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Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 84

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F. Roy (p. 458-463).
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XXXIX

LE LOUP-CERVIER.


Cependant depuis quelques jours il s’était passé en Araucanie certains événements, que nous devons expliquer au lecteur pour l’intelligence des faits qui vont suivre.

La politique adoptée par le général Fuentès avait eu les meilleurs résultats.

Les chefs rendus à la liberté étaient retournés dans leurs tribus, où ils avaient engagé vivement leurs mosotones à conclure définitivement la paix avec le Chili.

Ces insinuations avaient été reçues partout avec empressement.

Voici pourquoi :

La contrée maritime est habitée par les Huiliches, tribus qui labourent la terre, élèvent les bestiaux et font un grand commerce d’échange avec leurs voisins les hacenderos chiliens.

La guerre avait eu lieu sur le littoral et dans toutes les plaines, jusqu’aux premiers versants des Cordillères.

Les Huiliches avaient vu avec désespoir leurs moissons détruites, leurs tolderias brûlées et leurs bestiaux tués ou enlevés.

Bref, la guerre les avait complètement ruinés ; le peu qu’avec d’énormes difficultés ils étaient parvenus à sauver, n’échapperait pas, ils le craignaient, à une seconde invasion de leurs ennemis, s’ils ne se hâtaient de conclure la paix.

Ces diverses considérations donnèrent fort à réfléchir aux Huiliches, qui composent la majorité de la nation.

Les capitanes de amigos et les Ulmenès que les Chiliens avaient mis de leur parti, profitèrent habilement de ces dispositions pour leur faire envisager sous les couleurs les plus sombres, les désastres sans nombre qui ne manqueraient pas de les assaillir, s’ils s’obstinaient à faire une guerre si nuisible à leurs intérêts, surtout dans la position où le pays était réduit.

Les Huiliches qui ne demandaient pas mieux que d’en finir et reprendre en toute sécurité le cours de leurs paisibles travaux, comprirent facilement ces raisons, et adhérèrent avec empressement aux conditions que leurs Ulmenès leur soumirent.

Un grand auca-coyog fut solennellement convoqué sur les rives du Carampangue, à la suite duquel six députés choisis parmi les chefs les plus sages et les plus considérés, ayant à leur tête un Apo-Ulmen nommé le Loup-Cervier, et suivis de mille cavaliers bien armés furent expédiés à Antinahuel afin de lui communiquer les résolutions du conseil, et lui demander son assentiment.

Les envoyés arrivèrent bientôt au camp de Antinahuel qui ne faisait qu’aller et venir, sans beaucoup s’éloigner du lieu où il avait donné rendez-vous aux tribus, afin de recommencer la guerre avec vigueur.

Lorsqu’il aperçut au loin cette nombreuse troupe qui soulevait sur son passage des tourbillons de poussière, Antinahuel poussa un soupir de satisfaction en songeant au renfort qui lui arrivait, pour la malocca qu’il voulait tenter sur le territoire chilien.

Il est une chose que nous devons expliquer, à propos de cette malocca.

Antinahuel avait juré de faire mourir don Tadeo à l’endroit même où son premier ancêtre, le toqui Cadegal, avait été mutilé par les Espagnols ; or, ce lieu se trouvait aux environs de Talca, c’est-à-dire dans une province chilienne. Voici pour quelle raison jusqu’à ce jour le chef semblait avoir oublié sa haine pour son prisonnier : il attendait d’avoir assez de troupes sous ses ordres pour assurer sa vengeance, et sacrifier le dernier rejeton de la race qu’il exécrait, sur la place même où son premier ancêtre était tombé.

Les Indiens aiment beaucoup raffiner leur vengeance : pour eux, il ne s’agit pas seulement de tuer leur ennemi, il faut qu’il soit exécuté de façon à produire une vive impression sur ceux qui assistent à son supplice.

Cependant la troupe que Antinahuel avait aperçue avançait toujours.

Bientôt elle se trouva à portée de voix.

Le toqui reconnut alors avec un déplaisir secret qu’elle était commandée par le Loup-Cervier, un des Apo-Ulmènes les plus influents de la nation, qui lui avait toujours été sourdement opposé.

Lorsque les cavaliers furent arrivés à dix pas du camp, le Loup-Cervier fit un signe, la troupe s’arrêta ; un chasqui s’approcha de Antinahuel et de ses Umènes qui s’étaient groupés pour le recevoir.

Le héraut s’arrêta devant les chefs et les salua respectueusement :

— Toqui des quatre Utal-Mapus, dit-il d’une vois haute, et vous, Ulmènes qui m’écoutez, le Loup-Cervier, le vénéré Apo-Ulmen d’Arauco, suivi de six Ulmènes non moins célèbres que lui, vous sont envoyés pour vous enjoindre d’obéir aux ordres émanés du suprême auca-coyog réuni, il y a deux jours, sur les rives du Carampangue auprès de l’endroit où il reçoit la rivière Rouge, à la face du soleil. Le feu du conseil sera allumé en dehors de votre camp, je vous enjoins de vous y rendre.

Après avoir parlé ainsi, le héraut fit un salut respectueux et se retira.

Antinahuel et ses Ulmènes se regardèrent avec étonnement, ils ne comprenaient rien à ce qui se passait.

Le toqui seul soupçonnait intérieurement une trahison tramée contre lui ; mais son visage demeura impassible et il engagea les Ulmènes à l’accompagner auprès du feu du conseil, qui avait effectivement été allumé en dehors du camp par les soins du Loup-Cervier.

La façon dont la proclamation avait été faite, semblait dénoncer des projets hostiles ; mais il ne resta plus aucun doute au toqui sur les intentions des arrivants, lorsqu’il vit que les sept délégués avaient mis seuls pied à terre et que les guerriers étaient demeurés à cheval et rangés en bataille.

Les chefs se saluèrent cérémonieusement et prirent place autour du feu.

Au bout d’un instant le Loup-Cervier se leva, fit deux pas en avant, prit la parole et parla ainsi :

— Le grand auca-coyog d’Arauco, au nom du peuple, à toutes personnes qui sont à la tête des guerriers, salut. Certains que tous nos compatriotes gardent la foi en Pillian, nous leur souhaitons la paix en ce génie du bien, en qui résident seul la vraie santé et la sainte obéissance[1].

« Voici ce que nous avons résolu : la guerre est venue inopinément fondre sur nos riches campagnes et les changer en déserts, nos moissons ont été foulées aux pieds des chevaux, nos bestiaux tués ou emmenés par l’ennemi, nos récoltes sont perdues, nos toldos brûlés, nos femmes et nos enfants ont disparu dans la tempête. Nous ne voulons plus de guerre, la paix doit être immédiatement conclue avec les faces pâles ; le Loup-Cervier et six Ulmènes communiqueront nos volontés au grand toqui ; j’ai dit : ai-je bien parlé, hommes puissants ?

Un profond silence suivit ce discours, les Ulmènes de Antinahuel, frappés de stupeur, regardaient leur chef avec inquiétude.

Le toqui laissa errer un sourire sardonique sur ses lèvres.

— Et à quelles conditions le grand auca-coyog a-t-il dit que cette paix devait être conclue ? demanda-t-il d’un ton sec.

— Les conditions sont celles-ci, répondit impassiblement le Loup-Cervier : Antinahuel rendra de suite les prisonniers blancs qui sont entre ses mains, il licenciera l’armée qui retournera dans ses tolderias, les Araucans payeront aux visages pâles deux mille moutons, cinq cents vigognes et huit cents bœufs, et la hache de guerre sera enterrée sous la croix du dieu des Huincas.

— Oh ! oh ! fit le toqui avec un sourire amer, ces conditions sont dures ; il faut que mes frères aient eu bien peur pour les accepter ! Et si je refuse, moi, de ratifier cette paix honteuse, qu’arrivera-t-il ?

— Mais mon père ne refusera pas, répondit le Loup-Cervier d’une voix doucereuse.

— Si je refuse ? reprit-il avec force.

— Bon, mon père réfléchira, il est impossible que ce soit son dernier mot.

Antinahuel, mis hors de lui par cette feinte douceur, tout rusé qu’il était, ne soupçonna pas le piège qu’on lui tendait et y tomba.

— Je vous répète à vous, le Loup-Cervier, dit-il d’une voix haute, que la fureur faisait vibrer, et à tous les chefs qui m’entourent, que je refuse de ratifier ces conditions déshonorantes ! que jamais je ne consentirai à autoriser de mon nom la honte de mon pays ! Ainsi, maintenant que vous avez ma réponse, vous pouvez vous retirer.

— Pas encore ! dit à son tour le Loup-Cervier d’une voix brève, je n’ai pas fini.

— Qu’avez-vous encore à me dire ?

— Le conseil, qui est composé d’hommes sages de toutes les tribus, avait prévu le refus de mon père.

— Ah ! s’écria Antinahuel avec ironie ; en effet, ses membres sont pleins de sagacité ; et qu’ont-ils résolu en conséquence ?

— Ceci : la hache du toqui est retirée à mon père, tous les guerriers araucans sont déliés du serment de fidélité envers lui, le feu et l’eau sont refusés à mon père sur le territoire de la Confédération ; il est déclaré traître à la patrie, ainsi que ceux qui n’obéiront pas et resteront avec lui, on leur courra sus ainsi qu’à mon père. La nation araucanienne ne veut pas plus longtemps servir de jouet et être la victime de l’ambition effrénée d’un homme indigne de la commander ; j’ai dit.

Pendant cette terrifiante péroraison, Antinahuel était resté immobile, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et un sourire railleur sur les lèvres.

— Avez-vous fini enfin ? demanda-t-il.

— J’ai fini, répondit le Loup-Cervier ; à présent le chasqui va proclamer dans votre camp ce que, moi, je viens de dire au feu du conseil.

— Bien, qu’il aille, répondit Antinahuel en haussant les épaules. Ah ! vous pouvez me retirer la hache du toqui, que m’importe cette vaine dignité ! vous pouvez me déclarer traître à la patrie, j’ai pour moi ma conscience qui m’absout ; mais ce que vous tenez surtout à avoir, vous ne l’aurez pas, il n’est pas en votre pouvoir de me le prendre : ce sont mes prisonniers. Je les garde pour leur faire endurer les plus affreux supplices ! adieu !

Et d’un pas aussi ferme que si rien ne lui était arrivé, il regagna son camp.

Là une grande douleur l’attendait

À l’appel du chasqui, tous ses guerriers l’abandonnaient les uns après les autres, les uns avec joie, les autres avec tristesse ; lui, qui, cinq minutes auparavant, comptait plus de huit cents guerriers sous ses ordres, vit leur nombre diminuer si rapidement que bientôt il ne lui en resta plus que trente-huit.

Ceux qui lui demeurèrent fidèles étaient pour la plupart ses parents, ou des mosotones qui, de père en fils, servaient sa famille.

Le Loup-Cervier lui jeta de loin un adieu ironique et s’éloigna au galop avec toute sa troupe.

Lorsque Antinahuel eut compté le peu d’amis qui lui restaient, une douleur immense lui broya le cœur ; il se laissa tomber au pied d’un arbre, ramena un pan de son poncho sur son visage et pleura.

Cependant, grâce aux facilités que la Linda avait procurées à don Tadeo, celui-ci avait pu depuis quelques jours se rapprocher de doña Rosario.

La présence de l’homme qui l’avait élevée fut une grande consolation pour la jeune fille ; mais lorsque don Tadeo, qui n’avait plus désormais de considérations à garder, lui avoua qu’il était son père, une joie indicible s’empara de la pauvre enfant, il lui sembla qu’elle n’avait plus rien à redouter, et que puisque son père était auprès d’elle, il lui serait facile d’échapper au terrible amour de Antinahuel.

La Linda, que don Tadeo souffrait par pitié, plutôt qu’il ne l’acceptait auprès de lui, considérait avec une joie d’enfant le père et la fille causant entre eux, la main dans la main, et se prodiguant ces caresses dont elle était privée, mais qui pourtant la rendaient heureuse venant de sa fille.

Cette femme était bien réellement mère avec tout le dévouement et toute l’abnégation que comporte ce titre.

Elle ne vivait plus que pour sa fille : pourvu qu’elle la vît soutire, un rayon de bonheur descendait dans son âme flétrie.

Pendant que se passaient les faits que nous avons rapportés plus haut, les trois Chiliens accroupis dans un coin du camp, absorbés dans une douce causerie, n’avaient rien vu ni rien entendu.

Don Tadeo et doña Rosario étaient assis au pied d’un arbre, et à quelque distance la Linda, sans oser se mêler à leur conversation, les contemplait avec délices.

Sa première douleur calmée, Antinahuel se redressa aussi fier et aussi implacable qu’auparavant.

En levant les yeux, ses regards tombèrent machinalement sur ses prisonniers dont la joie semblait le narguer. À cette vue, une rage insensée s’empara de lui.

Déjà, depuis plusieurs jours, il soupçonnait que la Linda le trahissait.

Malgré les précautions dont elle s’était entourée, doña Maria n’avait pu parvenir à renfermer si bien au fond de son cœur le secret de son changement à l’égard de doña Rosario, sans qu’il en transpirât quelque chose, soit dans ses gestes, soit dans ses paroles.

Antinahuel, dont l’attention était éveillée, l’avait surveillée avec soin et n’avait pas tardé à acquérir la preuve morale d’un complot tramé contre lui par son ancienne complice.

L’Indien était trop adroit pour se laisser deviner ; seulement il se tint sur ses gardes, se réservant à la première occasion de changer ses soupçons en certitude.

Il ordonna à ses mosotones d’attacher étroitement ses prisonniers chacun à un arbre.

Ordre qui fut immédiatement exécuté.

À cette vue la Linda oublia toute prudence, elle se précipita le poignard levé sur le chef, lui reprocha sa lâcheté et l’indignité de sa conduite, et voulut s’opposer de toutes ses forces au traitement barbare infligé à son mari et à sa fille.

Antinahuel dédaigna de répondre aux reproches qu’elle lui adressait ; il lui arracha brusquement son poignard, la renversa sur le sol et la fit attacher le visage tourné vers le soleil à une énorme poutre.

— Puisque ma sœur aime tant les prisonniers, lui dit-il avec ironie, il est juste qu’elle partage leur sort.

— Lâche ! répondit-elle en se tordant mais inutilement dans les liens qui lui entraient dans les chairs.

Le chef lui tourna le dos avec mépris.

Puis comme il comprit qu’il lui fallait récompenser la fidélité des guerriers qui suivaient sa fortune, il leur livra plusieurs outres d’aguardiente que ceux-ci se hâtèrent de vider.

C’est à la suite de cette orgie qu’ils avaient été découverts par le comte, grâce à la sagacité de son chien de Terre-Neuve.



  1. Afin de donner à nos lecteurs un aperçu de la langue des Araucans, nous traduirons la première phrase de ce discours ; phrase qui commence invariablement toutes les communications faites par ambassadeurs :

    Eyappo tagni auca-coyog Arauco carapec Wilmen gueguly mappu ranco fringen. Carah nich fringen, fenten te panlew pepe le pally cerares fringeny caki mappuch hyly eluar rupo gne su niguam caaket pu winca ; ingufrulla Phillian gnegi tokki el men marry-marry piamigne gi mew piami.