Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 85

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F. Roy (p. 463-469).
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XL

LES SERPENTS NOIRS.


Dès que Curumilla et Valentin furent éveillés, on sella les chevaux, puis les Indiens s’accroupirent auprès du feu en faisant signe aux Français de les imiter.

Le comte était désespéré de la lenteur de ses amis ; s’il n’avait écouté que ses propres impressions, il se serait mis de suite à la poursuite des ravisseurs. Mais il comprenait combien, dans la lutte décisive qu’il allait entreprendre, l’appui des Ulmènes lui était nécessaire, soit pour l’attaque, soit pour la défense, soit encore pour suivre la piste des Aucas ; aussi, renfermant intérieurement les pensées qui bouillonnaient et se heurtaient dans son cerveau, il vint, impassible en apparence, s’asseoir entre les deux chefs ; comme eux il alluma son cigare et fuma en silence.

Après un intervalle assez long, employé par nos quatre personnages à brûler consciencieusement jusqu’à la dernière parcelle de leur tabac, Trangoil Lanec se tourna vers chacun de ses auditeurs :

— Les guerriers sont nombreux, dit-il de sa voix profonde, nous ne pouvons donc espérer de les vaincre que par la ruse ; depuis que nous sommes sur leur piste, bien des événements se sont passés qu’il nous faut savoir ; nous devons nous informer aussi de ce que Antinahuel prétend faire de ses prisonniers et s’ils sont réellement en péril ; pour obtenir ces divers renseignements je m’introduirai dans leur camp. Antinahuel ignore les liens qui m’attachent à ceux qui sont en son pouvoir, il ne se méfiera pas de moi ; mes frères me suivront de loin, la nuit prochaine je leur apporterai des nouvelles,

— Bien, répondit Curumilla, mon frère est prudent, il réussira, mais je dois l’avertir que les guerriers au milieu desquels il va se trouver sont des Serpents Noirs, les plus lâches et les plus perfides de toutes les tribus araucaniennes ; qu’il calcule avec soin ses démarches et ses paroles pendant qu’il sera leur hôte.

Valentin regarda son frère de lait avec étonnement.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il, et de quels Indiens parle-t-on ? est-ce que la piste de Antinahuel est retrouvée ?

— Oui, frère, répondit tristement le comte, doña Rosario et son père sont à une demi-lieue de nous, en danger de mort.

— Vive Dieu ! s’écria le jeune homme eu se levant d’un bond et saisissant son rifle, nous sommes ici à discuter au lieu de voler à leur secours !

— Hélas ! murmura Louis, que peuvent quatre hommes contre cinquante ?

— C’est vrai ! fit-il avec accablement en se laissant retomber à sa place. Ainsi que l’a dit Trangoil Lanec, il ne s’agit pas de se battre, mais de ruser.

— Chef, observa Louis, votre plan me paraît bon ; seulement je le crois susceptible de deux améliorations essentielles.

— Que mon frère parle, s’il est sage, son conseil sera suivi, répondit Trangoil Lanec en s’inclinant avec courtoisie.

— Il nous faut tout prévoir afin de ne pas échouer. Allez au camp, nous marcherons-dans vos pas ; seulement, si vous ne pouviez pas nous rejoindre aussi vite que nous le désirons, convenons d’un signal qui nous avertisse de cette impossibilité, convenons aussi d’un autre signal au cas où votre vie serait menacée, afin que nous puissions vous secourir.

— Très bien, appuya Curumilla : si le chef réclame notre présence, il imitera le cri de l’épervier d’eau ; s’il est obligé de rester avec les Aucas, le chant du chardonneret, répété trois fois à intervalles égaux, nous avertira.

— Voilà qui est convenu, répondit Trangoil Lanec, quelle est la seconde observation de mon frère ?

Le comte fouilla dans son sac, en tira du papier, écrivit quelques mots sur une feuille qu’il plia en quatre, et le remit au chef en lui disant :

— Il est surtout important que ceux que nous voulons délivrer ne contrarient pas nos projets ; peut-être don Tadeo ne reconnaîtra-t-il pas mon frère. Afin d’éviter un malentendu, le chef glissera ce collier dans les mains de la jeune femme pâle : il l’avertit de notre présence.


Doña Rosario gisait évanouie dans un hamac, au milieu d’un épais fourré.

— Cela sera fait, la jeune vierge aux yeux d’azur aura le collier, répondit le chef avec un doux sourire.

— Maintenant, dit Curumilla, prenons la piste si nous ne voulons pas être exposés à la perdre une seconde fois.

— Oui, car le temps presse, murmura Valentin les dents serrées en se mettant en selle.

On partit.

Les Européens auront peine à se figurer la patience employée par les Indiens lorsqu’ils suivent une piste. Le corps constamment courbé vers la terre, les yeux fixés sur le sol, pas une feuille, pas un brin d’herbe n’échappe à leur investigation. Ils détournent le cours des ruisseaux pour retrouver sur le sable des traces de pas, et reviennent souvent plusieurs milles en arrière lorsqu’ils se sont égarés sur une fausse piste ; car les Indiens, poursuivis ou non, ne manquent jamais de dissimuler autant que possible les traces de leur passage.

Cette fois les Araucans, qui avaient le plus grand intérêt à ne pas être suivis, avaient fait des prodiges d’adresse pour cacher leur piste. Quelle que fût l’expérience des guerriers indiens, souvent elle leur échappait. Ce n’était qu’à force de sagacité, par une espèce d’intuition, qu’après des recherches inouïes et des efforts surhumains, ils parvenaient à la retrouver et à renouer ce fil qui, à chaque pas, se rompait dans leurs mains.

Vers le soir du second jour, Trangoil Lanec, laissant ses compagnons établir leur campement sur le penchant d’une riante colline, à l’entrée d’une grotte naturelle, comme on en rencontre souvent dans ces régions, enfonça les éperons dans le ventre de son cheval et ne tarda pas à disparaître. Il se dirigeait vers le lieu où les Serpents Noirs devaient s’être arrêtés pour la nuit, lieu dénoncé aux yeux clairvoyants de l’Indien par un mince filet de fumée blanche qui montait comme une légère vapeur vers le ciel où elle finissait par se confondre.

Arrivé à une certaine distance du camp, le chef vit tout à coup surgir devant lui deux Indiens Serpents Noirs, recouverts de leur costume de guerre, espèce de vêtement de cuir non tanné que les Aucas portent pour se garantir des blessures d’armes blanches.

Ces Indiens lui firent signe d’arrêter.

Ce que le chef exécuta immédiatement avec la perfection d’un ginète émérite.

— Où va mon frère ? demanda l’un des Serpents Noirs en s’avançant, tandis que l’autre, abrité derrière un mélèze, se tenait prêt à intervenir si cela devenait nécessaire.

Marry-marry ! répondit le chef en rejetant sur l’épaule son fusil qu’il tenait de la main gauche, Trangoil Lanec a reconnu la trace de ses frères les Serpents Noirs, il veut fumer à leur foyer avant de continuer son voyage.

— Que mon frère me suive, répondit laconiquement l’Indien.

Il fit un signe imperceptible à son compagnon qui quitta son embuscade, et tous deux guidèrent le chef vers le campement.

Trangoil Lanec les suivit en jetant autour de lui un regard insouciant en apparence, mais auquel rien n’échappait.

En quelques minutes ils arrivèrent.

La place était habilement choisie. C’était le sommet d’un monticule d’où l’œil planait à une grande distance sur le pays environnant, et rendait toute surprise impossible.

Plusieurs feux étaient allumés ; les prisonniers, au nombre desquels il faut compter la Linda, désormais considérée comme telle, étaient libres en apparence et assis au pied d’un arbre, sans que les Indiens parussent s’occuper d’eux.

L’arrivée du guerrier puelche causa une vive émotion, vite réprimée par l’impassibilité indienne.

Trangoil Lanec fut conduit en présence du chef.

Comme la réputation de Trangoil Lanec était bien établie parmi ses compatriotes, Antinahuel, pour lui faire honneur, l’attendait à la place la plus élevée du camp, debout, les bras croisés sur la poitrine.

Les deux chefs se saluèrent en prononçant en même temps le marry-marry consacré, ils s’embrassèrent en se posant réciproquement le bras droit sur l’épaule gauche, et se prenant, par le petit doigt, ils s’avancèrent vers le feu, dont chacun s’était éloigné pour leur faire honneur, ils s’accroupirent en face l’un de l’autre et fumèrent silencieusement.

Cette importante partie du cérémonial terminée, Trangoil Lanec, qui connaissait de longue date le caractère cauteleux et fourbe de son confrère, prit le premier la parole.

— Mon frère Antinahuel chasse avec ses jeunes hommes ? dit-il.

— Oui, répondit laconiquement le toqui.

— Et la chasse de mon frère a été heureuse ?

— Très heureuse, fit Antinahuel avec un sourire sinistre en désignant du doigt les prisonniers, que mon frère ouvre les yeux et regarde.

Ooch ! fit Trangoil Lanec qui feignit d’apercevoir les Espagnols, des visages pâles ! mon frère a fait une bonne chasse en effet, il tirera une grosse rançon de ses prisonniers.

— Le toldo de Antinahuel est solitaire, il cherche une femme pour l’habiter ; il ne rendra pas ses prisonniers.

— Bon, je comprends, mon frère prendra une des femmes pâles ?

— La vierge aux yeux d’azur sera la femme d’un chef.

— Ooch ! pourquoi mon frère garde-t-il le Grand Aigle ? cet homme le gêne dans son camp.

Antinahuel ne répondit que par un sourire, à l’expression duquel le chef ne put se méprendre.

— Bon, reprit-il, mon frère est un grand chef, qui peut sonder sa pensée ?

Le guerrier puelche se leva.

Il quitta Antinahuel et se promena dans le camp, dont il feignit d’admirer l’ordre et la position, mais en réalité il se rapprocha peu à peu, d’une façon presque insensible, de l’endroit où étaient assis les prisonniers.

Antinahuel, flatté de l’approbation qu’un homme aussi justement renommé et respecté que Trangoil Lanec avait semblé donner à ses projets, vint le rejoindre et le conduisit lui-même auprès des trois malheureux Espagnols.

— Que mon frère regarde, dit-il en lui désignant la jeune fille, cette femme ne mérite-t-elle pas d’épouser un chef ?

— Elle est belle, répondit froidement Trangoil Lanec, mais je donnerais toutes les femmes pâles pour une outre d’eau de feu comme les trois que porte mon cheval.

— Mon frère a de l’eau de feu ? demanda Antinahuel dont les yeux brillèrent de convoitise.

— Oui, répondit le chef, voyez.

Le toqui se retourna.

Le Puelche profita de ce mouvement pour laisser tomber adroitement sur les genoux de doña Rosario le papier que le comte lui avait remis, et qu’il tenait tout prêt dans sa main gauche.

— Tenez, fit-il pour éloigner de plus en plus l’attention de Antinahuel, le soleil descend à l’horizon, le mawkawis, — espèce de caille, — fait entendre le premier chant du soir ; que mon frère me suive, nous viderons avec ses guerriers ces outres que je suis heureux de posséder, puisqu’elles m’aideront à reconnaître sa cordiale hospitalité.

Les deux chefs s’éloignèrent.

Quelques minutes plus tard, les Indiens buvaient à longs traits l’eau-de-vie apportée par l’Ulmen.

Déjà l’ivresse commençait à les prendre aux cheveux.

Doña Rosario ne sut d’abord ce que signifiait ce message qui lui arrivait d’une étrange façon, elle jeta un regard à son père comme pour lui demander conseil.

— Lis, ma Rosarita, dit doucement don Tadeo ; dans notre position, que pouvons-nous apprendre, si ce n’est une bonne nouvelle ?

La jeune fille prit le billet en tremblant, l’ouvrit et le lut avec une joie secrète, son cœur lui avait déjà révélé le nom de son correspondant anonyme.

Il ne contenait que ces mots passablement laconiques, mais qui cependant firent éclore un sourire sur les lèvres roses de la pauvre enfant.

On espère si facilement à seize ans !

« Prenez courage, madame, nous préparons tout pour vous sauver enfin. »

Après avoir lu ou plutôt dévoré ces dix mots, la jeune fille donna le billet à son père en lui disant de sa voix mélodieuse comme un chant d’oiseau :

— Quel est donc cet ami qui veille sur nous ? que pourra-t-il faire ? hélas ! il faudrait un miracle pour nous sauver !

Don Tadeo lut à son tour attentivement le billet, puis il répondit à doña Rosario d’une voix tendre, mais un peu sévère :

— Pourquoi douter de la bonté infinie de Dieu, ma fille ? notre sort n’est-il pas entre ses mains ? ingrate enfant, as-tu donc oublié nos deux braves Français ?

La jeune fille sourit à travers ses larmes, et, se penchant gracieusement sur son père, elle déposa un chaud baiser sur son front.

La Linda ne put retenir un mouvement de jalousie à cette caresse dont elle n’avait pas sa part, mais l’espoir que sa fille serait bientôt libre la rendit toute heureuse et lui fit oublier une fois encore l’indifférence et la répulsion que, malgré elle, lui témoignait doña Rosario qui ne pouvait oublier que c’était à elle qu’elle devait tous ses malheurs.

Cependant les Indiens buvaient toujours.

Les outres se vidaient rapidement.

Bon nombre d’Aucas dormaient déjà plongés dans l’ivresse.

Seuls, Trangoil Lanec et Antinahuel buvaient encore.

Enfin les yeux du toqui se fermèrent malgré lui, il laissa tomber sa tasse de corne, murmura quelques mots entrecoupés et se renversa en arrière.

Il dormait.

Trangoil Lanec attendit quelques instants, surveillant avec soin le camp dans lequel lui seul et les prisonniers ne dormaient pas ; puis, lorsqu’il eut la conviction que tous les Serpents Noirs s’étaient bien réellement laissé prendre au piège qu’il leur avait tendu, il se leva avec précaution, fit un signe d’encouragement aux prisonniers qui fixaient sur lui des regards interrogateurs, et marchant avec la légèreté du guanacco poursuivi par les chasseurs, il disparut dans la forêt.

— Est-ce un ennemi ou un ami ? murmura la Linda avec anxiété.

— Oh ! je connais cet homme depuis longtemps, répondit don Tadeo en lançant un regard d’intelligence à sa fille, c’est un noble cœur ! il est dévoué corps et âme à nos amis.

Un sourire de bonheur glissa sur les lèvres de doña Rosario.