de l’estrade. En se retournant vers la foule, ses yeux éblouis entrevirent le formidable monstre aux mille visages humains, parmi l’or et la pourpre sombre de la salle immense.

Une subite poussée d’orgueil lui fit retrouver l’empire de lui-même. Il s’inclina vers la Reine et vers Donna Andriana Duodo, qui lui souriaient de leurs sourires jumeaux, comme sur le Grand Canal dans la barque fuyante. Il jeta vers la scintillation des premiers rangs un regard aigu pour y reconnaître la Foscarina : il parcourut jusqu’au fond toute l’assemblée, là où n’apparaissait qu’une zone obscure semée de vagues taches pâles. Et alors cette multitude, devenue muette et attentive, s’offrit à lui sous l’image d’une énorme chimère ocellée, au buste couvert de splendides écailles, qui s’allongeait, noirâtre, sous les volutes d’un ciel riche et lourd comme un trésor suspendu.

Il était éblouissant, ce buste chimérique où brillait sans doute plus d’une parure qui jadis avait jeté ses feux sous le même ciel, dans le banquet nocturne d’un couronnement. Le diadème et les colliers de la reine, — les multiples colliers de perles réduites en grains de lumière, qui faisaient penser à un miraculeux égrènement visible du sourire royal, — les sombres émeraudes d’Andriana Duodo, enlevées autrefois à la garde d’un cimeterre, les rubis de Giusliniana Mémo, sertis en forme d’œiilets par l’inimitable travail de Vettor Camelio, les saphirs de Lucrezia Priuli, provenant des hautes socques sur lesquelles la Sérénissime Zilia s’était avancée vers le trône au jour de son triomphe, les béryls d’Orsetta Contarini. si délicatement mêlés à l’or mat par l’art de Silvestro Grifo, les turquoises de Zenobia Corner, baignées de pâleurs uniques par le mal mystérieux qui, une nuit, les avait changées sur le sein moite de la princesse de Lusignan, parmi les plaisirs d’Asolo ; — tous les joyaux insignes qui" avaient illustré les fêtes séculaires de la Ville Anadyomène s’embrasaient de feux nouveaux sur ce buste chimérique d’où arrivait à Stelio le tiède effluve de la peau et de l’haleine féminines. Étrangement moucheté, le reste du corps difforme s’étendait en arrière comme une sorte de prolongement caudal et pas- soit entre les deux gigantesques mappemondes qui rappelaient à la mémoire del’Imaginifique les deux sphères de bronze que le monstre aux yeux bandés presse de ses pattes léonines dans l’allégorie de Giambellino. Et cette ample vie animale, privée de pensée en face de celui qui seul devait penser maintenant, douée de cette fascination inerte que possèdent les énigmatiques idoles, couverte de son propre silence comme d’un bouclier capable de recueillir et de repousser toute vibration, attendait le premier frémissement de la parole dominatrice.

Stelio mesura ce silence, où sa première syllabe aurait pu trembler. Pendant que la voix montait à ses lèvres, conduite par la volonté, raffermie par elle contre le trouble instinctif, il aperçut la Foscarina debout près de la rampe qui entourait le globe céleste. Le visage très pâle de la Tragédienne, sur le cou privé de joyaux et sur la pureté des épaules nues, se dressait dans l’orbe des figures zodiacales. Stelio admira l’art de celte apparition. Les yeux attachés sur ces yeux adorateurs, il se mit ù parler lentement, comme s’il avait encore dans l’oreille le rythme de la rame :

a Je pensais, récemment, une après-midi, — en revenant des Jardins par ce tiède rivage des Esclavons où l’âme des poètes errants voit je ne sais quel magique pont d’or s’allonger sur une mer de lumière et de silence vers un rêve infini de Beauté, — je pensais, ou, plutôt, par la pensée, j’assistais, comme à un spectacle intime, à l’alliance nuptiale de Venise et de l’Automne sous les cieux.

» Il y avait, partout épars, un esprit de vie, fait d’attente passionnée et d’ardeur contenue, qui m’émerveillait par sa véhémence, mais qui cependant ne me paraissait pas nouveau : je l’avais déjà trouvé recueilli en certaines zones d’ombre, sous l’immobilité presque mortelle de l’Été ; et, à certains moments, je l’avais senti aussi, dans l’étrange odeur fébrile de l’eau, vibrer comme un pouls mystérieux. Ainsi, pensais-je, il est donc vrai que cette pure Cité d’art aspire à un suprême état de beauté qui pour elle a un retour annuel, comme pour la forêt l’éclosion des fleurs. Elle tend à se révéler elle-même dans une pleine harmonie, comme si toujours elle portait en soi, puissante et consciente, cette même volonté de perfection d’où elle est née et s’est formée au cours des siècles, telle une créature divine. Sous l’immobile embrasement de l’été, elle semblait ne plus palpiter, ne plus respirer, morte dans ses vertes eaux ; mais mon intuition ne m’a pas trompé, quand je devinai qu’elle était travaillée en secret par un esprit de vie suffisant pour renouveler le plus sublime des antiques prodiges.

» Voilà ce que je pensais, ce que je voyais. Mais par quelle vertu pourrai-je communiquer à ceux qui m’écoutent ce spectacle de beauté et de joie ? Nulle aurore et nul couchant ne valent une pareille heure de lumière sur les marbres et sur les eaux ; et l’apparition imprévue de la femme aimée dans la forêt d’avril n’est pas aussi enivrante que cette soudaine révélation diurne de la ville héroïque et voluptueuse qui porta et qui étouffa dans ses bras de pierre le plus riche songe de l’âme latine. »

La voix de l’orateur, claire et pénétrante, et comme glacée au début, s’était allumée subitement aux étincelles invisibles que devait susciter en lui l’effort de l’improvisation, réglé avec une vigilance aiguë par l’oreille difficile. Tandis que les paroles coulaient sans obstacle et que la ligne, rythmique de la période se fermait à la manière d’une figure dessinée d’un seul trait par une main hardie, les auditeurs, sous cette fluidité, sentaient l’excessive tension qui tourmentait l’esprit du jeune homme, et cela les captivait comme un de ces effrayants jeux du cirque où toutes les énergies herculéennes d’un athlète se manifestent par les cordes des tendons qui vibrent et par les trames des artères qui se gonflent. Ils sentaient tout ce qu’il y avait de vivant, de chaud et d’immédiat dans la pensée exprimée ainsi ; et leur jouissance éfait d’autant plus lorte qu’elle était plus imprévue : car, ce que chacun attendait de cet infatigable chercheur de perfections, c’était la lecture étudiée d’un discours composé laborieusement. Ses dévots assistaient avec émotion à cette épreuve audacieuse, comme s’ils avaient eu devant eux, dévoilé, le secret labeur d’où étaient sorties les formes qui les avaient si profondément charmés. Et cette émotion initiale, répandue par une sorte de contagion, indéfiniment multipliée dans le grand nombre, et devenue unanime, se répercutait en celui qui l’avait fait naître. Il sembla qu’il y succombait.

Celait le péril prévu. Sous le choc d’une onde trop forte, l’orateur chancela. Pendant quelques secondes, une épaisse obscurité envahit son cerveau ; la lumière de ses idées s’éteignit comme une torche au souffle d’un vent irrésistible ; ses yeux se voilèrent comme au début du vertige. Mais il comprit quelle serait la honte de la défaite s’il cédait à cet égare- ment ; et, par une espèce de heurt brutal, sa volonté fit jaillir dans cette obscurité, comme le briquet du silex, une autre étincelle.

Du regard et du geste, il éleva l’âme de la foule vers le chef-d’œuvre qui, dans le ciel de la salle, répandait une irradiation solaire.

« Je suis certain, s’écria—t-il, je suis certain que telle apparut Venise au Véronèse, lorsqu’il cherchait en lui-même l’image de la Reine triomphale. »

Et il dit pourquoi l’artiste prodigue, après avoir jeté sur sa toile à profusion l’or, les gemmes, la soie, la pourpre, l’hermine, toutes les opulences, ne put représenter le visage glorieux autrement que dans un nimbe d’ombre.

« C’est pour cette ombre qu’il faut exalter le Véronèse ! Représentant sous une figure humaine la Cité dominatrice, il sut en exprimer l’esprit essentiel, dont le symbole serait une flamme inextinguible à travers un voile d’eau. Et tel, que je connais bien, ayant plongé son âme dans cette zone sublime, l’en a retirée enrichie d’une puissance nouvelle et, par la suite, a forgé avec des mains plus ardentes son art et sa vie. »

Cet homme-là, n’était-ce pas lui-même ? Dans cette affirmation de sa personne propre, il retrouva toute son assurance et sentit que désormais il était le maître de sa pensée et de sa parole, hors de danger, capable d’entraîner dans les cercles de son rêve l’énorme chimère ocellée, au buste couvert d’écaillés splendides, le monstre éphémère et versatile au flanc duquel émergeait filialement la muse tragique, la tête dressée dans l’orbe des constellations.

Obéissant à son geste, les visages innombrables se levèrent vers l’Apothéose, les yeux dessillés contemplèrent avec stupeur ce prodige comme s’ils le voyaient pour la première fois et comme s’ils le voyaient sous un aspect tout nouveau pour eux. Le dos nu de la femme au casque d’or resplendissait sur le nuage avec un relief de vie musculaire si puissant qu’il tentait comme une chair palpable. Et, de cette nudité plus vivace que tout le reste, victorieuse du temps qui, au-dessous d’elle, avait obscurci les héroïques images des sièges et des batailles, il semblait qu’émanât un enchantement voluptueux dont les souffles de la nuit automnale, respirant par les balcons ouverts, augmentaient la douceur ; tandis que, là-haut, les princesses de cette autre cour, penchées sur la balustrade entre les deux colonnes torses, inclinaient leurs visages allumés et leurs seins opulents vers leurs dernières sœurs mondaines.

Alors, dans cet enchantement, le poète jeta ses périodes, ailées comme des strophes lyriques.

Il montra la Ville enflammée de désir et palpitante d’anxiété en ses mille ceintures vertes, étendant ses bras de marbre vers le sauvage Automne dont l’humide haleine lui arrivait embaumée par la mort délicieuse des campagnes et des îles. Il la fit trembler comme l’amante qui espère son heure de joie. Il évoqua les choses, « éloquentes comme si quelque signe invisible eût été attaché à leur apparence visible et que, par un divin privilège, elles eussent vécu dans la supérieure vérité de l’Art ». Il exalta enfin cette sorte de rythmique intelligence qui en élabore studieusement les aspects, comme pour les rendre conformes à une idée et les faire concourir à une fin préconçue. Et Venise alors parut avoir des mains merveilleuses pour composer ses lumières et ses ombres, pour tisser elle-même l’inimitable tissu d’allégories qui la recouvre.

« Et puisque, dans l’univers, la poésie seule est vérité, celui qui sait la contempler et l’attirer à soi par les vertus de la pensée, celui-là est bien près de connaître le secret de la victoire sur la vie. »

En prononçant ces paroles, il avait cherché les yeux de Daniele Glàuro et les avait vus briller de bonheur, sous cet énorme front méditatif qui paraissait gros d’un monde non enfanté. Le docteur mystique était là, près de l’estrade, avec plusieurs de ces disciples inconnus qu’il avait décrits au maître, avides et anxieux, pleins de foi et d’attente, impatients de briser la chaîne de leur servitude quotidienne et de connaître une libre ivresse de joie et de douleur. Stelio les voyait réunis en groupe, comme un noyau de forces massées, le dos aux grandes armoires rougeâtres où gisaient ensevelis les innombrables volumes d’une sagesse oubliée et inerte. Il distinguait leurs visages ardents et attentifs, leurs longues chevelures, leurs bouches entr’ouvertes avec une stupeur enfantine ou fermées avec une espèce de violence sensitive, leurs yeux clairs ou bruns sur lesquels le souffle des paroles faisait passer tour à tour des lumières et des ombres, comme la brise changeante sur un partei’re de fleurs délicates. Il avait la certitude de tenir dans sa main leurs âmes confondues en une seule et de pouvoir agiter cette âme unique ou l’étreindre dans son poing ou la déchirer ou la brûler comme un léger drapeau.

Tandis que son esprit se bandait et se débandait avec vigueur pour ce continuel décochement, il ne laissait pas de conserver une étrange lucidité d’investigation extérieure, une faculté d’observation matérielle qui devenait plus aiguë et plus nette à mesure que son éloquence s’accélérait et s’enflammait davantage. Il sentait peu à peu son effort devenir plus facile, et que le pouvoir de sa volonté était devancé par une énergie libre et obscure comme un instinct, surgie des profondeurs de son inconscience et opérant par un procédé occulte, invérifiable. Par analogie, il se rappelait certains moments extraordinaires où, dans le silence des veilles, il avait écrit un vers éternel qui lui avait paru, non pas sorti de son cerveau, mais dicté par un dieu violent auquel sa main avait obéi comme un instrument aveugle. C’était à peu près le même étonnement qu’il éprouvait à cette heure, quand son oreille était surprise par la cadence imprévue des mots que proféraient ses lèvres. Dans la communion qui s’était établie entre son âme et l’âme de cette foule, il survenait un prodige presque divin. Au sentiment qu’il avait de sa personne habituelle s’ajoutait quelque chose de plus grand et de plus fort ; et il lui semblait que, de minute en minute, sa voix acquérait une plus haute vertu.

C’est alors qu’il aperçut en lui-même, complète et vivante, la figure idéale. Et il l’exprima selon la manière des deux maîtres coloristes qui régnaient en ce lieu, avec le luxe du Véronèse et la’ fougue du Tintoret, dans le langage de la poésie.

Toutes les vitalités et toutes les transfigurations de la pierre antique ou le temps accumula ses mystères et où la gloire grava ses emblèmes, toutes ces alternances de créations et de destructions merveilleusement faciles qui simulent dans l’eau esclave les libres vicissitudes du ciel ; la fulgurante vibration lumineuse depuis les croix des coupoles gonflées de prière jusqu’aux petits cristaux salins pendus sous l’arche des ponts ; et l’Époux lui-même, incliné sur son char de feu vers la Cité belle, et dans ce juvénile visage inhumain ces lèvres pleines de murmures et de sylvestres silences, et cette sorte de bestialité délicate et cruelle qui contrastait avec de profonds regards d’entendement, et ce sang qui bondissait par tout son corps jusqu’aux pouces de ses pieds agiles, jusqu’aux extrêmes phalanges de ses mains fortes, et tout For fauve et toute la pourpre qu’il portait avec lui, — tout passa et rayonna dans la voix du poète… Avec quelle passion, palpitante en ses mille ceintures vertes et sous ses immenses colliers, la Cité s’abandonnait au dieu magnifique !

Alors, emportée dans la spire ascendante des paroles, l’âme de la multitude parut s’élever tout à coup au sentiment de la Beauté comme à une cime jamais atteinte. L’éloquence du maître était secondée par l’expression de toutes les choses d’alentour ; elle semblait reprendre et continuer les rythmes auxquels obéissaient toute la grâce et toute la force figurées sur ces murailles, elle semblait résumer les concordances idéales entre ces formes que l’art humain avait créées et les qualités de l’atmosphère naturelle où elles se perpétuaient. Voilà pourquoi son verbe avait tant de pouvoir et son geste amplifiait si aisément les contours des images ; voilà pourquoi, en chacun des mots prononcés, la vertu suggestive du son rehaussait à ce point le sens de la lettre. Ce n’était pas seulement l’habitue ! effet d’une communication électrique établie entre l’orateur et l’auditoire ; c’était aussi l’enchantement qui gagnait toutes les pierres du prodigieux édifice et prenait une extraordinaire vigueur à l’insolite contact de toute cette huma- nité agglomérée et palpitante.Le frisson de la foule et la voix du poète semblaient rendre leur vie primitive aux murs séculaires et ressusciter dans ce froid musée l’esprit originel : — un noyau de puissantes idées, concrétées et organisées dans les substances les plus durables pour attester la noblesse d’une race.

La splendeur d’une jeunesse divine descendait sur les femmes, comme dans une alcôve somptueuse : car elles avaient ressenti intérieurement l’anxiété de l’attente et la volupté de s’abandonner, à la façon de la Cité belle. Elles souriaient avec une vague langueur, comme exténuées par une sensation trop forte, les épaules nues émergeant de leurs corolles de gemmes. Et les émeraudes d’Andriana Duodo, les rubis de Giustiniana Mémo, les saphirs de Lucrezia Priuli, les béryls d’Orsetta Contarini, les turquoises de Zenobia Corner, tous les joyaux héréditaires dont les feux avaient plus que le prix de la matière, comme le décor de la grande salle avait plus que le prix de l’art, mettaient sur les blancs visages de ces patriciennes le reflet des joyeusetés d’autrefois et réveil- laient en elles l’âme des voluptueuses qui avaient offert aux amours une chair macérée dans les bains de myrrhe, de musc, d’ambre, et découvert en public leurs seins fardés.

Stelio le voyait, ce buste féminin de l’énorme chimère, sur lequel palpitaient mollement les plumes des éventails : et il sentait passer sur son esprit une ivresse trop chaude, qui le troublait. L’ample vibration partie de lui-même se répercutait en lui-même avec une force multipliée, le secouait si profondément qu’il perdait le sentiment de son équilibre habituel. Il lui semblait qu’il oscillait sur la foule comme un corps concave et sonore où des résonances variées s’engendreraient par une volonté indistincte et pourtant infaillible. Dans les pauses, il attendait avec angoisse le signal de cette volonté, tandis que se prolongeait en lui comme l’écho d’une voix qui n’aurait pas été la sienne et qui aurait proféré des paroles signifiant des pensées pour lui toutes nouvelles. Et ce ciel et cette eau et cette pierre et cet Automne, ainsi représentés, lui paraissaient n’avoir aucun rapport avec ses propres sensations récentes, mais appartenir à un monde de rêve entrevu par lui à mesure qu’il parlait, dans une rapide succession d’éclairs.

Il était stupéfait de ce pouvoir inconnu qui affluait en lui, abolissant les limites de sa personne individuelle et conférant à sa voix solitaire la plénitude d’un chœur. — Telle était donc la trêve mystérieuse que la révélation de la Beauté pouvait octroyer à l’existence quotidienne des multitudes lasses ; telle était la mystérieuse volonté qui pouvait envahir le poète au moment où il répondait à l’âme innombrable qui l’interrogeait sur la valeur de la vie et s’efforçait de se hausser une fois au moins jusqu’à l’Idée éternelle. — À cette heure, il n’était que le messager par qui la Beauté offrait aux hommes, réunis en ce lieu consacré par des siècles de gloires humaines, le don divin de l’oubli. Il ne faisait que traduire dans les rythmes de la parole le visible langage par lequel, en ce même lieu, les nobles ouvriers de jadis avaient exprimé l’aspiration et l’imploration de la race. Et, pendant une heure, ces hommes contempleraient le monde avec des yeux différents, penseraient et rêveraient avec une autre âme.

En esprit, il traversa les murailles qui enserraient cette masse palpitante dans une espèce de cycle héroïque, dans un cercle de rouges trirèmes, de tours fortifiées et de théories triomphales. Ce lieu paraissait maintenant trop étroit à l’exaltation de son sentiment nouveau ; et, une fois encore, il était attiré vers la foule véritable, vers l’immense foule unanime qu’il avait vue ondoyer tout à l’heure dans la conque marmoréenne et pousser vers la nuit étoilée une clameur dont elle-même s’enivrait comme de sang et de vin.

Et ce ne fut pas seulement vers cette multitude, ce fut vers d’infinies multitudes que s’en alla sa pensée ; et il les évoqua serrées dans de profonds théâtres, dominées par une idée de vérité et de beauté, pâles et attentives devant le grand arc de la scène ouvert sur une merveilleuse transfiguration de la vie, ou frénétiques sous la splendeur subite irradiée par une parole immortelle. Et le rêve d’un art plus haut, se dressant une fois encore dans son âme, lui montra les hommes repris de respect pour les poètes comme pour les seuls qui puissent interrompre quelques instants l’angoisse humaine, étancher la soif, dispenser l’oubli. Et il la jugea trop facile, cette épreuve qu’il affrontait : excité par le souffle de la foule, son esprit s’estima capable de créer des fictions gigantesques. Et l’œuvre qu’il nourrissait en lui-même, informe encore, eut un fier tressaillement de vie, tandis que ses yeux voyaient, dressée dans l’orbe des constellations, la Tragédienne, la muse à la voix divulgatrice, qui semblait lui apporter entre les plis de sa robe, recueillie et muette, la frénésie des peuples lointains.

Presque épuisé par l’incroyable intensité de la vie vécue durant cette pause, il se remit à parler sur un ton plus bas. Sa parole eut l’éclat sourd de cette âme automnale que les maîtres de jadis façonnèrent à la Cité belle. Il dit la floraison d’art comprise entre la jeunesse de Giorgione et la vieillesse du Tintoret, et la montra « empourprée, dorée, opulente et expressive comme la pompe de la terre sous la dernière flamme du soleil ».

Ils revécurent, les précurseurs de cet art, avec la pulsation de leurs veines ; — pareils aux Centaures de Pindare qui, ayant connu le pouvoir du vin suave comme le miel, aussitôt repoussèrent le lait de leurs tables et se hâtèrent de boire le vin dans des cornes d’argent.

« Mais ces premiers créateurs n’auraient-ils pas eux-mêmes poussé un cri d’admiration, à voirie sang de la vierge Ursule ruisseler sous les coups du bel archer païen, dans le tableau de Carpaccio ? Un sang si vermeil dans une chair nourrie de lait ! Cette scène de meurtre est comme une fête : les archers y portent les armes les plus choisies, les vêtements les plus ornés, avec les attitudes les plus élégantes. L’éphèbe aux cheveux d’or qui, d’un si fier geste de grâce, transperce de flèches la martyre, ne ressemble-t-il pas vraiment à un Eros adolescent, travesti et sans ailes ?

» Ce gracieux meurtrier d’innocences (ou peut-être son frère), après avoir déposé l’arc, s’abandonnera demain à l’enchantement .de la musique pour rêver un rêve infini de volupté.

» C’est bien Giorgione qui verse en lui l’âme nouvelle et l’y allume d’un désir inapaisable. Sa musique n’est plus la mélodie qu’hier encore les luths répandaient entre les arceaux recourbés sur les trônes, dans les visions du troisième Bellini. Elle continue à monter du clavicorde, spus le toucher de mains religieuses ; mais le monde qu’elle éveille est plein d’une joie et d’une tristesse où se cache le péché.

» Quiconque a vu le Concerto avec des yeux sagaces, connaît un extraordinaire et irrévocable moment de l’âme vénitienne. Par une harmonie de la couleur, -— dont le pouvoir significatif est sans limites comme le mystère des sons. — l’artiste y raconte le premier trouble d’une âme avide a qui, soudainement, la vie se présente sous l’aspect d’un héritage opime.

» Le moine assis au clavicorde et son compagnon plus âgé ne ressemblent pas à ceux que Vettor Carpaccio représentait fuyant devant la bête apprivoisée par Jérôme, à Saint- Georges-des-Esclavons. Leur essence est plus forte et plus noble ; l’atmosphère où ils respirent est plus haute et plus riche, propice à la naissance d’une grande joie ou d’une grande tristesse ou d’un rêve superbe. Quelles sont les notes que ces mains belles et sensitives tirent des touches où elles s’attardent ? Des notes magiques, sans doute, puisqu’elles ont la puissance d’opérer chez le musicien une transfiguration si violente. Celui-ci est parvenu au milieu de son existence mortelle, déjà éloigné de sa jeunesse, déjà près de son déclin ; et voilà que, seulement alors, 3a vie se révèle à lui riche de tous les biens comme une forêt chargée de fruits vermeils, dont ses mains, occupées ailleurs, ne connurent jamais le frais velours. Comme sa sensualité est assoupie, il ne tombe pas sous la domination d’une seule image tentatrice ; mais il souffre d’une confuse angoisse où le regret domine le désir, tandis que, sur la trame des harmonies qu’il recherche, la vision de son passé — tel qu’il aurait pu être et qu’il ne fut pas — se compose comme un tissu de chimères. Son compagnon devine cette tempête, lui qui est déjà au seuil de la vieillesse, calmé ; doux et grave, il touche l’épaule de l’autre avec un geste pacificateur. Mais, avec eux, émergeant de l’ombre chaude comme l’expression même du désir, se trouve aussi le jeune homme au chapeau empanaché et à la longue chevelure : ardente fleur d’adolescence que Giorgione créa sous un reflet de ce mythe hellénique d’où naquit la forme idéale d’Hermaphrodite. Il est là, présent mais étranger, séparé des premiers comme un être qui n’a souci que de son propre bien. La musique exalte son indicible rêve et semble multiplier indéfiniment sa faculté de jouir. Il se sait maître de cette vie qui échappe aux deux autres, et les harmonies recherchées par le musicien ne sont pour lui que le prélude de sa propre fête. Son regard est oblique et intense, détourné vers un certain point comme pour y séduire je ne sais quoi qui le séduirait ; sa bouche close est comme une bouche déjà lourde d’un baiser qui ne serait pas donné encore ; son front est si spacieux que la plus touffue des couronnes ne l’embarrasserait pas. Mais, lorsque je songe à ses mains cachées, je les imagine froissant les feuilles du laurier pour s’en parfumer les doigts ».

Les mains de l’animateur rendirent visible ce geste de l’adolescent plein de convoitises, comme si elles eussent réellement exprimé l’essence de la feuille aromatique ; et l’accent de sa voix donna au personnage évoqué un relief si fort que tous les jeunes hommes de l’auditoire crurent voir manifesté leur désir indicible, leur rêve obsédant. Troubles, ils sentaient en eux-mêmes une obscure agitation d’appétits contenus ; et ils entrevoyaient des possibilités nouvelles, ils estimaient dorénavant tangible une proie naguère encore lointaine et inespérée. Çà et là, dans toute la longueur de la salle, Stelio les reconnaissait, adossés aux grandes armoires rougeâtres où gisaient ensevelis les innombrables volumes d’une sagesse oubliée et inerte. Ils étaient debout, occupant les espaces libres du pourtour ; à la façon d’une vivante bordure, ils formaient la limite de cette masse compacte ; et, de même que, dans un drapeau qui flotte au vent, les extrémités frémissent plus fort, de même ils tremblaient davantage au souffle de la poésie.

Stelio les reconnaissait ; et il en distinguait plusieurs à la singularité de leur attitude, à l’excès de l’émotion révélée par le pli de leurs lèvres ou par le battement de leurs paupières ou par le feu de leurs joues. Sur la face de l’un, tournée vers l’embrasure du balcon ouvert, il devinait l’enchantement de la nuit automnale et le délice de la brise montant des lagunes. Les regards d’un autre lui désignaient, par un rayon d’amour, une femme assise et comme abandonnée sur elle-même, comme exténuée par un plaisir muet, avec un air indéfinissable de langueur impure, avec un tendre visage de neige où la bouche s’ouvrait comme un alvéole humide de miel.

Il avait une étrange lucidité, qui lui faisait percevoir les choses avec l’évidence des hallucinations fébriles. À ses yeux, tout vivait d’une vie hyperbolique : les portraits des doges, rangés autour de la salle parmi les blanchâtres ondulations des cartouches, respiraient pour lui comme ces vieillards chauves dont il voyait par moments, là-bas, dans le fond, le geste toujours le même lorsqu’ils essuyaient leur front pâle et moite. Rien ne lui échappait : ni le pleur continu des torches placées dans les petites corbeilles de bronze qui recueillaient la cire jaune comme de l’ambre ; ni l’extrême finesse d’une main chargée d’anneaux qui pressait un mouchoir sur des lèvres douloureuses, comme pour calmer une brûlure ; ni l’enroulement d’une écharpe autour d’épaules nues où la brise nocturne, entrant par les balcons ouverts, faisait courir un frisson de froid. Et néanmoins, tandis qu’il remarquait ces mille aspects fugitifs des choses, sa vue conservait l’image totale de l’énorme chimère ocellée, au buste couvert d’écaillés splendides, sur le flanc de laquelle émergeait la muse tragique, la tête dressée dans l’orbe des constellations.

À chaque instant son regard se tournait vers la femme promise, qui se montrait à lui comme le vivant support d’un monde stellaire. Il était reconnaissant à la Foscarina d’avoir choisi cette façon de lui apparaître au moment où pour la première fois il se donnait à la foule. Ce qu’il voyait en elle, à cette heure, c’était, non plus l’amante d’une nuit, au corps mûri par de longues ardeurs, chargé d’expérience voluptueuse, mais le merveilleux instrument de l’art nouveau, la divulgatrice de la grande poésie, celle qui devait incarner dans sa personne changeante les futures fictions de beauté, celle dont la voix inoubliable devait apporter aux peuples la parole attendue. Maintenant, il s’attachait à elle, non par une promesse de volupté, mais par une promesse de gloire. Et, une fois encore, il sentit en lui-même son œuvre informe tressaillir profondément.

Alors son verbe s’embrasa. Il montra la Cité triomphante parée comme pour un banquet délicieux, et le flamboiement de tous les trésors amassés par des siècles de guerres et de trafics, et la fille de Saint-Marc, Domina Aceli, y apportant la ceinture d’Aphrodite qu’elle avait retrouvée à Chypre dans un bois de myrtes. Et, tout à coup, l’adolescent aux belles plumes blanches s’avança au milieu du banquet, suivi de son escorte effrénée. Et tel fut le commencement de ce divin automne d’art vers lequel se retournera toujours le regret des hommes, tant que persistera dans l’âme humaine l’aspiration à dépasser l’étroitesse de l’existence commune pour vivre une vie plus ardente ou pour mourir d’une plus belle mort.

ce Je vois Giorgione qui domine la fête, sans reconnaître pourtant sa personne mortelle ; je le cherche dans le mystère du nuage igné qui l’enveloppe. Il apparaît moins à la façon d’un homme qu’à la façon d’un mythe. Sur la terre, nul destin de poète n’est comparable au sien. De lui, tout reste ignoré ; quelques-uns même sont allés jusqu’à nier son existence. Son nom n’est inscrit sur aucune œuvre, et plusieurs refusent de lui attribuer aucune œuvre certaine. Cependant tout l’art vénitien est enflammé par sa révélation ; c’est de lui que le Titien a reçu le secret d’infuser un sang lumineux dans les veines de ses créatures. En vérité, ce que Giorgione représente dans l’Art, c’est l’Épiphanie du Feu. Il mérite qu’on l’appelle « porteur de feu », à l’égal de Prométhée.

» Quand je considère la rapidité avec laquelle ce don sacré passe d’un artiste à l’autre et, de coloration en coloration, va rougeoyant toujours, j’imagine une de ces lampadophories que les Hellènes instituèrent afin de perpétuer la mémoire du Titan fils de Japet. Au jour de la fête, une troupe de jeunes cavaliers athéniens partait au grand galop du Céramique vers Colone, et leur chef agitait une torche allumée à l’autel d’un sanctuaire. Si la torche s’éteignait par l’impétuosité de la course, le porteur la remettait à un compagnon qui la rallumait en courant, et celui-ci à un troisième, et le troisième à un quatrième, et ainsi de suite, toujours en courant, jusqu’au dernier qui la déposait, rouge encore, dans le temple de Prométhée. Par ce qu’elle a de véhément, cette image représente bien pour moi la fête des maîtres coloristes à Venise. Chacun d’eux, même le moins illustre, a tenu au poing, ne fût-ce qu’un instant, le don sacré. Tel-d’entre eux, comme ce premier Bonifacio qu’il faut glorifier, a cueilli avec des mains incombustibles la fleur interne du feu. ».

Les doigts du jeune homme cueillirent en l’air la fleur idéale. Et son regard alla vers la sphère céleste pour offrir silencieusement ce don igné à celle qui, là-bas, gardait le divin troupeau zodiacal. « À toi, Perdita !… » Mais la femme souriait, tournée vers une personne lointaine.

Ainsi fut-il, en suivant le fil du sourire, conduit à l’inconnue qui, soudainement, s’illumina pour lui sur un champ obscur.

N’était-ce pas la musicienne dont le nom avait résonné contre la cuirasse du vaisseau, dans le silence et dans l’ombre ?

Elle lui apparut semblable à une image intérieure, engendrée tout à coup dans cette partie de son âme où le fantôme de la brusque sensation qu’il avait reçue en pénétrant dans l’ombre projetée par le flanc du vaisseau était demeurée comme un point isolé et indistinct.

Durant une seconde, elle fut belle comme étaient belles en lui les pensées inexprimées.

« La ville à qui de tels créateurs ont composé une âme d’une telle puissance, — reprit le maître, agile sur le flot qui montait, — la plupart ne la considèrent aujourd’hui que comme un grand reliquaire inerte et comme un asile de paix et d’oubli ! »

Ce délire lucide, cette exaltation de tous les désirs, cette fièvre impétueuse dont il avait parlé à son amie dans la barque lente, il les rendit alors visibles par des images de soit, de danger et de fureur. N’avait-il pas lui-même cherché passionnément dans l’eau si, par aventure, il n’apercevrait pas au fond une ancienne épée ou un ancien diadème ? N’avait-il pas lui-même, dans la ville ambiguë aux trompeuses nonchalances, sursauté d’effroi comme celui qui, reposant avec les doigts de l’aimée sur ses paupières lasses, entendit tout à coup des serpents siffler dans la souple chevelure ?

ce Ah î si je savais dire de quelle vie prodigieuse elle palpite dans ses mille ceintures vertes et sous ses immenses colliers ! Il n’est pas de jour où elle n’absorbe notre âme ; et tantôt elle nous la rend intacte et fraîche et toute neuve, d’une nouveauté originelle où demain l’empreinte des choses aura une netteté indicible ; et tantôt elle nous la rend infiniment subtile et vorace, comme une flamme qui détruit tout ce qu’elle touche, en sorte que, le soir, parmi les cendres et les scories, nous retrouvons parfois quelque sublimation extraordinaire. Chaque jour, elle nous invite à l’acte qui assure le progrès de notre espèce : l’effort sans trêve pour se surpasser soi-même ; elle nous montre la possibilité d’une douleur qui se transforme en la plus efficace énergie stimulante ; elle nous enseigne que le plaisir est le moyen le plus certain de connaissance que nous ait départi la Nature et que l’homme qui a beaucoup souffert est moins sage que l’homme qui a beaucoup joui ! »

À cette maxime, qui parut trop audacieuse, un vague murmure désapprobateur courut çà et là dans l’auditoire ; la Reine hocha légèrement la tête, en signe de dénégation ; quelques dames, par un échange de regards, se témoignèrent l’une à l’autre une gracieuse horreur. Mais tout cela fui balayé par l’acclamation juvénile qui s’élança de toutes parts vers le maître enseignant avec une si franche hardiesse l’art de s’élever par les vertus de la joie jusqu’aux formes supérieures de la vie.

Slelio souriait à reconnaître les siens, très nombreux : il souriait à reconnaître l’efficacité de ses leçons qui déjà, en plus d’un esprit, avaient chassé les nuages de la tristesse inerte et tué la lâcheté des vaines larmes et infusé pour toujours le mépris des douleurs et des molles compassions. Il se réjouissait d’avoir proclamé une fois encore le principe de sa doctrine, jailli naturellement de cette âme d’art qu’il glorifiait. Et ceux qui s’étaient retirés au fond d’un ermitage pour y adorer un triste fantôme n’ayant de vie que dans le miroir terni de leurs yeux. ; et ceux qui s’étaient créés rois d’un palais sans fenêtres où, de temps immémorial, ils attendaient une visitation ; et ceux qui, d’entre les ruines, avaient cru désensevelir l’image de la Beauté, — mais ce n’était qu’un sphinx rongé, qui les tourmentait de ses énigmes sans fin ; — et ceux qui, chaque soir, se mettaient sur le seuil de leur porte pour voir arriver l’Étranger mystérieux, au manteau gonflé de dons, et qui, tout pâles, appuyaient l’oreille contre terre pour entendre le pas qui semblait s’approcher ; tous ceux que stérilisait un chagrin résigné ou que dévorait un orgueil au désespoir, tous ceux qu’endurcissait une obstination inutile ou que privait de sommeil un espoir continuellement déçu, — tous, il aurait voulu maintenant les appeler à reconnaître leur mal, sous la splendeur de cette âme ancienne et toujours nouvelle.

« En vérité, — dit-il avec l’accent de l’exultation, — si tout le peuple, abandonnant ses demeures, émigrait aujourd’hui, attiré vers d’autres rivages, comme déjà fut tentée son héroïque jeunesse par la courbe du Bosphore, au temps du doge Pietro Ziani, et que la prière cessât de frapper l’or sonore des mosaïques, et que la rame cessât de perpétuer par son rythme la méditation de la pierre muette, Venise n’en resterait pas moins une Cité de Vie. Les créatures idéales que protège son silence vivent dans tout le passé et dans tout l’avenir. Toujours nous découvrons en elles de nouvelles concordances avec l’édifice de l’univers, des rapprochements imprévus avec l’idée née de la veille, de claires annonces de ce qui n’est en nous qu’un pressentiment, d’ouvertes réponses à ce que nous n’osons pas demander encore. »

Et il dénombra les aspects de ces créatures, leurs significations toujours diverses ; il les compara aux mers, aux fleuves, aux prairies, aux bois, aux rochers. Il en exalta les auteurs, « ces hommes profonds qui ne savent pas l’immensité des choses qu’ils expriment, plongés dans la vie par des millions de racines, non comme des arbres isolés, mais comme de vastes forêts… Continuant l’œuvre de la Nature, de la divine Mère, leur esprit se transforme en une semblance d’esprit divin, comme dit Léonard. Et, puisque la force créatrice afflue sans cesse à leurs doigts ainsi que la sève aux bourgeons des arbres, ces hommes créent avec joie. »

Tout le désir de l’artiste obstiné qui halète et peine pour obtenir ce don olympien, toute l’envie qu’il portait à ces gigantesques ouvriers de la Beauté, jamais las et jamais pris de doute, sa soif insatiable de bonheur et de gloire, se trahissaient dans l’accent avec lequel il avait prononcé les dernières paroles. De nouveau, l’âme de la multitude était sous l’empire du poète, sans opposition, tendue et vibrante comme une seule corde faite de mille cordes ; et chaque résonance y avait un prolongement incalculable : car en elle se réveillait le sentiment confus d’une vérité connue jadis, que tout d’un coup le poète lui rappelait sous la forme d’un message inouï. Elle ne se trouvait plus étrangère en ce lieu sacré où l’une des plus splendides destinées humaines avait laissé de si larges traces de splendeur ; autour d’elle et au-dessous d’elle, jusqu’aux derniers fondements, elle sentait vivre la masse du palais séculaire, comme si les souvenirs ne s’y tenaient plus immobiles dans l’ombre du passé, mais circulaient à la façon de brises libres dans une forêt émue. A cette heure, durant la magique trêve que lui octroyaient les vertus de la poésie et du songe, elle semblait retrouver en elle-même les indestructibles caractères des primitives générations, quelque chose comme une vague image des lointaines ascendances, et reconnaître son droit à un antique héritage dont elle aurait été dépouillée, — à cet héritage que le messager lui annonçait encore intact et recouvrable. Elle éprouvait l’anxiété de celui qui va rentrer en possession d’une richesse perdue. Et, dans la nuit qui scintillait aux balcons ouverts, tandis qu’apparaissaient déjà les rouges lueurs de l’incendie qui allait embraser le bassin, il y avait comme l’attente éparse d’un retour promis par la destinée.

Dans la sonorité du silence, la voix solitaire atteignit son apogée :

« Créer avec joie ! C’est l’attribut de la Divinité. Il est impossible d’imaginer au sommet de l’esprit un acte plus triomphal. Les paroles mêmes qui le signifient ont la splendeur de l’aurore… »

L’âme innombrable frissonna comme au prélude d’un hymne. À la gloire des créateurs, le poète chanta la noblesse de la race qui depuis avait déchu. Comme le premier Bonifacio, dans la Parabole du Riche et de Lazare, il entonna sur une note de feu sa dernière harmonie. Comme le Tintoret, dans les Noces d’Ariane, il tressa une guirlande d’étoiles pour couronner cette alliance de Venise et de l’Automne qu’il avait rêvée. Et ces deux ardents chefs-d’œuvre, il les évoqua, non pour interroger le seigneur blond qui écoute le concert assis entre deux courtisanes aux visages lumineux comme des lampes d’ambre pur, ni pour implorer le jeune époux au front ceint de pampres qui offre l’anneau à l’épouse inclinée vers l’onde marine, mais pour retrouver derrière les lignes, dans les profonds accords de la couleur, un pressentiment de belles fatalités.

« Ne reverrons-nous pas, de nos yeux mortels, en quelque soir glorieux, au milieu d’un silence étrange, une galère palpitante d’oriflammes aborder au Palais des Doges ? »

Il la voyait, cette galère, au lointain d’un horizon prophétique, sur cette mer italienne où. la Beauté descendait encore une fois pour couronner Venise Anadyomène avec une guirlande d’étoiles nouvelles.

« Regardez-le, ce navire ! Il semble porter un message des dieux. Regardez-la, cette Femme symbolique ! Ses flancs sont capables de porter le germe d’un monde. »

Un vaste applaudissement éclata, dominé aussitôt par la clameur des jeunes hommes, jaillie comme un ouragan vers celui qui faisait fulgurer aux yeux inquiets une si grande espérance, vers celui qui professait une foi si clairvoyante dans l’occulte génie de la race, dans la vertu ascensionnelle des idéalités transmises par les pères, dans la souveraine dignité de l’esprit, dans le pouvoir indestructible de la Beauté, dans toutes les hautes valeurs que la barbarie moderne tient pour viles. Les disciples tendaient les bras vers le Maître avec une effusion de reconnaissance, av ;ec un élan d’amour : car il avait allumé leurs âmes comme des flambeaux. En chacun d’eux revivait la créature de Giorgione, l’adolescent aux belles plumes blanches, qui s’avançait vers la riche proie amassée ; et en chacun d’eux semblait multipliée la puissance de jouir.

Leur cri exprimait si bien leur trouble intime que l’animateur en trembla et fut traversé par un flot soudain de tristesse, en songeant à la cendre de ce feu passager, en songeant aux cruels réveils du lendemain. Contre quels âpres obstacles devait se briser ce terrible désir de vivre, cette violente volonté de façonner pour son propre destin les ailes de la Victoire et de bander toutes les énergies de son être vers le but sublime !

Mais la nuit favorisait le juvénile délire. Tous les rêves de domination, de volupté et de gloire que Venise avait bercés, puis étouffés dans ses bras de marbre, ils ressuscitaient tous des fondements du Palais, entraient par les balcons ouverts, palpitaient comme un peuple renaissant, sous les volutes de ce ciel riche et lourd, pareil à un trésor suspendu. La force qui, sur l’ample voûte et sur les hautes murailles, gonflait la musculature des dieux, des rois et des héros, la beauté qui, dans la nudité des déesses, des reines et des courtisanes, coulait comme une musique visible, la force et la beauté humaines transfigurées par des siècles d’art s’harmonisaient en une seule forme que ces enivrés croyaient avoir sous les yeux réelle et respirante, érigée là par le poète nouveau.

Et ils exhalaient leur ivresse dans cet immense cri vers celui qui avait offert à leurs lèvres avides la coupe de son vin. Tous voyaient maintenant l’inextinguible flamme à travers le voile de l’eau. Et déjà tel d’entre eux s’imaginait lui-même froissant les feuilles du laurier pour s’en parfumer les doigts ; et déjà tel autre avait résolu de retrouver au fond d’un canal taciturne l’antique épée et l’antique diadème.

*
* *

À présent, sous les lambris, du Musée voisin, Stelio Effrena était seul avec les -statues, incapable de supporter aucun autre contact, pris du besoin de se recueillir et d’apaiser en lui-même cette singulière vibration par laquelle il lui avait semblé que son essence allait se répandant, diffuse à travers l’âme innombrable. Des récentes paroles, il ne retrouvait pas trace dans sa mémoire ; des récentes images, il n’apercevait aucun vestige. Seule persistait au milieu de son esprit cette « fleur du feu » qu’il avait fait naître à la gloire du premier Bonifacio et cueillie lui-même de ses doigts incombustibles pour l’offrir à la femme qui s’était promise. Il revoyait comment, à l’instant précis de cette offrande spontanée, la femme avait détourné la tête, et comment, au lieu du regard absent, il avait rencontré le sourire indicateur. Alors le nuage de l’ivresse, qui était sur le point de s’envoler, se condensa de nouveau en lui sous la forme vague de la musicienne ; et il lui sembla que celle-ci, tenant à la main la fleur du feu, dans une attitude souveraine, émergeait sur son agitation intérieure comme sur une tremblante mer d’été. De la salle du Grand Conseil arrivèrent à lui, comme pour célébrer cette image, les premières notes de la symphonie de Marcello, symphonie dont le mouvement fugué révélait aussitôt le caractère du grand style. Une idée sonore, précise et forte comme une personne vivante, se développait selon la mesure de sa puissance. Et il y reconnut la vertu de ce même principe autour duquel, comme autour d’un thyrse, il avait enroulé les guirlandes de sa poésie.

Alors, le nom qui avait déjà résonné contre la cuirasse du vaisseau dans le silence et dans l’ombre, le nom qui, dans les ondes inhnies des cloches crépusculaires, s’était perdu comme une feuille sibylline, lui parut proposer ses syllabes à l’orchestre comme un thème nouveau que recueillirent les archets. Violons, violes et violoncelles le chantèrent tour à tour ; les éclats soudains des trompettes héroïques l’exaltèrent ; enfin tout le quatuor le fit jaillir d’un seul coup dans le ciel de la joie où plus tard devrait briller la couronne d’étoiles offerte à Ariane par Aphrodite d’or.

Le jeune homme éprouva un trouble singulier, presque religieux, devant cette annonciation. Il comprit tout ce que valait pour lui, en cet inestimable moment lyrique, de se trouver seul au milieu des statues blanches et immobiles. Un lambeau de ce même mystère que, sous le flanc du vaisseau, il avait effleuré comme on effleure un voile fugitif, semblait onduler maintenant sur ses yeux, dans cette salle déserte et pourtant si voisine de la multitude humaine. — Ainsi, sur le rivage, près du flot, se tait une conque marine. — Il croyait sentir encore une fois, comme il l’avait déjà sentie à certaines heures inoubliables, la présence de son destin qui allait donner à son âme une impulsion nouvelle et peut-être y susciter une volonté merveilleuse. Et, considérant la médiocrité des mille destins obscurs suspendus sur les têtes de cette foule attentive aux apparitions de la vie idéale, il se félicita de pouvoir adorer à l’écart ce démon propice qui venait le visiter secrètement pour lui offrir dans le nom d’une amante inconnue un don enveloppé.

Il tressaillit, à l’éclat des voix humaines qui saluaient d’une triomphale acclamation le dieu invaincu :

Viva il for le, viva il grande

La salle profonde résonna comme une immense timbale vigoureusement frappée ; et le résonnement se propagea par l’Escalier des Censeurs, par l’Escalier d’Or, par les galeries, par les vestibules, jusqu’aux Puits, jusqu’aux fondations du palais, comme un tonnerre d’allégresse dans la nuit sereine.

Viva il forte, viva il grande
Vincitor dell’ Indie dôme [8] ! !

Il semblait, vraiment, que le chœur saluât l’apparition du Dieu magnifique évoqué par le poète sur la Cité belle. Il semblait que les plis de ses pourpres frémissent dans ces notes vocales comme des flammes dans des chalumeaux de existai. La vivante image ondoyait sur la foule qui la nourrissait de son propre rêve.

Viva il forte, viva il grande…

Dans cet impétueux mouvement fugué, les basses, les contraltos, les soprani répétaient l’acclamation frénétique vers l’Immortel aux mille noms et aux mille couronnes, « né sur des lits ineffables, pareil à un jeune garçon dans sa première adolescence». Toute l’antique ivresse dionysiaque renaissait et s’épanchait en ce chœur divin. La plénitude et la fraîcheur de la vie dans le sourire de Lyscos, de celui qui délivre des chagrins l’âme des hommes, s’y exprimaient avec un lumineux jaillissement de joie. Les torches des Bacchantes y flamboyaient et y crépitaient. Comme dans l’hymne orphique. un reflet .d’incendie y venait illuminer le front juvénile orné de boucles bleuâtres. « Quand la splendeur du feu envahit toute la terre, seul il enchaîna les stridents tourbillons de la flamme. » Comme dans l’hymne homérique, y palpitait le sein stérile de la mer, y retentissait en cadence le choc mesuré des rames qui poussaient le navire bien construit vers les terres inconnues. Le Fleurissant, le Fructifère, le Remède visible pour les mortels, la Fleur sacrée, l’Ami du plaisir, Dionysos libérateur tout à coup réapparaissait aux yeux des hommes sur les ailes du chant, couronnait pour eux de félicité cette heure nocturne ainsi qu’une coupe débordante, plaçait devant eux une fois encore les biens sensibles de la vie.

Le chant croissait en force ; dans l’essor, les voix se fondaient. L’hymne célébrait le dompteur des tigres, des panthères, des lions et des lynx. On entendait les cris des Ménades, la tête renversée en arrière, les cheveux épais, les robes dénouées, heurtant les cymbales, agitant les crotales : — évohé !

Mais voilà que, tout à coup, s’élevait des sonorités héroïques un large rythme pastoral évoquant le Bacclius thébain, au front pur ceint de pensées suaves :

Quel che all’olmo la vite in stretto nodo
Pronuba accoppia, e ipampiniféconda [9]

Deux voix, seules, en une succession de sixtes, chantaient les noces végétales, le vert mariage, les liens flexueux. L’image de la barque chargée de grappes comme la cuve prête pour la vendange, cette image déjà créée par la parole du poêle, passait de nouveau dans les yeux de la multitude. Et de nouveau le chant accomplit le prodige dont fut témoin le prudent pilote Médéide : « Et voilà qu’un vin doux et parfumé cotila par tout le noir et rapide navire… Et voilà que, jusqu’au haut de la voile, une vigne grimpa ; et d’innombrables raisins y pendaient. Et un beau lierre sombre s’enroulait à la vergue, et il était couvert de fleurs, et de beaux fruits naissaient parmi son feuillage. Et tous les tolets des rames avaient des guirlandes… »

L’esprit -de la fugue passait alors dans l’orchestre et s’y déployait légèrement en belles volutes, tandis que les voix battaient sur la trame orchestrale, d’une percussion simultanée. Et de nouveau, tel un thyrse brandi sur la troupe bachique, une voix seule fit monter la mélodie nuptiale où riait la grâce de l’hymen agreste :

Viva dell’ olmo
E délia vite
L’alrno fecondo
Sostenitor [10] !

Les voix seules évoquaient l’image de Thyades debout qui, parmi les fumées de l’ivresse, balanceraient mollement leurs thyrses ornés de corymbes et de pampres, velues de longues robes safranées, le visage en feu, lascives comme ces femmes du Véronèse qui s’inclinaient sur les balustres aériens pour boire le chant.

Mais l’acclamation héroïque s’éleva dans un transport final. Le visage du dieu conquérant reparut parmi les torches frénétiquement secouées. A l’unisson, dans un suprême élan d’allégresse, les voix et l’orchestre tonnèrent vers l’énorme chimère ocellée, sous le trésor suspendu de ce ciel, dans cette enceinte de rouges trirèmes, de tours crénelées et de théories triomphales.

Viva dell’ Indie,
Viva de’ mari,
Viva de mostri
Il domatori[11] !

Stelio Effrena était venu sur le seuil ; à travers la presse qui s’ouvrait devant lui, il avait pénétré dans la salle ; il s’était arrêté près de l’estrade occupée par l’orchestre et les chanteurs. Ses yeux inquiets cherchaient la Foscarina près de la sphère céleste, mais ne l’y rencontraient pas. La tête de la Muse tragique ne se dressait plus dans l’orbe des constellations. — Où était-elle ? Où s’était-elle retirée ? Le voyait-elle sans qu’il la vit ? — Une anxiété confuse l’agitait ; et les visions qu’il avait eues, le soir, sur les eaux, remontaient dans son esprit, indistinctes, accompagnées par les paroles de la suprême promesse. En regardant les balcons ouverts, il pensa que peut-être elle était allée respirer l’air nocturne et que, penchée peut-être sur la balustrade, elle sentait sur sa nuque froide passer le flot musical et qu’elle en jouissait comme du frisson communiqué par des lèvres tenaces.

Mais l’attente de la voix divine domina en lui toute autre impatience, abolit toute autre anxiété. Il s’aperçut qu’il s’était fait dans la salle un grand silence, comme à l’instant où il avait desserré les lèvres pour proférer la première syllabe. De même qu’en cet instant, le monstre éphémère et versatile, aux mille visages humains, semblait se tendre et se faire muet et se faire vide pour recevoir une âme nouvelle.

Quelqu’un chuchota près de lui le nom de Donatella Arvale. Il tourna les yeux vers l’estrade, par delà les violoncelles qui formaient une haie brune. La cantatrice demeurait invisible, cachée dans la forêt délicate et frémissante d’où allait s’élever l’harmonie douloureuse qui accompagne la lamentation d’Ariane.

Enfin, dans le silence favorable, s’éleva un prélude de lons.violons. Les violes et les violoncelles unirent à cette plainte sup- pliante un plus profond soupir. N’était-ce pas, après la flûte et le crotale, après les instruments orgiaques dont les sons troublent la raison et provoquent le délire, n’était-ce pas l’auguste lyre dorienne, grave et suave, harmonieux support du chant ? Ainsi du bruyant Dithyrambe était né le Drame. La grande métamorphose du rite dionysiaque, la frénésie de la fête sacrée devenant la créatrice inspiration du poète tragique, était figurée dans cette alternance musicale. L’ardent souffle du dieu thrace avait donné la vie à une forme sublime de l’Art. La couronne et le trépied, prix décernés à la victoire du poète, avaient remplacé le bouc lascif et la corbeille de figues attiques. Eschyle, gardien d’une vigne, avait été visité par le "dieu-, qui lui avait infusé son esprit de flamme. Sur le flanc de l’Acropole, près du sanctuaire de Dionysos, un théâtre de marbre était édifié, capable de contenir le peuple élu,

Ainsi tout à coup, dans le monde interne de l’animateur, s’ouvraient les routes des siècles prolongées à travers l’éloignement des mystères primitifs. Cette forme de l’art à laquelle tendait maintenant l’effort de son génie attiré par les obscures aspirations des multitudes humaines, lui apparaissait dans la sainteté de ses origines. La divine douleur d’Ariane, montant comme un cri mélodieux hors du Thyase furibond, faisait tressaillir une fois de plus l’œuvre qu’il nourrissait en lui-même, informe encore, mais déjà viable. Du regard, sur l’orbe des constellations, il chercha la muse à la voix divulgatrice. Ne l’ayant pas l’aperçue, ses yeux revinrent à la forêt des instruments d’où montait la plainte.

Alors, d’entre les grêles archets qui brillaient comme de longs plectres, s’élevant et s’abaissant sur les cordes par un mouvement alternatif, surgit la cantatrice, droite comme une tige ; et, comme une tige, elle se balança un moment sur Tharmonie étouffée. La jeunesse de son corps agile et robuste resplendissait à travers l’étoffe de son vêtement comme une flamme à travers un mince ivoire poli. S’élevant et s’abaissant autour de sa blanche personne, les archets semblaient tirer leur note de la musique secrète qui résidait en elle. Lorsque ses lèvres s’arrondirent, Stelio reconnut la pureté et la force de la voix avant même qu’elle fût modulée, comme s’il avait vu le jet d’une source vive monter dans une statue de cristal.

Corne mai puoi
Vedermi piangere ?…

La mélodie de l’antique amour et de l’antique douleur coula de cette bouche avec une expression si pure et si forte que soudain, dans l’âme innombrable, elle se convertit en une félicité mystérieuse. Était-ce bien la divine plainte de la fille de Minos, abandonnée sur la rive de Naxos déserte, les bras en vain tendus vers le blond Étranger ? La fable s’évanouissait, l’illusion du temps était abolie. Ce qui s’exhalait dans cette voix parfaite, c’était l’éternel amour et l’éternelle douleur des dieux et des hommes. L’inutile regret de foute joie perdue, le rappel de tout bien fugitif, l’imploration suprême à toute voile s’enfuyant sur les mers, à tout soleil se cachant derrière les montagnes, et l’implacable désir, et la nécessité de la mort, toutes ces choses .passaient dans le chant solitaire, transmuées par la vertu de l’art en sublimes essences que l’âme pouvait recevoir sans souffrance. Les paroles s’y dissolvaient, y perdaient toute signification, s’y changeaient en notes d’amour et de douleur infiniment révélatrices. Pareille à un cercle qui serait clos mais qui se dilaterait continuellement selon le rythme même de la vie universelle, la mélodie avait enveloppé l’âme de la foule, qui se dilatait avec elle dans une immense félicité. Par les balcons ouverts, dans le calme absolu de la nuit automnale, cet enchantement se répandait sur les eaux placides, montait jusqu’aux étoiles vigilantes, plus haut que les mâts immobiles des navires, plus haut que les tours sacrées, demeures des bronzes maintenant muets. Pendant les interludes, la cantatrice penchait sa tête juvénile et restait inanimée comme une statue, blanche dans la forêt des instruments, parmi les longs plectres, bien loin de ce monde qu’en peu de minutes son chant avait transfiguré.

*
* *

Descendu dans la cour furtivement afin de se soustraire à la curiosité importune, Stelio s’était réfugié vers un coin d’ombre ; et, de là, il épiait si, parmi la foule, n’apparaîtraient pas en haut de l’Escalier des Géants les deux femmes, l’actrice et la cantatrice, qui devaient le rejoindre près du puits.

D’instant en instant son attente devenait plus anxieuse, tandis que lui arrivait le cri tumultueux qui s’élevait autour des murs extérieurs du Palais pour aller se perdre dans le ciel éclairé d’un reflet d’incendie. Une joie presque terrible se propageait dans la nuit sur la Ville Anadyomène. Il semblait que tout à coup une respiration véhémente fût venue dilater les poitrines et qu’une surabondance de vie sensuelle gonflât les artères des hommes. C’était la reprise où le chœur bachique célèbre la couronne d’étoiles posée par Aphrodite sur la tête oublieuse d’Ariane, qui avait provoqué ce cri de la foule pressée sur le Môle, au-dessous des balcons ouverts. Lorsque dans l’élévation finale, sur le mot Vica ! le chœur des Ménades, des Satyres et des Égipans avait éclaté à l’unisson., le chœur populaire lui avait répondu comme un formidable écho répercuté dans le bassin de Saint- Marc. Et on avait pu croire qu’à cette minute le délire dionysiaque, se ressouvenant des antiques forêts brûlées durant les nuits sacrées, donnait le signal de l’incendie où finalement devait resplendir la beauté de Venise.

Le rêve de Paris Eglano — le spectacle des prodigieuses flammes offert à l’amour sur la couche flottante— se présenta dans un éclair au désir d’Effrena. Ses prunelles gardaient la persistante image de Donatella, — de la gracieuse figure juvénile aux reins arqués et puissants, dressée au-dessus de la forêt sonore, parmi les plectres dont le mouvement alternatif semblait tirer les notes de la musique secrète qui résidait en elle. — Et,pris d’une étrange angoisse, il évoqua aussi l’image de l’autre : — empoisonnée par l’art, chargée d’expérience voluptueuse, avec le goût de la maturité et de la corruption dans sa bouche éloquente, avec la sécheresse des vaines fièvres dans ses mains qui avaient exprimé le suc des fruits fallacieux, avec les vestiges de cent masques sur son visage qui avait simulé la fureur des passions mortelles. Cette nuit enfin, après l’intervalle d’un long désir, il allait recevoir le don de ce corps qui n’était plus jeune, qu’avaient amolli toutes les caresses et qu’il ne connaissait pas encore. Combien il avait palpité et tremblé, tout à l’heure, au flanc de cette femme taciturne, en naviguant vers la ville sur cette eau qui semblait pour tous les deux couler dans une clepsydre effroyable ! Ah ! pourquoi maintenant venait-elle à sa rencontre en compagnie de cette autre tentatrice ? Pourquoi plaçait-elle à côté de sa science désespérée la splendeur pure de cette jeunesse ?

Il frissonna quand il aperçut dans la foule, en haut de l’escalier marmoréen, à la lueur des torches fumeuses, la personne de la Foscarina, si serrée contre celle de Donatella Arvale que l’une se confondait avec l’autre dans une même blancheur. Il les suivit du regard jusqu’au bas des marches, anxieux comme si, à chaque pas, elles avaient posé le pied sur le bord d’un abîme. L’inconnue, pendant ces heures brèves, avait déjà vécu dans l’âme du poète une vie fictive si intense qu’en la voyant s’approcher il éprouvait un trouble comparable à celui qu’il eût éprouvé à voir tout d’un coup venir au devant de lui l’incarnation respirante de l’une des idéales créatures engendrées par son art.

Elle descendait avec lenteur, dans le flot humain. Derrière elle, le Palais des Doges, traversé de larges clartés et de bruits confus, faisait penser à quelqu’un de ces réveils fabuleux qui subitement, au fond des forêts, transfigurent les châteaux inaccessibles où croît depuis des siècles une royale chevelure. Les deux Géants gardiens rougeoyaient à la rougeur des torches ; l’ogive de la Porte Dorée étincelait de petites flammes ; en arrière de l’aile septentrionale, les cinq coupoles de la Basilique régnaient dans le ciel comme d’énormes mitres parsemées de chrysolithes. Et l’immense clameur montait, montait parmi l’entassement des marbres, forte comme le mugissement de la tempête contre les murailles de Malamocco.

Dans ce tumulte, Effrena voyait s’avancer vers son désir les deux tentatrices, l’une et l’autre échappées de la foule comme de l’embrassement d’un monstre. Et son désir lui représentait d’extraordinaires communions, qui se réaliseraient avec la facilité des rêves et la solennité des cérémonies liturgiques. Il se dit que Perdita lui amenait cette magnifique proie pour une fin secrète de beauté, pour quelque haute œuvre de vie qu’elle voulait accomplir avec lui. Il se dit que, cette nuit même. elle lui adresserait d’admirables paroles. Et sur son esprit repassa la mélancolie qu’il avait éprouvée en se penchant sur la margelle de bronze pour contempler dans ce sombre miroir le reflet des étoiles ; et il s’attendit à un événement qui remuerait jusque dans la dernière profondeur de son être cette àme secrète qui s’y tenait immobile, étrangère et intangible. A la vertigineuse accélération de ses pensées, il reconnut l’imminence de ce délire que seules pouvaient lui donner les vertus de la lagune. Et, sortant de l’ombre, il alla au-devant des deux femmes, avec un pressentiment enivré.

— Oh ! Effrena, — dit la Foscarina en arrivant au puits, — je n’espérais plus vous trouver. Nous avons tardé beaucoup, n’est-ce pas ? Mais nous étions prises dans la foule et ne pouvions nous en dégager.

Puis, se tournant vers sa compagne, avec un sourire, elle ajouta :

— Donatella, voici le Maître du Feu.

Sans parler, mais avec un sourire, Donatella Arvale répondit à la profonde inclination du jeune homme. La Foscarina reprit :

— Il faut que nous allions à la recherche de la gondole. Elle nous attend près du Pont de la Paille. Nous accompagnez-vous, Effrena ? Profitons du moment. La foule se précipite sur la Piazzetta. La reine sort par la Porte de la Carte.

Un long cri unanime salua l’apparition de la reine blonde et emperlée au haut de l’escalier où jadis le Doge élu recevait l’insigne ducal en présence du peuple. Une fois encore le nom de la fleur et de la perle fut répété aux échos du marbre. Des foudres joyeuses crépitèrent dans le ciel ; mille colombes ardentes s’envolèrent des pinacles de Saint-Marc, messagères du Feu.

— L’Épiphanie du Feu ! s’écria la Foscarina en arrivant au Môle, devant ce prestigieux spectacle.

Donatella Arvale et Stelio Effrena s’arrêtèrent à côté d’elle, étonnés. Ils se regardèrent avec des yeux éblouis. Et leur visage resplendissait, embrasé par les reflets, comme s’ils se fussent penchés sur une fournaise ou sur un volcan.


Les innombrables apparences du Feu volatil et versicolore se répandaient dans le firmament, rampaient sur l’eau, s’enroulaient aux vergues des navires, enguirlandaient les coupoles et les tours, ornaient les frises, enveloppaient les statues, gemmaient les chapiteaux, enrichissaient toutes les lignes, transfiguraient tous les aspects des architectures sacrées et profanes autour du profond miroir qui multipliait les merveilles. Étonnés, les yeux ne distinguaient plus ni le contour ni la qualité des éléments, mais ils étaient charmés par une vision mobile où toutes les formes vivaient d’une vie lucide et fluide, suspendues dans un éther vibrant ; de sorte que, sur l’eau, les sveltes proues recourbées et, dans le ciel, les colombes d’or par myriades semblaient rivaliser de légèreté en leur vol pareil et atteindre le faîte d’édifices immatériels.

À cette heure, édifié par les subtils génies du Feu, un temple nouveau s’élevait là même où, dans le crépuscule, on avait cru voir un neptunien palais d’argent dont l’architecture imitait les torsions des conques marines. C’était, agrandi, un de ces labyrinthes construits sur le fer des landiers, demeures aux cent portes habitées par les présages ambigus ; un de ces gilesfragiles châteaux vermeils aux mille fenêtres, où se montrent un moment les princesses salamandres qui rient voluptueusement au poète charmé. Rose comme une lune naissante rayonnait sur la triple loggia la sphère de la Fortune, supportée par les épaules des Atlantes ; et ses reflets engendraient un cycle de satellites. Du quai des Esclavons, de la Giudecca, de San Giorgio, avec un crépitement continu, des faisceaux de tiges enflammées convergeaient au zénith et s’y épanouissaient en roses, en lis, en palmes, formant un jardin aérien qui se détruisait et se renouvelait sans cesse par des floraisons de plus en plus riches et étranges. C’était une rapide succession de printemps et d’automnes à travers l’empyrée. Une immense pluie scintillante de pétales et de feuillages tombait des dissolutions célestes et enveloppait toutes choses d’un tremblement d’or. Au loin, vers la lagune, par les déchirures ouvertes dans cet or mobile, on voyait s’avancer une flotte pavoisée : une escadre de galères semblables peut-être à celles qui naviguent dans le rêve du luxurieux dormant son dernier sommeil sur un lit imprégné de parfums mortels. Comme celles-là peut-être, elles avaient des cordages composés avec les chevelures tordues des esclaves capturées dans les villes conquises, ruisselants encore d’une huile suave ; comme celles-là, elles avaient leurs cales chargées de myrrhe, de nard, de benjoin, d’éléomiel, de cinnamome, de tous les aromates, et de santal, de cèdre, dfe térébinthe, de tous les bois odoriférants accumulés en plusieurs couches. Les indescriptibles couleurs des flammes dont elles apparaissaient pavoisées évoquaient les parfums et les épices. Bleues, vertes, glauques, safranées, violacées, de nuances indistinctes, ces flammes semblaient jaillir d’un incendie intérieur et se colorer de volatilisations inconnues. Ainsi sans doute flamboyèrent, dans les antiques fureurs du saccage, les profonds réservoirs d’essences qui servaient à macérer les épouses des princes syriens. Telle maintenant, sur l’eau parsemée des matières en fusion qui gémissaient le long des carènes, la flotte magnifique et perdue s’avançait vers le bassin, lentement, comme si des rêves ivres eussent été ses pilotes et qu’ils l’eussent conduite se consumer en face du Lion stylite, gigantesque bûcher votif dont l’âme de Venise resterait parfumée et stupéfiée pour l’éternité.

— L’Épiphanie du Feu !… Quel imprévu commentaire à votre poésie, Effrena ! La Cité de Vie répond par un prodige à votre acte d’adoration. Elle brûle toute, à travers son voile d’eau. N’êtes-vous pas content ? Regardez ! Partout pendent par millions les grenades d’or.

La Foscarina souriait, le visage éclairé parla fête. Elle était prise de cette singulière allégresse que Stelio connaissait bien et qui, sourde avec je ne sais quoi de strident, lui suggérait l’image d’une maison close et profonde où des mains impétueuses auraient à l’improviste ouvert toutes les portes et toutes les fenêtres sur les gonds rouilles.

— Il faut louer Ariane, dit-il, pour avoir apporté à cette harmonie sa note la plus sublime.

Ces paroles, il ne les avait prononcées que pour induire la cantatrice à parler, que par désir de connaître quel serait le timbre de cette voix quand elle serait descendue des hauteurs du chant. Mais sa louange se perdit dans la clameur réitérée de la foule qui regorgea sur le Môle et rendit impossible de s’y attarder davantage. Du quai, il aida les deux amies à s’embarquer dans la gondole ; puis il s’assit presque à leurs genoux, sur l’escabeau. Et la longue proue dentelée pénétra dans l’enchantement, scintillante.

— Au Rio Marin, parle Grand Canal ! — ordonna la Foscarina au rameur. — Vous savez, Effrena ? Nous aurons à souper quelques-uns de vos meilleurs amis : Francesco de Lizo, Daniele Glàuro, le prince Hoditz, Antimo délia Bella, Fabio Molza, Baldassare Stampa…

— Ce sera donc un festin ? interrompit Stelio.

— Ce ne seront pas, hélas ! les Noces de Cana.

— Mais n’aurons-nous pas lady Myrta., avec ses lévriers véronésiens ?

— Rassurez-vous, nous aurons lady Myrta. Vous l’avez aperçue dans la salle ? Elle était au premier rang, perdue en vous.

Comme, en parlant, ils se regardaient dans les yeux, ils furent l’un et l’autre envahis par un émoi soudain. Et le souvenir de l’heure crépusculaire, si pleine, qu’ils avaient vécue sur cette même eau sillonnée par cette même rame, leur emplit le cœur comme un Ilot de sang trouble ; et ils furent saisis par un brusque retour de cette angoisse qu’ils avaient éprouvée l’un et l’autre au moment de laisser derrière eux le silence de l’estuaire déjà au pouvoir de l’ombre et de la mort. Et leurs bouches répugnèrent aux vaines paroles trompeuses ; et leurs âmes se refusèrent à l’effort de s’incliner par prudence vers ces ornements passagers de la vie de fête, qui ne pouvaient plus maintenant avoir pour eux aucun prix ; et elles s’absorbèrent dans la contemplation des étranges figures qui surgissaient de leur propre abîme intérieur avec des aspects inconnus de monstrueuse richesse, tels ces entassements de trésors que les éclats de lumière faisaient voir au fond de l’eau nocturne.

Mais, dès qu’ils se turent comme à la minute où ils arrivaient près du vaisseau amenant son pavillon, ils sentirent peser plus gravement sur leur silence la présence de la musicienne, de même qu’alors son nom avait plus gravement résonné à leurs oreilles ; et, peu à peu, cela devint un poids intolérable. Bien que Stelio fût assis près de ses genoux, elle ne lui paraissait pas moins distante que tout à l’heure dans la forêt des instruments : distante et inconsciente, comme tout à l’heure dans la félicité du chant. Elle n’avait pas encore parlé.

Rien que pour l’entendre parler, Stelio lui demanda, presque timide :

— Resterez—vous quelque temps encore à Venise ?

Il avait cherché les paroles qu’il lui dirait ; et toutes celles qui s’étaient présentées à fleur de lèvres l’avaient troublé, lui avaient paru pleines d’ambiguïtés, trop vives, insidieuses, capables de propagations infinies, comme les semences ignorées d’où naissent mille racines. Et il lui avait semblé que Perdita ne pourrait entendre aucune de ces paroles sans que son amour, à elle, en demeurât plus triste.

Alors seulement après avoir prononcé la question simple et banale, il s’aperçut que cette phrase même pouvait recéler un infini de désir et d’espérance.

— Je partirai demain, répondit Donatella. Je devrais déjà ne plus être ici.

Sa voix, si limpide et si forte dans les hauteurs du chant, était égale, sobre, comme embuée d’une opacité légère, qui faisait penser au plus précieux des métaux enveloppé dans le plus délicat des velours. Sa brève réponse évoquait un lieu de supplice où elle devait retourner pour se soumettre à une torture qu’elle connaissait bien. Pareille à un fer trempé dans les larmes, une volonté douloureuse luisait à travers le voile de sa beauté juvénile.

— Demain ! — s’écria Stelio, qui ne cacha pas son regret sincère. — Vous avez entendu, madame ?

— Je sais, — répondit la Foscarina en prenant avec douceur la main de Donatella ; — je sais, et c’est pour moi une grande tristesse de la voir partir. Mais elle ne peut rester plus longtemps éloignée de son père. Peut-être ignorez-vous encore…

— Quoi ? — demanda Stelio avec vivacité. — Il est malade ? C’est donc vrai, que Lorenzo Arvale est malade ?

— Non, il n’est que fatigué, — répondit la Foscarina en se touchant le front, d’un geste peut-être involontaire, mais qui fut pour Stelio la révélation de la menace horrible suspendue sur le génie de cet artiste, naguère fécond et infatigable comme un maître d’autrefois, comme un Délia Robbia ou un Verrocchio. — Fatigué… fatigué seulement… Il a besoin de repos et de baumes. Et le chant de sa fille est pour lui un baume sans pareil. N’avez-vous pas foi, vous aussi, dans les vertus curatives delà musique ?

— Certes, répondit-il, Ariane possède un don divin par où son pouvoir dépasse toute limite.

Le nom d’Ariane lui venait spontanément aux lèvres pour désigner la cantatrice telle qu’il la voyait : car il lui semblait impossible de mettre devant le nom véritable de la jeune fille l’appellation ordinaire qu’imposent les habitudes mondaines. Il la voyait intacte et singulière, libre des petites attaches delà coutume, vivant d’une vie propre et circonscrite, pareille à une œuvre d’art où le style aurait imprimé son inviolable sceau. Il la voyait isolée comme ces figures que fait ressortir un contour approfondi et net, étrangère à la vie commune, fixée dans une pensée très secrète ; et déjà, en face de ce recueillement impénétrable, il éprouvait une sorte d’impatience passionnée, semblable à celle de l’homme curieux en face d’une hermétique fermeture qui le tente.

— Ariane, dit-elle, avait pour ses peines, le don de l’oubli, qui me manque.

Une amertume peut-être involontaire imprégnait ces paroles, où Stelio crut découvrir l’indice d’une aspiration vers une vie moins opprimée par la douleur inutile. Il devina en elle la révolte contre l’esclavage, l’horreur du sacrifice qu’elle s’imposait, le désir véhément de s’élever vers la joie, l’aptitude à être tendue comme un tel arc par une main forte qui saurait s’en armer pour une noble conquête. Il devina qu’elle n’avait plus aucun espoir de sauver son père et qu’elle s’affligeait de n’être désormais que la gardienne d’un foyer éteint, d’une cendre sans étincelles. Et l’image du grand artiste foudroyé se dressa devant lui, non sous ses traits réels, car il n’en avait jamais connu l’apparence caduque, mais telle que la représentaient à son esprit les idées de beauté exprimées par le génie de cet homme dans le marbre et dans le bronze durables. Et il regarda fixement cette image, avec une angoisse de terreur plus glacée que ne l’inspirent les aspects les plus atroces de la mort. Et toute sa force, et tous ses désirs, et tout son orgueil résonnèrent en lui comme un faisceau d’armes secoué par une main menaçante ; et il n’y eut pas une seule de ses fibres qui n’en tremblât.

Enfin la Foscarina souleva ce drap funèbre qui, tout à coup, parmi les splendeurs de la fête, avait changé la gondole en un cercueil.

— Regardez là-bas, — dit-elle en indiquant à Stelio le balcon du palais de Desdémone, — regardez la belle Ninette qui reçoit l’hommage de la sérénade entre sa guenon et son barbet.

— Ah ! la belle Ninette ! — s’écria Stelio qui, rejetant loin de lui sa pensée triste, s’inclina vers le balcon riant et, avec une cordiale vivacité, envoya un salut à la petite femme charmée d’écouter les musiciens, illuminée par deux candélabres d’argent aux branches desquels étaient suspendues les guirlandes des dernières roses. — Je ne l’avais pas revue encore. C’est le plus doux et le plus gracieux animal que je connaisse. Quelle bonne fortune eut ce cher Hoditz, lorsqu’il en fit la découverte derrière un couvercle de clavecin, en fouillant une boutique d’antiquaire à San-Samuele ! Que dis-je ? deux bonnes fortunes en un seul jour : la belle Ninette, et un couvercle peint par le Pordenone ! Depuis ce jour, l’harmonie de sa vie est complète. Comme je voudrais que vous entriez dans son nid ! Vous y auriez un exemple vraiment admirable de ce que je vous disais tantôt, à la nuit tombante. Voilà un homme qui, obéissant à son goût natif pour la ténuité, a su se composer avec un art minutieux sa petite fable où il vit béat comme son aïeul morave dans l’Arcadie de Rosswald. Ah ! je sais de lui mille choses exquises !

Une large péotte, ornée de lanternes multicolores, chargée de musiciens et de chanteurs, était arrêtée sous le palais de Desdémone. La vieille chanson de la jeunesse brève et de la beauté passagère montait doucement vers la petite femme qui écoutait en souriant de son rire enfantin, entre sa guenon et son barbet, comme dans une estampe de Longhi :

Do béni vu ghavè,
Beleza e zoventà ;
Co i va no i (orna pià,
Nina mia cara [12]

— Ne vous semble-t-il pas, Effrena, que voici l’âme vraie de Venise, et que l’autre, celle dont vous avez présenté l’image à la foule, est la vôtre seulement ? — dit la Foscarina en balançant un peu la tête au rythme de la molle chanson qui coulait dans tout le Grand Canal, répétée au loin par d’autres barques mélodieuses.

— Non, répondit Stelio ; ceci n’est point l’âme vraie de Venise. En nous existe, vagabonde comme un papillon voletant à la surface de notre âme profonde, une animula, un minuscule esprit joyeux qui souvent nous séduit et nous amène à nous incliner vers les plaisirs aimables et médiocres, vers les passe-temps puérils, vers les musiques légères. Cette animula vagula existe même dans les natures les plus graves et les plus violentes, pareille à ce clown attaché à la personne d’Othello ; et quelquefois elle trompe notre jugement. Ce que vous entendez maintenant chantonner sur les guitares, c’est l’animula de Venise ; mais son âme vraie ne se découvre que dans le silence, et plus terriblement, soyez-en sûre, en plein été, à midi, comme le grand Pan. Tout à l’heure aussi, là-bas, sur le bassin de Saint-Marc, je croyais que vous l’aviez entendue vibrer quelques minutes dans l’immense incendie. Vous oubliez Giorgione pour la Rosalba !

Autour de la péotte se pressaient les bateaux pleins de femmes languissantes, penchées vers la musique en des attitudes d’abandon, comme sur le point de s’évanouir entre des bras invisibles. Et, autour de cette volupté rassemblée, les reflets des lanternes dans l’eau tremblaient comme une floraison de nénuphars lumineux.

Se lassarè pàssar
La bêla e fresca età,
Un zorno i ve dira
Vechia maura ;
E bramarè, ma invan,
Quel cke ghavevi in man
Co avè lassa scampar
La congionlura [13].

C’était vraiment la chanson de ces dernières roses qui se fanaient aux branches dés candélabres. Elle évoquait clans l’âme de Perdita le cortège de la Saison défunte, l’enveloppe opaline où Stelio avait renfermé le doux cadavre vêtu d’or. Ce que voyait l’actrice, k travers le cristal scellé par le Maître du Feu, au fond de la lagune, sur la prairie d’algues, c’était sa propre image. Un froid soudain se répandit par tous ses membres ; de nouveau l’étreignirent l’horreur et le dégoût de son corps qui n’était plus jeune. Et, se souvenant de la récente promesse, pensant que, cette nuit même, l’aimé pourrait lui en réclamer l’accomplissement, de nouveau elle se contracta toute dans un frisson de pudeur douloureuse, où se mêlaient la crainte et l’orgueil. Ses yeux experts et désespérés parcoururent la personne assise k son flanc, la scrutèrent, la pénétrèrent, en sentirent la force occulte mais certaine, la fraîcheur intacte, la santé pure, et cette indéfinissable vertu d’amour qu’exhale comme un arôme le corps chaste des vierges quand il vient d’atteindre sa parfaite floraison. Elle crut reconnaître un courant de secrète affinité qui reliait déjà cette créature au poète ; elle crut deviner les paroles qu’il lui adressait en silence. Une atroce angoisse la mordit en pleine poitrine, si intolérable que, par un geste involontaire, ses doigts s’accrochèrent convulsivement à la corde noire de l’appui-bras : on entendit grincer le petit griffon de métal qui la supportait.

Ce geste ne put échapper à la vigilance inquiète de Stelio. Il vit cette angoisse et, pendant quelques instants, il en éprouva lui-même la poignante morsure, mais avec un mélange d’impatience et presque de courroux : car cela traversait et interrompait comme un cri destructeur une fiction de vie transcendante qu’il était occupé à construire en lui-même pour concilier l’inconciliable, pour conquérir cette force nouvelle qui se présentait à lui comme un arc à tendre, et ne pas perdre cependant la saveur de cette maturité que la vie avait imprégnée de toutes ses essences, le bénéfice de cette attention et de cette foi passionnées qui aiguisaient son intelligence et alimentaient son orgueil.

« Ah ! Perdita, pensait-il, pourquoi, du ferment de vos amours humaines., ne s’est-il pas dégagé un pur esprit d’amour plus qu’humain ? Ah ! pourquoi ai-je voulu finalement vous vaincre par mon désir, bien que je sache qu’il est trop tard ? et pourquoi permettez-vous que je lise dans vos yeux la certitude de votre don prochain, parmi un flot de doutes qui n’auront plus le pouvoir de rétablir le pacte aboli ? Comprenant l’un et l’autre que ce pacte faisait toute la noblesse de notre longue communion, nous n’avons pas su le préserver ; et, à la dernière heure, nous céderons aveuglément à l’appel d’une trouble voix nocturne. Tantôt, lorsque votre tête se dressait dans l’orbe des constellations, ce que je voyais en vous, ce n’était plus l’amante charnelle, c’était la muse divulgatrice de ma poésie ; et toute la gratitude de mon âme est allée à vous, non pour la promesse du plaisir, mais pour la promesse de la gloire. Ne l’avez-vous pas compris, vous qui comprenez toujours ? Par une invention merveilleuse, comme toujours, n’avez-vous pas, d’un rayon de votre sourire, conduit mon désir vers une resplendissante jeunesse que vous aviez choisie et réservée pour moi ? Quand vous descendiez ensemble le grand escalier et que vous veniez vers moi, m’aviez-vous pas l’aspect de la femme qui apporte un don ou un message inattendu ? Non pas inattendu, peut-être, Perdita ! Car ce que j’attendais pour moi de votre sagesse infinie, c’était un acte extraordinaire… »

— Comme elle est heureuse, la belle Ninette, entre sa guenon et son barbet ! — soupira la désespérée, en retournant la tète vers la chanson facile et le balcon riant.

La zoventù xe un fior
Che apena nato el mor,
E an zorno grxanca mi
No sarb quela [14].

Donatella Arvale aussi retourna la tête, et Stelio en même temps qu’elle. Il ne sombrait pas, le frêle esquif qui portait sur l’eau et sur la musique ce lourd destin *au triple visage.

E vegna quel che vol,
Lassé che vaga [15] !

Dans tout le Grand Canal courait, au loin répétée par toutes les barques, la mélodie du plaisir fugitif. Fascinés par le rythme, les esclaves de la rame unirent leurs voix au chœur joyeux. Cette joie, qui avait paru terrible au poète dans le premier cri de la foule pressée sur le Môle, s’atténuait maintenant, se faisait lascive, se fleurissait de jeux et de grâces, devenait douce et indulgente. L’animula de Venise répétait le refrain de la vie oublieuse, qui pince les guitares et danse parmi les festons de lanternes.

E vegna quel che vol,
Lassé che vaga !

Tout à coup, devant le rouge palais des Foscari, dans la courbe du canal, un grand bucentaure s’enflamma comme une tour qui s’incendie. De nouvelles foudres crépitèrent dans le ciel. De nouvelles colombes ardentes s’envolèrent du tillac, surpassèrent les terrasses, rampèrent sur les marbres, sifflèrent sur l’eau, s’y multiplièrent en étincelles, y flottèrent en fumées. Le long des bordages, en haut des gaillards, à la poupe, à la proue, par une explosion simultanée, mille fontaines de feu s’ouvrirent, s’élargirent, se confondirent, illuminèrent d’une violente rougeur les deux côtés du «anal, jusqu’à San Vitale, jusqu’au Rialto. Le bucentaure disparut, transmué en un nuage de pourpre tonnante.

— Par San Polo ! par, San Polo ! — cria la Foscarina au rameur, la tête courbée comme sous une tempête et protégeant ses oreilles avec ses paumes contre le fracas.

Donatella Arvale et Stelio Effrena se regardèrent de nouveau avec des yeux éblouis. Et de nouveau leur visage, allumé par les reflets, resplendissait comme s’ils se fussent penchés sur une fournaise ou sur un volcan.

La gondole entra dans le Rio di San Polo, se glissa dans l’ombre. Un froid subit tomba sur les trois taciturnes. Sous l’arche du pont, leurs âmes réentendirent la cadence de la rame ; et le bruit de la fête leur parut infiniment lointain. Toutes les maisons étaient obscures ; le campanile était muet et seul parmi les étoiles ; le Campiello del Remer, le Campiello del Pistor étaient déserts, et l’herbe y respirait en paix ; les arbres, débordant par-dessus les murs des petits jardins, sentaient mourir les feuilles sur leurs branches dressées vers le ciel serein.

*
* *

— Donc, pour quelques heures, au moins, à Venise, le rythme de l’art et la pulsation de la vie ont retrouvé un même battement, — dit Daniele Glàuro, en élevant sur la table son calice auquel manquait la patène sacrée- — Qu’il me soit permis d’exprimer, pour moi et aussi pour nombre d’absents, la reconnaissance et la ferveur qui confondent en une seule image de beauté les trois personnes à qui nous devons ce miracle : la maîtresse du logis, la fille de Lorenzo Arvale, et le poète de Perséphone.

— Pourquoi la maîtresse du logis, Glàuro ? -— demanda la Foscarina en souriant avec une grâce étonnée. — Moi aussi, j’ai, comme vous, non pas donné, mais reçu la joie. Donatella et le donateur, les voilà, ceux qu’il faut couronner. C’est à eux deux que revient toute la gloire.

— Mais, tantôt, dans la salle du Grand Conseil, — répondit le docteur mystique, — votre silencieuse présence auprès de la sphère céleste n’était pas moins éloquente que la parole de Stelio ni moins musicale que le chant d’Ariane. Une fois encore vous avez divinement sculpté dans le silence votre propre statue, non moins vivante en notre souvenir que la parole et que le chant.

Stelio, avec un frisson secret, revit le monstre éphémère et versatile au flanc duquel émergeait la muse tragique, la tête dressée dans l’orbe des constellations.

— C’est vrai, c’est vrai ! — s’écria Francesco de Lizo. — Moi aussi, j’ai eu cette pensée. Quand on vous regardait, on reconnaissait que vous étiez l’âme de ce monde idéal que chacun de nous se formait selon ses aspirations particulières, en écoutant la parole, le chant et la symphonie.

— Chacun de nous, — dit Fabio Molza, — sentait que, dans votre figure qui dominait la foule, en face du poète, il y avait une signification insolite et grande.

— On aurait cru que vous assistiez seule à la naissance mystérieuse d’une idée nouvelle, — dit Antimo délia Bella. — Toutes les choses d’alentour semblaient s’animer pour la produire, cette idée qui nous sera bientôt révélée, en récompense de la foi profonde avec laquelle nous l’avons attendue.

L’animateur sentit au dedans de lui-même tressaillir l’œuvre qu’il nourrissait, informe encore, mais déjà viable ; et, par un mouvement brusque, toute son âme s’inclina, comme investie d’un souffle lyrique, vers la puissance fécondante et révélatrice qui émanait de la femme dionysiaque à laquelle s’adressait la louange de ces fervents esprits.

Tout d’un coup, elle était devenue très belle : créature nocturne façonnée par les passions et les rêves sur une enclume d’or, simulacre vivant des immortels destins et des énigmes éternelles. Bien qu’elle fût immobile, bien qu’elle se tût, ses accents fameux, ses gestes mémorables semblaient vivre autour d’elle et vibrer indéfiniment, comme les mélodies autour des cordes qui ont coutume de les répéter, comme les rimes autour du livre fermé auquel ont coutume de recourir l’amour et la douleur pour y trouver l’ivresse et la consolation. L’héroïque fidélité d’Antigone, la fureur fatidique de Cassandre, la fièvre dévorante de Phèdre, la cruauté de Médée, le sacrifice d’Iphigénie, Myrrha devant son père, Polyxène et Alceste devant la mort, Cléopâtre diverse comme le vent et le feu par le monde, lady Macbeth, la voyante homicide aux petites mains, et ces grands lis emperlés de rosée et de larmes, Imogène, Juliette, Miranda, et Rosalinde, et Jessica, et Perdita, les plus tendres âmes et les plus terribles et les plus magnifiques résidaient en elle, habitaient son corps, luisaient dans ses prunelles, respiraient par sa bouche qui savait le miel et le poison, la coupe gemmée et la tasse d’écorce. Ainsi paraissait s’amplifier dans un espace sans limites et se perpétuer dans un temps sans fin le contour de la substance et de la vie humaine ; et pourtant, ce n’était que le mouvement d’un muscle, un signe, un trait, un batte- ment des paupières, un léger changement de couleur, une inclination presque imperceptible de la tête, un jeu fugitif d’ombres et de lumières, une foudroyante vertu expressive irradiée dans la chair étroite et frêle, qui engendraient continuellement ces mondes infinis d’impérissable beauté.

Les génies mêmes des lieux consacrés par la poésie frémissaient autour d’elle et l’entouraient de visions changeantes. La poudreuse plaine de Thèbes, l’Argolide assoiffée, les myrtes brûlés de Trézène, les saints oliviers de Colone, le Cydnus triomphal, et la pâle campagne de Dunsinane et la caverne de Prospero, et la forêt des Ardennes, les pays arrosés de sang, travaillés par la douleur, transfigurés par un rêve ou éclairés par un sourire inextinguible, apparaissaient, fuyaient, s’évanouissaient derrière sa tête. Et d’autres pays reculés, les régions des brumes, les landes septentrionales, et, par delà les océans, les continents immenses où elle avait passé comme une force inouïe au milieu des multitudes étonnées, porteuse de la parole et de la flamme, s’évanouissaient derrière sa tête ; et aussi les multitudes avec les montagnes, avec les fleuves, avec les golfes, avec les cités impures, les races vieilles et engourdies, les peuples forts aspirant à l’empire de la terre, les nations neuves qui arrachent à la nature ses énergies les plus secrètes pour les asservir au travail tout-puissant dans les édifices de fer et de cristal, les colonies abâtardies qui fermentent et se corrompent sur un sol vierge, toutes les foules barbares vers qui elle était venue comme la messagère, du génie latin, toutes les masses ignares à qui elle avait parlé la langue sublime de Dante, tous les troupeaux humains d’où était montée vers elle, sur un flot d’anxiétés et d’espérances confuses, l’aspiration à la Beauté. Elle était là, créature de chair caduque, assujettie aux tristes lois du temps ; et un amas énorme de réalité et de poésie pesait sur elle, s’élargissait autour d’elle,, palpitait selon le rythme de son haleine. Ce : n’était pas dans la fiction seulement qu’elle avait jeté ses cria, étouffé ses sanglots ;, c’était aussi dans la vie journalière. Elle avait violemment aimé, lutté, pâti dans son âme et dans son sang. Quelles amours ? Quels combats ? Quelles affres ? De quels abîmes de mélancolie avait-elle rapporté les exaltations de sa force tragique : ? A. quelles sources d’amertume avait-elle abreuvé son libre génie ? Certes, elle avait été témoin des plus cruelles misères, des plus sombres ruines ; elle avait connu le s efforts héroïques, la pitié, l’horreur, le seuil de la mort. Toutes ses soifs brûlaient dans le délire de Phèdre ; et, dans la soumission d’Imogène, tremblaient toutes ses tendresses. Ainsi la Vie et l’Art, le passé irrévocable et l’éternel présent, la faisaient profonde, multanime et mystérieuse, magnifiaient par delà les bornes humaines ses destins ambigus, la rendaient pareille aux temples et aux forêts.

Et elle était là, respirante, sous les yeux des poètes qui la voyaient une et diverse.

ce Ah ! je te posséderai comme dans une vaste orgie ; je t’agiterai comme un faisceau de thyrses ; dans ta chair experte, je secouerai, toutes les choses divines et monstrueuses dont ta es lourde, et les choses accomplies, et celles qui, encore en travail, croissent au fond de ton être comme une moisson sacrée ! » chantait le démon lyrique de l’animateur qui reconnaissait dan& le mystère de cette femme la puissance survivante du mythe primitif, l’initiation renouvelée du dieu qui avait fondu en un seul ferment toutes les énergies de la nature et, par la variété des rythmes, élevé les sens et les esprits humains, dans son culte enthousiaste, jusqu’au metsommet de la joie et de la douleur. « J’ai bien fait, : j’ai bien fait d’attendre. Le changement des années, le tumulte des rêves, la palpitation de la lutte, la rapidité des triomphes, l’impureté des amours, les enchantements des poètes, les acclamations des peuples, les merveilles de la terre, la patience et la furie, les pas dans la fange, les essors aveugles, tout le mal, tout le bien, ce que je sais et ce que j’ignore, ce que tu sais et ce que tu ignores, tout a préparé la plénitude de ma nuit. »

Il se sentait suffoquer et pâlir. Le désir sauvage l’avait pris à la gorge, pour ne le plus lâcher ; et son cœur se gonflait de la même angoisse qu’ils avaient éprouvée tous les deux au crépuscule, en naviguant sur cette eau qui semblait couler pour eux dans une clepsydre effroyable.

Ainsi, tandis que se dissipait tout à coup la vision déme- surée des lieux et des événements, cette créature nocturne lui sembla encore plus profondément se confondre avec la Cité aux mille ceintures vertes et aux immenses colliers. Dans la ville et dans la femme, il voyait maintenant ce qu’il n’avait jamais vu : l’une et l’autre brûlaient, en cette nuit d’automne ; la même fièvre courait par les canaux et par les veines.

Les astres scintillaient, les arbres ondulaient, un jardin s’approfondissait derrière là tète de Perdita. Par les balcons ouverts, les souffles du ciel entraient dans la salle, agitaient les flammes des candélabres et les calices des fleurs, traversaient les portes, faisaient palpiter les tapisseries, animaient toute la vieille maison des Capello où la tragédienne, que les peuples avaient couverte de gloire et d’or, amassait les reliques de la magnificence républicaine. Les fanaux des galions, les boucliers à la turque, les carquois de cuir, les casques de bronze, les caparaçons de velours, ornaient les appartements habités par la dernière descendante de ce merveilleux César Darbes qui seul avait soutenu la Comedia dell’ arte contre la réforme goldonienne et changé en une convulsion de rire l’agonie de la Sérénissime République.

— Tout ce que je souhaite, c’est d’être l’humble servante de cette idée, — dit la Foscarina à Antimo délia Bella, d’une voix qui tremblait un peu : car ses yeux avaient rencontré le regard de Stelio.

— Vous seule pouvez la faire triompher, — dit Francesco de Lizo. — L’âme de la foule vous est soumise à jamais.

— Le drame ne doit être qu’un rite ou un message, — déclara sentencieusement Daniele Glàuro. — Il faut que la représentation soit de nouveau rendue solennelle comme une cérémonie religieuse, puisqu’elle enferme les deux éléments constitutifs de tout culte : la personne vivante en qui, sur la scène comme devant l’autel, s’incarne le verbe d’un révélateur ; la présence de la multitude muette comme dans les temples…

— Bayreuth ! interrompit le prince Hoditz.

— Non ; le Janicule ! — s’écria Stelio, sortant tout à coup de son vertigineux silence. — Une colline romaine ! Ce qu’il faut, ce n’est pas le bois et la brique de la Haute-Franconie ; c’est un théâtre de marbre sur la colline romaine. Nous l’aurons.

La subite protestation du maître semblait venir d’un allègre dédain.

— Vous n’admirez pas l’œuvre de Wagner ? — lui demanda Donatella Arvale avec un léger froncement de sourcils qui, pendant une seconde, rendit presque dur son hermétique visage.

Il la regarda au fond des prunelles : il sentait qu’il y a\ait quelque chose d’obscurément hostile dans les manières de la vierge et il éprouvait lui-même contre elle une sourde inimitié. À ce moment encore il la vit isolée, vivant d’une vie propre et circonscrite, fixée dans une pensée très secrète, étrangère et inviolable.

— L’œuvre de Wagner, répondit-il, est fondée sur l’esprit germanique, est d’essence purement septentrionale. Sa réforme n’est pas sans analogie avec celle tentée par Luther. Son drame n’est que la fleur suprême du génie d’une race, l’abrégé extraordinairement puissant des aspirations qui travaillèrent l’âme des symphonistes et des poètes nationaux, depuis Bach jusqu’à Beethoven, depuis Wieland jusqu’à Goethe. Si vous imaginiez son œuvre sur le rivage méditerranéen, parmi nos clairs oliviers, parmi nos lauriers sveltes.sous l’éclat glorieux du ciel latin, vous la verriez pâlir et se dissoudre. Puisque, selon sa parole même, il est donné à l’artiste de voir resplendir dans sa perfection future un monde encore informe et d’en jouir prophétiquement par le désir et l’espérance, je vous annonce l’avènement d’un art nouveau ou renouvelé qui, par la simplicité forte et sincère de ses lignes, par sa grâce vigoureuse, par l’ardeur de ses inspirations, par la pure puissance de ses harmonies, continuera et couronnera l’immense édifice idéal de notre race élue. Je me glorifie d’être latin ; et, veuillez me pardonner, exquise lady Myrta, et vous, mon délicat Hoditz, en tout homme de sang différent, je ne reconnais qu’un barbare.

— Mais Wagner aussi, — dit Baldassare Slampa qui, revenant de Bayreuth, avait encore l’âme toute remplie d’extase, — Wagner aussi, quand il déroule le fil de ses théories, part des Grecs.

:— Un fil inégal et embrouillé, répliqua le poète. Rien !

n’est plus loin de l’Orestie que la tétralogie de l’Anneau. Les Florentins de la Casa Bardi ont pénétré bien plus profondement l’essence de la tragédie grecque. Honneur à la Came- rata du comte de Vernio !

— «Pavais toujours cru que la Camerala était une oiseuse réunion d’érudits et de rhéteurs ! dit Baldassare Stampa.

— Tu entends, Daniele ? — s’écria Stelio s’adressant au docteur mystique. —Y eut-il jamais au monde foyer d’intelligence plus ardent ? Ils cherchaient dans l’antiquité grecque l’esprit de vie ; ils lâchaient de développer harmonieusement toutes les énergies humaines, de manifester par tous les moyens de l’art l’homme intégral. Giulio Caccini enseignait que ce qui contribue à l’excellence du musicien, c’est, non pas seulement les choses particulières, mais tout l’ensemble des choses. La fauve chevelure de Jacopo Péri, du Zazzerino, flamboyait dans son chant comme celle d’Apollon. En ce discours qui sert de préface à la Rappresenlazione di Anima et di Corpo, Emilio del Cavalière expose sur l’organisation du théâtre nouveau les mêmes idées qui, depuis, se sont réalisées à Bayreuth, y compris les règles du parfait silence, de l’orchestre invisible et de l’ombre favorable. Marco da Gagliano, en célébrant le spettacolo di festa, fait l’éloge de tous les arts qui lui prêtentleur concours, «de telle sorte qu’avec l’intellect soient flattés en même temps tous les plus nobles sentiments par les plus délectables arts qu’ait inventés l’esprit humain… » Cela suffit, je pense ?

— Le Bernin— reprit Franeesco de Lizo — fit représenter à Rome un drame pour lequel il avait lui-même construit le théâtre, peint les décors, sculpté les statues ornementales, inventé les machines, écrit les paroles, composé la musique, réglé les danses, dirigé les acteurs, dansé, chanté, déclamé…

— Suffit ! suffit ! — cria le prince Hoditz en riant. — Le barbare est vaincu.

— Non, cela ne suffit pas encore ! dit Antimo délia Bella. Il reste à glorifier le plus grand des innovateurs, celui que la passion et la mort sacrèrent vénitien, celui qui a son tombeau dans l’église des Frari, tombeau digne d’un pèlerinage : le divin Claudio Monteverde.

— Voilà une âme héroïque, de pure essence italienne ! approuva chaleureusement Daniele Glàuro.

— Il accomplit son œuvre dans la tempête, aimant, souffrant, combattant, seul avec sa foi, avec sa passion et avec son génie, — dit la Foscarina, lentement, comme absorbée dans la vision de cette vie douloureuse et courageuse qui avait alimenté de son sang le plus chaud les créations de son art. — Parlez-nous de lui, Effrena.

Stelio vibra comme si elle l’eût touché à l’improviste. Une fois encore la vertu expressive de cette bouche divulgatrice évoqua d’une infinie profondeur une figure idéale qui surgit comme d’un sépulcre devant les yeux des poètes, avec la couleur et le souffle de la réalité. L’ancien joueur de viole, veuf ardent et triste comme l’Orphée de son œuvre, apparut dans le cénacle.

Ce fut une apparition de feu, plus fière et plus éblouissante que celle qui avait embrasé le bassin de Saint-Marc : une flamboyante force de vie, projetée des entrailles de la nature vers l’anxiété des multitudes ; un véhément rayon de lumière, jailli d’un ciel intérieur pour éclairer les fonds les plus secrets de la volonté et du désir humains ; un chant inouï, émergé du silence originaire pour signifier ce qu’il y a d’éternel et d’éternellement indicible dans le cœur du monde.

— Qui oserait parler de lui, s’il consentait lui-même à nous parler ? — dit l’animateur avec trouble, impuissant à conte- nir la plénitude qui flottait en lui comme une mer d’angoisse.

Et il regarda la cantatrice, et il la vit telle que, durant les pauses, elle lui était apparue parmi la forêt des instruments, blanche et inanimée comme une statue.

Mais l’esprit de beauté qu’on avait évoqué tout à l’heure devait se manifester en elle.

— Ariane ! — dit tout bas Stelio, comme pour la réveiller.

Elle se leva sans rien dire, gagna la porte, entra dans la pièce voisine. On entendit le bruit léger de sa robe et de son pas ; ensuite, le craquement du clavecin qui s’ouvrait. Tous étaient muets et attentifs. Un silence musical occupait la place restée vide dans le cénacle. Une seule fois, le souille du vent inclina les flammes des bougies, agita les fleurs. Puis tout s’immobilisa dans une attente anxieuse.

Lasciatemi morire [16]  !

Soudain, les âmes furent ravies par un pouvoir semblable à cet aigle qui, en songe, ravit Dante jusqu’à la région du feu. Elles brûlaient toutes ensemble dans l’éternelle vérité, entendaient la mélodie du monde passer à travers leur extase lumineuse.

Lasciatemi morire !

Était-ce Ariane qui pleurait encore une nouvelle douleur ? Ariane qui montait, montait encore dans le martyre ?

E che voleté
Che mi conforte
In cosï dura sorte,
In cosl gran martire ?
Lasciatemi morire [17] ?

La voix se tut ; la cantatrice ne reparut point. L’air de Claudio Monteverde se composa dans le souvenir des auditeurs comme une ligne immuable.

— Y a-t-il un marbre grec qui ait atteint à une perfection de style plus ingénue et plus sûre ? — dit Daniele Glàuro à voix basse, comme s’il craignait de troubler le silence musical.

— Quelle douleur sur la terre a jamais pleuré ainsi ? — balbutia lady Myrta, les yeux pleins de larmes qui coulaient entre les rides de son pauvre visage exsangue, et qu’elle essuyait de ses mains tremblantes, déformées par la goutte.

L’intellect austère de Fascète et cette douce âme sensitive enfermée dans cette vieille chair infirme rendaient témoignage a la même puissance. De pareille façon, presque trois siècles auparavant, à Mantoue, dans le fameux théâtre, six mille spectateurs n’avaient pu réprimer leurs sanglots ; et les poètes avaient cru à la vivante présence d’Apollon sur la nouvelle scène.

— Voilà, Baldassare, fit Stelio, voilà un artiste de noire race qui, par les moyens les plus simples, réussit à s’élever jusqu’au plus haut degré de cette beauté dont le Germain ne s’approcha que rarement, dans sa confuse aspiration vers la patrie de Sophocle.

—- Connais-tu la lamentation du roi malade ? — demanda le jeune homme à la chevelure ensoleillée, qu’il semblait avoir héritée de la Sapho vénitienne, de « l’alfa Gasparra », de l’infortunée amie de Collaltino.

— Toute la détresse d’Amfortas est déjà contenue dans un motet que je connais bien : Peccantem me quolidie ; mais avec quel essor lyrique, avec quelle simplicité puissante ! Toutes les forces de la tragédie s’y trouvent pour ainsi dire sublimées, comme les instincts d’une multitude dans une âme héroïque. Le langage de Palestrina, beaucoup plus ancien, me parait encore plus pur et plus viril.

—- Mais le contraste de Kundry et de Parsifal, au second acte, le motif d’Herzeleïde, la figure impétueuse, la figure de la douleur tirée du mot de l’agape sacrée, le motif de l’aspiration de Kundry, le thème prophétique de la promesse, le baiser sur la bouche du Fol, tout ce déchirant et enivrant contraste de désir et d’horreur ; ce La plaie, la plaie ! voici qu’elle me brûle, voici qu’elle saigne en moi !… » Et, sur la frénésie désespérée de la tentatrice, la mélodie de la soumission : « Laisse-moi pleurer sur la poitrine ! Que pour une heure je m’unisse à toi ; et, même si Dieu me repousse, en toi je serai rachetée et sauvée ! » Et la réponse de Parsifal, où revient avec une solennité si haute le motif du Fol, transfiguré maintenant et devenu le Héros promis : « L’enfer pour nous éternellement, si, ne fût-ce qu’une heure, je te laisse me serrer entre tes bras… » Et la sauvage extase de Kundry : « Puisque mon baiser t’a rendu voyant, l’entier embrassement de mon amour te fera divin. Une heure, une seule heure avec toi, et je serai sauvée ! » Et les suprêmes efforts de sa volonté démoniaque, le dernier geste pour séduire, l’imploration et l’offre furibonde : « Seul ton amour me sauve. Laisse-moi t’aimer. Mien, seulement pour une heure ! Tienne, seulement pour une heure ! »

Éperdus, Perdita et Stelio se regardèrent au fond de l’àme ; dans un battement de paupières, ils s’étreignirent, s’unirent, et se pâmèrent comme sur un lit de volupté et de mort.


La Marangona, la grosse cloche de Saint-Marc, sonnait minuit. De même que tout à l’heure, au crépuscule, il leur sembla qu’ils percevaient le bourdonnement du bronze dans la racine de leurs cheveux, comme un frisson de leur propre chair. Ils crurent sentir passer encore sur leur tête cet immense ouragan de sons au milieu duquel ils avaient soudain vu s’élever les apparitions de la Beauté consolatrice invoquées par la Prière unanime. Toutes les grâces des eaux, l’infini tremblement du désir qui se cache, l’anxiété, la promesse, l’adieu, la fête, et le monstre formidable aux mille visages humains, et la grande sphère étoilée, et les clameurs, et les musiques, et le chant, et les prodiges du feu, le retour par le canal sonore, la chanson de la jeunesse brève, la lutte et l’angoisse muette dans la gondole, l’ombre subite sur les trois destins, le festin illuminé par l’idée belle, les pressentiments, les espérances, les orgueils, toutes les pulsations de la vie forte se renouvelèrent en eux, s’accélérèrent, furent mille et ne furent qu’une. Et ils crurent avoir vécu par delà toute limite humaine, et qu’à cette minute ils avaient devant eux une immensité inconnue qu’ils pourraient aspirer comme on humerait d’un trait un océan : car, après avoir tant vécu, ils se sentaient vides ; car, après avoir tant bu, ils restaient assoiffés. Une illusion violente s’était emparée de leurs âmes riches. Elles pensèrent s’accroître démesurément dans la richesse l’une de l’autre. La vierge avait disparu. Les yeux de la femme désespérée et nomade répétaient : « L’entier embrassement de mon amour te fera divin. Une heure, une heure seulement avec toi, et je serai sauvée ! Mien, seulement pour une heure ! Tienne, seulement pour une heure ! »

Et la tragédie sacrée continuait à grandir dans le commentaire éloquent de l’enthousiaste Baldassare. Kundry, la tentatrice forcenée, l’esclave du désir, la Rose de l’Enfer, l’originelle Perdition, la maudite, réapparaissait maintenant dans l’aube d’avril ; elle réapparaissait humble et pâle sous la robe de la messagère, la tête courbée, le regard éteint ; et sa voix rauque et brisée n’avait plus que cette unique parole : « Servir ! servir ! ».

La mélodie de la solitude, la mélodie de la soumission, la mélodie de la purification préparaient autour de son humilité l’enchantement du Vendredi Saint. Et voici Parsifal dans sa noire armure, le morion clos, la lance baissée, enfermé dans le rêve et dans le fer : « Je viens par des sentiers périlleux ; mais ce jour me sauvera peut-être, puisque j’entends le murmure de la divine forêt… » L’espérance, la douleur, le remords, le souvenir, la promesse, la foi haletant vers le ’salut, de mystérieuses mélodies sacrées, tissaient l’idéal manteau dont allait se couvrir le Simple, le Pur, le Héros envoyé pour guérir la plaie sans remède : « Me conduiras-tu aujourd’hui vers Amfortas ? » Il s’alanguissait, défaillait entre les bras du vieillard. « Servir ! servir ! » La mélodie de la soumission se déployait une fois encore dans l’orchestre, mettait en fuite l’impétueuse figure primitive. « Servir ! » La femme fidèle apportait l’eau, s’agenouillait humble et ardente, lavait les pieds de l’aimé. « Servir ! » La femme fidèle tirait de son sein un vase de baume, oignait les pieds de l’aimé, les essuyait avec sa chevelure défaite. « Servir ! » Le Pur s’inclinait vers la pécheresse, versait le pur élément sur la tête sauvage : ce Ainsi j’accomplis mon premier office. Reçois le baptême et crois au Rédempteur ! » Kundry éclatait en sanglots et touchait du front la terre, affranchie du désir, affranchie de la malédiction. Et alors, des profondes harmonies finales de l’appel au Rédempteur, -se dégageait, s’élevait, s’épanchait avec une surhumaine suavité la mélodie du pré en fleurs : « Comme il est beau, le pré, aujourd’hui ! Un jour, de merveilleuses fleurs m’enlacèrent ; mais l’herbe et la corolle n’eurent jamais un tel parfum…» Extatique, Parsifal contemplait le pré et la forêt tout riants de rosée dans la lumière matinale.

— Ah ! qui pourrait oublier ce moment sublime ? — s’écria l’émerveillé, dont le visage maigre semblait réfléchir l’éclair de cette joie. —Tous, dans l’obscurité du théâtre, nous demeurions immobiles comme une seule masse compacte. On eût dit que, pour écouter, le sang s’était arrêté dans toutes les veines. Du Golfe Mystique, la symphonie montait en illusion de lumière, les notes se changeaient en rayons de soleil, s’engendraient avec l’allégresse du brin d’herbe qui perce la terre, de la corolle qui s’ouvre, de la branche qui pousse ses bourgeons, de l’insecte qui déploie ses ailes. Et toute l’innocence des choses qui naissent pénétrait en nous ; et notre âme revivait je ne sais quel rêve de notre lointaine enfance… Infantia, la parole de Carpaccio !… Ah ! Stelio, celte parole, comme tu as su la répéter à notre vieillesse ! Comme tu as su nous inspirer le regret de ce que nous avons perdu et l’espérance de le recouvrer au moyen de l’art indissolublement rattaché à la vie !

Stelio se taisait, écrasé sous le poids de l’œuvre gigantesque accomplie par ce créateur barbare que l’enthousiasme de Baldassare Stampa évoquait pour l’opposer à l’ardente figure du poète d’Orphée et d’Ariane. Une sorte de rancune instinctive, une obscure hostilité qui ne venait pas de l’intelligence, le soulevait contre ce Germain tenace qui avait réussi à enflammer le monde. Pour remporter la victoire sur les hommes et sur les choses, il n’avait fait, celui-là aussi, qu’exalter sa propre image, magnifier son propre rêve de beauté dominatrice. Celui-là aussi était allé vers la foule comme vers la proie préférable. Celui-là aussi s’était imposé comme discipline l’effort pour se surpasser soi-même, sans trêve. Et maintenant il avait le temple de son culte sur la colline bavaroise.

— L’art seul peut ramener les hommes à l’unité, — dit Daniele Glàuro. — Honorons le noble maître qui a proclamé ce dogme pour toujours. Son Théâtre de Fête, bien que bâti en bois et en briques, étroit et imparfait, n’en a pas moins une sublime signification. Là, l’œuvre d’art n’apparaît que comme la religion devenue sensible sous une forme vivante. Le drame est un rite.

— Honorons Wagner, — dit Antimo délia Bella. — Mais, si cette nuit doit rester mémorable par une annonce et par une promesse attendues de celui qui, ce soir, montrait le mystérieux navire à la foule, invoquons de nouveau l’âme héroïque qui nous a parlé par la AToix de Donatella Arvale. En posant la première pierre de son Théâtre de Fêle, le poète de Siegfried la consacra aux espérances et aux victoires germaniques. Le Théâtre d’Apollon, qui s’élève rapidement sur ce Janieule où jadis les aigles descendaient pour apporter les présages, doit être seulement la révélation monumentale de l’idée vers laquelle notre race est conduite par son génie. Affirmons de nouveau le privilège dont la nature a ennobli notre sang.

Stelio se taisait, bouleversé par des forces tourbillonnantes qui le travaillaient avec une sorte de fureur aveugle, semblables aux énergies souterraines qui soulèvent, déchirent, transfigurent les régions volcaniques pour la création de nouvelles montagnes et de nouveaux abîmes. Tous les éléments de sa Vie intérieure, assaillis par cette violence, paraissaient en même temps se dissoudre et se multiplier. Des images grandioses et terribles passaient sur ce tumulte, accompagnées de mélodies. Des concentrations, des dispersions très rapides de pensées se succédaient, comme les décharges électriques pendant la tempête. A certains moments, c’était comme s’il avait entendu des clameurs et des chants par une porte qui se fût ouverte et refermée sans cesse ; comme si des rafales lui avaient apporté les cris alternés d’un massacre et d’une lointaine apothéose.

Tout à coup, avec l’intensité des visions fébriles, il vit la terre brûlée et fatale où il voulait faire vivre les âmes de sa tragédie ; il en sentit toute la soif au dedans de lui-même. Il vit la mythique fontaine qui seule interrompait l’ardente sécheresse, et, sur la palpitation des sources, la candeur de la vierge qui devait mourir là. Il vit sur le visage de Perdita le masque de l’héroïne apaisé dans la beauté d’une douleur extraordinairement calme. Puis l’antique sécheresse de la plaine d’Argos se convertit en flammes ; la fontaine Perseïa coula comme un fleuve rapide. Le feu et l’eau, les deux éléments primitifs, passèrent sur toutes choses, effacèrent tous vestiges, se répandirent, vaguèrent, luttèrent, triomphèrent, acquirent un verbe, prirent un langage pour dévoiler leur intime essence, pour raconter les innombrables mythes nés de leur éternité. La symphonie exprima le drame des deux âmes élémentaires sur la scène de l’Univers, la lutte pathétique des deux grands Êtres vivants et mobiles, des deux Volontés cosmiques, telle que se la figurait le pasteur Arya sur les hauts plateaux, en contemplant le spectacle des choses avec des yeux purs. Et tout à coup, du centre même du mystère musical, du gouffre de l’océan symphonique, l’Ode s’éleva, portée par la voix humaine, et atteignit les plus hautes cimes.

Le miracle de Beethoven se renouvelait. L’Ode ailée, l’Hymne, s’élançait des profondeurs de l’orchestre pour dire, d’une façon impérieuse et absolue, la joie et la douleur de l’Homme. Ce n’était pas le Chœur, comme dans la Neuvième Symphonie ; c’était la voix solitaire et dominatrice : l’interprète, la messagère de la multitude, ce Sa voix ! sa voix !… Elle a disparu… Son chant paraissait toucher le cœur du monde ; et elle était par delà le voile», disait l’animateur, qui avait encore une fois dans les yeux la statue de cristal où il avait vu monter la source de la mélodie. « Je te chercherai, je te retrouverai, je m’emparerai de ton secret. Tu chanteras mes hymnes, debout au sommet de mes musiques. » Libéré de tout désir impur, il considérait la dépouille mortelle de la vierge comme le réceptacle d’un don divin. Il entendait la voix incorporelle surgir des profondeurs de l’orchestre pour révéler la part de vérité éternelle qui existe dans le fait éphémère, dans l’événement passager. L’ode couronnait de lumière l’épisode. Alors, comme pour ramener vers le jeu des apparences l’esprit ravi « par delà le voile», une figure de danse vint se dessiner sur le rythme de l’ode mourante. Entre les côtés d’un parallélogramme inscrit dans l’arceau de la scène, comme entre les limites d’une strophe, la danseuse muette, avec les lignes de son corps affranchi pour quelques instants des tristes lois de la pesanteur, imita le. feu, l’eau, le tourbillon, les révolutions des étoiles. « La Tanagra, fleur de Syracuse, faite entièrement d’ailes comme une fleur est faite de pétales I » Ainsi évoquait-il l’image de la Sicilienne, déjà célèbre, qui avait retrouvé l’art orchestique tel qu’il fut au temps où Phrynicus pouvait se vanter d’avoir en lui-même autant de figures de danse que soulève de vagues sur l’océan une orageuse nuit d’hiver. L’actrice, la cantatrice, la danseuse, les trois femmes dionysiaques, lui apparaissaient comme les instruments parfaits de ses fictions. Avec une incroyable rapidité, dans la parole, dans le chant, dans le geste, dans la symphonie, son. œuvre se réalisait intégralement et vivait d’une vie toute-puissante devant la multitude subjuguée.

Il se taisait, perdu en ce monde idéal, attentif à mesurer l’effort nécessaire pour le manifester. Les voix de ceux qui l’entouraient lui arrivaient comme du lointain.

— Wagner affirme que le seul créateur de l’œuvre d’art est le peuple, — disait Baldassare Stampa, — et que l’unique fonction de l’artiste est de recueillir et d’exprimer la création du peuple inconscient…

L’émoi extraordinaire dont il s’était lui-même étonné lorsque, du trône des Doges, il parlait à la foule, vint le ressaisir. Dans la communion entre son âme et l’âme de la foule, un mystère était survenu, presque divin : quelque chose de plus grand et de plus fort s’était ajouté au sentiment habituel qu’il avait de sa personne ; il lui avait semblé qu’un pouvoir inconnu convergeait en lui, abolissant les limites de son être et conférant à. sa A-oix solitaire l’harmonie d’un chœur. Il y avait donc dans la multitude une secrète beauté d’où le poète et le héros pouvaient seuls tirer des éclairs. Quand celte beauté se révélait par la soudaine clameur s’élevant au théâtre ou sur la place publique ou dans la tranchée, alors un torrent de joie gonflait, le cœur de celui qui avait su la provoquer parle vers, par la harangue, par le signe de l’épée. La parole du poète, communiquée à la foule, était donc un acte, aussi bien que le geste du héros. Elle était un acte qui, de l’obscurité de l’âme innombrable, tirait une beauté instantanée : tel un statuaire prodigieux qui, d’une masse d’argile, pourrait, par une seule touche de son pouce plastique, créer une statue divine. Alors cessait le silence étendu comme un voile sacré sur le poème accompli. La matière de la vie n’était plus évoquée par des symboles immatériels ; c’était la vie même qui se manifestait intégralement par le poète, le verbe se faisait chair, le rythme s’accélérait dans une forme respirante et palpitante, l’idée s’énonçait en la plénitude de sa force et de sa liberté.

— Mais, — disait Fabio Molza, — pour Wagner, le peuple se compose de tous ceux qui éprouvent une misère commune, entendez-vous ? une misère commune…

« Vers la Joie, vers l’éternelle Joie ! pensait Stelio. Le peuple se compose de tous ceux qui éprouvent un obscur be- soin de s’élever, par le moyen de la Fiction, hors de la prison quotidienne où ils souffrent et sont esclaves. » Ils disparaissaient, les étroits théâtres urbains où, dans la chaleur suffocante et imprégnée de toutes les impuretés, devant un ramassis de ribaudset de courtisanes, les acteurs font métier de prostitution publique. Sur les gradins du théâtre nouveau, il voyait la foule vraie, l’immense foule unanime dont il venait de sentir l’odeur et d’entendre la clameur sous les étoiles, dans la conque marmoréenne. A ces âmes rudes et ignorantes, son art, même incompris, apportait grâce au mystérieux pouvoir du rythme un trouble profond, semblable à celui du prisonnier qui va être délivré de ses lourdes chaînes. Peu à peu, la félicité de la délivrance se propageait aux plus abjects ; les fronts ridés s’éclairaient ; les bouches accoutumées aux vociférations brutales s’épanouissaient dans la stupeur ; et les mains, les âpres mains asservies aux instruments du travail, se tendaient par un élan d’amour vers l’héroïne qui envoyait aux étoiles sa douleur immortelle.

— Dans l’existence d’un peuple comme le nôtre, — disait Daniele Glàuro, — une grande manifestation d’art compte beaucoup plus qu’un traité d’alliance ou qu’une loi financière. Ce qui ne meurt pas vaut mieux que ce qui est caduc. L’astuce et l’audace d’un Malatesta sont renfermées dans une médaille de Pisanello pour l’éternité. De la politique de Machiavel rien ne survit, sinon le nerf de sa prose…

« C’est vrai, c’est vrai ! pensait Stelio. La fortune de l’Italie est inséparable du sort de la Beauté dont elle est mère. » Telle maintenant lui apparaissait la vérité souveraine, rayonnant sur cette divine patrie idéale que Dante explora. « Italie ! Italie ! » Sur son âme résonnait comme un cri de réveil ce nom qui enivre la terre. Des ruines baignées par tant de sang héroïque, l’art nouveau ne devait-il pas s’élever, robuste de racines et de branches ? Ne devait-il pas résumer en lui toutes les forces latentes que possède la substance héréditaire de la nation, devenir pour la troisième Rome une puissance déterminante et constructive, indiquer aux hommes d’État les vérités primordiales qui sont les bases nécessaires des institutions nouvelles ? Fidèle aux plus antiques instincts de sa race, Wagner avait pressenti et secondé par son effort l’aspiration des États allemands vers la grandeur héroïque de l’Empire. Il avait évoqué la haute figure d’Henri l’Oiseleur se levant sous le chêne séculaire : « Que par toute la terre allemande surgissent les combattants ! » Et bientôt ces combattants avaient vaincu. Avec le même élan, avec la même ténacité, le peuple et l’artiste avaient atteint le but glorieux. La même victoire avait couronné l’œuvre du fer et l’œuvre du rythme. Aussi bien que le héros, le poète avait accompli un acte libérateur.-Aussi bien que la volonté du Chancelier, aussi bien que le sang des soldats, ses figures musicales avaient contribué à exalter et perpétuer l’âme de la race.

— Il est ici depuis quelques jours déjà, au palais Vendra- min-Calergi, — disait le prince Hoditz.

Et, subitement, l’image du créateur barbare se présenta, les lignes de sa face devinrent visibles, ses yeux d’azur brillèrent sous le vaste front, ses lèvres se serrèrent sous le menton robuste, armées de sensualité, d’orgueil et de dédain. Son petit corps courbé par la vieillesse et par la gloire se redressa, parut gigantesque aussi bien que son œuvre, prit l’aspect d’un Dieu. Le sang y courut comme les torrents dans une montagne, la respiration y souffla comme le vent dans une forêt. Subitement, la jeunesse de Siegfried l’envahit, s’y épanouit, radieuse comme l’aurore dans le nuage. « Suivre l’impulsion de mon cœur, obéir à mon instinct, écouter en moi-même la voix de la nature, voilà ma suprême loi ! » La parole héroïque résonna en lui, jaillissant des profondeurs, exprimant la volonté jeune et saine qui triomphait de tous les obstacles et de tous les maléfices, toujours d’accord avec la loi de l’Univers. Et les flammes alors, celles qui naissaient de la roche heurtée par la lance de Wotan, montèrent en cercle : « Dans la mer flamboyante le chemin s’est ouvert. Me plonger dans le feu, oh ! la grande joie ! Trouver l’épouse dans la flamme… ! » Tous les fantômes du mythe fulgurèrent, s’éteignirent.

Le casque ailé de Brunehilde scintilla au soleil : « Gloire au soleil ! Gloire à la lumière ! Gloire au jour rayonnant ! Mon sommeil fut long. Qui m’a réveillée ? » Tous les fantômes s’enfuirent en tumulte, se dispersèrent. Soudain ressuscita sur un champ d’ombre la vierge du chant, Donatella Arvale, telle qu’elle lui était apparue là-bas, parmi la pourpre et l’or de la salle immense, tenant ! a fleur du feu, dans une attitude dominatrice : «Tu ne me vois donc pas ? Mon regard qui te consume et mon sang qui bout ne te font donc pas peur ? Tu ne l’éprouves pas, cette ardeur sauvage ? » Absente, elle reprenait son pouvoir de rêve. Des musiques infinies naissaient du silence qui occupait la place restée vide dans le cénacle. Son hermétique visage enfermait un secret inviolable. « Ne me touche pas, ne me trouble pas ; et je refléterai à jamais ton image lumineuse. C’est toi-même que tu dois aimer. Renonce à moi ! » Une fois encore, comme sur l’eau fébrile, une impatience passionnée tourmentait l’animateur ; et, dans l’absente, il retrouvait l’aptitude à être bandée comme un bel arc par une main forte qui saurait s’en armer pour une-haute conquête : « Éveille-toi, vierge ; éveille-toi ! Vis et ris ! Sois mienne ! »

Son esprit était entraîné avec violence dans l’orbite du monde créé par le dieu germain ; les visions et les harmonies l’opprimaient ; les figures du mythe septentrional, recouvrant celles de sa passion et de son art, venaient les obscurcir. Son désir et son espérance parlaient le langage du barbare : « Il faut que je t’aime en riant, que je m’aveugle en riant ; il faut qu’en riant nous nous perdions ensemble. Amour radieux, riante mort ! » L’allégresse de la vierge .guerrière sur la roche cerclée de flammes atteignait les plus hauts sommets ; le cri de volupté et de liberté montait jusqu’au cœur du soleil. Ah ! quelle chose n’avait-il pas exprimée, quel faîte et quel abîme n’avaient-ils pas touchés, ce formidable agitateur de l’âme humaine ? Quel effort pourrait jamais égaler, le sien ? Quel aigle pourrait espérer un plus haut vol ? Son œuvre gigantesque était là, terminée, au milieu des hommes. Par toute la terre retentissait le dernier chœur du Graal, le cantique de grâces : <c Gloire au miracle ! Rédemption au Rédempteur ! »

— Il est fatigué, — disait le prince Hoditz, — très fatigué, très affaibli. Voilà pourquoi nous ne l’avons pas vu au Palais des Doges. Il a le cœur malade…

Le géant redevenait homme : pauvre corps courbé par la vieillesse et par la gloire, usé parla passion, mourant. Et Stelio réentendit en lui-même les paroles de Perdita qui avaient changé la gondole en un cercueil : les paroles qui évoquaient un autre grand artiste frappé, le père de Donalella Arvale… « L’arc a pour nom Bios et pour œuvre la mort. » Le jeune homme voyait devant lui le chemin marqué par la victoire, l’art si long, la vie si brève. « En avant, en avant ! Plus haut, toujours plus haut ! » A chaque heure, à chaque minute, il fallait essayer, lutter, se fortifier contre la destruction, la diminution, l’oppression, la contagion. À chaque heure, à chaque minute, il fallait tenir l’œil fixé sur le but, concentrer et diriger là toutes ses énergies, sans trêve, sans défaillance. Il sentait que la victoire lui était aussi nécessaire que l’air à ses poumons. Au contact du barbare, une furieuse volonté de lutte s’éveillait dans cet agile sang latin. « À vous maintenant de vouloir I — avait crié Wagner, le jour où avait été inaugurée la scène du théâtre nouveau. — Dans l’œuvre d’art de l’avenir, la source de l’invention ne tarira plus jamais. » L’art était infini comme la beauté du monde. Pas de limites pour la force,et pour l’audace. Chercher, trouver, plus loin, toujours plus loin, « En avant ! En avant ! »

Alors un seul flot, énorme et informe, résuma toutes les aspirations et toutes les angoisses de ce délire, se creusa comme un gouffre, se dressa comme un tourbillon, se condensa, prit la qualité de la matière plastique, obéit à la même énergie inépuisable qui, sous le soleil, façonne les animaux et les choses. Une image extraordinairement belle «t pure naquit de ce travail, vécut et resplendit avec une insoutenable intensité. Le poète la vit, la reçut dans ses yeux purs, sentit qu’elle prenait racine au centre de son esprit. « Ah ! l’exprimer, la manifester aux hommes, la fixer dans sa perfection pour l’éternité ! » Moment sublime et sans retour. Tout disparut. Autour de lui coulait la vie journalière ; autour de lui résonnaient les paroles fugitives ; l’attente palpitait, le désir se consumait.

Et il regarda la femme. Les astres scintillaient ; derrière la tête de Perdita, les arbres ondulaient, un jardin s’approfondissait. Les yeux de la femme disaient encore : «Servir ! Servir ! »

*
* *

Descendus au jardin, les hôtes s’étaient dispersés dans les allées et sous les berceaux. La brise de la nuit était si tiède et humide que les paupières délicates la sentaient sur leurs cils comme une caresse de lèvres qui effleurent. Les étoiles cachées des jasmins embaumaient dans l’ombre ; et les fruits aussi embaumaient comme dans les vergers des îles, mais plus lourdement. Une force vive de fertilité émanait de cet étroit espace de terre végétale qui semblait en exil, resserré dans sa ceinture d’eau. C’est ainsi que l’âme exilée se fait plus intense.

— Voulez-vous que je reste ? Voulez-vous que je revienne quand les autres seront partis ? Dites ? Il est tard.

— Non, Stelio, non ! Je vous en prie. Il est tard, il est trop tard ! C’est vous-même qui le dites.

La voix de la Foscarina était pleine d’une mortelle frayeur. Les épaules nues, les bras nus, elle tremblait dans l’ombre ; et «lie voulait encore se refuser, et voulait être possédée ; et elle voulait mourir, et voulait être secouée par ces mains fortes. Elle tremblait ; ses dents tremblaient dans sa bouche. Un fleuve sorti d’un glacier la submergeait, passait sur elle, l’engourdissait depuis la racine des cheveux jusqu’au bout des doigts. Toutes les jointures de ses membres lui faisaient mal et semblaient sur le point de se délier ; et, dans sa terreur, ses mâchoires raidies lui faisaient une autre voix. Et elle voulait mourir, et elle voulait être vaincue. Et, sur sa frayeur et sur son transissement et sur sa chair qui n’était plus jeune, était suspendue la parole atroce que l’aimé lui-même avait proférée, qu’elle-même avait répétée : « Il est tard, il est trop tard ! »

— Votre promesse, votre promesse !… Je ne veux plus attendre, Perdita ! je ne le peux plus…

Le bassin maritime, voluptueux comme une gorge qui s’offre, l’estuaire perdu dans l’ombre et dans la mort, la cité allumée par la fièvre crépusculaire, l’eau coulant dans la clepsydre invisible, le bronze vibrant dans le ciel, le désir suffocant, les lèvres serrées, les paupières baissées, les mains arides, tout revint dans son esprit avec le souvenir de la muette promesse. Sauvage fut l’ardeur dont il convoita cette chair profonde.

— Non, je ne veux plus attendre !

Elle lui venait de loin, de très loin, celte ardeur : des plus antiques origines, de la primitive animalité des unions soudaines, de l’antique mystère des fureurs sacrées. De même que la troupe envahie par le dieu descendait le long de la montagne en déracinant les arbres, et s’avançait avec une fougue de plus en plus aveugle, et, sans cesse grossie de nouveaux déments, propageait la folie partout sur son passage et devenait enfin une immense multitude bestiale et humaine, frémissant d’une volonté monstrueuse, de même, en lui, cet instinct cruel se précipita, confondant et entraînant toutes les idées de son esprit avec une agitation vertigineuse. Et dans la femme nomade et désespérée, ce qu’il désira, ce fut l’être opprimé par l’éternelle servitude de sa nature, l’être destiné à succomber aux subites convulsions de son sexe, l’être qui apaisait la fièvre lucide de la scène dans la volupté somnifère, l’actrice ardente qui passait de la frénésie de la foule à la force du mâle, la créature dionysiaque qui, comme dans l’Orgie, couronnait par l’acte de vie le rite nocturne.

Son désir fut insensé et sans mesure, fait de cruauté, de rancune, de jalousie, de poésie et d’orgueil. Il regretta de n’avoir pas possédé l’actrice après un triomphe scénique, chaude encore du souffle populaire, couverte de sueur, haletante et défaillante, avec les vestiges de l’âme tragique qui avait pleuré et crié en elle, avec les larmes de cette âme étrangère encore humides sur son visage contracté. Dans un éclair, il la vit abattue, pleine de la puissance qui avait arraché le hurlement au monstre, palpitante comme la Ménade après la danse, assoiffée et lasse…

— Ne soyez pas cruel, ne soyez pas cruel ! — supplia celle femme qui sentait dans la voix, qui lisait dans les yeux de l’aimé l’horrible vertige. — Oh ! ne me faites pas de mal !

Sous le regard vorace du jeune homme, toute sa chair se contractait une fois encore, se refusant avec une pudeur douloureuse.

Le désir de Stelio la frappait, la déchirait comme une blessure. Elle connaissait tout ce qu’il y avait d’acre et d’impur dans cette excitation soudaine, et combien profondément il la jugeait empoisonnée et corrompue, chargée d’amours, tentatrice errante et implacable. Elle devinait cette rancune, cette jalousie, cette mauvaise fièvre qui tout d’un coup s’était rallumée chez le doux ami auquel, depuis si longtemps, elle avait voué tout ce que son être contenait de plus précieux et de plus sincère, préservant la bonté de ces offrandes par l’opiniâtreté de sa défense. Tout était perdu, désormais ; tout était subitement dévasté, ainsi qu’un beau domaine à la merci d’esclaves rebelles et vindicatifs. Et alors, comme si elle eût souffert les affres de l’agonie, comme si elle eût été à l’instant du trépas, «lie revit toute son existence âpre et orageuse, sa vie de lutte et de douleur, d’égarements et d’efforts, de passion et de triomphe. Elle en sentit le fardeau, l’encombrement. Elle se rappela l’ineffable sentiment de joie, d’épouvante et de libération qu’elle avait éprouvé au moment où elle s’était pour la première fois abandonnée à l’homme qui l’avait aimée, dans sa lointaine adolescence. Et à travers son âme éperdue passa l’image de la vierge qui s’était retirée, qui avait disparu, qui rêvait peut-être, là-haut, dans sa chambre solitaire, ou qui pleurait, ou qui déjà se promettait et déjà, sur l’oreiller pur, goûtait le bonheur de s’être promise… « Il est trop tard, il est trop tard. » L’irrévocable parole passait continuellement sur son front comme la vibration du bronze. Et le désir de l’aimé la frappait, la déchirait comme une blessure.

— Oh ! ne me faites pas de mal !

Elle suppliait, blanche et frêle comme le duvet de cygne qui courait autour de ses épaules nues et de sa poitrine palpitante. Il semblait qu’elle se dépouillât de sa puissance et qu’elle devînt légère et faible, qu’elle se revêtît d’une âme secrète et tendre, si facile à- tuer, à détruire, à immoler sans effusion de sang.

— Non, Perdita, je ne vous ferai aucun mal ! — balbutia-t-il, bouleversé par cette voix et par cet aspect, pris aux entrailles par une pitié humaine qui remontait des mêmes profondeurs d’où lui était venu cet instinct sauvage. — « Pardonnez-moi ! pardonnez-moi !

Il aurait voulu la tenir entre ses bras, la bercer, la consoler, l’entendre pleurer, boire ses larmes. Il lui semblait qu’il ne la reconnaissait pas, qu’il avait devant lui une créature non connue, infiniment humble et douloureuse, privée de toute force. Et sa pitié, son remords, étaient un peu semblables à l’émotion que l’on éprouve après avoir heurté et blessé sans le vouloir un malade, un enfant, un petit être inoffensif et seul.

— Pardonnez-moi !

Il aurait voulu s’agenouiller, lui baiser les pieds dans l’herbe, lui dire quelque parole câline. Il .s’inclina, lui toucha une main. Elle tressaillit de la tête jusqu’aux talons ; elle ouvrit sur lui de larges yeux ; puis elle rabaissa les paupières, demeura immobile. L’ombre s’accumula sous l’arc de ses sourcils, dessina l’ondulation de ses joues. De nouveau, le fleuve glacé la submergeait.

On entendit les voix des hôtes épars dans le jardin ; puis, il se fit un grand silence. On entendit crier le sable sous des pas ; puis, il se fit encore un grand’silence. Une clameur confuse arriva du lointain, sur les canaux. Les jasmins parurent verser une odeur plus forte, tel un cœur accélère ses palpitations. La nuit parut grosse de prodiges. Les forces éternelles opéraient harmonieusement, entre la terre et les étoiles.

— Pardonnez-moi ! Si mon désir vous cause une souffrance, je l’étoufferai encore, je serai capable encore de renoncer, de vous obéir. Perdita, Perdita, j’oublierai tout ce que vos yeux me disaient, là-haut, parmi les vaines paroles… Quelle étreinte, quelle caresse pourrait nous unir plus intime- ment ? Toute la passion de la nuit nous jetait l’un vers l’autre. En moi je vous ai reçue toute, comme une onde… Et maintenant, il me semble que je ne pourrais plus vous séparer de mon sang, et que vous ne pourriez plus vous éloigner de moi, et que nous devons aller ensemble à la rencontre de je ne sais quelle aurore…

Il lui parlait à voix basse, avec une entière effusion, devenu comme une substance vibrante où semblaient s’imprimer toutes les transmutations de la créature nocturne. Ce qu’il voyait devant lui, ce n’était plus une forme corporelle, une chair opaque et impénétrable, la pesante prison humaine ; c’était une âme dévoilée par une succession d’apparences non moins expressives que des mélodies, une sensibilité infiniment délicate et puissante qui, dans cette enveloppe, créait tour à tour la ténuité des fleurs, la vigueur du marbre, l’éclat de la flamme, toutes les ombres et toutes les lumières.

— Stelio !

À peine le prononça-t-elle, ce nom ; et toutefois, dans ce souille qui mourait sur ces lèvres blèmies, il y avait une immensité d’exultation et d’émerveillement, comme dans le cri le plus aigu. À l’accent viril, elle avait reconnu l’amour : l’amour, l’amour ! Elle qui tant de fois avait écouté les belles et parfaites paroles prononcées par cette voix limpide, et qui en avait étrangement souffert comme d’un supplice et d’un jeu, elle voyait maintenant sa vie et le monde se transfigurer tout à coup à cet accent nouveau. Son âme parut chavirer : ce qui l’encombrait tomba au fond, dans une obscurité sans limite ; et il vint à la surface quelque chose de libre et d’immaculé, qui se dilata, qui se courba comme un ciel matinal. Et, de la même façon que le Ilot de la lumière monte depuis l’horizon jusqu’au zénith avec une muette harmonie, l’illusion du bonheur monta jusqu’à sa bouche. Un sourire s’y prolongea, infini, où les lignes de ses lèvres tremblaient comme les feuilles dans la brise, où ses dents luisaient comme les jasmins dans la clarté stellaire.

« Tout est aboli, tout est évanoui. Je n’ai pas vécu, je n’ai pas aimé, je n’ai pas souffert. Je suis nouvelle. Je ne connais que cet amour. Je suis pure. Je veux mourir dans la volupté à laquelle tu m’initieras. Les années et les événements ont passé sur moi sans atteindre cette partie de mon âme que je te réservais, ce ciel secret qui vient de s’ouvrir à vistel’improviste et qui a triomphé de toutes les ombres et qui est demeuré seul pour contenir la force et la douceur de ton nom. Moi, ton amour me sauve ; toi, l’entier embrassement de mon amour te fera divin… » Des paroles d’ivresse jaillissaient de ce cœur délivré, mais ses lèvres n’osaient pas les dire. Et elle souriait, souriait de son sourire infini, en silence.

— N’est-il pas vrai ? Répondez, Perdita ! Ne la sentez-vous pas aussi, cette nécessité qui est forte de tous nos renoncements, de toute notre constance à attendre la plénitude de l’heure ? Ah ! il me semble que mes espoirs et mes pressentiments ne seraient plus rien, si cette heure n’allait pas venir. Dites que vous ne pourriez l’atteindre sans moi cette aurore, comme je ne pourrais l’atteindre sans vous ! Dites !

— Oui, oui…

Dans cette syllabe étouffée, éperdument elle se donna. Son sourire s’éteignit, sa bouche devint lourde, se détacha sur sa pâleur avec un relief presque dur, comme gonflée par la soif, forte pour attirer, pour prendre, pour retenir, inassouvie. Et tout ce corps, qui naguère s’atténuait dans la douleur et dans la terreur, se redressa comme s’il y croissait tout à coup une ossature neuve, recouvra sa puissance charnelle, fut traversé par une onde impétueuse : il redevint désirable et impur. .

— Plus de délais ! Il est tard !

Il frissonnait d’impatience. La furie le reprenait ; le désir le ressaisissait à la gorge avec ses griffes félines.

— Oui !… — répéta la Foscarina, mais avec un autre accent, les yeux dans les yeux de Stelio, avide et impérieuse, comme si maintenant elle était certaine de posséder le philtre qui finalement devait le lier à elle.

Il sentit pénétrer dans son cœur les voluptés qui habitaient cette chair profonde. Il la regarda, pâle comme si tout son sang se perdait dans la terre pour aller baigner les racines des fruits, en rêve, hors du temps, lui seul avec elle seule.

Elle était sous l’arbuste orné de colliers et chargé de fruits, arquée tout entière à l’image de ses lèvres ; et comme s’exhale des lèvres l’haleine, la fièvre s’exhalait de tous ses membres. La beauté soudaine qui l’avait illuminée dans le cénacle, faite de mille forces idéales, réapparaissait en elle, mais avec plus d’intensité encore, faite à présent de la flamme qui ne se flétrit pas, de la ferveur qui ne languit jamais. Les fruits magnifiques pendaient sur sa tête, portant à leur sommet la couronne d’un roi donateur. Le mythe de la grenade revivait dans la nuit, comme au passage de la barque sur l’eau crépusculaire. — Qui était cette femme ? Était-ce Perséphone, reine des Ombres ? Avait-elle vécu là où toutes les agitations humaines paraissent un jeu des vents dans la poussière d’une route sans fin ? Avait-elle contemplé le monde des sources, compté sous la terre les racines des fleurs, immobiles comme les veines dans un corps pétrifié ? Était-elle lasse ou ivre des larmes et des rires et des luxures humaines, et d’avoir touché une à une toutes les choses mortelles pour les faire fleurir, pour les faire périr ? Qui était-elle ? Avait-elle frappé les villes comme un fléau, scellé pour toujours sous son baiser les lèvres qui chantaient, arrêté les battements d’une âme tyrannique, intoxiqué les jeunes hommes avec sa sueur salée comme l’écume de la mer ? Qui était cette femme ? Quel était le passé qui la rendait si blême, si brûlante et si périlleuse ? Avait-elle déjà dit tous ses secrets et donné tous ses dons ? Ou bien pouvait-elle encore émerveiller par de nouvelles œuvres son nouvel amant, pour qui la vie, le désir et la victoire étaient une seule et même chose ? — Tout cela, et davantage, et davantage encore ! répondaient au rêve du poète les petites veines de ses tempes, et l’ondulation de ses joues, la puissance de ses flancs, l’ombre glauque et presque marine où vivait ce visage comme l’œil vit dans sa propre humidité.

« Tout le mal, tout le bien, ce que je sais et ce que j’ignore, ce que tu sais et ce que tu ignores, tout a préparé la plénitude de notre nuit. » La vie et le rêve ne faisaient qu’un. Les sens et les pensées étaient comme des vins mêlés dans une seule coupe. Les vêtements, le visage nu, les espérances, les regards, étaient semblables aux plantes de ce jardin, à l’air, aux étoiles, au silence.

Moment sublime et sans retour. Avant que l’âme fût complice, les mains firent le geste qui attire. La femme renversa la tête dans l’ombre, comme pour s’abattre ; entre ses paupières qui imouraient, la blancheur de ses yeux, la blancheur de ses dents brillèrent comme les choses qui brillent pour la dernière fois. Puis, rapidement, sa tête se redressa, se ranima ; ses lèvres cherchèrent les lèvres qui les cherchaient. Jamais sceau ne fut plus fort. Comme les branches de l’arbuste, l’amour couvrit les deux êtres enivrés.

Ils se délièrent ; ils se regardèrent fixement, sans se voir. Us ne voyaient plus rien. Ils étaient aveugles. Ils entendaient un bruit terrible, comme si le frémissement du bronze se fût réveillé à l’intérieur de leur front même. Toutefois, ils purent distinguer le heurt sourd d’un fruit qui, de la branche qu’ils avaient secouée dans leur étreinte, tombait sur l’herbe. Ils sortirent comme d’un lourd nuage. Ils se revirent ; ils redevinrent lucides. Ils perçurent les voix amies éparses dans le jardin, la confuse clameur qui s’éloignait sur les canaux où repassaient peut-être les anciens cortèges.

— Eh bien ? — demanda le, jeune homme fiévreusement, brûlé jusqu’aux moelles par ce baiser de chair et d’âme.

Elle se baissa pour ramasser la grenade sur l’herbe. Le fruit était mûr ; il s’était ouvert dans sa chute, et, par la fente versait son, sang. Avec la vision de la barque chargée et de l’île pâle et de la prairie d’asphodèles, se représentèrent à l’esprit de l’amante les paroles de l’animateur : « Ceci est mon corps… Prenez et mangez ! »

— Dites ?…

— Oui.

D’un mouvement machinal, elle serra le fruit dans son poing, comme si elle voulait en exprimer le suc. La liqueur coula, mouilla son poignet. Elle tremblait ; ses dents tremblaient dans sa bouche. Le fleuve la submergeait de nouveau, passait sur elle, la glaçait depuis la racine des cheveux jusqu’au bout des doigts.

— Et comment ? Dites ! — insista le jeune homme avec une sorte de brutalité, car il sentait renaître sa démence.

— Partez avec les autres, et revenez ensuite… Je vous attendrai à la grille du jardin Gradenigo.

Elle tremblait toute d’une frayeur charnelle, en proie à la force invincible. Dans un éclair, il la vit renversée, couverte de sueur, palpitante comme la Ménade après la danse. Ils se regardèrent encore, mais ne purent supporter le regard sauvage de leur convoitise. Ils souffrirent. Ils se quittèrent.

Elle s’en alla vers les voix des poètes qui avaient exalté sa puissance idéale.

Perdue, perdue, elle était perdue, maintenant. Elle vivait encore, défaite, humiliée et blessée, comme si l’on eût piétiné sur elle impitoyablement ; elle vivait encore, et l’aube se levait, et les jours recommençaient, et la fraîche marée refluait dans la Cité belle, et Donatella reposait sur son oreiller pur. En un lointain indéfini s’effaçait l’heure, si proche pourtant, où elle avait attendu l’aimé à la grille, perçu les pas dans le silence funèbre du quai désert, senti ses genoux ployer comme sous un choc et sa tête se remplir du terrible bourdonnement. Comme elle était loin, cette heure-là ! Et pourtant, dans sa chair, sous le frisson que lui avait laissé la fièvre nocturne, elle gardait avec une étrange intensité les sensations de l’attente : le froid du fer où s’était appuyé son front, l’âcreté suffocante qui montait des herbes comme d’un routoir, la langue tiède des lévriers de lady Myrta qui étaient venus sans bruit lui lécher les mains.

— Adieu ! adieu !

Elle était perdue. Il s’était levé de son lit comme du lit d’une courtisane, devenu presque étranger, presque impatient, attiré par la fraîcheur de l’aube, par la liberté du matin.

— Adieu !

De la fenêtre, elle aperçut au bord du canal Stelio qui respirait à pleins poumons l’air vif ; et puis, dans le grand calme, elle entendit sa voix limpide et sûre qui appelait le gondolier :

— Zorzi !

L’homme dormait au fond de la gondole, immobile ; et son sommeil humain ressemblait à celui de l’esquif recourbé qui lui obéissait. Stelio l’ayant touché du pied, il se réveilla en sursaut, bondit à la poupe et empoigna la rame. L’homme et la barque s’étaient réveillés en même temps comme s’ils n’eussent fait qu’un seul corps, prêts tous les deux à courir sur l’eau.

Servo suo, paron ! — dit Zorzi avec un sourire, en regardant le ciel qui s’éclairait. — La se senla, che adesso me toca vogar mi [18].

En face du palais, la porte d’un atelier s’ouvrit. C’était un atelier de tailleur de pierre, où l’on fabriquait des marches avec la pierre de Val di Sole.

« Monter ! » pensa Stelio ; et son cœur superstitieux se réjouit de ce bon augure. Sur l’enseigne, le nom de la carrière lui sembla rayonnant. Déjà, tout à l’heure, n’avait-il pas vu l’image de l’escalier, symbole de sa propre ascension, dans les armoiries des Gradenigo ? « Plus haut, toujours plus haut ! » La joie repullulait au fond de son être. Le matin excitait l’activité humaine.

« Et Perdita ?… Et Ariane ?… » Il les revit en haut de l’escalier marmoréen, dans la lumière des torches fumeuses, si serrées au milieu de la presse qu’elles se confondaient en une même blancheur, les deux tentatrices qui sortaient ensemble de la foule comme de l’embrassement d’un monstre. — « Et la Tanagra ?… » La Syracusaine aux longs yeux de chèvre lui apparut au repos, unie à la terre maternelle comme la figure d’un bas-relief au plan où elle est sculptée. « La Trinité dionysiaque !… » Il se les figurait exemptes de toute passion, indemnes de tout mal, comme sont les créatures de l’art. La surface de son âme se couvrait d’images splendides et rapides, comme une mer parsemée de voiles. Son cœur ne souffrait plus. Une âpre sensation de nouveauté se répandait par toute sa substance, avec la diffusion de la lumière. La chaleur de la fièvre nocturne se dispersait entièrement dans la brise, les vapeurs se dissipaient. Il arrivait en lui ce qui arrivait autour de lui. Il renaissait avec le matin.

Adesso no serve pià che te fazzi chiaro [19], — murmura le rameur avec malice, en éteignant le fanal de la gondole.

— Au Grand Canal, par San Giovanni Decollato ! — lui cria Stelio, en s’asseyant.

Et tandis que la proue dentelée virait vers le Rio di San Giacomo dall’Orio, il se tourna pour regarder le palais qui, dans l’ombre, avait une couleur de plomb. Une fenêtre éclairée s’enténébra comme un œil qui devient aveugle. « Adieu ! adieu ! » Son cœur eut un sursaut ; la volupté afflua de nouveau dans ses veines ; les images de la douleur et de la mort effacèrent toutes les autres. La femme qui n’était plus jeune restait là-bas, seule, pareille à une agonisante ; la vierge inviolée s’apprêtait à regagner le lieu de son supplice. Il ne sut pas compatir ; il ne sut qu’espérer. De l’abondance de sa force, il tira l’illusion qu’il pourrait changer ces deux destins au profit de sa joie. Son cœur ne souffrait plus. Toute son anxiété fuyait devant le plaisir simple que donnaient à ses yeux les spectacles du matin. La pâleur de Perdita lui fut cachée par les feuillages qui débordaient sur les murs des jardins où déjà s’éveillait le gazouillement des moineaux. Dans les ondulations du canal se perdirent les lèvres sinueuses de la cantatrice. Il arrivait en lui ce qui arrivait autour de lui. L’arche et l’écho des ponts, les algues flottantes, le gémissement des colombes étaient comme sa respiration, sa confiance et sa faim.

— Arrête-toi devant le palais Vendramin-Calergi, — ordonna-t-il au rameur.

En longeant le mur d’un jardin, il attrapa au passage quelques fleurs poussées dans les interstices de la brique, à un endroit où elle avait la sombre et riche couleur du sang caillé. C’étaient des fleurs violettes, d’une extrême délicatesse, presque impalpables. Il pensa aux myrtes qui verdoient sur les bords du golfe d’Égine, rudes et fiers comme des buissons de bronze ; il pensa aux petits cyprès noirs qui couronnent les cimes pierreuses des collines toscanes, aux grands lauriers qui protègent les statues dans les villas de Rome. Par ces pensées, il accrut la valeur des fleurettes automnales, offrande trop modeste pour celui qui avait su donner à sa vie la grande victoire qu’il lui avait promise.

— Accoste !

Le canal, antique fleuve de silence et de poésie, était désert. Le ciel verdâtre s’y reflétait avec ses étoiles mourantes. Au premier aspect, le palais avait une apparence aérienne, comme d’un nuage ouvragé qui poserait sur l’eau. L’ombre où il baignait encore avait la qualité du velours, la beauté d’une chose magnifique et molle. Et, de même qu’en un velours profond se découvrent à l’œil les dessins des ramages, de même, lentement, les lignes de l’architecture se révélèrent dans les trois colonnades corinthiennes qui montaient avec un rythme de grâce et de force jusqu’au faîte, où les aigles, les coursiers, les amphores, emblèmes de la vie noble, s’entremêlaient aux roses des Loredan : non nobis domine non nobis.

Là, palpitait le grand cœur malade. L’image du créateur barbare apparut : les yeux d’azur brillèrent sous le front vaste, les lèvres se serrèrent sur ce robuste menton, armées de sensualité, d’orgueil et de mépris. Dormait-il ? Pouvait-il dormir ? Ou bien, comme sa gloire, était-il sans sommeil ? Le jeune homme repensa aux choses étranges qu’il avait entendu raconter de lui. Était-ce vrai, qu’il ne pouvait dormir sinon sur le cœur de sa femme, dans l’étroit embrassement de sa femme, et que, malgré la vieillesse, il gardait le persistant besoin de ce contact amoureux ? Il repensa au récit de lady Myrta qui avait visité à Palerme la Villa d’Angri, où les armoires de la chambre habitée par le maître s’étaient imprégnées d’une essence de rose si violente qu’elle donnait encore le vertige. Il vit ce petit corps las, vêtu de draps somptueux, orné de bijoux, parfumé comme un cadavre prêt pour le bûcher. — N’était-ce pas Venise qui lui avait donné, comme jadis à Albert Dürer, le goût des voluptés et des magnificences ? Oui, c’était dans le silence des canaux qu’il avait entendu passer le souffle le plus ardent de ses musiques : la mortelle passion de Tristan et d’Iseult.

Et c’était là, maintenant, que palpitait ce grand cœur malade ; c’était là que venait s’arrêter l’élan formidable. Le palais patricien, avec ses aigles, avec ses coursiers, avec ses amphores, avec ses roses, était clos et muet comme un haut sépulcre. Au-dessus de ce marbre, l’aurore enflammait le ciel.

« Salut au victorieux !… » Et Stelio jeta les fleurs sur le seuil de la porte.

— En avant ! en avant !

Stimulé par cette brusque impatience, le rameur se courba sur la rame. Le frêle esquif glissa sur l’eau. Tout le canal était clair d’un côté. Une voile fauve courait sans bruit. La mer, les flots joyeux, les rires des mouettes, la brise du large se représentèrent à son désir.

— Rame, Zorzi ! À la Veneta Marina, par le Rio dell’Olio ! cria le jeune homme.

Le canal lui semblait trop étroit pour le souffle de son âme. Désormais, la victoire ne lui était pas moins nécessaire que l’air à ses poumons. Après le délire nocturne, il voulait, à la lumière du matin et à l’âcreté de la brise marine, reconnaître la bonté de sa trempe. Il n’avait pas sommeil. Il sentait autour de ses yeux un cercle de fraîcheur, comme s’il les eût lavés dans la rosée. Il n’éprouvait aucun besoin de repos, et la couche de l’hôtel lui faisait horreur comme un ignoble grabat. « Le pont d’une barque, l’odeur du goudron et du sel, le battement d’une voile rouge… »

— Rame, Zorzi !

La vigueur du gondolier redoubla. Par moments, sous l’effort, la fourche grinçait. Le Fondaco dei Turchi disparut derrière eux, ivoire merveilleusement jauni et usé, semblable au portique survivant d’une mosquée en ruine. Ils dépassèrent le palais des Cornaro et le palais des Pesaro, ces deux colosses noircis par le temps comme par la fumée d’un incendie ; ils dépassèrent la Ca’d’Oro, jeu divin de la pierre et de l’air ; et, soudain, le pont du Rialto montra son ample dos chargé de boutiques, déjà tout bruyant de vie populaire, fleurant les légumes et le poisson, pareil à une grande corne d’abondance qui verserait sur les quais d’alentour les nourritures terrestres et marines destinées à rassasier la Cité reine.

— J’ai faim, Zorzi, j’ai grand’faim ! — dit Stelio en riant.

Bon segno co’la notolada fa fame ; xe ai vechi che la ghe fa sono[20].

— Accoste !

Il acheta dans une péotte le raisin des Vignoles et les figues de Malamocco, mis ensemble sur un plat de pampres.

— Rame !

Sous le Fondaco dei Tedeschi, la gondole vira ; par les petits canaux obscurs, elle glissa vers le Rio di Palazzo. Les cloches de San Giovanni Crisostomo, de San Giovanni Elemosinario, de San Cassiano, de Santa Maria dei Miracoli, de Santa Maria Formosa, de San Lio, accueillaient l’aurore par de joyeux carillons. Les bruits du marché se perdaient dans la salutation des bronzes, avec les odeurs de la pêche, des herbages et du vin. Entre les murailles de marbre et de brique encore endormies, sous le ruban du ciel resplendissait de plus en plus le ruban de l’eau qui, tranchée par le fer de la proue, s’allumait dans la course ; et ce croissant éclat donnait à Stelio l’illusion d’une rapidité flamboyante. Il songea au lancement des navires qui descendent vers la mer en faisant jaillir des flammes sous le frottement de la carène : l’eau fume à l’entour, le peuple acclame et applaudit…

— Au Pont de la Paille !

Une pensée, spontanée comme un instinct, le ramenait vers le lieu glorieux où il lui semblait que devaient rester encore les traces de ses inspirations lyriques et les échos du grand chœur dionysiaque : « Viva il forte… » La gondole rasa le flanc du Palais des Doges, massif comme un monolithe fouillé par des ciseaux habiles à trouver des mélodies comme les archets des musiciens. De toute son âme renaissante, il embrassa cette masse ; il réentendit le son de sa propre voix et l’explosion des applaudissements ; il revit l’énorme chimère ocellée, au buste couvert d’écailles splendides, s’allongeant noirâtre sous les énormes volutes d’or ; et il se figura que lui-même oscillait sur la multitude comme un corps concave et sonore, habité par une volonté mystérieuse. Il se disait : « Créer avec joie ! C’est l’attribut de la Divinité. Il est impossible d’imaginer au sommet de l’esprit un acte plus triomphal. Les paroles mêmes qui le signifient ont la splendeur de l’aurore… »

Il redisait à lui-même, à l’air, à l’eau, à la pierre, à l’antique cité, à la jeune aurore : « Créer avec joie ! Créer avec joie ! »

Lorsque la proue passa sous le pont et entra dans le miroir de lumière, une respiration plus libre lui rendit, avec son espérance et avec son courage, toute la beauté et toute la force de sa vie antérieure.

— Trouve-moi une barque, Zorzi, une barque qui sorte en pleine mer !

Il lui fallait un souffle encore plus large, le vent, l’air salin, l’écume, la voile gonflée, le beaupré pointé vers l’horizon immense.

— À la Veneta Marina !… Trouve-moi une barque de pêcheurs, un bragozzo de Chioggia !

Il remarqua une grande voile rouge et noire qu’on venait de hisser à l’instant même et qui palpitait en prenant le vent, superbe comme un vieil étendard de la République, avec le Lion et le Livre.

— Celle-là ! celle-là !… Il faut la rejoindre, Zorzi !

Dans son impatience, il agitait la main pour faire arrêter la barque.

— Crie-leur de m’attendre !

L’homme de la rame, échauffé et ruisselant de sueur, jeta un cri d’appel aux hommes de la voile. La gondole filait comme un sandalo dans une régate. On entendait haleter la robuste poitrine.

— Ce brave Zorzi !

Mais Stelio aussi haletait, comme s’il se fût agi d’atteindre sa fortune, un but heureux, la certitude d’une royauté.

Semo andai in bandiera, — dit le rameur en frottant ses mains brûlantes, avec un rire franc qui parut le rafraîchir tout entier. — Vardè che stravaganza [21]  !

Le geste, le ton, la malice populaire, les faces étonnées des pêcheurs qui s’avançaient sur le plat-bord, les reflets de la voile qui faisaient l’eau sanglante, l’odeur cordiale de pain qui sortait d’un four, l’odeur de la poix qui commençait à bouillir dans un chantier voisin, les voix des ouvriers qui se rendaient à l’Arsenal, toute l’émanation forte de ce quai où l’on sentait encore les anciennes galères pourries delà Sérénissime et où résonnaient sous le marteau les cuirasses des navires de l’Italie nouvelle, toutes ces choses rudes et saines éveillèrent au cœur du jeune homme une allégresse qui éclata dans un rire. Il riait avec le rameur, contre le flanc rapiécé et goudronné de ce bateau pêcheur, qui avait l’aspect vivant d’une bonne bête de travail à la peau sillonnée de rides, d’excroissances et de cicatrices.

Cossa vorla ? — demanda le plus vieux des marins, en inclinant vers les rires sonores sa face barbue et hâlée, où il n’y avait de clair que des poils blanchis et les yeux gris entre les paupières rebroussées par les vents saumâtres. — Cossa comandela, paron[22] ?

La grande voile battait et claquait comme un étendard.

El paron voria montar a bordo[23]  ! répondit Zorzi.

Le mât craquait, vivant depuis le pied jusqu’à la pomme,

Ch’el monta pur… Co’nol vol altro, paron[24]  ! … répliqua le vieux, simplement.

Et il alla prendre l’échelle volante. Il revint l’accrocher à mi-poupe. Elle était faite de quelques chevilles vermoulues et d’un seul brin de bitord tout usé. Mais, elle aussi, comme tous les détails du grossier bateau, parut au jeune homme une chose extraordinairement vivante. Lorsqu’il y mit le pied, il eut honte de ses bottines vernies. L’épaisse main calleuse du marin, tatouée d’emblèmes bleuâtres, lui vint en aide, le hissa d’un seul coup sur le pont.

— Le raisin et les figues, Zorzi !

De la gondole, Zorzi lui tendit le plat de pampres.

Che i vada in tanto sangue[25]  !

— Et le pain ?

Gavemo el pan caldo, — dit un marin en soulevant une grande miche ronde et blonde ; — apena cavà dal forno[26].

La faim devait lui donner une saveur délicieuse, y trouver rassemblée toute la bonté du froment.

Servo suo, paron ! E vento in pope[27]  ! — cria le rameur prenant congé.

Orza[28]  !

La voile latine se gonfla, couleur de pourpre, avec le Lion et le Livre. La barque courut sa bordée pour prendre le large, ayant le cap sur San Servolo. Il sembla que la rive s’arquait pour la décocher. Dans le sillage s’entremêlèrent, l’un glauque et l’autre rose, les deux fils de l’eau coupée qui formèrent un tourbillon opalin, puis changèrent, prirent alternativement toutes les couleurs, comme si le bouillonnement, à la proue, était un arc-en-ciel fluide.

Poggia[29]  !

Le bateau vira de bord. Un miracle le surprit : les premiers rayons du soleil transpercèrent la voile palpitante, foudroyèrent les anges élevés sur les campaniles de Saint-Marc et de Saint-Georges-Majeur, incendièrent le globe de la Fortune, couronnèrent de fulgurations les cinq mitres de la Basilique. Venise Anadyomène domina sur les eaux, avec toutes ses gazes déchirées.

« Gloire au Miracle ! » Un sentiment surhumain de puissance et de liberté gonfla le cœur du jeune homme à l’instant où la brise gonfla la voile pour lui transfigurée. Dans la pourpre de la voile, il se vit comme dans la splendeur de son propre sang. Il lui sembla que tout le mystère de cette beauté réclamait de lui l’acte triomphal. Il eut conscience qu’il était capable de l’accomplir. « Créer avec joie ! »

Et le monde fut à lui.

GABRIELE D’ANNUNZIO
(Traduction de G. Hérelle.)
(À suivre.)


LES ROMANS DE LA GRENADE



LE FEU[30]




II
L’EMPIRE DU SILENCE


« Col tempo. » — Dans une salle de l’Académie, la Foscarina s’était arrêtée devant la Vieille de Francesco Torbido, cette femme ridée, édentée, flasque et jaunâtre qui ne peut plus ni sourire ni pleurer, cette espèce de ruine humaine pire que la pourriture, cette espèce de Parque terrestre qui, au lieu de la quenouille ou du fil ou des ciseaux, tient entre ses doigts le cartouche sur lequel est écrite l’admonition.

— Avec le temps ! — redit-elle, quand ils furent à l’air libre, pour interrompre le silence pensif où elle avait senti son cœur s’appesantir peu à peu et couler bas, comme une pierre dans une eau sombre. — Connaissez-vous, Stelio, la maison close de la Calle Gàmbara ?

— Non. Laquelle ?

— La maison de la comtesse de Glanegg.

— Je ne la connais point.

— Vous ignorez l’histoire de la belle Autrichienne ?

— Je l’ignore, Fosca. Racontez.

— Voulez-vous que nous allions jusqu’à la Calle Gàmbara ? C’est tout près.

— Allons.

Ils s’acheminèrent, au flanc l’un de l’autre, vers la maison close. Stelio restait un peu en arrière pour regarder l’actrice, pour la voir s’avancer dans l’air mort. De son chaud regard, il embrassait la personne tout entière : la ligne des épaules déclinant avec une si noble grâce, la taille souple et libre sur les hanches fortes, les genoux qui se mouvaient légèrement parmi les plis de la robe, et ce pâle visage passionne, cette bouche de soif et d’éloquence, ce front beau comme un beau front viril, ces yeux qui s’allongeaient entre les cils, comme noyés par une larme qui sans cesse y monterait et se dissoudrait sans déborder, tout ce passionné visage de lumière et d’ombre, d’amour et de douleur, cette force fébrile, cette vie tremblante.

— Je t’aime, je t’aime ; toi seule me plais ; tout me plaît en toi ! — lui dit-il soudain, à voix basse, contre la joue, marchant si près d’elle qu’il la poussait presque, le bras passé sous son bras, incapable de supporter qu’elle fût reprise par cette peine, qu’elle souffrît de cette atroce admonition.

Elle tressaillit, s’arrêta, baissa les paupières, toute blanche.

— Mon ami ! — dit-elle, d’une voix si faible que les deux mots semblèrent modulés, non par ses lèvres, mais par le sourire de son âme.

Toute sa peine était devenue fluide, s’était changée en un seul flot de tendresse qui s’épanchait sur son ami éperdument. Une gratitude sans bornes lui inspira le besoin anxieux de trouver quelque grand don à lui offrir.

— Que puis-je faire, dis, que puis-je faire pour toi ?

Elle imagina une épreuve merveilleuse, un témoignage d’amour inouï et foudroyant. « Servir ! servir ! » Elle désira le monde pour lui.

— Que désires-tu, dis ? Que puis-je faire pour toi ?

— M’aimer, m’aimer.

— Pauvre ami, mon amour est triste !

— Il est parfait ; il comble ma vie.

— Tu es jeune, toi…

— Je t’aime.

— Il est juste que tu possèdes les forces qui te ressemblent…

— C’est toi qui chaque jour, exaltes ma force et mon espoir. Mon sang court plus vite quand je suis près de toi et que tu gardes le silence. Alors naissent en moi les choses qui, avec le temps, t’émerveilleront. Tu m’es nécessaire.

— Ne dis pas cela !

— Chaque jour tu me confirmes dans l’assurance que toutes les promesses me seront tenues.

— Oui, tu l’auras, ta belle destinée ! Pour toi, je n’ai pas de crainte. Tu es sûr de toi. Nul péril ne peut t’étonner, nul obstacle ne peut interrompre ta marche… Oh ! pouvoir aimer sans craindre ! On craint toujours, quand on aime… Si je crains, ce n’est pas pour toi. Tu me parais invincible. Merci pour cela encore !

Elle montrait sa foi profonde comme son amour, illimitée et lucide. Longtemps, même dans l’ardeur de sa propre lutte et les vicissitudes de sa vie nomade, elle avait tenu les yeux fixés sur cette jeune existence victorieuse comme sur une forme idéale née de la purification de son propre désir. Plus d’une fois, dans la tristesse des vaines amours et dans la noblesse du renoncement imposé, elle s’était dit à elle-même : « Ah ! si enfin, de tout mon courage qui s’est endurci sous les tempêtes, de toutes les choses fortes et limpides que la douleur et la révolte ont découvertes au fond de mon âme, si enfin, du meilleur de moi-même, je pouvais un jour te façonner des ailes pour le suprême essor ! » Plus d’une fois sa mélancolie s’était enivrée d’un pressentiment héroïque. Et elle avait assujetti son âme à la contrainte et à l’effort, elle l’avait exaltée jusqu’à la plus haute beauté morale, conduite vers les actes douloureux et purs, seulement pour mériter ce qu’elle espérait et craignait à la fois, seulement pour se sentir digne d’offrir sa servitude à celui qui était impatient de vaincre.

Et voilà que, par un heurt brutal et imprévu de la fatalité, elle avait été jetée devant lui comme une de ses maîtresses, avec toute sa chair tremblante. Elle s’était mêlée à lui par tout ce qu’il y avait de plus âcre dans son sang. Sur le même oreiller, elle l’avait vu écrasé par la torpeur pesante de la fatigue d’amour ; elle avait connu, à son flanc, les réveils soudains qu’agite une frayeur cruelle, et l’impossibilité de refermer les paupières lasses, par crainte qu’il ne l’observât pendant le sommeil avec des yeux trop lucides.

— Rien ne vaut ce que tu me donnes, — dit Stelio en lui serrant le bras et en cherchant sous le gant son poignet nu, par un besoin fiévreux de sentir la palpitation de cette vie dévouée, le battement de ce cœur fidèle, dans ces lieux désolés où ils cheminaient, sous ce brouillard blême qui les enveloppait et assourdissait le bruit de leurs pas. — Rien ne vaut la certitude de ne plus être seul, jusqu’à la mort.

— Ah ! tu le sens donc enfin, tu le crois donc enfin, que c’est pour toujours ! — s’écria-t-elle avec un transport de joie, en voyant son amour triompher. — Oui, pour toujours, Stelio, quoi qu’il arrive, où que ta destinée te conduise, de quelque façon que tu veuilles être servi, de près, de loin…

Dans l’air brumeux se répandait un bruit confus et monotone, qu’elle reconnut. C’était, dans le jardin de la comtesse de Glanegg, le chœur dès moineaux rassemblés sur les grands arbres moribonds. La parole s’éteignit sur ses lèvres. Elle fit le mouvement instinctif de se retourner, d’entraîner avec elle son ami vers un autre lieu.

— Où allons-nous ? — demanda-t-il, surpris par le mouvement brusque de sa compagne et par cette interruption inattendue, qui était comme la fin d’un enchantement ou d’une musique.

Elle s’arrêta. Elle sourit de son faible sourire énigmatique. « Avec le temps ! »

— Je voulais fuir, dit-elle ; mais on ne peut pas.

Elle était là comme une flamme pâle.

— J’avais oublié, Stelio, que je vous conduisais vers la maison close.

Elle était là, dans le jour cendré, n’ayant plus aucune force, perdue comme au milieu d’un désert.

— Il me semblait que nous avions un autre but. Mais nous voici arrivés. Avec le temps !

Elle lui apparaissait maintenant telle qu’en cette nuit inoubliable, quand elle avait supplié : « Ne me faites pas de mal ! » Elle était là, vêtue de sa tendre âme secrète, si facile à tuer, à détruire, à immoler sans effusion de sang.

— Allons-nous-en, — dit-il, avec un geste pour l’emmener ; — allons-nous-en ailleurs…

— On ne peut pas !

— Allons chez toi, allons chez toi ; allumons le feu, le premier feu d’octobre. Permets que je passe avec toi la soirée, Foscarina ! Il va pleuvoir. Ce serait si doux, de rester dans ta chambre, à parler, à se taire, les mains dans les mains… Viens. Allons.

Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la bercer, la consoler, l’entendre pleurer, boire les larmes. La douceur de ses propres paroles augmentait sa tendresse. Alors, dans toute la personne de l’amante, il aima éperdument les plis délicats qui rayonnaient du coin des yeux vers les tempes, et les petites veines sombres qui rendaient les paupières semblables à des violettes, et l’ondulation des joues, et le menton effilé, et tout ce qui semblait touché par le mal d’automne, toute l’ombre répandue sur ce passionné visage.

— Foscarina ! Foscarina !

Quand il l’appelait par son nom véritable, son cœur palpitait plus fort, comme si quelque chose de plus profondément humain fût entré dans son amour, comme si, tout d’un coup, le passé eût ressaisi la figure qu’il se plaisait à isoler dans son rêve, et que d’innombrables fils en eussent rattaché toutes les fibres à la vie implacable.

— Viens. Allons !

Elle souriait péniblement.

— Mais pourquoi ? La maison est toute proche. Passons par la Calle Gàmbara. Ne voulez-vous pas connaître l’histoire de la comtesse de Glanegg ?… Regardez. On dirait un monastère !

La rue était déserte comme le sentier d’un ermitage, grisâtre, humide, semée de feuilles mortes. Le vent d’est faisait naître dans l’air une brume lente et molle qui assourdissait les bruits. Par instants, le ramage confus et monotone ressemblait à un son de bois et de fers qui grinceraient.

— Derrière ces murailles, une âme désolée survit à la beauté d’un corps, — dit la Foscarina, doucement. — Regardez ! Les fenêtres sont closes, les contrevents sont fixés, les portes sont scellées. Une seule s’ouvre encore, celle des serviteurs, par où entre la nourriture de la défunte, comme dans les tombeaux égyptiens. Les serviteurs nourrissent un corps qui ne vit plus.

Les arbres, au-dessus de l’enceinte claustrale, semblaient s’évaporer par leurs cimes presque nues ; et les moineaux, plus nombreux sur les branches que les feuilles malades, gazouillaient, gazouillaient sans répit.

— Devinez son nom. Il est beau et rare, comme si vous l’aviez cherché vous-même.

— Je ne sais pas.

— Radiana ! Elle s’appelle Radiana, la prisonnière !

— Mais de qui est-elle prisonnière ?

— Du Temps, Stelio ! Le Temps veille aux portes avec sa faux et son sablier, comme dans les vieilles estampes…

— Une allégorie ?

Un enfant passa, qui sifflotait. Lorsqu’il vit ces deux personnes regarder vers les fenêtres closes, il s’arrêta pour regarder aussi, avec ses grands yeux curieux et pleins d’étonnement. Ils se turent. Le ramage continu des oiseaux ne parvenait pas à vaincre le silence des murailles, des troncs, du ciel : car ce bruit monotone était dans leurs oreilles comme le bourdonnement dans les conques marines ; et, à travers le bruit, ils percevaient la taciturnité des choses environnantes et quelques voix éloignées. Le rauque hurlement d’une sirène se prolongea dans le lointain brumeux, se faisant peu à peu doux comme une note de flûte ; puis, il s’éteignit. L’enfant se lassa de regarder : rien de visible ne se produisait ; les fenêtres ne s’ouvraient pas ; tout demeurait immobile. Alors, il partit en courant. On entendit sur les pierres humides et sur les feuilles pourries la fuite de ses petits pieds nus.

— Eh bien, — demanda Stelio, — que fait Radiana ? Vous ne m’avez pas dit encore quelle est cette femme, ni pourquoi recluse. Racontez-moi son histoire. J’ai déjà pensé à Soranza Soranzo.

— La comtesse de Glanegg est une des plus grandes dames de l’aristocratie viennoise, peut-être la plus belle créature que j’aie rencontrée jamais sur terre. Frantz Lenbach l’a peinte dans l’armure des Valkyries, avec le casque aux quatre ailes. Vous ne connaissez pas Frantz Lenbach ? Vous ; n’êtes jamais entré dans son atelier rouge, au palais Borghèse ?

— Non, jamais.

— Allez-y un jour, et demandez-lui de vous montrer ce portrait. Jamais plus vous n’oublierez le visage de Radiana. Vous le verrez, comme je le vois en ce moment à travers les murailles, immuable. Elle a voulu demeurer telle dans la mémoire de ceux qui l’avait vue en sa splendeur. Lorsque, par une matinée trop claire, elle s’aperçut que pour elle était arrivé le temps de défleurir, elle résolut de prendre congé du monde afin que les hommes n’assistassent pas au dépérissement et à l’écroulement de son illustre beauté. Peut-être est-ce la sympathie pour les choses qui se désagrègent et tombent en ruine qui la retint à Venise. Elle donna une magnifique fête d’adieu, où elle apparut souverainement belle encore ; puis elle se retira pour toujours dans la maison que vous voyez au fond de ce jardin muré, où, assistée de ses serviteurs, elle attend sa fin. Elle est devenue une figure de légende. On dit que, chez elle, il n’y a pas un seul miroir, et qu’elle a oublié son propre visage. Même à ses amis les plus dévoués, même à ses parents les plus proches, il est formellement interdit de lui faire visite. Comment vit-elle ? En compagnie de quelles pensées ? Par quels moyens trompe-t-elle l’ennui de l’attente ? Son âme est-elle en état de grâce ?

Chaque pause de cette voix voilée, qui interrogeait le mystère, s’emplissait d’une mélancolie si dense qu’elle paraissait presque matérielle et comme mesurée par ce rythme de sanglot qu’a l’eau qui entre dans une urne.

— Prie-t-elle ? Contemple-t-elle ? Pleure-t-elle ?… Ou bien, peut-être, elle est devenue inerte et ne souffre pas plus que ne souffre un fruit qui se ride au fond d’une vieille armoire.

La Foscarina se tut ; et ses lèvres prirent un pli tombant, comme si les paroles prononcées les eussent fait se flétrir.

— Et si, tout à coup, elle se montrait à cette fenêtre ? — dit Stelio, qui eut dans les oreilles la sensation réelle que les gonds grinçaient.

Tous deux épièrent les interstices des contrevents cloués.

— Elle est peut-être là qui nous regarde, reprit-il à voix basse.

Ils se communiquèrent l’un à l’autre leur frisson.

Ils étaient adossés au mur d’en face et n’avaient aucune volonté de faire un pas. L’inertie des choses les envahissait, la cendre humide les enveloppait, de plus en plus épaisse ; le ramage confus et monotone les étourdissait, comme cette médecine qui étourdit les fébricitants. Les sirènes dans le lointain hurlaient ; et, peu à peu, les hurlements rauques s’affaiblissaient dans l’atmosphère molle, se faisaient doux comme des notes de flûte, s’attardaient comme ces feuilles décolorées qui abandonnaient la branche une à une sans gémir. Combien il était long, le temps qui s’écoulait entre le détachement de la feuille et son arrivée à terre ! Tout était lenteur, vapeur, abandon, consomption, cendre.

— Il faut que je meure, mon ami, il faut que je meure ! — dit-elle après un long silence, d’une voix déchirante, en relevant son visage du coussin où elle l’avait plongé pour vaincre la convulsion de volupté et de douleur que lui avaient donné les caresses inattendues et sauvages.

Elle vit son ami sur l’autre divan, à l’écart, là-bas, près du balcon, presque assoupi, les yeux mi-clos, la tête renversée, tout coloré d’or par les lueurs du soir. Sous la lèvre de son ami, elle vit une marque rouge comme une petite blessure, et, sur son front, les cheveux en désordre. Elle sentit que son désir s’alimentait de ces choses, que ses paupières faisaient mal à ses yeux, que son regard brûlait ses cils, et que, par ses prunelles, entrait et se répandait dans tout son être ce mal inguérissable. Perdue, perdue, maintenant elle était perdue sans remède.

— Mourir ? — lui dit le jeune homme d’une voix faible, sans ouvrir les yeux, sans bouger, comme du fond de sa mélancolie et de sa torpeur.

Elle vit trembler, sous la lèvre qui parlait, la petite blessure sanglante.

— Avant que tu me haïsses…

Il ouvrit les yeux, se souleva, tendit la main vers elle, comme pour l’empêcher de poursuivre.

— Ah ! pourquoi te tourmenter ainsi ?

Il la vit presque livide, les joues recouvertes par les boucles défaites, consumée comme si un poison là rongeait, ployée comme si son âme était rompue au travers de sa chair, terrible et misérable.

— Que fais-tu de moi ? Que faisons-nous de nous-mêmes ? reprit-elle avec angoisse.

Ils avaient lutté, haleine contre haleine, cœur contre cœur, comme dans une mêlée ; ils avaient senti la saveur du sang. Tout à coup, ils avaient cédé à la passion comme à une aveugle volonté de se détruire. Ils avaient secoué la vie l’un de l’autre comme pour la déraciner.

— Je t’aime ! dit-il.

— Pas ainsi, je voudrais que ce ne fût pas ainsi…

— Tu me troubles. Soudain, la furie méprend…

— C’est comme une haine…

— Non, ne dis pas cela !

— Tu me déchires comme si tu voulais m’achever…

— C’est toi qui m’aveugles. Je ne sais plus rien…

— Qu’est-ce qui te trouble ? Que vois-tu en moi ?

— Je ne sais,

— Ah ! moi, je le sais bien !

— Pourquoi te tourmenter ainsi ? Je t’aime. C’est l’amour qui…

— Qui me condamne. Il faut que j’en meure… Donne-moi encore le nom que tu me donnais !

— Tu es mienne ; je ne te perdrai pas.

— Tu me perdras.

— Mais pourquoi ? Je ne comprends pas. Quelle démence est la tienne ? Mon désir t’offense ? Mais toi, est-ce que tu ne me désires pas aussi ? Est-ce que tu n’es pas prise de la même fureur ? Tes dents claquaient…

Irritable, il la brûlait plus profondément, exaspérait la plaie. Elle se couvrit le visage avec ses paumes. Son cœur frappait sa gorge devenue rigide, comme un marteau dont elle eût senti les coups durs se répercuter au sommet de son crâne.

— Regarde !

Il toucha sa lèvre endolorie, pressa la petite blessure, tendit vers la femme ses doigts teints par la goutte de sang qui en avait coulé.

— Tu m’as blessé. Tu mordais comme une bête sauvage…

Brusquement elle se dressa sur ses pieds, se tordit comme s’il l’eût excitée avec un fer rouge. Elle fixa sur lui de grands yeux, comme pour le dévorer du regard. Ses narines palpitèrent. Une force effrayante s’agita dans sa ceinture. Tout son corps vibrant fut libre sous la tunique, comme si les plis n’y eussent plus adhéré. Son visage, sorti du creux des paumes comme d’un masque aveugle, se ralluma, sombre comme un feu sans rayons. Elle fut merveilleusement belle, terrible et misérable.

— Ah ! Perdita, Perdita !

Jamais, jamais cet homme n’oubliera le mouvement qu’elle fit pour s’approcher de lui, le muet tourbillon qui s’abattit sur sa poitrine, ni sa peur ni sa joie.

Il ferma les yeux ; il oublia le monde, la gloire. Une profondeur ténébreuse et sacrée se fit en lui, comme dans un temple. Son esprit était opaque et immobile ; mais tous ses sens aspiraient à dépasser la limite humaine, à s’élever par delà toute borne, devenus sublimes, aptes à pénétrer les plus obscurs mystères, à découvrir les secrets les plus cachés, prodigieux instruments, infinies vertus, réalités certaines comme la mort.

Il ouvrit les yeux. Il vit la chambre plus sombre ; par le balcon ouvert, il vit les cieux lointains, les arbres, les coupoles, les tours, l’extrême lagune sur laquelle s’inclinait la face du crépuscule, les Monts Euganéens, bleuâtres et paisibles comme les ailes repliées de la terre dans le repos du soir. Il vit les formes du silence, et la silencieuse forme qui adhérait à lui comme l’écorce au tronc.

La femme pesait sur lui de tout son poids, lui appuyait le front contre l’épaule en cachant son visage, suffoquée, avec une étreinte qui ne se relâchait pas, indissoluble, comme celle du cadavre dont les bras se raidissent autour du vivant. Il semblait qu’elle ne pouvait plus être détachée de l’aimé sinon par l’amputation des coudes. Dans ce cercle, le jeune homme sentait la solidité et la ténacité des os ; et, en même temps, sur sa poitrine et le long de ses jambes, il sentait la mollesse de cette chair qui, par moments, tremblait sur lui comme tremble sur le gravier l’eau courante. Des choses infinies passaient, dans ce tremblement d’eau, innombrables, continuelles, remontées du fond, descendues de très loin ; elles passaient, passaient, de plus en plus denses, de plus en plus obscures, fleuve de trouble vie. Et il souffrait d’elle, de lui-même, et il la sentait souffrir, et il la sentait sienne comme le bois est à la flamme qui le consume, et il réentendait les paroles imprévues après la fureur sauvage : « Il faut que je meure ! »

Il tourna de nouveau les yeux vers le balcon ouvert ; il vit les jardins s’assombrir, les maisons s’éclairer, une étoile sourdre de la tristesse du ciel, une longue épée pâle reluire au fond de la lagune, les collines se confondre avec la lisière de la nuit, les lointains s’étendre vers des contrées riches de biens inconnus. Il y avait par le monde des actions à faire, des conquêtes à poursuivre, des rêves à exalter, des destins à forcer, des énigmes à deviner, des lauriers à cueillir. Il y avait là-bas des chemins hantés par le mystère d’imprévoyables rencontres. Des bonheurs voilés y passaient sans que personne les rencontrât ou les reconnût. A cette heure, quelque part dans le monde, il existait peut-être un égal, un frère ou un ennemi lointain, sur le front de qui, après une journée d’attente laborieuse, descendait l’inspiration fulgurante d’où naît l’œuvre éternelle. A cette heure, quelqu’un venait peut-être d’achever un noble labeur ou de trouver enfin une raison héroïque de vivre. Mais lui, il était là, prisonnier de son corps, gisant sous le poids de la femme désespérée. Cette destinée magnifique de douleur et de puissance, pareille à un vaisseau chargé de fer et d’or, venait se briser contre lui comme contre un écueil. Et que faisait, que pensait dans le soir Donatella Arvale, sur sa colline toscane, dans sa maison solitaire, près de son père dément ? Trempait-elle sa volonté pour une lutte résolue ? Approfondissait-elle son secret ? Était-elle pure ?

Il devint inerte sous l’étreinte ; il sentit ses bras enchaînés par le cercle rigide. Une répulsion muette et immobile occupa tout son être. Forte comme une angoisse, une mélancolie s’amassa autour de son cœur. Il lui sembla que le silence attendait un cri. Dans ses membres engourdis sous le fardeau, les veines battirent douloureusement. Peu à peu, l’étreinte se relâchait, comme si la vie s’en fût allée. Les paroles déchirantes lui revinrent dans l’âme. Un effroi subit l’assaillit, à l’apparition d’une image funèbre. Et cependant il ne bougea pas, ne parla pas, n’essaya pas de dissiper cette nuée d’angoisse qui s’accumulait sur l’un et sur l’autre. Il resta inerte. Il perdit la connaissance des lieux, la mesure du temps. Il vit cette femme et lui-même au milieu d’une plaine sans fin, parsemée d’herbes arides, sous un ciel blanc. Et ils attendaient, ils attendaient qu’une voix les appelât, qu’une voix les réconfortât… Un rêve confus naissait de sa torpeur, ondulait, se transformait, s’attristait sous l’incube. Maintenant, il croyait gravir des rochers avec sa compagne ; et ils étaient haletants, et la terrible anxiété de son amie rendait plus affreuse sa propre anxiété…

Mais il tressaillit et rouvrit les paupières, au son d’une cloche. C’était la cloche de Saint-Siméon-Prophète, si voisine qu’elle semblait sonner à la voûte de la chambre. Le son métallique transperçait les oreilles comme une lame aigüe.

— Tu t’étais assoupie, toi aussi ? — demanda-t-il à la femme qu’il sentait abandonnée comme si elle eût déjà été morte.

Et il leva une main, lui effleura les cheveux, la joue, le menton.

Comme si cette main lui eût brisé le cœur, elle éclata en sanglots. Elle sanglotait, sanglotait, là, sur la poitrine de l’aimé, sans y mourir.

*
* *

— J’ai un cœur, Stelio, — dit-elle en le regardant au fond des pupilles, avec un pénible effort qui fit trembler sa lèvre comme si, pour prononcer ces paroles, elle avait dû vaincre une timidité farouche.—Je souffre d’un cœur qui est là vivant, Stelio : vivant et avide et angoissé comme vous ne le saurez jamais…

Elle sourit de ce faible sourire dont elle voilait toujours sa souffrance ; elle hésita, tendit la main vers un bouquet de violettes, le prit, l’approcha de ses narines. Ses paupières s’abaissèrent ; son front demeura visible entre les cheveux et les fleurs, merveilleusement beau et triste.

— Vous le blessez quelquefois, — dit-elle doucement, la bouche dans les violettes ; — quelquefois, vous êtes cruel pour lui…

Il semblait que cette humble chose odorante l’aidât à confesser sa peine, à mieux atténuer encore le timide reproche qu’elle adressait à son ami. Elle se tut ; il courba la tête. On entendait les tisons pétiller sur les chenets ; on entendait la pluie monotone battre le jardin en deuil.

— Une soif de bonté, ah ! vous ne saurez jamais quelle soif !… La bonté, mon ami, la vraie, la profonde, celle qui ne sait pas parler, mais qui sait comprendre, celle qui sait donner tout dans un seul regard, dans un petit geste, et qui est forte, et qui est sûre, toujours dressée contre la vie qui séduit et qui souille… Cette bonté, la connaissez-vous ?

Sa voix était tour à tour ferme et hésitante, si chaude de lumière intérieure, si pleine d’âme révélée, que le jeune homme la sentait passer à travers tout son sang, non pas comme un son, mais comme une essence spirituelle.

— En vous, oui, en vous je la connais !

Il lui prit les deux mains, qui tenaient sur ses genoux les violettes ; et, se courbant, il les baisa toutes les deux avec soumission. Il resta devant elle, à ses pieds, dans une attitude soumise. Le délicat parfum ennoblissait sa tendresse. Pendant la pause, le feu et l’eau parlèrent.

La femme demanda, d’une voix limpide :

— Croyez-vous que je sois sûre pour vous ?

— Est-ce que tu ne m’as pas regardé dormir sur ton cœur ? répondit-il d’une voix altérée, saisi tout à coup d’une émotion nouvelle : car, dans la question inattendue, il voyait cette âme se présenter à lui nue et droite ; et il sentait trembler au fond de son orgueil un besoin secret de croire et de s’appuyer.

— Oui, mais qu’est-ce que cela prouve ? Sur n’importe quel oreiller, la jeunesse a le sommeil tranquille. Tu es jeune…

— Je t’aime et je crois en toi ; je m’abandonne à toi tout entier. Tu es ma compagne. Ta main est forte.

Il avait vu l’angoisse bien connue décomposer les lignes de ce cher visage ; et son accent avait tremblé d’amour.

— La bonté ! — reprit-elle en lui caressant les cheveux sur les tempes, d’un geste léger. — Tu sais être bon ; tu as le besoin de consoler, doux ami ! Mais une faute a été mise,commise, et elle exige une expiation. D’abord, il me semblait que j’aurais pu faire pour toi les choses les plus humbles et les plus hautes ; et maintenant, il me semble que je ne puis faire qu’une seule chose : m’en aller, disparaître, te laisser libre avec ton destin…

Il l’interrompit en se soulevant, prit le cher visage entre ses paumes.

— Je puis cette chose que l’amour ne peut pas ! — dit-elle à voix basse, toute pâle.

Et elle le regardait comme jamais elle ne l’avait regardé. Il sentit que dans le creux de ses paumes il tenait une âme, une source vive, infiniment belle et précieuse.

— Foscarina, Foscarina, mon âme, ma vie, ah ! oui, plus que l’amour, je sais, tu peux me donner plus que l’amour ; et rien ne vaut pour moi ce que tu peux me donner ; et nulle autre offrande ne pourrait me consoler de ne plus t’a voir à mon flanc sur ma route. Crois-moi ! Jeté l’ai répété si souvent ! te souvient-il ? même lorsque tu n’étais pas encore mienne tout entière, même lorsque ce pacte nous séparait encore…

Et, la tenant toujours prise entre ses paumes, il se pencha, la baisa passionnément sur les lèvres.

Elle frissonna jusqu’aux os : le fleuve passait de nouveau sur elle et la glaçait.

— Non, non ! — pria-t-elle, toute blanche.

Elle se détourna du jeune homme. Sa poitrine palpitait. Elle se pencha, comme en rêve, pour ramasser les violettes tombées.

— Le pacte ! — dit-elle après un intervalle de silence. Un sifflement sourd partait d’un tison rebelle à la morsure de la flamme ; la pluie crépitait sur les pierres et sur les branches. De temps à autre, ce bruit imitait l’agitation de la mer, évoquait les solitudes hostiles, les lointains rivages inhospitaliers, les êtres errants sous la rigueur des cieux.

— Pourquoi l’avons-nous violé ?

Stelio avait les yeux fixés sur la splendeur mobile de l’âtre ; mais dans ses mains ouvertes persistait la sensation prodigieuse, le vestige du miracle, la trace de ce visage humain où. à travers la pâleur lamentable, avait passé cette onde de beauté sublime. — Pourquoi ? — répéta la femme, douloureusement. — Ah ! confessez, confessez que vous aussi, cette nuit-là, avant que l’aveugle fureur nous eût saisis et emportés, vous aussi vous aviez le pressentiment que tout allait être dévasté, perdu ; vous aussi vous aviez le pressentiment que nous ne devions pas céder, si nous voulions sauver le bien qui était né de nous deux, cette chose forte et enivrante qui me semblait être la seule richesse de ma vie. Confessez-le, Stelio, dites la vérité ! Je pourrais presque vous rappeler le moment précis où la voix bonne vous parla. Ne fût-ce pas sur l’eau, à l’heure du retour, pendant que nous avions avec nous Donatella ?

Avant de prononcer ce nom, elle avait hésité une seconde ; et, ensuite, elle éprouva une amertume presque physique, une amertume qui descendit de ses lèvres au fond de son être, comme si les syllabes avaient été empoisonnées. Elle souffrait, en attendant la réponse de son ami.

— Je ne sais plus regarder vers le passé, Fosca, — répondis le jeune homme ; — et d’ailleurs je ne le voudrais pas. Mon bien, je ne l’ai pas perdu. Il me plaît que ton âme ait une bouche pesante et que ton sang abandonne ton visage, quand je te touche et que tu pressens mon désir…

— Tais-toi ! tais-toi ! supplia-t-elle, ne me trouble plus ! Ne m’empêche pas de te raconter ma peine ! Pourquoi ne viens-tu pas à mon aide ?

Elle se retira un peu en arrière, parmi les coussins où elle était assise ; elle se ramassa comme sous une violence brutale, regardant fixement la flamme pour ne pas regarder celui qu’elle aimait.

— Plus d’une fois j’ai vu dans tes yeux quelque chose qui m’a fait horreur, — put-elle dire enfin, avec un effort qui rendit sa voix rauque.

Il tressaillit, mais n’osa pas la contredire.

— Oui, horreur ! — répéta-t-elle d’une voix plus nette, implacable contre elle-même, ayant désormais triomphé de sa peur et ressaisi son courage.

Ils étaient l’un et l’autre en face de la vérité, avec leurs cœurs palpitants et nus. Elle parla sans faiblesse.

— La première fois, ce fut là-bas, dans le jardin, la nuit que tu sais… Je comprends ce qu’alors lu voyais en moi : toute la fange sur laquelle j’ai marché, toute l’infamie que mes pieds ont foulée, toute l’impureté dont j’ai eu le dégoût… Ah ! tu n’aurais pu avouer les visions qui alors allumaient ta fièvre ! Tu avais les yeux cruels et la bouche convulsée. Quand tu t’aperçus que tu me blessais, la pitié te prit… Mais ensuite, ensuite…

Elle s’était couverte de rougeur, et sa voix était devenue impétueuse, et ses prunelles brillaient.

— Avoir nourri durant des années, avec le meilleur de moi-même, un sentiment de dévotion et d’admiration sans limites, de près, de loin, dans la joie, dans la tristesse ; avoir accepté avec la plus pure action de grâces toute la consolation offerte aux hommes par votre poésie, et anxieusement attendu d’autres dons toujours plus hauts et toujours plus consolateurs ; avoir cru en la force grande de votre génie depuis son aurore, et n’avoir jamais détaché les yeux de votre ascension, et l’avoir accompagnée d’un vœu qui a été ma prière du matin et du soir, durant des années ; avoir silencieusement et avec ferveur soutenu un continuel effort pour donner à mon esprit quelque beauté, quelque harmonie qui le rendissent moins indigne de s’approcher du votre ; avoir tant de fois, sur la scène, devant une salle ardente, prononcé avec un frisson quelque parole immortelle en pensant à celle qu’un un jour il Vous plaira peut-être de communiquer à la foule par le moyen de ma bouche ; avoir travaillé sans trêve, avoir essayé toujours d’arriver à un art plus simple et plus intense, avoir aspiré continuellement à la perfection par crainte de ne pas vous plaire, de paraître trop inférieure à votre rêve ; avoir aimé ma gloire fugitive seulement pour qu’elle pût un jour servir à la vôtre ; avoir hâté avec la ferveur de la fui la plus assurée vos nouvelles révélations, pour pouvoir m’offrir à vous comme un instrument de votre victoire avant ma décadence ; et avoir contre tout et contre tous défendu ce bien de mon âme secrète, contre tous et aussi contre moi-même, et plus courageusement et plus durement encore contre moi-même que contre les autres ; avoir fait de vous ma mélancolie, mon espérance tenace, mon épreuve héroïque, le signe de toutes les choses bonnes, fortes et libres, ah ! Stelio, Stelio… Elle s’arrêta un instant, suffoquée par son cœur trop plein, offensée par le souvenir comme par une honte nouvelle.

— …Et arriver à cette aube-là, et vous voir partir ainsi de ma maison, dans ce matin horrible !

Elle blêmit, perdit tout le sang de sa face.

— T’en souvient-il ?

— J’étais heureux, j’étais heureux ! — s’écria le jeune homme, d’une voix qui s’étranglait, bouleversé, lui aussi, tout pâle.

— Non, non… T’en souvient-il ? Tu te levas de mon lit comme du lit d’une courtisane, rassasié, après quelques heures de plaisir violent…

— Tu te trompes, tu te trompes !

— Avoue ! Dis la vérité ! La vérité seule peut nous sauver encore.

— J’étais heureux ; j’avais tout le cœur en joie ; je rêvais, j’espérais, je croyais renaître…

— Oui, oui, heureux de respirer, de te retrouver libre, de te sentir jeune encore dans le vent et dans le jour. Ah ! tu avais mêlé trop d’acres choses à tes caresses, trop de poisons à ton plaisir. Que voyais-tu alors en celle qui tant de fois avait agonisé — oui, tu le sais bien, agonisé ! — plutôt que de violer le rêve qu’elle emportait avec elle dans sa course errante à travers le monde ? Dis : que voyais-tu, sinon la créature corrompue, la chair de volupté, le reste des amours inconnues, l’actrice vagabonde qui, dans son lit comme sur la scène, est à tous et n’est à personne…

— Foscarina ! Foscarina !

Il se jeta sur elle, lui ferma les lèvres avec sa main tremblante.

— Non, non, ne dis pas cela ! Tais-toi ! Tu es folle, tu es folle…

— C’est horrible ! — murmura-t-elle en tombant sur les coussins, rompue, exténuée par sa passion, submergée sous ce flot d’amertume qui avait jailli du plus profond de son âme.

Mais ses yeux restaient ouverts et dilatés, immobiles comme deux cristaux, durs comme s’ils n’avaient plus de cils, fixés sur lui. Ces yeux empêchaient Stelio de parler : de nier ou d’atténuer la vérité qu’ils avaient découverte. Après quelques instants, ils lui devinrent intolérables. Il les ferma du bout des doigts, comme on ferme ceux des morts. Elle vit ce geste qui était d’une mélancolie infinie ; elle sentit sur ses paupières les doigts qui la touchaient comme savent toucher seulement l’amour et la pitié. Son amertume se dissipa, l’âpre nœud de sa gorge se dénoua, ses cils devinrent humides. Elle étendit les bras, lui enlaça le cou, s’y suspendit pour se soulever un peu. Et il sembla qu’elle se resserrait toute en elle-même, qu’elle redevenait encore une fois légère et faible, et pleine d’une silencieuse imploration.

— Donc, il faut que je m’en aille ! — soupira-t-elle, la voix mouillée par les larmes intérieures. — N’y a-t-il pas de remède ? N’y a-t-il pas de pardon ?

— Je t’aime, dit l’aimé.

Elle dégagea un de ses bras et tendit vers l’âtre sa main ouverte, comme pour conjurer le sort. Puis, de nouveau, elle enveloppa le jeune homme dans un étroit embrassement.

— Oui, encore un peu, encore un peu ! Laisse-moi rester encore un peu. Et puis, je m’en irai, je m’en irai mourir là-bas, très loin, sous un arbre, sur une pierre. Laisse-moi rester encore un peu !

— Je t’aime, dit l’aimé.

Les forces aveugles et indomptables de la vie tourbillonnaient sur leur tête, sur leur embrassement. Comme ils les sentaient présentes, l’effroi resserrait leur étreinte ; et, du contact de leur corps, naissaient pour leurs âmes un bien et un mal déchirants, qui se confondaient, n’étaient plus séparables. La voix des éléments parlait dans le silence un langage obscur qui était comme une réponse incomprise à leur muette interrogation. Près d’eux, loin d’eux, le feu et l’eau parlaient, répondaient, racontaient. Peu à peu, ils attirèrent l’esprit de l’animateur, le séduisirent, le charmèrent, l’entraînèrent dans le monde des innombrables mythes nés de leur éternité. Il eut dans ses oreilles la sensation réelle et profonde des deux mélodies qui exprimaient l’intime essence des deux Volontés élémentaires, les deux mélodies merveilleuses qu’il avait déjà trouvées pour les ourdir dans la trame symphonique de la tragédie nouvelle. Douleur et inquiétude cessèrent en lui, soudain, comme pour une trêve heureuse, pour un intervalle d’enchantement. Et les bras de la femme se dénouèrent aussi, comme s’ils obéissaient à un ordre mystérieux de libération.

— Il n’y a pas de remède ! — se dit-elle à elle-même, comme si elle répétait une sentence que ses oreilles auraient entendue, de même façon que l’autre avait entendu les grandes mélodies.

Elle se courba, elle appuya le menton sur sa paume et le coude sur son genou ; et, dans cette attitude, elle resta les yeux fixés sur le foyer, fronçant le sourcil.

Il la regarda, fut ressaisi par sa peine. La trêve était finie, trop brève ; mais son esprit s’était orienté vers son œuvre, et il lui restait une excitation qui ressemblait à de l’impatience. Maintenant, cette peine lui semblait inutile ; l’angoisse de cette femme lui semblait presque importune, puisqu’il l’aimait, puisqu’il la désirait et que ses caresses étaient ardentes et qu’ils étaient libres tous les deux et que le lieu où ils vivaient était propice à leurs rêves et à leurs plaisirs. Il aurait voulu trouver une manière soudaine de rompre ce cercle de fer, de dissiper cette vapeur triste, de ramener son amie à la joie. Il fit appel à sa grâce ingénieuse pour trouver une invention délicate qui attirerait l’affligée au sourire qui l’apaiserait. Mais il n’avait plus maintenant cette mélancolie éperdue et cette pitié tremblante qui avaient donné à ses doigts un toucher si suave lorsqu’il avait fermé les yeux désespérés. Son instinct ne lui suggérait que le geste sensuel, la caresse qui stupéfie l’âme, le baiser qui confond la pensée.

Il hésita ; il la regarda. Elle demeurait dans la même attitude, courbée, le menton appuyé sur sa paume, le sourcil froncé. La flamme lui éclairait le visage, les cheveux, de ses lueurs changeantes. Le front était beau comme un beau front viril ; mais il y avait quelque chose de sauvage dans le pli naturel et dans le reflet fauve des grandes mèches massives, à leur naissance, près des tempes, quelque chose de farouche et de fier qui faisait songer à l’aile des oiseaux de proie.

— Que regardes-tu ? — dit-elle, sentant cette attention. — Est-ce que tu me découvres un cheveu blanc ?

Il se pencha, se mit à genoux devant elle, flexible, câlin.

— Je te vois belle, Foscarina. En toi je ne découvre que des choses qui me plaisent, toujours. Je regardais le pli de tes cheveux, là, ce pli étrange qui a été fait, non par le peigne, mais par la tempête.

Il plongea ses mains sensuelles dans les boucles épaisses. Elle ferma les yeux, reprise de ce froid, dominée par ce terrible pouvoir ; elle fut à lui comme une chose tenue dans le poing, comme une bague au doigt, comme un gant, comme un vêtement, comme une parole qu’on peut dire ou ne pas dire, comme un vin qu’on peut boire ou verser par terre.

— Je te vois belle. Quand tu fermes les yeux ainsi, je te sens mienne jusqu’aux dernières profondeurs, mienne, en moi, comme l’âme est mêlée au corps ; une seule vie : la mienne et la tienne… Ah ! je ne sais pas dire… Tout ton visage pâlit au dedans de moi-même… Je sens l’amour monter dans tes veines, jusqu’au bout de tes cheveux ; je le vois sourdre de dessous tes paupières… Quand tes paupières battent, il

me semble qu’elles battent comme mon sang et que l’ombre de tes cils touche le sommet de mon cœur…

Elle écoutait, dans cette obscurité où, à travers le tissu vivant des paupières, lui arrivait la rouge vibration de la flamme ; et, par instants, il lui semblait que cette voix était lointaine, et quelle parlait, non à elle, mais à une autre, et qu’elle-même écoutait en secret un entretien d’amour, et qu’elle était déchirée par la jalousie, et qu’elle était frappée par les éclairs d’une volonté homicide, et qu’elle était envahie par un esprit sauvage de vengeance, et que pourtant son corps demeurait immobile, que ses mains pendaient engourdies par une lourde torpeur, désarmées, impuissantes.

— Tu es ma volupté et tu es mon réveil. Il existe en toi une puissance excitatrice dont toi-même tu n’as pas con- science. Le plus simple de tes actes suffit pour me révéler une vérité que j’ignorais. Et l’amour est comme l’intellect : il resplendit à mesure des vérités qu’il découvre. Pourquoi, pourquoi te chagriner ? Rien n’est détruit, rien n’est perdu. Il fallait que je fusse libre et heureux dans la vérité de ton entier amour pour créer l’œuvre belle que tant d’hommes attendent. J’ai besoin de ta foi, j’ai besoin de jouir et de créer… Ta seule présence suffit pour donner à mon esprit une fécondité incalculable. Tout à l’heure, pendant que tu me tenais embrassé, j’ai entendu soudain passer dans le silence un torrent de musique, un fleuve de mélodie…

À qui parlait-il ? À qui demandait-il la joie ? Son besoin musical ne s’adressait—il pas à celle qui chantait et dont le chant transfigurait l’Univers ? A qui, sinon à la jeunesse fraîche, à la virginité intacte, pouvait-il demander de jouir et de créer ? Tandis qu’elle l’étreignait entre ses bras, c’était l’autre qui chantait en lui ! Et maintenant, maintenant, à qui parlait-il, sinon à l’autre ? L’autre seule pouvait lui donner ce qui lui était nécessaire pour son art et pour sa vie. La vierge était une force neuve, une beauté close, une arme non encore empoignée, magnifique et aiguë pour l’ivresse de la guerre. Malédiction ! Malédiction !

Une douleur mêlée de colère lui travaillait l’âme, dans cette obscurité vibrante d’où elle n’osait pas sortir. Elle souffrait comme si elle avait été renversée sous un incube. Il lui semblait qu’elle sombrait avec son indestructible fardeau, avec sa vie vécue, avec ses années de misère et de triomphe, avec son triste visage et avec ses mille masques, avec son âme désespérée et avec les mille âmes qui avaient habité son corps mortel. Aujourd’hui, cette passion, qui devait la sauver, la poussait irréparablement vers la ruine et la mort. Pour arriver à elle, pour jouir d’elle, le désir de l’aimé devait traverser toute cette ombre qu’il croyait faite d’innombrables amours inconnues, et, par cette méprise outrageante, il de- vait se contaminer, se corrompre, s’aigrir, devenir cruel, se changer peut-être en dégoût. Toujours cette ombre devait exciter en lui l’instinct de férocité bestiale qui se cachait au fond de sa sensualité puissante. Ah ! qu’avait-elle fait ? Elle avait armé un dévastateur furibond, et elle l’avait placé là, entre son ami et elle. Il n’y avait plus de salut possible. Elle-même, en ce soir d’incendie, avait amené devant lui la belle et fraîche proie qu’il avait saisie par un de ces regards qui sont un choix et une promesse. A qui parlait-il maintenant, sinon à cette autre ? A qui demandait-il la joie ?

— Ne sois pas triste ! Ne sois pas triste !

Maintenant, elle entendait d’une manière confuse les paroles, plus faibles de seconde en seconde, comme si son âme se fût abîmée dans un gouffre et que la voix fût restée en haut ; mais elle sentait les mains impatientes qui la tentaient. Et, dans cette obscurité sanglante qui ressemblait à celle d’où naissent les délires et les folies, tout à coup, de ses moelles, de ses veines, de toute sa chair troublée, surgit une révolte sauvage.

— Veux-tu que je te mène à elle ? Veux-tu que je l’appelle près de toi ? — s’écria la malheureuse, en lui ouvrant sur la face des yeux qui l’étonnèrent, en le prenant par les poignets et le secouant avec une force convulsive où l’on sentait les ongles. — Va ! va ! Elle t’attend. Pourquoi rester ici ? Va, cours ! Elle t’attend.

Elle se dressa, le releva, essaya de le pousser vers la porte. Elle n’était plus reconnaissable, transfigurée par la fureur en une créature menaçante et dangereuse. Incroyable était la vigueur de ses mains, l’énergie nocive qui se développait dans tous ses membres.

— Qui, qui m’attend ? Que dis-tu ? Qu’as-tu ? Reviens à toi ! Foscarina ! Foscarina !

Il balbutiait, l’appelait, tremblant d’épouvante parce qu’il croyait voir la figure de la folie se dessiner sur ce visage altéré. Mais elle, en démence, ne l’entendait pas.

— Foscarina !

Il l’appela de toute son âme, blanc de terreur, comme s’il voulait arrêter par son cri la raison prête à partir.

Elle eut un grand sursaut ; elle ouvrit les mains ; elle promena autour d’elle des yeux égarés, comme si elle s’éveillait et ne se souvenait plus. Elle haletait.

— Viens, assieds-toi.

Il la reconduisit vers les coussins, l’y accommoda doucement. Elle se laissait radoucir par cette tendresse désolée. Elle semblait reprendre connaissance après un évanouissement et ne se souvenir plus de rien. Elle se plaignit.

— Pourquoi m’a-t-on battue ?

Elle palpa ses bras endoloris, toucha au nœud des mâchoires ses joues qui lui faisaient mal. Elle se mit à trembler de froid.

— Allonge-toi ; repose ta tête, ici…

Il la fit s’allonger, lui arrangea la tête, lui mit sur les pieds un coussin, tout doucement, penché sur elle comme sur une chère malade, lui abandonnant tout son cœur qui battait, battait, encore effrayé.

— Oui, oui, — répétait-elle d’une voix qui n’était qu’un souffle, à chaque mouvement qu’il faisait, comme pour prolonger la douceur de ces soins.

— Tu as froid ?

— Oui.

— Veux-tu que je te couvre ?

— Oui.

Il chercha une couverture, trouva sur une table un velours ancien. Il l’en recouvrit. Elle lui sourit faiblement.

— Es-tu bien comme cela ?

Elle fit signe que oui, avec ses paupières qui se fermaient. Alors, il ramassa les violettes, qui étaient alanguies et tièdes. Il posa le bouquet sur le coussin où elle avait la tête posée.

— Comme cela ?

Elle fit avec les cils un mouvement plus léger encore. Il lui baisa le front, dans le parfum ; puis il s’éloigna pour attiser le feu, ajouta beaucoup de bûches, fit jaillir une grande flambée.

— Sens-tu la chaleur ? Te réchauffes-tu ? — demanda-t-il à voix basse.

Il se rapprocha d’elle, se pencha sur la pauvre âme. Il retint son souffle. Elle s’était assoupie. Les contractures de son visage se relâchaient ; les lignes de sa bouche se recomposaient dans le rythme égal du sommeil ; un calme pareil à celui de la mort se répandait sur sa pâleur. « Dors ! dors ! » Il était si plein de pitié et d’amour qu’il aurait voulu transfuser dans ce sommeil une infinie vertu de consolation et d’oubliance. « Dors ! dors ! »

Il resta là, sur le tapis, à la veiller. Pendant quelques minutes, il mesura cette respiration. Ces lèvres avaient dit : «. Je puis une chose que l’amour ne peut pas ! » Ces lèvres avaient crié : «Veux-tu que je te mène à elle ? Veux-tu que je l’appelle près de toi ? » Il ne jugeait pas, ne décidait pas ; il laissait sa pensée se disperser. Une fois encore il sentit les forces aveugles et indomptables de la vie tourbillonner sur sa tète, sur ce sommeil, il sentit sa terrible volonté de vivre. « L’arc a pour nom bios et pour œuvre la mort. » Dans le silence, le feu et l’eau parlèrent. La voix des éléments, la femme endormie dans la douleur, l’imminence du destin, l’immensité de l’avenir, le souvenir et le pressentiment, toutes ces choses créèrent dans son esprit un état de mystère musical où l’œuvre inexprimée ressuscita et s’illumina. Il entendit ses mélodies se développer indéfiniment. Il entendit un personnage du drame qui disait : « Elle seule éteint notre soif ; et toute la soif qui est en nous se porte avidement vers sa fraîcheur. Si elle n’existait pas, nul ne pourrait vivre ici ; nous mourrions tous de sécheresse… » Il vit une campagne sillonnée par le lit aride et blanc d’un fleuve antique, parsemée de bûchers allumés dans le soir extraordinairement calme et pur. Il vit une funèbre fulguration d’or, une tombe pleine de cadavres tout recouverts d’or, le cadavre couronné de Cassandre parmi les urnes sépulcrales. Une voix disait : c< Comme elles sont douces, ses cendres ! Elles coulent entre les doigts comme le sable de la mer… » Une voix disait : « Elle parle d’une ombre qui passe sur toutes les choses et d’une éponge humide qui efface toutes les traces… » Alors, la nuit se faisait : les étoiles scintillaient, les myrtes embaumaient, une vierge ouvrait un livre, lisait une lamentation. Et une voix disait : «Ah ! la statue de Niobé ! Avant de mourir, Antigone voit une statue de pierre d’où jaillit une éternelle fontaine de larmes… » L’erreur du temps avait disparu ; les lointains des siècles étaient abolis. L’ancienne, âme tragique était présente dans l’âme nouvelle. Avec la parole et avec la musique, le poète recomposait l’unité de la vie idéale.

*
* *

Par une après-midi de novembre, il revenait du Lido sur le bateau, accompagné de Daniele Glàuro. Ils avaient laissé derrière eux l’Adriatique en tempête, le choc des lames glauques et blanches sur les sables déserts, les arbres de San-Niccolò dépouillés par un vent de proie, les tourbillons des feuilles mortes, les fantômes héroïques des départs et des arrivages, le souvenir des arbalétriers joutant pour l’écarlate, et des galops de lord Byron dévoré par le désir de surpasser son destin.

— Moi aussi, j’aurais donné aujourd’hui un royaume pour un cheval ! — dit Effrena, se raillant lui-même, irrité par la médiocrité de la vie. — Ni une arbalète ni un cheval à San-Niccolò, et pas même le courage d’un rameur ! Perge audacter… Nous voilà sur cette ignoble carcasse grise qui fume et gargouille comme une marmite. Regarde Venise qui danse, là-bas !

Le courroux de la mer se propageait sur la lagune. Les eaux étaient agitées par un âpre frissonnement, et il semblait que cette agitation se communiquât aux fondements de la ville. On voyait les palais, les coupoles, les campaniles tanguer comme des navires. Les algues arrachées des fonds flottaient avec toutes leurs racines blanchâtres. Des troupes de mouettes tournoyaient dans le vent ; et, de temps à autre, on entendait leur étrange rire suspendu aux innombrables crêtes de la bourrasque.

— Wagner ! — dit à voix basse Daniele Glàuro, saisi d’une émotion subite, en indiquant un vieillard appuyé au bordage de la proue. — Là, avec Franz Liszt et Donna Cosima. Le vois-tu ?

Le cœur de Stelio aussi palpita plus fort ; pour lui aussi disparurent soudain toutes les figures environnantes, s’interrompit l’ennui amer, cessa l’oppression de l’inertie ; et seul demeura le sentiment de surhumaine puissance éveillé par ce nom ; et la seule réalité sur tous ces fantômes indistincts fut le monde idéal évoqué par ce nom autour du petit vieillard penché vers le tumulte des eaux.

Le génie victorieux, la fidélité d’amour, l’amitié immuable, suprêmes apparitions de la nature héroïque, étaient là réunies encore une fois sous la tempête, silencieusement. La même blancheur éblouissante couronnait les trois personnes voisines : leurs cheveux étaient tout blancs sur leurs pensées tristes, Une tristesse inquiète se révélait dans leurs visages, dans leurs altitudes, comme si un même pressentiment obscur eût •oppressé leurs cœurs communicants. La femme avait sur une face de neige une belle bouche robuste, formée de lignes fermes et nettes, révélatrice d’une âme tenace ; et ses yeux de clair acier restaient continuellement fixés sur celui qui l’avait élue pour compagne dans la haute guerre, veillaient avec adoration sur celui qui, après avoir vaincu toutes les forces hostiles, ne pourrait pas vaincre la Mort dont la menace le poursuivait sans cesse. Ce féminin regard de vigilance et de crainte s’opposait ainsi au regard invisible de l’autre Femme et semblait envelopper le vieillard d’une vague ombre funèbre.

— Il paraît souffrir, — dit Daniele Glàuro. — Tu ne vois pas ? Il paraît sur le point de défaillir. Veux-tu que nous nous approchions ?

Effrena regardait avec une émotion inexprimable ces cheveux blanchis que le vent âpre agitait sur cette nuque sénile, sous les larges bords du feutre, et cette oreille presque livide, au lobe gonflé. Ce corps, qui avait été soutenu dans la lutte par un si fier instinct de domination, avait maintenant l’apparence d’un chiffon que la rafale devait emporter et perdre.

— Ah ! Daniele, que pourrions-nous faire pour lui ? — dit-il, éprouvant un besoin religieux de manifester par quelque signe sa révérence et sa pitié pour ce grand cœur oppressé.

— Oui, que pourrions-nous faire ? — répéta Daniele Glàuro, à qui se communiqua immédiatement cette fervente volonté d’offrir quelque chose de soi au héros qui endurait le sort humain.

Ils ne furent qu’une seule âme dans cet acte de gratitude et de ferveur, dans cette subite exaltation de leur noblesse profonde.

Mais ils ne pouvaient donner autre chose que ce qu’ils donnaient. Rien ne pouvait interrompre l’œuvre occulte du mal. Et ils s’affligeaient tous les deux, avoir ces cheveux blanchis, cette faible chose à demi morte, s’agiter sur la nuque du vieillard au souffle véhément qui venait du large et apportait à la lagune étonnée la voix et les écumes de la mer.

« Ah ! mer superbe, tu devras me porter encore ! Le salut que je cherche sur la terre, je ne le trouverai jamais. À vous je resterai fidèle, ô flots de la mer immense… » Les harmonies impétueuses du Vaisseau Fantôme se réveillaient dans la mémoire d’Effrena, avec l’appel désespéré qui les traverse de temps à autre ; et il lui semblait réentendre dans le vent la chanson sauvage de la chiourme sur le navire aux voiles rouges : « Iohohé ! iohohé ! Descends à terre, ô noir capitaine : sept ans sont passés… » Et il reconstituait en imagination la figure de Wagner jeune, se représentait le solitaire égaré dans la vivante horreur de Paris, misérable et indompté, dévoré par une fièvre merveilleuse, les yeux fixés sur son étoile et résolu de contraindre le monde à la reconnaître. Dans le mythe du pâle navigateur, l’exilé avait retrouvé une image de sa propre course haletante, de sa lutte furieuse, de son espoir suprême. « Mais un jour l’homme pâle pourra être affranchi, s’il rencontre sur la terre une femme qui lui soit fidèle jusqu’à la mort ! »

Elle était là, cette femme, au flanc du héros, comme une gardienne toujours vigilante. Elle aussi, comme Senta, connaissait la loi souveraine de la fidélité ; et la mort s’apprêtait à accomplir le vœu sacré.

— Crois-tu que, plongé dans la poésie des mythes, il ait rêvé une façon extraordinaire de trépasser, et qu’il prie chaque jour la Nature de rendre sa fin conforme à son rêve ? — demanda Daniele Glàuro, songeant à la volonté mystérieuse qui induisit l’aigle à prendre pour une roche le front d’Eschyle et amena Pétrarque à expirer solitairement sur les pages d’un livre. — Quelle pourrait être la fin digne de lui ?

— Une mélodie nouvelle, d’une puissance inouïe, qui, en sa première jeunesse lui apparut indistincte et qu’alors il ne put fixer, lui fendra tout à coup le cœur comme une épée terrible.

— C’est vrai ! dit Daniele Glàuro.

Excitées par le grand vent, les phalanges des nuages combattaient dans les espaces et s’entrechoquaient ; les tours, les coupoles ondulaient au fond de l’eau et semblaient se déformer, elles aussi ; et les ombres de la ville et les ombres du ciel, également vastes et mobiles sur les eaux hérissées, se confondaient et se transmuaient, comme si elles eussent été produites par des choses également prêtes à se dissoudre.

— Regarde le Madgyar, Daniele. Assurément, c’est un esprit généreux ; il a servi le héros avec un dévouement et une foi sans limites. Et, mieux encore que son art, cette servitude le voue à la gloire. Mais vois comme ce sentiment si sincère et si fort lui inspire une affectation presque histrionique, par le continuel besoin, d’imposer aux spectateurs une magnifique image de lui-même, qui les étonne !

L’abbé redressait son buste maigre et ossu, qui semblait Serré dans une cotte de mailles ; et, se haussant ainsi de toute sa stature, il avait la tête découverte pour prier, pour adresser sa muette prière au Dieu des Tempêtes. Le vent secouait l’épaisse chevelure blanche, cette chevelure léonine d’où étaient partis tant de frémissements et d’éclairs pour troubler la foule et les femmes. Ses yeux magnétiques étaient levés vers les nuages, tandis que les paroles non prononcées se dessinaient sur ses longues lèvres minces, répandant un sou lue mystique sur ce visage tourmenté de rides et de verrues énormes.

— Qu’importe ? — dit Daniele Glàuro. — Il possède la divine faculté de la ferveur, il a le goût dé la force toute-puissante et de la passion dominatrice. Son art n’a-t-il pas aspiré vers Prométhée, Orphée, Dante, le Tasse ? I1 fut attiré par Wagner comme par les grandes énergies naturelles ; peut-être avait-il entendu en lui ce qu’il a essayé d’exprimer dans son poème symphonique : « ce que l’on entend sur la montagne. »

— C’est vrai ! dit Effrena.

Mais ils tressaillirent tous les deux en voyant le vieillard incliné sur le bordage se retourner soudain avec le geste d’un homme qui étoufferait dans les ténèbres, et s’accrocher convulsivement à sa compagne qui jeta un cri. Ils accoururent. Tous les passagers qui étaient sur le bateau, frappés par ce cri d’angoisse, accoururent aussi, se pressèrent alentour. Un regard de la femme suffit pour empêcher que l’on osât approcher du corps, qui paraissait inanimé. Elle-même le soutint, l’accommoda sur le banc, lui toucha le pouls, se pencha pour lui ausculter le cœur. Son amour et sa douleur traçaient autour du malade inerte un cercle inviolable. Tous reculèrent ; silencieux et anxieux, ils épiaient sur ce visage livide les indices de la mort ou de la vie.

Le visage était immobile, abandonné sur les genoux de la femme. Deux sillons profonds descendaient le long des joues vers la bouche entr’ouverte, se creusaient vers les ailes du nez impérieux. Les rafales agitaient les cheveux rares et fins sur le front convexe, le blanc collier de barbe sous le menton carré où la vigueur de l’os maxillaire était visible à travers les plis mous de la peau. La tempe se couvrait d’une sueur visqueuse, et un faible tremblement remuait l’un des pieds, qui pendait. Les moindres détails de cette figure blême s’imprimèrent dans l’esprit des deux jeunes hommes pour toujours. Combien dura le supplice ? Le passage des ombres continuait sur les eaux livides, interrompu de temps à autre par de grands faisceaux de rayons qui semblaient percer l’air et s’enfoncer avec une pesanteur de flèches. On entendait le bruit cadencé de la machine, et, par instants, le rire moqueur des mouettes, et déjà le hurlement sourd qui arrivait du Grand Canal, le vaste gémissement de la ville battue par la tempête.

— Nous le porterons, — dit à l’oreille de son ami Stelio Effrena, enivré par la tristesse des choses et par la solennité de ses visions.

Le visage immobile donnait à peine quelques signes du retour à la vie.

— Oui, offrons nos bras ! — dit Daniele Glàuro, en pâlissant.

Ils regardèrent la femme à la face de neige ; ils s’avancèrent, très pâles ; ils offrirent leurs bras.

Combien dura ce transport terrible ? Court était le passage du bateau à la rive ; mais ces quelques pas comptèrent pour, un long chemin. L’eau se brisait contre les poutres du débarcadère, le hurlement sortait du Canal comme des méandres d’une caverne, les cloches de Saint-Marc sonnaient les vêpres ; mais ce bruit confus perdait toute réalité immédiate et semblait infiniment profond et reculé, comme une lamentation de l’Océan.

Ils portaient sur leurs bras le poids du Héros ; ils portaient le corps évanoui de Celui qui avait répandu sur le monde la puissance de son âme océanique, la chair mortelle du Révélateur qui, pour la religion des hommes, avait transformé en chant les essences de l’Univers. Avec un frisson ineffable d’épouvante et de joie, tel un homme qui verrait un fleuve se précipiter d’une roche, un volcan se fendre, un incendie dévorer une forêt, un éblouissant météore cacher le ciel étoile, tel un homme à l’aspect d’une force naturelle imprévue et irrésistible, Effrena sentit sous sa main, passée dans l’aisselle pour soutenir le buste, — il avait dû s’arrêter une seconde. afin de reprendre ses forces qui lui échappaient, et il regardait cette tête blanche appuyée contre sa poitrine, — il sentit sous sa main repalpiter le cœur sacré.

*
* *

— Tu étais fort, Daniele, toi qui ne saurais briser un roseau ! Il était lourd, ce corps de vieux barbare, il semblait armé d’une ossature de bronze : bien construit, robuste, apte à rester debout sur un pont qui roule et qui tangue ; une structure d’homme destiné à la haute mer. D’où cette force te venait-elle ? Je n’étais pas sans crainte… Mais non, tu ne chancelais pas ! Nous avons porté sur nos bras un héros. C’est une journée digne qu’on la célèbre. Ses yeux se sont rouverts en face de moi ; son cœur a repalpité sous ma main. Nous étions dignes de le porter, Daniele, par notre ferveur !

— Tu étais digne, toi, non seulement de le porter, mais de recueillir, pour les tenir, quelques-unes des plus belles promesses offertes par son art aux hommes qui espèrent encore.

— Ah ! si je ne succombe à mon abondance même, et si je réussis à dompter cette anxiété qui m’étouffe, Daniele !…

Ils allaient, allaient, au fianc l’un de l’autre, les deux amis enivrés et confiants comme si leur amitié était devenue plus noble, s’était accrue d’un idéal trésor ; ils allaient, allaient dans le vent, dans le mugissement, à travers le soir tumultueux, poursuivis par la fureur de la mer.

— On croirait que l’Adriatique a renversé les Murazzi et veut se railler de la défense du Sénat ! — dit Glàuro en s’arrêtant devant le flot qui débordait jusque sur la Grande Place et menaçait les Procuraties. — Nous sommes obligés de revenir en arrière.

— Non. Faisons-nous passer en barque. Voici un sandalo… Regarde Saint-Marc sur l’eau !

Le rameur les passait à la Tour de l’Horloge. La Grande Place était inondée, pareille à un lac dans une enceinte de portiques, reflétant le ciel qui se découvrait derrière les nuages en fuite, coloré par le crépuscule de safran. Plus vive, la Basilique d’or, comme si elle se ravivait au contact de l’eau, telle une forêt desséchée, resplendissait d’ailes et d’auréoles dans la lumière finissante ; et .les croix de ses mitres apparaissaient au fond du sombre miroir comme les sommets d’une autre basilique submergée.

ex verus fortis qui fregit vincula mortis — lut Stelio

sur la corde d’un arc, au bas de la mosaïque de la Résurection. — C’est à Venise, le sais-tu ? que Wagner eut ses premiers colloques avec la mort, il y a plus de vingt ans aujourd’hui, à l’époque de Tristan. Consumé par une passion sans espoir, il vint à Venise pour y mourir en silence ; et il y composa ce délirant second acte, qui est un hymne à la nuit éternelle. Maintenant, son destin le ramène sur les lagunes. Le sort a décidé, ce semble, qu’il aurait là sa fin, comme Claudio Monteverde. N’est-ce pas un désir musical, celui dont Venise est pleine ? un désir immense et indéfinissable ? Tous les bruits s’y transforment en voix expressives. Écoute !

Au souffle impétueux du vent, la ville de. pierre et d’eau était devenue sonore comme un orgue démesuré. Le sifflement et le mugissement se changeaient en une sorte d’imploration chorale qui grandissait et diminuait sur un mode rythmique.

— Dans ce chœur de gémissements, ton oreille ne perçoit-elle pas le dessin d’une mélodie ? Écoute !

Débarqués du sandalo, ils s’engageaient dans les ruelles, franchissaient les petits ponts, longeaient les quais, s’enfonçaient à l’aventure ; mais, malgré l’anxiété de sa course, Effrena s’orientait par instinct vers une maison lointaine qui, de de temps à autre, lui apparaissait, comme dans un jaillissement d’éclair, animée par une attente profonde.

— Écoute ! Je distingue un thème mélodique, un thème qui se perd et qui renaît sans avoir la force de se développer…

Stelio s’arrêta, l’oreille tendue, avec une telle acuité d’attention que son ami en fut étonné comme s’il l’avait vu se transfuser dans le phénomène naturel qu’il étudiait, s’anéantir peu à peu dans une volonté plus vaste et plus puissante qui l’absorbait et le faisait semblable à elle-même.

— Tu as entendu ?

— Il ne m’est pas donné, à moi, d’entendre ce que tu entends, —répondit le stérile ascète à l’esprit génial. — J’attendrai que tu puisses me redire la parole que la Nature t’aura dite.

Ils tremblaient tous deux, au fond de leur cœur, l’un très lucide, l’autre inconscient.

— Je ne sais plus, dit Stelio, je ne sais plus… Il me semblait…

Maintenant échappait à sa connaissance le message qu’il avait reçu dans une sorte d’extase fugitive. Le travail de son esprit recommençait ; sa volonté ressuscitait, agitée par d’anxieuses aspirations.

— Ah ! rendre à la mélodie sa simplicité naturelle, sa perfection ingénue, sa divine innocence, la tirer toute vive de la source éternelle, du mystère même de la nature, de l’âme même de l’Univers ! As-tu jamais médité ce mythe qui se rapporte à l’enfance de Cassandre ? Une nuit, on la laissa dans le temple d’Apollon ; et, au matin, on la retrouva étendue sur le marbre, enlacée dans les anneaux d’un serpent qui lut léchait les oreilles. Depuis lors, elle comprit toutes les voix éparses dans l’air, elle connut toutes les mélodies du monde. La puissance de la Divinatrice n’était qu’une puissance musicale. Une partie de cette vertu apollinienne entra dans les poètes qui coopérèrent k la création du Chœur tragique. Un de ces poètes se vantait de comprendre les voix de tous les oiseaux ; et un autre, de s’entretenir avec les vents ; et un autre, d’entendre parfaitement le langage de la mer. Plus d’une fois j’ai rêvé que j’étais étendu sur le marbre, enlacé dans les anneaux de ce serpent… Pour qu’il nous fût donné de créer l’art nouveau, il faudrait, Daniele, que ce mythe se renouvelât !

Il parlait avec une chaleur croissante ; mais, tout en s’abandonnant au flot de ses pensées, il continuait à sentir qu’une obscure partie de lui-même demeurait en communion avec l’air sonore.

— T’es-tu jamais demandé quelle pouvait être la musique de cette sorte d’ode pastorale que le chœur chante dans Œdipe Roi. lorsque Jocaste s’enfuit, saisie d’horreur, et que le fils de Laïus garde pourtant l’illusion d’une dernière espérance ? Tu te rappelles ? « Ô Cithéron, j’en prends l’Olympe à témoin, avant que s’achève une autre pleine lune… » L’image des tagnesmontagnes interrompt pour quelques instants l’horreur du drame ; la sérénité agreste donne une trêve à l’épouvante humaine. Tu te rappelles ? Tâche de te représenter la strophe à la façon d’un cadre qui comprendrait entre ses lignes une série de mouvements corporels, une expressive figure de danse que la mélodie animerait de sa vie parfaite. Voilà, évoqué devant toi, l’esprit de la Terre dans le dessein essentiel des choses ; voilà l’apparition consolatrice de la grande -Mère commune sur le malheur de ses fils frappés et tremblants ; et voilà enfin une célébration de ce qui est divin et éternel, sur les hommes entraînés à la démence et à la mort par l’aveugle Destin. Tâche maintenant de concevoir comment ce chant m’a aidé à trouver pour ma tragédie les moyens de la plus haute et de la plus simple expression…

— Tu te proposes donc de rétablir le Chœur sur la scène ?

— Oh ! non. Je ne veux pas ressusciter une forme ancienne ; ce que je veux, c’est inventer une forme nouvelle, sans obéir qu’à mon instinct et au génie de ma race, comme firent les Grecs lorsqu’ils créèrent ce merveilleux édifice de beauté, à jamais inimitable, qu’est leur drame. Puisque, dès long- temps, les trois arts pratiques, la musique, la poésie et la danse, se sont séparés, et puisque les deux premiers ont poursuivi leur développement vers une supérieure puissance d’expression, tandis que le troisième est déchu, j’estime qu’il ne serait plus possible de les fondre en une seule structure rythmique sans ôler à tel ou tel d’entre eux le caractère pro- pre et dominant qu’il a désormais acquis. En concourant à un effet commun et total, ils renoncent à leur effet particulier et suprême ; en somme, ils apparaissent diminués. Parmi les matières aptes à recevoir le rythme, la Parole est le fondement de toute œuvre d’art qui aspire à la perfection. Crois-tu que dans le drame wagnérien soit reconnue à la Parole toute sa valeur propre ?Et ne te semble-t-il pas que le concept musical y perde sa pureté primitive, par le fait qu’il dépend sou- vent de représentations étrangères au génie de la Musique ? Certes, Wagner a le sentiment de cette faiblesse, et il l’avoue tacitement lorsque, à Bayreuth, il s’approche d’un de ses amis et lui couvre les yeux avec ses deux mains pour que celui-ci s’abandonne entièrement à la vertu de la symphonie pure et, par suite, soit ravi en une plus profonde vision par une joie plus haute.

— Presque tout ce que tu m’expliques est nouveau pour moi, — dit Daniele ; — mais cela me donne une ivresse comparable à celle qu’on éprouve quand on apprend des choses pressenties et prévues. Donc, tu ne superposeras pas les trois arts rythmiques, mais tu les présenteras chacun dans ses manifestations propres, reliés entre eux par une idée souveraine et élevés au degré suprême de leur énergie significative ?

— Ah ! Daniele, comment te donner une image de l’œuvre qui vit en moiP — s’écria Stelio. — Mécaniques et dures sont les paroles par lesquelles tu essayes de formuler mon intention… Non, non… Comment te communiquer la vie et le mystère infiniment fluide que je porte en moi ?

Ils arrivaient à l’escalier du Rialto. Effrena en gravit rapidement les marches et s’arrêta contre la balustrade, au sommet de l’arche, pour attendre son ami. Le vent passait sur lui comme une armée d’étendards dont les bords lui eussent fouetté le visage ; le Canal, perdu sous lui dans l’ombre des palais, se courbait comme un fleuve qui se précipite vers des cataractes grondantes ; au zénith, une région du ciel restait libre parmi l’entassement des nuages, cristalline et vive comme celte sérénité qui se répand sur les cimes des glaciers.

— Il est impossible de rester ici, — dit Daniele, en s’adossant à la porte d’une boutique. — Le vent nous emporte.

— Descends. Je te rejoins. Une minute ! — lui cria le maître penché sur la balustrade, se couvrant les yeux avec les paumes, concentrant toute son âme dans l’ouïe.

Formidable était la voix de l’ouragan, parmi cette immobilité de siècles pétrifiés, — seule sur cette solitude, comme au temps où les marbres dormaient encore dans les entrailles des montagnes, comme au temps où, sur les îles fangeuses des lagunes, les herbes sauvages croissaient autour des nids, bien avant que le Doge siégeât au Rialto, bien avant que les patriarches guidassent les fugitifs vers les grandes destinées. La vie humaine était disparue ; il n’y avait plus sous le ciel qu’un sépulcre immense, dans les creux duquel résonnait cette voix, cette unique voix. Les multitudes réduites en cendres, les fastes dispersés, les grandeurs déchues, les innombrables jours de naissance et de mort, les choses d’un âge sans forme et sans nom, voilà ce qu’elle commémorait par son chant sans lyre, par sa lamentation sans espérance. Toute la mélancolie du monde passait dans le vent sur l’âme tendue.

— Ah ! je t’ai saisie ! — s’écria Stelio, ivre de joie.

La ligue entière de la mélodie s’était révélée, lui appartenait maintenant, immortelle dans son esprit et dans le monde. De toutes les choses vivantes, nulle ne lui parut plus vivante que celle-là. Sa vie elle-même cédait à la puissance illimitée de cette idée sonore, à la force génératrice de ce germe capable de développements infinis. IL l’imagina qui, plongée dans la mer symphonique, se déployait sous mille aspects jusqu’à sa perfection.

— Daniele, Daniele, j’ai trouvé !

Il leva les yeux, vit dans le ciel adamantin les premières étoiles, perçut le haut silence où elles palpitaient. Des images de cieux recourbés sur des pays lointains traversèrent son esprit : c’étaient des agitations de sables, d’arbres, d’eaux, de poussière, par des journées de vent : le désert libyque, les oliviers sur la baie de Salona, le Nil près de Memphis, l’Argolide assoiffée. D’autres images survinrent. Il craignit de perdre ce qu’il avait trouvé. Il fit un effort pour fermer sa mémoire comme on ferme le poing qui a saisi. Près d’un pilastre, il. aperçut l’ombre d’un homme, une lueur au bout d’une longue perche ; il entendit le petit éclat de la flamme allumée dans une lanterne. Avec une rapidité anxieuse, il nota le thème sur une page de son carnet : il fixa dans les cinq lignes la parole de l’élément.

— Journée de merveilles ! — dit Daniele Glàuro en le voyant descendre, agile et léger comme s’il eût dérobé aussi à l’air sa qualité élastique. — Puisse la Nature te chérir toujours, frère !

— Partons, partons ! — dit Stelio qui, lui prenant le bras, l’entraînait avec une allégresse enfantine. — J’ai besoin de courir.

Il l’entraînait par les ruelles vers San-Giovanni-Elemosinario. Il se répétait à lui-même les noms des trois églises qu’il devait rencontrer sur son chemin pour arriver à cette mai- son lointaine qui, de temps à autre, comme dans la lueur d’un éclair, lui apparaissait animée par une attente profonde.

— C’est vrai, Daniele, ce que tu m’as communiqué un jour : la voix des choses est essentiellement différente de leur son, — dit-il en s’arrêtant à l’entrée de la Ruga Vecchia, près du campanile : car il s’était aperçu que la course fatiguait son ami. — Le son du vent imite tantôt les gémissements d’une multitude épouvantée, tantôt les hurlements des fauves, tantôt le fracas des cataractes, tantôt le frémissement des étendards déployés, tantôt le défi, tantôt la menace, tantôt le désespoir. La voix du vent est la synthèse de tous ces bruits ; c’est la voix qui chante et qui raconte le travail terrible du temps, la cruauté du sort humain, la guerre éternellement soutenue pour une illusion éternellement renaissante.

— Et as-tu jamais songé que l’essence de la musique n’est pas dans les sons ? — demanda le docteur mystique. — Elle est dans le silence qui les précède et dans le silence qui les suit. C’est dans ces intervalles de silence qu’apparaît et vit le rythme. Chaque. son et chaque accord éveillent dans le silence qui les précède et qui les suit une voix que notre esprit seul peut entendre. Le rythme est le cœur de la musique ; mais ses battements ne sont perçus que pendant la pause des sons.

Cette loi de nature métaphysique, énoncée par le contemplateur, confirma pour Stelio la justesse de sa propre intuition.

— En effet, dit-il, imagine l’intervalle entre deux symphonies scéniques où tous les motifs concourraient à exprimer l’essence intérieure des caractères aux prises dans le drame, à révéler le fond intime de l’action : par exemple, dans le grand prélude beethovenien de Leonore ou dans celui de Coriolan. Ce silence musical où palpite le rythme est comme l’atmosphère vivante et mystérieuse dans laquelle seulement peut apparaître la parole de la poésie pure. Là, il semble que les personnages émergent de la mer symphonique comme de la vérité même de l’être caché qui opère en eux. Et, dans ce silence rythmique, leur langage parlé aura une résonance extraordinaire, atteindra l’extrême limite de la puissance verbale : car il sera vivifié par une continuelle aspiration au chant, qui ne pourra s’apaiser que dans la mélodie remontant de J’orchestre, à la fin de l’épisode tragique. As-tu compris ?

— Donc, tu places l’épisode entre deux symphonies qui le préparent et qui le terminent, puisque la musique est le principe et la fin du verbe humain.

— Je rapproche ainsi du spectateur les personnages du drame. Te rappelles-tu cette figure employée par Schiller, dans l’ode où il célèbre la traduction que fit Gœthe du Mahomet, afin de signifier que, sur la scène, il n’y a de vie possible que pour un monde idéal ? Le Char de Thespis, comme la Barque d’Achéron, est si léger qu’il ne peut porter que les ombres ou les images humaines. Sur la scène vulgaire, ces images sont si éloignées que tout contact avec elles nous semble impossible, comme le contact avec les formes mentales, elles sont distantes et étrangères. Mais, en les faisant apparaître dans le silence rythmique, en les faisant accompagner par la musique jusqu’au seuil du monde visible, je les rapproche merveilleusement, puisque j’éclaire les fonds les plus secrets de la volonté qui les produit. Comprends-tu ? Leur intime essence est là, découverte et mise en communication immédiate avec l’âme de la foule qui, sous les Idées signifiées parles vois et par les gestes, sent la profondeur des Motifs musicaux qui leur correspondent dans les symphonies. Bref, je montre les images peintes sur le voile et aussi ce qui se passe derrière le voile. Comprends-tu ? Et, par le moyen de la musique, de la danse el du chant, je crée autour de mes héros une atmosphère idéale où vibre toute la vie de la Nature, si bien qu’en chacun de leurs actes semblent converger, non seulement les puissances de leurs destins préfix, mais encore les plus obscures volontés des choses environnantes, des âmes élémentaires qui vivent dans le grand cercle tragique : car je voudrais que l’on sentît mes créatures, pareilles aux créatures d’Eschyle, qui portent en elles-mêmes quelque chose des mythes naturels d’où elles sont nées, je voudrais qu’on les sentit palpiter dans le torrent des forces sauvages, souffrir au contact de la terre, communier avec l’air, avec l’eau, avec le feu, avec les montagnes, avec les nuages, dans leur lutte pathétique contre le Destin qui doit être vaincu, et que la Nature fût autour d’elles ce que la virent nos premiers pères : l’actrice passionnée d’un drame éternel.

Ils entraient dans le Campo de San-Cassiano, désert sur son rio livide ; et leur voix et leurs pas y résonnèrent comme dans un cirque de rochers, clairs sur le bruit sourd qui venait du Grand Canal comme d’un fleuve. Une ombre violacée montait de l’eau fiévreuse et se répandait dans l’air comme une exhalaison mortelle. La mort semblait régner là depuis longtemps. Le volet d’une haute fenêtre battait au vent contre la muraille et grinçait sur ses gonds, signe d’abandon et de ruine. Mais, dans l’esprit de l’animateur, toutes ces apparences opéraient d’extraordinaires transfigurations. Il revoyait un lieu solitaire et sauvage près des tombeaux de Mycènes, entre le second pic de la montagne Eubœa et le flanc inaccessible de la citadelle. Les myrtes poussaient avec vigueur parmi les âpres blocs et les ruines cyclopéennes. L’eau de la fontaine Perséia, jaillissant d’entre les roches, se recueillait dans une cavité semblable à une conque et, de là, courait se perdre au fond du ravin pierreux. Sur le bord de la fontaine, au pied d’un buisson, gisait le cadavre de la victime, allongé, rigide, candide. Dans le silence mortel on entendait le murmure de l’eau et le souffle intermittent de la brise sur les myrtes qui s’inclinaient…

— Ce fut en un lieu auguste, dit-il que j’eus la première vision de mon œuvre nouvelle : à Mycènes, sous la porte des Lions, en relisant l’Orestie… Terre de feu, pays de soif et de délire, patrie de Clytemnestre et de l’Hydre, sol à jamais stérilisé par l’horreur du plus tragique destin qui ait dévoré une race humaine… As-tu parfois songé à cet explorateur barbare qui, ayant passé une longue partie de son existence parmi les drogues et derrière un comptoir, entreprit de rechercher les tombeaux des Atrides dans les ruines de Mycènes, et qui, un jour, — le sixième, anniversaire est récent, — eut la plus grande et la plus étrange vision qui se soit jamais offerte à des yeux mortels ? As-tu parfois songé à ce gros Schliemann, au moment où il découvrit le plus éblouissant trésor que la Mort ait amassé dans l’obscurité de la terre depuis des siècles, depuis des millénaires ? As-tu parfois songé que ce spectacle surhumain et terrible aurait pu s’offrir à un autre : à un esprit jeune et fervent, à un poète, à un animateur, à toi, à moi peut-être ? Alors la fièvre, la frénésie, la démence… Imagine !

Il vibrait, et flambait emporté tout à coup par sa fiction comme par une rafale. Il avait dans ses yeux de voyant l’éclat des funèbres trésors. La force créatrice affluait à son esprit comme le sang à son cœur. Il était l’acteur de son drame ; son accent et son geste exprimaient une beauté et une passion transcendantes, outrepassaient le pouvoir de la parole articulée, la limite de la lettre. Et son frère demeurait suspendu à ses lèvres, tremblant devant cette splendeur soudaine qui répondait à ses propres divinations.

— Imagine ! La terre que tu fouilles est funeste : il doit s’en exhaler encore les miasmes des fautes monstrueuses. La malédiction qui pesa sur ces Alrides était si atroce que vraiment il doit en être resté quelque vestige, redoutable encore, dans la poussière que leurs pieds ont foulée. Tu es atteint par le maléfice. Les morts que tu cherches et que tu ne réussis pas à découvrir se raniment au dedans de toi violemment, respirent au dedans de toi avec le terrible souffle que leur a infusé Eschyle, énormes et sanglants comme ils te sont apparus dans l’Orestie, frappés sans trêve par le fer et par le feu de leur destin. Et voilà qu’en toi toute la vie idéale dont tu t’es nourri prend les formes et les reliefs de la réalité ! Et, dans ce pays de soif, au pied de cette montagne nue, enfermé dans la fascination de la ville morte, tu t’obstines à creuser la terre, à creuser la terre, avec ces effroyables fantômes toujours dressés devant tes yeux parmi la poussière brûlante. A chaque coup de pioche, tu trembles jusqu’aux moelles, inquiet de voir apparaître véritablement la face d’un Atride, intact encore, avec les signes encore visibles de la violence soufferte, du carnage inhumain… Et soudain, tu la vois ! L’or, l’or, les cadavres, une immensité d’or, les cadavres tout couverts d’or…

Ils étaient là, les princes Atrides, dans l’obscurité de la rue étroite, étendus sur les dalles, prodige évoqué. Le poète et l’ascète avaient eu tous deux le même frisson dans le même éclair.

— Une succession de tombeaux : quinze cadavres intacts, l’un à côté de l’autre, sur un lit d’or, les visages recouverts de masques d’or, les fronts couronnés d’or, les poitrines bardées d’or ; et partout, sur leurs personnes, à leurs flancs, à leurs pieds, partout une profusion de choses d’or, innombrables comme les feuilles tombées d’une forêt fabuleuse… Les vois-tu ? les vois-tu ?

Une fièvre le brûlait, de rendre palpable tout cet or, de transformer en une réalité sensible sa vision hallucinante.

— Je vois ! je vois !

— Pour une seconde, l’âme de cet homme a franchi les siècles et les millénaires, a respiré dans la légende épouvantable, a palpité dans l’horreur de l’antique carnage ; pour une seconde, cette âme a vécu d’une vie antique et violente. Ils sont là, les égorgés : Àgamemnon, Eurymédon, Cassandrc et l’escorte royale ; là, sous tes yeux, pour une seconde, immobiles. Et soudain, —- le vois-tu ?—comme une vapeur qui s’exhale, comme une écume qui se fond, comme une poussière qui se disperse, comme un je ne sais quoi d’indiciblement frêle et fuyant, ils s’évanouissent tous dans leur silence, ils sont tous engloutis par le même silence fatal qui entoure leur immobilité rayonnante. Là, une poignée de poussière et un amas d’or…

Là, sur les pierres de la ruelle déserte comme sur les pierres des tombeaux, le prodige de vie et de mort ! Agité par une émotion inexprimable, Daniele Glàuro saisit les mains de son ami tout tremblant ; et l’animateur, dans ces yeux fidèles, vit la muette flamme de l’enthousiasme consacrée à l’Œuvre.

Ils s’arrêtèrent contre la muraille obscure, près d’une porte. Ils avaient la sensation étrange d’être très loin, comme si leur esprit eût été perdu dans la profondeur des temps et que derrière cette porte eût vécu une race antique asservie à l’immuable destin. On entendait dans la maison un berceau balancé au rythme d’une cantilène dite à voix basse : une mère endormait son enfant avec la mélodie transmise par les aïeux ; de sa voix tutélaire, elle couvrait la grondante menace des éléments. Au-dessus d’eux, dans la bande étroite du ciel, palpitaient les étoiles ; là-bas, tout là-bas, contre les dunes, contre les murailles, la mer mugissait ; ailleurs, le cœur d’un héros souffrait, dans l’attente de la mort ; et cependant, près d’eux, le berceau se balançait, et la prière maternelle appelait la félicité sur le pleur enfantin.

— La vie ! — dit Stelio qui, reprenant sa marche, entraîna Daniele avec lui. — Dans l’espace d’un moment, tout ce qui tremble, pleure, espère, halète et délire dans l’immensité de la vie, se ramasse en ton esprit et s’y condense avec une sublimation si rapide que tu crois pouvoir la manifester par une seule parole. Laquelle ? laquelle ? Est-ce que tu la connais, toi ? Qui saura jamais la dire ?

Il recommençait à souffrir d’anxiété et de mécontentement, parce qu’il voulait tout embrasser et tout exprimer.

— As-tu jamais vu, à certaines minutes, L’idée de l’Univers devant toi, comme une tête humaine ? Moi, oui, mille fois. Ah ! la trancher comme celui qui trancha d’un seul coup la tète de Méduse, et la tenir suspendue devant la foule, du haut de la scène, pour qu’elle ne l’oublie jamais plus ! As-tu jamais pensé qu’une grande tragédie pourrait ressembler au geste de Persée ? Je te le dis en vérité : je voudrais enlever de la loggia d’Orcagna et transporter dans le vestibule du nouveau théâtre le bronze de Benvenuto, en guise d’admonition. Mais qui donnera à un poète l’Épée et le Miroir ?

Daniele se taisait, devinant le tourment de cet esprit fraternel, lui qui avait reçu de la nature le don de jouir de la beauté, mais non celui de la créer. Il marchait en silence à coté de son frère, penchant cet énorme front méditatif qui semblait gros d’un monde non enfanté.

— Persée ! — continua l’animateur, après une pause que remplirent les éclairs de ses inventions.— Sous la citadelle de Mycènes, dans le ravin, il y a une fontaine nommée Perséia : la seule chose vivante en ce lieu où tout est mort et brûlé ! Les hommes sont attirés vers elle comme vers une source de vie, sur cette terre où, très tard dans le crépuscule, on voit blanchir douloureusement les lits des fleuves à sec. Toute la soif humaine se porte ardemment vers sa fraîcheur. À travers mon œuvre entière, on entendra le murmure de cette source : l’eau, la mélodie de l’eau… Je l’ai trouvée ! C’est en elle, dans le pur élément, que s’accomplira l’Acte pur qui est la fin de la tragédie nouvelle. C’est sur son eau froide et claire que s’endormira la vierge destinée à mourir « privée de noces », comme Antigone. Comprends-tu ? L’Acte pur marque la défaite de l’antique Destin. L’âme nouvelle rompt tout à coup le cercle de fer où elle est emprisonnée, par une détermination née de la folie, née d’un lucide délire qui ressemble à l’extase, qui est comme une plus profonde vision de la Nature. Dans l’orchestre, l’ode finale chante le salut et l’affranchissement de l’homme, obtenus par le moyen de la douleur et du sacrifice. Le Destin monstrueux est vaincu, là, près des tombeaux où descendit la race d’Atrée, devant les cadavres mêmes des victimes. Comprends-tu ? Celui qui se libère par l’Acte pur, le frère qui tue la sœur pour sauver son âme de l’horreur qui était sur le point de la saisir, il a vu réellement la face d’Agamemnon !

La fascination de l’or funèbre le reprenait ; l’évidence de sa vision intérieure lui donnait l’aspect d’un.halluciné.

— Un des cadavres, là, surpasse en stature et en majesté tous les autres : le front ceint d’une large couronne d’or, avec la cuirasse, avec le baudrier, avec les jambières d’or, entouré d’épées, de lances, de poignards, de coupes, sous dos milliers de disques d’or jetés à pleines mains comme des corolles, plus vénérable qu’un demi-dieu. L’homme se penche sur ce cadavre qui va se dissoudre dans la lumière, et il soulève le masque pesant… Ah ! ce qu’il voit alors, n’est-ce donc pas la face d’Agamemnon ? Ce cadavre, n’est-ce pas le Roi des Rois ? La bouche est ouverte, les paupières sont ouvertes… Tu te rappelles, tu te rappelles ce passage d’Homère ? « Comme je gisais mourant, je soulevai les mains vers mon épée ; mais la femme aux yeux de chienne s’éloigna et elle ne voulut pas me fermer les paupières et la bouche, au moment où je descendais à la demeure d’Hadès. » Tu te rappelles ? Eh bien, la bouche du cadavre est ouverte, les paupières sont ouvertes… Il a le front grand, orné d’une feuille d’or ; le nez est long et droit, le menton ovale…

L’évocateur s’arrêta une seconde, les yeux dilatés et fixes. H était le voyant. Tout disparaissait alentour, et sa fiction restait comme la seule réalité. Daniele Glàuro eut un frisson : car il voyait par les yeux de l’autre.

— Ah ! même la tache blanche sur l’épaule !… Il a soulevé la cuirasse… La tache, la tache, le signe héréditaire de la lignée de Pélops « à l’épaule d’ivoire » ! N’est-ce pas le Roi des Rois ?

Les paroles du voyant, entrecoupées et rapides, ressemblaient à une succession d’éclairs dont lui-même était ébloui. Lui-même s’étonnait de cette soudaine apparition, de cette découverte inattendue qui s’illuminait dans les ténèbres de son esprit, s’extériorisait, devenait presque tangible. Gomment avait-il pu découvrir cette tache sur l’épaule du Pélopide ? De quel abîme de sa mémoire avait surgi tout à coup cette particularité si étrange, et pourtant précise et décisive comme le signalement qui permet de reconnaître un cadavre mort hier ?

— Tu étais là ! — dit Daniele Glàuro, dans l’ivresse. — C’est toi qui les as soulevés, ce masque et cette cuirasse… Si tu as vu réellement ce que tu dis, tu n’es plus un homme…

— J’ai vu ! j’ai vu !

Encore une fois il se transformait en acteur de son drame ; et c’était avec une violente palpitation que, de la bouche d’une personne vivante, il entendait les paroles de l’interlocuteur, celles-là mêmes qui devaient être proférées dans l’épisode : « Si tu as vu réellement ce que tu dis, tu n’es plus un homme. » A partir de cet instant, l’explorateur de sépulcres prit l’aspect d’un noble héros combattant contre l’antique Destin ressuscité des cendres mêmes des Atrides pour le contaminer et le terrasser.

— Ce n’est pas impunément, dit—il. qu’un homme ouvre les tombeaux et regarde le visage des morts ; et de quels morts ! Celui-ci vit seul avec sa sœur, avec la plus douce créature qui ait jamais respiré l’air terrestre, seul avec elle, dans la maison pleine de clarté et de silence, comme dans une prière, comme dans un vœu… Or, imagine quelqu’un qui, sans le savoir, boirait un toxique, un philtre, quelque chose d’impur qui lui empoisonnerait le sang, qui lui contaminerait la pensée : comme cela, sans qu’il y prenne garde, pendant que son âme est en paix… Imagine ce maléfice terrible, cette vengeance des morts ! Il est envahi tout à coup par la passion incestueuse, devient la proie misérable et tremblante d’un monstre, livre un combat secret et désespéré, sans trêve, sans merci, le jour et la nuit, à chaque heure et à chaque minute, d’autant plus atroce que s’incline davantage vers son mal la pitié ignorante de la pauvre créature… De quelle manière

cet homme pourra-t-il être libéré ? Depuis le début de la tragédie, depuis le moment où sa compagne innocente commence à parler, celle-ci apparaît prédestinée à mourir. Et tout ce qui se dit et s’accomplit dans les épisodes, et tout ce qui s’exprime par la musique, par le chant et par la danse dans les intermèdes, tout sert à la conduire lentement et inexorable- ment vers la mort. Elle est l’égale d’Antigone. Dans cette brève.heure tragique, elle passe accompagnée par la lueur de l’espérance et par l’ombre du pressentiment, accompagnée par des chants et par des pleurs, par le haut amour qui ofFre la joie, par l’amour furieux qui engendre le deuil ; et elle ne s’arrête que pour s’endormir sur l’eau froide et claire de la fontaine qui, sans interruption, l’appelle par son gémissement dans la solitude. À peine son frère l’a-t-il tuée, qu’il reçoit d’elle, à travers la mort, le don de sa rédemption. « Toute souillure, s’écrie-t-il, est effacée de mon âme ! Je suis devenu pur entièrement pur. Toute la sainteté de mon premier amour est rentrée dans mon âme comme un torrent de lumière… Si elle se levait, à présent, elle pourrait cheminer sur mon âme comme sur la neige immaculée… Si elle revivait, toutes mes pensées pour elle seraient comme les Us, comme les lis… À présent, elle est parfaite ; à présent, elle peut être adorée comme une créature divine… Je la coucherai dans le plus profond de mes tombeaux, et je mettrai autour d’elle tous mes trésors… » Ainsi, l’acte de mort auquel il a été entraîné par son délire lucide est un acte de purification et de libération, qui marque la défaite de l’antique Destin. Émergeant de la mer symphonique, l’ode chante la victoire de l’homme, éclaire d’une insolite lumière les ténèbres de la catastrophe, élève sur le sommet de la musique la première parole du drame renouvelé.

— Le geste de Persée ! — s’écria Daniele Glàuro, dans l’ivresse. — À la fin de la tragédie, tu tranches la tête de la Moire et tu la montres au peuple toujours jeune et toujours nouveau qui clôt le spectacle par de hautes acclamations.

Tous deux virent en rêve le théâtre de marbre sur le Janicule, la multitude dominée par cette idée de vérité et de beauté, la grande nuit étoilée sur Rome ; ils virent la foule frénétique descendre de la colline, emportant dans son rude cœur la confuse révélation de la poésie ; ils entendirent les clameurs qui se prolongeaient parmi l’ombre de la cité immortelle.

— Et maintenant, adieu, Daniele ! — dit le maître, repris du besoin de se hâter, comme si quelqu’un l’attendait ou l’appelait.

Les yeux de la muse tragique se tenaient immobiles au fond de son rêve, sans regards, pétrifiés dans la divine cécité des statues.

— Où vas-tu ?

— Au palais Capello.

— La Foscarina connaît-elle la trame de ton œuvre ?

— Vaguement.

— Et quelle figure lui donneras-tu ?

— Elle sera aveugle, déjà passée dans un autre monde, au delà de la vie. Elle verra ce que les autres ne sauraient voir. Elle aura les pieds dans l’ombre, le front dans la vérité éternelle. Les conflits de l’heure tragique se répercuteront dans sa nuit intérieure en s’y multipliant comme les tonnerres dans les profondes enceintes des roches solitaires. À l’égal de Tirésias, elle comprendra toutes les choses, permises et défendues, célestes et terrestres ; et elle saura « combien il est dur de savoir, quand le savoir est inutile ». Ah ! ce sont de merveilleuses paroles que je veux mettre dans sa bouche, et des silences d’où naîtront des beautés infinies…

— Sur la scène,— dit Glàuro, — qu’elle parle ou qu’elle se taise, sa puissance est plus qu’humaine. Elle réveille dans nos cœurs le plus occulte mal et l’espoir le plus secret ; et, par son enchantement, notre passé devient présent ; et, par la vertu de ses aspects, nous nous reconnaissons dans les douleurs souffertes à travers les temps par d’autres créatures, comme si l’âme révélée par elle était notre âme même.

Ils s’arrêtèrent sur le pont Savio. Stelio se taisait, sous un flot d’amour et de mélancolie qui soudain l’inonda. Il réentendait la voix triste : « Avoir aimé ma gloire fugitive seulement pour qu’elle pût un jour servir à la vôtre ! » Il réentendait sa propre voix : « Je t’aime et je crois en loi ; je m’abandonne tout entier. Tu es ma compagne. Ta main est forte. » La force et la sûreté de cette alliance exaltaient son orgueil ; mais, cependant, tout au fond de son cœur, frémissaient une aspiration et un pressentiment indéfinis qui par instants se condensaient et lui devenaient lourds comme une angoisse.

— Je voudrais ne pas te quitter, ce soir, Stelio ! — confessa le bon frère, enveloppé, lui aussi, dans un voile de mélancolie. — Quand je suis à ton côté, ma respiration s’élargit et je me sens vivre d’une vie plus rapide.

Stelio se taisait. Le vent paraissait faiblir. Les souilles intermittents arrachaient les feuilles des acacias, sur le Campo de San-Giacomo, et les faisaient tournoyer. L’église brune et le campanile quadrangulaire, en brique nue, priaient silencieusement vers les étoiles.

— Connais-tu la colonne verte qui est à San-Giacomo dall’Orio ? — reprit Daniele, afin de retenir son ami quelques minutes encore, parce qu’il appréhendait l’adieu. — Quelle matière sublime ! On dirait la condensation fossile d’une immense forêt verdoyante. A suivre ses veines innombrables, l’œil voyage en rêve à travers le mystère sylvestre. Quand je la regarde, il me semble que je visite la Sila, l’Hercynia.

Stelio connaissait la colonne. Un jour, Perdita s’était longuement appuyée au grand fût précieux pour contempler la magique frise d’or qui se courbe sur la toile du Bassan et qui l’obscurcit.

— Rêver, rêver toujours ! — soupira-t-il, dans un retour de cette amère impatience qui, sur le bateau en parlant de Lido, lui avait suggéré de railleuses paroles. — Vivre de reliques ! Mais pense donc à ce Dandolo qui abattit du même coup cette colonne et un empire, et qui voulut rester doge alors qu’il pouvait devenir empereur. Il vécut plus que toi, je suppose : toi qui erres dans les forêts lorsque tu contemples le marbre qu’il a pillé. Adieu, Daniele.

— Ne rabaisse pas ton sort.

— Je voudrais le forcer.

— La pensée est ton arme.

— Souvent mon ambition brûle ma pensée.

— Tu possèdes le pouvoir de créer. Que te faut-il davantage ?

— En d’autres temps, moi aussi, j’aurais su peut-être conquérir un archipel.

— Que t’importe ! Une mélodie vaut une province. Pour une image nouvelle, ne céderais-tu pas une principauté ?

— Vivre, toute la vie, voilà ce que je voudrais, et ne pas être seulement un cerveau.

— Un cerveau contient le monde.

— Ah ! tu ne peux comprendre. Tu es l’ascète ; tu as dompté le désir.

— Et tu le dompteras aussi.

— Je ne sais si je voudrai.

— Tu voudras, j’en suis sûr.

— Adieu, Daniele. Tu es mon témoin. Tu m’es cher plus que nul autre.

Ils se serrèrent la main fortement.

— Je passerai au palais Vendramin pour avoir des nouvelles ! dit le bon frère.

Ces paroles évoquèrent de nouveau le grand cœur malade, le poids du héros sur leurs bras, le transport terrible.

— Il a vaincu, lui ; il peut mourir ! dit Stelio.

*
* *

Il entra chez la Foscarina comme un esprit. Son excitation intellectuelle changeait l’aspect des choses. Le vestibule, éclairé par un fanal de galère, lui parut immense. Un felse, posé sur les dalles, près de la porte, le troubla comme la rencontre d’un cercueil.

— Ah ! Stelio ! — s’écria l’actrice qui, en le voyant paraître, se dressa d’un bond et s’élança vers lui impétueusement, avec tout le ressort de son désir comprimé par l’attente. — Enfin !

Brusquement elle s’arrêta devant lui, sans le toucher. Le rapide élan qu’elle refrénait vibra par tout son corps, depuis le talon jusqu’à la nuque, visible, et se répercuta dans sa gorge en un râle bref. Elle était comme le vent qui tombe.

« Oui t’a pris à moi ? » pensa-t-elle, le cœur serré par le doute : car, tout d’un coup, elle avait senti dans l’aimé quelque chose qui le rendait pour elle intangible, elle avait découvert dans les yeux de l’aimé quelque chose d’étranger et de lointain.

Mais il l’avait vue très belle, au moment où elle s’élançait de l’ombre, animée d’une violence un peu semblable à celle de la tempête qui agitait les lagunes. Le cri, le geste, le bond, l’arrêt subit, la vibration des muscles sous la tunique, le visage s’éteignant comme un feu qui se résout en cendres, l’intensité du regard pareille aux éclairs d’un combat, la respiration qui lui ouvrait les lèvres comme la chaleur ouvre les lèvres de la terre, tous les aspects de la personne véritable manifestaient une puissance de vie pathétique comparable seulement à la poussée des énergies naturelles, à l’action des forces cosmiques. L’artiste reconnaissait en elle la aréature dionysiaque, la vivante matière apte à recevoir les rythmes de l’art, à être modelée selon les figures de la poésie. Et, la voyant innombrable comme les vagues de la mer, il, trouva inerte ce masque aveugle qu’il voulait lui mettre sur le visage, il trouva que cette fiction tragique par où elle devait passer douloureusement était trop étroite, que l’ordre des sentiments d’où elle devait tirer ses expressions était trop limité, que l’âme qu’elle aurait à révéler était une âme presque souterraine. « Ah ! tout ce qui tremble, pleure, espère, halète, délire dans l’immensité de la vie ! » Les images mentales furent prises d’une sorte de panique, d’une terreur dissolvante. Que pouvait être cette œuvre seule devant l’immensité de la vie ? Eschyle avait composé plus de cent tragédies, Sophocle davantage encore. Ils avaient construit un monde avec des fragments gigantesques soulevés par leurs bras titaniques. Leur labeur était vaste comme une cosmogonie. Les figures eschyliennes semblaient chaudes encore du feu éthéré, claires de la clarté sidérale, humides de la nuée fécondante. La statue d’Œdipe semblait sculptée dans le bloc même du mythe solaire ; celle de Prométhée semblait tirée de l’outil primitif avec lequel le pasteur Arya produisait le feu sur le haut plateau asiatique. L’esprit de la Terre travaillait les créateurs.

— Cache-moi, cache-moi ; et ne me demande rien, et laisse-moi me taire ! — supplia-t-il, incapable de dissimuler son trouble, impuissant à dominer le tumulte de ses pensées en désarroi.

Le cœur ignorant de la femme palpita de crainte.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu as fait ?

— Je souffre.

— De quoi ?

— D’anxiété, d’anxiété, de ce mal que tu me connais bien.

Elle le prit entre ses bras. Il sentit qu’elle avait tremblé d’un doute.

— Tu es à moi ? à moi encore ? — demanda-t-elle, la bouche sur l’épaule de Stelio, d’une voix étouffée.

— Oui, à toi, toujours.

Horrible était la frayeur qui agitait cette femme chaque fois qu’elle le voyait partir, chaque fois qu’elle le voyait reparaître. Au départ, n’allait-il pas vers la fiancée inconnue ? Au retour, ne venait-il pas lui dire le dernier adieu ?

Elle l’étreignit entre ses bras, avec l’amour de l’amante, de la sœur, de la mère, avec tout l’amour humain.

— Dis : que puis-je faire, que puis-je faire pour toi ? Dis !

Un continuel besoin la tourmentait d’offrir, de servir, d’obéir à un commandement qui la pousserait vers le péril, vers la lutte pour un bien qu’elle lui rapporterait.

— Que puis-je te donner ?

Il souriait faiblement, envahi par une lassitude.

— Que veux-tu ?… Ah ! je le sais !

Il souriait ; il se laissait caresser par cette voix, par ces mains adorantes.

— Tout, n’est-ce pas ? Tu veux tout !

Il souriait avec mélancolie, comme un enfant malade à qui on parlerait de beaux jouets.

— Ah ! si je pouvais ! Mais personne sur la terre ne pourra jamais te donner rien qui vaille, mon ami. Ta poésie et ta musique, c’est à elles seules que tu peux demander tout. Je me souviens de cette ode qui commence ainsi : «Je fus Pan. »

Il inclina sur le cœur fidèle son front plein de beautés qui s’éclairaient.

— « Je fus Pan ! » Dans son esprit repassa la splendeur de ce moment lyrique, le délire de l’ode.

— As-tu vu la mer, ta mer, aujourd’hui ? As-tu vu la tempête ?

11 secoua la tête, sans répondre.

— Elle était forte, la tempête ? Tu m’as dit, un jour, que tu avais beaucoup de marins parmi tes aïeux. As-tu pensé à ta maison bâtie sur la dune ? As-tu la nostalgie des sables ? Veux-tu retourner là-bas ? Là-bas, tu as travaillé beaucoup, d’un puissant travail. C’est une maison bénie. Lorsque tu travaillais, ta mère était avec toi. Tu l’entendais marcher douce- ment dans la chambre voisine… Quelquefois, n’est-ce pas, elle prêtait l’oreille ?

Il la serra sur son cœur, silencieusement. Cette voix pénétrait jusqu’au fond, semblait rafraîchir son âme enfiévrée .

— Et ta sœur, elle était aussi avec toi ? Un jour, tu m’as dit son nom. Je ne l’ai pas oublié. Elle s’appelle Sofia. Je sais qu’elle te ressemble. Je voudrais l’entendre parler une fois, ou la voir passer par un sentier… Un jour, tu m’as fait l’éloge de ses mains. Elles sont belles, n’est-ce pas ? Tu m’as dit, un jour, que, lorsqu’elle est affligée, ses mains lui font mal « comme si elles étaient les racines de son âme ». C’est cela que tu m’as dit : les racines de son âme !

Il l’écoutait, presque heureux. De quelle façon avait-elle découvert le secret de ce baume ? A quelle source cachée puisait-elle la mélodie de ces souvenirs ?

— Sofia ne saura jamais le bien qu’elle a fait à la pauvre voyageuse ! Je sais d’elle peu de chose ; mais je sais qu’elle t,e ressemble dévisage, et j’ai pu me la représenter… En ce moment même je la vois… Dans les pays lointains, là-bas, là-bas, quand je me sentais perdue, elle m’est apparue souvent, elle est venue me tenir compagnie. Elle m’apparaissait toul à coup, sans que je l’appelasse ou que je l’attendisse… Une fois, à Mürren, où j’étais arrivée après un long et pénible voyage, pour revoir une pauvre amie qui allait mourir… Ce fut à l’aube ; les montagnes avaient cette délicate et froide couleur de béryl que l’on voit seulement sur les glaciers : une couleur de choses qui resteront à jamais lointaines et intangibles, oh ! combien, combien enviées ! Pourquoi vint-elle alors ? Nous attendîmes, ensemble. Le soleil toucha l’extrémité des crêtes. Alors une frange irisée couronna soudain les glaces, dura quelques secondes, s’évanouit. Et elle-même s’en alla avec l’arc-en-ciel, avec le miracle.

Il l’écoutait, presque heureux. Toute la beauté et toute la vérité qu’il voulait exprimer n’étaient-elles pas contenues dans une roche ou dans une fleur de ces montagnes ? La plus tragique lutte des passions humaines ne valait pas l’apparition de cette lumière sur les neiges éternelles.

— Et une autre fois ? — demanda-t-il doucement : car la pause se prolongeait et il craignait que la femme ne continuât pas.

Elle sourit, puis s’attrista.

— Une autre fois, ce fut à Alexandrie d’Égypte, par une journée d’horreur confuse, comme après un naufrage… La ville avait l’aspect de la pourriture ; elle semblait une ville en décomposition… Je me souviens : une rue pleine d’eau fangeuse ; un cheval blanchâtre, pareil à un squelette, qui barbotait là dedans, avec la crinière et la queue teintes en ocre ; les stèles d’un cimetière arabe ; le miroitement lointain du lac Maréotis… Le dégoût ! La détresse !

« Oh ! non, chère âme, non, jamais plus tu ne seras seule et désespérée ! » dit-il, en son cœur gonflé de bonté fraternelle, à la femme nomade qui évoquait les tristesses de sa continuelle migration.

À cette heure, son esprit, qui s’était si violemment tendu vers l’avenir, semblait se retirer avec un léger frisson vers le passé, que le pouvoir de cette voix rendait présent. Il se sentait dans un état de recueillement doux et rêveur comme celui qu’engendrent les contes d’hiver près de l’âtre. Gomme naguère devant la maison close de Radiana, il se sentait pris par la fascination du temps.

— Et une autre fois ?

Elle sourit, puis s’attrista.

— Une autre fois, à Vienne, dans un musée… Une grande salle déserte, le fouettement de la pluie sur les vitres, d’innombrables reliquaires précieux dans les armoires de cristal, des signes de mort partout, des choses en exil, qu’on ne priait plus, qu’on n’adorait plus… Ensemble nous courbâmes le front contre le cristal d’une vitrine qui renfermait une collection de bras, vénérés jadis, avec leurs mains de métal fixées dans un geste immobile… Des mains de martyrs parsemées d’agates, d’amétliystes, de topazes, de grenats, de turquoises malades… Par certaines ouvertures, on apercevait à l’intérieur les parcelles d’ossements… Il y en avait une qui tenait un lis d’or ; une autre, une petite ville ; une autre, une colonne. L’une d’entre elles, plus fine, avec un anneau à chaque doigt, tenait un petit vase de baume : le reliquaire de Marie-Madeleine… Des choses en exil, devenues profanes, qu’on ne priait plus, qu’on n’adorait plus… Est-elle dévote, Sofia ? A-t-elle l’habitude de la prière P

Il ne répondait pas. Dans cet enchantement de la vie lointaine, il lui semblait qu’il ne devait point parler, qu’il ne devait donner aucun signe sensible de sa propre existence.

— Ta sœur entrait quelquefois dans ta chambre, pendant que tu travaillais ; et elle posait un brin d’herbe sur la page commencée.

L’enchanteresse trembla : car une image qui était enveloppée de voiles se dévoila tout à coup, et lui suggéra d’autres paroles qui ne furent pas proférées.

« Sais-tu que je commençai à l’aimer, cette créature qui chante, celle que tu ne peux avoir oubliée, sais-tu que je commençai à l’aimer en pensant à ta sœur ? Oui, pour verser dans une âme pure la tendresse que mon âme voulait offrir à ta sœur, de qui me séparaient tant de choses cruelles. Cela, le sais-tu P »

Elles vivaient, ces paroles ; mais elle ne furent pas proférées. Cependant la voix de la femme trembla de leur muette présence.

— Et toi, tu t’accordais alors quelques instants de repos. Tu allais à la fenêtre et tu y restais accoudé avec elle, regardant la mer. Un bouvier poussait deux jeunes bœufs attelés a la charrue et labourait le sable pour enseigner aux bêtes novices le droit sillon. Chaque jour, avec elle, tu les regardais à la même heure. Quand les bœufs étaient instruits, ils ne venaient plus labourer le sable ; ils s’en allaient sur la colline… Qui me les a dites, ces choses ?

Il les lui avait dites lui-même, un jour, presque dans les mêmes termes ; mais ces souvenirs, maintenant, se représentaient à lui comme des visions inattendues.

— Et puis, c’étaient les troupeaux qui passaient le long du rivage. Ils venaient de la montagne, allaient vers les plaines de la Pouille, d’une pâture à une autre pâture. En marchant, les brebis laineuses imitaient le mouvement des vagues ; mais la mer était presque toujours tranquille, alors que passaient les troupeaux avec leurs pasteurs. Tout était tranquille ; sur les grèves s’étendait un silence d’or. Les chiens couraient au long du troupeau ; les pasteurs s’appuyaient sur leurs bâtons ; faible était le tintement des clochettes dans cette immensité. Tu suivais des yeux le voyage, jusqu’au promontoire. Et ensuite, avec ta sœur, tu allais regarder les traces laissées dans le sable humide qui était, çà et là, criblé de trous et doré comme les rayons de miel… Qui me les a dites, ces choses ?

Il l’écoutait, presque heureux. Sa fièvre était tombée. Une paix lente descendait sur lui comme un léger sommeil.

— Puis venaient "les bourrasques ; la mer franchissait la dune, envahissait le maquis, laissait des baves sur le genévrier et sur le tamaris, sur le myrtil et sur le romarin. Une quantité d’algues et d’épaves étaient rejetées sur la rive. Là-bas, quelque barque avait fait naufrage. La mer apportait le bois pour les pauvres, et le deuil, Dieu sait où ! La grève se peuplait de femmes, de vieillards, d’enfants : c’était à qui ramasserait le plus gros fagot. Alors, ta sœur distribuait d’autres secours : le pain, le vin, les légumes, le linge. Les bénédictions couvraient la rumeur des vagues. Tu regardais de la fenêtre ; et il te semblait que nulle de tes images ne valait l’odeur du pain chaud. Tu abandonnais la page inachevée, tu descendais pour aider Sofia. Tu parlais avec les femmes, avec les vieillards, avec les enfants… Qui me les a dites, ces choses ?

Dès l’heure de la première nuit, Stelio, pour gagner la maison de la Foscarina, préférait entrer par la grille du jar- din Gradenigo et passer au milieu des arbres et des arbustes redevenus sauvages. L’actrice avait obtenu de faire commu- niquer son jardin avec celui du palais abandonné, par une brèche ouverte dans le mur de séparation. Mais, depuis quelque temps, lady Myrta était venue habiter les vastes chambres silencieuses qui avaient eu pour dernier hôte le fils de l’impératrice Joséphine, le vice-roi d’Italie. Ces chambres s’étaient ornées de vieux instruments sans cordes et le jardin s’était peuplé de beaux lévriers sans proie.

Rien ne semblait à Stelio plus doux et plus triste que ce chemin vers la femme qui l’attendait en comptant les heures, si lentes et pourtant si fugaces. Dans l’après-midi, le quai de San-Simeon-Piccolo se dorait comme une rive de fin albâtre. Les reflets du soleil jouaient avec les fers des proues alignées près du débarcadère, frissonnaient sur les marches de l’église et sur les colonnes du péristyle, animaient les pierres dis- jointes et usées. Quelques felses pourris gisaient à l’ombre, sur les dalles, avec leur serge que les pluies avaient endommagée et déteinte, pareils à des catafalques délabrés par l’usage funèbre, à des poêles vieillis sur le chemin du cimetière. D’un palais déchu, converti en fabrique de cordages, une suffocante odeur de chanvre sortait par les barreaux de fer qu’obstruait un duvet grisâtre, semblable à un enchevêtrement de toiles d’araignées. Là, au fond du Gampiello délia Gomare, herbeux comme l’enclos consacré d’une paroisse champêtre, s’ouvrait la grille du jardin, entre deux pilastres que couronnaient des statues mutilées où les rameaux du lierre, desséchés sur leurs membres, offraient l’image de veines en relief. Rien ne paraissait au visiteur plus doux et plus triste. Autour du Gampiello, les cheminées des humbles maisons fumaient en paix vers la coupole verte. De temps à autre, un vol de pigeons, quittant les sculptures des Scalzi, traversait le canal ; on entendait le sifflet d’un train passant sur le pont de la lagune, la cantilène d’un cordier, le bourdonnement de l’orgue, la psalmodie des prêtres. L’été des morts trompait la mélancolie de l’amour.

— Hélion ! Sirius ! Altaïr ! Donovan ! Ali-Nour ! Nerissa ! Piuchebella !

Assise sur un banc contre le mur tapissé de rosiers, lady Myrta appelait ses chiens. La Foscarina était près d’elle, debout, dans un costume fauve qui rappelait cette fière étoffe appelée rouanne, en usage autrefois à Venise. Le soleil enve- loppait les femmes et les roses dans une même tiédeur blonde.

— Vous êtes vêtue aujourd’hui comme Donovan, — dit lady Myrta à l’actrice, avec un sourire. — Savez-vous que Stelio préfère Donovan à tous les autres ?

La Foscarina se colora de rougeur. Elle chercha des yeux le lévrier fauve.

— C’est le plus beau et le plus fort, dit-elle.

— Je crois qu’il le désire, — ajouta la vieille dame avec une indulgente douceur.

— Que ne désire-t-il pas ?

Lady Myrta remarqua la mélancolie qui voilait la voix de l’amante. Elle garda le silence quelques instants.

Les chiens étaient là, graves et tristes, pleins de somnolence et de rêves, loin des plaines, des steppes et des déserts, accroupis sur le pré de trèfle où serpentaient les courges avec leurs fruits creux, d’un vert jaune. Les arbres étaient immobiles, comme s’ils eussent été fondus dans le même bronze qui recouvrait les trois coupoles inégales de San-Simeone. Le jardin avait le même aspect sauvage que le grand édifice de pierre terni par la fumée tenace du Temps, strié par la rouille des ferrures qui avait coulé sous les pluies d’innombrables automnes. Et, tout entière, la chevelure d’un grand pin résonnait de ce ramage qui certainement, à cette minute, devait arriver aussi, du jardin clos, jusqu’aux oreilles de Radiana.

« Il vous fait souffrir ? » aurait voulu demander la vieille femme à l’amante : car ce silence lui pesait, et elle se sentait réchauffer par l’ardeur de cette âme douloureuse comme par ee tardif été. Mais elle n’osa pas. Elle poussa un soupir. Son cœur, toujours jeune, palpitait au spectacle de la passion désespérée et de la beauté menacée. « Ah ! vous êtes belle encore, et votre bouche attire encore les baisers, et l’homme qui vous aime peut s’enivrer encore de votre pâleur et de vos regards ! » pensait-elle en considérant l’actrice absorbée, vers laquelle s’allongeaient les roses de novembre. «Mais moi, je suis un spectre. »,

Elle baissa, les yeux, vit sur ses genoux ses propres mains déformées ; et elle s’étonna que ces mains fussent les siennes, tant elles lui semblèrent tordues et mortes, lamentables monstres qui ne pouvaient toucher sans provoquer le dégoût, qui ne pouvaient caresser désormais que les chiens somnolents. Elle sentit les rides sur sa face, les fausses dents contre ses gencives, les cheveux postiches sur sa tête, toute la ruine de son pauvre corps qui jadis avait obéi aux grâces de son esprit délicat ; et elle s’étonna de sa propre persistance à lutter contre les ravages des ans, à se tromper elle-même, à recomposer .chaque matin la ridicule illusion avec les essences, avec les huiles, avec les onguents, avec les fards, avec les teintures. Mais, dans le printemps continuel de son rêve, sa jeunesse ne demeurait-elle - pas toujours présente ? Hier, hier encore, n’avait-elle pas caressé un aimable visage avec ses doigts parfaits, chassé le renard et le cerf dans les hauts comtés, dansé avec son fiancé dans un parc, sur un air de John Dowland ?

« Il n’y a pas de miroirs chez la comtesse de Glanegg : il y en a trop chez lady Myrta ! — pensait la Foscarina. — La première a caché aux autres et à elle-même sa décadence ; la seconde s’est vue chaque matin vieillir, a compté ses rides une à une, a ramassé dans son peigne ses cheveux morts, a senti ses dents vaciller dans ses gencives pâles ; et elle a voulu réparer par les artifices le dommage irréparable. Pauvre âme tendre qui voudrait vivre encore charmante et souriante-J Mais il faut disparaître, mourir, s’abîmer sous terre ! » Elle aperçut le petit bouquet de violettes que lady Myrta portait épingle au bas de sa jupe. En toute saison, il y avait là, dans un pli, une fleur fraîche, à peine visible, comme le signe de la quotidienne illusion printanière, de l’enchantement toujours nouveau qu’elle se donnait à elle-même par le souvenir, par la musique, par la poésie, par tous les arts du rêve, contre la vieillesse, contre l’infirmité, contre la solitude. « Il faut vivre une suprême heure de flamme et puis disparaître à jamais sous terre, avant que tout charme soit évanoui, avant que toute grâce soit morte. »

Elle sentit la beauté de ses propres yeux, la voracité de ses lèvres, la force rude de ses cheveux plies par la tempête, toute la puissance des rythmes qui sommeillaient dans ses muscles et dans ses os. Elle réentendit les paroles de son ami, celles qui l’avaient louée ; elle le revit dans la fureur du désir, dans la douceur de l’alanguissement, dans l’oubli le plus profond. « Quelques jours encore, quelques jours encore je lui plairai, je lui brûlerai le sang. Quelques jours encore ! » Les pieds dans l’herbe, le front au soleil, parmi l’odeur des roses qui se fanaient, dans cette robe fauve qui la faisait pareille au magnifique animal de proie et de course, elle se consumait de passion et d’attente, avec une soudaine effervescence de vie, comme si dans le présent eût reflué cet avenir auquel elle renonçait par une volonté de mort. « Viens ! Viens ! » En elle-même, elle appelait l’aimé, avec une sorte d’ivresse, sûre qu’il allait venir, puisqu’elle le pressentait, et que jamais son pressentiment ne l’avait trompée. « Quelques jours encore ! » Chaque minute passée lui paraissait une spoliation inique. Immobile, elle désirait et souffrait vertigineusement. Au battement de son pouls, vibrait tout le jardin sauvage, pénétré de chaleur jusque dans les racines. Elle crut qu’elle allait perdre connaissance et se laisser choir.

— Ah ! voilà Stelio ! — s’écria lady Myrta, en apercevant le jeune homme qui apparaissait entre les lauriers.

L’amante se retourna, rapide, colorée de rougeur. Les lévriers se levèrent, dressèrent les oreilles. La rencontre des deux regards eut un jaillissement d’éclair. Encore une fois, comme toujours en présence de la créature merveilleuse, l’aimé avait la divine sensation d’être enveloppé tout à coup dans un éther enflammé, dans un vibrant effluve qui semblait l’isoler de l’atmosphère commune et en quelque sorte le ravir. Ce prodige d’amour, il l’avait un jour associé à une image physique, en se rappelant que, certain soir lointain de son enfance, comme il traversait un terrain solitaire, il s’était vu enveloppé soudain par des feux follets et avait jeté un cri.

— Vous étiez attendu par tout ce qui vit dans cette en- ceinte, — lui dit lady Myrta, avec un sourire qui dissimulait le trouble de ce pauvre cœur juvénile emprisonné dans ce vieux corps infirme, au spectacle de l’amour et du désir. — En venant, vous avez obéi à un appel.

— C’est vrai, — dit le jeune homme, qui déjà tenait par le collier Donovan accouru près de lui en souvenir des habituelles caresses. — Le fait est que j’arrive de fort loin. Devinez d’où ?

— D’un paysage de Giorgione !

— Non ; du cloître de Santa-Apollonia. Connaissez-vous le cloître de Santa-Apollonia ?

— C’est votre invention d’aujourd’hui ?

— Mon invention ? Nullement ; c’est un cloître en pierre, un cloître véritable, avec ses colonnettes et son puits.

— Cela est possible ; mais tous les lieux que vous regardez deviennent vos inventions, Stelio !

— Ah ! lady Myrta, ce cloître est un joyau que je voudrais vous donner, que je voudrais transporter ici, dans votre jardin ! Imaginez un petit cloître secret, ouvert sur une ordonnance de colonnes accouplées et exténuées comme les sœurs qui se promènent au soleil pendant le jeûne, très délicates, ni blanches, ni grises, ni noires, mais de la plus mystérieuse couleur qu’ait jamais donnée à la pierre ce grand maître coloriste, le Temps ; et, au milieu, un puits ; et, sur la margelle usée par la corde, un seau sans fond. Les nonnes ont disparu ; mais je crois que les ombres des Danaïdes fréquentent ce lieu…

Il s’interrompit tout à coup en se voyant environné par la troupe des lévriers ; et il se mit à imiter les voix gutturales que jette dans les chenils l’homme de la meute. Les chiens devinrent inquiets ; leurs yeux mélancoliques se ravivèrent. Deux d’entre eux, qui étaient restés à l’écart, accoururent avec des bonds allongés par-dessus les arbustes et s’arrêtèrent devant lui, secs et luisants comme des paquets de nerfs enveloppés de soie.

— Ali-Nour ! Crissa ! Nerissa ! Clarissa ! Altaïr ! Hélion ! Hardicanute ! Veronese ! Hierro I

Il les connaissait tous par leur nom ; et eux, quand il les appelait, semblaient le reconnaître pour leur maître. Il y avait là le lévrier d’Ecosse, natif des hautes montagnes, au poil épais et rude, plus dur et plus fourré vers les joues et le mu- seau, gris comme le fer neuf ; et le lévrier d’Irlande, destructeur de loups, rougeâtre, robuste, dont l’œil brun tournait en montrant le blanc ; et celui de Tartarie, moucheté de jaune et de noir, originaire des immenses steppes asiatiques où, la nuit, il gardait la tente contre les hyènes et les léopards ; et celui de Perse, blond et petit, aux oreilles couvertes de longs poils soyeux, à la queue touffue, pâle sur les flancs et le long des jambes, plus gracieux que les antilopes qu’il avait tuées ; et le galgo espagnol, immigré avec les Maures, ce magnifique animal que le nain pompeux tient en laisse dans le tableau de Vélasquez, instruit à courre et à forcer dans les plaines nues de la Manche ou dans les landes de Murcie et d’Alicante, couvertes d’alfa ; et le sloughi arabe, le déprédateur illustre du désert, à la langue et au palais noirâtres, avec tous les tendons visibles, avec toute l’ossature se révélant à travers la peau fine, noble cœur fait d’orgueil, de courage et d’élégance, habitué à dormir sur de beaux tapis et à boire le lait pur dans un vase pur. Et, rassemblés comme une meute, ils frémissaient autour de celui qui savait réveiller dans leur sang engourdi les instincts primitifs de la poursuite et du carnage.

— Qui de vous était le meilleur ami de Gog ? — demanda-t-il en regardant les uns après les autres ces beaux yeux inquiets qui se fixaient sur lui. — Toi, Hierro ? Toi, Altaïr ?

Son accent singulier animait les bêtes sensitives qui l’écoutaient avec un grondement sourd et interrompu. Chacun de leurs mouvements suscitait une onde luisante dans leur pelage divers ; et les longues queues, recourbées à l’extrémité comme des crochets, battaient légèrement les cuisses musculeuses, les jarrets bas.

— Eh bien, je vous dirai ce que j’ai tu jusqu’à ce jour : Gog, vous entendez ? celui qui, d’un seul coup de ses mâchoires, cassait les reins du lièvre, Gog est estropié.

— Oh ! vraiment ? — s’écria lady Myrta, très affligée. — Est-il possible, Stelio ? Et Magog ?

— Magog est sain et sauf.

C’était la couple de lévriers que lady Myrta avait donnée à son jeune ami et que celui- ci avait emmenée dans sa maison au bord de la mer.

— Mais comment cela est-il arrivé ?

— Ah ! le pauvre Gog ! Il avait déjà tué trente-sept lièvres. Il possédait toutes les vertus de la grande race : la rapidité, la résistance, une promptitude inouïe dans les voltes, et le désir constant de tuer la proie, et la manière classique de la saisir par derrière en courant droit sur elle et faisant le crochet avec elle, presque toujours au- même instant. Avez-vous jamais assisté à une course de lévriers, Foscarina ?

Elle était si attentive que son nom, prononcé à l’improviste, la fit tressaillir.

— Jamais.

Elle était suspendue aux lèvres de Stelio, fascinée par leur instinctive expression cruelle tandis qu’il expliquait l’œuvre de sang.

— Jamais ? Alors vous ne connaissez pas l’un des plus rares spectacles de hardiesse, de véhémence et de grâce qu’il y ait au monde. Regardez !

Il attira vers lui Donovan, se pencha, le palpa de ses mains expertes.

— Dans la nature, il n’existe pas de machine plus précise et plus puissamment[31] adaptée à sa destination. Le museau est aigu pour fendre l’air, long pour que les mâchoires puissent briser la proie du premier coup. Le crâne est large entre les deux oreilles pour contenir le plus grand courage et la plus grande adresse. Les joues sont sèches et musculeuses, les lèvres si courtes qu’elles recouvrent à peine les dents…

Avec une facilité sûre, il ouvrit la gueule du chien, qui n’essaya pas de résister. La denture apparut, éblouissante, et le palais marqué de larges ondulations noires, et la langue mince et rose.

— Regardez ces dents ! Regardez comme les canines sont longues et un peu crochues à la pointe, pour mieux tenir prise ! Nulle autre espèce de chien n’a la gueule construite pour mordre d’une façon aussi parfaite.

Ses mains s’attardaient à cet examen, et il semblait que son admiration pour ce superbe exemplaire n’eussent pas de limites. Il avait posé un genou dans le trèfle et recevait au visage l’haleine de l’animal qui se laissait palper avec une docilité insolite, comme s’il eût compris l’éloge du bon connaisseur et en eût joui.

— Les oreilles sont petites et attachées très haut, droites quand l’animal est excité, mais tombantes et comme adhérentes au crâne quand il est au repos. Elle n’empêchent pas d’ôter et de remettre le collier sans défaire la boucle. Voyez !

Il ôta et remit le collier, qui cerclait exactement le cou.

— Un cou de cygne, long et flexible, qui lui permet de happer le gibier à toute vitesse sans perdre l’équilibre. Ah ! une fois, j’ai vu Gog saisir en l’air un lièvre qui avait bondi par-dessus un fossé… Mais observez maintenant les parties les plus importantes : la largeur et la profondeur de la poitrine, pour la longue haleine ; l’obliquité des épaules proportionnée à la longueur des jambes ; la formidable masse musculaire des cuisses ; les jarrets courts, l’épine dorsale creuse entre deux faisceaux de muscles solides… Regardez ! Les vertèbres d’Hélion sont visibles en relief, celles de Donovan sont cachées dans un sillon. Les pattes ressemblent à celles des chats, avec les ongles rentrés, pas trop cependant : des pattes élastiques, sûres. Et quelle élégance dans les côtes, disposées à la façon d’une belle carène, et dans cette ligne qui s’efface vers l’abdomen complètement effacé ! Tout concourt à une seule fin. La queue, forte au point d’attache et fine à l’extrémité — regardez ! — presque pareille à celle d’un rat, sert de gou- vernail à l’animal et lui est nécessaire pour tourner quand le lièvre fait un crochet. Vérifions, Donovan, si en cela aussi tu es parfait.

Il prit la pointe de la queue, la passa sous la cuisse, la tira vers l’os de la hanche, parvint à lui faire toucher exactement l’apophyse.

— Oui, parfait ! Un jour, j’ai vu un Arabe de la tribu d’Arbâa prendre cette mesure sur son sloughi. Àli-Nour, tremblais-tu, quand tu apercevais le troupeau des gazelles ? Figurez-vous, Foscarina : le sloughi tremble quand il découvre la proie ; il tremble comme un roseau, et tourne vers son seigneur des yeux doux et suppliants, pour qu’on le détache ! Je ne sais pourquoi cela me plaît et m’émeut si fort. Terrible est en lui le désir de tuer ; tout son corps est prêt à se détendre comme un arc ; et il tremble ! Non de peur, non d’incertitude ; il tremble de ce désir. Ah ! Foscarina, si vous voyiez en ce moment-là un sloughi, vous ne manqueriez pas de lui dérober sa façon de trembler, et vous sauriez la rendre humaine par votre art tragique, et vous donneriez encore aux hommes un nouveau frisson… Sus ! Ali-Nour, torrent de rapidité dans le désert ! Te souvient-il d’avoir ainsi tremblé ? Maintenant, tu ne trembles que de froid…

Allègre et mobile, Stelio lâcha Donovan, prit entre ses mains la tête serpentine du tueur de gazelles et le regarda au fond de ces pupilles où flottait la nostalgie des pays torrides et silencieux, des tentes déployées après l’étape aux mirages trompeurs, des feux allumés pour le repas du soir sous les larges étoiles qui semblent vivre dans la palpitation du vent à la cime des palmiers.

— Des yeux de rêve et de mélancolie, de courage et de fidélité ! Avez-vous jamais songé, lady Myrta, que le lévrier aux beaux yeux est précisément le mortel ennemi des animaux aux beaux yeux, comme la gazelle et le lièvre ?

La Foscarina était entrée dans ce corporel enchantement d’amour par où il semble que les confins de la personne se dilatent et se fondent dans l’air, si bien que toutes les paroles et tous les actes de l’aimé suscitent chez l’amante un tremblement plus doux que n’importe quelle caresse. Le jeune homme avait pris entre ses mains la tête d’Ali-Nour ; mais c’était sur ses propres tempes qu’elle sentait le toucher de ces mains. Le jeune homme examinait les pupilles d’Ali-Nour ; mais c’était au fond de son âme propre qu’elle sentait ce regard. Et il lui parut que la louange donnée aux yeux du lévrier allait à ses propres yeux.

Elle était là, debout sur l’herbe comme ces fiers animaux qu’il aimait, vêtue comme celui qu’il préférait entre tous, comme eux hantée par le confus souvenir d’une lointaine origine, et un peu étourdie par l’ardeur des rayons que reflétait le mur tapissé de rosiers, comme dans l’étourdissement et le feu d’une fièvre légère. Elle entendait Stelio parler de ces choses vivantes, de ces membres aptes à la course et à la prise, de la vigueur, de l’adresse, de la puissance naturelle, de la vertu du sang ; et elle le voyait près de terre, dans l’odeur de l’herbe, dans la chaleur du soleil, flexible et fort, palpant la peau etlesôs, mesurant l’énergie des muscles visibles, jouissant au conctact de ces corps généreux, participant presque à cette bestialité délicate et cruelle qu’il s’était souvent complu à représenter dans les inventions de son art. Et elle-même, les pieds dans la terre chaude, sous les souffles du ciel, semblable par la couleur de son vêtement au déprédateur fauve, elle sentait monter des racines de sa propre substance un étrange sentiment de bestialité primitive et comme l’illusion d’une lente métamorphose où elle perdrait une partie de sa con- science humaine et redeviendrait une fille de la nature, une force ingénue et brève, une vie sauvage.

Ne touchait-il pas ainsi en elle le plus obscur mystère de l’être P Ne lui faisait-il pas sentir ainsi la profondeur animale d’où avaient jailli ces révélations de son génie tragique, inattendues et qui avaient secoué, enivré la multitude comme les spectacles du ciel et de la mer, comme les aurores, comme les tempêtes ? Lorsqu’il lui avait parlé du sloughi tremblant, n’avait-il pas deviné de quelles analogies naturelles l’actrice tirait les puissances d’expression qui émerveillaient les poètes et les peuples ? C’était parce qu’elle avait retrouvé le sens dionysiaque de la nature naturante, l’antique ferveur des énergies instinctives et créatrices, l’enthousiasme du dieu multiforme émergé de la fermentation de tous les sucs, c’était pour cela qu’elle apparaissait au théâtre si nouvelle et si grande. Quelquefois, elle avait cru sentir en elle-même l’imminence de ce prodige qui faisait se gonfler d’un lait divin le sein des Ménades à l’approche des petites panthères avides de nourriture.

Elle était là, debout sur l’herbe, agile et fauve comme le lévrier favori, pleine du souvenir confus d’une lointaine origine, vivante et désireuse de vivre sans mesure pendant l’heure brève qui lui était concédée. Elles étaient évanouies, les molles vapeurs des larmes ; tombées, les aspirations douloureuses vers la bonté et le renoncement, disparues, toutes les grises mélancolies du jardin abandonné. La présence de l’animateur élargissait l’espace, changeait le temps, accélérait le battement du cœur, multipliait la faculté de jouir, créait une fois encore le fantôme d’une fête magnifique. Elle était une fois encore telle qu’il voulait la façonner, oublieuse des misères et des craintes, guérie de tout mal triste, créature de chair qui vibrait dans le jour, dans la chaleur, dans le parfum, dans les jeux des apparences, prête à traverser avec lui les plaines évoquées et les dunes et les déserts dans la furie des poursuites, à s’enivrer de cette ivresse, à se réjouir au spectacle du courage, de l’astuce, des proies sanglantes. De seconde en seconde, par ses paroles, par ses gestes, il la faisait à sa ressemblance.

— Ah ! chaque fois que je voyais le lièvre se rompre sous les dents du chien, un éclair de regret passait dans ma joie, pour ces grands yeux humides qui s’éteignaient ! Plus grands que les tiens, Ali-Nour, et que les tiens aussi, Donovan, et splendides comme les étangs, durant les soirs d’été, avec leurs forêts de joncs qui s’y baignent, avec tout le ciel qui s’y mire et qui s’y transfigure. Avez-vous jamais vu un lièvre le matin, sortir des sillons fraîchement ouverts par la charrue, courir quelques instants sur le givre argenté, puis s’arrêter dans le silence, s’asseoir sur ses pattes de derrière, dresser les oreilles, regarder l’horizon ? Il semble que son regard pacifie l’Univers. Le lièvre immobile qui, dans une trêve de sa perpétuelle inquiétude, contemple, la campagne fumante ! Il serait impossible d’imaginer un plus sûr indice de paix parfaite aux alentours. À cet instant-là, c’est un animal sacré qu’il faut adorer…

Lady Myrta eut un éclat de son rire juvénile qui découvrit sa denture chryséléphantine et fit remuer sous son menton ses peaux de tortue.

— Ce doux Stelio ! — s’écria-t-elle, riant toujours. — Adorer d’abord, puis mettre en pièces. Telle est votre coutume, n’est-ce pas ?

La Foscarina regarda la rieuse avec étonnement, car elle l’avait oubliée ; et cette femme, assise là sur ce banc de pierre jauni par les lichens, avec ces mains tordues, avec cette scintillation d’or et d’ivoire entre les lèvres minces, avec ces petits yeux glauques sous les paupières flasques, avec cette voix enrouée et ce rire clair, la fit penser à une de ces vieilles fées palmipèdes qui vont par la forêt suivies d’un crapaud obéissant. Dans l’oubli où elle s’était perdue, les étranges paroles ne la pénétrèrent pas ; néanmoins, elles lui furent désagréables comme un grincement.

— Ce n’est pas ma faute, — répondit Stelio, — si les lévriers sont faits pour tuer les lièvres et non pour somnoler entre les murs d’un jardin, sur l’eau d’un canal mort.

De nouveau il se mit à imiter les voix gutturales que jette dans les chenils l’homme de la meute :

— Crissa ! Nérissa ! Altaïr ! Sirius ! Piuchebella ! Hélion ! Les chiens excités s’agitaient ; leurs yeux se rallumèrent ;

leurs muscles secs tressaillirent sous le pelage fauve, noir, blanc, plombé, tacheté, moucheté ; les longues cuisses se courbèrent sur les jarrets comme des arcs prêts à se détendre pour décocher dans l’espace l’ossature plus aride et plus agile qu’un faisceau de flèches.

— Là, là, Donovan ! Là !

Du doigt, il montrait sur l’herbe, au fond du jardin, une forme d’un gris rougeâtre qui offrait l’apparence d’un lièvre aux oreilles couchées, accroupi. Sa voix impérieuse trompait les lévriers hésitants. Et il était beau de voir au soleil ces corps maigres et robustes, dans leur soie vivante, reluire, frémir et onduler à l’incitation de la voix humaine, comme, dans les pavoisements, les plus légers drapeaux sous le souffle de la brise.

— Là, Donovan !

Et le grand chien fauve le regarda dans les prunelles, fit un bond formidable, s’élança vers la proie illusoire avec toute la véhémence de son instinct réveillé. En une seconde il l’atteignit ; il s’arrêta, déçu ; il demeura en arrêt, plié sur les pattes antérieures, le cou allongé ; puis, de nouveau, il bondit, se mêla aux jeux de la bande qui l’avait suivi en grand dé- sordre, se prit de querelle avec Altaïr ; puis, le museau dressé, il poursuivit en aboyant un vol de moineaux qui, de la cime du pin, s’élevaient dans l’azur avec un gai frou-frou d’ailes.

— Une courge ! une courge ! — criait l’imposteur parmi les éclats de rire. — Pas même un lapin ! Pauvre Donovan ! Un coup de dent sur une citrouille ! Ah ! pauvre Donovan, quelle humiliation ! Prenez garde, lady Myrte, que, de honte, il n’aille se noyer dans le canal.

Prise par la contagion de l’hilarité, la Foscarina riait avec lui. Sa robe rouanne et les robes des lévriers brillaient au soleil oblique sur le vert du trèfle. La blancheur de ses dents et son l’ire sonore lui emplissaient la bouche d’une jeunesse nouvelle. L’ennui du jardin séculaire se déchirait comme les toiles d’araignée quand une main violente ouvre une fenêtre depuis longtemps close.

— Voulez-vous Donovan ? — dit lady Myrta, avec une grâce malicieuse qui était celle de son âme et qui se perdit dans ses rides comme un ruisseau dans un ravin. — Je connais, je connais votre art…

Stelio cessa de rire, et il rougit comme un enfant.

Un flot de tendresse gonfla le sein de la Foscarina, pour cette rougeur puérile. Tout entière elle étincela d’amour. Et un désir fou de prendre l’aimé entre ses bras fit trembler ses poignets, ses lèvres.

— Le voulez-vous ? — demanda de nouveau lady Myrta, heureuse de pouvoir donner et reconnaissante à celui qui savait recevoir le don avec un plaisir si frais et si vivace. — Donovan est à vous !

Avant de dire merci, Stelio chercha des yeux le lévrier avec une sorte d’angoisse. Il le revit splendide, puissant, très beau, avec l’empreinte du style sur chacun de ses membres, comme si Pisanello l’avait dessiné pour le revers d’une médaille.

— Mais Gog ? Qu’est-il advenu de Gog ? Vous ne nous en avez plus rien dit ! — ajouta la donatrice. — Ah ! comme on oublie facilement les invalides !

Stelio regardait la Foscarina, qui s’était retournée et s’en allait vers le groupe des lévriers, cheminant sur l’herbe, avec une svelte ondulation un peu semblable à ce pas que les vieux Vénitiens appelaient justement « à la lévrière ». La robe rouanne, dorée par le soleil couchant, paraissait flamboyer sur sa personne flexible. Et il était évident qu’elle se dirigeait ainsi vers l’animal de sa couleur, à qui l’actrice, par un profond instinct mimique, s’assimilait étrangement, tout près d’une métamorphose.

— Ce fut après une course, — expliqua Stelio. — J’avais l’habitude de lancer chaque jour un lièvre sur les dunes, le long du rivage. Souvent les campagnards m’en apportaient de vivants : de ceux de ma terre, bruns, robustes, prompts à la défense, très rusés, capables de griller et de mordre. Ah ! lady Myrta, il n’est aucun terrain de course plus beau que ma plage libre. Vous connaissez les hauts plateaux immenses du Lancashire, le sol desséché du Yorkshire, les dures plaines d’Altcar, les marais de la basse Écosse, les sables de l’Angleterre méridionale ; mais un galop sur mes dunes plus blondes et plus lumineuses que les nuages d’automne, par- dessus les buissons de genévrier et de tamaris, par-dessus les étroites embouchures limpides des petites rivières, par-dessus les petits étangs salés, le long de la mer plus verte qu’une prairie, en vue des montagnes de neige et d’azur, cela obscurcirait vos plus heureux souvenirs, lady Myrta.

— Italie ! — soupira la vieille fée bénigne. — Italie, fleur du monde !

— C’était sur cette plage que je lançais le lièvre. J’avais instruit un homme à découpler les chiens au moment voulu, et je suivais la course à cheval… Certes, Magog est un excellent coureur ; mais je n’avais jamais vu un tueur plus ardent et plus prompt que Gog…

— Il est des chenils de Newmarket ! — dit la donatrice avec orgueil.

— Un jour, je revenais à la maison par le bord de la mer. La course avait été brève ; Gog avait rejoint le lièvre après deux ou trois milles. Je revenais au petit galop, rasant l’eau calme. Gog galopait de front avec mon cheval Cambyse ; et, de temps à autre, il s’élançait vers la pièce de gibier pendue à l’arçon de ma selle, en aboyant. Tout à coup, devant une charogne qui se trouvait sur le sable, mon cheval fit un bond à droite et, dans l’écart, frappa de son fer le chien qui se mit à hurler, en relevant sa patte gauche de devant, cassée, semblait-il, à la cheville. J’arrêtai à grand’peine la bête effarouchée, et je revins sur mes pas. Mais, dès que Cambyse aperçut de nouveau la charogne, il fit volte-face et me força la main. Ce fut alors une fuite vertigineuse à travers les dunes. Quelques instants plus tard, avec une émotion que je ne saurais dire, j’entendis à la queue de mon cheval le halètement de Gog. Il me suivait, comprenez-vous ! Poussé par la générosité du sang, oublieux de la douleur, il m’avait rejoint, avec sa patte cassée, il m’accompagnait, il passait devant moi ! Mes yeux rencontrèrent ses beaux yeux doux ; et, tandis que je m’efforçais de maîtriser mon cheval affolé, mon cœur se fendait chaque fois que la pauvre patte blessée effleurait le sable. Je l’adorai, je l’adorai alors !… Me croyez-vous capable de pleurer P

— Oui, — répondit lady Myrta, — même de pleurer.

— Eh bien, pendant que ma sœur Sofia lavait la blessure avec ses belles mains sur lesquelles tombaient des larmes, je crois que moi aussi…

La Foscarina était près d’eux, avec Donovan qu’elle tenait par le collier, redevenue pâle et presque effacée, comme si déjà commençait à la pénétrer le froid du soir. La coupole de bronze allongeait son ombre sur les herbes, sur les lauriers, sur les charmilles. Une humidité violette, où nageaient les derniers atomes de l’or solaire, se répandait entre les troncs et les branches que faisaient trembler les souffles intermittents. Et les oreilles maintenant réentendaient le ramage qui emplissait la chevelure du pin semée de cônes vides.

« Eh bien, oui, nous vous appartenons, — semblait dire la femme accompagnée du lévrier qui, saisi par les premiers frissons du soir, se serrait contre ses genoux. — Oui, nous vous appartenons à jamais. Nous sommes ici pour servir. »

— Rien au monde ne me trouble et ne m’enflamme comme ces soudaines apparitions de la vertu du sang, — continuait le jeune homme, exalté par le souvenir de cette heure émue.

On entendit le long sifflet d’un train qui passait sur le pont de la lagune. Un souffle effeuilla entièrement une large rose blanche, dont il ne resta que la baie à l’extrémité d’une ronce. Les chiens s’approchèrent, se groupèrent, se serrèrent les uns contre les autres, frileux ; sous la peau fine, leurs os décharnés frissonnaient, et, dans leurs têtes allongées et plates comme celles des reptiles, reluisaient leurs yeux mélancoliques.

— Ne vous ai-je pas raconté, Stelio, de quelle manière sut mourir une femme du meilleur sang de France, justement dans une grande battue à laquelle j’assistais ? — lui demanda lady Myrta, en qui cette image tragique et lamentable avait été réveillée par l’expression qu’elle venait d’apercevoir sur le visage pâli de la Foscarina.

— Non, jamais. Qui était cette femme ?

— Jeanne d’Elbeuf. Soit imprudence, soit inexpérience ou d’elle ou du cavalier qui était à son flanc, elle fut blessée (jamais on ne sut par qui) en même temps que le lièvre qui passait entre les jambes de son cheval. On la vit tomber lourdement par terre. Nous accourûmes tous, et nous la trouvâmes là, sur l’herbe, pelotonnée dans le sang, à côté du lièvre qui se tordait. Dans le silence et dans la consternation, comme nous restions tous pétrifiés et que nul n’osait encore ni parler ni faire un mouvement, la pauvre créature leva la main d’une façon presque imperceptible, indiqua l’animal blessé qui souffrait, et (je n’oublierai jamais son accent) elle dit : « Tuez-le, tuez-le, mes amis… Ça fait si mal ! » Et elle mourut aussitôt.

*
* *

Déchirante douceur de ce novembre souriant comme un malade qui se croit enfin en convalescence et jamais n’éprouva pareil bien-être et ne sait pas qu’il est près de son agonie !

— Mais qu’avez-vous aujourd’hui, Fosca ? Que vous arrive-t-il ? Pourquoi êtes-vous si fermée avec votre ami ? Dites ! Parlez-moi !

Stelio, entrant par hasard à Saint-Marc, l’avait vue adossée à la porte de la chapelle où est le Baptistère. Elle était là, seule, immobile, le visage dévoré par la fièvre et par l’ombre, avec des yeux pleins d’épouvante fixés sur les figures terribles des mosaïques qui flamboyaient dans un feu jaune. Derrière la porte, on répétait un chœur ; et le chant s’interrompait, puis recommençait sur la même cadence.

— Je vous en prie,- je vous en prie, laissez-moi seule ! J’ai besoin d’être seule ! Je vous en conjure !

Le son de ses paroles révélait la sécheresse de sa bouche convulsée. Elle fit un mouvement pour se retourner, pour fuir. Il la retint.

— Mais parlez ! Dites au moins une parole, que je comprenne !

Elle chercha encore à se dérober ; et ce mouvement exprima une indicible souffrance. Elle eut l’aspect d’une créature déchirée par un supplice, torturée par un bourreau. Elle semblait plus misérable qu’un corps attaché à la roue, tenaillé par le fer brûlant.

— Je vous en conjure ! Si je vous fais pitié, la seule chose qu’à présent vous puissiez pour moi, c’est de me laisser partir…

Elle parlait à voix basse ; et, qu’elle ne criât pas, que de sa gorge ne sortissent pas des hurlements et des râles, cela paraissait une chose non humaine, tant était visible le spasme de toute cette âme bouleversée.

— Une parole, au moins une parole, que je comprenne !

Une flamme de fureur monta sur ce visage défait.

— Non. Je veux être seule.

Sa voix fut aussi dure que son regard. Elle tourna les épaules, fit quelques pas comme une personne saisie par le vertige et qui se hâte vers un appui.

— Foscarina !

Mais il n’osa pas la retenir. Il vit la désespérée cheminer dans la zone de soleil qui, par la porte qu’ouvrait une main inconnue, envahit la Basilique avec l’impétuosité d’un rent.torrent.La profonde caverne d’or, avec ses apôtres, avec ses martyrs, avec ses bêtes sacrées, scintilla toute derrière elle comme si les mille torches du jour s’y fussent précipitées. Le chant s’arrêta, puis recommença.

« J’étouffe de tristesse… La violente envie de me révolter contre mon sort, de m’en aller à l’aventure, de chercher… Qui sauvera mon espérance ? De qui me viendra la lumière ?… Chanter, chanter ! Mais je voudrais enfin chanter un chant de vie… Sauriez-vous me dire où se trouve à présent le Maître du Feu ? » Elle les portait imprimées dans les yeux, imprimées dans l’âme, les paroles que contenait la lettre de Donatella Arvale, avec toutes les particularités de l’écriture, avec toutes les singularités des caractères, vivantes comme la main qui les avait tracées, palpitantes comme ce poignet impatient. Elle les voyait gravées sur les pierres, dessinées dans les nuages, reflétées dans les eaux, indélébiles et inévitables comme les arrêts du Destin.

« Où irai-je ? où irai-je ? » À travers son agitation et sa désespérance lui arrivait la douceur des choses, la tiédeur des marbres dorés, l’odeur de l’air calme, la langueur des loisirs humains. Elle regarda une femme du peuple enveloppée dans sa mante brune, assise sur les marches de la Basilique, ni vieille ni jeune, ni belle ni laide, qui jouissait du soleil et mangeait un grand morceau de pain dont elle détachait les bouchées avec ses dents et qu’elle mâchait ensuite avec lenteur, les yeux mi-clos pour savourer ce bien, tandis que ses sourcils blonds luisaient en haut de ses joues. « Ah ! si je pouvais me changer en toi, prendre ton sort, me con- tenter de soleil et de pain, ne penser plus, ne souffrir plus ! » Le repos de cette pauvre femme lui sembla une félicité infinie.

Elle se retourna avec un sursaut, craignant et espérant d’être suivie par l’aimé. Elle ne l’aperçut pas. Elle aurait fui, si elle l’avait aperçu ; mais elle eut le cœur serré comme s’il l’envoyait à la mort sans un mot de rappel. « Tout est fini. » Elle perdait toute mesure et toute certitude. Les idées passaient en elle, rompues et entraînées confusément par l’angoisse comme les plantes et les pierres dans le ravage d’un fleuve débordé. En chaque aspect des choses ses yeux égarés voyaient une tionconfirmation de l’arrêt qui la condamnait, ou une obscure menace de nouveaux malheurs, ou un symbole de son état, ou une signification d’occultes vérités qui devaient agir cruellement sur son existence. Au coin de Saint-Marc, près de la Porte de la Carte, elle sentit vivre comme s’ils eussent été de sombre sang les quatre rois de porphyre qui s’embrassent pour un pacte avec un seul bras, tandis que leur poing dur serre le glaive dont la garde se terminé en bec d’épervier. Les innombrables veines des marbres divers dont est incrusté le flanc du temple, ces trames confuses de couleur variée, ces labyrinthes et ces méandres qui s’enchevêtrent, furent pour elle comme une image visible de sa propre diversité intérieure, de la confusion même de ses pensées. Tour à tour elle avait la sensation que les choses étaient étrangères, lointaine ?, inexistantes, puis familières, voisines, participant à sa vie secrète. Tour à tourelle croyait se trouver en des lieux inconnus, puis au milieu de formes qui lui appartenaient comme si elle les eût composées de sa propre substance. Pareille à l’agonisante, elle était illuminée tout à coup par des images de son enfance la plus reculée, par des souvenirs d’événements très anciens, par l’apparition rapide et nette d’un visage, d’un geste, d’une chambre, d’un paysage. Et, par-dessus tous ces fantômes, dans un champ d’ombre, les yeux maternels la regardaient, cléments et forts, pas plus grands que les yeux humains lorsqu’ils vivent sur terre, mais pourtant infinis comme un horizon vers lequel ils l’auraient appelée. « Vais-je te rejoindre ? M’appelles-tu vraiment pour la dernière fois ? »

Elle était entrée sous la Porte de la Carte, avait traversé le porche. L’ivresse de sa douleur la ramenait au point où, dans une nuit de gloire, les trois destins s’étaient rencontrés. Elle se dirigea vers le puits du rendez-vous. Autour de cette margelle de bronze, toute la vie de ces quelques instants ressuscita pour elle avec l’évidence et le relief de la réalité. C’était là que, s’adressant à sa compagne, avec un sourire elle avait dit : « Donatella, voici le Maître du Feu ! » L’immense cri de la multitude avait couvert sa voix ; et, sur leurs têtes, le ciel s’était embrasé de mille colombes ardentes.

Elle s’approcha du puits. Pendant qu’elle le considérait, les moindres détails s’imprimaient dans son esprit et prenaient une étrange force de vie fatale : le sillon creusé dans le métal par les cordes, l’oxyde vert qui rayait la pierre de la base, les seins des cariatides usés par les genoux des femmes qui jadis les avaient pressés dans l’effort pour atteindre, et ce profond miroir intérieur que ne troublait plus le heurt des seaux, et cet étroit disque souterrain qui reflétait la divinité du ciel. Se penchant sur le bord, elle vit son visage, elle vit son épouvante et sa perdition, elle vit la Méduse immobile qu’elle portait au centre de son âme. Sans le savoir, elle répétait l’acte de celui qu’elle aimait. Et elle vit aussi le visage de l’aimé et le visage de Donatella, tels qu’elle les avait Vus resplendir un instant, cette nuit—là, l’un à côté de l’autre, allumés par les feux célestes comme s’ils eussent été penchés sur une fournaise ou sur un volcan, ce Aimez-vous, aimez-vous. Moi, je m’en irai, je disparaîtrai. Adieu. »

Elle ferma les paupières sur cette pensée de mort ; et, dans l’obscurité reparurent les yeux cléments et forts de sa mère, infinis comme un horizon de paix. « Tu es en paix et tu m’attends, toi qui vécus et mourus de passion. » Elle se redressa. Un extraordinaire silence occupait la cour déserte. La richesse des hautes murailles sculptées reposait moitié dans l’ombre et moitié dans la lumière ; les cinq mitres de la Basilique surpassaient l’enceinte, aussi légères que les nuages de neige qui faisaient paraître le ciel plus bleu, comme les fleurs du jasmin font paraître les feuilles plus vertes. De nouveau, à travers son tourment, elle fut touchée par la douceur des choses. « La vie pourrait encore être douce ! »

Elle sortit sur le Môle, descendit dans une gondole, se fit conduire à la Giudecca. Le bassin, la Salute, le quai des Esclavons, toute la pierre et toute l’eau étaient un miracle d’or et d’opale. Elle regarda anxieusement sur la Piazzetta si elle n’y verrait point apparaître une figure. Sa mémoire lui représenta dans un éclair l’image de la Saison défunte, vêtue d’or et enfermée dans une enveloppe de verre opalin. Elle s’imagina elle-même submergée au fond de la lagune, couchée sur un lit d’algues. Mais le souvenir de la promesse faite sur cette eau et accomplie dans le délire nocturne lui traversa le cœur comme un coup de poignard, la rejeta de nouveau dans l’horrible convulsion. «Jamais plus, alors ? jamais plus ? » Tous ses sens eurent le ressouvenir de toutes les caresses. La bouche. Les mains, la force, l’ardeur du jeune homme passèrent dans son sang comme s’ils se dissolvaient en elle. Le poison la brûla jusqu’aux fibres les plus profondes. Avec lui, elle avait trouvé à l’extrême limite de la volupté une ivresse qui n’était pas encore la mort et qui déjà outrepassait la vie. « Jamais plus, alors ? jamais plus ? »

Elle arrivait au Rio de la Croce. La verdure débordait sur une muraille rouge, La gondole s’arrêta devant une porte close.. Elle débarqua, chercha une petite clef, ouvrit, entra dans le jardin.

C’était son refuge, le lieu secret de sa solitude, défendu par la fidélité de ses mélancolies comme par des gardiennes taciturnes. Elles vinrent toutes à sa rencontre, les anciennes et les récentes ; elles l’entourèrent, marchèrent auprès d’elle.

Avec ses longues treilles, avec ses cyprès, avec ses arbres fruitiers, avec ses buissons de lavande, avec ses oléandres, avec ses oeillets, avec ses rosiers, pourpre et safran, merveilleusement doux et alangui dans les couleurs de sa dissolution, ce jardin semblait perdu.à l’extrême lagune, dans une ile oubliée par les hommes, à Mazzorbo, à Torcello, à San-Francesco-del-Deserto. Le soleil l’embrassait et le pénétrait de toutes parts, tellement que, par leur ténuité, les ombres n’y paraissaient pas. Si grande était la tranquillité de l’air que les pampres secs ne se détachaient pas des sarments. Aucune feuille ne tombait, bien que toutes fussent mourantes.

« Jamais plus ? » Elle chemina sous les treilles, s’approcha de l’eau, s’arrêta sur la berge herbeuse, se sentit fatiguée, s’assit sur une pierre, serra ses tempes entre ses paumes, fil un effort pour se recueillir, pour reprendre la domination d’elle-même, pour examiner, pour délibérer, « Il est ici encore, il est tout près, je puis le revoir. Peut-être le retrouverai-je tout à l’heure sur le seuil de ma porte. Il me prendra entre ses bras, me baisera les yeux et les lèvres, me répétera qu’il m’aime, que tout en moi lui plaît. Il ne sait pas, ne comprend pas. Rien n’est arrivé d’irréparable. Quel est donc le fait qui me bouleverse et me brise ? J’ai reçu une lettre écrite par une créature qui est au loin, prisonnière dans une villa solitaire, près de son père dément, et qui se plaint de son état, et qui aspire à le changer. Voilà le fait. Il n’y a pas autre chose. Et la lettre, la voici. » Elle la prit, la déplia pour la relire. Ses doigts tremblaient, et elle croyait sentir l’odeur de Donatella comme si elle avait eu la jeune fille à son flanc, sur cette pierre.

« Est-ce qu’elle est belle ? Véritablement belle ? Comment est-elle ? » D’abord, les traits de l’image se confondaient. Elle essayait de les ressaisir, et ils s’évanouissaient. Avant tous les autres, une particularité se fixa, devint précise, évidente : la main grande et lourde. « Cette main, l’a-t-il vue, ce soir-là ? Il est très sensible à la beauté des mains. Quand il rencontre une femme, il les regarde toujours. N’adore-t-il pas les mains de Sofia ? » Elle se laissa distraire par ces considérations puériles, s’y attarda quelques moments ; puis elle en sourit avec amertume. Et, tout à coup, l’image s’intégra, vécut, brilla de puissance et de jeunesse, l’atterra, l’éblouit, « Elle est belle. Et elle est belle comme il la veut ! »

Elle resta les yeux fixés sur la muette splendeur des eaux, avec la lettre sur les genoux, clouée par la vérité inflexible. Et, sur ce découragement inerte, fulguraient d’involontaires images de destruction : le visage de Donatella était brûlé dans un incendie, son corps estropié par une chute, sa voix altérée par une maladie. Elle eut horreur d’elle—même ; et puis, elle eut pitié d’elle-même et de l’autre. « N’a-t-elle pas le droit de vivre ? Qu’elle vive, qu’elle aime, qu’elle ait sa joie ! » Elle imagina pour la jeune fille une aventure magnifique, un amour heureux, un fiancé adorable, la prospérité, le luxe, le plaisir. « N’y a-t-il donc sur terre qu’un seul homme qu’elle puisse aimer ? Serait-il impossible qu’elle rencontrât demain celui qui lui prendra le cœur ? Serait-il impossible que, tout à coup, son destin se tournât d’un autre côté, l’entraînât bien loin, la conduisît sur une route inconnue, la séparât de nous à jamais ? Est-il donc nécessaire qu’elle soit aimée par l’homme que j’aime ? Il est possible qu’ils ne se rencontrent plus… » Ainsi tâchait-elle d’échapper à son pressentiment. Mais un esprit contraire lui disait : ce Ils se sont rencontrés une fois ; ils se "chercheront, se rencontreront encore. Elle n’est pas l’âme obscure qui se. perd dans la multitude ou disparaît par un sentier détourné. Elle possède un don qui resplendit comme un astre et qui toujours la fera reconnaître de loin : son chant. Le prodige de sa voix lui servira de signal. Cette vertu qui est sienne, elle la fera certainement valoir dans le monde : elle passera, elle aussi, au milieu des hommes en laissant derrière elle un sillage d’admiration. Comme elle a la beauté, elle aura la gloire : deux phares dont l’appel attirera facilement Stelio. Ils se sont rencontrés une fois, ils se rencontreront encore. »

L’affligée se courba comme sous un joug. À ses pieds, les brins d’herbe recevaient les rayons et semblaient les retenir, de sorte qu’ils respiraient dans une lumière verte colorée par eux-mêmes de leur calme transparence. Elle sentit les pleurs monter à ses yeux. A travers ce voile, elle regarda la lagune, qui trembla de ce tremblement. Une clarté de perle était comme une béatitude des eaux. Les îles de la folie, San-Clemente et San-Servilio, étaient enveloppées dans une pâle vapeur ; et, de temps à autre, elles envoyaient à travers le lointain des cris sourds, comme de naufragés perdus dans la bonace, auxquels répondait tantôt le hurlement d’une sirène, tantôt la rauque risée des mouettes éparses. Le silence devenait terrible, puis se faisait très doux.

Elle retrouva sa bonté profonde. Elle retrouva sa tendresse pour la belle créature en qui elle avait naguère trompé son besoin d’aimer Sofia, la bonne sœur. Elle repensa aux heures passées dans la villa solitaire, sur cette colline de Settignano où Lorenzo Arvale créait ses statues dans la plénitude de la force et de la ferveur, ignorant le coup de foudre qui allait le frapper. Elle revécut ce temps-là, revit ces lieux : — elle posait devant le fameux artiste qui la modelait dans la glaise, et Donatella chantait quelque chanson ancienne, et l’esprit du chant animait le modèle et l’effigie, et ses propres pensées et la pure voix et le mystère de l’art composaient une apparence de vie divine, dans ce grand atelier ouvert de toutes parts à la clarté du ciel et d’où l’on apercevait, au fond de la vallée printanière, Florence et son fleuve.

Outre le reflet de Sofia, quelle autre chose encore l’avait attirée vers cette jeune fille qui n’avait pas connu la caresse de sa mère, partie du monde en lui donnant le jour ? Elle la revoyait grave et immobile à côté de son père, consolatrice du noble labeur, gardienne de la flamme sacrée et aussi d’une secrète volonté propre, qui devait se conserver luisante et tranchante comme une épée dans le fourreau.

« Elle est sûre d’elle-même ; elle est maîtresse de sa force. Quand elle se sentira libre, elle se révélera dominatrice. Elle est faite pour subjuguer les hommes, pour exciter leurs curiosités et leurs rêves. Déjà son instinct la dirige, hardi et prudent comme l’expérience… » Et elle se représenta l’attitude que la cantatrice avait eue, cette nuit-là, en face de Stelio : la taciturnité presque dédaigneuse, les paroles brèves et sèches, et la façon de quitter la table, de sortir du cénacle, de dis- paraître pour toujours en laissant son image enclose dans le cercle d’une mélodie inoubliable. « Ah ! elle connaît l’art de troubler l’âme des rêveurs ! Certainement, il ne peut l’avoir oubliée. Certainement, il attend l’heure où il lui sera donné de la rejoindre ; et il n’est pas moins impatient qu’elle, qui me demande où il est. »

Elle reprit la lettre et se mita la parcourir ; mais sa mémoire devançait la rapidité de ses yeux. La question énigmatique était au bas de la page comme un post-scriptum, presque dissimulée. En revoyant l’écriture, elle éprouva la même souffrance aiguë que la première fois. Et, de nouveau, tout se bouleversa dans son cœur, comme si le péril était imminent, comme si sa passion et son espérance étaient déjà perdues sans ressource. «Que va-t-elle faire ? Quelle est sa pensée ? Elle s’attendait peut-être à ce qu’il allât aussitôt la rejoindre, et, déçue, elle veut maintenant le tenter ? Que va-t—elle faire ? » Elle s’acharnait contre cette incertitude comme contre une porte de fer qu’il lui eût fallu ouvrir de force pour recouvrer la lumière de sa vie. « Lui répondrai—je ? Et si je lui répondais de façon à lui faire comprendre la vérité ? Serait-il possible que mon amour fût pour le sien une prohibition ? » Mais son âme se souleva de répugnance, de pudeur et de fierté. «Non, jamais, jamais elle n’apprendra de moi ma blessure ; jamais, pas même si elle m’interrogeait ! » Et elle sentit toute l’horreur de la rivalité avouée entre l’amante qui n’est plus jeune et la vierge qui est forte de sa jeunesse intacte. Elle sentit l’humiliation e t la cruauté de cette lutte inégale. «Mais, si ce n’était pas elle,—lui disait un esprit contraire, — ne serait-ce pas une autre ? Crois-tu donc pouvoir conserver à ta triste passion un homme d’une telle nature ? La seule condition qui t’aurait permis de l’aimer et de lui offrir ton amour fidèle jusqu’à la mort, c’était de maintenir le pacte que tu as violé. »

— C’est vrai, c’est vrai ! — murmura-t-elle comme si elle eût répondu à une voix distincte, à un arrêt formel prononcé dans le silence par le destin invisible.

« La seule condition à laquelle il puisse maintenant accepter ton amour et le reconnaître, c’est que tu le laisses libre, que tu renonces à la possession, que toujours tu donnes tout et que jamais tu ne réclames rien… À la condition d’être héroïque !… As-tu compris ?

— C’est vrai, c’est vrai ! — répéta-t-elle en relevant le front. Toute sa beauté morale resplendissait au sommet de son âme.

Mais le poison la mordit. Une fois encore, tous ses sens eurent le ressouvenir de toutes les caresses. La bouche, les mains, la force, l’ardeur du jeune homme passèrent dans son sang comme s’ils se dissolvaient en elle. Et elle resta là, immobile dans sa souffrance, muette dans sa fièvre, la chair et l’âme consumées comme ces pampres rouges et tachetés qui semblaient brûler par les bords à la façon des papiers jetés sur la braise.

Alors, un chant lointain flotta dans l’air sans changement, trembla dans la stupeur immense : un chant de voix féminines qui semblait sortir de poitrines brisées, de gorges fendues comme de fragiles roseaux, pareil à ces sons qui s’éveillent dans le fond des vieilles épinettes aux cordes affaiblies lorsqu’une main en presse les touches usées, un chant inégal et strident, sur un rythme vulgaire et allègre qui était triste comme les plus tristes choses de la vie, dans cette immobilité et dans cette lumière.

— Qui chante ?

Avec une émotion obscure, elle se leva, s’approcha de la rive, tendit l’oreille pour écouter.

— Ce sont les folles de San-Clemente !

Il arrivait de cette île de la folie, de cet hospice clair et désolé, des fenêtres grillées de la terrible prison, le chœur allègre et lugubre qui tremblait, hésitait dans l’immensité extatique, devenait presque enfantin, s’affaiblissait, allait s’évanouir ; puis de nouveau s’élevait, se renforçait, grinçait, se faisait presque déchirant ; puis s’interrompait comme si toutes les cordes vocales se fussent brisées en même temps, remontait comme un cri de torture, comme un appel de naufragés éperdus qui voient passer à l’horizon un navire, comme une clameur de moribonds ; puis s’éteignait, finissait, ne ressuscitait plus.

Déchirante douceur de ce novembre souriant comme un malade à qui la souffrance accorde une trêve, et qui sait que c’est la dernière, et qui savoure la vie empressée à lui découvrir avec une grâce nouvelle ses plus délicates saveurs au moment de l’abandonner, et dont le sommeil diurne ressemble à celui d’un petit enfant qui, plein d’un lait léger, s’endormirait sur les genoux de la mort !

— Regardez là-bas, Foscarina, les monts Euganéens. Si le vent se lève, ils vont s’envoler dans les airs comme des voiles, et passeront sur notre tête. Je ne les ai jamais vus si transparents… Je voudrais un jour aller avec vous à Arqua. Là-bas, les villages sont roses comme les coquilles que l’on y trouve dans la terre par myriades. Lorsque nous arriverons, les premières gouttes d’une petite pluie soudaine enlèveront quelques pétales aux fleurs des pêchers. Pour ne pas nous mouiller, nous nous arrêterons sous un arc de Palladio. Puis, sans demander la route à personne, nous chercherons la fontaine de Pétrarque. Nous emporterons avec nous les Rimes, dans la petite édition de Missirini, ce livre minuscule que vous gardez à votre chevet et qui maintenant ne peut plus se fermer parce qu’il s’est gonflé d’herbes comme un herbier de poupée… Voulez-vous qu’un jour de printemps nous allions à Arqua ?

Elle ne répondait rien, mais elle regardait les lèvres qui disaient toutes ces choses gentilles ; et, sans espérance, elle prenait à cet accent et à ce mouvement, rien de plus, un plaisir fugitif. Pour elle, dans ces images de renouveau et dans une sextine de Pétrarque, il y avait le même enchantement lointain ; mais, dans la sextine, elle pouvait mettre un signet pour la retrouver, tandis que les images se perdaient avec l’heure qui passe. «Je ne boirai pas à cette fontaine», voulait-elle répondre ; mais elle se tut, pour jouir doucement de cette caresse. « Oh ! oui, enivre-moi d’illusions ; joue ton jeu, fais de moi ce qu’il te plaît !»

— Voilà San-Giorgio-in-Alga. Nous serons à Fusina dans quelques minutes.

La petite île murée passa devant eux, avec sa madone de marbre qui se mire perpétuellement dans l’eau comme une nymphe.

— Pourquoi êtes-vous si douce, mon amie ? Jamais je ne vous ai vue comme cela. En vous, aujourd’hui, on ne touche pas le fond. Je ne saurais vous dire quel sentiment d’indéfinissable mélodie je trouve aujourd’hui dans votre présence. Vous êtes ici, près de moi ; je prends votre main ; et cependant vous êtes diffuse aussi dans l’horizon, vous êtes l’horizon avec les eaux, avec les îles, avec les collines que je voudrais gravir. Quand je parlais, tout à l’heure, il me semblait que chacune de mes syllabes créait en vous des cercles se dilatant à l’infini comme ceux que vous voyez là, autour de cette feuille tombée de cet arbre tout en or… Est-ce vrai ? Dites que c’est vrai ! Ou regardez-moi.

Il se sentait enveloppé par l’amour de cette femme comme par l’air et par la lumière ; il respirait dans cette âme comme dans un élément, et il en recevait une ineffable plénitude de vie, comme si d’elle et des profondeurs du jour naissait le même fleuve de choses mystérieuses, et que ce fleuve se déversât dans son cœur débordant. Le besoin de rendre la félicité qui lui était donnée l’élevait à un degré de reconnaissance presque religieux et lui suggérait des paroles de gratitude et de louange qu’il aurait prononcées s’il eût été agenouillé devant elle dans l’ombre. Mais la splendeur du ciel et des eaux s’était faite si grande aux alentours qu’il se tut comme elle se taisait. Et ce fut pour tous les deux une minute d’émerveillement et de communion dans la lumière, ce fut un voyage bref et pourtant immense, où ils franchirent les vertigineux espaces qu’ils avaient au dedans de leur âme.

Le bateau aborda au rivage de Fusina. Réveillés, ils se regardèrent avec des yeux éblouis, et ils éprouvèrent tous les deux une sorte d’égarement qui ressemblait à la désillusion, quand ils mirent le pied à terre, quand ils virent ce rivage abandonné où poussaient de rares herbes pâles. Et les premiers pas leur furent fâcheux, parce qu’ils sentirent le poids de leur chair qui leur avait paru s’alléger dans le trajet fluide.

« Il m’aime donc ? » Au cœur de la femme se ravivait la peine avec l’espérance. Elle ne doutait pas que l’ivresse de l’aimé fût sincère, que ses paroles répondissent à une ferveur interne. Elle savait combien il s’abandonnait entièrement à chaque onde de sa sensibilité, combien il était incapable de simulation et de mensonge. Plus d’une fois elle l’avait entendu proférer les vérités cruelles avec cette même grâce flexible et féline qu’ont dans le mensonge certains hommes adonnés à la séduction. Elle connaissait bien ce regard limpide et droit qui, par instants, devenait glacial ou dur, mais qui jamais ne devenait oblique. Seulement, elle connaissait aussi la rapidité et la diversité merveilleuses d’émotion et de pensée qui rendaient cet esprit insaisissable. Il y avait toujours en lui quelque chose d’ondoyant, de mobile et de vigoureux qui lui suggérait l’image double et diverse de la flamme et de l’eau. Et elle voulait l’atteindre, le captiver, le posséder ! Il y avait toujours en lui une ardeur démesurée de vivre, comme si chaque seconde lui eût paru la dernière et qu’il eût été sur le point de s’arracher à la joie et à la douleur de l’existence, ainsi qu’on s’arrache aux caresses et aux larmes d’un adieu d’amour. Et c’était à cette avidité insatiable qu’elle voulait suffire elle seule !

Qu’est-ce qu’elle était donc pour lui, sinon un aspect de cette ce Vie aux mille et mille visages » vers laquelle son désir, selon une figure de sa poésie, agitait continuellement « tous ses thyrses » ? Pour lui, elle était un motif de visions et d’inventions, comme les collines, comme les bois, comme les orages. En elle, il buvait le mystère et la beauté, comme en toutes les formes de l’Univers. Et voilà que déjà il s’était éloigné, que déjà il était occupé à une recherche nouvelle : ses yeux ingénus et mobiles cherchaient aux alentours le miracle, pour s’émerveiller et pour adorer.

Elle le regarda sans que lui-même tournât vers elle son visage, attentif à considérer les campagnes humides et vaporeuses que la voiture parcourait lentement. EHe était là, privée de toute force, incapable désormais de vivre en soi et pour soi, de respirer avec son propre^souffle, de suivre une pensée qui fût étrangère à son amour, hésitant même à jouir des choses naturelles qu’il ne lui aurait pas indiquées, ayant besoin d’attendre qu’il lui communiquât ses rêves pour incliner vers ces campagnes son cœur souffrant.

Sa vie semblait se dissoudre et se contracter tour à tour. Une minute d’intensité s’évanouissait,’ et elle en attendait une autre ; et, entre l’une et l’autre, elle n’avait que le sentiment du temps qui fuit, de la lampe qui se consume, du corps qui se fane, des innombrables choses qui se corrompent et périssent.

— Mon amie, mon amie, — dit tout à coup Stelio en se tournant vers elle et lui prenant la main, avec une émotion qui lui était montée peu à peu jusqu’à la gorge et qui le suffoquait, — pourquoi sommes-nous venus en ces lieux ? Ils semblent si doux, et ils sont pleins d’épouvante !

Il fixait sur elle ce regard qui, de temps à autre, apparaissait dans ses yeux soudain comme un pleur, avec ce regard qui atteignait chez autrui le secret même de la conscience et descendait jusqu’à la plus intime obscurité de l’inconscience, profond comme celui d’un vieillard, profond comme celui d’un enfant. Et elle en tremblait comme si son âme eût été une larme de ces cils.

— Tu souffres ? — lui demanda-t-il avec une pitié inquiète, qui la fit pâlir. — Tu sens cette épouvante ?

Elle regarda autour d’elle avec l’anxiété d’une personne poursuivie, et crut voir surgir de la campagne mille fantômes funestes.

— Ces statues ! — dit Stelio avec un accent qui les transforma aux yeux de cette femme en témoins de sa propre ruine.

Et la campagne s’étendait autour d’eux, silencieuse comme si les habitants l’eussent désertée depuis des siècles ou que tous dormissent couchés depuis la veille dans leurs fosses.

— Veux-tu que nous revenions en arrière ? Le bateau est encore là.

Elle semblait ne pas entendre.

— Réponds, Foscarina !

— Allons, allons, — répondit-elle. — En quelque endroit qu’on aille, le sort ne change pas.

Son corps s’abandonnait au mouvement des roues, au roulement berceur, et craignait de l’interrompre, et répugnait au plus léger effort, à la plus petite fatigue, dominé par une pesante inertie. Son visage était comme ces délicates couches de cendre qui se forment autour des braises allumées et qui en voilent la consomption.

— Chère, chère âme ! — dit-il en s’inclinant vers elle et en effleurant de ses lèvres la joue blême. — Serre-toi contre moi, abandonne-toi à moi avec confiance. Je ne te manquerai pas et tu ne me manqueras pas. Nous la trouverons, nous la trouverons, cette vérité secrète sur laquelle notre amour pourra se reposer à jamais, immuable. Ne sois pas fermée pour moi, ne souffre pas seule, ne me cache pas ton tourment ! Parle-moi, quand ton cœur se gonfle de chagrin. Laisse-moi croire que je pourrai te consoler. Ne nous taisons rien l’un à l’autre, ne nous cachons rien. J’ose te rappeler un pacte que tu as imposé toi-même. Parle-moi, et toujours je te répondrai sans mentir. Laisse-moi venir à ton aide, moi qui ai reçu de toi un si grand bien ! Dis-moi que tu n’as pas peur de souffrir… Je crois ton âme capable de supporter toute la douleur du monde. Fais que je ne perde pas ma foi en cette force de passion par laquelle souvent tu m’es apparue divine. Dis—moi que tu n’as pas peur de souffrir… Je ne sais ; je me trompe peut— être… Mais j’ai senti en toi une ombre, comme une volonté désespérée de t’éloigner, de te dérober, de trouver un dénouement… Pourquoi ? Pourquoi… Et, tout à l’heure, tandis que je regardais cette désolation terrible qui nous sourit, une grande épouvante m’a tout à coup serré le cœur : j’ai pensé que ton amour aussi pourrait changer comme toutes les choses, passer, se dissoudre. « Tu me perdras. » Ah ! cette parole, c’est toi qui l’as dite, mon amie ; elle est sortie de tes lèvres !

Elle ne répondait pas. Et, pour la première fois depuis qu’elle aimait, les paroles de l’aimé lui semblaient vaines, lui semblaient d’inutiles sons qui agitaient l’air mais n’avaient aucun pouvoir. Pour la première fois, il lui sembla que l’aimé lui-même était une faible et anxieuse créature, courbée sous les lois inéluctables. Elle eut pitié de lui comme d’elle-même. Voilà qu’il lui imposait, lui aussi, la condition d’être héroïque, le pacte de la douleur et de la violence. Au moment même où il essayait de la consoler et de la réconforter, il lui prédisait les fortes épreuves, la préparait au supplice. Mais que valait le courage, que valait l’effort ? Que pouvaient valoir les misérables agitations humaines ? Et pourquoi donc pensaient-ils à l’avenir, au lendemain incertain ? Le Passé régnait seul autour d’eux, et eux-mêmes n’étaient rien, et tout n’était rien. « Nous sommes des moribonds, toi et moi, nous sommes deux moribonds. Nous rêvons, et nous mourons. »

— Tais-toi ! — lui dit-elle avec un léger souffle, comme si elle eût cheminé dans une nécropole.

Et, à fleur de lèvres, un sourire apparut, presque imperceptible, pareil à celui qui était diffus dans les campagnes ; et ce sourire se fixa sur sa bouche, y demeura immobile comme sur les lèvres d’un portrait.

Les roues glissaient,. glissaient sur la route blanche, le long des berges de la Brenta. Le fleuve, magnifique et glorieux dans les sonnets des abbés galants, à l’époque où sur ses eaux courantes descendaient les bateaux pleins de musiques et de plaisirs, avait maintenant l’humble aspect d’un canal où barbotaient, en bandes les canards verts et bleus. Par toute la plaine basse et mouillée, les champs fumaient, les plantes se dépouillaient, les feuilles pourrissaient dans l’humidité de la glèbe. Une lente vapeur d’or flottait sur l’immense décomposition végétale qui semblait atteindre aussi les pierres, les murs, les maisons, et les défaire comme les feuilles. Depuis la. Foscara jusqu’à la Barbariga, les villas princières — où la vie aux pâles veines, délicatement empoisonnée par les fards et les parfums, s’était éteinte en nagesbadinages langoureux sur un grain de beauté, sur un barbet ou sur un « bombé », — se désagrégeaient dans l’abandon et dans le silence. Plusieurs avaient l’aspect de la ruine humaine, avec leurs ouvertures vides qui ressemblaient aux orbites aveugles, aux bouches édentées. D’autres, à première vue, semblaient sur le point de se réduire en miettes et en poussière, comme les chevelures des mortes quand on découvre leur tombe, comme les vieux vêtements rongés par les mites quand on ouvre les armoires depuis longtemps fermées. Les murs d’enceinte étaient renversés, les pilastres brisés, les grilles tordues, les jardins envahis par les cultures potagères. Mais, çà et là, tout près, au loin, partout, dans les vergers, dans les vignes, parmi les choux argentés, parmi les légumes, au milieu des pâturages, sur les tas de fumier et de marc de raisin, sous les meules de paille, au seuil des chaumières, partout, dans la campagne fluviale, se dressaient les statues survivantes. Elles étaient innombrables, tout un peuple dispersé, blanches encore, ou grises, ou jaunes de lichens, ou verdies parles mousses, ou bigarrées de taches, et dans toutes les attitudes, et faisant tous les gestes, Déesses, Héros, Nymphes, Saisons, Heures, avec leurs arcs, avec leurs flèches, avec leurs guirlandes, avec leurs cornes d’abondance, avec leurs torches, avec tous les emblèmes de la puissance, de la richesse et du plaisir, exilées des fontaines, des grottes, des labyrinthes, des berceaux, des portiques, amies du buis et du myrte toujours verts, protectrices des amours fugitives, témoins des serments éternels, figures d’un rêve beaucoup plus ancien que les mains qui les avaient formées et que les yeux qui les avaient contemplées dans les jardins détruits. Et, sous le doux soleil de ce tardif été des morts, leurs ombres, qui s’allongeaient peu à peu sur la campagne, semblaient être les ombres de l’irrévocable Passé, de ce qui n’aime plus, de ce qui ne rit plus, de ce qui ne pleure plus, de ce qui ne revivra jamais plus, de ce qui ne reviendra jamais plus. Et la muette parole sur leurs lèvres de pierre était la même que disait l’immobile sourire sur les lèvres de la femme fanée : — rien.

*
* *

Mais, ce jour-là, ils connurent d’autres ombres, d’autres épouvantes.

Désormais, le sens tragique de la vie les occupait tous deux ; et en vain s’efforçaient4ls de vaincre cette corporelle tristesse où, de seconde en seconde, leurs esprits se faisaient plus lucides et plus inquiets. Ils se tenaient par la main, comme s’ils avaient cheminé dans l’obscurité, ou dans des lieux périlleux. Ils parlaient rarement ; de temps à autre, ils se regardaient dans les prunelles ; et les yeux de l’un versaient dans les yeux de l’autre une onde confuse, qui n’était que l’horreur et l’amour débordants. Mais leurs cœurs ne s’allégeaient pas.

— Nous continuons ?

— Oui.

Ils se tenaient par la main étroitement, comme s’ils eussent fait une étrange épreuve, résolus d’expérimenter jusqu’à quelle profondeur pouvaient atteindre les forces jointes de leur mélancolie. À Dolo, les roues firent craquer les feuilles de châtaignier qui recouvraient le chemin ; et les grands arbres rouilles flamboyèrent sur leurs têtes comme des rideaux de pourpre qui s’incendieraient. Plus loin, la villa Barbariga leur apparut, seule et désolée au milieu de son jardin dénudé, rougeâtre, avec les traces des anciennes peintures sur les crevasses de sa façade, tels des restes de cinabre dans les rides d’une vieille femme galante. Et, à chaque regard, les lointains de la campagne s’atténuaient davantage et bleuissaient, comme les choses qui se submergent.

— Voici Strà.

Ils descendirent devant la villa des Pisani, entrèrent ; accompagnés par le gardien, ils visitèrent les appartements déserts. Ils entendirent le bruit de,leurs pas sur le marbre qui les reflétait, l’écho dans les voûtes historiées, le gémissement des portes s’ouvrant et se refermant, la voix fastidieuse réveillant les souvenirs. Les pièces étaient vastes, tendues d’étoffes passées, ornées dans le style de l’Empire, avec les emblèmes napoléoniens. Dans l’une, les murs étaient couverts par les traitsportraits des Pisani, procurateurs de Saint-Marc ; dans une autre, par les médaillons en marbre de tous les doges ; dans une autre, par une série de fleurs peintes à l’aquarelle et placées dans des cadres délicats, pâles comme ces fleurs desséchées que l’on met sous verre en souvenir d’un amour ou d’une mort. Dans une autre, la Foscarina dit en entrant ;

— Col tempo ! Ici encore.

Il y avait sur une console une traduction en marbre de la figure de Francesco Torbido, rendue plus horrible par le relief, par la subtile application du statuaire à distinguer l’un de l’autre, avec le ciseau, chaque tendon, chaque sillon, chaque ride. Et, aux portes de la salle, apparurent les fantômes des femmes couronnées qui avaient caché leur infortune et leur dépérissement dans cette demeure ample comme un palais et comme un monastère.

— Marie-Louise de Parme, en 1817, — expliquait la voix fastidieuse.

Et Stelio :

— Ah ! la reine d’Espagne, l’épouse de Charles IV, la maitresse de Manuel Godoï ! Celle-là, entre toutes, m’attire. Elle est venue ici au temps de l’exil. Savez-vous si elle y a résidé avec le roi et avec le favori ?

Mais le gardien ne savait que ce nom et cette date.

— Pourquoi vous attire-t-elle ? demanda la Foscarina. Je ne sais rien de son histoire.

— Sa fin, les dernières années de sa vie d’exil après tant de passion et tant de luttes, sont d’une poésie extraordinaire.

Et il lui dépeignit cette figure violente et tenace, le roi faible et crédule, le bel aventurier qui avait joui du lit de la reine et avait été traîné sur le pavé par la foule en furie, les agitations de ces trois existences liées par le sort et emportées dans la volonté de Napoléon comme des pailles dans l’ouragan, le tumulte d’Aranjuez, l’abdication, l’exil.

— Ce Godoï, le Prince de la Paix, comme le roi l’avait appelé, suivit les souverains dans l’exil, fidèlement : il resta fidèle à sa royale amante, et elle à lui. Et toujours ils vécurent ensemble sous le même toit, et jamais Charles ne soupçonna la vertu de* Marie-Louise, et, jusqu’à sa mort, il couvrit les deux amants de sa bénignité inaltérable. Imaginez leur séjour en ce lieu ; imaginez ici un tel amour sorti sain et sauf d’un si terrible orage. Tout était brisé, abattu, réduit en poudre par la force du destructeur. Bonaparte avait passé par là, et il n’avait pas étouffé sous la ruine cet amour déjà chenu ! La fidélité de ces deux violents ne m’émeut pas moins que la crédulité du roi débonnaire. Ils vieillirent ainsi. Figurez-vous !… La reine mourut d’abord, puis le roi ; et le favori, moins âgé qu’eux, vécut encore quelques années une vie errante…

— Cette chambre est celle de l’Empereur ! — dit solennellement le gardien, en ouvrant les deux battants d’une porte.

Dans la villa du doge Àîvise, la grande ombre semblait omniprésente. Les aigles impériales, signe de sa puissance, dominaient d’en haut toutes ces pâles reliques. Mais, dans la chambre jaune, cette ombre occupa le vaste lit, se coucha sous le baldaquin, entre les quatre colonnes surmontées par les flammes d’or. Le sigle formidable au milieu de la couronne de laurier resplendissait sur le chevet. Et cette espèce de couche funèbre se prolongeait dans le miroir terni, entre deux Victoires qui soutenaient les candélabres.

— L’Empereur a couché dans ce lit ? — demanda le jeune homme au gardien qui lui montrait sur la muraille le portrait du condottiere emmantelé d’hermine, lauré et sceptre ridiculement comme au sacre béni par Pie VII. — Cela est-il certain ?

Il s’étonnait de n"avoir pas éprouvé ce trouble que donnent aux-cœurs ambitieux les traces du héros, cet énergique sursaut qu’il connaissait bien. Ce qui rendait obtus son esprit, c’était peut-être l’odeur du renfermé, la moisissure des vieilles étoffes et des matelas, la surdité de ce silence où le grand nom restait sans aucune résonance, tandis que le rangement d’un taret y persistait d’une façon si distincte que Stelio croyait l’avoir à l’intérieur de l’oreille.

Il souleva un bord de la courtepointe jaune, et il le laissa retomber aussitôt, comme si, dessous, il eût aperçu l’oreiller plein de vermine.

— Allons-nous-en ! sortons ! — dit la Foscarina qui, par les vitres de la fenêtre, avait regardé le parc où le soleil oblique faisait alterner ses bandes fauves avec les zones glauques de l’ombre. — On ne respire pas, ici.

Effectivement, l’air y manquait comme dans une crypte.

— Maintenant, — poursuivit la voix fastidieuse, — nous passons à la chambre de Maximilien d’Autriche, qui avait placé son lit dans le cabinet d’Amélie de Beauharnais.

Ils traversèrent la pièce dans une lueur vermeille. Le soleil frappait sur un canapé cramoisi, irisait les gouttes de cristal d’un lustre gracile, allumait sur la muraille le rouge des raies perpendiculaires. Stelio s’arrêta sur le seuil, se retourna, évoqua dans cette splendeur sanglante la figure pensive du jeune archiduc aux yeux bleus, la belle fleur de Habsbourg tombée sur la terre barbare un matin d’été.

— Partons ! supplia de nouveau la Foscarina, qui le voyait s’attarder.

Elle fuyait à travers le salon immense peint à fresque par Tiepolo, tandis que, derrière elle, le bronze corinthien de la grille rendait en se fermant un son clair comme celui d’une clochette, qui se propageait en longues vibrations dans la con- cavité de la voûte. Elle fuyait, éperdue, comme si tout le palais menaçait de s’écrouler sur elle, et que la lumière fût sur le point de manquer, et qu’elle craignît de se trouver seule dans les ténèbres, avec ces fantômes de malheur et de mort. Et lui, marchant dans l’air agité par cette fuite, entre ces murailles lourdes de reliques et de spectres, derrière l’actrice fameuse qui, sur toutes les scènes du monde, avait simulé la fureur des passions mortelles, les efforts désespérés de la volonté et du désir, le conflit violent des sorts superbes, il perdait la chaleur de ses veines comme s’il eût cheminé dans une bise froide, sentait son cœur se glacer, son courage faiblir, sa raison de vivre perdre toute force, et se relâcher ses attaches avec les personnes et avec les choses, et chanceler et se dissiper les magnifiques illusions qu’il avait données à son âme pour l’exciter à se surpasser elle-même et à surpasser son destin.

— Sommes-nous encore vivants ? — demanda-t-il, quand ils furent à l’air libre, dans le parc, loin de l’affreuse odeur.

Et il prit la Foscarina par les mains, la secoua un peu, la regarda au fond des prunelles, essaya de sourire ; puis il l’entraîna vers le soleil, sur l’herbe du pré.

— Quelle tiédeur ! Sens-tu ? Comme l’herbe est bonne !

Il ferma les yeux à demi pour recevoir sur ses paupières les rayons lumineux, subitement repris par la volupté de vivre. Elle fit comme lui, séduite par le plaisir de son ami ; et, entre ses cils, elle regardait- cette bouche fraîche et sensuelle. Ils restèrent ainsi quelques instants sous la caresse du [soleil, les pieds dans l’herbe, les mains dans les mains ; etr au milieu du silence, ils sentaient palpiter leurs veines comme les ruisseaux qui se font plus rapides quand vient le dégel, au printemps. Elle repensa aux Monts Euganéens, aux villages rosés comme les coquilles fossiles, aux premières gouttes de la pluie sur les feuilles nouvelles, à la fontaine de Pétrarque, à toutes les gentilles choses.

— La vie pourrait encore être douce ! — soupira-t-elle, d’une voix qui fut le miracle de l’espérance prête à renaître.

Le cœur de l’aimé fut comme un fruit qu’un rayon miraculeux mûrirait tout à coup. La bonté et le délice inondèrent son âme et sa chair. Une fois encore il jouit de l’instant présent comme si c’était le dernier de sa vie. L’amour fut exalté au-dessus du destin.

— Tu m’aimes ? Dis !

Elle ne répondit pas ; mais elle ouvrit de grands yeux et elle eut dans le cercle de ses iris l’immensité de l’Univers. Jamais l’amour immense ne fut signifié d’une façon plus puissante par une créature terrestre.

— Elle est douce, elle est douce, la vie avec toi, pour toi, hier comme demain !

Il paraissait enivré d’elle, du soleil, de l’herbe, du ciel divin, comme de choses jamais vues, jamais possédées. Le prisonnier qui, à l’aube, sort de la,prison étouffante, le convalescent qui regarde la mer après avoir regardé la mort, sont moins enivrés qu’il ne l’était.

— Veux-tu que nous partions ? Veux-tu que nous laissions derrière nous la mélancolie ? Veux-tu que nous allions dans des pays qui n’ont pas d’automne ?

« Il est en moi, l’automne ; et partout je l’emporterai avec moi ! » pensa-t-elle ; mais elle souriait de ce faible sourire qui voilait sa souffrance. « C’est moi, moi qui partirai, qui disparaîtrai, qui m’en irai mourir au loin, à mon amour, mon amour ! »

Durant cette minute de relâche, elle n’avait réussi ni à vaincre sa tristesse ni à ressusciter son espérance ; mais, pourtant, sa peine était devenue plus molle, avait perdu toute acre té, toute rancune.

— Veux-tu que nous partions ?

« Partir, toujours partir, errer par le monde, s’en aller au loin ! — pensait la femme nomade. — Jamais de répit, jamais de repos. L’anxiété de la course n’est pas apaisée encore, et déjà la trêve expire. Tu voudrais me consoler, mon ami ; et, pour me consoler, tu me proposes d’aller au loin une fois de plus, alors que depuis hier seulement je suis rentrée dans ma maison ! »

Tout à coup, ses yeux furent comme une source jaillissante.

— Laisse-moi dans ma maison encore un peu ! Et toi aussi, reste, si cela t’est possible. Plus tard, tu seras libre, tu seras heureux… Tu as devant toi un temps si long ! Tu es jeune. Tu obtiendras ce qui t’est dû. Pour t’avoir attendu, on ne te perdra pas !

Ses yeux avaient deux visières de cristal qui brillaient au soleil, presque fixes dans ce visage fiévreux,

— Ah ! toujours la même ombre ! — s’écria Stelio fiévreux avec une impatience qu’il ne put contenir. — Mais à quoi penses-tu ? Que crains-tu ? Pourquoi ne me parles-tu pas de ce qui t’afflige ? Expliquons-nous, enfin ! Qui m’attend ?

Elle frémit d’épouvante à cette question qui lui sembla inattendue et nouvelle, bien que répétant ses propres paroles. Elle frémit de se retrouver si près du péril, comme si, en cheminant à travers cette bonne herbe, un précipice se fût ouvert sous ses pieds.

— Qui m’attend ?

Et voilà que, soudain, là, dans ce lieu étranger, sur cette belle prairie, à la fin du jour, après toutes ces apparitions de spectres sanglants ou exsangues, surgissait une vivante forme de volonté et de désir qui l’emplissait d’une terreur autrement forte. Voilà que, soudain, par-dessus toutes ces figures du passé, se dressait une figure d’avenir ; et, de nouveau, l’aspect de la vie se transformait, et le bien de ce bref répit était déjà perdu, et cette bonne, herbe sous les pieds n’était plus rien.

— Oui, nous causerons, si vous le voulez… Pas à présent…

Sa gorge serrée laissait à peine passer la voix ; et elle tenait son visage un peu relevé, pour que les cils pussent arrêter les larmes.

— Ne sois pas triste, ne sois pas triste ! — supplia le jeune homme, dont l’âme était suspendue à ces cils humides comme ces larmes qui ne coulaient pas. — Tu as mon cœur dans ta main. Je ne te manquerai pas. Pourquoi te tourmentes-tu ? Je t’appartiens.

Pour lui aussi, Donatella était là, debout, avec ses reins arqués, avec son corps agile et robuste de Victoire sans ailes, toute armée de sa virginité, attirante et hostile, prête à lutter et à se rendre. Mais son âme était suspendue aux cils de l’autre comme ces larmes qui voilaient les pupilles où il avait vu l’immensité de l’amour.

— Foscarina !

Enfin les gouttes chaudes se versèrent ; mais elle ne les laissa pas couler le long de ses joues. Par un de ces gestes qui sou- vent naissaient de sa douleur avec la grâce imprévue d’une aile qui se dégage, elle les arrêta, s’en mouilla les doigts, s’en répandit l’humidité sur les tempes, sans les essuyer. Et, tandis qu’elle gardait ainsi son pleur sur elle-même, elle voulut sourire.

— Pardonnez-moi, Stelio. Je suis si faible !

Éperdûment alors il aima les stries délicates qui rayonnaient

du coin des yeux vers les tempes humides et les petites veines sombres qui rendaient les paupières semblables aux violettes, et l’ondulation des joues, et le menton effilé, et tout ce qui semblait touché par le mal d’automne, toute l’ombre répandue sur ce passionné visage.

— Ah ! ces doigts chéris, beaux comme les doigts de Sofia ! Permets que je te les baise tout mouillés encore !

Dans sa caresse, il l’entraînait à travers le pré, sur une zone d’or vert. Léger, le bras passé sous le bras de sa compagne, il baisait une à une les phalanges de ces doigts plus fins que les tubéreuses non épanouies. Elle frissonnait. Il la sentait frissonner à chaque touche de ses lèvres.

— Ils sentent le sel.

— Prends garde, Stelio. Quelqu’un peut nous voir.

— Il n’y a personne.

— Mais là-bas, dans les serres…

— On n’entend pas une voix. Écoute.

— Silence étrange. L’extase !

— On entend la chute d’une feuille.

— Et ce gardien ?

— Il est allé à la rencontre de quelque autre visiteur.

— Est-ce qu’il en vient ici ?

— L’autre jour, Wagner y est venu avec Daniela von Bülow.

— Ah ! oui, la nièce de la comtesse d’Agoult, de Daniel Stern !

— Entre tous ces fantômes, quel est celui avec qui s’est entretenu le grand cœur malade ?

— Qui sait ?

— Avec lui-même, avec lui seul, peut-être ?

— Peut-être.

— Regarde les vitrages des serres, comme ils brillent. Ils semblent irisés. La pluie, le soleil et le temps les peignent ainsi. Ne dirait-on pas qu’il s’y mire un lointain crépuscule ? Tu t’es peut-être arrêtée, un jour, sur le quai Pesaro, à regarder la belle pentaphore des Évangélistes. Si tu levais les yeux, tu voyais les verrières du palais peintes merveilleusement par les intempéries.

— Tu connais tous les secrets de Venise, toi !

— Pas tous encore.

— Quelle chaleur, ici ! Regarde comme les cèdres sont grands. Il y a un nid d’hirondelle suspendu à la poutre, là.

— Elles sont parties tard, cette année, les hirondelles.

— Est-ce vrai, qu’au printemps tu me conduiras sur les Monts Euganéens ?

— Oui, Fosca, je le voudrais.

— Le printemps est si loin !

— La vie peut encore être douce.

— On rêve,

— Orphée avec sa lyre, tout vêtu de lichens !

— Ah ! quelle allée de rêves I Nul n’y passe plus. De l’herbe, de l’herbe… Il n’y a pas une seule trace humaine.

— Deucalion avec les pierres, Ganymède avec l’aigle, Diane avec le cerf, toute la mythologie.

— Que de statues ! Mais celles-ci, au moins, ne sont pas exilées. Les vieilles charmilles les protègent encore.

— Ici se promenait Marie-Louise de Parme, entre le roi et le favori. De temps à autre, elle s’arrêtait pour écouter le bruit des cisailles qui taillaient les charmilles en forme d’arceaux. Elle laissait tomber son mouchoir parfumé de jasmin, et don Manuel Godoï le ramassait d’un mouvement svelte encore, en dissimulant la douleur que lui donnait à la hanche le geste de se baisser : un souvenir des outrages subis dans les rues d’Aranjuez entre les mains de la canaille. Comme le soleil était tiède et que le tabac était excellent dans la tabatière émaillée, le roi sans couronne disait avec un sourire : « Certes, notre cher Bonaparte est moins bien à Sainte-Hélène. » Mais le démon du pouvoir, de la lutte et de la passion se réveillait au cœur de la reine… Regarde ces roses rouges !

— Elles brûlent. On dirait qu’elles ont dans la corolle un charbon allumé. Elles brûlent, vraiment.

— Le soleil s’empourpre. C’est l’heure des voiles de Chioggia, sur la lagune.

— Cueille-moi une rose.

— La voici.

— Oh ! elle s’effeuille !

— En voici une autre.

— Elle s’effeuille !

— Elles sont toutes sur le point de mourir. Celle-ci, peut- être non.

— Ne la cueille pas !

— Regarde. Elles se font de plus en plus rouges. Le velours de Bonifazio… Tu te rappelles ? C’est la même puissance.

— « La fleur interne du feu. »

— Quelle mémoire !

— Entends-tu ? On ferme les portes des serres.

— Il est l’heure de s’acheminer vers la sortie.

— Déjà l’air commence à fraîchir.

— Tu as froid ?

— Non, pas encore.

— Tu as laissé ton manteau dans la voiture ?

— Oui.

— Nous attendrons à Dolo le passage du train. Nous rentrerons par le train à Venise.

— Oui.

— Nous avons encore le temps.

— Qu’est-ce que cela ? Regarde.

— Je ne sais…

— Quelle odeur amère ! Un bosquet de buis et de charmilles…

— Ah ! c’est le labyrinthe.

Il était clos par une grille de fer toute rouillée, entre des pilastres qui portaient deux Amours à cheval sur des dauphins de pierre. De l’autre côté de la grille, on n’apercevait que le commencement d’un sentier et une espèce de taillis enchevêtré et dur, une apparence mystérieuse et touffue. Au centre du dédale se dressait une tour ; et, sur le faîte de la tour, la statue d’un guerrier semblait en vedette.

— Es-tu jamais entrée dans un labyrinthe ? — demanda Stelio à son amie.

— Jamais, répondit—elle.

Ils s’attardèrent à examiner ce jeu illusoire combiné par un jardinier ingénieux pour l’amusement des dames et des sigisbées, au temps des paniers et des gilets fleuris. Mais l’âge et l’abandon l’avaient rendu sauvage et triste, lui avaient enlevé tout caractère de grâce et de régularité, l’avaient changé en un épais fourré d’un brun jaunâtre, plein d’inextricables détours, où les rayons obliques du couchant rougeoyaient si fort que, çà et là, les buissons ressemblaient à des bûchers qui brûleraient sans fumée.

— Il est ouvert, — dit Stelio, qui, en s’appuyant sur la grille, avait senti qu’elle cédait. — Tu vois ?

Il poussa le fer rouillé, qui grinça sur ses gonds disjoints ; puis il franchit le seuil et fit quelques pas en avant.

— Où vas-tu ? — lui demanda sa compagne avec une frayeur instinctive, en allongeant la main pour le retenir.

— Tu ne veux pas que nous entrions ?

Elle était perplexe. Mais le labyrinthe les attirait par son mystère, illuminé de cette flamme profonde.

— Et si nous allions nous perdre ?

— Tu vois qu’il est petit. Nous retrouverons facilement la porte.

— Et si nous ne la retrouvons pas ?

I1 rit de cette crainte puérile.

— Nous resterons à tourner pendant toute l’éternité.

— Non, non. Il n’y a personne dans le voisinage. Allons- nous-en !

Elle essaya de le ramener en arrière ; mais il s’en défendit, recula dans le sentier, disparut tout à coup en riant.

— Stelio ! Stelio !

Elle ne le voyait plus ; mais elle entendait son rire sonner parmi l’enchevêtrement sauvage.

— Reviens ! Reviens !

— Non. Viens me chercher, toi !

— Reviens, Stelio ! Tu vas te perdre.

— Je trouverai Ariane.

À ce nom, elle sentit son cœur bondir, puis se serrer, palpiter confusément. N’était-ce pas ainsi que, le premier soir, il avait appelé Donatella ? Ne l’avait-il pas appelée Ariane, là-bas, sur l’eau, quand il était assis aux genoux de la jeune fille ? Elle se souvenait des paroles mêmes : «Ariane a un don divin par où son pouvoir dépasse toute limite… » Elle se souvenait de l’accent, de l’attitude, du regard.

Une angoisse tumultueuse la bouleversa, offusqua sa raison, l’empêcha de reconnaître dans les paroles de son ami un jeu du hasard, l’insouciance d’une gaieté spontanée. La terreur qui se cachait au fond de son amour désespéré s’insurgea, la maîtrisa, l’aveugla misérablement. Le petit fait accidentel prit un aspect de cruauté et de dérision. Elle entendait encore ce rire sonner parmi l’enchevêtrement sauvage.

— Stelio !

Dans une hallucination frénétique, elle cria comme si elle le voyait enlacé par l’autre, arraché de ses bras pour jamais.

— Stelio !

— Cherche-moi ! — répondit-il en riant, invisible.

Elle s’élança «dans le dédale, pour le retrouver ; elle alla droit vers la voijc et le rire, emportée par son élan. Mais le sentier se tordit : une muraille de buis obscur se dressa devant elle et l’arrêta, impénétrable. Elle suivit la courbe trompeuse : et un détour succédait à l’autre, et tous les détours étaient semblables, et les circuits paraissaient n’avoir pas de fin.

— Cherche-moi ! — répéta la voix à travers les haies vives, lointaine.

— Où es-tu ? Où es-tu ? Est-ce que tu me vois ?

Elle se mit en quête de trouées pour y plonger son regard. Elle n’apercevait que l’épaisse trame des branches et la rougeur du crépuscule qui d’un côté les allumait toutes, tandis que, de l’autre, l’ombre les noircissait. Les buis et les charmilles étaient entremêlés, les feuilles toujours vertes se confondaient avec les feuilles mourantes, les plus sombres avec les plus pâles, dans un contraste de vigueur et de langueur, dans une ambiguïté qui augmentait l’égarement de la femme haletante.

— Je me perds. Viens au devant de moi.

De nouveau, le rire juvénile sonna dans le fourré.

— Ariane, Ariane, le fil !

Maintenant, le son venait de la partie opposée, la frappait aux reins comme un coup d’estoc.

— Ariane !

Elle revint en arrière, courut, tourna, essaya de passer à travers la muraille, écarta le feuillage, cassa une branche. Elle ne vit rien que le dédale multiple et partout le même. Enfin, elle entendit un pas si proche qu’elle crut l’avoir aux épaules, et elle tressaillit. Mais elle se trompait. Elle explora encore une fois la prison végétale où elle était enfermée, prêta l’oreille, attendit ; elle ne perçut que son propre souffle et la pulsation de ses poignets. Le silence était devenu très profond. Elle regarda le ciel qui se courbait, immense et pur, sur les deux rameuses parois qui la retenaient prisonnière. Il semblait qu’il n’y eût au monde que cette immensité et cette étroitesse. Et elle ne réussissait pas à séparer par sa pensée la réalité de ce lieu et l’image de son supplice intérieur, l’aspect naturel des choses et cette espèce de vivante allégorie créée par sa propre angoisse.

— Stelio, où es-tu ?

Pas de réponse. Elle écouta. Elle attendit vainement. Les secondes lui semblaient des heures.

— Où es-tu ? J’ai peur.

Pas de réponse. Mais où donc s’en était-il allé ? Est-ce qu’il avait retrouvé la sortie ? Est-ce qu’il l’avait laissée là toute seule ? Voulait-il continuer ce jeu cruel ?

Une envie furieuse de hurler, de sangloter, de se jeter par terre, de se débattre, de se faire mal, de mourir, assaillit l’insensée. De nouveau elle leva les yeux vers le ciel muet. Les cimes des hautes charmilles rougeoyaient comme les sarments lorsqu’ils ne jettent plus de flammes et vont se réduire en cendres.

— Je te vois ! — dit à l’improviste la voix rieuse, dans l’ombre basse, tout près.

Elle sursauta ; elle se pencha dans l’ombre.

— Où es-tu ?

Il rit entre les feuilles, sans se montrer, comme un faune aux aguets. Ce jeu l’excitait : tous ses membres s’échauffaient et se déliaient par l’exercice de leur agilité ; et le mystère sauvage, le contact du sol, l’odeur de l’automne, la singularité de cette aventure imprévue, l’effarement de cette femme, la présence même des déités marmoréennes, mêlaient à son plaisir corporel une illusion de poésie antique.

— Où es-tu ? Oh ! ne joue plus ainsi ! Ne ris plus de celle façon ! Assez, assez !

Il s’était glissé à quatre pattes dans le buisson, tête nue. Sous ses genoux, il sentait les feuilles mortes, la mousse molle. Et, comme il respirait parmi les branches et palpitait au milieu d’elles et avait tous les sens pris par ce plaisir, la communion de sa vie avec la vie végétale se fit plus étroite, et l’enchantement de son imagination renouvela dans cet enchevêtrement de passages incertains l’industrie du premier ouvrier d’ailes, le mythe du monstre né de Pasiphaé et du Taureau, la légende attique de Thésée en Crète. Tout ce monde devint réel pour lui. Sous le rouge soir d’automne, il se transfigurait, selon les instincts de son sang et les venirssouvenirs de son esprit, en une de ces formes ambiguës moitié animales et moitié divines, en un de ces génies agrestes dont la gorge se gonflait des mêmes glandes qui pendent au cou des chèvres. Une lasciveté joyeuse lui suggérait des actes et des gestes étranges, des surprises, des embûches, lui représentait l’allégresse d’une poursuite, d’une poussée à terre, d’une rapide union sur la mousse ou contre le buis inculte. Alors, il désira une créature qui lui ressemblerait, une poitrine fraîche à laquelle il pourrait communiquer son hilarité, deux jambes agiles, deux bras prêts à la lutte, une proie à capturer, une virginité à forcer, une violence à accomplir. Donatella aux reins arqués lui réapparut.

— Assez, Stelio ! Je n’ai plus de forces… Je vais tomber par terre.

La Foscarina, sentant le bord de sa robe tiré par une main qui passait à travers le buisson, jeta un cri. Elle se pencha, entrevit dans l’ombre, parmi les rameaux, la face du faune rieur. Ce rire éclata sur son âme sans l’illuminer, sans rompre l’horrible peine qui l’étreignait. Sa souffrance devint même plus aiguë, par le contraste entre cette joie toujours nouvelle et sa perpétuelle inquiétude, entré cet oubli léger et le poids de son fardeau. Elle reconnut plus clairement son erreur et la cruauté de la vie qui plaçait là, dans le lieu où elle souffrait, la figure de l’autre. A peine eut-elle, en se penchant, aperçu la face du jeune homme, qu’aussitôt, avec la même évidence, elle aperçut celle de la cantatrice qui se penchait comme elle, imitait son acte à la façon de l’ombre qui répète un geste sur une cloison éclairée. Tout se brouilla dans son esprit ; et sa pensée ne réussit pas à mettre un intervalle entre la réalité et cette image. L’autre se superposa à elle-même, l’opprima, la supprima.

— Lâche-moi ! lâche-moi ! Je ne suis pas celle que tu cherches…

Sa voix était si changée que Stelio interrompit son rire et son jeu : il retira le bras ; il se mit debout. Elle cessa de le voir. La rameuse muraille se dressait entre eux, impénétrable.

— Mène-moi dehors ! Je ne me soutiens plus, je n’ai plus de forces… Je souffre.

Il ne trouvait pas les paroles pour l’apaiser, pour la réconforter. La simultanéité de son récent désir et de cette divination soudaine l’avait frappé profondément.

— Attends, attends un peu ! Je tâcherai de retrouver la sortie. J’appellerai quelqu’un…

— Tu l’en vas ?

— N’aie pas peur, n’aie pas peur. Il n’y a aucun danger. Tout en parlant ainsi pour la rassurer, il comprenait l’inutilité de ce qu’il disait, le désaccord entre cette risible aventure et l’obscure émotion née d’une cause bien différente. Et lui aussi, maintenant, il avait en lui-même l’étrange ambiguïté par où ce petit événement se présentait avec deux aspects confondus : car, sous son inquiétude, persistait une envie de rire qu’il réprimait, si bien que cette souffrance lui était nouvelle comme certaines angoisses qui naissent de l’extravagance des rêves.

— Ne t’en va pas ! — suppliait-elle, sous l’empire de son hallucination. — La, au tournant, nous nous rencontrerons peut-être. Essayons ! Prends-moi les mains.

Par une trouée, il lui prit les mains ; et il tressaillit en les touchant, tant elles étaient froides.

— Foscarina ! Qu’as-tu ? C’est vrai, que tu ne te sens pas bien ? Attends ! Je vais enfoncer la haie.

Il entreprit de forcer le fourré, brisa quelques branches ; mais l’entrelacs résistait, très robuste. Il se blessa inutilement.

— C’est impossible !

— Crie ! Appelle quelqu’un !

Il cria dans le silence. Les cimes des hautes parois végétales s’étaient éteintes ; mais, dans le ciel supérieur, se répandait une rougeur pareille à une réverbération de bois incendiés sur l’horizon. Une troupe de canards sauvages passait, rangée en triangle, les cous tendus, noire.

— Laisse-moi m’en aller ! Je retrouverai la tour facilement. J’appellerai. On entendra mes cris.

— Non ! non !

Elle entendit qu’il s’éloignait, suivit le bruit de ses pas, s’égara de nouveau dans les méandres, se trouva de nouveau seule et affolée. Elle s’arrêta. Elle attendit. Elle prêta l’oreille. Elle regarda le ciel, vit le grand vol triangulaire disparaître dans le lointain. Elle perdit le sentiment de la durée. Les secondes lui semblèrent des heures.

— Stelio ! Stelio !

Elle n’était plus capable d’autres efforts pour vaincre le désordre de ses nerfs exaspérés. Elle sentait venir la crise extrême de la folie, comme on sent le tourbillon qui s’approche.

— Stelio !

Il entendait cette voix d’angoisse, et continuait anxieusement sa recherche par les chemins sinueux qui tantôt le rapprochaient et tantôt l’éloignaient de la tour. Le rire s’était glacé dans son cœur. Toute son âme tremblait jusqu’aux racines, chaque fois que lui arrivait à l’oreille son nom proféré par cette invisible agonie. Et la graduelle diminution de la lumière lui offrait l’image du sang qui coule, de la vie qui défaille.

— Je suis là ! je suis là !

Un des sentiers le conduisit enfin à la place où s’élevait la tour. Il monta furieusement l’escalier en limaçon. Parvenu au sommet, il eut le vertige, s’accrocha aux balustres, ferma les yeux, les rouvrit : il aperçut à l’horizon une longue zone de feu, le disque de la lune sans rayons, la plaine semblable à un marais livide, le labyrinthe au-dessous de lui, avec ses buis noirâtres, avec les taches qu’y faisaient les charmilles, étroit malgré ses interminables circonvolutions, ayant l’aspect d’un édifice démantelé et envahi par les brous- sailles, semblable à une ruine et à un hallier, sauvage et lugubre.

— Arrête-toi ! arrête-toi ! Ne cours pas ainsi ! Quelqu’un m’a entendu. Un homme vient. Je le vois qui vient. Attends ! Arrête-toi !

Il regardait cette femme qui, comme une démente, tournait en courant par les sentiers obscurs et trompeurs ; comme une créature condamnée à un vain supplice, à une fatigue inutile mais éternelle, sœur des martyres fabuleuses.

— Arrête-toi !

Il semblait qu’elle n’entendît pas, ou qu’elle ne pût maîtriser son agitation fatale, et que lui-même ne pût la secourir, mais qu’il dût rester là, témoin de ce châtiment terrible.

— Le voici !

Un des gardiens avait entendu les appels et s’était approché ; il franchissait le seuil. Stelio le rencontra au pied de la tour. Ils allèrent ensemble à la recherche de l’égarée. Cet homme connaissait le secret du labyrinthe. Stelio prévint son bavardage et ses plaisanteries en le confondant par sa générosité.

« A-t-elle perdu le sens ? A-t-elle fait une chute ? » L’ombre et le silence lui semblaient sinistres, l’épouvantaient. Appelée, elle ne répondait rien ; et le bruit de ses pas ne se faisait plus entendre. Déjà le lieu était nocturne, sous l’humidité qui descendait du ciel violâtre. « La trouverai-je évanouie par terre ? »

Il tressaillit en voyant soudain, à un détour, apparaître la figure mystérieuse, la face pâle qui attirait toute la lumière du crépuscule, splendide comme une perle, les yeux larges et fixes, les lèvres serrées et rigides. ,

Ils repartirent pour Dolo, reprirent la même route le long de la Brenta. Elle ne parla pas, n’ouvrit pas une seule fois la bouche, ne répondit à aucune question, comme s’il lui eût été impossible de desserrer les dents : allongée au fond de la voiture, enveloppée dans son manteau jusqu’aux lèvres traversée par instants de frissons violents comme des sursauts, couverte d’une lividité pareille à celle des fièvres paludéennes. Son ami lui prenait les doigts, les gardait entre les siens pour les réchauffer, mais inutilement : ils étaient inertes, semblaient n’avoir plus de vie. Et les statues passaient, pas- saient.

Le fleuve coulait, sombre entre ses berges, sous un ciel de violette et d’argent où montait la pleine lune. Une barque noire descendait le courant, halée au bout d’une corde par deux chevaux gris qui marchaient sur l’herbe de la rive avec de sourdes foulées, conduits par un homme qui s’en allait sifflant, d’un air paisible ; et sur le pont de la barque, un tuyau fumait, comme la tourelle d’une cheminée sur le toit d’une chaumière ; et, dans la cale, une lanterne répandait sa lumière jaune, et l’air du soir s’imprégnait de l’odeur du repas. Et, de-ci, de-là dans la campagne noyée, les statues passaient, passaient.

C’était une lande stygienne, une vision de l’Hadès : un pays d’ombres, de brumes et d’eaux. Toutes les choses s’évaporaient et s’évanouissaient comme des esprits. La lune enchantait et attirait la plaine comme elle enchante et attire la mer ; de l’horizon, elle buvait la grande humidité terrestre, avec une bouche insatiable et silencieuse. Partout brillaient des mares solitaires ; on voyait, dans un lointain indéfini, miroiter de petits canaux entre les files inclinées des saules. D’heure en heure, la terre semblait perdre sa solidité et devenir liquide ; le ciel pouvait y mirer sa mélancolie que reflétaient d’innombrables miroirs immobiles. Et, de-ci, de-là, sur la rive décolorée, pareilles aux Mânes d’un peuple disparu, les statues passaient, passaient. TABLE DU TROISIÈME VOLUME

Mai-Juin 1900

LIVRAISON DU \" MAI

Pages.

GABR1ELE D’ANNUNZIO……Le Feu fi"partie)……………… 1

LIEUTENANT X………..La Guerre de Course et la Défense navale. — 1. 62

MAURICE MAETERLINCK……Le Mystère de la Justice…………. 93

LOUIS COLDRE………..L’Impératrice Régente Sy-Tay-Heou……. H 3

JACQUES NDRfflAND………Visions familières…………….. «0

JOSÉVINCENT………..Sensations d’un Haschischin………… loi

AUZIAS-TURENNE………Le Roi du Klondike (fin)………….. 166

JULES COIHBARIEU………« Pygmalion » ou l’Opéra sans Chanteurs …. 201

LIVRAISON DU 15 MAI

m

E. DUCLAUX………….Les Sources………………… 228

GABRIELE D’ANN UNZIO……Le Feu (S» partie)……………… 24i

J.J.JUSSERAND……….Les Sports dans l’ancienne France.—■ 1…… 288

MAURICE COURANT………Le Théâtre en Chine……………. 328

LIEUTENANT X………..La Guerre de Course et la Défense navale. — II. 35î

ANDRÉ RIV01RE………..La Cousine Emilie…………….. 383

EDOUARD WALDTEUFEL……Le Roi de France Éthelbald…………. il\o

•Jç ~k -$ç……………La Russie en Perse…………….. 438

LIVRAISON DU 1er JUIN

Piges.

E, SPULLER………… . Lettres à Gambetta……………. «9

GABRIELE D’ANNUNZIO……Le Feu (3’ partie)……………… 4SI

fk-k……………L’Assassinat des Ministres de France à Rastatt. S34

J.J.JUSSERAHD……….Les Sports dans l’ancienne France. — II….. S33

ADOLPHE ADERER………Hélène…………………… SSS

FRÉDÉRICfflASSON………« L’Aiglon » et la Comtesse Camerata…… 61 :S

MAURICE ALBERT……….Une Guerre de Comédiens………… 021

MAURICE POTTECHER…….Promenades………………… 03S

CHARLES LOISEAU………L’Équilibre adrialiçus………….. 060

LIVRAISON DU 15 JUIN

PIERRE MILLE……….. Les Boers…………………. 073

GABRIELE D’ANNUNZIO …… Le Feu \{° partie)……………… 722

ANDRÉ-E. SAYOUS……… La Bourse d’Amsterdam au XVII" siècle….. 772

EMILE VERHAEREN……… Hélène…………………… 7»3

ADJUDANT GÉNÉRAL DAHPIERRE- Lettres sur la Campagne de Marengo…… 7ST

ANDRÉ GLADÈS……….. Florence Monneroy…………….. Ml

MAURICE EMMANUEL…….. La Vie réelle en Musique…………. 841

AUZIAS-TURENNE……… L’Or du Cap Nôme…………….. 38’, LA


REVUE DE PARIS

SEPTIÈME ANNÉE

TOME QUATRIÈME

Juillet-Août 1900

PARIS

BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS

85Ws, FAUBOURG SAINT-HONORÉ, 85bta 1900

— Pensez-vous souvent à Donatella Arvale, Stelio ? — demanda tout à coup la Foscarina, après un long intervalle où ils n’avaient entendu l’un et l’autre que la cadence de leurs pas sur le quai des Verriers, illuminé par la splendeur innombrable des œuvres frêles qui remplissaient les vitrines des boutiques alignées.

Sa voix fut réellement comme un verre qui se fêle. Stelio s’arrêta, de l’air d’un homme qui se trouve en face d’une difficulté imprévue. Son esprit errait à travers l’île rouge et verte de Murano, toute fleurie de ces fleurs hyalines, dans la pauvreté désolée qui lui faisait perdre jusqu’au souvenir de l’heureux temps où les poètes la chantèrent comme « un séjour de nymphes et de demi-dieux ». Il pensait aux jardins illustres où Andréa Navagero, le cardinal Bembo, l’Arétin, Aide et le docte chœur rivalisaient d’élégances en des dialogues platoniciens, lauri sub umbra ; il pensait aux monastères voluptueux comme des gynécées, habités par de petites nonnes vêtues de camelot blanc et de dentelles, au front enguirlandé de boucles, aux seins découverts selon l’usage des honnêtes courtisanes, adonnées aux secrètes amours, très recherchées par les patriciens licencieux, nommées de doux noms comme Ancilla Soranzo, Cipriana Morosini, Zanetta Balbi, Béatrice Falier, Eugenia Muscliiera, pieuses maîtresses de lasciveté. Son rêve ondoyant s’accompagnait d’une ariette qu’au musée il avait entendue sourdre par gouttelettes sonores d’un petit appareil métallique mis en mouvement au moyen d’une clef, dissimulé sous un jardinet de verre où des amants parés de marguerites dansaient autour d’une fontaine en calcédoine. C’était une mélodie indistincte, un air de danse oublie, auquel manquaient plusieurs notes rendues muettes par l’usure et par la poussière, mais néanmoins si expressif qu’il ne pouvait plus le chasser de son oreille. Et, pour lui, maintenant, toutes les choses d’alentour avaient la fragilité et la mélancolie lointaine de ces figurines qui dansaient au son de cette musique, plus lente qu’une eau qui suinte. L’âme étiolée de Murano avait chuchoté dans ce vieux jouet.

À la question soudaine, l’ariette se tut, les imaginations se dissipèrent, l’enchantement de la vie d’autrefois s’évanouit. L’esprit vagabond de Stelio se replia et se contracta, non sans regret. Il sentit palpiter à son liane une âme vivante qu’il devait blesser inévitablement. Il regarda son amie.

Elle cheminait le long du canal, entre le vert de l’eau maladive et l’iridescence des vases délicats, sans agitation, presque calme. A peine son menton amaigri tremblait-il un peu, entre le bord de la voilette cl le collet de zibeline.

— Oui, quelquefois, — répondit-il après une minute d’hésitation, répugnant au mensonge et comprenant la nécessité de rehausser cet amour par-dessus les tromperies et les prétentions vulgaires, si bien qu’il demeurât pour lui une cause de force et non d’affaiblissement, un libre accord et non une chaîne pesante.

Elle marchait la première, et elle ne chancelait pas ; mais elle avait perdu le sentiment de tous ses membres, avec ce terrible battement de cœur qui se répercutait depuis sa nuque jusqu’à ses talons comme sur une seule corde. Elle ne voyait plus rien ; mais, à son côté, elle sentait la présence de l’eau fascinatrice.

— Sa voix est inoubliable, — reprit-il, après une pause, ayant recueilli son courage. — Elle est d’une puissance inouïe. Dès le premier soir, je pensai que la cantatrice pourrait être un merveilleux instrument pour mon œuvre. Je voudrais qu’elle consentît à chanter les parties lyriques de ma tragédie, les odes qui s’élèvent des symphonies pour se résoudre à la fin en figures de danse, entre les deux épisodes. Déjà la Tanagra consent à danser. J’ai confiance dans vos bons offices, ma chère amie, pour obtenir aussi le consentement de Donatella Arvale. Ainsi la Trinité dionysiaque serait reconstituée d’une manière parfaite sur la scène nouvelle, pour la joie des hommes… 4

En parlant, il s’aperçut que ses phrases avaient sonné faux, que sa désinvolture contrastait trop crûment avec l’ombre mortelle répandue sur la face voilée de l’amante. Malgré lui, il avait exagéré l’aisance, lorsqu’il avait affecté de ne voir dans la cantatrice qu’un simple instrument d’art, une pure force idéale qu’il projetait d’attirer dans le cercle de son entreprise magnifique. Malgré lui, troublé par la souffrance qui cheminait à son flanc, il avait légèrement incliné vers la dissimulation. Certes, ce qu’il avait dit était la vérité ; mais c’était une autre vérité que son amante lui demandait. Il s’interrompit tout à coup, ne pouvant supporter davantage le son de ses propres paroles. Il sentit qu’à cette heure, entre l’actrice et lui, l’art n’avait aucune résonance, aucune valeur vivante. Une autre force les dominait, plus impérieuse et plus trouble. Le monde créé par l’intelligence était inerte comme ces vieilles pierres sur lesquelles ils cheminaient. La seule puissance véritable et formidable, c’était le poison qui circulait dans leur sang humain. La volonté de l’une disait : ce Je t’aime et je te veux tout entier, pour moi seule, âme et corps. » La volonté de l’autre disait : « Je veux que tu m’aimes et que tu me serves ; mais, dans la vie, j’entends ne renoncer à aucune des choses qui peuvent exciter mon désir. » La lutte était atroce et inégale.

Tandis qu’elle se taisait, hâtant le pas involontairement, il se préparait à affronter l’autre vérité.

— Je comprends : ce n’était pas cela que vous vouliez savoir…

— Non, ce n’était pas cela. Eh bien ?

Elle se tourna vers lui avec une sorte de violence convulsive qui lui rappela les fureurs d’une soirée lointaine et le cri affolé : «Va, cours ! Elle t’attend ! » Sur ce quai tranquille, entre cette eau paresseuse et ces verres délicats, dans cette île de l’ennui, la face du danger lui réapparut fulgurante.

Mais un fâcheux, interrompant leur marche, leur offrit de les conduire à la fournaise la plus proche.

— Entrons, entrons, — dit-elle, prompte à suivre l’homme et à s’enfoncer dans le passage comme dans un refuge, pour éviter la honte de la rue, la lumière profane du jour sur sa perdition.

Le lieu était humide, taché de salpêtre, plein d’une odeur saumâtre comme un antre marin. Ils traversèrent une cour encombrée de bois à brûler, franchirent une porte vermoulue, arrivèrent au séjour du feu, se trouvèrent enveloppés par la brûlante haleine, s’arrêtèrent devant le grand autel incandescent qui donnait à leurs prunelles un éblouissement douloureux, comme si tout à coup leurs cils se fussent enflammés.

« Disparaître, être engloutie, ne pas laisser de trace ! » rugissait le cœur de la femme, ivre de destruction. « En une seconde, ce feu pourrait me dévorer comme un sarment, comme un fétu de paille. » Et elle s’approchait des bouches ouvertes par où l’on voyait, fluides, plus resplendissantes que le midi d’été, les flammes s’enrouler aux pots de terre où fondait, encore informe, le minerai que les ouvriers, postés à l’entour, derrière les parafeux, atteignaient avec un tube de fer pour le façonner par le souffle de leurs lèvres et par les outils de leur art.

« Vertu du feu ! » pensait l’animateur, soustrait à son inquiétude par la miraculeuse beauté de cet élément qui lui était familier comme un frère, depuis le jour où il avait trouvé la mélodie révélatrice. « Ah ! pouvoir donner à la vie des créatures qui m’aiment les formes de la perfection à laquelle j’aspire ! Pouvoir fondre toutes leurs faiblesses dans la plus haute ferveur, et faire d’elles une matière obéissante où j’imprimerais les commandements de ma volonté héroïque et les images de ma poésie pure ! Pourquoi, mon amie pourquoi ne voulez-vous pas être la divine statue changeante que modèlerait mon esprit, l’œuvre de foi et de douleur par laquelle notre vie pourrait surpasser notre art ? Pourquoi sommes-nous si près de ressembler aux médiocres amants qui se lamentent et maudissent ? Lorsque j’entendis de vos lèvres la parole admirable : « Je puis cette chose que l’amour ne peut pas ! » je crus que véritablement vous pourriez me donner plus que l’amour. Les choses que l’amour peut et celles qu’il ne peut pas, il faut les pouvoir toutes et toujours, afin d’égaler ma nature insatiable. »

Le travail chauffait autour de la fournaise. Au bout des cannes à souffler, le verre fondu se gonflait, serpentait, devenait argentin comme un petit nuage, resplendissait comme la lune, éclatait, se divisait en mille fragments ténus, crépitants, rutilants, plus fins que ces fils qu’on voit le matin, dans les forêts, tendus entre deux branches. Les ouvriers façonnaient les coupes harmonieuses, chacun obéissant dans sa besogne à un rythme qui lui était propre, engendré par la qualité de la matière et par l’habitude des mouvements aptes à la maîtriser. Les servants déposaient une petite poire de pâte ardente aux points indiqués par les maîtres ; et la poire s’allongeait, se tordait, se transformait en une anse, en un bord, en un bec, en une tige, en un pied. Peu à peu, sous les outils, la rougeur de la pâte se dissipait ; et la coupe naissante fixée au bout de la canne était de nouveau exposée à la flamme ; puis, elle en était retirée, docile, ductile, sensible aux touches les plus délicates qui l’ornaient, qui l’affinaient, qui la rendaient conforme au modèle transmis par les aïeux ou à l’invention libre du nouveau créateur. Extraordinairement légers et agiles étaient les gestes humains autour de ces élégantes créatures du feu, du souffle et du fer, comme les gestes d’une danse silencieuse. Dans la perpétuelle ondulation de la flamme, la figure de la Tanagra apparut à l’animateur, pareille à une salamandre. La voix de Donatella lui chanta la puissante mélodie.

« Aujourd’hui encore, c’est moi-même qui te l’ai donnée pour compagne ! » pensait la Foscarina. « C’est moi qui l’appelai entre nous, qui évoquai sa figure, alors que peut-être ta pensée allait ailleurs ; c’est moi qui te l’ai amenée à l’improviste, comme en cette nuit de délire ! »

C’était vrai, c’était vrai. Depuis l’instant où le nom de la cantatrice avait résonné contre la cuirasse du vaisseau, noncéprononcé pour la première fois par les lèvres de son ami dans l’ombre que produisait le flanc du colosse arme sur les eaux crépusculaires, depuis cet instant-là, elle avait inconsciemment exalté dans l’esprit de Stelio la nouvelle image, l’avait nourrie de sa jalousie même, de sa peur même, l’avait fortifiée et magnifiée de jour en jour, l’avait enfin éclairée de certitude. Plus d’une fois, au jeune homme peut-être oublieux, elle avait répété : « Elle t’attend ! » Plus d’une fois, à l’imagination du jeune homme insouciant peut-être, elle avait représenté celte attente lointaine et mystérieuse. Tel, dans la nuit dionysiaque, l’incendie de Venise avait allumé d’un même reflet ces deux faces juvéniles, telle maintenant les allumait sa passion ; et ils ne brûlaient que parce qu’elle les voulait brûlants. « Sans doute, pensait-elle, à cette minute même il est possédé par l’image et il la possède. Mon angoisse ne fait qu’exciter son désir. C’est une jouissance pour lui d’aimer l’autre sous mes yeux désespérés… » Et son supplice n’avait pas de nom : car elle voyait s’alimenter de son propre amour cet autre amour qui la faisait mourir ; elle sentait sa propre ardeur l’envelopper comme de l’atmosphère hors de laquelle il n’aurait pu vivre.

— Dès que le vase est façonné, on le met dans la chambre de la fournaise pour lui donner la trempe, — répondait l’un des maîtres à une question d’Effrena. — Si on l’exposait tout de suite à l’air extérieur, il se briserait en mille morceaux.

De fait, on apercevait par un ouvreau, réunis dans un réceptacle qui était le prolongement du four à fondre, les vases brillants, encore esclaves du feu., encore sous son empire.

— Ils sont là depuis dix heures, — disait le verrier, en indiquant la gracieuse famille.

Ensuite, les belles créatures frêles abandonnaient leur père, se détachaient de lui pour toujours ; elles se refroidissaient, devenaient de froides gemmes, vivaient de leur vie nouvelle dans le monde, entraient au service des hommes voluptueux, rencontraient des périls, suivaient les variations de la lumière, recevaient la fleur coupée ou la boisson enivrante.

Xela la nostra gran Foscarina [32] ? — demanda tout bas à Stelio le petit homme aux yeux rouges qui avait reconnu l’actrice au moment où, suffoquée, elle relevait sa voilette.

Saisi d’une émotion ingénue, le maître verrier fît un pas vers elle et s’inclina respectueusement.

Una sera, parona, Ela me g a fato tremar e pianzer corne un putèlo. Me permetela che in memoria de qaela sera, che no podarb desmentegar fin che vivo, ghe ofra un picolo lavoro vegnuo fora da le man del povaro Seguso [33] ?

— Vous êtes un Seguso ? — s’écria le poète en se pen- chant avec vivacité vers ce gringalet, pour le bien regarder en face. — Un Seguso, de la grande famille des verriers ? Un vrai ? De la bonne race ?

Per obedirla, paron [34].

— Un prince, alors !

Si, un Arlechin finto principe [35].

— Vous connaissez tous les secrets de l’art, n’est-ce pas ?

L’homme de Murano fit un geste mystérieux qui évoqua l’occulte science des ancêtres dont il s’affirmait le dernier héritier. Les autres verriers, près des ouvreaux, avaient interrompu le travail et souriaient, tandis que les coupes se décoloraient au bout des cannes.

— Dunque, parona mia, se dégnela de acetar [36] ?

On l’aurait cru sorti d’un panneau de Bartolomeo Vivarini, frère d’un de ces fidèles agenouillés sous le manteau de la Vierge à Santa-Maria-Forjxiosa : courbé, décharné, desséché, comme affiné par le feu, aussi fragile que si sa peau eût recouvert une ossature de verre, avec des boucles Tares et grises, un nez effilé et rigide, un menton pointu, des lèvres très minces d’où partaient, aux angles, les plis de la finesse et de l’attention, avec des mains souples, agiles et prudentes, rougies de brûlures cicatrisées, exprimant par leur forme l’adresse et l’exactitude, habilitées aux gestes conducteurs des belles lignes dans la matière sensible, vrais instruments de cet art délicat, rendues parfaites chez l’héritier par l’exercice ininterrompu durant toute une série de générations laborieuses.

— Oui, vous êtes un Seguso, — dit Effrena qui l’examinait. — Vos mains sont la preuve de votre noblesse.

Le verrier les regarda en souriant, le dos et la paume.

— Léguez-les, par testament, au Musée de Murano, avec votre canne à souffler.

Si, perché i le meta in composta corne el cuov de Canova e le vissole padovane [37]!

Le rire franc des travailleurs courut autour de l’autel ardent, et les coupes naissantes oscillèrent au bout des cannes, roses et bleuâtres comme les corymbes de l’hortensia qui commence à changer de couleur.

— Mais la preuve décisive, ce sera votre verre. Voyons-le. L’actrice n’avait rien dit, parce qu’elle redoutait l’altération

de sa voix ; mais toute sa grâce affable, soudainement réapparue à fleur de sa tristesse, avait accepté le don et récompensé le donateur.

— Voyons, Seguso.

Le petit homme gratta sa tempe moite avec un geste de perplexité, flairant le bon connaisseur.

— Je devine peut-être, — continua Stelio, en s’approchant de la chambre à recuire et jetant un regard d’élection sur les vases réunis. — Si c’est celui-là…

Et voilà que, par sa présence, il avait apporté au milieu du travail habituel une animation insolite, la joyeuse ardeur de jeu que sans cesse il poursuivait dans sa propre vie. Toutes ces âmes simples, après avoir souri, se passionnaient pour l’épreuve ; elles attendaient le choix avec l’anxiété curieuse avec laquelle on attend le résultat d’un pari ; elles avaient hâte de iahe la comparaison entre la subtilité du maître et celle du juge. Et ce jeune homme inconnu, qui se trouvait là comme dans un Heu familier et qui savait se mettre au niveau des hommes et des choses avec une sympathie si spontanée et si rapide, n’était déjà plus un étranger pour eux.

— Si c’est celui-là…

La Foscarina se sentait attirée dans le jeu et comme contrainte d’y prêter son attention, subitement exempte d’aigreur et de rancune devant la félicité de son ami. Là aussi, sans nul effort, il avait enflammé de beauté et de passion les instants fugitifs, communiqué la contagieuse ferveur de sa vitalité aux personnes présentes, soulevé les esprits dans une sphère supérieure, réveillé chez ces artisans déchus l’antique orgueil de leur art. Pour quelques instants, l’harmonie d’une ligne pure était devenue le centre de leur monde. Et l’animateur se penchait vers les vases réunis comme si, du choix qu’il allait faire, eût dépendu la fortune de ce petit verrier perplexe.

ce Oui, c’est vrai, toi seul sais vivre », lui disait-elle dans un regard de tendresse. « Il est juste que tu aies tout. Je serai contente de te voir vivre, de te voir jouir. Et fais de moi ce qu’il te plaira ! »

Elle souriait en s’anéantissant. Elle lui appartint comme une chose tenue dans le poing, comme une bague au doigt, comme un gant, comme un. vêtement, comme une parole qu’on peut dire ou ne pas dire, comme un vin qu’on peut boire ou verser à terre.

— Eh bien, Seguso ? — s’écria-t-il, impatient de l’hésitation qui se prolongeait. " .

L’homme le regarda dans les prunelles ; puis, retrouvant son assurance, il se confia à son instinct natif. Entre tous ces vases, il y en avait cinq sortis de ses mains ; ils se distinguaient des autres comme s’ils eussent appartenu à une espèce différente. Mais lequel des cinq était le plus beau ?

Les ouvriers inclinaient vers lui leur visage, tout en exposant au feu les coupes fixées au bout des cannes, pour les empêcher de se refroidir. Et les flammes, claires comme celles que donnent les feuilles crépitantes du laurier, ondoyaient de l’autre côté des parafeux, semblant tenir les hommes, captifs par les fers de l’art.

— Oui ! oui ! — s’écria Stelio. en voyant le maître verrier extraire avec des précautions infinies le vase de sort choix. — Le sang ne ment point. Elle est digne de la dogaresse Foscarina, la coupe que tu lui donnes !

Le maître verrier, tenant la tige de la coupe entre le pouce et l’index, souriait devant l’actrice, le visage éclairé par cette chaude louange. Son air de subtilité et de sagacité rappelait à l’esprit le petit renard d’or qui court sur la queue du coq dans les armoiries de Murano. Ses paupières, rougies par les reflets violents, battaient sur son regard tourné vers l’œuvre fragile qui brillait encore dans sa main avant de partir ; et en ses doigts caressants et en toute son attitude se rêvé-. lait la faculté héréditaire de sentir la difficile beauté des lignes simples et des fines colorations. Elle était comme une de ces fleurs miraculeuses qui éclosent sur des arbustes maigres et tordus, la coupe tenue par l’homme voûté qui en était le créateur.

Très belle, en vérité, cette coupe, et mystérieuse comme les choses naturelles, conservant dans sa concavité la vie du souffle humain, rivale des eaux et des cieux par sa transparence, pareille en sa frange violette aux méduses errantes sur les mers, simple, pure, sans autre ornement que cette frange marine, sans autres membres que son pied, sa tige et sa lèvre. Et pourquoi elle était si belle, personne n’aurait pu le dire, ni en un mot ni en mille. Et son prix était nul ou incalculable, selon la qualité de l’œil qui la contemplait.

*
* *

— Elle se cassera, dit Stelio.

L’actrice avait voulu porter à la main le don du verrier sans le protéger par une enveloppe, comme on porte une fleur.

— Je vais ôter mon gant.

Elle posa la coupe sur la margelle du puits qui était au milieu de l’enclos sacré. La rouille de la poulie, la façade fruste de la basilique avec ses vestiges byzantins, la brique rouge du campanile, l’or de la paille mise en meules de l’autre côté du mur, et le bronze des hauts lauriers, et le visage des femmes qui enfilaient des verroteries sur le seuil des portes, et les herbes, et les nuages, et toutes les apparences d’alentour modifiaient la sensibilité du verre lumineux. Dans sa couleur se fondirent toutes les couleurs ; et il parut vivre d’une vie multiple en son exiguïté, comme l’iris animal où se reflète l’Univers.

— Imaginez quelle somme d’expérience il a fallu pour produire cette chose belle ! — dit le poète étonné. —Toutes les générations des Seguso, durant une suite de siècles, ont concouru par le souffle et par le toucher à la nativité de cette créature, dans le moment heureux où il fut donné à ce petit verrier inconscient de suivre l’impulsion lointaine et de la transmettre exactement à la matière. Le feu était égal, la pâte était riche, l’air était tempéré ; tout était favorable. Et le miracle s’est accompli.

La Foscarina prit entre ses doigts nus la tige de la coupe.

— Si elle se cassait, dit Stelio, il faudrait lui élever un mausolée, comme fit Néron aux mânes de sa tasse brisée. Ah ! l’amour des choses ! Un autre despote, Xerxès, vous a devancée, mon amie, en parant de colliers un bel arbre.

Elle avait sur les lèvres, où tombait la lisière du voile, un sourire à peine visible, mais continu ; et il connaissait ce sourire, pour en avoir souffert sur la rive de la Brenta, dans la campagne attristée par les statues.

— Des jardins, des jardins, partout des jardins ! Autrefois, c’étaient les plus beaux du monde : des paradis terrestres, comme les appelle Andréa Galmo, consacrés à la poésie, à la musique et à l’amour. Peut-être quelqu’un de ces vieux lauriers a-t-il entendu Aide Manuce parler grec avec Navagero, ou Madonna Gasparina soupirer sur les traces du comte de Collalto…

Ils suivaient un chemin resserré entre les clôtures des jardins désolés. Au sommet des murs, dans les interstices des briques rougeâtres, on voyait trembler d’étranges herbes, longues et raides comme des doigts. Les lauriers de bronze avaient leurs cimes dorées par le soleil couchant. L’air scintillait d’une innombrable poussière d’or, comme les aventurines.

— Doux et terrible sort, que celui de cette Gaspara Stampa ! Connaissez-vous ses Rimes ? Oui, je les ai vues un jour sur votre table. C’est un mélange de glace et de feu. Par instants, à travers le pétrarquisme du cardinal Bembo, sa passion mortelle jette quelque beau cri. Je sais d’elle un vers magnifique :

Vivere ardendo e non sentire il male [38] !

— Vous rappelez-vous, Stelio, — dit la Foscarina, avec cet inextinguible sourire qui lui donnait l’apparence d’une somnambule, — vous rappelez-vous le sonnet qui commence ainsi :

Signore, io so che in me non son più viva,
E veggo ornai ch’ancor in voi son morta[39]… ?

— Non, Fosca, je n’en ai pas souvenir.

— Vous rappelez-vous votre belle imagination sur la Saison défunte ? Elle gisait dans la barque funèbre, vêtue d’or comme une dogaresse ; et le cortège la conduisait à l’île de Murano où un maître du feu devait l’enfermer dans une enveloppe de verre opalin, afin que, submergée au fond de la lagune, elle pût au moins contempler les ondulations des algues… Vous rappelez-vous ?

— C’était un soir de septembre.

— Le dernier soir de septembre, le soir de l’Allégorie. Une grande lumière sur Fcau… Vous étiez un peu enivré, vous parliez, vous parliez… Que de cboses vous avez dites ! Vous arriviez de la solitude et votre âme trop pleine débordait. Vous répandîtes sur votre compagne un flot de poésie. Une barque passa, cbargée de grenades… Je m’appelais Perdita… Vous rappelez-vous ?

Elle-même, dans sa marche, sentait l’extrême légèreté de ses pas, et qu’il y avait en elle quelque chose d’évanescent, comme si son corps eût été sur le point de se changer en une ombre. Le sentiment qu’elle avait de sa personne physique paraissait dépendre de ce verre qu’elle portail à la main, ne subsister que dans cette inquiétude que lui donnait la fragilité de l’objet et la crainte de le laisser tomber à terre, tandis que sa main nue se refroidissait peu à peu et que les veines y prenaient la couleur de la frange marine qui courait autour de la coupe.

— Je m’appelais encore Perdita… Avez-vous dans l’esprit, Stelio, un autre sonnet de Gaspara qui commence ainsi :

Io vorrei pur ehe Amor dicesse corne
Debbo seguirlo[40]…?

Et ce madrigal :

Se ta crediplacere al mio signore[41]

— Je ne vous savais pas si familière avec la malheureuse Anassilla, mon amie.

— Ah ! je vous dirai… J’avais à peine quatorze ans lorsque je jouai dans une vieille tragédie romantique intitulée Gaspara Stampa. Je jouais le rôle de la protagoniste… Ce fut à Dolo, où nous passâmes l’autre jour quand nous allions à Strà ; ce fut dans un petit théâtre de campagne, dans une espèce de baraque… Ce fut l’année qui précéda la mort de ma mère… Je me rappelle bien… Je me rappelle certaines choses comme si elles étaient d’hier. Et vingt ans sont passés !… Je me souviens du son qu’avait ma voix grêle encore, quand je la forçais dans les tirades parce que, du fond des coulisses, quelqu’un me chuchotait de crier fort, toujours plus fort… Gaspara se désespérait, se torturait, délirait pour son cruel comte… Je ne connaissais pas, je ne comprenais pas toutes ces choses, dans ma petite âme profanée ; mais je ne sais quel instinct de douleur m’amenait à trouver les accents et les cris capables d’émouvoir cette foule misérable dont nous attendions le pain quotidien. Dix personnes affamées s’acharnaient sur moi comme sur un gagne-pain ; le besoin brutal coupait et arrachait toutes les fleurs de rêve qui naissaient de ma précocité tremblante… Époque de sanglots, de suffocations, d’effrois, de lassitudes folles, de muette horreur ! Ceux qui me martyrisaient ne savaient pas ce qu’ils faisaient, pauvres gens hébétés par la misère et par le travail. Dieu leur pardonne et leur fasse paix ! Seule, ma mère qui, elle aussi,

Per amar molto ed esser poco amata
Visse e mori infelice[42],

seule, ma mère avait pitié de ma peine et souffrait de mon supplice et savait me prendre entre ses bras, calmer mon tremblement horrible, pleurer quand je pleurais, me consoler, Bénie, bénie soit-elle !

Sa voix s’altéra. Au fond d’elle-même, les yeux maternels se rouvrirent, cléments et fermes, infinis comme un horizon de paix. «Dis-moi, toi, dis-moi, ce que je dois faire ! Guide-moi, instruis-moi, toi qui sais ! » Toute son âme ressentit l’étreinte de ces bras ; et, du lointain des ans, la douleur reflua vers elle à pleins bords, mais sans âpreté, devenue presque suave. Les souvenirs de la lutte et de la souffrance la baignaient comme d’une onde chaude, la soutenaient, la réconfortaient. Sur quelles enclumes n’avait-il pas été battu, le fer de sa volonté ! Dans quelles eaux n’avait-il pas reçu sa trempe ! Dure, pour elle, avait été l’épreuve, et difficile la victoire, obtenue au prix d’un labeur tenace, contre les forces brutales et hostiles. Elle avait été témoin des plus atroces misères, des plus sombres ruines ; elle avait connu les efforts héroïques, la pitié, l’horreur, la face de la mort.

— Je sais ce qu’est la faim, Stelio, et ce qu’est la tombée de la nuit quand le gîte est incertain, dît-elle avec douceur.

Elle s’était arrêtée entre les deux murs et relevait sa voilette sur son front ; les yeux libres, elle regarda son ami.

Il pâlit sous ce regard, tant fut soudain son émoi et rude son étonnement, à la voir apparaître sous cet aspect inattendu. Il se trouva déconcerté comme par l’incohérence d’un rêve, incapable de relier cette extraordinaire apparition aux traces récentes de la vie, incapable d’appliquer le sens de ces paroles à cette même figure de femme qui lui souriait et dont les doigts nus tenaient encore le verre délicat. Pourtant, il avait bien entendu : et elle était là, cette femme, dans son beau manteau de zibeline, avec la douceur de ses beaux yeux qui s’allongeaient parmi les cils, comme embués continuelle- ment par une larme qui continuellement y monterait et s’y dissoudrait sans se répandre, là, sur le sentier solitaire, entre les deux murs.

— Et je sais encore autre chose.

À parler ainsi, elle éprouvait un bien inaccoutumé. Cette humilité raffermissait son cœur comme l’acte de fierté le plus hardi. Jamais la conscience de sa domination et de sa gloire, dans le monde ne l’avait exaltée en face de l’homme qu’elle adorait ; mais, à présent, la mémoire de cet obscur martyre, de cette pauvreté, de cette faim, créait dans son cœur un sentiment de supériorité réelle sur celui qu’elle croyait invincible.

De même que, sur la rive de la Brenta, les paroles de Stelio lui avaient pour la première fois semblé vaines, de même, à présent, elle se sentait pour la première fois plus forte, en son expérience de la vie, que cet homme à qui tous les bonheurs avaient souri depuis le berceau et que tourmentaient seulement les furies de son désir et les anxiétés de son ambition. Elle l’imagina aux prises avec le besoin vil, obligé au travail comme l’esclave, accablé sous le fardeau des difficultés journalières. « Aurait-il trouvé alors l’énergie pour résister, la patience pour supporter ? » Il lui apparut débile et perdu dans les âpres tenailles de la nécessité, humilié, impuissant, ce Ah ! pour toi toutes les choses joyeuses et superbes, aussi longtemps que tu vivras, aussi longtemps que tu vivras ! »

Elle ne put soutenir la tristesse de cette image, elle se hâta de la chasser avec un emportement de défense et de protection presque maternel. Et, par un geste involontaire, elle posa une main sur l’épaule de son ami ; dès qu’elle s’en aperçut, elle la retira ; puis -elle l’y posa de nouveau. Elle sourit, parce qu’elle savait ce qu’il ne devait jamais savoir, parce qu’elle avait vaincu ce qu’il n’aurait jamais pu vaincre. Elle réentendit en elle-même les paroles graves d’une pro- messe terrible : «Dis-moi que tu n’as pas peur de souffrir… Je crois ton âme capable de supporter toute la douleur du monde. » Ses paupières semblables aux violettes s’abaissèrent sur cet orgueil secret ; mais, dans les lignes de son visage, apparut une beauté infiniment subtile et complexe qui émanait d’une concordance nouvelle entre les forces intérieures, d’une mystérieuse orientation de la volonté affranchie. Dans l’ombre qui tombait des plis de la voilette relevée sur les sourcils, sa pâleur s’anima d’une vie inimitable.

— Je n’ai pas peur de souffrir, — dit-elle, répondant à celui qui avait parlé auprès de la rivière lointaine.

Et sa main effleura la joue de son ami.

Il se tut, enivré, comme si elle lui avait donné à boire l’essence même de son cœur exprimé comme une grappe dans ce calice. De toutes les formes naturelles qui les environnaient, dans la lumière diffuse, nulle ne lui parut égaler en mystère et en beauté cette face humaine qui laissait entrevoir par delà ses lignes une profondeur sacrée où, sans doute, quelque grande chose venait de s’accomplir en silence. Il tremblait, attendant qu’elle continuât.

Ils marchèrent, un bout de chemin, l’un à côté de l’autre, entre les deux murs. Humble était le chemin, sourd et mou sous leurs pieds ; mais au-dessus pendaient les nuages radieux. Ils arrivèrent à un carrefour où s’élevait une maison de pauvres gens, presque en ruine. La Foscarina s’arrêta pour la regarder. Les contrevents vermoulus et disjoints étaient maintenus ouverts par un roseau mis en biais. Le soleil bas pénétrait dans la masure, frappait sur la muraille enfumée, permettait de voir les meubles : une table, un banc, un berceau.

— Vous rappelez-vous, Stelio, dit-elle, cette auberge où nous entrâmes, à Dolo, pour attendre le train ? L’auberge du Vampa : un grand feu brûlait sous le manteau de la cheminée ; les ustensiles de cuisine reluisaient contre les murs ; les tranches de polenta cuisaient sur le gril. Il y a vingt ans, cette auberge était toute pareille : même feu, mêmes ustensiles, même polenta. Ma mère et moi, nous y entrions après la représentation et nous allions nous asseoir sur le banc, devant une table. J’avais pleuré, j’avais hurlé, j’avais déliré, j’étais morte par le poison ou par le fer, sur les planches. Je conservais dans les oreilles la résonance des vers, comme celle d’une voix qui n’eût pas été la mienne, et, dans l’âme, une volonté étrangère que je ne parvenais pas à chasser, comme d’une personne qui, luttant contre mon inertie, essayerait de faire encore ces pas et ces gestes… La simulation de la vie demeurait dans les muscles de ma face qui, certains soirs, ne parvenaient pas à se calmer… C’était déjà le masque, la sensation du masque vivant, qui naissait… J’ouvrais des yeux démesurés… Un froid tenace demeurait dans les racines de mes cheveux… Je ne réussissais pas à recouvrer la pleine connaissance de moi-même et de ce qui arrivait autour de moi…

» L’odeur de la cuisine me donnait des haut-le-cœur ; les mets qui étaient dans mon assiette me paraissaient trop grossiers, pesants comme les pierres, impossibles à avaler. Cette répugnance me venait de je ne sais quoi d’indiciblement délicat et précieux que je sentais au fond de ma fatigue, d’une noblesse indistincte que je sentais au fond de mon humiliation… Je ne sais pas dire… C’était peut-être l’obscure présence de cette force qui devait plus tard se développer en moi, de cette élection, de cette diversité dont m’avait marquée la Nature… Parfois, le sentiment de cette diversité devenait si profond, qu’il me séparait presque de ma mère — Dieu me pardonne ! — qu’il m’éloignait presque d’elle… Une grande solitude se faisait au dedans de moi ; rien ne me touchait plus, de tout ce qui m’entourait. Je demeurais seule avec ma destinée… Ma mère, qui était à mon flanc, reculait pour moi dans un lointain infini. Ah ! elle devait bientôt mourir et déjà se préparait à me quitter ; et cela, c’en était peut-être le présage ! Elle me pressait de manger, avec des paroles qu’elle seule savait dire. Je lui répondais : « Attends ! attends ! » Je ne pouvais que boire ; j’avais l’avidité de l’eau froide. Certaines fois, quand j’étais plus lasse et plus tremblante, je souriais longuement. Et elle-même, la chère femme, avec son cœur profond, n’arrivait pas à comprendre de quoi naissait mon sourire…

» Heures sans égales, où il semble que soit rompue la prison du corps, pour l’âme qui s’en va errante aux limites extrêmes de la vie !… Que fut votre adolescence, à vous, Stelio ? Qui pourrait l’imaginer ? Tous nous avons éprouvé le poids du sommeil qui soudain s’appesantit sur la chair, après la fatigue ou après l’ivresse, lourd et rapide comme un coup de massue, et qui nous anéantit. Mais il arrive aussi que, pendant la veille, le pouvoir du rêve s’empare de nous avec la même violence, nous saisit et nous maîtrise ; et notre volonté n’a pas assez de force pour lui résister, et, il semble que tout le tissu de notre existence se défasse et qu’avec les mêmes fils nos espérances en tissent un autre plus luisant et plus étrange… Ah ! il me revient à la mémoire quelques-unes des belles paroles que vous avez dites sur Venise, ce soir-là, lorsque vous l’avez représentée avec des mains merveilleuses, attentive à composer ses lumières et ses ombres dans une continuelle œuvre de beauté. Vous seul savez dire ce qui est indicible…

» Là, sur ce banc, devant cette table rustique, dans l’auberge du Vampa, à Dolo, où l’autre jour le sort me ramenait avec vous, j’eus les plus extraordinaires visions que le rêve ait jamais suscitées dans mon âme. Je vis ce qui est inoubliable : je vis se superposer aux formes réelles qui m’environnaient les figures qui naissaient de mon instinct et de ma pensée. Là, sous mes yeux fixes qu’avait brûlés la lumière fumeuse et rouge du pétrole, la rampe improvisée, là commença de s’animer le monde de mes expressions… Les premières lignes de mon art se sont développées dans cet étal d’angoisse, de lassitude, de fièvre, de répugnance, où ma sensibilité devenait pour ainsi dire plastique, à la façon de cette matière incandescente que tout à l’heure les verriers tenaient à l’extrémité de leurs cannes. Il y avait en elle une aspiration naturelle à être modelée, à recevoir un souffle, à remplir le creux d’une empreinte… Certains soirs, sur cette muraille que recouvraient les ustensiles de cuivre, je me voyais, comme dans un miroir, en des attitudes de douleur et de fureur, le visage méconnaissable ; et, pour échapper à l’hallucination, pour interrompre la fixité de mon regard, je battais rapidement des paupières. Ma mère me répétait : « Mange, ma fille, mange au moins ceci ! » Mais qu’étaient le pain, le vin, la viande, les fruits, toutes ces choses pesantes, achetées avec l’argent durement gagné, en comparaison de ce que j’avais au dedans de moi ? Je lui répétais : «Attends !» Et, quand nous nous levions pour partir, j’emportais avec moi un grand morceau de pain. Il me plaisait de le manger le matin suivant, dans la campagne, au pied d’un arbre ou au bord de la Brenta, assise [sur une pierre ou sur l’herbe… Oh ! ces statues !

La Foscarina s’arrêta encore, au bout d’un autre sentier bordé de murs qui menait à un pré désert, au Campodi-San-Bernardo, où était l’ancien couvent. On apercevait au fond le clocher de Santa-Maria-degli-Angeli, sur lequel un beau nuage imitait une rose à l’extrémité d’une tige. Et l’herbe était molle, placide, verdoyante, comme dans le parc des Pisani, à Strà.

— Ces statues ! — répéta l’actrice, le regard attentif comme si elles avaient été là, devant elle, en foule, et lui eussent barré le passage. — Elles ne m’ont pas reconnue, l’autre jour ; mais moi, je les ai bien reconnues, Stelio.

Les heures lointaines, les campagnes humides et vaporeuses, les plantes dépouillées, les villas en ruine, le fleuve silencieux, les reliques des reines et des impératrices, les visières de cristal sur le visage fébrile, le labyrinthe sauvage, la poursuite vaine, la terreur et l’agonie, la pâleur splendide et terrible, le corps glacé sur les coussins de la voiture, les mains mortes, toutes ces tristesses s’illuminèrent d’une lumière nouvelle dans l’esprit de l’aimé. Et il regarda la créature merveilleuse en palpitant de frayeur et de stupeur, comme s’il la voyait pour la première fois et que ses traits, son pas, sa voix, ses vêtements eussent des significations multiples et extraordinaires, insaisissables pour lui comme les éclairs dans leur rapidité et dans leur nombre.

Elle était là, créature de chair périssable, assujettie aux tristes lois du temps ; et une masse démesurée de vie réelle et idéale pesait sur elle, se dilatait autour d’elle, battait selon le rythme de cette respiration même. Elle était parvenue à la limite de l’expérience humaine, la femme désespérée et nomade : elle savait ce que lui-même ne pourrait jamais savoir. L’homme de joie sentit l’attraction de toute cette douleur accumulée, de toute cette humilité et de tout cet orgueil, de tant de guerre et de tant de victoire. Il aurait voulu vivre cette vie. Il envia ce destin. Émerveillé, il considérait sur cette main nue les délicates veines violettes, aussi apparentes que si la peau ne les eût pas recouvertes, et les ongles fins qui brillaient autour de la tige hyaline. Il pensait à une goutte de ce sang qui circulait à travers cette substance limitée par les contours communs et pourtant incommensurable comme l’univers. Il lui sembla qu’il n’y avait au monde qu’un seul temple : le corps humain. Il éprouva un anxieux désir d’arrêter cette femme, de se mettre devant elle, de l’examiner attentivement, d’en découvrir tous les aspects, de l’interroger sans fin.

D’étranges demandes lui montaient à l’esprit : « Jeune fille, ne parcourais-tu pas les grandes routes dans le chariot chargé de décors, étendue sur une botte de feuillage, suivie par la troupe des histrions, le long des vignes, et un vendangeur ne t’offrait-il pas une corbeille de raisins ? L’homme qui le posséda pour la première fois ne ressemblait-il pas à un satyre, et, dans ta terreur, n’entendais-tu pas gronder sur la plaine le vent qui emportait au loin cette part de toi-même que tu chercheras toujours et ne retrouveras jamais ? Combien de larmes t’avait-il fallu boire, le jour où je t’entendis, pour qu’Antigone parlât en toi d’une voix si pure ? As-tu vaincu les peuples l’un après l’autre, comme on gagne les batailles pour conquérir un empire ? Les reconnais-tu divers à leur odeur, comme on reconnaît les fauves ? Un peuple se rebella, te résista ; et, en le domptant, tu l’aimas plus que ceux qui t’adorèrent à ta première apparition. Un autre, par delà l’Océan, à qui tu révélas une manière de sentir inconnue, ne peut t’oublier et t’envoie des messages pour que tu lui reviennes… Quelles beautés subites verrai-je naître de ton amour et de la douleur ? »

Là, sur ce pré solitaire de l’île oubliée, sous le clair ciel d’hiver, elle lui réapparaissait telle qu’elle lui était apparue en cette lointaine nuit dionysiaque, parmi les louanges des poètes assis dans le cénacle. La même puissance de fécondation et de révélation émanait de la femme qui venait de dire en soulevant son voile : «Je sais ce qu’est la faim… »

— C’était en mars, je me rappelle, — continua la Poscarina, doucement. — Je sortais dans les champs de bonne heure, avec mon pain. Je marchais à l’aventure ; je me proposais pour but les statues. J’allais de l’une à l’autre, et je m’arrêtais devant elles comme si je leur eusse fait visite. Plusieurs me semblaient très belles, et je m’essayais à imiter leurs gestes. Mais je restais plus longtemps en compagnie des mutilées, comme par un instinct de les consoler. Le soir, sur la scène, en récitant mon rôle, je me rappelais quelqu’une d’entre elles, et j’avais un sentiment si profond de son éloignement et de sa solitude dans la campagne tranquille, sous les étoiles, qu’il me semblait que je ne pouvais plus parler. La foule s’impatientait de ces pauses trop longues… Parfois, quand je devais attendre que mon interlocuteur eût fini sa tirade, je prenais l’attitude de telle ou telle qui m’était plus familière, et je demeurais immobile comme si j’avais été de marbre, moi aussi. J’avais déjà commencé à me sculpter moi-même…

Elle sourit. La.grâce de sa mélancolie surpassait la grâce du jour déclinant.

— J’en aimai une tendrement : une qui avait perdu les bras avec lesquels, jadis, elle soutenait sur sa tête une corbeille de fruits. Mais les mains étaient restées attachées à la corbeille et me faisaient peine. Cette statue s’élevait sur son piédestal dans un champ de lin ; près de là, il y avait un petit canal aux eaux stagnantes, où le ciel reflété continuait l’azur des fleurs. Quand je ferme les yeux, je revois le visage de pierre et le soleil qui se colore en passant à travers les tiges du Un comme à travers un cristal vert… Toujours, de- puis cette époque, aux moments les plus chauds de mon art, sur la scène, apparaissent dans ma mémoire des visions de paysages, et surtout lorsque, par la seule force du silence, je réussis à communiquer un grand frisson à la foule qui me regarde…

Le haut de ses joues s’était allumé un peu ; et, comme le soleil oblique, en l’investissant, tirait des étincelles de la zibeline et de la Coupe, son animation ressemblait à un accroissement de lumière.

— Quel printemps que celui-là ! Dans ma vie errante, ce fut alors que je vis pour la première fois un grand fleuve. Il m’apparut tout à coup, gonflé et rapide entre deux rives sauvages, dans une plaine enflammée comme un champ de chaume, sous les rayons horizontaux du soleil qui en effleurait la limite, pareil à une roue de feu. Je compris alors ce qu’il y a dé divin dans un grand fleuve qui traverse la terre. C’était l’Adige ; il descendait de Vérone, la ville de Juliette…

Un trouble ambigu se cachait au fond de son âme, pendant qu’elle évoquait ainsi la misère et la poésie de son adolescence. Elle était induite à continuer par une sorte de fascination ; et néanmoins elle ne savait pas de quelle manière elle en était venue à ces confidences, alors qu’elle s’était préparée à entretenir son ami d’une autre jeunesse, non passée, mais présente. Par quelle surprise de l’amour, après une soudaine tension de sa volonté, après un ferme propos d’affronter la vérité douloureuse, après un effort pour recueillir son énergie en désarroi, était-elle arrivée à s’attarder dans la commémoration de jours si lointains et à recouvrir avec la virginale image d’elle-même cette autre image si différente ?

— Nous entrâmes à Vérone un soir de mai, par la porte du Palio. Je suffoquais d’anxiété. Je serrais contre mon cœur le cahier où j’avais transcris de ma main le rôle de Juliette, et je répétais en moi-môme les paroles qu’elle prononce quand elle paraît pour la première fois : « Qui m’appelle ? Me voici. Quelle est votre volonté ? » Mon imagination était bouleversée par une coïncidence étrange : ce même jour, j’accomplissais ma quatorzième année, l’âge de Juliette ! Le bavardage de la nourrice me résonnait dans les oreilles ; et, peu à peu, mon propre sort se confondait avec celui de la Véronaise. Au coin de toutes les rues, je croyais voir venir à ma rencontre un cortège qui accompagnerait un cercueil couvert de roses blanches. Lorsque j’aperçus les tombeaux des Scaliger enfermés dans leurs grilles, je criai à ma mère : « C’est la tombe de Juliette ! » Et j’éclatai en sanglots, et j’eus une envie désespérée d’aimer et de mourir. « Ô loi que trop tôt je vis sans te connaître, et que je connus trop tard ! »

Sa voix qui répétait les immortelles paroles pénétra le cœur de l’aimé comme une mélodie déchirante. Elle s’arrêta encore et répéta :

— Trop tard !

C’étaient les paroles atroces que l’aimé lui-même avait proférées, qu’elle-même avait redites, dans le jardin nocturne où les étoiles cachées des jasmins embaumaient, où les fruits aussi embaumaient comme dans les vergers des îles, alors que l’un et l’autre étaient sur le point de céder au désir cruel. « Il est trop tard, il est trop tard ! » La femme qui n’était plus jeune, là, sur cette bonne herbe, avait devant elle, maintenant, l’image ancienne d’elle-même et sa virginité palpitante sous la tunique de Juliette, au premier rêve de son amour. Parvenue à la limite de son expérience, n’avait-elle pas conservé ce rêve intact, hors de l’atteinte des hommes et du temps ? Mais à quoi bon ? Si elle évoquait sa plus lointaine jeunesse morte, ce n’était que pour passer dessus, pour la fouler aux pieds en menant l’aimé vers l’autre, vers celle qui vivait et qui attendait.

Avec le sourire de sa peine inimitable, elle dit :

— Je fus Juliette.

Autour d’eux, l’air était si calme que la fumée des fournaises s’y attardait en taches immobiles. L’or tremblait par- tout, comme dans les aventurines. Sur le clocher de Santa-Maria-degli-Angeli, la nue s’empourprait vers les bords. L’eau était invisible ; mais sa douceur passait sur la face des choses, indiciblement.

— Un dimanche de mai, dans l’immense Arène, dans l’amphithéâtre antique, sous le ciel ouvert, devant un peuple qui avait respiré parmi la légende d’amour et de mort, je fus Juliette. Nul frémissement des salles les plus vibrantes, nulles clameurs, nul triomphe ne valut jamais pour moi l’ivresse de cette heure unique. Réellement, lorsque j’entendis Roméo dire : « Ah ! elle apprend aux torches à brûler… », réellement je m’allumai, je me fis de flamme. Avec mes petites économies j’avais acheté sur la place aux Herbes, près de la fontaine de Madonna Verona, une grande botte de roses. Les roses furent mon seul ornement. Je les mêlai à mes paroles, à mes gestes, à toutes mes attitudes ; j’en laissai tomber une aux pieds de Roméo quand nous nous rencontrâmes ; du balcon, j’en effeuillai une sur sa tête ; et, à la fin, je les semai toutes sur son cadavre, dans le tombeau.

» Le parfum, l’air et la lumière me ravissaient. Mes paroles coulaient avec une étrange facilité, presque involontaires, comme dans le délire ; et je les entendais accompagnées par le bourdonnement continu de mes veines. Je voyais le vaisseau profond de l’amphithéâtre moitié au soleil, moitié à l’ombre ; et, dans la partie illuminée, je voyais comme un miroitement d’innombrables yeux. Le jour était aussi tranquille qu’aujourd’hui. Pas un souffle ne remuait les plis de ma robe ni mes cheveux qui frissonnaient sur mon cou nu. Le ciel était très lointain ; et pourtant, il me semblait que, de temps à autre, mes plus faibles paroles y résonnaient jusqu’à l’infini comme des tonnerres ou que son azur devenait si profond que j’en étais colorée comme d’une eau marine où je me serais noyée. Et, à tout moment, mes yeux allaient vers les longues herbes qui se dressaient au sommet des murailles ; et il me semblait que d’elles me venait je ne sais quel assentiment aux choses que je disais et faisais ; et, quand je les vis onduler au premier souffle du vent qui se levait sur les collines, je sentis croître mon animation et la force de mon souffle.

» Comme je parlai du rossignol et de l’alouette ! Je les avais entendus mille fois dans les champs ; je connaissais toutes leurs mélodies, celle du bois,, celle du pré, celle de la nue ; je les gardais dans mes oreilles, vivantes et sauvages. Avant de sortir de mes lèvres, chacune de mes paroles avait traversé toute la chaleur de mon sang. Il n’y avait pas de fibre en moi qui ne donnât un son à cette harmonie. Ah ! la grâce, l’état de grâce ! Chaque fois qu’il m’est donné d’atteindre au comble de mon art, je retrouve cet indicible abandon. Je fus Juliette. « C’est le jour, c’est le jour ! » cria ma terreur. Le vent passait dans mes cheveux. Je percevais l’extraordinaire silence où tombait ma lamentation. Il semblait que la foule était disparue sous terre : elle restait muette sur la courbe des gradins, toute dans l’ombre maintenant. Là-bas, le sommet de la muraille flamboyait encore. Je disais la terreur du jour ; mais, en réalité, je sentais sur ma face déjà « le masque de la nuit ». Roméo était descendu. Nous étions morts déjà, entrés déjà dans les ténèbres. Vous vous rappelez ? « Maintenant que tu es là, tu m’apparais comme un mort au fond d’un sépulcre. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle… » J’étais glacée toute, en disant ces choses. Mes yeux cherchèrent la lueur au sommet de la muraille : elle s’était éteinte.

» Le peuple s’agitait dans l’Arène, demandait la mort ; il ne voulait plus écouter ni la mère ni la nourrice, ni le moine. Le frémissement de son impatience accélérait intolérablement les coups de mon cœur. La tragédie se précipitait. J’ai le souvenir d’un grand ciel blanc comme les perles, et de cette rumeur marine qui s’apaisait à mon apparition, et de l’odeur de résine que répandait la torche, et des roses qui me recouvraient, flétries par ma fièvre, et d’un lointain son de cloches qui rapprochait le ciel, et de ce ciel qui perdait peu à peu sa lumière comme je perdais ma vie, et d’une étoile, de la première étoile qui trembla dans mes yeux avec mes pleurs… Quand je retombai sur le corps de Roméo, la foule hurla dans l’ombre avec tant de violence que j’en fus effrayée. Quelqu’un me releva, m’entraîna vers ce hurlement. On approcha la torche de mon visage en larmes : elle crépitait fortement, et elle sentait la résine, et’ elle était rouge et noire, flamme et fumée. Cette torche aussi, comme l’étoile, je ne l’oublierai jamais. Et moi, je devais certainement avoir la couleur de la mort… Ce fut ainsi, Stelio, que, par un soir de mai, le peuple de Vérone put voir Juliette ressuscitée…

Elle s’arrêta encore et ferma les paupières, comme prise de vertige ; mais ses lèvres douloureuses continuaient de sourire à son ami.

— Et ensuite ? Le besoin d’aller, d’aller n’importe où, de traverser l’espace, de respirer dans le vent… Ma mère me suivait en silence. Nous traversâmes un pont, nous cheminâmes le long de l’Adige ; puis, nous traversâmes un autre pont, nous entrâmes dans une petite rue, nous nous égarâmes dans des ruelles obscures, nous trouvâmes une place avec une église ; et vite, vite, encore plus loin. De temps à autre, ma mère me demandait : «Où allons-nous ?» Je cherchais à l’aventure un couvent de capucins où était cachée la tombe de Juliette, puisque, à mon grand regret, on ne l’avait pas ensevelie dans l’un de ces beaux mausolées entourés par ces belles grilles. Mais je ne voulais pas le dire, et je ne pouvais pas le dire. Ouvrir la bouche, prononcer une parole, cela ne m’était pas moins impossible que de détacher une étoile du ciel. Ma voix s’était perdue avec la dernière syllabe de la mourante. Mes lèvres étaient restées scellées par un silence aussi invincible que la mort. Et tout mon corps me paraissait expirant, tantôt glacé, tantôt embrasé, tantôt — comment dirai-je ? — tel que si les seules jointures des os eussent été brûlantes et que le reste eût été de glace. « Où allons-nous ? » me demanda une seconde fois cette bonté infatigable. Ah ! ce qui lui répondait en moi, c’était la dernière parole de Juliette ! Nous étions de nouveau près du fleuve, sur l’Adige, à l’entrée d’un pont. Je crois que je me mis à courir : car, l’instant d’après, je me sentis saisir par les bras de ma mère ; et, dans cette étreinte, je restai là, contre le parapet du pont, suffoquée par les sanglots. « Jetons-nous en bas ainsi embrassées », voulais-je dire ; mais je ne pouvais pas. Le fleuve emportait avec lui la nuit et toutes ses étoiles. Et je sentis que le désir de disparaître n’était pas en moi seule… Ah ! mère bénie !

Elle devint très pâle : toute son âme ressentait l’étreinte de ces bras, les baisers de ces lèvres, les larmes de cette tendresse, la profondeur de cette peine. Mais elle regarda son ami ; et, soudain, un flot de sang vif se répandit sur ses joues et monta jusqu’à son front, comme suscité par une secrète pudeur.

— Qu’est-ce que je vous dis là ? Pourquoi vous ai-je raconté toutes ces choses ? On parle, on parle, sans savoir pourquoi.

Elle baissa les cils sur sa confusion. Au souvenir de cet effroi mystérieux qui avait précédé les signes de la puberté, au souvenir de ce douloureux amour maternel, l’instinct primitif de son sexe se réveillait en son sein stérile. Son avidité féminine, qui se révoltait contre le vœu héroïque de l’abnégation totale, se troubla étrangement, fut prête à recevoir l’illusion. Des racines même de sa substance monta une aspiration informe, qu’elle n’osait pas regarder en face. La possibilité d’une récompense divine brilla sur la tristesse de sa renonciation nécessaire. Elle sentait son cœur trembler, mais elle était comme celui qui n’ose pas lever le regard vers un visage inconnu, parce qu’il ne sait pas s’il y va lire un arrêt de vie ou de mort. Elle craignait de voir tout à coup se dissoudre cette chose qui n’était pas une espérance et qui pourtant ressemblait à une espérance, née de son âme et de sa chair par un phénomène si nouveau. Elle souffrit de la grande clarté qui allumait le ciel, et de ce lieu par où elle passait, et de ces pas qu’elle était obligée de faire, et même de la senceprésence de son ami. Elle songea à la langueur de l’assoupissement, au sommeil qui s’attarde vers l’aube, quand la volonté voilée guide légèrement le rêve heureux. Elle désira la solitude, le repos, la chambre écartée et close, l’ombre des courtines pesantes. Brusquement, avec une anxiété impétueuse qui surgit de cette souffrance, comme pour fixer par un acte mental un fantôme sur le point de s’évanouir, elle ébaucha ces paroles, qui montèrent jusqu’à ses lèvres mais ne les remuèrent point : « Un fils, de toi ! »

Elle se tourna vers son ami et le regarda au fond des prunelles, toute tremblante. Sa pensée secrète flottait dans son regard comme une imploration et comme une désespérance. -Elle parut chercher en lui avec angoisse un signe non révélé, un aspect inconnu, un autre homme. À voix basse, elle l’appela :

— Stelio !

Et sa voix était si changée qu’il tressaillit intérieurement et se pencha vers elle, comme pour lui porter secours.

— Mon amie ! mon amie !

Il voyait avec étonnement et avec crainte passer en elle ces larges ondes de vie, ces expressions extraordinaires, ces lumières et ces ombres alternantes ; et il n’osait parler, n’osait interrompre le travail occulte où s’agitaient les puissances de cette âme grande et misérable. Sous les paroles, il sentait la beauté et la tristesse des choses inexprimées, mais confusément ; et, malgré la certitude que quelque bien difficile allait naître d’une telle fièvre, il ne savait pas à quelle issue cet amour serait conduit par la nécessité de devenir parfait ou de périr. Il avait l’esprit dressé dans une attente merveilleuse, à se sentir vivre avec tant de ferveur en ces lieux oubliés, sur cette herbe chétive, le. long de ce chemin silencieux. Jamais il n’avait eu en lui-même un sentiment plus profond de la force incalculable dont est doué le cœur de l’homme. Et, tandis qu’il entendait le battement de son propre cœur et devinait la violence de l’autre, il lui semblait entendre résonner les coups du marteau sur la dure enclume où se forge le sort humain.

— Parlez-moi encore ! dit-il. Rapprochez-vous encore de moi, chère âme ! Nul instant, depuis que je vous aime, ne vaut ces quelques pas que nous avons faits ensemble aujourd’hui.

Elle continuait son chemin, tête basse, enveloppée par l’illusion. « Cela pourrait-il être ? » Elle sentait autour de ses flancs sa stérilité, comme une ceinture de fer ; elle songeait à la ténacité inexorable des maux enracinés dans la chair brute. Mais la puissance de sa passion et de son désir, fortifiée par une idée de justice, lui apparaissait assez forte pour accomplir un prodige. Et ce qu’il y avait de superstitieux dans sa nature, s’élevant pour voiler sa lucidité, favorisait l’espérance naissante. « Ai-je aimé une seule fois avant cette fois-ci ? N’ai-je pas, durant toute la suite de mes années, attendu ce grand amour qui doit me sauver ou me détruire ? De ceux-là qui ont accru ma tristesse, quel est celui dont j’aurais voulu un fils ? N’est-il pas juste qu’une vie nouvelle sorte de ma vie, maintenant que j’ai fait à mon seigneur le don entier de moi-même ? Ne lui ai-je pas apporté intact mon rêve de vierge, le rêve de Juliette ? Toute mon existence, depuis ce Soir de printemps jusqu’à une nuit d’automne, n’est-elle pas abolie ? » Elle voyait l’Univers transfiguré par son illusion. Le souvenir de sa mère lui donnait de l’amour maternel une image sublime. Les yeux cléments et fermes se rouvraient en elle, et elle priait : « Oh I dis-moi que, moi aussi, je serai pour une créature de ma chair et de mon âme ce que tu as été pour moi ! Réconforte-moi, toi qui sais ! » La solitude de son passé lui réapparut, épouvantable. Dans l’avenir, elle ne vit que la mort ou cette chance de salut. Elle se dit que, pour mériter ce salut, elle supporterait toutes les épreuves ; elle le considéra comme une grâce à obtenir ; elle fut envahie par une religieuse ardeur de sacrifice. Il semblait que la fébrile palpitation de la lointaine adolescence évoquée se renouvelât dans ce trouble et que, comme alors, elle marchât sous le ciel poussée par une force presque mystique.

Elle allait à la rencontre de Donatella Arvale, dont la figure se dessinait sur l’horizon enflammé, au fond d’une rue ouverte vers l’eau calme. Et sa première question, si imprévue, résonnait de nouveau en elle : «Pensez-vous souvent à Donatella Arvale, Stelio ? » La ’rue, courte, conduisait a la Fondamenta degli Angeli, à ce canal encombré par les barques de pêche, d’où l’on voyait la grande lagune unie et radieuse.

Elle dit :

— Quelle lumière ! Comme ce soir-là, quand je m’appelais encore Perdita, Stelio.

Elle répétait une note qu’elle avait déjà touchée dans un prélude resté en suspens.

— Le dernier jour de septembre, ajouta-t-elle. Vous rappelez-vous ?

Elle avait le cœur gros, si gros que, par instants, il semblait l’étouffer, et que la force de son émotion n’était plus en son pouvoir, mais semblait sur le point de lui échapper et de la livrer en proie aux troubles furies dont la subite insurrection l’avait déjà plus d’une fois emportée. Elle voulait que sa voix proférât sans trembler le nom qui, nécessairement, devait résonner dans ce silence entre son ami et elle.

— Vous rappelez-vous ce vaisseau ancré devant les Jardins ? Une salve salua le pavillon que l’on amenait sur la poupe. La gondole passa au ras de la cuirasse.

Elle s’attarda une seconde. Sa pâleur s’anima d’une vie inimitable.

— Alors, dans cette ombre, vous avez nommé Donatella. Elle fit un nouvel effort, comme un nageur qui, submergé

par une vague nouvelle, secoue la tête hors de l’écume.

— Et elle commença d’être à vous.

Elle sentit qu’elle se raidissait de la tête aux pieds, comme par l’effet d’une piqûre venimeuse. Elle fixait ses yeux grands ouverts sur les eaux éblouissantes.

— Elle doit être à vous, — continua-t-elle, avec la rudesse de la nécessité dans la voix, comme pour repousser par un second choc les choses terribles qui s’apprêtaient à surgir du fond de son ardeur.

Étreint par une angoisse violente, incapable de parler, d’interrompre par une parole vaine ces foudroyantes apparitions de l’âme tragique, le jeune homme s’arrêta ; il mit sa main sur le bras de sa compagne pour la faire arrêter aussi.

— N’est-il pas vrai ? — lui demanda-t-elle avec une douceur presque. tranquille, comme si ses nerfs contractés se fussent tout à coup détendus et que sa passion eût accepté le joug imposé par la volonté. — Parlez. Je n’ai pas peur de souffrir. Asseyons-nous ici. Je suis un peu lasse.

Ils s’appuyèrent à un petit mur, en face des eaux. Si pur était le miroir de la lagune, au solstice, que les formes des nuages et des rivages, en s’y reflétant, prenaient une qualité idéale, comme par la vertu d’un art divin. Les choses voisines et les choses lointaines, le rouge palais des Da Mula sur le canal, et, là-bas, le Fort de Tessara, planté d’arbres, avaient dans les deux images la même évidence. Les barques noires, avec leurs voiles repliées, avec leurs filets étendus le long des vergues, recueillaient dans leurs carènes le sentiment de repos infini qui venait des horizons. Nulle de ces lignes ne pouvait être troublée par les paroles de la douleur humaine, et toutes enseignaient le silence et promettaient la paix aux hommes, avec le temps.

— Que vous dirai-je ? — répondit Stelio d’une voix étouffée, comme s’il eût parlé pour lui-même plutôt que pour cette femme, impuissant à surmonter l’angoisse que lui donnaient la certitude de son présent amour et la conscience de son désir inexorable comme le destin. — Peut-être ce que vous avez imaginé est-il vrai ; peut-être n’est-ce qu’un fantôme de votre esprit. Ce qu’à cette heure je sais d’une manière certaine, c’est que je vous aime et que je reconnais en vous toutes les noblesses. Je sais encore une autre chose : que j’ai une œuvre à accomplir et une vie à vivre selon que m’a disposé la Nature. Vous aussi, rappelez-vous ! En ce soir de septembre, je vous parlai longuement de ma vie et du génie qui la mène où elle est destinée. Vous savez que je ne puis renoncer à rien…

Il tremblait comme s’il avait eu dans les mains une arme affilée et que, obligé de la brandir, il ne pût éviter de blesser cette femme sans défense.

—… À rien ; et spécialement à votre amour, qui sans cesse exalte ma force et mon espérance. Mais ne m’avez-vous pas promis plus que l’amour ? Ne pouvez-vous pour moi les choses mêmes que l’amour ne peut ? Ne voulez-vous pas être la constante inspiration de ma vie et de mon œuvre ?

Elle écoutait, immobile, sans battre des paupières : telle une malade en qui serait suspendue l’action du mouvement volontaire et qui assisterait à un spectacle d’horreur comme un esprit dans une statue.

— C’est vrai, — poursuivit-il après une pause anxieuse, retrouvant son courage, dominant sa compassion, comprenant que, de sa sincérité à cette minute dépendait le sort de la libre alliance par laquelle il voulait être, non pas diminué, mais grandi. — C’est vrai : ce soir-là, quand je vous vis descendre parmi la foule en compagnie de celle qui avait chanté, je crus qu’une secrète pensée vous guidait, alors que vous veniez ainsi à ma rencontre…

Elle sentit courir à la racine de ses cheveux un froid subtil et ses yeux s’embuer, bien qu’ils demeurassent arides. Ses doigts tremblaient sur la tige de la coupe ; et les couleurs du ciel et des eaux nuançaient le verre oscillant dans cette main douloureuse.

— Je crus que vous l’aviez choisie vous-même… Vous aviez l’aspect de celle qui sait et qui prévoit… J’en fus troublé.

Dans son atroce torture, elle sentit combien lui eût été doux le mensonge. Elle désira qu’il mentît ou qu’il se tût. Elle mesura l’espace qui la séparait du canal, de l’eau qui engloutit et apaise.

— Il y avait en elle, contre moi, quelque chose d’hostile… Elle me resta obscure, impénétrable… Vous rappelez-vous la façon dont elle disparut ? Son image pâlit ; le désir de son chant demeura. Vous, qui l’avez amenée vers moi, vous l’avez plus d’une fois fait revivre. Vous avez vu son ombre là où elle n’était point.

Elle vit la mort. Nulle autre blessure n’avait pénétré si avant, ne l’avait percée plus cruellement. Elle se répétait : « Moi-même ! moi-même ! » Et elle réentendait le cri de sa perdition : « Elle t’attend ! » Et, de seconde en seconde, ses genoux menaçaient de se détendre, sa chair meurtrie menaçait d’obéir à la volonté furieuse qui la poussait vers l’eau. Mais un point restait lucide en elle, pour considérer que ce n’était ni le temps ni le lieu. Sur la lagune commençaient à noircir les bancs de sable, découverts par la marée descendante. A certains moments, le tourbillon intérieur se dissipait derrière une apparence. Elle croyait ne plus exister ; elle s’étonnait de voir ce verre briller dans sa main ; elle n’avait plus le sentiment de son propre corps. Tout ce qui arrivait n’était qu’imaginaire. Elle s’appelait Perdita. La Saison morte gisait au fond de la lagune. Les paroles étaient des paroles.

— Pourrais-je l’aimer ?

Un souffle encore, et l’obscurité se faisait. De même que la flamme d’une chandelle s’incline sous le vent et paraît se détacher de la mèche, mais toutefois y reste adhérente par un fil d’azur, par une sorte de pâle étincelle qui tout à coup se rallumera et se redressera si le vent cesse, de môme la raison de la malheureuse fut sur le point de s’éteindre. Sur elle passa le vent de la folie. La terreur blanchit et bouleversa son visage.

Il ne la regardait pas ; il avait les yeux fixés sur les pierres.

— Si je la rencontrais encore, pourrais-je désirer de tourner vers moi son destin ?

Il revoyait la personne juvénile, aux reins arqués et puissants, dressée au-dessus de la forêt sonore, parmi le mouve- ment alternatif des archets qui semblaient tirer leur note de l’occulte musique renfermée en elle.

— Peut-être.

Il revoyait ce visage hermétique, presque adamantin, préoccupé par une pensée très secrète, et ce froncement des sourcils qui le rendait hostile.

— Mais qu’importerait cela ? Et que pourraient toutes les vicissitudes et toutes les nécessités de l’existence contre la foi qui nous lie ? Pourrions-nous ressembler à ces petits amants qui passent leurs journées à se quereller, à pleurer et à maudire ?

Elle serra les dents. Elle fut assaillie par l’instinct sauvage de se défendre et d’offenser, comme dans une lutte sans espoir. Sur les incertitudes de sa pensée jaillirent les éclairs d’une volonté homicide,

« Non, tu ne l’auras pas !» Et la brutalité de son tyran lui parut monstrueuse. Il lui sembla qu’elle saignait sous les coups mesurés et réitérés comme cet homme qu’elle avait vu dans une ville des mineurs, sur le chemin blanc. L’horrible scène lui revenait à la mémoire : l’homme atterré par un coup de gourdin, qui se relevait et lâchait de se jeter contre son adversaire, et la massue qui le frappait de nouveau, les coups brandis l’un après l’autre par une main ferme et froide, le bruit sourd du choc sur la tête humaine, l’effort obstiné pour se relever, la ténacité de la vie, la chair du visage réduite en bouillie rouge. Dans l’incohérence de sa pensée, les images atroces de ce souvenir se confondaient avec la réalité de sa torture présente. Elle se leva brusquement, épouvantée de la sauvage énergie qui envahissait tous ses membres. Le verre se brisa dans sa main convulsée, la blessa, tomba en morceaux.

Il tressaillit, lui qu’avait trompé le silence immobile de cette femme ; et il la regarda, et il la vit enfin ; et il vit de nouveau, comme certain soir dans la chambre où sifflaient les tisons, il vit la figure de la démence qui se dessinait sur ce visage décomposé. Il balbutiait des paroles de regret ; mais, au fond de son effroi, bouillonnait l’impatience.

— Ah ! — dit-elle, maîtrisant son tremblement avec une amertume qui lui tordit la bouche, — comme je suis forte ! Une autre fois, ayez soin que l’entaille soit moins lente : j’ai si peu de résistance, mon ami !

Elle s’aperçut que le sang dégouttait de ses doigts. Elle les enveloppa dans son mouchoir, qui rougit. Elle regarda les débris du verre, qui brillaient épars sur le sol.

— La coupe est brisée ! Vous lui avez donné trop de louanges. Si nous lui élevions un mausolée, ici ?

Très amère, presque moqueuse, elle avait les lèvres contractées par un rire acerbe qui n’éclatait pas. Lui se taisait, déçu, le cœur gonflé de rancune : car il voyait la beauté d’un effort détruite comme cette coupe parfaite.

— Imitons Néron, puisque nous avons déjà imité Xerxès ! Elle sentait, d’une façon plus poignante encore que son ami,

le grincement de son sarcasme, la fausseté de sa voix, la méchanceté de ce rire qui était comme un spasme de ses muscles. Mais elle ne parvenait pas à ressaisir son âme, et elle la voyait emportée a la dérive loin de sa volonté, sans recours : tels, sur le navire, les marins dont les mains ont laissé échapper la barre demeurent inertes devant le cabestan qui, virant à rebours avec une violence terrible, abandonne le câble ou les chaînes. Elle éprouvait un besoin âpre et irrésistible de railler, de dévaster, de fouler aux pieds, envahie par une sorte de démon perfide. Tout vestige de tendresse et de bonté avait disparu, et toute espérance, et toute illusion. La haine sourde qui couve sous l’amour des femmes ardentes se révélait dominatrice. Dans le regard de l’homme elle découvrait la môme ombre qui passait sur son propre regard.

— Je vous irrite ? Vous voulez retourner seul à Venise ? Vous voulez laisser derrière vous la Saison morte ? L’eau descend ; mais il y en a toujours assez pour qui n’a pas l’intention de revenir dessus. Vous plaît-il que j’en fasse l’épreuve ? Ne suis-je pas docile à souhait ?

Ces choses insensées, elle les disait d’une voix sifflante ; et elle était devenue presque livide, soudainement émaciée comme si un poison la rongeait. Et Stelio se souvenait de lui avoir vu sur le visage ce môme masque, en un jour lointain de volupté, de fureur et de tristesse. Son cœur se serra ; puis il se desserra.

— Ah ! si je vous ai fait mal, je vous demande pardon ! — dit-il, en essayant de lui prendre une main pour la calmer par la douceur de ce geste. — Mais ne nous étions-nous pas acheminés ensemble vers ce but ? N’est-ce pas de vous que me venait…

Elle l’interrompit, impatiente de cette douceur, de ce baume accoutumé.

— Mal ? Et qu’importe ? Ne vous apitoyez pas, ne vous apitoyez pas ! Ne pleurez pas sur les beaux yeux du lièvre aux reins brisés…

Elle marchait sur le quai, le long du canal violâtre, devant les portes où, dans le crépuscule, étaient encore assises les femmes tenant sur leurs genoux les corbeilles pleines de verroteries. La parole se cassa entre ses dents. La contracture de ses lèvres se changea en une convulsion frénétique de rires qui sonnèrent comme des sanglots déchirants. Son compagnon frissonna ; et il lui parlait, bas, alarmé, sous les yeux suiveurs des curieux.

— Domine-toi 1 Domine-toi ! Oh ! Foscarina, je t’en conjure ! Ne sois pas ainsi ! Je t’en conjure ! Nous arrivons tout de suite au rivage, et bientôt à la maison… Je te dirai… Alors, tu comprendras… Nous sommes dans la rue… Est-ce que tu m’écoutes ?

Sur le seuil d’un logis, elle avait aperçu une femme enceinte, au ventre énorme, gonflée comme une outre, qui encombrait le passage entre les montants de la porte et, d’un air songeur, mangeait un morceau de pain.

— Est-ce que tu m’écoutes ? Foscarina, je t’en conjure ! Tâche de te contraindre ! Appuie-toi sur moi !

Il craignait de la voir s’abattre dans cette horrible convulsion ; et il s’apprêtait à la soutenir. Mais elle hâtait le pas, incapable de répondre, étouffant ses rires avec la main bandée par le mouchoir ; et, dans son spasme, elle croyait sentir la peau de son visage qui se crevassait.

— Qu’as-tu ? que vois-tu ?

Jamais cet homme n’oubliera le changement de ces yeux. Ils étaient béants, fixes, sans regard, d’une mortelle immobilité au milieu[43] des sursauts implacables, comme s’ils avaient été privés de paupières ; et, pourtant, ils voyaient : ils voyaient quelque chose qui n’était pas là, ils étaient pleins d’une vision inconnue, occupés par quelque monstrueuse image qui peut- être engendrait ces rires d’angoisse et de folie.

— Veux-tu que nous nous arrêtions ? Veux-tu boire un peu d’eau ?

Ils se retrouvaient sur le quai des Verriers, où maintenant les boutiques étaient closes, où les pas résonnaient, où les éclats de l’atroce hilarité semblaient se prolonger en échos de même que sous un portique. Combien de temps s’était-il passé depuis qu’ils avaient longé ce canal mort ? Quelle portion de leur vie s’était écoulée dans l’intervalle ? Quelle profondeur d’ombre laissaient-ils derrière eux ?

Descendue dans la gondole, pelotonnée dans son manteau, plus livide que sur la route de Dolo, elle essayait de vaincre son spasme en serrant ses mâchoires avec ses deux mains. Mais, de temps à autre, le rire mauvais lui échappait et grinçait dans le morne silence, rompant le rythme des deux rames. Elle pressait plus fort sur sa bouche, comme pour s’étouffer. Entre la voilette relevée sur les sourcils et le mouchoir taché de sang, ses yeux restaient ouverts et fixes dans l’immensité du crépuscule.

La lagune et le brouillard engloutissaient toutes les formes et toutes les couleurs. Seuls interrompaient la grise uniformité les groupes des pieux, semblables à une procession de moines sur un chemin de cendres. Dans le fond, Venise fumait comme les restes d’un vaste saccage.

Lorsque arriva le bourdonnement des cloches, l’âme se souvint, les larmes jaillirent, l’horreur fut vaincue.

Elle abaissa ses mains, se pencha un peu vers l’épaule de son ami, retrouva sa voix pour lui dire :

— Pardonne-moi.

Elle s’humilia, eut honte d’elle-même. Depuis ce jour, en chacun de ses actes, elle implora silencieusement le pardon et l’oubli.

Alors parut naître en elle une grâce neuve. Elle se fit plus légère, parla bas, marcha dans la maison à pas discrets, se vêtit d’étoffes calmes, voila sous l’ombre des cils ses beaux yeux qui n’osaient pas regarder son ami. La crainte d’être à charge, de déplaire, d’ennuyer, lui donna les ailes de la divination. Sa sensibilité, toujours en éveil, fut aux écoutes et aux aguets devant la porte inaccessible des pensées. A de certaines heures, elle parvint à sentir dans son pouls battre le rythme de cette autre vie.

Son âme, appliquée à créer un nouveau sentiment capable de vaincre les violences de l’instinct, révéla sur son visage par des indices merveilleux la difficulté de celte tâche secrète. Jamais son art parfait n’avait trouvé d’expressions si singulières, ni jamais, de l’ombre de ses traits, n’étaient nées des significations si obscures. Un jour, en la regardant, Stelio lui parla de la puissance infinie qui se recueille dans l’ombre produite par le casque sur le visage du Pensieroso.

— Michel-Ange, dit-il, dans une petite cavité de son marbre, a concentré tout l’effort de la méditation humaine. De même que le fleuve remplit la paume qui se creuse, de même l’éternel mystère dont nous sommes environnés remplit ce peu d’espace ouvert dans la matière des montagnes par le ciseau du Titan ; et il y est resté, il s’y est condensé dans la suite des siècles. Je ne connais que l’ombre mobile de votre visage, Fosca, qui parfois égale cette ombre en intensité, qui parfois même la surpasse.

Avide de poésie et de savoir, elle se tendait toute vers l’animateur. Elle fut pour lui la figure idéale de celle qui écoute et comprend. Le pli fort et sauvage de ses cheveux imita l’impatience des pennes autour de son front pur. Une parole belle tira subitement les larmes de ses yeux, comme la goutte qui tombe dans un vase plein et qui le fait déborder.

Elle lui lut les pages des souverains poètes. La forme auguste du Livre parut magnifiée par les attitudes qu’elle prit en le tenant, par les gestes qu’elle fit en tournant les feuillets, par la religieuse gravité de l’attention, par l’harmonie des lèvres qui changeaient en cadences vocales les signes imprimés. Pour lire le poème de Dante, elle fut sévère et noble comme les sibylles qui, aux voûtes de la Sixtine, soutiennent le poids des saints volumes avec tout l’héroïsme de leur corps ému par le souffle des prophéties. Les lignes de son maintien et jusqu’aux moindres plis de sa tunique, aussi bien que les modulations de sa voix, éclaircirent le texte divin.

La dernière syllabe exhalée, elle vit Stelio se lever d’un bond, trembler comme dans la fièvre, errer à travers la chambre sous l’aiguillon du dieu, haleter de l’angoisse que lui donnaient les tumultes confus de sa force créatrice. Parfois, elle le vit venir à elle avec les yeux rayonnants, transfiguré par une.soudaine béatitude, illuminé par une flamme intérieure, comme si tout à coup se fût allumée en lui une surhumaine espérance ou que se fût révélée une vérité immortelle. Prise d’un frisson qui abolissait dans son sang le souvenir de toutes les caresses, elle le vit venir à elle et courber la tête sur ses genoux, abattu par l’ébranlement terrible du monde qu’il portait en lui-même, par la secousse qui accompagnait quelque métamorphose cachée. Elle souffrit et elle jouit, ne sachant pas s’il souffrait ou s’il jouissait ; elle eut pitié, peur et révérence, à sentir ce corps voluptueux travaillé si profondément par la genèse de l’idée. Elle se tut ; elle attendit ; dans ce front incliné sur ses genoux, elle adora les pensées inconnues.

Mais elle comprit mieux ce grand émoi, un jour que, après la lecture, il lui parla de l’Exilé.

— Imaginez, Fosca, si vous le pouvez sans épouvante, le transport et l’ardeur de cette âme démesurée tandis qu’elle se mêlait aux énergies élémentaires pour concevoir ses mondes ! Imaginez l’Alighieri, déjà plein de sa vision, sur les routes de l’exil, implacable pèlerin, chassé par sa passion et sa misère de contrée en contrée, de refuge en refuge, à travers les plaines, à travers les montagnes, le long des fleuves, le long des mers, en toute saison, suffoqué par la douceur du printemps, flagellé par l’âpreté de l’hiver, toujours en éveil, toujours attentif, ouvrant des yeux voraces, anxieux du travail intérieur par lequel allait se former son œuvre gigantesque. Imaginez la plénitude de cette âme parmi le contraste des nécessités communes et des apparitions flamboyantes qui, soudainement, se dressaient devant lui au détour d’un chemin, sur une berge, dans le creux d’une roche, sur le penchant d’une colline, dans le fourré d’un bois, dans une prairie où chantaient les alouettes. Par les canaux de ses sens, la vie multiple et multiforme se précipitait dans son esprit où elle transfigurait en vivantes images les idées abstraites dont il était encombré. Partout, sous son pas douloureux, naissaient des sources imprévues de poésie. Les voix, les apparences et les essences des éléments entraient dans ce travail occulte et l’enrichissaient de sons, de lignes, de couleurs, de mouvements, de mystères innombrables. Le Feu, l’Air, l’Eau et la Terre collaboraient au poème sacré, pénétraient la somme de la doctrine, réchauffaient, l’aéraient, l’arrosaient, la couvraient de feuilles et de fleurs… Ouvrez ce livre chrétien, et imaginez en face, ouverte aussi, la statue d’un dieu grec. Ne voyez-vous pas jaillir de l’une et de l’autre la nuée ou la lumière, les foudres ou les vents du ciel ?

Alors elle commença d’entrevoir comment sa propre vie dérivait dans l’œuvre, qui absorbait tout, comment, goutte à goutte, son âme même entrait dans le personnage du drame, et comment ses aspects, ses attitudes, ses gestes, ses accents concouraient à former la figure de l’héroïne « vivante au delà de la vie ». Elle fut comme une proie pour ces yeux voraces qui parfois la regardaient fixement avec une violence intolérable. Elle connut ainsi une autre façon d’être possédée. Il lui sembla qu’au feu de cette intelligence elle se dissolvait en ses éléments, et puis qu’elle se reconstituait sous une forme parfaite, par la nécessité d’un héroïsme dominateur du Destin. Sa tâche secrète concordant avec la vertu de la créature idéale, elle était induite à ne pas discorder de l’image qui devait lui ressembler. L’art secondait l’apparition du sentiment nouveau déjà préparée par elle.

Toutefois, elle souffrit de ce simulacre qui jetait son ombre sur la réalité de son renoncement et de sa douleur. Une étrange ambiguïté naquit de cette similitude entre son être et la fiction. À certains moments, il lui semblait que son effort caché la préparait à la réussite du jeu scénique et non à une conquête de sa conscience sur l’instinct obscur. Il lui semblait, à certains moments, qu’elle perdait sa sincérité humaine et se retrouvait dans l’état d’excitation factice où elle avait coutume de se mettre lorsqu’elle étudiait le caractère de la personne tragique qu’elle devait incarner. Elle connut ainsi un autre tourment. Elle se ferma et se contracta sous le regard de l’investigateur, comme pour empêcher celui-ci de la pénétrer et de lui ravir cette vie secrète. Elle eut peur du voyant. « Il lira dans mon âme les muettes paroles qu’il mettra dans la bouche de sa créature ; et moi, je ne pourrai les prononcer que sur la scène, derrière le masque ! » Elle sentit que sa spontanéité s’arrêtait. Elle éprouva des égarements et des découragements confus, suivis parfois de révoltes que provoquait un besoin impétueux de rompre cette fascination, de se faire différente, de disjoindre d’elle-même cette image qui .devait lui ressembler, de briser ces lignes de beauté qui l’emprisonnaient et la contraignaient à un sacrifice déterminé. — N’y avait-il pas aussi dans la tragédie une vierge assoiffée d’amour et avide de jouissance, en laquelle un haut esprit reconnaissait l’apparition vivante de son rêve le plus ailé, la Victoire invoquée qui devait couronner sa vie ? Et n’y avait-il pas aussi une amante qui n’était plus jeune, qui avait déjà le pied dans l’ombre et à qui restaient seulement quelques pas à faire pour disparaître ? — Plus d’une fois, elle fut tentée de contredire par un acte violent sa résignation.

Alors elle tremblait devant la possibilité de retomber dans l’horreur, d’être reprise par l’horrible furie, d’être à nouveau terrassée par le monstre insidieux qui n’était pas mort mais qui, toujours vivant, guettait dans l’obscurité le moment de bondir. Semblable à la pénitente, elle multipliait contre le péril sa ferveur, endurcissait sa discipline, aiguisait sa vigilance. Elle répétait avec une sorte d’ivresse l’acte de suprême renoncement qui avait surgi du fond de sa misère a l’aspect du feu purificateur : « Il faut que tu aies tout. Je serai contente de te voir vivre, de te voir jouir, Et fais de moi ce que tu voudras ! »

Lui, alors, il l’aima pour les visions inattendues qu’elle faisait naître dans son âme, pour le sens mystérieux des événements intérieurs qu’elle lui communiquait par ses aspects changeants. Il s’étonna que les lignes d’un visage, les allures d’un corps humain pussent toucher et féconder si fortement l’intellect. Un jour, il frissonna et pâlit en la voyant entrer de son pas silencieux, le visage composé dans une douleur extraordinairement calme, aussi sûre que si elle arrivait des profondeurs de la Sagesse, de là où toutes les agitations humaines semblent un jeu des vents sur la poussière d’une route sans fin.

— Ah ! c’est moi qui t’ai créée, c’est moi qui t’ai créée ! — s’écria-t-il, trompé par l’intensité de cette hallucination, croyant voir, son héroïne même apparaître sur le seuil de la chambre lointaine qu’occupaient les trésors enlevés aux tombeaux des Atrides.— Arrête-toi une seconde ! Ne bats plus des paupières ! Tiens tes yeux immobiles comme s’ils étaient pétrifiés ! Tu es aveugle. Et tu vois tout ce que les autres ne voient pas. Et nul ne peut rien te cacher. Et ici, dans cette chambre, l’homme que tu aimes a révélé son amour à l’autre, qui en frémit encore. Et ils sont ici ; et leurs mains viennent de se disjoindre, et leur ardeur est dans l’air. Et la chambre est pleine de trésors funèbres ; et, sur deux tables, sont disposées les richesses qui revêtaient les cadavres d’Agamemnon et de Cassandre ; et là sont les coures remplis de colliers, et là sont les vases remplis de cendres. Et le balcon est ouvert sur la plaine d’Argos et sur les lointaines montagnes. Et c’est le crépuscule, et, dans l’ombre, luit tout cet or terrible. Comprends- tu ? Tu es là, sur le seuil, conduite par la nourrice. Tu es aveugle, et rien n’est inconnu pour toi… Arrête-toi une seconde !

Il parlait dans la fièvre subite de l’invention. Tour à tour, la scène lui apparaissait et disparaissait, comme submergée par un torrent de poésie.

— Qu’est-ce que tu feras ? Qu’est-ce que tu diras ?

Elle sentait se glacer la racine de ses cheveux. Son âme vibrait à la limite de ses membres comme une force sonore. Elle devenait aveugle et voyante. L’orage de la tragédie descendait et s’arrêtait sur sa tête.

— Qu’est-ce que tu diras ? Tu les appelleras ; tu les appelleras l’un et l’autre par leur nom, dans le silence où reposent les grandes dépouilles royales.

L’actrice entendait dans ses oreilles la rumeur de ses veines. Sa voix devait résonner dans le silence des millénaires, dans le lointain des temps ; elle devait réveiller l’antique souffrance des hommes et des héros.

— Tu les prendras par la main ; et tu sentiras ces deux vies se tendre Tune vers l’autre de toutes leurs forces et se regarder fixement à travers ta douleur immobile comme à travers un cristal près de se rompre.

Elle eut dans ses yeux la cécité des statues immortelles. Elle se vit elle-même sculptée dans le grand silence ; et elle sentit le frémissement de la fouie muette, saisie aux entrailles par la sublime puissance de cette altitude.

— Et ensuite ? et ensuite ?

L’animateur s’élança brusquement vers l’actrice, comme s’il voulait la frapper pour en tirer des étincelles.

— Tu dois évoquer Cassandre de son sommeil, tu dois sentir revivre entre tes mains ses cendres, tu dois l’avoir pré- sente dans ta lumière intérieure. Veux-tu ? Comprends-moi ! Il faut que ton âme vive entre en contact avec l’âme antique et se confonde avec elle et fasse avec elle une seule âme et une seule souffrance, de telle sorte que l’erreur du temps paraisse détruite et que soit manifestée cette unité de la vie à laquelle tend l’effort de mon art. Cassandre est en toi, et tu es en elle. Ne l’as-tu pas aimée, ne l’aimes-tu pas, toi aussi, la fille de Priam ? Qui oubliera jamais, après t’avoir une fois entendue, qui oubliera jamais le son de ta voix et la convulsion de tes lèvres, au premier cri de la fureur fatidique : « Ô Terre ! Ô Apollon ! » Je te revois muette et sourde sur ton char, avec cet aspect de bête sauvage qu’on vient de prendre. Mais, entre tant de cris terribles, ah ! il y avait aussi quelques soupirs infiniment doux et tristes. Les Vieillards te comparaient au ce fauve rossignol ». Comment disaient, comment disaient tes paroles, quand tu le rappelais ton beau fleuve ? et quand les vieillards t’interrogeaient sur l’amour du Dieu ? Ne te rappelles-tu pas ?

La tragédienne palpitait comme si de nouveau le souffle du dieu l’eût envahie, Elle était devenue une matière ardente et ductile, soumise à toutes les inspirations du poète.

— Ne te rappelles-tu pas ?

— 0 noces, noces de Paris, funestes aux siens ! Ô vous, ondes paternelles du Scamandre ! Alors, près de vos rives, se nourrissait de vous mon adolescence…

— Ah ! divine ! ta mélodie fait qu’on ne regrette pas les syllabes d’Eschyle ! Je me souviens. L’âme de la foule, étreinte par la lamentation a aux sons discordants », se détendit et s’apaisa dans ce mélodieux soupir ; et chacun de nous recouvra la vision de ses années lointaines et de son bonheur innocent. Tu peux dire : « Je fus Cassandre ». En parlant d’elle, tu te rappelleras une vie antérieure… Son masque d’or sera sous tes mains…

Il lui saisit les mains ; et, sans y prendre garde, il les tourmentait. Elle ne sentait pas la douleur. Tous deux étaient attentifs aux étincelles qui s’engendraient de leurs forces mêlées. Une même vibration électrique parcourait leurs nerfs merveilleux.

— Tu es là, près de la dépouille de la princesse esclave ; et tu palpes le masque… Qu’est-ce que tu diras ?

Il y eut une pause où il sembla qu’ils attendissent un éclair pour voir. Les yeux de l’actrice redevinrent biles :immobiles : la cécité les avait repris. Tout sou visage se fit de marbre.

Instinctivement, l’animateur lui laissa les mains libres ; et elles firent le geste de tâter l’or sépulcral.

Elle dit, d’une voix qui créa la forme tangible :

— Comme elle est grande, sa bouche !

Il palpita d’une anxiété semblable à la frayeur.

— Tu la vois donc ?

Elle restait les yeux fixes et sans regard.

— Moi aussi, je la vois. Elle est grande. Le travail horrible de la divination l’avait dilatée. Elle criait, implorait, se lamentait sans trêve. Imagines-tu sa bouche dans le silence ?

Toujours dans la môme attitude, comme en extase, elle dit lentement :

— Quelle stupeur, quand elle se tait !

Il semblait qu’elle répétât des paroles suggérées par un génie mystérieux, tandis qu’il semblait au poète, en les entendant, que lui-même était sur le point de les proférer. Un tremblement profond l’agitait, comme en présence d’un prodige.

— Et ses yeux ? — demanda-t-il, tremblant. — De quelle couleur crois-tu qu’étaient ses yeux ?

Elle ne répondit pas. Les lignes marmoréennes de son visage s’altérèrent comme s’il y passait une onde légère de souffrance. Un sillon se creusa entre ses sourcils.

— Noirs, peut-être ? ajouta-t-il tout bas. Elle parla.

— Non, ils n’étaient pas noirs, mais ils le paraissaient : car, dans l’ardeur fatidique, les pupilles étaient si dilatées qu’elles dévoraient les iris…

Elle s’arrêta, comme si tout à coup le souffle lui eût manqué. Un voile de sueur se répandait sur son front. Stelio la regardait, ne disant plus rien, très pâle ; et la pause était remplie par les grandes palpitations de son cœur agité.

— Dans les intervalles, — continua la révélatrice avec une lenteur pénible, — quand elle essuyait l’écume de ses lèvres livides, ses yeux étaient doux et tristes comme deux violettes.

De nouveau elle s’arrêta, oppressée, avec l’aspect d’une personne qui rêve et que son rêve fait souffrir. Sa bouche était sèche, ses tempes étaient moites.

— Tels ils devaient être avant de se fermer pour toujours.

*
* *

Alors il fut enveloppé complètement par le tourbillon lyrique ; il ne respira plus que dans l’éther enflammé de sa poésie. Le sentiment musical, générateur du drame, se détermina dans les formes du Prélude qu’il composait. Sur ce soutien sonore, la tragédie trouva son équilibre parfait entre les deux forces qui devaient l’animer, entre la force de la scène et la force de l’orchestre. Un motif d’une extraordinaire puissance signala dans la mer symphonique l’apparition de l’antique Destin.

— Tu représenteras sur le nouveau Théâtre l’Agamemnon, l’Antigone, et enfin la Victoire de l’Homme. Ma tragédie est un combat : elle célèbre la rénovation du drame par la défaite de la Volonté monstrueuse qui dévora les races de Labdacos et d’Atrée. Elle s’ouvre par le gémissement d’une antique victime et se clôt par le « cri de la lumière ».

Ressuscitée par la mélodie, la Moire revécut pour lui sous une forme visible, telle qu’elle dut apparaître aux yeux sauvages des Choéphores près du tombeau du roi égorgé.

— Te rappelles-tu, — disait-il à l’actrice pour lui figurer cette présence violente, — te rappelles-tu la tête coupée de Marcus Crassus, dans le récit de Plutarque ? Un jour, je me suis promis d’en tirer un épisode scénique. Sous la tente royale, l’Arménien Artuasde fête dans un grand banquet le roi des Parthes, Hyrode ; et les capitaines sont assis alentour et boivent ; et l’esprit de Dionysos envahit ces barbares, qui ne sont pas insensibles au pouvoir du rythme : car, devant les tables, un Trallien joueur de tragédies, appelé Jason, chante les aventures d’Agave, dans les Bacchantes d’Euripide. Les tables ne sont pas encore desservies lorsque soudain entre Sillaces, apportant la tête de Crassus ; et, après avoir adoré le roi, il la jette au milieu de la salle, toute sanglante. Les Parthes poussent de grands cris de joie. Alors, Jason donne à un homme du chœur le costume de Penthée ; et lui, gnantempoignant la tête de Crassus, tout plein de la fureur dionysiaque, il chante ces vers :

Nous apportons des montagnes
À nos demeures un lierre coupé récemment,
Insigne proie…

» Et le chœur saute d’allégresse. Et, comme Agave dit qu’elle a pris sans filet ce lionceau, le chœur demande qui lui a donné le premier coup. Et Agave répond :

J’ai eu cet honneur…

» Mais Pomaxathrès, l’un des convives, se dresse d’un bond, et arrache la tête aux mains de l’acteur furieux, et s’écrie qu’il lui appartient bien mieux qu’à Jason de dire cela, puisque c’est lui qui a tué le Romain. Sens-tu la beauté prodigieuse de celte scène ? Le visage féroce de la Vie flamboie subitement à côté du Masque en métal et en cire ; l’odeur du sang humain excite la frénésie rythmique du Chœur ; un bras donneur de mort déchire les voiles de la fiction tragique. Cet épilogue inouï, par lequel se termine l’expédition de Crassus, m’enthousiasme. Eh bien, l’irruption de la Moire antique dans ma tragédie moderne ressemble à l’arrivée inattendue de Sil- laces dans le banquet de l’Arménien. Au début, la vierge, sur la terrasse qui regarde les murs cyclopéens et la Porte des Lions, tient entre ses mains le livre des Tragiques et lit la lamentation d’Antigone. La divinité fatale est enfermée dans ce livre, dominant les images de la douleur et du crime. Mais ces images sont évoquées par les vivantes paroles ; et, près du pur péplum de la martyre thébaine, rougeoie l’insidieuse pourpre déployée par Clytemnestre ; et les héros de l’Orestie recommencent à vivre, tandis qu’un homme explore leurs tombeaux dans l’Agora. Ils s’agitent obscurément au fond de la scène comme des Ombres, se penchent pour écouter les dialogues, empoisonnent l’air avec leur haleine. Tout à coup, on entend les cris qui annoncent le grand événement. Le voilà, l’homme qui a ouvert les sépulcres et vu le visage des Atrides ; le voilà, tout irradié par l’émerveillement de la mort et de l’or ! Il est là, avec l’aspect de celui qui délire. Les âmes sont tremblantes. La fable ressort-elle du sol pour tromper les humains encore une fois ? Les âmes sont tremblantes et vigilantes. Soudain, la puissance de malédiction et de ruine se précipite et les saisit pour les entraîner vers les fautes infâmes. Le combat désespéré commence. La Tragédie n’a plus son masque immobile : elle montre à nu son visage. Et le livre que lisait la vierge pure ne peut plus être ouvert sans un frisson ; car les âmes ont le sentiment que cette horreur lointaine s’est faite présente et vivante, et qu’elles y respirent et qu’elles y délirent comme dans une réalité inévitable. Le Passé est en acte. L’illusion du Temps est abolie. La Vie est une.

La grandeur même de sa conception l’effrayait. Quelque- fois il cherchait autour de lui anxieusement, scrutait les horizons[44], interrogeait les choses muettes, comme s’il eût imploré un secours, comme s’il eût espéré un message. Il restait longtemps silencieux, renversé, les yeux clos, dans l’attente.

— Il faut, comprends-tu ? il faut que je soulève devant les yeux de la multitude cette masse énorme, d’un seul coup. Voilà en quoi consiste la difficulté de mon Prélude. Ce premier effort est le plus grand que l’œuvre exige de moi. Je dois en même temps tirer du néant le monde que je crée et mettre l’âme de la foule dans l’état musical le plus apte à recevoir l’insolite révélation. Ce prodige, c’est à l’orchestre de l’accomplir. « L’art, comme la magie, est une métaphysique pratique », dit Daniele Glàuro. Et il a raison.

Quelquefois, il arrivait chez son amie à l’improviste, hale- tant et agité comme s’il était poursuivi par une Érinnys. Elle ne l’interrogeait pas ; mais toute sa personne était pour le maître inquiet un apaisement.

— J’ai eu peur, — lui dit-il un jour avec un sourire, — peur de rester suffoqué… Tu me crois un peu fou, n’est-ce pas ? Te rappelles-tu ce soir de tempête où je revenais du Lido ? Comme tu fus douce, Fosca ! Peu auparavant, sur le pont du Rialto, j’avais trouvé un Motif ; j’avais traduit en notes la parole de l’Élément… Sais-tu ce que c’est qu’un Motif ? Une petite source d’où peut naître un troupeau de fleuves, une petite semence d’où peut naître une couronne de forêts, une petite étincelle d’où peut naître une chaîne d’ind’incendies sans fin : bref, un noyau producteur de forces infinies. Dans le monde des origines idéales, il n’y a pas un être plus puissant, un organe de génération plus efficace. Et, pour un cerveau actif, il n’y a pas de joie plus haute que celle que peuvent lui donner les développements d’une telle énergie… De la joie, oui ; et quelquefois aussi de l’épouvante !

Il rit de son rire ingénu. Dans la façon dont il parlait de ces choses, il y avait l’indice de l’extraordinaire faculté qui égalait son esprit à celui des primitifs transfigurateurs de la Nature. Il existait une analogie profonde entre la formation spontanée des mythes et son instinctif besoin d’animer tout ce qui lui tombait sous les sens.

— Tantôt, je m’étais mis à développer le Motif de ce soir orageux, que je veux appeler l’Outre d’Éole. Le voici.

Il s’approcha du clavier, frappa d’une seule main quelques louches.

— Cela, et rien de plus ! Mais tu n’imagines pas la force génératrice de ces quelques notes. Il est né d’elles un tourbillon de musique, et je n’ai pas réussi à le dominer… Vaincu, suffoqué, contraint de fuir !

Il rit encore ; mais son âme était houleuse comme une mer.

— L’outre du prince Éole ouverte par les compagnons d’Ulysse ! Tu te souviens ? Les vents prisonniers s’élancent et repoussent le navire. Les hommes tremblent d’effroi.

Mais son âme n’avait pas de repos, et rien ne pouvait la délivrer de ce travail. Et il baisa les mains de son amie, et il s’éloigna d’elle ; et il alla errant à travers la chambre, il s’arrêta près du clavecin sur lequel Donatella s’était accompagnée, quand elle avait chanté la mélodie de Monteverde ; toujours inquiet, il s’approcha de la fenêtre, vit le jardin dépouillé, les beaux nuages solitaires, les tours saintes. Son aspiration allait vers la créature musicale, vers celle qui devait chanter les hymnes au sommet des symphonies tragiques.

L’actrice lui dit, d’une voix douce et limpide :

— Si Donatella était ici, avec nous !…

Il se retourna, fit quelques pas vers elle ; et il la regarda fixement, sans parler. Elle sourit de ce faible sourire dont elle voilait sa souffrance, à le voir si près d’elle et toutefois si distant. Elle sentit qu’à cette heure il n’aimait personne, ni elle, ni Donatella, mais qu’il les considérait l’une et l’autre comme de purs instruments de l’art, comme des forces à employer, « des arcs à tendre». Il brûlait dans sa poésie ; et elle, avec son pauvre cœur blessé, avec son secret supplice, avec son imploration silencieuse, elle était là, attentive seulement à préparer son holocauste, à outrepasser l’amour et la vie, comme l’héroïne du drame futur.

« Ah ! qu’est-ce qui pourrait jamais te rapprocher de moi, te jeter sur mon cœur fidèle, te faire trembler d’une autre angoisse ?» pensait-elle en le voyant étranger, perdu dans le rêve. « Une grande douleur, peut-être : un coup imprévu, une désillusion cruelle, un mal irréparable. »

Elle retrouva dans sa mémoire ce vers de Gaspara Stampa, loué par lui :

Vivere ardendo a non sentire il male !

Et elle revit la soudaine pâleur du jeune homme quand elle s’était arrêtée dans le sentier, entre les deux murs, et qu’elle avait déclaré ses premiers titres de noblesse dans la lutte pour l’existence.

« Ah ! si un jour tu pouvais sentir vraiment toute la valeur d’une dévotion comme la mienne, d’une servitude comme celle que je t’offre ! Si vraiment, un jour, tu avais besoin de moi, et que, ayant perdu courage, tu reprisses de moi la confiance, et que, fatigué, tu retrouvasses la force en moi ! »

Elle était réduite à invoquer la douleur au secours de son espérance ; et, tandis qu’elle se disait à elle-même : « Si, un jour… », le sens du temps lui revenait, le sens du temps qui fuit, de la flamme qui se consume, du corps qui se fane, des innombrables choses qui se corrompent et péris- sent. Désormais, chaque jour devait creuser une ride sur son visage, décolorer ses lèvres, éclaircir ses cheveux ; désormais, chaque jour était au service de la vieillesse, hâtait l’œuvre de destruction sur la chair misérable. « Eh bien ?… »

Elle reconnut encore une fois que toujours le désir, le désir invaincu, était l’artisan de toutes les illusions et de toutes les espérances qui paraissaient l’aider à accomplir « cette chose que l’amour ne peut pas ». Elle reconnut que tout effort pour l’extirper serait vain ; et, découragée, elle vit se détruire en une seconde l’artifice auquel sa volonté avait contraint son âme. Avec une honte secrète, elle sentit combien misérablement elle ressemblait en ce point à l’actrice qui, au sortir de la scène, dépose son déguisement. Tout à l’heure, lorsqu’elle avait proféré ces paroles qui, interrompant le silence, avaient exprimé avec l’accent de la sincérité un regret feint, n’avait-elle pas agi comme celle qui récite un rôle ? Mais elle en avait souffert, mais elle avait du tordre son cœur vivant, mais c’était du plus amer de son sang qu’elle avait extrait une telle douceur. « Eh bien ?… »

Elle reconnut que l’atroce contrainte de ces derniers jours n’avait pas même réussi à créer en elle un indice du sentiment nouveau où son amour devait se sublimer. Elle était comme ces jardiniers qui, avec les ciseaux, donnent une forme artificielle aux plantes ; mais celles-ci n’en conservent pas moins leur tronc vigoureux et toutes leurs racines intactes pour franchir par une rapide expansion sauvage le contour imposé, si l’œuvre du fer n’est pas assidue autour de leurs branches. Son effort était donc aussi douloureux qu’inutile : car il n’avait qu’une efficacité extérieure et laissait le fond immuable, y accroissait même l’intensité du mal en le comprimant. Sa tâche secrète se réduisait donc à une constante dissimulation ! Cela valait-il la peine de vivre ?

Elle ne pouvait et ne voulait continuer de vivre qu’à la condition de trouver finalement son harmonie. Mais, par l’expérience de ces derniers jours, elle n’avait réussi qu’à rendre plus grave la discordance entre sa bonté et son désir, elle n’avait réussi qu’à exaspérer son inquiétude et sa tristesse ou à se perdre tout entière dans l’ardeur de l’âme créatrice qui l’attirait pour la fondre comme une substance plastique. Et elle était si loin de l’harmonie cherchée qu’à certains moments elle avait senti sa spontanéité s’arrêter et sa sincérité s’obscurcir et un sourd ferment de révolte gonfler son cœur et de nouveau souffler ce vent de la folie qu’elle redoutait.

Là, sur les coussins du divan, dans l’ombre, n’était-elle pas la même femme qui, un soir d’octobre, toute brûlée par le poison, avait dit à son ami : « Il faut que je meure » ? N’était-elle pas la même femme qui, de là, furieuse, avait fait un bond vers lui comme pour le dévorer ?

Si alors le trouble désir du jeune homme la faisait pâtir cruellement, ne pâtissait-elle pas aujourd’hui, d’une façon plus cruelle encore, à s’apercevoir que cette ardeur s’était apaisée et qu’une sorte de réserve lui succédait, et même, quelquefois, une impatience des plus légères caresses ? Elle avait honte de s’en affliger : car elle le voyait possédé par l’idée et attentif à concentrer toutes ses énergies dans le seul effort mental. Mais une sombre rancune s’emparait d’elle, certains soirs, quand il lui disait adieu ; et, la nuit, les aveugles soupçons déchiraient son âme sans sommeil.

Elle céda au mal nocturne. Palpitante et fébrile dans l’obscurité du felse, elle erra sur les canaux ; avant de donner au rameur le nom d’un rio lointain, elle hésita ; elle voulut retourner en arrière ; elle pleura sur sa plaie avec des sanglots étouffés ; elle sentit sa torture devenir intolérable ; elle s’inclina vers la mortelle fascination de l’eau ; elle s’entretint avec la mort ; et puis, elle s’abandonna à sa misère. Elle épia la maison de son ami. Elle resta de longues heures dans une attente craintive et inutile.

Elle eut ses pires agonies dans ce triste Rio délia Panada, que termine un pont par-dessous l’arche duquel on aperçoit l’île mortuaire de San-Michele, dans la lagune ouverte. Le vieux palais gothique, à l’angle de San-Canciano, était comme une ruine suspendue qui menaçait de se précipiter sur elle d’un instant à l’autre et de l’ensevelir. Les péottes noires pourrissaient le long des murs corrodes, mis à découvert par la marée basse, exhalant l’odeur de la dissolution. Et, une fois, elle entendit à l’aube s’éveiller les petits oiseaux dans le jardin des Clarisses.

« Partir ! » La nécessité du départ tomba sur elle avec une subite urgence. Déjà, en un jour mémorable, elle avait dit à son ami : « Maintenant, il me semble qu’une seule chose est possible pour moi : m’en aller, disparaître, te laisser libre avec ton destin. Je puis cette chose que l’amour ne peut pas 1 » Désormais, aucun retard ne lui, était plus accordé. Il fallait qu’elle s’affranchît de toute hésitation, qu’elle sortît enfin de cette sorte d’immobilité fatale où, depuis si longtemps, elle s’agitait entre la vie et la mort comme si elle était tombée dans cette eau stagnante et muette, là-bas, près de l’île funèbre, et qu’elle s’y débattît anxieusement, et qu’elle sentît le fond mou céder sous ses pieds, croyant toujours qu’elle allait être engloutie, et ayant toujours devant les yeux l’étendue plane des eaux tranquilles, et ne se noyant jamais.

Par le fait, rien n’était arrivé, rien n’arrivait. Depuis cette aube d’octobre, la vie extérieure continuait sans changement. Nulle parole n’avait été proférée qui fixât un terme, qui fît prévoir une interruption. Il semblait même que la douce promesse du voyage aux Monts Euganéens allait être tenue, puisque la floraison des pêchers approchait. Et néanmoins, à présent, elle sentait l’impossibilité absolue de continuer à vivre de la façon dont elle vivait à côté de l’aimé. C’était un sentiment défini et indiscutable, comme celui de l’homme qui se trouve dans une maison en feu, ou qui, dans la montagne, est arrêté par un précipice, ou qui, dans le désert, à bu la dernière gorgée de son outre. Il y avait en elle quelque chose d’accompli, comme dans l’arbre qui a donné tout son fruit, comme dans le champ qui a été moissonné, comme dans le fleuve qui est arrivé à la mer. Sa nécessité intérieure était comme la nécessité des faits naturels, des marées, des saisons, des révolutions célestes. Elle l’accepta, sans examen.

Et son courage ressuscita, son âme se redressa, son activité se réveilla, toutes ses qualités viriles reparurent. En peu de temps elle établit son itinéraire, réunit ses gens, fixa la date du départ. « Tu iras travailler, là-bas, chez les Barbares, dans les pays d’outre-mer », se dit-elle durement à elle-même. « De nouveau tu iras errant de ville en ville, d’hôtel en hôtel, de théâtre en théâtre ; et, chaque soir, tu feras hurler la foule qui te paie. Tu gagneras beaucoup d’argent. Tu reviendras chargée d’or et de sagesse, s’il ne t’arrive pas de rester écrasée par hasard sous une roue, dans un carrefour, un jour de brouillard…»

« Qui sait ? » se dit-elle encore. « De qui as-tu reçu l’ordre de partir ? De quelqu’un qui est en toi, tout au fond de toi, et qui voit ce que tu ne vois pas, comme l’aveugle de la tragédie. Qui sait si, là-bas, sur un de ces grands fleuves pacifiques, ton âme ne trouvera pas son harmonie et si tes lèvres n’apprendront pas ce sourire, qu’elles ont tant de fois essayé inutilement ! Peut-être découvriras-tu à la même heure dans ton miroir un cheveu blanc et ce sourire. Va en paix ! » Elle prépara son viatique.

*
* *

Il semblait que, de temps à autre, passât dans le ciel de février le souffle du précoce renouveau.

— Sens-tu le printemps ? dit Stelio à son amie. Et ses narines palpitèrent.

Elle se laissa légèrement aller en arrière, parce que son cœur défaillait ; elle offrit son visage au ciel tout parsemé de vapeurs comme de plumes tournoyantes. Le hurlement rauque d’une sirène se prolongeait dans le pâle estuaire, se faisant peu à peu doux comme une note de flûte. Il lui sembla que quelque chose s’échappait du fond de sa poitrine et se dispersait dans le lointain avec cette longue note, comme une douleur qui, peu à peu, se changerait en un souvenir.

Elle répondit :

— Le printemps est arrivé aux Trois-Ports.

Encore une fois ils voguaient à l’aventure sur la lagune, sur cette eau familière à leur rêve comme le tissu au tisseur.

— Tu as dit : « aux Trois-Ports » ? — s’écria le jeune homme avec vivacité, comme si un esprit se fût éveillé en lui. — C’est là, justement, près de la plage basse, qu’au coucher de la lune les marins font prisonnier le Vent, le Venticello, puis l’amènent chargé de liens à Dardi Seguso… Je te raconterai un jour l’histoire de l’Archi-orgue.

La façon mystérieuse dont il avait indiqué l’acte des ma- rins fil sourire la Foscarina.

— Quelle histoire ? — demanda-t-elle, s’inclinant vers cette séduction. — Et que vient faire ici Seguso ? Est-ce du maître verrier qu’il s’agit ?

— Oui, mais d’un maître d’autrefois, qui savait le latin et le grec, la musique et l’architecture, admis dans cette Académie des Pellegrini qui avait ses jardins à Murano, et souvent invité à souper par le Titien dans sa maison du quartier des Biri, ami de Bernardo Cappello,de Jacopo Zane et d’autres patriciens pétrarquistes… Ce fut chez Gaterino Zeno qu’il vit l’orgue fameux construit pour Mathias Corvin, roi de Hongrie ; et sa belle idée lui vint au cours d’une discussion avec cet Agostino Amadi, .qui avait réussi à mettre dans sa collection d’instruments une vraie lyre grecque, un grand heptacorde lesbien, riche d’or et d’ivoire… Ah ! te l’imagines-tu, cette relique de l’école de Mytilène apportée à Venise par une galère qui, en traversant les eaux de Sainte-Maure, entraîna jusqu’à Malamocco dans son sillage le cadavre de Sapho comme une touffe d’herbes arides ? Mais cela, c’est une autre histoire.

Encore une fois la femme nomade retrouva sa jeunesse pour sourire, étonnée comme une enfant à qui l’on montre un livre d’images. Combien d’histoires merveilleuses, combien de délicieuses inventions l’Imaginifique n’avait-il pas trouvées pour elle sur cette eau, durant les heures lentes ! Combien d’enchantements n’avait-il pas su composer pour elle, au rythme de la rame, avec sa parole qui rendait tout visible ? Combien de fois, au flanc de l’aimé, sur le léger esquif, n’avait-elle pas savouré cette espèce de sommeil lucide où s’interrompaient toutes les peines et où seules flottaient les visions de la poésie !

— Raconte ! pria-t-elle.

Et elle aurait voulu ajouter : « Cette histoire sera la dernière ! » Mais elle se retint, parce qu’elle avait caché à son ami ce qu’elle avait résolu.

Il se mit à rire.

— Ah ! tu es avide de fables comme Sofia !

À ce nom, comme au nom du printemps, elle sentit son cœur défaillir, la cruauté de son sort lui transpercer l’âme, tout son être se retourner vers les biens perdus.

— Regarde ! — dit-il, en indiquant la muette plaine lagunaire qui, çà et là, se ridait au passage de la brise. — N’aspirent-elles pas à devenir musique, ces lignes infinies de silence ?

Pâle dans le calme de l’après-midi, l’estuaire portait légèrement ses îles comme le ciel porte ses nuages les plus doux. Les longues bandes fines du Lido et de la terre ferme avaient l’inconsistance de ces débris noirâtres qui flottent en cordons sur les eaux apaisées. Torcello, Burano, Mazzorbo, San-Francesco-del-Deserto, l’eau comme les hunes des navires coulés à pic. Faibles étaient les traces des hommes sur cette solitude plane, comme les lettres rongées par le temps sur les sépulcres antiques.

— Or donc, le maître verrier, entendant chez Zeno célébrer le fameux orgue du roi de Hongrie : « Corpo de Baco ! » s’écria-t-il. « I vedarà che organo che savard far anca mi co’ la mia cana, liquida musa canente ! Vogiofar el Dio de i organi ! Dant sonitum glaucœ per stagna loquacia cannœ… Vogio che l’acqua de la laguna ghe daga el son e che i pâli, le piere, i pessi, i canta anca lori ! Multisonum silentium… I vedarà, corpo de Diana ![45] » Tous les assistants se mirent à rire, sauf Giulia da Ponte, parce qu’elle avait les dents noires. Et le Sansovino fit une dissertation sur les orgues hydrauliques. Mais le fanfaron, avant de prendre congé, convia la compagnie à entendre sa nouvelle musique le jour de la Sensa et promit que le Doge sur son Bucentaure s’arrêterait au milieu de la lagune pour écouter. Ce soir-là, le bruit courut à Venise que Dardi Seguso avait perdu le sens ; et le Conseil, qui était plein de tendresse pour ses verriers, envoya un messager à Murano pour prendre des nouvelles. Le messager trouva l’artisan avec sa courtisane Perdilanza del Mido qui le caressait, inquiète et effrayée parce qu’il lui semblait qu’il extravaguait. Le maître après avoir regardé le messager avec des yeux de flamme, éclata d’un rire puissant qui rassura sur l’état de son esprit mieux que toute parole ; et, très calme, il lui ordonna de rapporter au Conseil que, pour la Sensa, Venise, avec Saint-Marc, le Grand-Canal et le palais des Doges, posséderait une autre merveille. Et, le jour suivant, il pré- senta requête pour obtenir une des cinq petites îles qui entouraient Murano comme les satellites d’une planète, disparues aujourd’hui ou changées en bas-fonds. De Temòdia, Trencòre, Galbaia, Mortesina et la Fólega, après avoir exploré les eaux, il choisit Temôdia comme on choisit une fiancée. Et Perdilanza del Mido commença à entrer en affliction… Regarde, Fosca ! Nous passons sur le souvenir de Temòdia, peut-être ! Les tuyaux de l’orgue sont ensevelis dans la vase, mais ils ne pourriront pas. Il y en avait sept mille. Nous passons sur les ruines d’une forêt de verre mélodieux. Comme les algues sont délicates, ici !

Il se penchait sur les belles eaux, et elle aussi, à l’autre bord. Les rubans, les plumes, le velours, toutes les matières ténues qui composaient avec un art sobre et fin le chapeau de la Foscarina ; ses yeux et l’ombre glauque dont ils étaient cernés ; le sourire même par où elle rendait charmante la grâce de son défleurir ; le bouquet de jonquilles fixé sur la proue à la place du petit fanal ; les imaginations rares de l’animateur ; les noms rêvés des îles disparues ; l’azur qui tour à tour se découvrait puis se cachait dans la brume neigeuse , les cris étouffés des oiseaux invisibles ; toutes les choses les plus délicates étaient vaincues par les jeux de ces apparences fugitives, par les couleurs de ces chevelures salines qui vivaient dans la vicissitude du flux et du reflux, se tournant comme sous des caresses alternées. Deux miracles confondus paraissaient les colorer. Vertes comme le blé qui naît dans le sillon, fauves comme le feuillage qui meurt sur le jeune chêne, et vertes et fauves avec les innombrables nuances des plantes qui naissent et qui meurent, elles offraient l’image d’une saison ambiguë qui serait propre à la lagune dans son Ut. Le jour, en les éclairant à travers l’eau limpide, ne perdait rien de sa force, mais il acquérait plus de mystère ; de telle sorte que, dans leur mollesse, il y avait un souvenir de leur obéissance aux attractions de la lune.

— Et pourquoi donc Perdilanza s’affligeait-elle ? — demanda la Foscarina, toujours penchée sur les belles eaux.

— Parce que, dans la bouche et dans le cœur de son amant, son nom, à elle, était vaincu par le nom de Temòdia, qu’il prononçait avec ferveur, et parce que cette île était l’unique endroit où il ne lui fût pas permis de le suivre. Il avait construit là son nouvel atelier, et il s’y tenait la plus grande partie du jour et la nuit presque entière, assisté de ses ouvriers qu’il avait astreints au secret par un serment devant l’autel. Le Conseil, en ordonnant que le maître fût pourvu de tout ce dont il aurait besoin pour sa terrible besogne, décréta qu’il aurait la tête tranchée dans le cas où son œuvre se montrerait inférieure à son orgueil. Alors, Dardi mit un fil d’écarlate autour de son cou nu.

La Foscarina se redressa pour s’abandonner de nouveau sur les coussins noirs, éblouie. Entre les apparences de la prairie marine et celles du conte, elle s’égarait comme dans le labyrinthe ; et elle commençait à éprouver la même anxiété qu’alors, parce que, dans son esprit, la réalité se confondait avec les fantômes. Stelio semblait parler de lui-même au moyen de ces étranges figures, comme en ce dernier soir de septembre où il lui avait expliqué le mythe de la grenade ; et le nom de la femme imaginaire commençait justement par les deux premières syllabes du nom qu’en ce temps-là il lui donnait !

Voulait-il, sous le voile de ce récit, lui faire entendre quelque chose ? Et quelle chose ? Et pourquoi, dans le voisinage du lieu où elle avait été prise de l’horrible rire, se complaisait-il à cette fantaisie qui semblait inspirée par le souvenir de la coupe brisée ? L’enchantement se rompit, l’oubli se dissipa. En tâchant de comprendre, elle se façonna elle-même, avec cette matière de rêve, un instrument de torture. Elle ne se souvint plus que son ami ignorait encore le prochain adieu. Elle le regarda, lui reconnut sur le visage cette félicité intellectuelle qui brillait d’ordinaire en lui comme quelque chose d’adamantin et d’aigu. Instinctivement, elle lui dit au dedans d’elle-même : « Je m’en vais ; ne me blesse pas ! »

— Zorzi, quelle est cette chose blanche qui flotte là-bas, sous la muraille ? — demanda-t-il au rameur de l’arrière.

Ils côtoyaient Murano. On apercevait les enceintes des jardins, les cimes des lauriers. La fumée noire des fournaises ondulait comme un crêpe suspendu dans l’air argentin.

Alors l’actrice, avec une subite horreur, eut la vision du port lointain où l’attendait le navire énorme et palpitant ; elle revit le nuage perpétuel sur la cité brutale aux mille et mille cheminées, aux montagnes de charbon, aux forêts de mâts, aux monstrueuses armatures ; elle réentendit le fracas des marteaux, le grincement des treuils, le ronflement des machines, l’immense gémissement du fer dans le brouillard enflammé.

El xe un can morto[46], dit le rameur.

Une charogne enflée et jaunâtre flottait près du mur en briques rouges, dans les crevasses duquel tremblaient les herbes et les fleurs, filles de la ruine et du vent.

— Rame ! — cria Stelio, pris de dégoût.

La Foscarina ferma les yeux. Sous l’effort des rames, l’esquif s’élança, fila sur l’eau laiteuse. Le ciel se faisait tout blanc. Une égale splendeur diffuse régnait sur l’estuaire. Des voix de marins venaient d’une barque chargée de verdures. De San-Giacomo-di-Palude venait un ramage de moineaux. Une sirène hurla dans le lointain.

— Eh bien, l’homme au fil d’écarlate… — demanda la Foscarina, anxieuse d’entendre la suite du récit, parce qu’elle voulait comprendre.

— Il sentit plus d’une fois sa tête branler sur son cou, — reprit Stelio en riant. — Il avait à souffler des tubes gros comme des troncs d’arbre, et non avec la force d’un soufflet, mais avec l’art d’une bouche vivante, tout d’une haleine, sans interruption. Imagine ! Les poumons d’un cyclope n’y auraient pas suffi. Ah ! je te raconterai, un jour, l’ardeur de cette existence placée entre la hache du bourreau et la nécessité du prodige, en colloque avec les éléments ! Il avait le Feu, l’Eau et la Terre ; mais l’Air, le mouvement de l’Air, lui manquait. Cependant, chaque matin, les Dix envoyaient un homme rouge lui donner le bonjour : cet homme rouge, tu sais, qui, le capuchon sur les yeux, embrasse la colonne dans l’Adoration des Mages du second Bonifazio. Après des essais infinis, Seguso eut une bonne idée. Ce jour-là, sous les lauriers, avec le Priscianèse, il s’était entretenu de la demeure d’Éole et de ses douze fils et de l’atterrissage du fils de Laërte à l’île occidentale. Il relut Homère, Virgile et Ovide, dans les belles impressions aldines. Puis, il alla trouver un mage esclavon qui avait la renommée d’enchanter les Vents en faveur des longues navigations :

« Mi g avaria bisogno de un ventesèlo né tropo forte né tropo Jiapo, docile, da podermelo manipolar corne che vogio mi, un ventesèlo che me serva per supiar certi veri che go in testa… Lenius aspirans aura secunda venit… M’astu capto, vechio [47] ? »

Le conteur eut un sonore éclat de rire, parce qu’il voyait la scène avec tous ses détails dans une maison sise rue de la Testa, à San-Zanepolo, où l’Esclavon vivait avec sa fille Cornelia l’Esclavonette, honorata cortegiana (piezo so pare, scudi 2)[48].

— Cossa galo ? Savàrielo ? [49] — pensaient les deux gondoliers, surpris d’entendre Stelio mêler des paroles de leur langue aux syllabes obscures.

La Foscarina essayait de seconder cette gaieté ; mais elle souffrait du rire juvénile comme naguère dans les détours du labyrinthe.

— L’histoire est longue, dit-il encore. Un jour, j’en ferai quelque chose. Je me la réserve pour une saison de loisirs… Imagine ! L’Esclavon fait le sortilège. Dardi envoie chaque nuit les marins aux Trois-Ports pour dresser l’embuscade au Venticello. Une nuit enfin, peu avant l’aube, au moment où la lune se couche, ils le surprennent endormi sur un banc de sable, au milieu d’une troupe d’hirondelles lasses qu’il conduisait… Il est là, couché sur le dos, respirant aussi légèrement qu’un enfant, dans l’arôme salin, presque recouvert par les innombrables queues fourchues ; la houle berce son sommeil ; les noires et blanches voyageuses palpitent sur lui, fatiguées du long vol…

— Oh ! doux ami ! — s’écria-t-elle, à cette fraîche peinture. — Où as-tu vu cela ?

— C’est ici que commence la grâce de la légende… Les marins le saisissent, le lient avec des brins d’osier, l’emportent à bord et font voile vers Temòdia. La barque est envahie par les hirondelles, qui n’abandonnent point le meneur de leur vol…

Stelio s’arrêta parce que les particularités de l’aventure se pressaient dans son imagination si nombreuses qu’il ne savait plus en choisir aucune. Mais il prêta l’oreille à un chant aérien qui venait du côté de San-Francesco-del-Deserto. On apercevait le clocher un peu oblique de Burano, et, derrière l’île aux fleurs de fil, les clochers de Torcello dans la splendeur solitaire.

— Eh bien ? sollicita sa compagne.

— Je ne puis en dire davantage, Fosca. Je sais trop de choses… Figure-toi que Dardi s’éprend de son prisonnier !… Celui-ci s’appelle Ornitio, parce qu’il est meneur d’oiseaux migrateurs. Un continuel gazouillement d’hirondelles entoure Temòdia ; les nids pendent aux poutres et aux solives des échafaudages qui entourent l’œuvre ; quelques ailes se grillent aux flammes de la fournaise, quand Ornitio souffle dans la canne pour créer une colonne lumineuse et légère avec la boule de pâte incandescente. Mais, avant de l’apprivoiser et de lui enseigner l’art, ah ! que de peine ! Le maître du feu commence par lui parler latin et lui réciter des vers de Virgile, croyant être compris. Mais Ornitio à la chevelure bleue parle grec, naturellement, avec un accent qui siffle un peu… Il sait par cœur deux odes de Sapho, inconnues des humanistes : les deux odes qu’un jour de printemps il porta de Mytilène à Chio ; et, lorsqu’il souille les tubes inégaux, il se rappelle la syrinx de Pan… Je te dirai, je te dirai un jour toutes ces choses.

— Et de quoi se nourrissait-il ?

— De pollen et de sel.

— Et qui lui en donnait ?

— Personne. Il lui suffisait de respirer le pollen et le sel épars dans l’air.

— Et il ne cherchait pas à s’enfuir ?

— Toujours. Mais Seguso prenait des précautions infinies, comme un amoureux qu’il était.

— Et Ornitio répondait-il à cet amour ?

— Oui, il commença de l’aimer, surtout à cause de ce fil d’écarlate que le maître portait continuellement autour de son cou nu.

— Et Perdilanza ?

— Abandonnée, elle languissait de douleur. Je te raconterai, un jour… J’irai un été sur la plage de Pellestrina pour t’écrire ce beau conte dans le sable d’or.

— Mais comment cela finit-il ?

— Le prodige s’accomplit. L’Archi-orgue s’élève à Temòdia avec ses sept mille tuyaux de verre, pareil à une de ces forêts congelées qu’Ornitio — enclin à magnifier ses voyages — disait avoir vues dans le pays des Hyperboréens. Vient le jour de la Sensa. Le Sérénissime, entre le Patriarche et l’Archevêque de Spalatro, s’avance hors du bassin de Saint-Marc sur le Bucentaure. Si grande est la pompe qu’Ornitio croit au retour triomphal du fils de Chronos. Autour de Temòdia les vannes s’ouvrent ; et, animé par le silence éternel de la lagune, l’instrument gigantesque, sous les doigts magiques du nouveau musicien, répand une onde si vaste d’harmonies qu’elle arrive jusqu’à la terre ferme et se propage dans l’Adriatique. Le Bucentaure s’arrête, parce que ses quarante rames se sont abaissées le long de ses flancs comme des ailes qui se relâchent, abandonnées sur les tolets par la chiourme frappée de stupeur. Mais, tout à coup, l’onde se brise, se réduit à quelques sons discordants, s’affaiblit, s’éteint. Tout à coup, Dardi sent l’orgue s’assourdir sous ses doigts, comme si l’âme de l’instrument défaillait, comme si, dans ses profondeurs, une force étrangère dévastait le prodigieux appareil. Qu’est-il advenu ? Le maître n’entend que la grande clameur de raillerie qui lui arrive à travers les tuyaux muets, le bruit des canons qui tonnent, le brouhaha de la populace. Une embarcation se détache du Bucentaure, amenant l’homme rouge avec le billot et la hache. Le coup, dont la place est marquée par le fil d’écarlate, est précis. La tête tombe ; elle est lancée dans l’eau, où elle flotte comme celle d’Orphée…

— Qu’est-il advenu ?

— Perdilanza s’est jetée dans les vannes ! L’eau l’a entraînée dans les profondeurs de l’orgue. Son corps avec toute sa chevelure fameuse, est resté en travers de l’appareil vaste et délicat, dont il a obstrué le cœur sonore.

— Mais Ornitio ?

— Ornitio recueille sur l’eau la tête sanglante et s’envole vers la mer. Les hirondelles sentent sa fuite et le suivent. En quelques instants se forme derrière le fugitif un nuage blanc et noir d’hirondelles. A Venise et dans les îles tous les nids sont déserts, par suite de ce départ hors de saison. L’Eté est sans vols. Septembre est sansles adieux qui le faisaient triste et gai.

— Et la tête de Dardi ?

Dove sia nessun lo sa ![50] — conclut en riant le conteur. Et, de nouveau, il prêta l’oreille à ce chant aérien où il commençait à distinguer un rythme.

— Entends-tu ? dit-il.

Et il fit signe aux gondoliers de s’arrêter. Les rames demeurèrent levées sur les fourches. Le silence était si profond que, comme on entendait de loin le chant des oiseaux, on entendait de près l’égouttement des pales.

Le xe le calandrine, — avertit Zorzi à voix basse, — che, povarele, le canta anca lore le Iode de San Francesco[51].

— Rame !

La gondole glissa sur l’eau comme sur un lait diaphane.

— Veux-tu, Fosca, que nous allions jusqu’à San-Francesco ?

Elle avait la tête basse, et elle songeait.

— Peut-être y a-t-il un sens caché dans ton invention, — lui dit-elle après un moment de silence. — Peut-être ai-je compris.

— Oui, hélas ! entre mon audace et celle du maître verrier, il y a peut-être quelque ressemblance. Je devrais peut-être, moi aussi, porter autour du cou un fil d’écarlate, en guise d’avertissement.

— Tu l’auras, toi, ta belle destinée. Pour toi, je ne crains rien.

Il cessa de rire.

— Oui, mon amie, il me faut vaincre. Et tu m’y aideras. Tous les matins j’ai, moi aussi, une visite menaçante

l’attente de ceux qui m’aiment et de ceux qui me haïssent,

de mes amis et de mes ennemis. Or, le rouge costume du bourreau convient à l’attente : car il n’y a rien sur terre de plus impitoyable.

— Mais c’est la mesure de ta puissance.

Il sentit dans son foie le bec de son vautour. Instinctivement il se redressa, pris d’une aveugle impatience qui le fit souffrir aussi de cette lente façon d’aller. — Pourquoi vivait-il dans l’oisiveté ? A chaque heure, à chaque minute, il fallait essayer, lutter, s’affermir, se fortifier contre la destruction, la diminution, la violation, la contagion. À chaque heure, à chaque minute, il fallait tenir l’œil fixé au but, concentrer là toutes ses énergies, sans trêve, sans défaillance. — Ainsi, toujours, le besoin de la gloire éveillait-il au fond de son être un instinct sauvage, une fureur de lutte et de représailles.

— Connais-tu cette parole du grand Héraclite ? « L’arc a pour nom Bios et pour œuvre la mort ? » C’est une parole qui, avant de communiquer aux âmes sa signification certaine, les excite. Je l’entendais en moi continuellement, ce soir d’automne où j’étais assis à ta table, lors de l’Épiphanie du Feu. Ce soir-là, j’eus vraiment une heure de vie dionysiaque, une heure de délire secret, mais terrible, comme si j’avais contenu la montagne incendiée où hurlent et se déchaînent les Thyades. Vraiment, il me semblait entendre par intervalles des clameurs et des chants et les cris d’un lointain carnage. Et je m’étonnais de rester immobile, et le sentiment de mon immobilité corporelle augmentait ma frénésie profonde. Et je ne voyais plus rien, hormis ta figure qui tout à coup était devenue extraordinairement belle, et, dans ta figure, la force de toutes tes âmes, et, derrière, les pays et les multitudes. Ah ! si je pouvais te dire comment je t’ai vue ! Dans ce tumulte, alors que passaient des images merveilleuses accompagnées par des tourbillons de musiques, je te parlais comme à travers une bataille, je te jetais des appels que tu entendais peut-être, non pour l’amour seulement, mais pour la gloire, non pour une soif unique, mais pour deux soifs ; et je ne savais laquelle était la plus ardente. Et, de même que m’apparaissait ta face, de même aussi m’apparaissait la face de mon œuvre. Je l’ai vue ! Tu comprends ? Avec une rapidité incroyable, dans la parole, dans le chant, dans le geste, dans la symphonie, mon œuvre s’intégra et vécut d’une vie telle que, si je réussissais à en infuser seulement une partie dans les formes que je veux exprimer, je pourrais vraiment enflammer de moi l’univers. Il parlait d’une voix contenue ; et la véhémence réprimée de ses paroles avait une étrange répercussion sur cette eau paisible, dans cette lumière blanche où se prolongeait la cadence régulière des deux rames.

— Exprimer ! Voilà ce qui est nécessaire. La plus haute vision n’a aucune valeur si elle n’est pas manifestée et condensée en formes vivantes. Et moi, j’ai tout à créer. Je ne verse pas ma substance dans des moules reçus en héritage. Mon œuvre est toute de mon invention. Je ne dois et ne veux obéir qu’à mon instinct et au génie de ma race. Et, néanmoins, comme Dardi qui vit chez Gaterino Zeno le fameux orgue, j’ai, moi aussi, devant l’esprit une autre œuvre exécutée par un créateur formidable, une œuvre gigantesque, là, au milieu des hommes.

L’image du créateur barbare lui réapparut : les yeux bleus brillèrent sous le front vaste, les lèvres se serrèrent sur le menton robuste, armées de sensualité, d’orgueil et de mépris. Puis, il revit les cheveux blancs que le vent brutal agitait sur celte nuque sénile, sous les larges bords du feutre, et l’oreille livide, au lobe gonflé. Puis, il revit le corps immobile, abandonné sur les genoux de la femme au visage de neige, et le léger tremblement de ce pied qui pendait. Il se rappela son indicible frisson d’épouvante et de joie lorsqu’à l’improviste il avait senti sous sa main repalpiter le cœur sacré.

— Ah ! ce n’est pas devant, c’est autour de mon esprit que je devrais dire. Parfois, cela ressemble à un océan furieux qui essaierait de me renverser et de m’engloutir. Ma Temòdia est une roche de granit en haute mer ; et je suis, moi, comme un ouvrier occupé à y construire un pur temple dorique, parmi la violence des flots contre lesquels il doit défendre l’ordonnance de ses colonnes, l’esprit incessamment tendu pour ne jamais cesser d’ouïr, parmi ce fracas, le rythme intérieur qui seul réglera les intervalles de ses lignes et de ses espaces. En ce sens encore, ma tragédie est un combat.

Il revit le palais patricien tel qu’il lui était apparu dans la première aube d’octobre, avec ses aigles, avec ses coursiers, avec ses amphores, avec ses roses, clos et muet comme un haut sépulcre, tandis que, sur le faîte, le ciel s’enflammait au souffle de l’aurore.

— Dans cette aube, continua-t-il, — après la nuit de délire, comme je passais par le canal et longeais le mur d’un jardin, je cueillis de petites fleurs violettes poussées dans les interstices de la brique, et je fis aborder la gondole au palais Vendramin pour les jeter devant la porte. L’offrande était trop mince, et je pensai aux lauriers, aux myrtes et aux cyprès. Mais, par cet acte spontané, j’exprimais ma reconnaissance envers Celui qui devait imposer à mon esprit la nécessité d’être héroïque dans son effort pour s’affranchir et pour créer.

S’animant d’un rire subit, il se tourna vers le rameur de l’arrière :

— Te rappelles-tu, Zorzi, cette régate que nous courûmes un matin pour.accoster le bragozzoV

Altro che ricordarme ! Che uogada ! Go cuicora i brazzi indolentrai ! E quela sgnèsola de famé, paroncin, dove la metelo} Ogni volta che vedo el paron de la barea, el me domanda sempre de quel foresto che se ga slapà quel lantin de pagnota co’quel corbato de fighi e de ua… El dkee che no’l se desmentegarà mai de quel zorno, perché el ga fato la pià bêla pescada de la so vila. El ga tira su dei sgombri corne no seghe ne vede mai[52]

Le rameur n’interrompit son bavardage qu’au moment où il s’aperçut que le seigneur ne l’écoutait plus et qu’il convenait de se taire et même de retenir son haleine.

— Tu entends le chant ? — dit Stelio à son amie en lui prenant doucement une main, parce qu’il regrettait d’avoir ravivé ce souvenir qui la faisait souffrir.

Elle releva son visage et dit :

— Où est-il ? Dans le ciel ? Sur la terre ?

Une mélodie infinie se répandait dans la blanche paix.

Elle dit :

— Comme il monte !

Elle sentit tressaillir la main de son ami.

— Lorsque Alexandre arrive dans la chambre lumineuse où la vierge a lu la lamentation d’Antigone, — dit-il, surprenant dans sa conscience un indice du travail obscur qui se poursuivait au fond de son mystère, — il raconte qu’il a chevauché dans la plaine d’Argos et qu’il a traversé l’Inachus, fleuve de cailloux brûlés. Toutes les campagnes sont couvertes de petites fleurs sauvages qui se meurent ; et le chant des alouettes remplit tout le ciel… Des milliers d’alouettes, une multitude sans nombre… Il raconte que, tout à coup, l’une d’elles est tombée aux pieds de son cheval, pesante comme une pierre, et qu’elle est restée là, silencieuse, foudroyée par son ivresse, pour avoir chanté avec trop de joie. Il l’a ramassée. « La voici ! » Alors, tu tends vers lui ta main, tu la prends, et tu murmures : « Oh ! elle est tiède encore… « Pendant que tu parles, la vierge tremble. Tu la sens trembler…

La tragédienne sentit de nouveau se geler la racine de ses cheveux, comme si, de nouveau, l’âme de l’aveugle fût entrée en elle.

— À la fin du Prélude, l’impétuosité des progressions chromatiques exprime cette joie grandissante, cette anxiété d’allégresse… Écoute ! écoute… Ah ! quelle merveille ! Ce matin, Fosca, ce matin je travaillais… ! C’est ma mélodie, la même, qui maintenant se développe dans le ciel… Ne sommes-nous pas en état de grâce ?

Un esprit de vie courait à travers la solitude, une aspiration véhémente rendait le silence ému. Il semblait que dans les lignes immobiles, dans les horizons vides, dans les eaux planes, dans les terres couchées, une volonté naturelle de s’élever passât comme un réveil ou comme l’annonce de quelque grand retour. L’âme de la femme s’y abandonna toute comme une feuille à un tourbillon, et elle fut ravie aux sommets de l’amour et de la foi. Mais l’impatience fébrile de l’action, la hâte d’entreprendre, le besoin d’exécuter, assaillirent le jeune homme. Sa capacité de travail sembla se multiplier. Il se représenta la plénitude de ses heures à venir. Il vit les aspects concrets de son œuvre, l’entassement des pages, et les parties d’orchestre, et la variété de la besogne, et la richesse des matières aptes à recevoir le rythme. Il vit de la même façon la colline romaine, l’édifice naissant, l’équilibre des pierres taillées, les ouvriers appliqués au maçonnage, l’architecte vigilant et sévère, la masse du Vatican vis-à-vis du Théâtre d’Apollon, la ville sainte étendue au dessous. Il évoqua en souriant l’image de ce petit homme qui soutenait l’entreprise avec une magnificence papale ; il salua la figure exsangue et nasue de ce prince romain qui, ne forlignant pas de l’honneur de son nom, employait l’or accumulé durant des siècles de rapine et de népotisme à élever un temple harmonieux consacré à la renaissance des Arts qui avaient illuminé de beauté la vie forte de ses ancêtres.

— Dans une semaine, Fosca, mon Prélude sera terminé, si la grâce m’assiste. Je voudrais tout de suite l’essayer à l’orchestre. Peut-être irai-je à Rome pour cela. Antimo délia Bella est plus impatient que moi-même. Presque chaque matin, je reçois une lettre de lui. Je crois que ma présence à Rome pour quelques jours sera nécessaire aussi afin d’empêcher certaines erreurs dans la construction du Théâtre. Antimo m’écrit que l’on discute sur l’opportunité d’abattre le vieil escalier de pierre qui, du jardin des Corsini, monte au Janicule ! Je ne sais si tu as dans la mémoire l’image de ce lieu. La rue qui conduira au Théâtre, après avoir passé sous l’Arc de Septimius, contourne le flanc du Palais Corsini, traverse le jardin et arrive au pied de la colline. La colline — tu l’as dans la mémoire ? — est toute verdoyante, couverte de petites prairies, de roseaux, de cyprès, de platanes, de lauriers et d’yeuses : elle a un aspect silvestre et sacré, avec sa couronne de hauts pins d’Italie. Sur la pente se trouve une véritable forêt d’yeuses, arrosée par des courants souterrains. Toute la colline est riche d’eaux vives. À gauche, s’élève comme un château-fort la Fontaine Paolina. Plus bas, est la tache noire du Bosco Parrasio, où siégeaient autrefois les Arcadiens. Un escalier de pierre, partagé en deux branches par une succession de larges vasques débordantes, monte à une terrasse où aboutissent deux avenues de lauriers vraiment apolloniennes et dignes de conduire les hommes vers la Poésie. Qui pourrait imaginer une entrée plus noble ? Les siècles y ont mis l’ombre du mystère. La pierre des marches, des balustres, des vasques, des statues, rivalise d’âpreté avec l’écorce des platanes vénérables, devenus creux par la vieillesse. On n’entend que le chant des oiseaux, le clapotement des jets d’eau, le murmure de la feuillée ; et je crois que les poètes et les simples pourraient y entendre la palpitation des Hamadryades et le souffle de Pan…

Infatigable, le chœur aérien montait, montait, sans défaillances, sans pauses, emplissant de lui-même tous les espaces, pareil au désert immense, pareil à la lumière infinie. Dans le sommeil des lagunes, l’impétueuse mélodie créait l’illusion d’une anxiété unanime qui se fût élevée des eaux, des sables, des herbes, des vapeurs, de toutes les choses naturelles, pour en suivre l’essor. Toutes les choses, qui naguère semblaient inertes, avaient maintenant une respiration profonde, une âme émue, un désir de s’exprimer.

— Écoute ! écoute !

Et les images de la Vie évoquées par l’animateur, et les antiques noms des énergies immortelles qui circulent dans l’Univers, et les aspirations des hommes à franchir le cercle de leur supplice quotidien pour s’apaiser dans la splendeur de l’Idée, et les vœux et les espérances et les audaces et les efforts, dans ce lieu d’oubli et de prière, en vue de l’île humble où l’Époux de la Pauvreté avait laissé ses traces, furent exemptes de l’ombre de la Mort par la seule vertu de cette mélodie.

— Ne dirait-on pas l’allégresse frénétique d’un assaut ? En vain les rives pâles, les pierres émiettées, les racines

pourries, les vestiges des œuvres détruites, les odeurs de la dissolution, les cyprès funèbres, les croix noires, en vain tout cela rappelait-il la parole même que, le long du fleuve, les statues avaient exprimée avec leurs lèvres de pierre. Plus fort que tous les signes, ce seul chant de liberté et de victoire touchait le cœur de celui qui devait créer avec joie, « En avant ! en avant ! Plus haut, toujours plus haut ! »

Et le cœur de Perdita, pur de toute lâcheté, prêt à toutes les épreuves, imitant l’ascension de l’hymne, se repromit à la Vie. Gomme à l’heure lointaine du délire nocturne elle répétait : ce Servir ! servir ! »

*
* *

L’esquif entrait dans un eanal renfermé entre deux berges vertes qui arrivaient si exactement au niveau de l’œil que l’on y apercevait les tiges innombrables de l’herbe et que l’on y distinguait les nouvelles à leur couleur plus tendre.

Laudato si, mi Signore, per sora nostra maire terra,
la quale ne sustenta et governa
et produce diversi fructi con coloriti fiori et herba [53].

À la plénitude de son âme, l’amante mesurait l’amour du Poverello pour les créatures. Telle était son abondance qu’elle cherchait partout des choses vivantes à adorer ; et ses yeux redevenaient enfantins, et toutes ces choses s’y miraient comme dans la paix de l’eau, et quelques-unes semblaient remonter de son plus lointain passé pour se faire reconnaître et se présentaient à elle sous un aspect d’apparitions inattendues.

Quand l’esquif aborda, elle s’étonna d’être arrivée.

— Veux-tu descendre ? Ou bien, préfères-tu retourner en arrière ? — lui demanda Stelio, secouant sa rêverie.

D’abord elle hésita, parce que sa main était dans la main de l’aimé, et que se détacher de lui la fâchait comme une diminution de douceur.

— Oui, — répondit-elle avec un sourire. — Marchons un peu aussi sur cette herbe.

Ils débarquèrent dans l’île de Saint-François. Quelques jeunes cyprès les accueillirent timidement. Nul visage humain ne se montra. La myriade invisible emplissait de son cantique le désert. La brume se déchirait, s’agglomérait en nuages, au déclin du soleil.

— Sur combien d’herbe nous avons marché, n’est-ce pas, Stelio ?

Il dit :

— Mais à présent vient la montée rocheuse. Elle dit :

— Vienne la montée, et qu’elle soit rude !

Il s’étonna de la gaieté inaccoutumée qu’il y avait dans l’accent de sa compagne. Il la regarda ; au fond de ces beaux yeux, il vit l’ivresse.

— Pourquoi, dit-il, nous sentons-nous si joyeux et si libres dans cette île perdue ?

— Tu le sais, toi ?

— Pour les autres, c’est un pèlerinage triste. Quand on vient ici, on s’en retourne avec le goût de la mort dans la bouche.

Elle dit :

— Nous sommes en état de grâce. Il dit :

— Plus on espère, plus on vit. Et elle :

— Plus on aime, plus on espère.

Le rythme du chant aérien ne cessait pas d’attirer à lui leurs essences idéales.

Il dit :

— Comme tu es belle !

Une subite rougeur inonda ce visage passionné. Elle s’arrêta, palpitante. Elle ferma presque les paupières. Elle dit, d’une voix étouffée :

— Il passe un courant chaud. Sur l’eau, de temps en temps, ne sentais-tu pas une bouffée de tiédeur ?

Elle aspira l’air.

— Il y a comme une odeur de foin fauché. Ne la sens-tu pas ?

— C’est l’odeur des algues : les bancs commencent à dé- couvrir.

— Regarde les belles campagnes !

— Ce sont les Vignole. Et là-bas, c’est le Lido. Et, là-bas, c’est l’île de Sant’Erasmo.

Le soleil, sans voile maintenant, dorait tout l’estuaire. L’humidité des bancs émergés imitait l’éclat des fleurs. Les ombres des petits cyprès devenaient plus longues et plus bleues.

— Je suis certaine, dit-elle, que, quelque part, dans le voisinage, les amandiers fleurissent. Allons sur la digue.

Elle secoua la tête en arrière, par un de ces mouvements instinctifs qui semblaient rompre un frein ou se débarrasser d’une entrave.

— Attends !

Et, retirant vite les deux longues épingles qui fixaient son chapeau, elle se découvrit la tête. Elle revint sur ses pas vers la rive et jeta dans la gondole la chose scintillante. Elle rejoignit son ami, légère, en relevant avec les doigts la masse de ses boucles où l’air pénétra et où brillèrent les rayons. Elle parut éprouver un grand soulagement, comme si sa respiration se fût élargie.

— Les ailes souffraient ? dit Stelio en riant.

Et il regarda le pli rude, fait, non par le peigne, mais par la tempête.

— Oui ; le moindre poids me gêne. Si je ne craignais de paraître singulière, j’irais toujours tête’ nue. Mais quand je vois les arbres, je ne puis plus résister. Mes cheveux se souviennent qu’ils sont nés d’espèce sauvage, et ils veulent respirer à leur guise, du moins dans le désert…

Franche et vive, elle cheminait sur l’herbe avec une svelte ondulation. Et il se rappela ce jour où, dans le jardin Gradenigo, elle lui avait paru ressembler au beau lévrier fauve.

— Oh ! voici un capucin !

Le frère gardien venait à leur rencontre, en les saluant avec affabilité. Il s’offrit au visiteur pour l’introduire dans le couvent ; mais il l’avertit que la règle interdisait l’entrée à sa compagne.

— Irai-je ? — dit Stelio, interrogeant du regard son amie qui souriait.

— Oui, va.

— Mais tu resteras seule ?

— Je resterai seule.

— Je te rapporterai une écaille du pin vénéré.

Il suivit le franciscain sous le petit portique au plafond de solives, d’où pendaient les nids vides des hirondelles. Avant de franchir le seuil, il se retourna pour envoyer un salut à son amie. La porte se referma.

O BEATA SOLITVDO !
O SOLA BEATITVDO !

Alors, de même que, dans l’orgue, un changement de re- gistre change instantanément les sons, de même toutes les pensées de la femme se transfigurèrent soudain. L’horreur de l’absence, le pire des maux, apparut à cette âme aimante. Son ami n’était plus là : elle n’entendait plus cette voix, ne sentait plus cette haleine, ne touchait plus cette main douce et ferme. Elle ne le voyait plus vivre ; elle ne voyait plus l’air, la lumière, l’ombre, toute la vie du monde, s’harmoniser avec cette vie. ce S’il ne revenait plus ! Si cette porte ne se rouvrait plus ! » Cela ne pouvait être. Certainement, dans quelques minutes, il repasserait le seuil, et elle le recevrait encore dans ses prunelles et dans son sang. Mais, hélas, dans quelques jours, ne devait-il pas disparaître ainsi ? Et d’abord la plaine, et puis la montagne, et puis les plaines et les montagnes, et encore les fleuves et le détroit et l’océan, l’espace infini que ne franchissent ni les cris ni les pleurs, ne devaient-ils pas s’interposer entre elle et ce front, ces yeux, ces lèvres ? L’image de la ville brutale, noire de charbon, hérissée d’armatures, occupa l’île paisible ; le fracas des marteaux, le grincement des treuils, le halètement des machines, l’immense gémissement du fer couvrirent la printanière mélodie. Et, à chacune de ces simples choses, à l’herbe, aux sables, aux eaux, aux algues, à cette plume suave qui descendait de là-haut, tombée peut-être d’une petite gorge chantante, s’opposèrent les rues inondées par les torrents humains, les maisons aux mille yeux difformes, pleines de fièvres ennemies du sommeil, les théâtres occupés par le trouble ou par la stupeur des hommes qui accordaient une heure de relâche à leurs volontés férocement tendues pour la guerre des lucres. Et elle revit son image et son nom sur les murailles conta- minées par la lèpre des affiches, sur les tableaux promenés à la ronde par les porteurs hébétés, sur les ponts gigantesques des fabriques, sur les portières des véhicules, en haut, en bas, partout.

— Tiens ! regarde ! une branche d’amandier ! L’amandier est fleuri dans le jardin du couvent, au second cloître, près de la grotte du pin vénéré… Et tu le savais !

Stelio accourait, joyeux comme un enfant, suivi par le capucin souriant qui apportait un bouquet de thym.

— Tiens ! regarde, quel miracle !

Tremblante, elle prit la branche et ses yeux se voilèrent de larmes.

— Tu le savais !

Il aperçut entre les cils de son amie la lueur soudaine, quelque chose d’argenté et de tendre, une humidité lumineuse et fluide qui rendit le blanc de l’orbite semblable aux pétales des fleurs. Alors, dans toute la personne de l’amante, il ’aima éperdument, les stries délicates qui rayonnaient du coin des yeux vers les tempes, et les petites veines sombres qui rendaient les paupières pareilles à des violettes, et l’ondulation des joues, et le menton effilé, et tout ce qui ne pouvait plus refleurir, toute l’ombre répandue sur ce passionné visage.

— Àh ! mon père, — dit-elle avec une apparente gaieté, en réprimant son angoisse, — le Poverello ne va-t-il pas pleurer en paradis pour cette branche cassée ?

Le père sourit avec une malicieuse indulgence.

— Quand ce bon seigneur, répondit-il, a vu l’arbre, il ne m’a pas donné le temps d’ouvrir la bouche. Il avait déjà sa branche dans la main, et j’ai pu dire seulement amen. Mais l’amandier est riche.

Il était placide et affable, avec sa [couronne de cheveux presque tous noirs encore autour de la tonsure, avec son visage olivâtre et fin, avec ses grands yeux fauves qui resplendissaient, limpides comme des topazes.

— Voici le thym qui embaume, — ajouta-t-il, en offrant les petites herbes.

On entendait un chœur de voix juvéniles qui chantaient un répons.

— Ce sont les novices. Nous en avons quinze.

Et il accompagna les visiteurs jusqu’au pré qui s’étendait derrière le couvent. Debout sur la digue, au pied d’un cyprès fendu par la foudre, le bon franciscain montra d’un geste les îles fécondes, célébra leur abondance, dénombra les espèces des fruits, loua les plus exquises selon la saison, indiqua du doigt les barques faisant voile vers le Rialto avec les verdures nouvelles.

Laudato si, mi signore, per sora nostra mettre terra ! — dit la femme à la branche fleurie.

Le franciscain fut sensible à la beauté de cette voix féminine. Il se tut.

De hauts cyprès entouraient la prairie pieuse ; et quatre d’entre eux, les plus vieux, portaient la marque de la foudre, étêtés et sans moelle. Immobiles étaient les cimes, seules formes ressortant sur la nappe unie des terres et des eaux qui s’égalisaient à la ligne de l’horizon. Pas la moindre bave de vent ne ridait le miroir infini. Les fonds algueux transparaissaient comme de clairs trésors ; les roseaux palustres brillaient comme des verges d’ambre ; les sables émergés imitaient le chatoiement de la nacre ; la vase simulait la mollesse opaline des méduses. Un enchantement profond comme une extase béatifiait le désert. La mélodie des créatures ailées continuait encore dans les régions invisibles ; mais il semblait qu’elle fût près de s’apaiser enfin dans la sainteté du silence.

— À cette heure, sur les collines de l’Ombrie, — dit celui qui avait blessé l’amandier claustral, — chaque olivier a près de son pied, telle une dépouille, sa botte de branches taillées ; et l’arbre semble plus doux parce -que la botte cache la force des racines tordues. Saint’ François. passe au milieu de l’air et, avec son doigt, calme la douleur dans les plaies faites par la serpe.

Le capucin se signa et prit congé.

— Loué soit Jésus-Christ !

Les visiteurs le regardèrent s’éloignant sur les ombres que jetaient les cyprès dans la prairie.

— Il a trouvé la paix, — dit la Foscarina. — Ne te semble-t-il point, Stelio ? Il y avait une grande paix sur son visage et dans sa voix. Regarde aussi sa démarche.

Alternativement, une raie de soleil et une raie d’ombre touchaient la tonsure et le froc.

— Il m’a donné une écaille de pin, dit Stelio. Je l’enverrai à Sofia, qui a une dévotion pour le Séraphique. La voilà. Elle n’a plus l’odeur de la résine. Sens.

À l’intention de Sofia, elle baisa la relique. Les lèvres de la bonne sœur se poseraient là où s’étaient posées les siennes.

— Envoie-la.

Ils s’acheminèrent en silence, la tête penchée, sur les traces de l’homme pacifié, dans la rangée des cyprès chargés de cônes, allant vers la rive.

— Ne désires-tu pas la revoir ? — demanda la Foscarina à son ami, avec une timide tendresse.

— Oui, beaucoup.

— Et ta mère ?…

— Oui ; mon cœur s’en va vers elle, qui m’attend chaque jour.

— Et tu ne voudrais point retourner là-bas ?

— Oui, j’y retournerai, peut-être.

— Quand ?

— Je ne sais pas encore. Mais je désire revoir ma mère et ma sœur. Je le désire beaucoup, Foscarina.

— Et pourquoi ne pas y aller ? Qu’est-ce qui te retient ?

Il prit la main qu’elle abandonnait le long de son flanc. Ils continuèrent à marcher ainsi. Comme le soleil oblique les éclairait sur la joue droite, ils voyaient à côté d’eux s’avancer de pair sur l’herbe leurs ombres unies.

— Quand tu te représentais tout à l’heure les collines ombriennes, dit-elle, peut-être pensais-tu aux collines de ton pays. Cette image des oliviers taillés n’était pas pour moi une chose nouvelle. Je me rappelle qu’un jour tu m’as parlé de la taille… En aucune autre de ses œuvres, l’homme de la glèbe n’a un plus profond sentiment de la vie muette qui réside dans l’arbre. Quand il est là, devant le poirier, le pommier ou le pêcher, tenant la serpette ou le sécateur qui doit accroître les forces et qui peut causer la mort, de toute la sagesse acquise par lui durant ses longs colloques avec la terre et avec le ciel surgit l’esprit génial de la divination. L’arbre est à son heure la plus délicate, lorsque sa sensibilité réveillée afflue dans les bourgeons qui se gonflent et sont près de s’ouvrir. Et l’homme, avec son fer impitoyable, doit régler l’équilibre dans le mystérieux mouvement de la sève ! L’arbre est là, encore intact, ignorant d’Hésiode et de Virgile, en travail pour sa fleur et pour son fruit ; et chaque branche dans l’air est vivante comme l’artère dans le bras de celui qui taille. Quelle est celle qui sera taillée ? La sève guérira-t-elle la plaie ?… Ainsi me parlais-tu, certain jour, de ton verger. Je me rappelle. Tu me disais que toutes les blessures devaient être tournées au septentrion, pour que le soleil ne les vît pas…

Elle parlait comme ce soir lointain de novembre, quand le jeune homme était arrivé chez elle, haletant, à travers la bourrasque, après avoir transporté le héros.

Il sourit. Et il se laissait entraîner par la chère main. Et il sentait l’odeur de la branche fleurie, pareille à l’odeur d’un lait un peu amer.

— C’est vrai, — dit-il. — Et Láimo, qui pétrissait dans le mortier l’onguent de Saint-Fiacre, et Sofia, qui lui apportait la toile forte pour bander les plus larges plaies, après le pansement…

Il revoyait le paysan à genoux, qui, dans le mortier de pierre, pétrissait la fiente de bœuf, l’argile et les balles d’orge, selon les règles de l’antique sagesse.

— Dans dix jours, — continua-t-il, — toute la colline, vue de la mer, sera comme un nuage frais et rosé. Sofia m’a écrit pour m’en faire souvenir… Elle ne t’est point réapparue ?

— Elle est avec nous, maintenant.

— Maintenant, elle s’approche de la fenêtre et regarde la mer qui s’empourpre ; et notre mère, accoudée près d’elle, lui dit : ce Qui sait si Stelio n’est pas sur ce voilier qui est en panne devant le chenal pour attendre le vent ? Il m’a promis de revenir à l’improviste par la voie de la mer, sur une goélette… » Et le cœur lui fait mal.

— Ah ! pourquoi trompes-tu son attente ?

— Oui, Fosca, tu as raison. Je peux vivre loin d’elle pendant des mois et des mois, et avoir le sentiment que ma vie est pleine. Et puis, une heure vient où rien au monde ne me paraît plus doux que ces yeux-là, et il y a une partie de moi-môme qui reste inconsolable. J’ai entendu les marins de la Mer Tyrrhénienne appeler l’Adriatique le golfe de Venise. Ce soir, je songe que ma maison est sur le golfe, et elle me semble plus voisine.

Ils avaient rejoint la gondole. Ils se retournèrent pour regarder l’Ile de la prière où se dressaient les cyprès implorants.

— Il est là-bas, le canal des Trois-Porls, qui conduit à la mer libre ! — dit le nostalgique, s’imaginant déjà lui-même sur le pont de la goélette, en vue de ses tamaris et de ses myrtils.

Ils s’embarquèrent. Longtemps ils se turent. La mélodie continuait à descendre sur l’archipel clément. De même que la lumière du ciel imprégnait de soi les eaux, de même le chant du ciel se posait sur les terres. Mais, en face de la splendeur occidentale, Burano et Torcello apparaissaient comme deux galions ensablés ; mais les nuages se disposaient en phalanges, là-bas, vers les Dolomites.

— Maintenant que le dessein de ton œuvre est achevé, — dit-elle, continuant sa douce persuasion, tandis que son âme tremblait dans sa poitrine, — tu n’as plus besoin que de paix pour ton travail. N’as-tu point toujours travaillé là-bas, dans ta maison ? En nul autre lieu tu ne pourras apaiser l’anxiété qui te suffoque. Je le sais.

Il dit :

— C’est vrai. Quand la fureur de la gloire nous prend, nous croyons que la conquête de l’art ressemble au siège d’une ville forte et que les fanfares et les clameurs accompagnent dans l’assaut le courage, tandis que rien ne vaut, sinon l’œuvre qui croît dans le. silence austère, rien ne vaut, sinon l’obstination lente et indomptable, rien ne vaut, sinon la dure et pure solitude, rien ne vaut, sinon l’entier abandon de l’esprit et de la chair à l’Idée que nous voulons faire vivre pour toujours au milieu des hommes comme une force dominatrice.

— Ah ! tu le sais ! — s’écria la femme.

Et ses yeux se remplirent de larmes, à ces paroles sourdes où elle avait senti la profondeur de la passion virile, le besoin héroïque de la domination morale, le ferme propos de se surpasser soi-même et de forcer sans trêve son destin.

— Tu le sais !

Et elle eut le frisson que donnent les spectacles fiers ; et, devant cette volonté courageuse, tout le reste lui parut vain ; et les autres larmes, celles qui avaient voilé ses yeux à l’offrande des fleurs, lui parurent féminines et viles en comparaison de celles qui maintenant lui montaient aux paupières et qui seules étaient dignes d’être bues par son ami.

— Eh bien, va en paix : retourne à ta mer, à ta terre, à ta maison. Rallume ta lampe avec l’huile de tes oliviers !

Il serrait les lèvres, et un sillon s’était creusé entre ses sourcils.

— La bonne sœur viendra encore mettre un brin d’herbe sur la page difficile.

Il pencha son front alourdi par une pensée.

— Tu te reposeras en parlant avec elle, à la fenêtre ; et peut-être verrez-vous repasser les troupeaux voyageant de la plaine vers la montagne.

Le soleil allait toucher la gigantesque acropole des Dolomites. La phalange des nuages s’agitait comme dans un combat, traversée par d’innombrables dards de lumière, et se couvrait d’un sang merveilleux. Les eaux élargissaient l’immense bataille livrée aux environs des tours inexpugnables. La mélodie s’était dissoute dans l’ombre des iles déjà éloignées. Tout _l’estuaire se couvrait d’une sombre et guerrière magnificence, comme si une myriade d’étendards s’y fut inclinée. Et le silence n’attendait qu’un éclat de trompettes impériales.

Il dit, lentement, après une longue pause :

— Et si elle m’interroge sur le destin de la vierge qui lit la lamentation d’Antigone ?

La femme tressaillit.

— Et si elle m’interroge sur l’amour du frère qui fouille les tombeaux ?

La femme eut peur de ce fantôme.

— Et si la page où elle pose le brin d’herbe est celle où cette âme tremblante raconte sa lutte secrète et désespérée contre l’horrible mal ?

Dans son effroi soudain, la femme ne trouva pas de paroles. Ils se turent tous les deux et regardèrent fixement les pics aigus de la chaîne lointaine qui flamboyaient comme s’ils venaient de sortira l’instant même du feu primordial. Le spectacle de cette grandeur déserte et éternelle éveillait dans leur esprit un sentiment de mystérieuses fatalités et comme une terreur confuse qu’ils ne savaient ni surmonter ni comprendre. Venise était obscurcie par cette masse de porphyres ardents : elle gisait sur les eaux, toute enveloppée dans un voile violacé d’où émergeaient les stèles marmoréennes édifiées par le travail des hommes pour garder les bronzes qui donnent le signal des prières accoutumées. Mais les œuvres et les prières accoutumées des hommes, mais l’antique cité lasse d’avoir trop vécu, mais les marbres disjoints et les bronzes usés, mais toutes ces choses opprimées par le fardeau des souvenirs et condamnées à périr, se faisaient humbles en comparaison de la terrible Alpe embrasée qui déchirait le ciel de ses mille pointes inflexibles, cité énorme et seule, attendant peut-être un jeune peuple de Titans.

Soudain, après un long silence, Stelio demanda :

— Et toi ?

Elle ne répondit rien.

Les cloches de Saint-Marc donnèrent le signal de la Salutation angélique ; et leur bourdonnement puissant se propagea en larges ondes sur la lagune encore sanglante qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San-Giorgio-Maggiore, de San-Giorgio-dei-Greci, de San-Giorgio-degli-Schiavoni, de San-Giovanni-in-Bragora, de San-Moisè, de la Salute, du Redentore et ainsi de suite, par tout le domaine de l’Evangéliste, depuis les tours écartées de la Madonna-dell’ Orto, de San-Giobbe, de Sant’Andrea, les voix du bronze répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense d’invisible métal qui, par ses vibrations, parut communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Ils frissonnèrent tous les deux lorsque la gondole, passant sous l’arche du pont qui regarde l’île de San-Michele, pénétra dans l’humidité du rio obscur et rasa les péottes noires qui pourrissaient le long des murs corrodés. Des campaniles voisins, de San-Lazzaro, de San-Canciano, de San-Giovanni-e-Paolo, de Sanla-Maria-dei-Miracoli, de Santa-Maria-del-Pianto, répondirent d’autres voix ; et le bourdonnement sur leurs têtes était si fort qu’ils croyaient le sentir dans les racines de leurs cheveux comme un frisson de leur propre chair.

— C’est toi, Daniele ?

Stelio crut reconnaître à la porte de sa maison, sur le quai Sanudo, la figure de Daniele Glàuro.

— Ah ! Stelio, je t’attendais ! — lui cria dans la rafale des sons la voix haletante de son ami. — Richard Wagner est mort !

*
* *

Le monde parut diminué de valeur.

La femme nomade se réarma de son courage et prépara son viatique. Du héros étendu dans le cercueil montait à tous les cœurs nobles une haute et pressante admonition. Elle sut la recevoir et la convertir en actes et en pensers de vie.

Or, il arriva que son ami survint au moment où elle réunissait les livres familiers, les petites choses chères dont elle ne consentait jamais à se séparer, les images qui avaient pour elle un pouvoir de rêve ou de consolation.

— Que fais-tu ? lui demanda-t-il.

— Je me prépare à partir.

Elle vit le visage du jeune homme s’altérer ; mais elle ne chancela pas.

— Où vas-tu ?

— Loin. Je traverse l’Atlantique.

Il pâlit. Mais tout de suite il douta : il pensa qu’elle ne disait pas la vérité, qu’elle voulait seulement le mettre à l’épreuve ou que sa résolution n’était pas ferme encore, et qu’elle s’attendait à être retenue. Sa désillusion inopinée sur le rivage de Murano lui avait laissé dans le cœur une trace.

— Tu t’es décidée ainsi à l’improviste ?

Elle fut simple, résolue, prompte.

— Non, pas à l’improviste, — répondit-elle. — Mon oisiveté dure depuis trop longtemps, et j’ai sur moi le poids de toute ma troupe. En attendant que le Théâtre d’Apollon soit ouvert et que la Victoire de F Homme soit terminée, je vais prendre congé des Barbares. Je travaillerai pour ta belle entreprise. À refaire les trésors de Mycènes, beaucoup d’or sera indispensable ! Et il faut qu’autour de ton œuvre tout présente un insolite aspect de magnificence. Je ne veux pas que le masque de Cassandre soit d’une matière vile… Et surtout je veux avoir le moyen de contenter ton désir : que, pendant les trois premiers jours, le peuple ait libre accès au Théâtre, et que, par la suite, il continue à y entrer librement un jour chaque semaine. C’est ma foi qui m’aide à te quitter. Le temps vole. Il est nécessaire que chacun soit prêt, à son poste, et avec toutes ses forces, quand l’heure sera venue. Moi, je n’y faillirai point. J’espère que tu seras content de ton amie. Je vais travailler ; et, certes, cela m’est un peu plus difficile cette fois-ci que les autres, Mais toi, mais toi, mon pauvre enfant, quel fardeau tu as à porter 1 Quel effort te demandons-nous ! Quelle grande chose attendons-nous de toi ! Ah ! tu le sais…

Elle avait commencé courageusement, sur un ton qui parfois semblait presque joyeux, s’efforçant d’apparaître ce qu’avant tout elle devait être : un bon et fidèle instrument au service d’une puissance géniale, une compagne virile et vaillante. Mais quelques ondes de son émotion réprimée lui échappaient, lui montaient à la gorge et passaient dans sa voix. Ses pauses devenaient plus longues, et ses mains erraient, incertaines, parmi les livres et les reliques.

— Que tout soit toujours propice à ton travail ! Cela seul importe, et le reste n’est rien. Haut les cœurs !

Elle secoua en arrière son front aux ailes sauvages et tendit à son ami ses deux mains. Il les serra, pâle et grave. Dans les chers yeux qui se firent semblables à une eau jaillissante, il vit passer ce même éclair de beauté qui l’avait ébloui un soir, dans la chambre où sifflaient les tisons et où se développaient les deux grandes mélodies.

— Je t’aime et je crois en toi, dit-il. Jamais je ne te manquerai, et tu ne me manqueras jamais. Quelque chose naît de nous qui sera plus fort que la vie.

Elle dit :

— Une mélancolie !

Devant elle, sur la table, étaient les livres familiers, avec leurs pages à la corne pliée, à la marge notée d’un signe, avec des fleurs et des brins d’herbe entre les feuillets, avec les marques de la douleur qui avait demandé et obtenu un réconfort de lumière ou d’oubli. Devant- elle étaient les petites choses chères, étranges, diverses, presque toutes sans valeur : le pied d’une poupée, un cœur en argent, — un ex-voto, — une petite boussole en ivoire, une montre sans cadran, une vieille lanterne en fer, une boucle d’oreille dépareillée, une pierre a fusil, une clef, un cachet, d’autres bagatelles ; mais toutes consacrées par un souvenir pieux, animées par une croyance superstitieuse, touchées par le doigt de l’amour ou de la mort : reliques qui parlaient à une âme seule, et qui lui parlaient de tendresse et de cruauté, de guerre et de trêve, d’espérance et d’abattement. Devant elle étaient les images qui excitaient la pensée et disposaient à la méditation, figures auxquelles les artistes avaient confié une secrète confession, entrelacs de signes où ils avaient enfermé une énigme, lignes simples qui donnaient la paix comme la vue d’un horizon, allégories mystérieuses où se voilaient des vérités que, comme le soleil, ne pouvaient contempler fixement les yeux mortels.

— Regarde, — dit-elle à son ami, en lui indiquant du doigt une estampe. — Tu la connais bien.

Ils la connaissaient bien tous les deux ; mais ils se penchèrent ensemble pour la regarder, et elle leur paraissait nouvelle comme une musique qui, à ceux qui l’interrogent, répond toujours une chose différente. Elle était de la main d’Albert Durer.

Le grand Ange terrestre aux ailes d’aigle, l’Esprit sans sommeil, couronné de patience, était, assis sur la pierre nue, le coude appuyé au genou, la joue soutenue par le poing, ayant sur la cuisse un livre, et le compas dans l’autre main. À ses pieds gisait, ramassé en rond comme un serpent, le lévrier fidèle,, le chien qui le premier, à l’aube des temps, chassa en compagnie de l’homme. À son flanc, perché sur l’arête d’une meule comme un oiseau, dormait l’enfant déjà triste, tenant le stylet et la tablette où il devait écrire la première parole de sa science. Et à l’entour étaient épars les outils des œuvres humaines ; et, sur la tête vigilante, vers la pointe d’une aile, coulait dans la double ampoule le sable silencieux du Temps ; et l’on apercevait dans le fond la Mer avec ses golfes, avec ses ports, avec ses phares, calme et indomptable, sur laquelle, tandis que le Soleil se couchait dans la gloire de l’arc-en-ciel, volait la chauve-souris crépusculaire, portant inscrite sur ses membranes la parole révélatrice. Et ces ports et ces phares et ces villes, c’était lui qui les avait construits, l’Esprit sans sommeil, couronné de patience. Il avait taillé la pierre pour les tours, abattu le pin pour les navires, trempé le fer pour toutes les luttes. Lui-même avait imposé au Temps l’instrument qui le mesure. Assis, non pour se reposer, mais pour méditer un nouveau labeur, il regardait fixement la Vie, de ses yeux forts où resplendissait l’âme libre. De toutes les formes environnantes montait le silence, excepté d’une. On entendait la seule voix du feu rugissant dans le fourneau, sous le creuset où, de la matière sublimée, devait s’engendrer quelque vertu nouvelle pour vaincre un mal ou pour connaître une loi. Et le grand Ange terrestre aux ailes d’aigle, qui, à son flanc bardé d’acier, portait suspendues les clefs qui ouvrent et qui ferment, répondait ainsi à ceux qui l’interrogeaient : « Le soleil se couche. La lumière, qui naît du ciel, meurt dans le ciel ; et un jour ignore la lumière d’un autre jour. Mais la nuit est une ; et son ombre s’étend sur tous les visages, sa cécité sur toutes les paupières, hormis sur le visage et sur les paupières de celui qui tient son feu allumé pour éclairer sa force. Je sais que le vivant est comme le mort, l’éveillé comme le dormant, le jeune homme comme le vieillard, puisque la mutation de l’un donne l’autre ; et toute mutation a la douleur et la joie pour compagnes égales. Je sais que l’harmonie de l’Univers est faite de discordes, comme dans la lyre et dans l’arc. Je sais que je suis et que je ne suis pas, et qu’il n’y a qu’un seul et même chemin, en bas et en haut. Je sais les odeurs de la pourriture et les infections sans nombre qui sont inséparables de la nature humaine. Toutefois, par delà mon savoir, je continue à accomplir mes œuvres, manifestes ou occultes. J’en vois qui périssent tandis que je dure encore ; j’en vois d’autres qui semblent destinées à durer, éternellement belles et indemnes de toute misère, n’étant plus miennes, bien que nées de mes maux les plus profonds. Je vois devant le feu se changer toutes les choses, comme les biens devant l’or. Une seule est constante ; mon courage. Je ne m’asseois que pour me relever. »

Le jeune homme entoura de son bras la ceinture de son amie. Et ils allèrent ainsi vers la fenêtre, sans parler.

Ils virent les cieux très lointains, les arbres, les coupoles, les tours, l’extrême lagune où s’inclinait la face du crépus- cule, les Monts Euganéens, bleuâtres et paisibles comme les ailes repliées de la terre dans le repos du soir.

Ils se tournèrent l’un vers l’autre, et ils se regardèrent jusqu’au fond des prunelles.

Puis ils s’embrassèrent, comme pour sceller un pacte silencieux.

*
* *

Le monde semblait diminué de valeur.

S telio Effrena demanda à la veuve de Richard Wagner que les deux jeunes Italiens qui, un soir de novembre, avaient transporté du bateau à la rive le héros évanoui, et quatre de leurs compagnons avec eux, fussent admis à l’honneur de transporter le cercueil depuis la chambre mortuaire jusqu’à la barque et depuis la barque jusqu’au char. Cet honneur leur fut accordé.

C’était le 16 de février ; c’était une heure après midi. Stelio Effrena, Daniele Glàuro, Francesco de Lizo, Baldassare Stampa, Fabio Molza et Antimo délia Bella attendaient dans le vestibule du palais. Le dernier était arrivé de Rome avec deux artisans attachés à l’œuvre du Théâtre d’Apollon, qui apportaient pour la cérémonie funèbre les faisceaux des lauriers cueillis sur le Janicule.

Ils attendaient sans parler, sans échanger un regard, dominés tous par le battement de leur propre cœur. On n’entendait qu’un faible clapotis sur les marches de cette grande porte où sont sculptées aux candélabres des chambranles ces deux mots : Domus pacis.

L’homme de la rame qui avait été cher au héros vint les appeler. Dans ce visage mâle et fidèle, les yeux étaient brûlés par les larmes.

Stelio Effrena s’avança le premier ; ses compagnons le suivirent. L’escalier monté, ils entrèrent dans une salle basse et peu éclairée qu’emplissait une odeur triste de baumes et do fleurs. Ils attendirent quelques instants. Une autre porte s’ouvrit. Ils entrèrent l’un après l’autre dans une pièce contiguë. Ils pâlirent tous l’un après l’autre.

Le cadavre était là, renfermé dans le cercueil de cristal ; et, à côté, debout, était la femme au visage de neige. Le second cercueil, en métal poli, brillait sur le plancher, ouvert.

Les six porteurs se rangèrent devant la dépouille mortelle, attendant un signe. Haut était le silence, et leurs paupières n’avaient pas un battement ; mais une douleur impétueuse assaillait leurs âmes comme une ratale et les secouait jusque dans leurs racines les plus profondes.

Tous avaient les regards fixés sur l’élu de. la Vie et de la Mort. Un sourire infini illuminait la face du héros étendu : infini et distant comme l’éclat des glaciers, comme le tremblement des mers, comme le halo des astres. Les yeux ne pouvaient le soutenir ; mais les cœurs, avec un émerveillement et une terreur qui les faisait religieux, crurent en recevoir la révélation d’un secret divin.

La femme au visage de neige eut un geste à peine visible, qui la laissa rigide en son altitude comme une statue.

Alors les six compagnons s’approchèrent du corps ; ils tendirent leurs bras, recueillirent leur vigueur. Stelio Effrena eut son poste à la tête et Daniele Glàuro aux pieds, comme l’autre fois. D’un même effort, sur un signal donné à voix basse par le chef, ils soulevèrent le fardeau. Tous eurent dans les yeux un éblouissement, comme si tout à coup une zone de soleil eût traversé le cristal. Baldassare Stampa éclata en sanglots. Un même nœud serra toutes les gorges. Le cercueil ondula ; puis il s’abaissa ; il entra dans l’enveloppe de métal comme dans une armure.

Les six compagnons demeurèrent prosternés à l’entour. Avant de rabattre le couvercle, ils hésitèrent, fascinés par le sourire infini. Stelio Effrena, qui venait d’entendre un léger frôlement, leva les yeux : il vit la face de neige inclinée sur le cadavre, surhumaine apparition de l’amour et de la douleur. L’instant fut égal à l’éternité. La femme disparut.

Quand le couvercle fut abaissé, ils soulevèrent de nouveau le fardeau, plus lourd. Ils le transportèrent hors de la salle, puis le descendirent par l’escalier, lentement. Ravis d’une sublime angoisse, ils voyaient dans le métal du cercueil se refléter leurs visages fraternels.

La barque funèbre attendait devant la porte. Sur le cercueil fut étendu le drap mortuaire. Les six compagnons attendirent, tête découverte, que la famille descendît.

Elle descendit, toute ensemble. La veuve passa, voilée ; mais la splendeur de son visage était dans la mémoire des témoins, pour toujours.

Le convoi fut bref. La barque funèbre allait en avant ; derrière venait la veuve, avec les siens ; puis venait le groupe juvénile. Sur le grand chemin d’eau et de pierre, le ciel était encombré de nuages. Le profond silence était digne de Celui qui, pour la religion des hommes, avait transformé en chant infini les forces de l’Univers.

Un vol de colombes, parti des marbres des Scalzi avec un frémissement d’éclair, passa par-dessus le cercueil à travers le canal, et enguirlanda la coupole verte de San-Simeone.

Sur la rive, quelques fidèles attendaient, taciturnes. Les larges couronnes embaumaient l’air cendré. On entendait clapoter l’eau sous la courbe des proues.

Les six compagnons enlevèrent de la barque le cercueil et le portèrent sur leurs épaules dans le char préparé sur la voie ferrée. Les fidèles s’approchèrent et déposèrent leurs couronnes sur le drap mortuaire. Nul ne parlait.

Alors s’avancèrent les deux artisans, avec leurs faisceaux de lauriers cueillis sur le Janicule.

Membrus et puissants, choisis entre les plus beaux et les plus forts, ils semblaient coulés dans le moule antique de la race romaine. Ils étaient graves et tranquilles, avec la sauvage liberté de l’Agro dans leurs yeux veinés de sang. Leurs traits accentués, leur front bas, leur chevelure courte et crépue, leurs solides mâchoires, leur cou de taureau, tout en eux rappelait les profils consulaires. Par leur attitude exempte de toute obséquiosité servile, ils se montraient dignes de leur charge.

Les six compagnons, que la ferveur avait rendus égaux, prirent les branches et les répandirent sur le cercueil du héros.

Très nobles étaient ces lauriers latins, coupés sur la colline où, en des temps reculés, les aigles descendaient pour apporter les présages, où, en des temps nouveaux et cependant fabuleux, un fleuve de sang fut versé pour la beauté de l’Italie par les légionnaires du Libérateur. Ils avaient les branches droites, robustes, sombres, les feuilles dures, fortement nervées et marginées, vertes comme le bronze des fontaines, riches d’un arôme triomphal.

Et ils voyagèrent vers la colline septentrionale encore endormie sous le gel, tandis que les troncs insignes poussaient déjà leurs branches nouvelles dans la lumière de Rome, au murmure des sources cachées.


  1. Cette nouvelle série doit se composer de trois romans ; — les deux suivants auront pour titre : La Victoire de l’Homme et Triomphe de la Vie. L’auteur du Feu a tenu à honneur de remanier lui-même et de raccorder pour nous certaines pages, presque intraduisibles à cause de leur extrême « italianité ». Ailleurs encore, de-ci de-là, il s’est plu à retoucher quelques détails. Ainsi, par les doubles soins de l’auteur et du traducteur, la Revue est-elle heureuse d’offrir à ses lecteurs une version digne en tous points de leur attente.
  2. WS : diffusé ?
  3. « Quand tu cueilleras le colchique en fleur sur la molle prairie terrestre… »
  4. « Avant le soir » (Dante).
  5. « Comment peux-tu — me voir pleurer ?… »
  6. « Je ne parlerai pas pour tous, mais pour toi, et pour moi, et pour ceux-ci…»
  7. Margherita — Marguerite, perle.
  8. « Vive le fort, vive le grand — vainqueur des Indes subjuguées ! »
  9. « Celui qui, d’un nœud étroit, marie la vigne à l’ormeau, — les accouple et féconde les pampres… »
  10. « Vive de l’ormeau — et de la vigne — le nourricier, le fécond — soutien ! »
  11. « Vive des Indes, — vive des mers, — vive des monstres, — le dompteur !»
  12. « Vous avez deux biens, — beauté et jeunesse ; — quand ils s’en vont, ils ne reviennent plus, — ma chère Nina… »
  13. « Si vous laissez passer — la belle et fraîche jeunesse, — un jour on vous appellera — vieille décrépite ; — et vous regretterez, mais en vain, — ce que vous aviez entre les mains — lorsque vous avez laissé — fuir l’occasion. »
  14. « La jeunesse est une fleur — qui meurt aussitôt née, — et un jour, moi aussi, — je ne serai plus celle que je suis. »
  15. « Et advienne que pourra, — laissez passez ! »
  16. « Laissez-moi mourir ! »
  17. « Et que voulez-vous — qui me réconforte — dans un sort si cruel, —dans un si grand martyre ? — Ah ! laissez-moi mourir. »
  18. « À votre service, seigneur. Asseyez-vous ; c’est moi, maintenant, qui vais ramer. » (Dialecte vénitien.)
  19. « À présent, tu n’as plus besoin que je t’éclaire. »
  20. « C’est bon signe quand la nuitée (d’amour) donne faim ; c’est aux vieux qu’elle donne envie de dormir. »
  21. « Nous avons gagné la bannière (prix de la régate)… Voyez quelle folie ! »
  22. « Que voulez-vous ?… Qu’y a-t-il pour votre service, seigneur ? »
  23. « Le seigneur voudrait monter à bord. »
  24. « Eh bien, qu’il monte ! S’il ne veut que cela… »
  25. « Que cela vous fasse beaucoup de bon sang ! »
  26. « Nous avons du pain chaud ; il sort à peine du four. »
  27. « À votre service, seigneur !… Et vent en poupe ! »
  28. « Tribord ! »
  29. « Appuie ! »
  30. Voir la Revue des 1er et 15 mail.

    1er Juin 1900.

  31. WS typo : puisamment -> puissamment
  32. Dialecte vénitien : « C’est notre grande Foscarina ? »
  33. « Un soir, madame, vous m’avez fait trembler et pleurer comme un enfant. Me permettez-vous, en mémoire de cette soirée que je ne pourrai oublier tant que je vivrai, de vous offrir un petit travail sorti des mains du pauvre Seguso ? »
  34. « Pour vous obéir, seigneur. »
  35. « Oui, un Arlequin travesti en prince. »
  36. « Eh bien, madame, si vous daignez accepter ? »…
  37. « Oui, pour qu’on les mette an compote comme le cœur de Canova et les griottes de Fadoue ! »
  38. « Vivre on brûlant et ne pas sentir le mal ! »
  39. « Seigneur, je sais qu’en moi-même je ne suis plus vivante, — et je vois maintenant qu’on vous aussi je suis morte… »
  40. « Je voudrais que l’Amour me dit — comment je dois le suivre… »
  41. « Si tu crois plaire à mon seigneur… »
  42. « Parce qu’elle aimait beaucoup, mais était peu aimée, — vécut et mourut malheureuse… »
  43. WS typo : au millieu -> au milieu
  44. WS : typo : lesh orizons -> les horizons
  45. « Corps de Bacchus ! Vous verrez quel orgue je saurai faire, moi aussi, avec ma canne, liquida musa canente ! Je veux faire le Dieu des orgues ! Dant sonitum glaucæ per stagna loquacia cannæ… Je veux que l’eau de la lagune lui donne le son, et que les pieux, les pierres, les poissons chantent aussi ! Multisonum silentium… Vous verrez, corps de Diane ! »
  46. « C’est un chien mort. »
  47. « Il me faudrait un petit vent ni trop fort ni trop faible, bien docile, que je pourrais manier comme je voudrais ; un petit vent qui me servirait pour souffler certains verres que j’ai en tète… Lenias aspirans aura secunda venit… M’as-tu compris, vieux ? »
  48. « Honorable courtisane (chez son père, deux éccus). »
  49. « Qu’est-ce qu’il a ? Devient-il fou ? »
  50. « Où elle est, nul ne le sait. » — Vers traditionnel qui clôt les contes popu- laires en Italie.
  51. « Ce sont les alouettes qui, les pauvres, chantent, elles aussi, les louanges de saint François. »
  52. « Je crois bien que je me rappelle ! Quelle nagel J’en ai encore les bras endoloris ! Et cette coquine de faim, où la mettez-vous, seigneur ? Chaque fois que je vois le patron de la barque, il ne manque pas de me demander des nouvelles de cet étranger qui a avalé cette petite miche de pain avec cette corbeille de raisins et de figues… Il dit qu’il n’oubliera jamais ce jour-là, parce qu’il a fait la plus belle pêche de sa vie. Il a tiré de l’eau des maquereaux comme il n’en avait jamais vus… »
  53. « Loué sois-tu, mon Seigneur, par-dessus notre mère la terre, — qui nous soutient, nous nourrit — et produit les fruits variés avec les fleurs colorées et l’herbe. »