Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 86

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F. Roy (p. 469-477).
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XLI

L’OURAGAN.


Louis n’avait pu se contenir.

Au lieu d’attendre, il avait persuadé à Valentin et à Curumilla de le suivre.

Tous trois s’étaient avancés en se glissant à travers les broussailles et les halliers, jusqu’à une vingtaine de pas tout au plus du champ des Indiens, si bien qu’à sa sortie Trangoil Lanec les avait presque immédiatement rencontrés.

— Eh bien ? demanda le comte avec anxiété.

— Tout est bien, venez.

Le chef rebroussa chemin aussitôt et guida ses amis vers les prisonniers.

À la vue des quatre hommes, un sourire d’une ineffable douceur éclaira le charmant visage de doña Rosario.

Elle laissa échapper un cri de joie réprimé aussitôt par la prudence.

Don Tadeo se leva, il s’avança d’un pas ferme vers ses libérateurs qu’il remercia chaleureusement.

— Caballero, répondit le comte qui était sur des charbons ardents, hâtons-nous, ces hommes ne tarderont pas à s’éveiller, tâchons de mettre la plus grande distance entre eux et nous.

— Oui, ajouta Valentin, parce que s’ils nous surprenaient il faudrait en découdre, et nous ne sommes pas en forces.

Don Tadeo comprit la justesse de cette observation.

Trangoil Lanec et Curumilla avaient détaché les chevaux des prisonniers qui paissaient mêlés à ceux des Aucas.

Don Tadeo et la jeune fille se mirent en selle.

La Linda, dont personne ne s’était, occupé, s’élança sur un cheval et se plaça derrière sa fille, le poignard à la main.

Valentin, s’il n’eût redouté les dénonciations de cette femme, l’aurait obligée à rester ; il ignorait ce qui s’était passé et le changement qui s’était opéré en elle depuis quelques jours.

En ce moment un Serpent Noir, moins ivre que les autres, ouvrit les yeux et jeta un cri d’alarme.

La Linda le poignarda sans hésiter.

La petite troupe s’éloigna sans autre empêchement, elle se dirigea vers la grotte naturelle où les chevaux avaient été laissés.

Dès que l’on fut arrivé, Valentin fit signe à ses amis de s’arrêter.

— Vous pouvez vous reposer un instant ici, dit-il, la nuit est tout à fait noire, dans quelques heures nous nous remettrons en route ; vous trouverez dans cette grotte deux lits de feuillage sur lesquels je vous engage à dormir, car à votre réveil vous aurez une rude route à entreprendre.

Ces paroles, dit avec le sans façon habituel au Parisien, amenèrent un joyeux sourire sur les lèvres des Chiliens.

Lorsqu’ils se furent jetés sur les feuilles amoncelées dans un coin de la grotte, le comte appela son chien qui vint aussitôt auprès de lui.

— Faites attention à ce que je vais vous ordonner, César, lui dit-il, vous voyez cette jeune fille, n’est-ce pas, mon bon chien ? eh bien, je la mets sous votre garde, je la confie à votre vigilance, vous entendez, César ? vous m’en répondez.

César avait écouté son maître en le regardant avec ses grands yeux intelligents, en remuant doucement la queue, puis il alla se coucher aux pieds de la jeune fille et lui lécha les mains.

La jeune fille saisit entre ses bras la bonne grosse tête du terre-neuvien et l’embrassa à plusieurs reprises en souriant au comte.

Celui-ci rougit jusqu’aux yeux et sortit de la grotte en trébuchant comme un homme ivre.

Le bonheur le rendait fou !

Il alla se jeter sur le sol à une légère distance, afin de savourer à loisir la joie qui inondait son cœur.

Il ne remarqua pas Valentin qui, appuyé contre un arbre, le suivait d’un regard triste.

Lui aussi, Valentin, aimait doña Rosario !

Une révolution subite venait de s’opérer dans son esprit : le hasard avait en un instant bouleversé sa vie jusque-là si insouciante, en lui révélant tout à coup la force de ce sentiment qu’il avait cru pouvoir maîtriser facilement.

Depuis sa naissance, absorbé par la tâche immense imposée à tous les prolétaires de vivre au jour le jour, Valentin était parvenu à vingt-cinq ans, sans que son cœur eût tressailli une seule fois à des pensées d’amour, et que son âme se fût ouverte à ces sensations douces et voluptueuses qui tiennent tant de place dans la vie d’un homme.

Toujours en lutte contre la misère, toujours maîtrisé par les exigences de sa position, vivant avec des gens aussi ignorants que lui sur l’histoire du cœur, un seul rayon de soleil avait illuminé la nuit de son âme de reflets étincelants, son amitié pour Louis ; amitié qui chez lui avait pris les proportions grandioses d’une passion. Ce cœur aimant avait besoin de se dévouer ; aussi s’était-il livré à cette amitié avec une espèce de frénésie ; il s’était attaché à Louis par les services qu’il lui avait rendus. Avec cette naïve superstition des natures vierges, il en était arrivé à se persuader que Dieu lui avait confié le soin de rendre son ami heureux, et que s’il avait permis qu’il lui sauvât la vie, c’était pour qu’il se vouât continuellement à son bonheur ; en un mot, Louis lui appartenait, il faisait en quelque sorte partie de son être.

La vue de doña Rosario lui révéla une chose qu’il n’aurait jamais crue possible : c’est que, à côté de ce sentiment si vif et si fort, il y avait dans son cœur place pour un autre, non moins vif et non moins fort.

Cette ignorance complète de l’histoire des passions devait le livrer sans défense au premier choc de l’amour ; ce fut ce qui arriva. Valentin était déjà fou de la jeune fille, qu’il cherchait encore à lire dans son cœur et à se rendre compte du trouble étrange qu’il éprouvait, de la perturbation qu’un seul regard avait jetée dans son esprit.

Appuyé contre un arbre, l’œil fixé sur l’entrée de la grotte, la poitrine haletante, il se rappelait les moindres incidents de sa rencontre avec la jeune fille, de leur course à travers la forêt, les paroles qu’elle lui avait adressées, et souriait doucement au souvenir de ces heures délicieuses, sans soupçonner le danger de ces souvenirs et le sentiment nouveau qui venait de naître dans son âme, car il se complaisait de plus en plus dans la pensée qu’un jour doña Rosario serait l’épouse de son frère de lait.

Deux heures s’écoulèrent ainsi sans que Valentin, absorbé dans sa contemplation fantastique, s’en aperçût ; il croyait n’être là que depuis quelques minutes seulement, lorsque Trangoil Lanec et Curumilla se présentèrent devant lui.

— Notre frère dort donc bien profondément, qu’il ne nous voit pas ? dit Curumilla.

— Non, répondit Valentin en passant sa main sur son front brûlant, je pense.

— Mon frère était avec le génie des songes, il était heureux, fit Trangoil Lanec avec un sourire.

— Que me voulez-vous ?

— Pendant que mon frère réfléchissait, nous sommes retournés au camp des Serpents Noirs, nous avons pris leurs chevaux, et, après les avoir conduits assez loin, nous les avons lâchés dans la plaine où il ne sera pas facile de les rejoindre.

— Ainsi, nous voilà tranquilles pour quelques heures ? demanda Valentin.

— Je l’espère, répondit Trangoil Lanec, mais ne nous y fions pas : les Serpents Noirs sont de fins pillards, ils ont le flair du chien et l’adresse du singe pour retrouver la piste de l’ennemi ; cette fois nous sommes Aucas contre Aucas, nous verrons, qui sera le plus adroit

— Que devons-nous faire ?

— Donner le change à nos ennemis, les lancer sur une fausse piste. Je partirai avec les trois chevaux des visages pâles, tandis que mon frère, son ami et Curumilla descendront le ruisseau en marchant dans son lit jusqu’à l’îlot du Guanacco, où ils m’attendront.

— Partons-nous de suite ?

— À l’instant.

Trangoil Lanec coupa un roseau d’un pied et demi de long, attacha chaque extrémité de ce roseau au bosal — mors — des chevaux, afin qu’ils ne pussent pas trop se rapprocher l’un de l’autre, et les lança dans la plaine où il disparut bientôt avec eux.

Valentin entra dans la grotte. La Linda, assise auprès de sa fille et de son mari, veillait sur leur sommeil. Le jeune homme lui annonça que l’heure du départ était arrivée, doña Maria réveilla les dormeurs.

Louis avait tout préparé.

Le comte plaça don Tadeo sur le cheval de Valentin, la Linda et doña Rosario sur le sien, et il les fit entrer dans le ruisseau après avoir effacé avec soin les traces de leurs pas sur le sable.

Curumilla marchait en éclaireur, tandis que Valentin soutenait la retraite.

Il faisait une de ces nuits magnifiques, comme l’Amérique seule en possède. Le ciel d’un bleu sombre était semé d’un nombre infini d’étoiles qui scintillaient dans l’éther comme autant de diamants ; la lune, parvenue à la moitié de sa course, déversait à profusion les rayons de sa lumière argentée qui donnaient aux objets une apparence fantastique.

L’atmosphère embaumée de suaves parfums était d’une pureté et d’une transparence telles, qu’elle permettait de voir à une longue distance ; une légère brise, souffle mystérieux du Créateur, courait sur la cime des grands arbres, et dans les profondeurs des quebradas résonnaient par intervalles les miaulements plaintifs des carcajous, mêlés aux hurlements, des bêtes fauves qui, après s’être désaltérées à des sources connues d’elles seules, regagnaient leurs repaires.

La petite caravane s’avançait silencieuse, écoutant les bruits de la forêt, surveillant les mouvements des buissons, craignant à chaque instant de voir étinceler dans l’ombre l’œil féroce d’un Serpent Noir.

Souvent Curumilla s’arrêtait, la main sur ses armes, le corps penché en avant, saisissant avec la finesse d’ouïe particulière aux Indiens, quelque bruit de mauvais augure qui échappait à l’oreille moins exercée des blancs.

Alors chacun restait immobile, le cœur palpitant, les sourcils froncés, prêt à disputer chaudement sa vie.

Puis l’alerte passée, sur un signe muet du guide, on se remettait en marche pour s’arrêter quelques pas plus loin.

L’Européen, habitué à l’ennuyeuse monotonie des routes royales sans


Bondissant comme une panthère elle s’élança au milieu du fourré, soulevant sa fille dans ses bras.

horizon, sillonnées dans tous les sens par des gendarmes ou autres agents du gouvernement, dont la mission spéciale est de veiller sur les voyageurs et d’éloigner d’eux toute apparence de danger ou même d’embarras, ne pourra se figurer l’âcre volupté d’une marche de nuit dans le désert, sous la garde de Dieu seul, épié par une foule d’ennemis invisibles, la saveur étrange des émotions que l’on éprouve dans cette suite continuelle d’inquiétudes et de sécurité, combien l’âme grandit et les idées s’élargissent en présence de cette vie des Pampas, dont la splendeur séduit et entraîne dans ses péripéties vertigineuses, jamais les mêmes.

Vers quatre heures du matin, au moment où le soleil allait paraître à l’horizon, l’îlot du Gruanacco sortit peu à peu des nuages de vapeur qui, dans ces chaudes régions, s’élèvent de terre au point du jour, et apparut aux yeux ravis des voyageurs comme un port de salut, après les fatigues de cette course faite tout entière dans l’eau.

Sur la pointe la plus avancée de l’îlot, un cavalier se tenait immobile : c’était Trangoil Lanec.

Auprès de lui, les chevaux des Espagnols paissaient les hautes herbes de la rive.

Les voyageurs trouvèrent un feu allumé, sur lequel cuisait un quartier de daim, des camotes et des tortillas de maïs, enfin tous les éléments d’un bon déjeuner les attendaient.

— Mangez, dit laconiquement Trangoil Lanec, mangez vite surtout, il nous faut repartir de suite.

Sans demander au chef l’explication de ces paroles, ni d’où provenait cette grande hâte qu’il leur recommandait, les voyageurs affamés s’assirent en rond et attaquèrent gaillardement les vivres placés devant eux.

En ce moment, le soleil montait radieux à l’horizon et illuminait le ciel de sa majestueuse splendeur.

— Bah ! dit gaiement Valentin, après nous la fin du monde ! mangeons toujours ! Voici un rôti qui m’a l’air assez bien confectionné.

À ces singulières paroles de l’ancien spahi, doña Rosario fit un mouvement. Le jeune homme se tut, rougissant de sa gaucherie, et mangea sans oser prononcer un mot de plus.

Pour la première fois de sa vie, Valentin se prit à réfléchir à une chose à laquelle jusqu’alors il n’avait jamais accordé la moindre attention, c’est-à-dire à la trivialité de ses manières et de son langage.

Chose étrange ! cet homme, enfant du hasard, dont le hasard avait été le seul maître, qui, dans son désir de s’instruire, avait dévoré sans discernement tous les livres bons ou mauvais qui lui étaient tombés sous la main, avait tout à coup été illuminé comme d’un rayon de la grâce divine à l’aspect des sombres et majestueuses grandeurs de la nature primitive de l’Amérique. Il avait compris, avec la justesse instinctive de son esprit, combien étaient vides, absurdes et sans but moral, les soi-disant maximes philosophiques qui si longtemps avaient sur tous les tons résonné à son oreille, combien elles rétrécissent l’esprit et faussent le jugement. En quelques mois à peine, aspirant la vérité par tous les pores, il avait détruit l’échafaudage si laborieusement construit de son éducation première, pour y substituer les principes de la loi naturelle, si visiblement tracée par le doigt même de Dieu dans les forêts vierges. Il s’était transformé au physique comme au moral : son visage, reflet de son âme, qui avait une expression railleuse et sceptique, avait pris des lignes plus arrêtées et plus sérieuses ; une espèce de noblesse rayonnait dans ses traits, indice de la pensée qui traçait péniblement son sillon dans son cerveau.

Eh bien ! cette transformation qui était incomplète, puisque jusqu’alors elle n’avait agi que sur l’homme intellectuel, voilà que maintenant elle prenait pour ainsi dire l’homme physique corps à corps, et luttait avec lui.

Et ce prodige, qui en était l’auteur ou plutôt le moteur ? Une enfant de seize ans à peine, simple, pure, candide et ignorante, ignorante surtout, car elle-même ne soupçonnait pas le pouvoir sans contrôle qu’elle exerçait sur la forte et énergique organisation du jeune homme ; mais cette jeune fille possédait en elle tout le savoir, cet instinct du bon, du beau et du grand, ce tact et surtout ce sentiment des convenances qui ne s’acquièrent jamais complètement.

Valentin avait instinctivement compris combien, sans le vouloir, il avait froissé cette âme candide ; sans savoir pourquoi, il éprouva, si l’on peut se servir de cette expression, une espèce de joie douloureuse à cette découverte.

Aussitôt le déjeuner terminé, et il ne fut pas long à cause de la position précaire des voyageurs et de l’inquiétude qui les dévorait, Trangoil Lanec, aidé par Curumilla, s’occupa à monter un de ces canots en cuirs de bœuf cousus ensemble, qui servent aux Indiens à naviguer sur les fleuves du désert. Après l’avoir mis à l’eau, le chef invita les trois Espagnols à y prendre place.

Les Indiens y entrèrent ensuite pour le diriger, tandis que les Français, restés dans le ruisseau, conduisaient les chevaux en bride.

Du reste, la traversée ne fut pas longue. Au bout d’une heure, les voyageurs débarquèrent, le canot fut replié et la route continua par terre.

La caravane se trouvait à présent sur le territoire chilien.

Depuis quelques heures, ainsi que cela arrive souvent dans les montagnes, le temps avait complètement changé.

Le soleil avait pris peu à peu une teinte rougeâtre, il semblait nager dans un océan de vapeurs qui interceptaient ses chauds rayons. Le ciel, d’une couleur cuivrée, s’abaissait graduellement en nuées blafardes chargées d’électricité.

On entendait, répétés par les échos des quebradas, les roulements sourds d’un tonnerre lointain. La terre exhalait une senteur âcre et pénétrante. L’atmosphère était pesante. Des gouttes de pluie larges comme des piastres commençaient à tomber. Le vent soufflait par rafales, soulevant des tourbillons de poussière et poussant ces gémissements presque humains qu’on entend seulement dans ces hautes régions, sujettes à subir à chaque instant ces grandes convulsions de la nature qui prouvent l’omnipotence de Dieu et la faiblesse infinie de ses créatures.

Les oiseaux tournoyaient lourdement dans l’espace, jetant par intervalles des cris plaintifs et saccadés, les chevaux aspiraient fortement l’air par leurs naseaux en donnant des signes d’inquiétude et de frayeur.

Enfin tout présageait un de ces ouragans nommés temporales, si communs dans les Cordillères et qui changent parfois, en quelques-heures, la surface du sol.

Bien que l’on fût à peine à la moitié de la journée, le brouillard était devenu tellement intense qu’une nuit épaisse enveloppait les voyageurs. Ce n’était qu’en tâtonnant et en usant des plus minutieuses précautions qu’ils parvenaient à grand’peine à faire quelques pas en avant.

— Que pensez-vous de ce temps-là, chef ? demanda le comte avec inquiétude à Trangoil Lanec.

— Mauvais, très mauvais, répondit celui-ci en hochant la tête, pourvu que nous puissions passer le Jaua-Karam — le Saut du sorcier — avant que l’orage éclate !

— Sommes-nous donc en danger ?

— Nous sommes perdus ! répondit laconiquement l’Indien.

— Hum ! ce que vous dites là n’est pas rassurant, chef, fit Valentin qui avait entendu ; croyez-vous donc que le péril soit si grand ?

— Plus grand encore que je ne le dis à mon frère. Pensez-vous qu’il soit possible de résister à l’ouragan dans ce lieu où nous sommes ?

Les jeunes gens regardèrent autour d’eux.

— C’est vrai, murmura Valentin en baissant la tête avec abattement, que Dieu nous sauve !

En effet, la position des voyageurs paraissait désespérée.

Ils suivaient un de ces chemins tracés dans le roc vif et qui contournent les Andes, chemin qui avait à peine quatre pieds dans sa plus grande largeur ; qui d’un côté était bordé par un mur en granit d’une hauteur de plus de mille mètres, et de l’autre par des barrancas ou précipices d’une profondeur incalculable, au bas desquels on entendait gronder avec de sourds et mystérieux, murmures des eaux invisibles.

Dans un tel lieu tout espoir de salut semblait être une folie.

Cependant les voyageurs marchaient toujours en avant, s’avançant en file indienne, c’est-à-dire, les uns à la suite des autres, silencieux et mornes. Chacun avait intérieurement conscience du danger prochain qui le menaçait, mais n’osait, comme cela arrive toujours en pareil cas, faire part de ses appréhensions à ses compagnons.

— Sommes-nous encore bien éloignés du Jaua-Karam ? demanda Valentin après un assez long silence.

— Nous approchons et nous ne tarderons pas à y arriver, répondit Trangoil Lanec, à moins que…

Soudain le voile de brume qui cachait l’horizon se déchira violemment, un éclair blafard illumina le ciel, et une rafale terrible s’engouffra dans la quebrada.

— Pied à terre ! hurla Trangoil Lanec d’une voix de stentor, pied à terre, si vous tenez à la vie ! Couchez-vous sur le sol, en vous accrochant aux pointes des rochers. Chacun suivit le conseil du chef.

Les animaux, abandonnés à eux-mêmes, comprenant instinctivement le danger, plièrent immédiatement les jarrets et s’affaissèrent eux aussi sur le sol, afin que le vent eût moins de prise sur leurs corps.

Tout à coup le tonnerre éclata avec fracas, et une pluie diluvienne commença à tomber.

Il n’est donné à aucune plume humaine de décrire l’épouvantable ouragan qui se déchaînait sur ces montagnes avec une furie inexprimable.

Des blocs de rochers énormes, cédant sous la force du vent et minés par les eaux, étaient précipités du haut en bas des mornes avec un fracas horrible ; des arbres séculaires étaient tordus et déracinés par la bourrasque qui les lançait dans l’espace comme des fétus de paille.

Le sifflement du vent, les éclats de la foudre, se mêlant au mugissement de la tempête, râle de la nature aux abois qui se débat sous la main puissante de Dieu, formaient l’harmonie la plus horriblement sublime qu’il soit possible d’imaginer.

Tout à coup un cri strident de douleur et d’agonie traversa l’espace et pour un instant domina tous les bruits du temporal.

Une voix, celle de don Tadeo, s’éleva avec un accent de désespoir suprême :

— Ma fille ! sauvez ma fille !

Le Roi des Ténèbres, méprisant le danger auquel il s’exposait, se redressa debout sur le chemin, les bras tendus vers le ciel, ses cheveux flottant au vent et le front ceint d’une auréole d’éclair.

Doña Rosario, trop faible et trop délicate pour se retenir aux pointes aiguës des rocs contre lesquels ses doigts se déchiraient, avait été saisie, enlevée par la bourrasque et lancée dans le précipice.

La Linda, sans prononcer une parole, avait plongé dans le gouffre pour sauver sa fille ou mourir avec elle.

— Oh ! s’écria le comte avec une fiévreuse énergie, je ramènerai doña Rosario, moi.

Et il s’élança, mais un poignet de fer l’arrêta subitement.

— Reste, frère, lui dit Valentin d’une voix triste et douce, laisse-moi courir ce péril.

— Mais…

— Je le veux !… qu’importe que je meure, ajouta-t-il avec amertume, on ne m’aime pas, moi ! et se tournant vers don Tadeo : Courage, ami, lui dit-il, je vous rendrai votre fille ou je périrai avec elle.

Il siffla son chien, auquel il fit sentir le rebozo, — écharpe, — de la jeune fille resté accroché à un buisson :

— Cherche ! César, cherche ! lui dit-il.

Le noble animal poussa un hurlement plaintif, aspira un instant l’air dans toutes les directions, puis après une minute d’hésitation, il remua la queue, se tourna vers son maître et s’élança sur la pente rapide et presque à pic du précipice.

Valentin, après avoir fait à son ami un dernier signe pour lui ordonner de le laisser agir seul, s’accrocha aux broussailles et commença à descendre.

L’ouragan sembla redoubler de fureur : le ciel, incessamment sillonné par les éclairs, se changea en une nappe de feu, la pluie tomba plus violemment encore.

Don Tadeo, cet homme si énergique, terrassé par ce coup terrible, sans force et sans courage, les genoux sur le sol inondé, priait avec ferveur Celui qui peut tout, de lui rendre sa fille.

Valentin avait disparu !