Le Jardin des dieux/Le Golfe entre les palmes/La Momie

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 121-124).



LA MOMIE



Je descendrai vers vous, jardins tumultueux
Dans la torpeur nocturne et blême de l’Été.
Je n’aurai pas de nom sonore à vous jeter
Et je serai tout nu comme les demi-dieux !

Seuls, luiront, dans la nuit, sur ma poitrine brune
Les bijoux que portait cette étrange momie
Que nous avons trouvée aux sables endormie
Et dont les yeux de verre aveuglaient sous la lune.


Oh ! ce masque royal aux torches s’animant
Devant qui s’apaisa le vent chaud des jardins
Et ce miroir de bronze où nous vîmes, soudain,
Le lunaire reflet d’un visage charmant.

Quand elle étincela sous ses brusques dorures,
Nos chevaux qui bronchaient eurent de l’épouvante
Et dans la nuit du Sud, formidable et vivante,
La Lyre et le Dragon, tout à coup, disparurent.

On eût dit que la Nuit taciturne s’ouvrait
Sur mille ans de silence insondable, on eût dit
Que se livraient au bord des siècles interdits
Les hiéroglyphes d’or d’un merveilleux secret.

Mais quel frémissement sacré devait encore
Nous saisir au milieu des grands sables lunaires
Quand, retrouvés au fond de ce tombeau, sonnèrent
Les sistres agités à notre poing sonore.


Ô musique d’abord confuse, et, brusquement,
S’éveillant d’un sommeil millénaire, et soudain
Si vivante, gagnant au-dessus des jardins
Les constellations à son grelottement !

La ruine frémit et nos chevaux hennirent
Et, triomphal, frappant le silence qu’il cingle,
Le sistre ranima hors des rouilles ses tringles
Et la morte embaumée eut un vague sourire.

Alors nous avons pris comme on cueille des fleurs
Les joyaux qui paraient la princesse au tombeau.
Comme je dérobais ses socques d’or si beaux
Je crus voir sous ma torche étinceler des pleurs.

Un manuscrit roulé trouvé contre sa nuque
Montrait un grand jardin rempli d’eaux et de marbres
Et des dômes couleur de lune entre les arbres
Et des kiosques secrets gardés par des eunuques…



Ainsi j’irai vers vous, jardins insidieux,
Nu, chaussé seulement des socques de la Mort
Et portant à mon front qu’il agrafe et qu’il mord
L’épervier familier des reines et des dieux.

Et peut-être, au-dessus de mes mains occupées
À lever ce miroir où les siècles s’absorbent,
Verrai-je, bleus ficus, dragonniers d’or, euphorbes,
Au fond du bronze obscur frémir Cassiopée,

Et fidèle, à mon cri, paraître, tout à coup,
Au haut des escaliers qui plongent dans la mer
La princesse serrant contre son ventre clair
La tête du serpent qu’elle porte à son cou.