Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 87

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
F. Roy (p. 478-483).


XLII

LA BARRANCA.


Lorsque Valentin s’était élancé dans la barranca, il avait obéi à ce premier mouvement du cœur qui fait courir à l’homme les plus grands dangers, braver les plus imminents périls pour venir en aide à ceux qu’il aime.

Son amour pour doña Rosario était certes assez fort pour le porter à cette action, mais dans cette circonstance, il n’y avait eu d’autre mobile chez lui que celui de se dévouer pour son frère de lait et de rendre à un père désolé l’enfant qui faisait sa joie.

Dès qu’il fut suspendu sur la pente abrupte du précipice, obligé de sonder le terrain avec soin, de tâtonner avant de poser le pied ou de saisir une broussaille, son exaltation se dissipa pour faire place à cette froide et lucide détermination de l’homme brave qui calcule chacun de ses mouvements et ne se hasarde qu’avec certitude.

La tâche qu’il avait entreprise n’était rien moins que facile à accomplir. Dans cette descente périlleuse, le secours des yeux lui devenait inutile, les mains seules et les pieds servaient à le guider.

Souvent il sentait crouler sous son pied la pierre sur laquelle il avait cru trouver un point d’appui, ou se briser dans sa main la branche qu’il avait saisie pour se retenir.

Il entendait gronder au fond de l’abîme les eaux dont les murmures semblaient l’attirer ; et, bien que tout fût ombre autour de lui, il se sentait pris de vertige en supputant dans sa pensée la profondeur probable de l’abîme au-dessus duquel il était suspendu.

Mais, inébranlable dans sa résolution, il descendait toujours, suivant, autant que cela lui était possible, la trace de son chien, qui, à une courte distance au-dessous de lui, s’arrêtait de temps en temps pour le guider par ses jappements.

Il devait avoir atteint une grande profondeur, car ayant par hasard levé la tête, il n’aperçut pas le ciel au-dessus de lui, l’horizon s’était rétréci de plus en plus et tout s’était fondu avec la ténébreuse obscurité de la barranca.

Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, tout en répétant à son chien ces mots qu’il n’avait cessé de lui crier depuis le commencement de la descente :

— Cherche, César, cherche !

Le chien fut muet

Inquiet, Valentin renouvela son appel et se pencha en avant par un mouvement instinctif.

Alors il lui sembla apercevoir à quelque vingt pieds au-dessous de l’endroit où il se trouvait, une forme blanche, mais dont les contours étaient tellement vagues et indécis qu’il se crut le jouet d’une illusion, et se pencha davantage encore pour s’assurer qu’il ne se trompait pas.

Il fixa malgré lui cet objet, quel qu’il fût, avec une attention si soutenue, une ténacité si grande, qu’il sentit un commencement d’ivresse envahir son cerveau ; ses tempes battirent avec force, un bourdonnement se fit dans ses oreilles ; fasciné peu à peu, attiré pour ainsi dire graduellement par cette attention même, tout en se rendant compte d’une manière lucide des phénomènes qui se produisaient en lui, tout en comprenant le danger inévitable qui le menaçait, il n’eut pas la force de détourner son regard de cet objet et le fixa, au contraire, davantage encore, avec cette volupté indéfinissable mêlée de terreur et de souffrance que l’on éprouve dans de semblables circonstances.

Au moment où il s’abandonnait sans résistance à cette attraction fatale, il se sentit vigoureusement rejeté en arrière.

L’illusion se dissipa aussitôt. De même qu’un homme délivré d’un cauchemar effrayant, il jeta autour de lui un regard incertain.

César, les quatre pattes fortement arcboutées sur le roc, tenait entre ses dents serrées un pan de son poncho.

Valentin devait la vie à l’instinct merveilleux du chien de Terre-Neuve.

Auprès de César était la Linda.

— Pouvez-vous me répondre maintenant ? lui dit-elle d’une voix brève.

— Parfaitement, señorita, répondit-il.

— Vous m’aiderez à sauver ma fille, n’est-ce pas ?

— C’est pour me mettre à sa recherche que je suis descendu dans ce gouffre.

— Merci, caballero, fit-elle avec effusion, elle est près d’ici ; Dieu a voulu que je sois arrivée assez à temps pour la préserver d’une horrible chute ; soutenue par votre précieux animal qui est venu à mon secours, j’ai retenu ma fille au moment où elle allait disparaître au fond du gouffre ; je l’ai couchée sur un buisson : elle est évanouie et n’a pas conscience de ce qui lui est arrivé ; venez, au nom du ciel ! venez, je vous en prie !

Et elle l’entraîna rapidement sur la pente de la barranca.

Le jeune homme la suivit.

La Linda semblait transfigurée, la certitude d’avoir, sauvé sa fille d’une mort affreuse faisait rayonner son visage d’une joie délirante.

Elle courait sur la pente du précipice avec une rapidité et un mépris du danger qui faisaient courir un frisson de terreur dans les veines de Valentin.

Doña Rosario gisait évanouie, ainsi que l’avait dit la Linda, étendue ou plutôt couchée comme dans un hamac au milieu d’un épais fourré de lianes enroulées, entrelacées, formant les paraboles les plus, extravagantes autour de cinq ou six énormes myrtes, elle se balançait mollement dans ce lit improvisé au-dessus d’un abîme de plus de mille toises.

En l’apercevant, la première impression de Valentin fut un sentiment de terreur folle qui lui fit froid au cœur, en songeant à l’épouvantable position dans laquelle se trouvait la jeune fille.

Mais dès que le premier moment fut passé, qu’il put regarder avec sang-froid, il reconnut qu’elle était parfaitement en sûreté au milieu de ce fourré qui aurait facilement soutenu un poids décuple de celui de la frêle enfant qu’il portait.

Cependant l’orage s’était calmé peu à peu, le brouillard s’était dissipé, le soleil avait reparu, bien qu’il fût encore obscurci par des nuées qui passaient sur son disque, emportées par les derniers souffles de la tempête expirante.

Valentin connut alors toute l’horreur de la situation que les ténèbres lui avaient cachée jusqu’à ce moment.

Il ne put se rendre compte, en regardant le chemin qu’il avait suivi, de la façon dont il était venu jusque-là, comment il ne s’était pas brisé mille fois.

Remonter était impossible.

Descendre l’était encore plus.

À partir du bouquet de myrtes auprès duquel il était arrêté, les murs du précipice descendaient en ligne droite sans aucune saillie sur laquelle on pût mettre le pied.

Un pas de plus en avant, il était mort.

Un frisson involontaire parcourut tous ses membres, une sueur froide perla à la racine de ses cheveux, tout brave qu’il était il eut peur.

La Linda ne voyait rien, ne songeait à rien, elle regardait sa fille !

Valentin cherchait en vain comment il sortirait de ce mauvais pas. Seul, à la rigueur, il serait peut-être parvenu, avec des difficultés inouïes, à remonter, mais avec deux femmess dont une était évanouie, il n’y fallait pas songer.

Un cri de César lui fit vivement lever la tête.

Louis avait trouvé le moyen que Valentin désespérait de trouver.

Réunissant les lasos que les cavaliers chiliens portent constamment pendus à la sangle de leurs chevaux, il les avait solidement attachés les uns au bout des autres et en avait formé deux cordes qu’il faisait glisser dans le précipice, aidé par don Tadeo et les Indiens.

Valentin poussa un cri de joie, doña Rosario était sauvée.

Aussitôt que les lasos arrivèrent à sa portée, le jeune homme les saisit, et certain de leur solidité, il les réunit et fit une chaise à la mairière.

Mais une nouvelle difficulté se présenta :

Comment aller chercher au milieu des lianes la jeune fille évanouie ?

La Linda sourit de son embarras.

— Attendez, dit-elle.

Et bondissant comme une panthère, elle s’élança au milieu du fourré qui plia sous son poids, souleva sa fille dans ses bras, et d’un bond aussi sûr et aussi rapide que le premier, elle se retrouva sur la pente du précipice.

Valentin ne put retenir un cri d’admiration à ce trait inouï d’audace, que l’amour maternel était seul capable d’inspirer.

Le jeune homme attacha doña Rosario sur la chaise, il fit signe de hisser.

Alors les guerriers puelches, dirigés par le comte, attirèrent doucement à eux les lasos, tandis que Valentin et la Linda, s’accrochant tant bien que mal aux pointes des rochers et aux broussailles, maintenaient la jeune fille et garantissaient son corps délicat du contact des pierres aiguës qui auraient pu la blesser, au risque de se briser eux-mêmes vingt fois en perdant l’équilibre ou en faisant un faux pas.


Les chevaux, comme s’ils eussent compris qu’ils étaient en lieu sûr, nagèrent vigoureusement vers le rocher.

Enfin, après des efforts et des peines inouïs, ils parvinrent au niveau du chemin.

Dès que don Tadeo aperçut sa fille, il se précipita vers elle avec un son rauque et inarticulé, en la pressant contre sa poitrine haletante, il poussa un sanglot semblable à un rugissement et fondit en larmes.

Sous les embrassements passionnés de son père, la jeune fille ne tarda pas à revenir à la vie, ses joues se colorèrent, un soupir sortit de sa poitrine, elle rouvrit les yeux.

— Oh ! s’écria-t-elle en se serrant avec une terreur d’enfant contre son père, et lui jetant les bras autour du cou, mon père, j’ai cru mourir, quelle horrible chute !

— Ma fille, lui dit don Tadeo avec un geste d’une suprême noblesse, ta mère s’est la première élancée à ton secours !

La Linda rougit de bonheur et tendit d’un air suppliant les bras à sa fille.

Celle-ci la regarda avec un mélange de crainte et de tendresse, fit un geste comme pour se jeter dans ces bras qui lui étaient ouverts ; mais soudain elle frissonna et se réfugia dans le sein de son père en murmurant à voix basse :

— Oh ! je ne peux pas ! je ne peux pas !

La Linda poussa un profond soupir, essuya les larmes qui inondaient son visage et se retira à l’écart, disant avec résignation :

— C’est juste ! qu’ai-je fait pour qu’elle me pardonne !… ne suis-je pas son bourreau ?

Les deux Français jouissaient intérieurement du bonheur de don Tadeo, bonheur qu’il leur devait en partie.

Le Chilien s’approcha d’eux, leur serra chaleureusement la main, et se tournant vers doña Rosario :

— Ma fille, lui dit-il, aime ces deux hommes, aime-les bien, car jamais tu ne pourras t’acquitter envers eux.

Les jeunes gens rougirent.

— Allons ! allons, don Tadeo, fit Valentin, nous n’avons perdu que trop de temps déjà, songeons que les Serpents Noirs nous poursuivent ; voyons, à cheval et partons.

Malgré la brusquerie apparente de cette réponse, doña Rosaria, qui comprit l’extrême délicatesse qui l’avait dictée, jeta au jeune homme un regard d’une douceur ineffable, accompagné d’un sourire qui le paya amplement des périls qu’il avait courus pour elle.

La caravane se remit en marche.

La Linda, qui jusqu’alors avait été plutôt soufferte qu’acceptée, fut traitée désormais avec égards par chacun ; le pardon de don Tadeo, pardon si noblement accordé, l’avait réhabilitée aux yeux de tous.

Doña Rosario elle-même se surprenait parfois à lui sourire, bien qu’elle ne se sentît pas encore le courage de répondre à ses caresses.

La pauvre femme, dont le repentir était sincère, se trouvait heureuse du pardon tacite que sa fille semblait lui accorder, car elle n’osait espérer qu’elle oubliât jamais les tortures qu’elle lui avait infligées…

Au bout d’une heure on parvint au Jaua-Karam.

En cet endroit, la montagne était séparée en deux par une entaille d’une profondeur incommensurable et d’une largeur de plus de vingt-cinq pieds.

Le chemin se trouvait brusquement interrompu ; mais plusieurs madriers énormes, jetés d’un bord à l’autre du précipice, formaient une solution de continuité sur laquelle les voyageurs étaient obligés de passer, au risque de se rompre le cou à chaque pas.

Heureusement que dans ce pays les chevaux et les mules sont tellement habitués à marcher dans des chemins fantastiques et impossibles, qu’ils se tiennent sans trébucher et vont sans aucune crainte sur ces ponts et d’autres bien plus dangereux encore.

Ce passage difficile a été nommé par les Aucas Jaua-Karam, parce que, d’après ce que rapporte le légende, à l’époque où fut tentée la conquête de l’Araucanie, un sorcier huiliche, qui jouissait d’une grande réputation de sagesse dans sa tribu, poursuivi de près par des soldats castillans, sauta sans hésiter le précipice, soutenu dans cette traversée périlleuse par les génies de l’air envoyés par Pillian pour le sauver, au grand ébahissement des Espagnols, qui se retirèrent tout penauds d’avoir vu leur victime leur échapper ainsi.

Quoi qu’il en soit de la vérité un peu apocryphe de cette légende, toujours est-il que le pont existe tel que nous l’avons décrit, et que les voyageurs le traversèrent sans coup férir, mais non sans trembler.

— Ah ! s’écria Trangoil Lanec en montrant aux jeunes gens le chemin qui s’élargissait et se continuait à quelques milles plus loin dans un llano immense, à présent que nous avons de l’espace devant nous, nous sommes sauvés.

— Pas encore ! répondit Curumilla en désignant du doigt une colonne de fumée bleuâtre qui montait en spirale vers le ciel.

Ooch ! reprit le chef, seraient-ce encore les Serpents Noirs ? ils nous auraient donc précédés, au lieu de nous suivre ? comment se fait-il qu’ils se hasardent ainsi sur le territoire chilien ? Retirons-nous pour la nuit dans ce petit bois de Chiri Moyas qui se trouve là sur la droite, et veillons avec soin si nous ne voulons pas être surpris et faits prisonniers, car cette fois je ne réponds pas que nous nous retirions sains et saufs de leurs mains.

Bientôt toute la troupe fut cachée, comme une nichée d’oiseaux poltrons, au fond d’un fourré inextricable, où il était impossible de soupçonner sa présence.

Pour surcroît de précautions, aucun feu ne fut allumé, et les quelques paroles que les voyageurs échangeaient entre eux n’étaient prononcées qu’à voix basse et à l’oreille.