Le Jardin des dieux/Pour le schah de Perse/Orient

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 231-236).



ORIENT



I

Le soleil découpait sous les voûtes fétides
D’ardentes places d’or où rêvaient les chameaux,
Et les femmes ainsi que des cariatides
Soutenaient leur pensée obscure, sans un mot.

Parfois, la rue en pente ouvrait des précipices
De lumière où la mer balançait les bossoirs,
Le parfum des jasmins et l’odeur des épices
Montaient alors, mêlés aux sirènes du soir.


Ah ! l’ivresse aux pavés de mon pas qui titube
Vers les seuils de luxure où grondent les tambours,
Et les paniers pesants du bronze des jujubes
Comme des boucliers luisant aux carrefours !

Des jasmins s’effeuillaient sur des portes sanglantes
Qui, farouches ainsi que des captifs muets,
Sonnaient au tintement de leurs chaînes, et, lentes,
Se plaignaient dans le bruit de leurs fers remués.

Des ânes bleus passaient sous des portes arquées.
Parfois, dans un rayon, je voyais luire au bord
Des nattes, se touchant sur le seuil des mosquées,
La sandale de bois et la babouche d’or.

Le poivre, le safran, l’orange, la verveine
M’offraient tous leurs parfums ainsi que des joyaux
Et des enfants mêlaient à l’ombre des fontaines
La fraîcheur de leur rire à la fraîcheur de l’eau.


De vieux enlumineurs vers moi tournaient la tête
Et je voyais alors au bord des yeux profonds
Tanguer des palanquins sur la houle des fêtes
Où la foule acclamait la pourpre des bouffons.

Leur front était pareil à la mer éternelle,
Eux qui, graves, mettaient, dans leur sérénité,
Plusieurs lunes d’été pour peindre une prunelle,
Plusieurs hivers pour peindre une lune d’été.

Et près d’eux, des amants pensifs, que ne dérange
Ni le cri des âniers, ni le chant des conteurs,
Dorés par son reflet mordaient la même orange
Et se donnaient des noms d’étoiles et de fleurs.


II

J’ai grelotté d’amour devant ces femmes tristes
Dont les yeux éperdus mirent le Sud mouvant
Et la mélancolie errante de ces pistes
Où la dune flottante ondule aux mains du vent.

J’ai penché sur la nuit des prunelles lointaines
Ma face d’étranger brunie au vent des mers,
Mais tous les chercheurs d’or et tous les capitaines
Auraient en vain sondé ces océans amers.


Le silence posait sur leurs lèvres muettes
Un doigt d’airain que rien n’aurait pu déplacer,
Et les marchands du port riaient, mais les poètes
Méditaient longuement devant ces yeux glacés.

Debout en voile noir, farouches élégies,
Sur un seuil où le feu troublait comme du sang
Elles faisaient parfois gémir de nostalgie
Les archets promenés sous leurs doigts frémissants.

Comme je rapportais l’or sanglant des captures
Dont j’aurais pu bourrer la gueule des canons,
J’ai dormi tout un soir parmi leurs chevelures
Et bercé mon ivresse au charme de leurs noms.

Ah ! ramène-moi donc vers les formes sereines
De ce port que la mer pavoise de couleurs
Et poignarde à jamais du cri de ta sirène
Ce golfe où n’ont flotté que des barques de fleurs.


Et peut-être, Orient, dans la cale profonde
Où des trésors lointains attendent dans la nuit,
Laisserai-je mourir aux confins de ce monde,
Comme un vizir déchu, mon somptueux ennui !