Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 19

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F. Roy (p. 99-106).
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XIX

DEUX VIEUX AMIS FAITS POUR S’ENTENDRE


Antinahuel, — le Tigre Soleil, — était alors un homme de trente-cinq ans environ.

Sa stature était haute, sa démarche majestueuse, tout dans sa personne annonçait l’homme habitué au commandement et fait pour dominer ses semblables.

Guerrier, sa réputation était immense et ses mosotones avaient pour lui une superstitieuse vénération.

Tel était au physique l’homme que dona Maria de Leon venait visiter ; nous verrons bientôt ce qu’il était au moral.

Le couvert était mis dans le toldo, nous nous servons de cette expression le couvert était mis, parce que les chefs Araucans connaissent parfaitement les usages européens, ils possèdent presque tous des plats, des assiettes, des fourchettes en argent massif, dont il ne se servent, il est vrai, que dans les grandes occasions et seulement pour faire étalage de leurs richesses ; pour eux ils poussent la frugalité jusqu’à son extrême limite, et lorsqu’ils sont seuls dans leur intérieur, ils mangent parfaitement avec leurs doigts.

Dona Maria s’assit à table et fit signe à Antinahuel, qui se tenait debout à ses côtés, de lui tenir compagnie et de se placer en face d’elle.

Le repas fut silencieux, les deux convives s’observaient.

Il était évident pour le chef indien que sa sœur, ainsi qu’il l’appelait, qui depuis quelques années semblait l’avoir complètement oublié, ne venait le chercher jusque dans son village que poussée par un intérêt puissant ; mais quel pouvait être cet intérêt, assez fort pour obliger une femme délicate, habituée au luxe et aux raffinements du confortable, à entreprendre un voyage long et périlleux pour venir causer avec un Indien dans une misérable tolderia perdue au milieu du désert ?

De son côté la jeune femme était en proie à une vive anxiété, elle cherchait à deviner si, malgré la négligence qu’elle avait apportée dans ses relations avec le chef, elle avait conservé le pouvoir sans bornes et sans contrôle que jadis elle avait exercé sur cette nature indienne, que la civilisation avait plutôt assouplie que domptée dans ses premières années ; elle craignait que le long oubli où elle l’avait laissé ne lui eût fait perdre de son prestige à ses yeux, et qu’à la vive amitié d’autrefois la froideur et l’indifférence n’eussent succédé.

Lorsque le repas fut terminé, un péon apporta le maté[1], cette infusion d’herbe du Paraguay qui tient lieu de thé aux Chiliens, et dont ils font leurs délices.

Deux coupes ciselés, posées sur un plateau en filigrane, furent présentées à dona Maria et au chef : ils allumèrent leurs pajillos de maïs et fumèrent tout en aspirant leur maté avec une espèce de recueillement.


La troupe gravissait péniblement un sentier sinueux sur le flanc de la montagne.

Après quelques instants d’un silence qui commençait à devenir embarrassant pour tous deux, dona Maria, voyant que Antinahuel était résolu à rester sur la défensive, se détermina enfin à prendre la parole :

— Mon frère, dit-elle avec un sourire, a été surpris de mon arrivée subite dans sa tolderia.

— En effet, l’Églantine des Bois, répondit-il, est arrivée à l’improviste parmi nous, mais elle n’en est pas moins pour cela la bienvenue.

Et il s’inclina.

— Je vois avec plaisir que mon frère est toujours galant.

— Non, j’aime ma sœur, je suis heureux de la voir, après avoir été si longtemps privé de sa présence, voilà tout.

— Je connais votre, amitié pour moi, Penni, notre enfance s’est écoulée côte à côte ; mais il y a bien longtemps de cela ; vous êtes aujourd’hui un des Caraskens, — grands chefs, — les plus renommés de votre nation, et moi je ne suis, comme jadis, qu’une pauvre femme.

— L’Églantine des Bois est ma sœur, ses moindres désirs seront toujours sacrés pour moi.

— Merci, Penni, mais laissons cette conversation, et causons de nos premières années, si vite passées, hélas !

— Hier n’existe plus, dit-il sentencieusement.

— C’est vrai, répondit-elle avec un soupir, pourquoi parler du temps qui ne peut revenir ?

— Ma sœur retourne à Chile ?

— Non, j’ai quitté Santiago provisoirement, je compte pendant quelque temps habiter Valdivia ; j’ai laissé mes amis continuer leur route et je me suis détournée pour saluer mon frère.

— Oui, je sais que celui que les faces pâles nomment le général Bustamente, à peine guéri d’une horrible blessure, s’est mis il y a un mois en route, et qu’il visite en ce moment la province de Valdivia. Je compte moi-même me rendre bientôt dans cette ville.

— Beaucoup de faces pâles du Sud s’y trouvent en ce moment.

— Parmi ces étrangers n’y en a-t-il pas quelques-uns que je connaisse ?

— Mon Dieu, je ne crois pas ; si, un seul, don Tadeo de Leon, mon mari.

Antinahuel leva la tête avec étonnement.

— Je le croyais fusillé, dit-il.

— Il l’a été.

— Eh bien ?

— Il est parvenu à se soustraire à la mort, quoique grièvement blessé.

La jeune femme cherchait à lire sur le visage impassible de l’Indien l’impression causée par la nouvelle qu’elle lui avait ainsi brusquement annoncée.

— Que ma sœur m’écoute, reprit-il au bout d’un instant, don Tadeo est toujours son ennemi, n’est-ce pas ?

— Plus que jamais.

— Bon.

— Non content de m’avoir lâchement abandonnée, de m’avoir ravi mon enfant, cette innocente créature qui seule me consolait et m’aidait à supporter les chagrins dont il m’a abreuvée, il a mis le comble à ses mauvais procédés envers moi en courtisant publiquement une autre femme qu’il traîne partout à sa suite et qui se trouve en ce moment à Valdivia avec lui.

— Ah ! fit le chef avec une certaine indifférence.

Habitué aux mœurs araucaniennes, qui permettent à chaque homme de prendre autant de femmes qu’il en peut nourrir, il trouvait l’action de don Tadeo toute naturelle.

Cette nuance n’échappa pas à dona Maria, un sourire ironique releva une seconde le coin de ses lèvres : elle continua négligemment, en regardant fixement le chef :


— Oui, cette femme se nomme je crois, dona Rosario de Mendoz, c’est, dit-on, une adorable créature.

Ce nom jeté ainsi froidement produisit sur le chef l’effet d’un coup de foudre ; il se leva d’un bond, et le visage enflammé, l’œil étincelant :

— Rosario de Mendoz ! dites-vous, ma sœur ! s’écria-t-il.

— Mon Dieu, je ne la connais pas, répondit-elle, j’ai seulement entendu prononcer son nom, je crois effectivement qu’elle se nomme ainsi ; mais, ajouta-t-elle, quel intérêt prend donc mon frère ?…

— Aucun, interrompit-il.

Il reprit sa place.

— Pourquoi ma sœur ne se venge-t-elle pas de l’homme qui l’a abandonnée ?


— À quoi bon ? et puis, quelle vengeance puis-je espérer ? je ne suis qu’une femme faible et craintive, sans ami, sans appui, seule enfin.

— Et moi, dit le chef, que suis-je donc ?

— Oh ! dit-elle vivement, je ne veux pas que mon frère se fasse le vengeur d’une insulte qui m’est personnelle.

— Ma sœur se trompe ; en attaquant cet homme c’est ma propre insulte que je vengerai.

— Que mon frère s’explique, je ne le comprends pas.

— C’est ce que je veux faire.

— J’écoute.

En ce moment la mère de Antinahuel entra dans le toldo, et s’approchant du chef :

— Mon fils a tort de rappeler d’anciens souvenirs et de r’ouvrir de vieilles blessures, dit-elle avec tristesse.

— Femme ! retirez-vous, répondit l’Indien, je suis un guerrier, mon père m’a légué une vengeance, j’ai juré, j’accomplirai mon serment.

La pauvre Indienne sortit en poussant un soupir.

La Linda, dont la curiosité était éveillée au plus haut point, attendait avec anxiété que le chef s’expliquât.

Au dehors la pluie tombait en crépitant sur les feuilles des arbres, par instants un souffle de vent nocturne, chargé de rumeurs incertaines, arrivait en sifflant à travers les ais mal joints du toldo et faisait vaciller la torche qui l’éclairait.

Les deux interlocuteurs, perdus dans leurs réflexions, prêtaient malgré eux l’oreille à ces bruits sans nom, et sentaient une immense tristesse envahir leur esprit.

Le chef releva la tête, et aspirant coup sur coup plusieurs goulées de fumée de son pajillo qu’il jeta brusquement, il commença d’une voix basse :

— Bien que ma sœur soit presque un enfant de la maison, puisque ma mère l’a élevée, jamais elle n’a connu l’histoire de ma famille ; cette histoire que je vais lui dire lui révélera que j’ai contre don Tadeo de Leon une vieille haine toujours vivace, et que si jusqu’à présent j’ai paru la mettre en oubli, je ne l’ai fait que parce que cet homme était le mari de ma sœur ; la conduite de don Tadeo envers ma sœur me dégage de la promesse que je m’étais faite à moi-même et me rend ma liberté d’action.

La jeune femme fit un geste d’assentiment.

— Lorsque les culme huinca, — misérables Espagnols, — continua-t-il, eurent conquis le Chili et réduit en esclavage ses lâches habitants, ils songèrent à conquérir à son tour l’Araucanie, et marchèrent vers les Aucas, dont ils violèrent les frontières, — ma sœur voit que je prends mon récit de haut, — le toqui Cadegual fut un des premiers à convoquer dans la plaine du Carampangue un grand auca-coyog, — conseil de la nation. — Nommé toqui des quatre Utal-Mapus, il livra bataille aux faces pâles : la mêlée fut terrible, elle dura depuis le lever jusqu’au coucher du soleil : bien des guerriers moluchos partirent pour les prairies bienheureuses de l’Eskennane, mais Pillian n’abandonna pas les Aucas, ils furent vainqueurs, et les Chiapolo s’enfuirent comme des lièvres craintifs devant les redoutables lances de nos guerriers. Bien des visages pâles tombèrent entre nos mains ; parmi eux se trouvait un chef puissant nommé don Estevan de Leon. Le toqui Cadegual aurait pu user de ses droits et le tuer, il n’en fit rien ; loin de là, il le conduisit dans sa tolderia, le traita avec douceur, comme un frère. Mais quand les Espagnols ont-ils su jamais reconnaître un bienfait ? Don Estevan, oubliant les devoirs sacrés de l’hospitalité, séduisait la fille de celui auquel il devait la vie, et un jour il disparut avec elle. La douleur du toqui fut immense à cette indigne et déloyale trahison, il jura alors de faire aux faces pâles une guerre sans pitié, il tint son serment ; tous les Espagnols pris par lui, quels que fussent leur âge et leur sexe, étaient massacrés ; ces terribles représailles étaient justes, n’est-ce pas ?

— Oui, dit laconiquement la Linda.

— Un jour, Cadegual surpris par ses féroces ennemis, tomba couvert de blessures entre leurs mains, après une héroïque résistance, pendant laquelle tous ses mosotones s’étaient bravement fait tuer à ses côtés. À son tour, Cadegual était au pouvoir de don Estevan de Leon. Le chef des Espagnols reconnut celui qui, quelques années auparavant, lui avait sauvé la vie. Il fut miséricordieux. Après avoir coupé les deux poignets et crevé les yeux à son prisonnier, il lui rendit sa fille dont il ne voulait plus, et le renvoya à sa nation. Le toqui fut ramené par son enfant, à laquelle il avait pardonné. Arrivé à sa tribu, Cadegual convoqua tous ses parents, leur raconta ce qu’il avait souffert, leur montra ses bras sanglants et mutilés, et après avoir fait jurer à ses fils et à tous ses parents de le venger, il se laissa mourir de faim, pour ne pas survivre à sa honte.

— Oh ! c’est affreux, s’écria dona Maria, émue malgré elle.

— Ce n’est rien encore, reprit le chef avec un sourire amer ; que ma sœur écoute la suite : depuis cette époque, une implacable destinée a constamment pesé sur les deux familles et continuellement opposé les descendants du toqui Cadegual à ceux du capitaine don Estevan de Leon. Depuis trois siècles cette lutte dure, ardente, acharnée entre les deux familles, elle ne se terminera que par l’extinction de l’une d’elles ou peut-être de toutes deux. Jusqu’à présent l’avantage est presque toujours resté aux Leons ; les fils du toqui ont bien souvent été vaincus, mais ils sont toujours demeurés debout, implacables, prêts à recommencer le combat au premier signal. Aujourd’hui la famille de don Estevan ne compte plus qu’un représentant, don Tadeo, représentant redoutable par son courage, sa fortune, et l’influence immense dont il dispose parmi ses compatriotes. Lui, personnellement, n’a jamais nui aux Aucas, il semble même ignorer la haine invétérée qui existe entre sa famille et celle du toqui, mais les descendants de Cadegual se souviennent, ils sont forts, nombreux et puissants à leur tour, l’heure de la vengeance a sonné, ils ne la laisseront pas échapper. Ma sœur, fit-il avec un éclat de voix terrible, mon aïeul était le toqui Cadegual, merci de m’avoir averti que non seulement mon ennemi n’est pas mort, mais encore qu’il se trouve près de moi !


Le chef s'avança vers les voyageurs en abaissant sa lance en signe de paix.

— Votre mère l’a dit, Penni, pourquoi réveiller de vieilles haines ? la paix règne aujourd’hui entre les Chiliens et les Aucas, que mon frère prenne garde, les blancs sont nombreux, ils ont beaucoup de soldats aguerris.

— Oh ! reprit-il avec un regard sinistre, je suis sûr de réussir : nieucai ni amey malghon, j’ai ma nymphe.

Les Indiens d’un haut rang ont tous la ferme croyance qu’ils ont un génie familier contraint de leur obéir.

Dona Maria feignit de se rendre à cette raison.

Elle avait réussi à lancer le chasseur sur le gibier qu’elle voulait atteindre, peu lui importait le motif qui le faisait lui obéir.

Elle savait parfaitement que cette haine particulière, que le chef mettait eh avant, n’était qu’un prétexte, et que la véritable cause restait enfouie au fond de son cœur. Bien qu’elle l’eût devinée, elle ne parut pas s’en douter.

Pendant longtemps encore elle causa de choses indifférentes avec Antinahuel, puis elle se retira dans une chambre qui avait été préparée pour elle.

Il était tard, dona Maria voulait au point du jour partir pour Valdivia.

Elle connaissait assez bien son ancien compagnon d’enfance pour savoir que maintenant que le tigre était éveillé, il ne tarderait pas à se mettre en quête de la proie qui lui était indiquée.

La nuit entière s’écoula sans que le toqui, plongé dans de profondes réflexions, songeât à prendre un instant de repos.


  1. Les Chiliens ont emprunté le maté aux Araucans, qui en sont très friands, et ont un talent particulier pour le faire. Voici comment il se prépare : On met dans une coupe une cuillerée à café d’herbe du Paraguay, à laquelle on ajoute un morceau de sucre, qu’on laisse sur le feu jusqu’à ce qu’il soit un peu brûlé, on exprime quelques gouttes de jus de citron, on jette ensuite de la cannelle et un clou de girofle, on remplit après cela la coupe d’eau bouillante, et on y introduit un tube d’argent de la grosseur d’une plume, percé de petits trous à sa partie inférieure ; au moyen de ce procédé, on aspire le maté, au risque, bien entendu, de s’échauder horriblement la bouche, ce qui ne manque pas d’arriver aux étrangers, les deux ou trois premières fois qu’ils en prennent, à la grande joie des habitants du pays. Le maté est tellement passé dans les mœurs chiliennes, qu’il est dans cette contrée ce qu’est le café en Orient, c’est-à-dire qu’on en prend non seulement après chaque repas, ainsi que nous l’avons dit, mais encore à chaque visiteur qui arrive dans la maison, ou plus exactement toute la journée. Dans les cérémonies d’étiquette, un seul tube sert pour toutes les personnes réunies.