Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 88

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F. Roy (p. 483-488).

XLIII

LE QUIPOS


Après un repas frugal, les voyageurs se préparaient à se livrer au repos, lorsque César s’élança en avant en hurlant avec fureur.

Chacun sauta sur ses armes.

Il y eut un moment d’attente suprême.

Enfin, un bruit de pas se fit entendre, les buissons s’écartèrent et un Indien parut.

Cet Indien était Antinahuel, le Tigre-Soleil.

À la vue de cet homme, doña Rosario ne put retenir un cri d’effroi.

Sa mère se jeta vivement devant elle, comme pour la protéger.

Antinahuel ne sembla pas s’apercevoir de la présence de la jeune fille ni de celle de la Linda : son visage ne perdit rien de cette impassibilité froide qui sert de masque aux Indiens ; il continua à s’avancer à pas lents, sans qu’aucun muscle de son visage eût bougé.

Arrivé à quelques pas de Trangoil Lanec, il s’arrêta et le salua en s’inclinant et en plaçant sa main ouverte sur sa poitrine.

— Marry-marry, je viens m’asseoir au foyer de mon frère, dit-il de sa voix profonde et gutturale.

— Mon frère est le bienvenu, répondit le chef, le feu va être allumé pour le recevoir.

— Non, je ne veux que fumer avec mon frère pour lui communiquer une nouvelle importante que sans doute il ignore, et que le chasqui des quatre Utals-Mapus m’a apprise aujourd’hui même.

— Il sera fait ainsi que mon frère le désire, répondit Trangoil Lanec en invitant d’un geste Curumilla à venir prendre place auprès de lui.

Les trois Indiens s’assirent avec tout le cérémonial usité en pareille circonstance.

Ils allumèrent leurs pipes et fumèrent silencieusement.

Chacun d’eux s’examinait à la dérobée et cherchait à surprendre les pensées de l’autre.

Enfin, après un temps assez long employé à s’envoyer consciencieusement des bouffée de fumée au visage, Antinahuel prit la parole.

— Voici, dit-il, le quipos que le chasqui, qui arrive de Paki-Pulli, m’a remis vers la septième heure, à moi, Antinahuel, fils du Chacal noir, le plus puissant des Apo-Ulmen des Puelches.

Il sortit de dessous son poncho une légère pièce de bois, longue d’à peu près dix pouces, très épaisse, fendue et contenant un doigt humain.

Ce morceau de bois était entouré de fil ; à l’une de ses extrémités il avait une frange de laine, bleue, rouge, noire et blanche.

— Mon frère voit, continua Antinahuel, que sur la laine noire, il y a quatre nœuds pour indiquer que le chasqui a quitté Paki-Pulli quatre jours après la lune ; sur la blanche, il y a dix nœuds qui signifient que dix jours après cette époque, c’est-à-dire dans trois jours, les quatre Utals-Mapus confédérés prendront les armes, ainsi que cela a été convenu dans un grand auca-coyog convoqué par les toquis ; sur la rouge, j’ai fait un nœud qui veut dire que les allaregues et les regues placés sous mes ordres se joindront à l’expédition, et que les chefs peuvent compter sur mon concours. Mes frères suivront-ils mon exemple ?

— Mon frère a oublié de me dire une chose qui est, à mon avis, cependant d’une grande importance, répondit Trangoil Lanec.

— Que mon frère s’explique.

— Contre qui est dirigée cette expédition ?

Antinahuel dirigea un regard sur les blancs qui suivaient cette scène avec inquiétude, mais sans en comprendre les péripéties.

— Contre les visages pâles, dit-il avec un accent de haine mortelle, ces Chiaplos et ces Culme-Huincas qui prétendent nous asservir.

Trangoil Lanec se redressa, et, regardant son interlocuteur en face :

— Très bien, dit-il, mon frère est un puissant chef, qu’il me donne le quipos.

Antinahuel le lui remit.

Le guerrier puelche reçut le quipos, le considéra un instant, puis, saisissant la frange rouge et la frange bleue, il les réunit, fit un nœud sur elles, ensuite il passa le morceau de bois à Curumilla qui imita son exemple.

À cette action, Antinahuel demeura calme et froid.

— Ainsi, dit-il, mes frères refusent leur concours aux chefs ?

— Les chefs des quatre nations peuvent se passer de nous, et mon frère le sait bien, dit Trangoil Lanec, puisque la guerre est terminée et que ce quipos est faux.

Le toqui fit un mouvement de colère qu’il réprima aussitôt.

Trangoil Lanec continua d’une voix ironique :

— Pourquoi, en venant ici, au lieu de nous présenter ce quipos, Antinahuel ne nous a-t-il pas dit franchement qu’il venait chercher auprès de nous ses prisonniers blancs qui se sont échappés ? Nous lui aurions répondu que ces prisonniers sont sous notre protection désormais, que nous ne les lui rendrons pas, et qu’il ne parviendra jamais, par ses paroles fourchues, à nous décider à les lui livrer.

— Très bien, fit Antinahuel, les lèvres serrées, telle est la résolution de mes frères ?

— Oui, et que mon frère sache bien que nous ne sommes pas hommes à nous laisser tromper.

Le toqui se leva la rage au cœur, mais le visage impassible.

— Vous êtes des chiens et des vieilles femmes, dit-il ; demain je viendrai avec mes mosotones prendre mes prisonniers et donner en pâture vos cadavres aux urubus.

Les deux Indiens sourirent avec mépris, et ils s’inclinèrent gravement pour saluer le départ de leur ennemi.

Le toqui dédaigna de répondre à cette courtoisie ironique ; il tourna le dos et rentra dans le bois du même pas lent et solennel dont il était arrivé, semblant mettre ses adversaires au défi de s’attaquer à lui.

À peine eut-il quitté le camp que Trangoil Lanec se lança sur ses traces.

Le guerrier indien ne s’était pas trompé ; à son réveil, furieux de voir ses prisonniers échappés, Antinahuel avait soupçonné Trangoil Lanec d’avoir protégé leur évasion. Malgré les précautions prises par l’Ulmen, le toqui avait découvert sa piste, et son seul but, en se présentant au camp, avait été de connaître le nombre des ennemis qu’il aurait à combattre, et s’il lui serait possible de rentrer en possession de ceux qui avaient cru se soustraire à sa vengeance. Il savait qu’il ne courait aucun risque en se présentant comme il l’avait fait.

L’absence du chef fut de courte durée.

Au bout d’une heure à peine, il était de retour.

Ses compagnons, inquiets de ce qui venait de se passer, le virent revenir avec la plus grande joie.

— Que mes frères ouvrent les oreilles, dit-il.

— Nous écoutons, répondit Valentin.

— Antinahuel est campé à peu de distance, il sait maintenant que nous ne sommes pas assez forts pour lutter contre lui ; son seul but, en venant ici, était de nous compter, il se prépare à nous attaquer. Que veulent faire mes frères ? notre position est grave.

— Pourquoi ne pas avoir tué ce misérable ? s’écria la Linda avec violence.

L’Ulmen secoua la tête.

— Non, répondit-il, je ne le pouvais pas, la loi indienne m’a empêché de le faire ; il s’est présenté comme ami à mon foyer, un hôte est sacré, ma sœur ne l’ignore pas.

— Ce qui est fait est fait, dit Valentin, il n’y a plus à y revenir. Il nous faut maintenant trouver le moyen de sortir, coûte que coûte, de la position terrible dans laquelle nous sommes.

— Nous nous ferons tuer avant de consentir que ce misérable s’empare de nos prisonniers, dit résolument le comte.

— Certes, mais avant d’employer ce moyen extrême, il me semble que nous pourrions en trouver un autre.

— Je n’en vois pas, dit tristement Trangoil Lanec ; nous ne sommes plus ici en Araucanie ; je ne connais que fort peu l’endroit où nous nous trouvons, la plaine est nue et ne nous offre aucun abri ; Antinahuel nous écrasera facilement.

— Peut-être ; il ne faut pas nous abandonner ainsi à un découragement indigne de nous, reprit énergiquement Valentin ; nous sommes quatre hommes de cœur, nous ne devons pas désespérer. Voyons, don Tadeo, quel est votre avis ?

Depuis qu’il avait retrouvé sa fille, le chef des Cœurs Sombres n’était plus le même ; il ne semblait plus vivre que pour elle et par elle ; rien de ce qui se passait autour de lui n’avait le pouvoir de l’intéresser.

En ce moment, assis au pied d’un arbre, il tenait doña Rosario sur ses genoux et la berçait comme une enfant, avec de doux sourires.

Cependant, à la question de Valentin, il releva brusquement la tête.

— Je ne veux pas que ma fille retombe au pouvoir d’Antinahuel, dit-il avec force, en la serrant sur sa poitrine : quoi qu’il arrive, je veux la sauver !

— Nous aussi, nous le voulons ; seulement les chefs indiens ne connaissent pas le pays ; vous qui êtes Chilien, peut-être pourriez-vous nous donner un renseignement utile, car nous ne savons quel moyen employer pour échapper à l’éminent péril qui nous menace.

Don Tadeo réfléchit, un instant, jeta un regard circulaire sur les montagnes, et répondit à Valentin qui attendait sa réponse avec anxiété :

— Ce moyen, je vous le fournirai si Dieu nous continue sa toute-puissante protection ; nous ne sommes qu’à dix lieues tout au plus d’une de mes haciendas.

— Vous en êtes sûr ?

— Oui, grâce au ciel !

— En effet, s’écria la Linda avec joie, l’hacienda de la Paloma ne doit pas être éloignée.

— Et vous croyez que si nous pouvons atteindre cette hacienda…

— Nous serons sauvés, interrompit don Tadeo, car j’ai là cinq cents peones dévoués avec lesquels je ne craindrai pas l’effort d’urne armée indienne tout entière.

— Oh ! fit la Linda, ne perdons pas un instant, don Tadeo, écrivez un mot à votre majordome ; dites-lui dans quelle situation désespérée vous vous trouvez, et ordonnez-lui d’accourir à votre secours avec tous les hommes qu’il pourra rassembler.

— C’est le Ciel qui vous inspire, madame, s’écria don Tadeo avec joie.

— Oh ! répondit la Linda avec une expression impossible à rendre, c’est que moi aussi je veux sauver ma fille !

Doña Rosario fixa sur elle un regard humide de larmes, s’approcha doucement, et lui dit d’une voix pleine de tendresse :

— Merci, ma mère !

Sa fille lui avait pardonné !…

La pauvre femme se laissa tomber à genoux sur la terre, et, joignant les mains, elle rendit grâce au Ciel d’un si grand bonheur.

Cependant don Tadeo avait tracé quelques mots à la hâte sur un papier que lui avait donné le comte.

— Voilà ce que j’écris, dit-il.

— Nous n’avons pas le temps de lire ce billet, il faut qu’il parte à l’instant, répondit vivement le comte ; je me charge de le porter, indiquez-moi seulement le chemin que je dois suivre pour me rendre à l’hacienda.

— Je le connais, dit flegmatiquement Curumilla.

— Vous ! chef ?

— Oui.

— Très bien, en ce cas vous m’accompagnerez ; si l’un de nous reste en route, l’autre le remplacera.

Ooch ! je sais un chemin par lequel nous arriverons en moins de deux heures.

— Partons, alors.

Ils montèrent à cheval.

— Veille sur elle ! dit Louis en serrant la main de son ami.

— Amène le secours ! répondit celui-ci en lui rendant son étreinte.

— J’arriverai ou je serai tué, s’écria le jeune homme avec élan.

Et enfonçant les éperons dans les flancs de leurs chevaux, les deux hommes disparurent dans un nuage de poussière.

Valentin suivit son frère de lait du regard aussi longtemps qu’il put l’apercevoir, puis il se retourna vers Trangoil Lanec.

— Et nous, dit-il, en route ! en route !

— Tout est prêt, répondit le chef.

— Maintenant, dit Valentin en s’adressant à don Tadeo, notre sort est entre les mains de Dieu ; nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour échapper à l’esclavage ou à la mort, de sa volonté seule dépend notre salut.

— Valentin ! Valentin ! s’écria don Tadeo avec effusion, vous êtes aussi intelligent que dévoué, Dieu ne nous abandonnera pas.

— Qu’il vous entende ! fit le jeune homme avec mélancolie.

— Courage, ma fille ! dit la Linda avec une expression de tendresse infinie.

— Oh ! je ne crains plus rien maintenant, répondit la jeune fille avec un sourire de bonheur, n’ai-je pas auprès de moi mon père et… ma mère ! ajouta-t-elle avec intention.

La Linda leva les yeux au ciel avec reconnaissance.

Dix minutes plus tard, ils avaient quitté le bois et suivaient au grand trot la route sur laquelle le comte et Curumilla les précédaient en courant à toute bride.