Le Fire-Fly (Pont-Jest)/IV

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CHAPITRE IV


Candy. — Les pagodes. — Les reliques. — Une très-remarquable dent de singe. — Retour à Trinquemale. — Lettre de Wilson et désespoir de sir John.

Grâce aux bons chevaux que notre hôte nous avait prêtés, nous arrivâmes le soir même à Candy où nous attendaient nos hommes, inquiets de nous et arrivés depuis longtemps avec nos montures, et l’aimable hospitalité de sir Grey, gentleman grand ami de sir John, en même temps que l’un des officiers les plus distingués de l’armée de Madras.

Nos appartements étaient prêts depuis cinq ou six jours déjà. Nous n’eûmes donc qu’à en prendre possession en remettant au lendemain, vu l’état de fatigue où nous nous trouvions, et promenades et causeries.

Nous avions dans sir Grey, pour visiter Candy et ses environs, le plus gracieux et le meilleur cicerone que nous pussions désirer ; aussi, dès le lendemain même de notre arrivée, mettions-nous son obligeance et sa connaissance des lieux à contribution, en commençant avec lui nos pérégrinations dans la vieille capitale de l’ancien royaume de Candéouda, qui jadis renfermait une nombreuse population, réduite aujourd’hui à dix-sept ou dix-huit mille âmes pour la ville proprement dite.

Entré en ville avant que la nuit fût tombée, j’avais pu juger de l’aspect général que présente Candy, qui s’étend sur un des versants inférieurs des chaînes de montagnes qui séparent le centre de l’île de la partie ouest. On eût dit un parc immense, plein de jolies constructions. Au-dessus des arbres, s’élevaient coquettement les dômes et les découpures des pagodes, en plus grand nombre là que partout ailleurs dans l’Inde.

On comprend, en pénétrant dans cette contrée, que les poètes aient nommé Ceylan le paradis de l’Orient. Tandis que les moussons ravagent à tour de rôle les parties nord-est et sud-est de l’île, le plateau de Candy jouit, lui, d’un printemps éternel. Dans aucune région tropicale, l’air n’est ni aussi frais, ni aussi salubre ; aussi, les Européens groupent-ils là leurs habitations dans une zone de quelques milles.

Le Mohaville-Gange que nous avions remonté jusqu’à Bintame, traverse Candy dans toute sa largeur, et, sur ses rives, ont été élevées les plus gracieuses constructions.

Au centre de la ville, séparé du Mohaville par un étroit espace, nous trouvâmes un petit lac délicieusement ombragé de lataniers. On le doit au dernier roi de Candy qui, d’un marais infect, fit ainsi la plus ravissante promenade. Nous en fîmes le tour, et, nous dirigeant vers la porte du nord, nous passâmes près du palais du roi.

Tout ce que j’avais lu et entendu dire sur les Indes me permettait de m’attendre à quelque chose de plus splendide, de plus féerique que ce que j’avais devant les yeux.

Le palais était, et est encore aujourd’hui, sans nul doute, une basse construction longue de cent soixante à cent soixante-dix mètres environ et peinte en blanc. Je vis chacune de ses extrémités ornée de deux tours hexagones à deux étages, ressemblant beaucoup à des pigeonniers de fermes. Sans de jolies et fines sculptures que je remarquai à la voûte de la porte d’honneur, j’aurais passé vingt fois devant le palais sans en supposer la royale destination.

Nous obtînmes sans peine l’autorisation de pénétrer dans l’intérieur.

Les salles, abandonnées depuis longtemps, étaient basses et petites, et les murs chargés de dessins bizarres et hideux que l’humidité, heureusement, efface chaque jour.

Des appartements, un grand perron nous fit descendre dans une cour intérieure fort régulière, au milieu de laquelle existait jadis un bassin de marbre blanc dont on voit encore les vestiges, et qui devait être fort beau ; mais tout cela était froid, désert, abandonné, et ne méritait pas de nous retenir longtemps.

En quittant la ville par le nord, nous nous trouvâmes bientôt en face de l’entrée d’une de ces cavernes souterraines dédiées à Bouddha. Comme sir Grey s’était mis dans les bonnes grâces des prêtres, les portes du lieu saint nous furent immédiatement ouvertes Un bouddhiste habillé d’une longue robe jaune, les sourcils et la tête soigneusement rasés, nous attendait sur le seuil pour nous donner le salamut et nous introduire dans l’enceinte sacrée.

Le salamut indien est impossible à rendre dans notre langue. Cela veut dire : bonjour, bonsoir, comment vous portez-vous ? oui, merci, que Brahma soit avec vous ! soyez le bien venu ! et mille autres gracieusetés encore. C’est plus complet que le s’accommodi italien ; c’est comme ce mot turc qui étonnait si fort M. Jourdain, et qui, suivant Covielle, voulait dire tant de choses.

Le salamut donné et rendu, nous entrâmes d’abord sous une grande voûte taillée dans le roc, puis dans une petite salle basse servant comme d’antichambre au sanctuaire, dont elle était séparée par une lourde porte en teck chargée de sculptures grotesques d’animaux et de dieux.

Nous étions cependant dans un temple de Bouddah dont les lois défendirent tous les emblèmes, mais, avec le temps, la réforme a été obligée pour se maintenir de faire des concessions au brahmanisme, et de lui emprunter un grand nombre de ses superstitieuses croyances. Dans les temples bouddhistes, élevés après le xiiie ou le xive siècle, comme dans les pagodes de Brahma, on rencontre à chaque instant les innombrables représentants de la mythologie indienne.

Les portes de la grande salle s’ouvrirent enfin devant nous.

C’était un grand espace carré dont la voûte était soutenue par soixante énormes piliers dans le goût égyptien et chargés de fines sculptures. Un demi-jour seul régnait ; la flamme vacillante des lampes, allumées çà et là, semblait donner la vie à toutes ces statues que nous avions devant nous. On eût dit, éclairées qu’elles étaient par moment pour retomber aussitôt dans l’obscurité, qu’elles allaient descendre de leurs trônes pour nous chasser.

Je fis rapidement mon examen de conscience ; mais comme je ne me rappelai pas avoir jamais manqué de respect à Bouddah, comme non plus je ne me reconnus pas aussi coupable envers lui que les Pharisiens le furent envers le Christ, je restai bravement.

Nous fûmes forcés, pour ainsi dire, de faire provision d’air avant de pénétrer plus avant dans la caverne, tant l’atmosphère y était épaisse et chargée de parfums. Au bout de quelques minutes, nos yeux s’étant habitués à cette demi-obscurité, nous distinguâmes, faisant face à la porte, le dieu Bouddah, représenté par une colossale statue de trente pieds de hauteur, taillée dans le roc et entourée d’une douzaine d’autres divinités dans la posture ordinaire, c’est-à-dire assises et les jambes croisées. Quelques-unes cependant étaient debout. Toutes ces statues étaient peintes en jaune brillant ; la voûte et la muraille de la grotte étaient recouvertes des plus éblouissantes couleurs. Aux pieds de Bouddah, sur deux énormes monceaux de fleurs, étaient deux cloches d’airain, symboles sacrés que les prêtres ne découvrirent qu’après maintes prières, en n’y touchant qu’avec le plus grand respect.

À cette pagode communiquait une autre caverne où nous trouvâmes encore Bouddah, représenté assis et dans les proportions humaines par une statue sculptée avec la plus grande finesse. Son visage doux et gracieux offrait une ressemblance parfaite avec le type chingulais. Ainsi que dans la grande caverne, il était entouré d’autres statues taillées en relief dans le roc. L’une d’elles, de huit à dix pieds de hauteur représentait Siva avec ses quatre bras et ses attributs ordinaires : des branches de lotus, des serpents entrelacés, un cerf nain et une tchekra ou roue symbolique.

Toutes ces statues étaient peintes en jaune. La pupille de l’œil n’était oubliée dans aucune d’elles. On voyait que les sculpteurs s’étaient efforcés de donner à toutes ces figures des expressions de douceur et de bonté.

Une nouvelle offrande de fleurs fut faite à Bouddah pendant que nous étions présents. Ce fut pour nous le signal du départ. L’atmosphère s’était tellement chargée de parfums que j’eusse été asphyxié en restant plus longtemps dans le lieu saint. Heureusement que les poumons de sir John réclamèrent le grand air, plus énergiquement encore que les miens ; ce qui me procura le plaisir de lui voir demander grâce le premier.

Une offrande de quelques roupies nous valut la bénédiction du prêtre, et nous sortîmes par une seconde voûte donnant sur le côté opposé de la colline.

Le plus admirable point de vue nous attendait.

D’où nous étions placés nous pouvions suivre, au nord, jusqu’au pied du Pic de Doombera, que les naturels nomment Hoonisgiri-Candy, les plus ravissantes campagnes, arrosées par des torrents qui se précipitaient des hauteurs, et peuplées de magnifiques troupeaux. Le pic, sur les flancs duquel nous pouvions distinguer les ruines du plus vieux temple de Ceylan, s’élève à six mille pieds avec sa riche parure de forêts touffues qui couvrent même son sommet, et qui furent si souvent un lieu de refuge pour les anciens rois de Candy dans leurs luttes avec les Hollandais.

En rentrant dans la ville par la porte de Bintame, nous trouvâmes encore, mais élevée au-dessus du sol, cette fois, une pagode qui est pour les indigènes l’objet d’une vénération toute particulière. Elle renferme les tombeaux des Radjahs Singh, les derniers monarques de Candéouda.

Malheureusement, ces sépultures ont été violées par les vainqueurs, qui ont ouvert les tombes à coups de pioche pour en enlever les tissus précieux, les bijoux d’or et les diamants avec lesquels sont toujours ensevelis les riches Indiens. Grâce à ce vandalisme honteux, des inscriptions intéressantes pour l’histoire de Ceylan ont été détruites. Avant ces hideux attentats, le cimetière entourait le temple. Nous y remarquâmes des tombeaux sculptés très-richement, mais presque tous conservant les traces de la violence avec laquelle ils avaient été ouverts.

Celui qui renferme les corps du dernier roi et de sa femme est adossé au mur latéral de la pagode. Il ne se distingue des autres tombeaux que par un groupe de grands arbres qui le couvrent majestueusement de leurs ombrages.

La ville renferme encore un grand nombre d’autres temples, puisque la pagode est le complément indispensable de toute riche demeure, mais le plus vieux de tous ces saints lieux est placé à peu près au centre de la ville et ne renferme rien moins qu’une dent de Bouddha.

Nous n’obtînmes qu’avec peine l’autorisation de pénétrer dans cette pagode. Nous dûmes, pour la visiter, laisser dans la cour d’enceinte nos chaussures, et nous livrer, dans un petit bassin fort présent à ma mémoire, à ces ablutions qui font peut-être le plus grand honneur aux idées religieuses des fidèles, mais qui ne donnent qu’une très-médiocre idée de leur propreté.

Inutile d’ajouter qu’autant que possible, nous ne fîmes que le simulacre de ces ablutions.

Nous ne devions pas être généreusement récompensés de nos concessions au Bouddhisme. Malgré toutes nos prières, les prêtres ne voulurent jamais nous laisser voir la fameuse relique. Il fallut nous contenter d’un fac-similé offert dans les cérémonies ordinaires à la vénération des indigènes. Il représentait une molaire qui me donna la plus haute opinion de la mâchoire du Dieu.

La vraie dent est religieusement conservée dans une boîte d’or incrustée de pierres précieuses, et enfermée elle-même dans quatre autres boîtes s’emboîtant les unes dans les autres, toutes également d’or et garnies de pierreries. Je n’ai jamais vu, quoique je connaisse la châsse de saint Carmery de Mozat, celle de saint Taurin d’Evreux et la fameuse cassette qui contient la chasuble de saint Regnobert à Caen, je n’ai jamais vu, dis-je, une relique aussi soigneusement gardée et aussi richement enchâssée que la dent de Bouddah. Saint Eloi, aidé de son fils Oculi, n’a rien fait d’aussi beau que ce reliquaire indien.

Cette dent fut longtemps le sujet de graves discordes entre différentes villes de l’Inde. Il paraît que lorsque sa possession fut enfin adjugée à Candy, ce fut dans le pays une joie impossible à rendre. La réorganisation du royaume de Candéouda n’eût point apporté un aussi grand bonheur aux Candiens.

Un des jours suivants, j’allai visiter sur les bords du lac une école Bouddhiste qui est peut-être le plus spacieux et le plus beau monument de l’île. Si je n’en avais pas su le chemin, les sons des gongs et des tam-tams qui appelaient les élèves au travail m’en eussent indiqué la route.

Dans une grande salle dont le plafond était soutenu par un seul pilier monolithe de trente pieds de hauteur, étaient accroupis sur des nattes et divisés par groupes, une cinquantaine de jeunes Chingulais aux pommettes saillantes et aux yeux expressifs.

Quelques-uns des élèves écrivaient avec des baguettes sur le sable ; d’autres psalmodiaient en pâli ou en tamoul des versets du Ramayana et du Baghavat, que les maîtres ensuite expliquaient et interprétaient.

Notre entrée avait causé une véritable rumeur dans l’auditoire des savants, et je crus m’apercevoir que les étudiants de Ceylan n’étaient guère plus studieux que les écoliers de l’Europe ; car, le calme rétabli, ils me parurent ne s’intéresser que médiocrement aux aventures de Rama et à l’épisode de la grande guerre que renferme le Baghavat, qui n’est qu’un extrait du Mahabarat, cette épopée fantastique de la lutte de quatre mille ans entre les bons et les mauvais génies Sours et Asours. Comme, malgré toute la tension de mon cerveau, je dus bientôt reconnaître que mes connaissances orientales ne me permettaient pas de profiter beaucoup non plus de la classe, je m’empressai de laisser les jeunes Candiens à leurs études pour aller rejoindre Canon qui m’attendait pour faire une dernière promenade dans la ville.

Nous visitâmes aussi, ce jour-là, l’église chrétienne, assez pauvre temple installé dans un grand bâtiment qui jadis faisait partie du palais du roi, et, ce qui était infiniment plus curieux, les magnifiques jardins d’un riche moodelier[1], qui se fit un plaisir de nous montrer ses blossoms, plante curieuse qui ne vit guère qu’à Ccylan, et qui a cela de particulier qu’elle ne fleurit qu’au bout de cinquante ans pour mourir aussitôt que la fleur est fanée.

Le moodelier horticulteur était chrétien comme la plus grande partie des fonctionnaires indigènes de l’île. Sans avoir abandonné complètement le costume indien, il avait composé, avec des emprunts aux modes européennes, un habillement fantaisiste, quelque chose d’éclectique, qui lui donnait une . tournure assez grotesque ; ce qui ne m’empêcha pas de remarquer en lui cet esprit de douceur et d’aménité qui est le fond du caractère indien, quoique disent les écrivains anglais.

Malgré tout ce que l’hospitalité de sir Grey avait d’agréable pour nous, nous dûmes cependant songer à nous arracher à ses douceurs. Canon n’était pas sans inquiétude sur le sort du Raimbow, dont le capitaine pouvait bien s’être lassé de nous attendre. Nous nous décidâmes donc à retourner en droite ligne à Trinquemale.

Je n’ai pu oublier la date de notre départ de Candy, car ce fut justement le 1er avril, qui est le premier jour de l’année indienne. La veille, les sons éclatants des gongs nous avaient annoncé les préparatifs de la Varouchi-parapou, fête par laquelle les indigènes célèbrent la renaissance de l’année qui est en même temps la Dapournoum ou fête des morts.

Nous partîmes le jour même de ces fêtes, ce qui fit que, jusqu’à la porte de la ville, nous ne rencontrâmes que des prêtres et des fidèles se rendant aux pagodes.

Le soir de notre départ, nous vînmes coucher à Nélandée, où nos hommes, à leur passage, lorsqu’ils étaient venus nous attendre à Candy, avaient trouvé un fort bon gîte.

Nélandée, qui était jadis une ville importante, n’est plus aujourd’hui qu’un point stratégique occupé militairement par les Anglais, dont les canons défendent rentrée des gorges du Doombera.

Sir John venait de m’éveiller et nous faisions nos préparatifs pour nous remettre en route, lorsque l’occasion me fut offerte de juger de la rapidité d’exécution de la justice anglaise, qui, pour cette fois, je dois l’avouer, ne frappait pas tout à fait à faux.

Au milieu des soldats qui la traînaient devant l’adigar du lieu, se débattait une jeune femme à moitié nue et implorant le secours de la foule, parfaitement sourde à ses prières.

La malheureuse, obéissant à une barbare et hideuse coutume, encore en vigueur aujourd’hui dans certaines parties de l’île, avait étranglé son enfant parce que c’était une fille qu’elle avait mise au monde. Séance tenante, elle fut condamnée à être pendue. Selon sir John, c’était un absurde contre-sens, car en outre que sa mort ne rendait pas la vie à son enfant, elle la mettait évidemment, disait-il, dans l’impossibilité d’en avoir d’autres, et, par là, de racheter son crime. C’était assez juste.

Nous entendîmes la coupable passer à quelques pas de nous en poussant des cris de désespoir, mais comme toute intervention de notre part eût été complètement inutile, nous laissâmes agir tranquillement la justice de Sa Gracieuse Majesté, en nous empressant de quitter Nélandée.

Nous passâmes notre dernière nuit de voyage sous un bosquet de cocotiers entre Pontian et Candelly, et, le quatrième jour de notre départ, laissant sur notre droite cette dernière ville sans nous y arrêter, nous arrivâmes avant le coucher du soleil sur les hauteurs qui dominent Trinquemale.

Nous marchions au pas et nous venions de dépasser les arbres qui nous cachaient la mer, lorsque mon cheval fit brusquement un saut de côté et faillit me jeter à terre, effrayé d’un jurement retentissant que venait tout à coup de pousser mon gros ami, qui, les yeux sur le mouillage, faisait une grimace des plus significatives.

Le Raimbow n’était plus en rade !

Était-il parti ou quelque grave avarie avait-elle nécessité son entrée dans le port ?

It was the question !

Malgré tout son calme ordinaire, le contrebandier était tant soit peu désorienté.

Qu’allions-nous devenir ?

Pour moi, rester quelques jours de plus à Ceylan, cela m’était fort égal ; mais sir John était appelé, à Calcutta par de sérieux intérêts qu’une trop longue absence pouvait compromettre. Aussi, criant à nos hommes de le rejoindre à King’s-hotel, et me faisant signe, à moi, de le suivre, se mit-il à descendre la côte au grand galop, impatient d’être promptement fixé sur le sort de notre bâtiment.

Je fis de mon mieux, mais, outre que j’ai toujours été fort mauvais cavalier, les cinquante lieues que je venais de faire m’avaient brisé. Je perdis bientôt de vue, au milieu des nuages de poussière que faisait voler son cheval, l’intrépide et désespéré commandant du Fire-Fly.

Laissant prendre alors à ma monture une allure qui semblait, ainsi qu’à moi, lui convenir infiniment mieux que le galop, je me mis à descendre doucement la montagne en classant un peu dans ma tête tout ce qui m’était arrivé depuis quinze jours. J’avais encore à peu près pour une heure de jour ; c’était plus qu’il n’en fallait pour arriver en ville. Mon brave chien, heureux, lui aussi, d’être de retour, bondissait joyeusement autour de mon cheval, les fleurs commençaient à inonder l’air de leurs parfums ; les fire-flies[2] s’allumaient sur le bord de la route, tout enfin promettait une de ces charmantes et poétiques soirées comme en ont seules les régions tropicales.

Bercé par la tranquille et douce allure de ma monture, j’oubliai bientôt sir John et le Raimbow pour me laisser aller à mes rêves. Je pensai à la vie calme et paisible que l’on pouvait trouver dans quelque petit coin de cette île enchantée que je venais de parcourir, je songeai à l’existence heureuse et douce que semblaient offrir ces forêts impénétrables qui ornent les collines, ces retraites délicieuses et embaumées que je quittais.

« Quoi de plus admirable, en effet, me disais-je, que cette luxuriante végétation ? quoi de plus gracieux que ces grands lacs cachés dans les bois, où les naïades doivent venir se baigner chaque soir ? Quelle étude peut mieux faire percevoir l’idée de Dieu que celle de cette nature primitive, si douée de toutes les richesses, de toutes les beautés ? quel plus admirable spectacle que la vue de tous ces hôtes des bois, gigantesques ou microscopiques, faibles ou forts, bons ou mauvais, gracieux ou hideux, vivant loin de la crainte des hommes avec les mœurs, les instincts que leur a donnés la nature ?

« Combien d’heures charmantes, pensais-je, on pourrait passer sous les poétiques ombrages de Doombera ! Des oiseaux au plumage de pourpre et d’or fendent l’air de leurs ailes rapides ; des poissons aux formes étranges, bizarres, inconnues, se jouent dans les eaux pures des lacs ; des insectes, qui semblent des pierres précieuses animées, brillent dans les mousses. Ici, le chevreuil bondit dans la vallée ; là, l’éléphant se baigne en faisant jaillir les flots autour de lui et, appelant son troupeau de son cri puissant, éveille le cerf qui fuit dans les feuillages, pendant que le serpent aux anneaux de feu glisse dans les lianes.

« La nuit vient avec ses parfums et ses ombres épaisses. L’oiseau regagne son nid au chant du bulbul qui prélude par des gammes chromatiques comme le grand artiste qui essaie son instrument ; le daim et le buffle descendent vers le fleuve pour y faire leurs ablutions, le paon ferme les yeux d’or de son plumage, la grue lève une de ses pattes et se dispose au sommeil, le pélican se pelotonne et semble une boule de neige dans les roseaux, le canard pousse des cris confus, et le faisan d’eau, au corps blanc et à la tête brune, flotte comme Brahma dans une feuille de lotus que pousse sur les eaux la brise du soir. Le jaguar, d’un bond, gagne son repaire sur les branches d’un latanier ; le crocodile s’étend paresseusement dans les roseaux ; le léopard, de sa voix aigre et basse, rappelle sa compagne à la tanière ; l’aigle aquatique jette une dernière fois, en passant sur le torrent, sa clameur vibrante ; et le silence se fait, plein des bruits mystérieux de toute cette nature qui repose, et que vient parfois troubler la note voilée et traînante, semblable à un cri de douleur traversant l’espace, que laisse tomber d’une façon lugubre le guamala, l’oiseau diable[3]. »

J’étais au beau milieu de mes rêves, lorsque mon cheval s’arrêta tout à coup. Je revins à moi.

Heureusement que l’intelligent animal n’avait point été aussi distrait que son maître, car Dieu sait où je me serais réveillé, dans la vallée des Rubis peut-être ! J’étais tout simplement à la porte du King’s-hotel, ce qui pour le moment valait infiniment mieux. J’entendais dans l’intérieur de la maison la voix de sir John parcourant tous les tons imaginables.

J’entrai, et la première personne ou plutôt la seule personne que je vis en mettant le pied dans la grande salle, car la colère du commandant du Fire-Fly avait fait fuir maîtres et gens, ce fut mon ami, jurant, tempêtant, bondissant, autant du moins qu’il lui était possible ; mais tout cela d’une façon si grotesque, avec des mines si comiques, que je ne pus m’empêcher de lui éclater de rire au nez en me laissant tomber dans un grand fauteuil de joncs, placé fort à point pour recevoir mes membres brisés de fatigue.

— Ah ! vous riez, me dit-il, en me tendant une lettre qu’il tenait à la main, lisez cela, nous allons voir si vous rirez encore.

Je craignis un instant qu’un malheur ne fût arrivé, et, tout en prenant le billet, j’interrogeai sir Canon du regard ; mais je ne trouvai rien autre chose dans sa physionomie que l’expression d’une contrariété. Si la chose avait été grave, il eût été plus calme.

La lettre était de Walter, le commandant du Raimbow.

« Chers amis, nous écrivait-il, il y a quatre jours que le Raimbow est prêt à partir et vous n’arrivez pas. Aujourd’hui, 3 avril, je mets à la voile. Courez après moi le long de la côte : vous me rattraperez à Pondichéry ou à Madras, si vous ne flânez pas trop en route. Autrement, au revoir, à Calcutta !

« Le maître du King’s-hotel a reçu, pour vous les remettre, et vos valises et l’argent dont vous pourriez avoir besoin.

« Je resterai à Madras jusqu’au 20 du mois.

« Le vôtre, Wilson. »

Je m’étais attendu trop bien à ce que venait m’apprendre cette lettre pour en éprouver quelque émotion, aussi ce fut en reprenant mon rire que je levai les yeux vers sir John qui se vengeait de sa mauvaise humeur en commandant un souper de Gargantua au maître de l’hôtel, qui s’était enfin décidé à faire sa rentrée dans la salle à manger.

— Alors, le Raimbow est parti, dis-je, en interrompant mon honorable ami dans ses combinaisons culinaires.

— Dès ce matin même, répondit-il, sans lâcher sa victime à laquelle il recommandait le vin.

— Mais, pourrons-nous le rejoindre à Madras ?

— Cela dépend. Ce qui nous retardera, ce sont nos hommes. Vous avez un proverbe qui dit : « La nuit porte conseil » ; attendons à demain, nous verrons !

Sa physionomie s’était singulièrement épanouie à la vue d’une table toute servie qu’apportaient respectueusement deux domestiques.

Nous nous assîmes.

Il jura bien un peu encore pendant la première partie du repas, mais sa mauvaise humeur céda tout à fait devant une cuisse de chevreuil qui inaugurait admirablement le second service. Au dessert, il était presque enchanté de notre mésaventure, que je n’avais pas, quant à moi, déplorée un instant. J’allais lui devoir de parcourir la côte de Coromandel depuis le cap Calymère jusqu’à Pondichéry.

Seulement, les moyens de locomotion m’inquiétaient ; j’étais payé pour avoir peur des idées de mon intrépide compagnon.

Vers dix heures, nos hommes nous rejoignirent. J’entendis mon ami leur donner quelques ordres et je me décidai à m’endormir, m’en rapportant à lui forcément et me recommandant à toutes les divinités indiennes.

Le lendemain, avant midi, tout était décidé et prêt pour notre départ de Trinquemale.

Sir John avait fait marché avec le patron d’un bateau de pêche qui devait nous conduire, en suivant la côte de Ceylan d’abord, puis en remontant le bras sud du Kavery, jusqu’à Tanjore, d’où nous pourrions alors facilement gagner Pondichéry, soit en longeant la côte par Karikal, Tranquebar et Cuddalore, soit en prenant la grande voie de communication par Tritchinapaly et Waradatchtlam.

Afin de ne passer qu’une nuit en mer, nous remîmes notre départ au lendemain, et, le 5 avril, au matin, nous quittâmes Ceylan, après plusieurs semaines de cette vie aventureuse dont je viens d’essayer défaire partager les émotions à mes lecteurs.


  1. Magistrat indigène.
  2. Mouche de feu, espèce de ver luisant.
  3. Le guamala est un oiseau de nuit qui inspire une si grande frayeur aux Indiens qu’ils disent que sa vue est un présage de mort. Ils sont si convaincus que rien ne pourrait les arracher à leur sort, qu’un voyageur digne de foi rapporte qu’un de ses domestiques s’est laissé mourir de faim parce qu’il avait aperçu un guamala.