Le Jardin des dieux/Le Golfe entre les palmes/Le Sortilège

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 115-120).



LE SORTILÈGE



I

Comme tu m’as conquis, jardin qui trituras
Le flamboyant charnier de tes eaux que balance,
Saturé d’une ardente et chaude pestilence,
Le vent lourd de poisons venu des daturas !

Des Arabes voûtés penchent leur crâne ras
Autour des norias grinçant dans le silence.
Rien ne bouge. Parfois, d’un arbre en fleurs, s’élance
Le jappement d’un singe ou le cri des aras.


Sous tes arbres bronzés où ma chair se désœuvre
Parmi les aloès semblables à des pieuvres
Au milieu des arums et des tigridias,

Comme j’aurai senti du seuil où tu m’agrées
Ma chair frémir dans l’or dont tu l’incendias,
Lourd serpent qui s’éveille entre des peaux tigrées.


II

Car de tes hibiscus chauds de pourpre s’élève
Une fureur de sang qui gagne le cerveau,
Et quand midi bouillonne au bord des fleurs, il faut,
Ô noir jardin, qu’on cède au vertige des sèves.

Le sang-dragon jaillit et coule. Un pistil crève
D’un éternel effort l’or des boutons nouveaux
Et, mes cheveux mêlant leurs boucles aux pavots,
Je vais, Adam qui cherche à son odeur son Ève.


Ô flamboyant jardin qui jusqu’à l’horizon
Sens, englué de miel, de gomme et de poison,
Le flux de tes pollens envahir les anthères,

Devant tant de splendeur féconde et de couleurs,
J’ai soudain souhaité de voir parmi les fleurs
Ariane endormie au flanc de ses panthères.


III

Mais c’est surtout la nuit que tu troubles, tandis
Que, remuant ainsi qu’un pelage, tu mêles
Les sexes et suspends aux flancs de leurs femelles
L’élan phosphorescent des grands mâles bondis.

Alors, puissant, farouche et fauve paradis
Tout traversé du cri des forces éternelles,
Tu t’emplis de lueurs, d’appels et de prunelles,
D’obscurs piétinements et de bonds assourdis.


Je ne sais quel frisson de souffrance amoureuse
Passe de l’orchidée aux chaudes tubéreuses,
Et montant au-dessus des cèdres exaltés

Semble atteindre, là-haut, les golfes solitaires
Et faire tressaillir dans leurs cirques d’Été
Les Centaures cabrés en proie au Sagittaire.